‹ Un caractère. Avec un portrait d'après JeanniotChapitre 8 sur 10 · U N C A R A C T È II E · texte numérisé non relu

U N C A R A C T È II E

une fois. Lui, se fit jovial, un midi rayonnant, la gorge desséchée d'angoisse.

Ils se quittaient, se rejoignaient, n'osaient examiner leurs physionomies douloureuses. Ils s'épiaient en de furtifs coups d'oeil, se surprenaient curieux, grimaçaient un sourire, allaient, venaient comme à la tâche, ne mangeaient plus, ne dormaient plus, ne s'adressaient que les paroles nécessaires.

Et les jours se hâtant, dérisoires, après que six matins ils se furent trouvés davantage pâlis, l'intellect crucifié, simples dans l'art du leurre, et d'amitié hautaine; après que las de se duper, un soir, le septième soir, ils eurent mis bas toute fausse honte, leur héroïsme, en s'avouant à bout de vigueur, en s'affalant aux bras qu'ils se tendirent; après avoir veillé leur dernière nuit, fiévreux, malades de fatigue, de désespoir, de ressasser les mêmes choses, le soleil, un rouge soleil se leva, qui les prévint de dépenser leur cœur, leur tendresse, très vite, puisqu'imminait la séparation.

Les doigts unis, semblables à des amoureux, l'une si jeune, boitillante, l'autre au déclin de la maturité, alors, ils parcoururent le château, ses futaies, ses pelouses, elle, pour se les associer irrémédiablement, le marquis pour glaner de rudes souvenirs.

Quand tinta la cloche du déjeuner, M"^ Hamelin avait les narines, les yeux bouffis, un chapeau de voyage sur la tête, — on ne cessa de larmoyer; — et, quand deux serviteurs descendirent les malles, ce fut comme

s'ils emportaient derrière une morte ses colifichets, ses babioles, afin de les inhumer avec elle.

Quatre lieues séparant Juvigny de la prochaine gare, Laure, l'institutrice, le marquis montèrent en berline; les domestiques circulaient d'un air morne.

Et la voiture démarra, suivit une poussiéreuse route, ne laissa échapper aucun murmure de conversation.

Et, à peine eut-on le loisir de s'étreindre, de dire qu'on s'écrirait, de mater un surcroît de peine, un peu plus tard : le train stationnait déjà, crachait de la fumée.

Vingt chocs, un bruit épais, lourd, traînard, ce coup de sifflet qui déchire, le gant qu'une main juvénile secoue, là-bas, — Agénor était seul.

— Prenez donc garde, monsieur!

Le marquis de Cluses gagna sa berline, croula sur un coussin.

— Misère!

Mais au cours de la route, de cette route qu'il reprenait meurtri, dévalisé, sans personne, il fut pareil aux bêtes soûles de peur, blessées, prêtes à mourir.

Et revenu chez lui, vers la tombée du crépuscule, jusque l'aube il erra de sa chambre à la chambre de sa petite-fille, marcha, se promena en d'extravagantes attitudes, en des gestes irréfléchis, la respirant, groupant le superflu qu'elle avait oublié, abandonné, le caressant et le baisant, le mêlant à ce qu'il gardait de sa femme, jaloux d'unir ainsi Laure, Thérèse, le même Esprit.

Il jugea bon d'adresser quelques pages aux Prahecq, leur expliqua la perfection, le doux commensal qu'ils auraient, les conjura de le bien adopter; — ensuite, il ne put se tenir de les foudroyer à nouveau, de rappeler leur trahison, d'accumuler sa haine, des reproches, — qu'un summum de fatigue l'obligea toutefois d'interrompre. Il ne voyait plus clair; ses mains refusaient d'obéir; et la céphalalgie, une horrible céphalalgie lui rongeait les tempes.

Dix heures de sommeil, treize heures de fastidieux dégoût, de décrépitude lucide, attentive; puis, enfin, une lettre de Laure :

« On m'a gentiment acceptée... M. de Prahecq, avec de grosses moustaches. M""" de Prahecq, forte, grande, belle... Ils nem'ont point reconnue!ça,jedoisl'avouer; mais, nulle mémoire d'eux ne m'était restée. Nous sommes quittes... Louis? un brave garçon... Jeanne? une demoiselle, trop demoiselle... Oh! grand-père, comme je te regrette, comme je me voudrais à Juvignyl... Grand-père adoré, mon ami, mon papa... »

Chaque matin, dorénavant, amena de Paris sa lettre, tantôt courte, tantôt rabâcheuse, où l'absente continua d'aimer Agénor, — lui détaillant, minute par minute, ses impressions quotidiennes, ses ennuis, son âme passionnée, sa chambre, ses toilettes, des bals, des dîners, le monde, lui narrant M"^ Hamelin, une foule

d'inconnus, la vie, qu'elle ne connaissait guère, les transes d'un cœur dépossédé, qu'elle connaissait mieux.

Juin, août, octobre. Et tout se fût atténué peut-être, une t'ois de plus, à la longue, au hasard des mois successifs, — le marquis de Cluses raisonneur, épars en sa solitude ancienne, tenu de gérer sa fortune, déshabitué de Laure visible, retourné à de séduisantes lectures, à des achats Louis XIV, — si la correspondance habituelle, un jour, n'avait amèrement pris fin.

Il écrivit à sa petite-fille, — pas un mot de réponse. Il réitère d'écrire, coup sur coup, une semaine, — rien. Il dépêche un homme vers Paris, « Mademoiselle est souffrante, une bronchite, une simple bronchite. »

Agénor demeure anxieux, mâche son frein, sèche d'inquiétude.

« Etl'absurdeHamelinqui ne donne pas signe d'existence! »

Une semaine, un siècle. Les minutes coulent, démesurées.

« Faudra-t-il donc aller chez ces Prahecq, au risque d'en être mal reçu! »

Juvigny, ses jardins, le parc ne sont plus assez vastes pour distraire leur maître.

L'homme expédie d'autres missives : « Mademoiselle ne ressent aucun mieux.» Une complication a dû surgir. — « La femme de charge m'annonce que la nuit, de sa

chambre, elle entend Mademoiselle tousser. » — « M. le vicomte et Madame, ce matin, viennent de décommander un gala. »

Le marquis de Cluses perd la tramontane. On le trouve dans un couloir, étendu à plat ventre. Il pleure effrénément, geint sans arrêt, profère de bizarres, de stériles menaces, crie le nom de Thérèse, confie à un valet qu'il ne pardonnera jamais à M. de Prahecq de lui avoir emmené Laure, de s'être fait bonapartiste. Et des transports de rage locomotrice l'incitent à vaquer de long en large, par tous les lieux où il séjourne.

Quelques lignes de M"*" Hamelin, nonobstant, un dimanche :

Monsieur,

Pressez-vous d'arriver . Laure vous demande. Obéissez malgré vos répugnances, malgré l'aversion que vous inspire votre gendre: Laure ne va pas bien.

Elle toussait depuis un mois; personne ici ne se préoccupait; chacun s'enrhume, n'est-ce pas? Comment savoir?... — Et voilà qu'elle s'est alitée, a maigri, nous cause de cruelles tortures. « Mon pauvre grand-père! J'ai besoin de grand-père! Ah! si j'avais grand-père! si M. de Prahecq et maman ne l'avaient point fâché! » Elle ne parle que de vous, monsieur : « Dire qu'il me croit oublieuse, qu'il doit m'aimer un petit peu moins, parce que Je n'ai plus la force de me raconter! »

I/élas! monsieur le marquis, volontiers Je vous eusse écrit, moi. J'y ai pensée Je l'ai voulu; mais notre chère mignonne, en son inexpérience des maux que Dieu envoie, en son affection pour vous, m'a conjurée de ne rien dire, de ne vous tourmenter que le plus tard possible...

• Agénor examine sa montre.

— Point une minute à perdre!

Il ordonne d'atteler.

— M"' de Prahecq est malade.

Il s'habille, bourre son portefeuille d'argent, quitte le château.

— Soyez à la gare, dans une heure.

Et il brûle d'énergie factice, a retrouvé du sens commun, est un paralytique, au fond de son coupé, tant il reste immobile, consomme de desseins, s'exhale vers Paris; et une joie puérile, morbide, effrayante, l'agite de revoir bientôt Laure, sa Laure, quoique détériorée.

Ni l'impression, la froide impression qu'il a changé de véhicule, ni la conscience de ses derniers actes, des couches d'ombre, de soleil, d'une plaine blonde autour de lui, quand un train rapide l'emporte. C'est de Laure, sans cesse de Laure qu'il rêve, par le compartiment où il a voulu être seul :

« Seigneur, vous avez pris ma mère, mon père, Thérèse, le brave Robiquet, tous ceux dont l'âme côtoya

la mienne. Seigneur, vous m'aviez consolé, rendu Thérèse en une enfant bonne comme elle, sa ressemblance. Et cette enfant n'est quasi plus, va vous rejoindre! Et votre main s'acharne à me frapper, moi, qui ne suis guère malfaisant! »

Le marquis ruisselle de larmes, s'éponge les yeux, les joues, s'absorbe davantage :

« O pouvoir souverain, grave justice qui nous conduis par de mystérieuses voies, des avatars multiples, à la prédominance de l'esprit sur la matière, serait-ce pour me châtier de mes révoltes, de ma lenteur à l'approuver, à te comprendre, que tu m'ôtes une fois encore la créature dont s'enorgueillissait le meilleur de moimême?... J'avais souffert pourtant! Je souffre!... Si j'ai démérité du ciel, aucune faute n'est irrémissible... Thérèse, je l'aimais... Laure, je l'aime, je la respecte... Mon Dieu! ne serait-ce point afin de les sauver, de la sauver d'une trop longue vie, d'épreuves dangereuses, qu'elle est morte jadis, agonise de nouveau en sa jeune chevelure, en sa sveltesse de fleur à peine ouverte? Ne serait-ce point, dès la formation, que cette âme fut comme une étoile réservée à s'éteindre, un enseignementpassager, un modèle clandestinoù, dans ton infinie sagesse à l'égard d'on ne sait quel but, tu conjuguas les plus suaves manières d'être?... »

Agénor s'enlize peu à peu, et circonscrit l'image de sa petite-fille.

« Maigrie!... Elle a beaucoup maigri. »

L'infortuné hoche la tête, se voûte, n'essaie même pas de se bâtir une espérance.

« Pourvu que j'arrive à temps! »

Déjà l'éperonne l'envie, la formidable envie d'être chez les Prahecq, d'embrasser Laure, de la réconforter.

« Elle supporterait mieux I »

Et le train court, frémit; et les méditations du tortionné marquis de Cluses chauffent et s'alimentent.

Elles finissent par le précéder.

Quelque chose d'inouï, alors, dont il sent l'échappée subtile hors de son front, hors de son cœur, dont il perçoit la trace lumineuse, fuyante, au-dessus des champs, des fleuves, des vallées, à travers les montagnes, les bois, les bourgs, les citadelles et les villes.

Il a les paupières dilatées, fixes; il n'est plus lui, ne dort cependant point ; sa chair pantelle ; son âme glisse avec le vent; son vouloir dévore l'espace.

Et c'est dans une chambre qu'il aboutit soudain, dans une banale chambre bleue, où s'étiole un papier à ramage, où pendentdesrideauxdemousseline,où stagne un mobilier vilain, le mobilier de gens que seul intéresse le confort.

Ici, droit à la cheminée, M. de Prahecq, moustachu, blafard; là, deux adolescents : fille, garçon, craintifs; au pied du lit, M"^ Hamelin, une religieuse, la vicomtesse Berthe; — et, sur le lit, bouche violette, coiffée de nattes, mièvre, le nez pincé, blancde cette blancheur

que prennent la cire, les os, l'ivoire, certaines étoffes, un visage gros comme le poing, un chétif, délicat visage, que les yeux ont tout envahi.

— Laure!

— Grand-père?

— Mon ange, ma colombe...

— 0-oh! t'ait-elle, ravie, j'avais si peur de mourir loin de toi!... Tu es venu. ..je suis heureuse... heureuse!

M. de Prahecq rejoint sa femme; les deux adolescents se serrent l'un à l'autre.

— Tu ne m'en veux pas de ne t'avoir plus écrit? Le reflet, le fantôme de vivant que nul, excepté Laure,

ne saurait entendre, ne distingue, témoigne qu'il ne lui en veut pas.

— Elle s'i... elle s'imagine voir son grand-père! murmure M"" Hamelin.

Laure continue :

— Je suis drôlement tombée malade, va!

Elle sourit.

— Mes mains se sont mises à trembler, des mains de bonne vieille... des mains de soixante ans...

Elle imite une voix chevrotante :

— La tête me pesait, me pesait.

Puis elle se lève sur les coudes, retombe, tousse; et des roseurs l'illuminent, vacillent; et elle tente à nouveau de se soulever, ne le peut, garde sa bouche épanouie, et du plaisir, par ses yeux magnifiques.

— Eh bien!... notre château... Agathe, Jérôme... les

bètes, le jardin, mes dahlias... L'hiver n'a rien détruit? Tes collections... Raconte...

— Laure, ma petite Laure, demande M""^ de Prahecq, — ne bavarde plus, ne te fatigue pas... Le médecin t'a recommandé d'être calme.

— C'est que, déclare Laure, mon grand-père...

De la toux, une toux creuse l'interrompt, une toux opiniâtre cette fois, une toux qui maltraite, arrache le morceau.

— Ah! mon Dieu... ah! mon Dieu.

Et l'agonie commence, l'état crépusculaire où la pensée n'est que lueurs, cette relative quiétude dont la mort se laisse précéder. Et chaque parole, aux lèvres de l'agonisante, va faire mousser une écume obscurcie de rouge.

— Écoute, grand-père.

Elle frissonne.

— Je désire... je désire que M"^ Hamelin, — nous lui devons ça...

L'institutrice fond en larmes.

— Ne soit plus obligée de vivre au jour le jour... à la merci... de gens qui ne la' connaîtraient point...

— Oui, répond le marquis de Cluses, dans l'atmosphère, — un souffle.

La jeune fille répond :

— Je désire... que tu donnes beaucoup... beaucoup à l'église de Juvigny... aux pauvres... aux serviteurs qui m'ont vu grandir près de toi.

— Oui, oui, répète le même souffle. — Quoi encore?

— Quoi?... Je cherche... je cherche... Hier, avant de communier... une foule d'intentions me taquinaient... Et voici...

Laure se tait, arrête de sourire, ferme ses yeux énormes.

— Maman... Jeanne... Louis...

Tous pleurent, frémissants. Le vicomte de Prahecq se choque d'être oublié. Une mouche vole, ronfle. A peine respire Laure.

— Grand-père...

Un silence.

— Depuis que je suis couchée... pas une heure... pas une... minute. ..je n'ai manqué à me ressouvenir de toi... de ton indulgence... Te rappelles-tu... le poney... Toby? Te rappelles-tu nos soirs... au clavecin?... Et la lettre... la lettre... mon... départ?

Tour à tour, M"* de Prahecq, le vicomte, Louis, Jeanne, M"" Hamelin embrassent la mourante.

— Je t'aime, grand-père...

La mouche vire, trompette, infatigablement, audessus de Laure.

— Grand-père...

On s'agenouille.

— Jésus, dit la religieuse, nous vous prions de délivrer l'âme de votre servante, afin qu'étant morte en ce monde, elle ne vive plus que pour vous, obtienne de votre miséricorde le pardon des offenses que l'infirmité de la nature humaine peut faire commettre.

206 UNCARACTÈRE

Laure s'éteint, mâchonne de la salive.

— Jésus, poursuit la religieuse, vous êtes la résurrection...

Mais Laure a trépassé. La mouche lui court sur une tempe.

Et méprisant les fleuves, les bois, les bourgs, les cités, les montagnes, déjà s'éloigne, retourne au but, à ce train que la houille panache en mille décors successifs, le rayon intermédiaire, le vestige lumineux, dont s'était perfectionné le marquis de Cluses.

Il agite les bras, les jambes; son âme renaît, captive; du sang mieux chaud le pousse, le gonfle; et bien un, maintenant, bien conformé d'essence immatérielle, de chair; et, comme n'a pas cessé de luire sa mémoire, il frappe du talon, s'échauffe, s'irrite du trépas de Laure, s'occupe à étaler d'exécrables souff'rances, à se juger sans cœur, ignoble, monstrueux, parce que là, de suite, au moment où il jette son mouchoir à terre, il ne meurt point aussi, de rage, de dégoût, de tout le chagrin qu'il éploie.

« Eu égard à quels ordres, selon quelle connivence, quel renoncement des forces naturelles a-t-il été induit malgré ses démérites, le vraisemblable, à contempler la fin de sa petite-fille?... » Qu'importe ! il fut de miracles assez nombreux pour ne pas s'émouvoir; il estime que l'homme est plein de facultés dormantes.

Des gares où le train stationne ; la bruyance de

voyageurs, aux embarcadères; un nom de pays chantonné quelquefois, au ras des wagons sales, d'une voix monotone. Et l'on repart, et se redisent le même tumulte grondeur, les mêmes nuages de fumée, la même vitesse qui trépide. — Et devant le marquis de Cluses, toujours flotte, se recompose l'agonie, dont il eut les plus amoureuses paroles, dont il obtint la dernière émanation.

— J'avais si peur de mourir loin de toi!

«Chère Laurel... Comme elle m'espérait!... Comme elle a frémi d'aise, en me sachant à son côté ! »

— Tu ne m'en veux pas de ne t'avoir plus écrit?

« Une telle pensée, à l'heure suprême!... Grâce, délices, faveur du ciel! »

— Ecoute...

« Si charitable, cette enfant, qu'elle a tâché de n'omettre personne, de se montrer jusqu'au bout vertueuse! »

— Grand-père...

« Une joie profonde, sublime, quand elle me désignait, son âme, l'âme de Thérèse lui montant aux lèvres. »

— Te rappelles-tu nos soirs, le clavecin?

« Oui. Et je te regrette, me prosterne; et je baiserai la trace où tes doigts voltigeaient. »

— Je t'aime, grand-père...

Agénor étouffe des cris, se serre les poignets. « Non... Impossible!... Je rêve... Laure n'est pas morte!... Je vais la retrouver satisfaite, guérie... On me

la rendra... Je l'emmènerai... E!lle esta moi... son intelligence, ses yeux consolateurs, sa bouche qui n'eut jamais que des paroles affectueuses... »

Il se pétrit le front, gesticule, délire :

« Pas de justice!... Pas de bonté!.. . Du hasard, seulement du hasard!... Dieu? un mythe... Le bonheur, c'est l'égoïsme! »

Agénor entasse des sottises, rougit de les entasser, pleure de plus belle, s'apaise aux larmes qu'il verse.

Puis des soupirs, de gros soupirs; son crâne est vide. Puis un besoin de colère, une vraie colère accusant M. de Prahecq, lui reprochant de n'avoir point fait soigner Laure à temps. Puis le train s'arrête : Paris.

Chacun observe le marquis de Cluses, ses paupières couperosées, les intumescences de sa face, à présent qu'il traverse la gare, hèle une voiture.

Il donne l'adresse du Prahecq. Les trottoirs bruissent, fourmillent de monde. Il marche, — des rues, des magasins, des hôtels, des places, des monuments, le boulevard, le Louvre, la Seine, le quai d'Orsay. Sa voiture stoppe vis-à-vis d'une porte à battants ; — il tressaille, se souvient, paie son cocher, se retourne, vibre d'angoisse.

Et, au milieu de la porte, — tandis que le frôlent des passants, que derrière lui cahote un chariot, — il aperçoit Laure, Laure nimbée de clarté divine, debout, sereine, Laure, presque Thérèse, Laure, Thérèse, ressemblantes, amalgamées en un merveilleux être, avec leur charme réciproque, accru, mêlé, extraordinaire.

UNCARACTÈRE 209

— N'entre pasi... tu n'as que d'inutiles blessures à recevoir ici. Nul des tiens ne peut te comprendre! A quoi bon le corps où je ne suis plusl

Est-ce l'air qui s'exprime, la chaleur du soleil, l'impalpable? De sourdes voluptés naissent au marquis de Cluses, chassent de lui toute affre, tout déplaisir.

— InofFensive créature, aux fautes légères, aux aspirations près des nôtres I

Il écoute, se métamorphose.

— Une fois encore, on m'a permis d'être pour toi ce que j'étais : guide, soutien, amante.

La vision s'obombre.

— Agénor...

Elle s'efface.

Il rebrousse chemin, s'éloigne à grandes enjambées.

« Hosanna! Dieu lui a rendu Laure, Thérèse... Elles vivent I »

Et il est si puissamment trouble, béat, délivré peu à peu, si loyal, si confiant, qu'il s'intéresse aux devantures des boutiquiers, avise, achète une girandole, trois gaines, plusieurs potiches, bronzes, marbres dix-septième siècle, — et qu'ayant faim, il passe le seuil d'un restaurateur.

TRENTE ET UN ans Ont violenté la conscience humaine, ourdi plus d'une trame, corrompu bien des vérités, depuis que le marquis de Cluses, grâce aux tendresses qu'il inspira, au chagrin dont il débordait, a reconquis son mystérieux pouvoir.

Entre lui, octogénaire, et ce spectre charmeur, varié à l'infini, pas une minute de lassitude. Ils vont, escaladent le ciel, jouent, se plaisent.

Des guerres d'Italie, de Syrie, de Chine, du Mexique ; les batailles avec la Prusse; le second empire culbuté, Bazaine, une invasion nouvelle, une république, l'Alsace, une partie de la Lorraine débaptisées, la commune ; notre ère de paix, de haine, où l'Europe se menace, où dans chaque pays, une moitié de la population voudrait égorger l'autre; Chambord, l'honnête Chambord, le Roi, décédé à Frohsdorff; les Prahecq; — tout ça n'inquiète pas le marquis de Cluses; tout ça excipe de la terre. On l'en a détourné; on ne lui tolère que sa manie Louis XIV.

L'âge venu, ses frimas, il ne sort même plus du château, ne s'habille plus, se couvre de robes à l'arménienne.

UN CARACTKRE 211

Il a laissé croître sa chevelure, par simplicité, pour preuve qu'il n'est pas de l'époque où il existe.

Sa fortune, énorme, quintuplée, un des notaires de Juvigny l'administre, se charge de distribuer les aumônes d'Agénor.

Quatre serviteurs, usés, blanchis, fidèlesà leur maître, sont les seuls qui lui restent.

N'étant point capables de tenir la propriété, d'opposer un labeur tenace à la besogne des poussières fécondantes, aux estivals caprices de la nature, celle-ci a pullulé, verdi ingénuement, le parc s'est fait bois, semeur de graines; des arbustes ont jailli ; des sentes velues remplacent les allées, où, sur du sable fin, de génération en génération, avaient trôné Jenny de Cluses, Thérèse, Berthe, Laure, exquises, parées de jupes bleues ou jaunes, ipsiboë, de corsages lilas, de mantes roses, dignes de la flore des massifs.

Et le marquis n'achève pas de mourir, comme si on l'éprouvait, — comme s'il était puni de n'être pas un homme quelconque, un vrai homme, jouisseur, lâche, ambitieux, malin, jaloux, sceptique, bestial et sanguinaire.

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