UN C A R A C T K R E
Assez vite, on gagna les platanes. Mais si Laiire eût été plus âgée, à la main qui tenait la sienne, lorsque surgirent des plaques funéraires, en l'ecclésiale pénombre où un vitrail saignait de la couleur, elle aurait constaté du trouble, une extraordinaire froidure.
— Dois-je dire ma prière, celle que tu connais?
— Dis.
L'enfant s'agenouille.
« Chère, chère Thérèse!... mon bonheur! mafaimi... ma soif! » balbutie mentalement Agénor.
Et de se représenter sa femme vermeille, et de s'en figurer les tristes restes : des os, quelques cheveux, il pantèle de chagrin; et à sentir la morte, omnipotente par sa vie, son destin, malgré les années, l'inconnu, le probable, il trouve une sorte de consolation fière.
« Ici repose Thérèse de Montégrier, de Bretteville, marquise de Cluses! »
Tout un côté de la chapelle, derrière une clôture de bois sculpté, sur des plaques de marbre noir, étale des noms d'ancêtres, que la maladie commença de désagréger pour les repétrir autrement, pour les lancer vers le but souverain.
Un silence, un jour bleuâtre, lamellaire, qu'altèrent seuls, à l'extérieur, en haut du vitrail saigneux, de petits cris d'oiseau qu'on gave, l'ombre fugace et nourricière d'une hirondelle.
— Partons, gan'père.
UNCARACTÈRE 157
Laure vient de terminer son oraison, entraîne le marquis.
— Alors, la maman de maman est là?
— Oui.
D'un même geste, l'aïeul, sa petite-fille garent leurs yeux du soleil.
— Et tu l'aimais autant que papa aime maman?
— Certes!
— Tu as pleuré, lorsqu'elle est morte?
— Sans doute.
— Dame! il faut pleurer, n'est-ce pas? quand les gens meurent... Au moins deUxX ou trois jours.
Agénor arrête l'enfant, lui pose une main sur la tête, concentredu vouloir: «Thérèse!... Thérèse, est-ce toi?» pense-t-il.
Laure aperçoit une scabieuse, au bord de la route.
— Hein! gan'père, les jolies fleurs violettes?
Et le sourire de ses prunelles a l'éclat fauve des topazes; et celui de sa bouche est plus frais que toute corolle.
Le baptême approchant, un dimanche, et le vicomte de Prahecq contant mille sornettes à M"" de Montégrier, à Berthe, en présence d'Agénor, d'aiguës, de déchirantes plaintes retentirent soudain, à l'extérieur du château.
M"* de Prahecq s'écria : « C'est la voix de Laurel » la comtesse de Montégrier : « Pourvu qu'il ne lui soit rien
arrivé I » Puis, sans trop de hâte, Agénor seul très excitable, abasourdi de craintes, on se dirigea vers le perron.
Personne dans l'allée de sorbiers, contre les massifs ; plus une plainte. Deux ou trois serviteurs apparaissent.
— Eh bien, Michel?
— Je ne sais pas, monsieur le marquis.
Mais, au bout de quelques mètres, au fond d'une charmille, Justine, qui porte Laure, invective la nourrice du jeune Louis de Prahecq, — celle-ci penaude, son poupard sur les bras.
— Madame...
Justine a vu les maîtres. Ses gestes, sa colère augmentent :
— Oui, votre faute!... votre faute!... Je lui cueillais des mûres... Je n'étais pas loin... Vous pouviez bien la surveiller une minute, je suppose! Vous ne seriez point morte pour ça!
Une échelle doublegît, renversée ; et Agénor découvre que la jambe droite de l'enfant ballotte, au long du tablier de Justine.
— Mon Dieu! je crois...
Inutile d'achever. Tous aperçoivent maintenant, comme lui, dont les veines se glacent. Berthe fond en larmes; M. de Prahecq fulmine; et c'est M""' de Montégrier qui s'empare de Laure évanouie, l'emmène ; tandis que suivent la vicomtesse, les autres, bouleversés.
— Vite! qu'on attèle. A Juvigny! Un médecin!...
Dépêchez-vous I jette le marquis de Cluses au premier valet qu'il rencontre.
Pas un mot ne s'échange derrière la vieille dame. Elle monte à sa chambre. « On avait ainsi transmigré le brave précepteur, jadis! » Agénor se souvient.
Et quand Laure est couchée, mignonne, par un grand lit Louis XIV, tendu de brocatelle, sa pauvre jambe déformée, les joues pâlies, humides, chacun se lamente, M. de Prahecq penché sur sa fille, écoutant.
— Elle respire.
On mouille le front de l'enfant, on lui tapote les mains; on lui souffle au visage.
Dès qu'elle entre-bàille les paupières, recouvre un peu de ses sens expirés, elle appelle Agénor.
— Je suis là, chérie... Je ne te quitterai pas... Bouge le moins possible.
— Tu souffres? interroge M'"'' de Prahecq. La petite fille se met à sangloter :
— Oui, oui, du mal... beaucoup de mal.
Agénor lui baise les mains; Berthe essaie de la consoler; la comtesse de Montégrier prie, les yeux clos, assise au bord d'une chaise ; M. de Prahecq s'impatiente, maugrée de ce que le médecin tarde.
Le voici : un gros homme rasé, crépu, qu'enserre une redingote marron.
Il examine la jambe de Laure, plus haut, plus bas que le genou, hoche la tête, cligne des yeux; et se tournant :
— Deux fractures, dcclare-t-il.
On se regarde, épouvanté.
Sage, curieuse malgré tout, demeure l'enfant, alors que sa mère, Justine la déshabillent; tandis que M. Manour}^, le médecin, déficelle un paquet.
Puis l'opération : le remboîtement des os, les éclisses, le bandage, au milieu de cris fous, d'appels inarticulés, d'une résistance où M. de Prahecq, Agénor, Justine ont besoin d'unir leur vigueur.
— N-i-ni,j'ai fini, prononce enfin le gros homme.
Il s'éponge les tempes, minutieusement indique les soins à donner, jabote, remarque la grossesse de Berthe; et la fillette sommeille, exténuée, qu'il n'a point encore pris la porte.
— Je dois vous avertir que, peut-être, la petite demoiselle sera boiteuse.
Furieux, amateur passionné d'animaux sans tare : chevaux, chiens, le vicomte lâche un juron. Les femmes se désolent.
Mais le marquis de Cluses, lui, se rassérène plutôt. « Estropiée, Laure, Thérèse deviendra moins aimable... » Et il se l'imagine jeune fille, escompte l'inconnu, espère ne point avoir l'âpre dégoût, l'opilative jalousie de la sentir à quelque chair, à une autre âme.
Le baptême, un après-midi chaud, dans la chapelle domaniale que des pluies fouettent, accompagnées de coups de foudre.
Une sœur grise, de Saint-Vincent de Paul, soigne la malade. Les Prahecq songent à retourner chez eux : « Il n'est que temps I... La vicomtesse en est au septième mois de sa grossesse, n'aurait même pas dû quitter son home... »
Consulté, le gros médecin avise que madome ferait mieux de rester tranquille, d'attendre sa délivrance à Juvigny. La petite n'est guère transportable! Mais Berthe ne veut rien entendre, superstitieuse, ayant eu deux couches favorables en son estivale demeure. Et on arrête de partir, de laisser Laure à son grand-père, à M""* de Montégrier, jusque complète guérison.
M. de Prahecq n'aime déjà plus sa fille comme il l'aimait.
— Boiteuse! boiteuse! répète-t-il. — Si vous croyez que c'est drôle, une boiteuse! un phénomène qui claudique pour marcher quatre pas, vous souhaite le bonjour en claudiquant, claudiquait hier, claudiquera demain!... Les Prahecq?... Ah! les malheureux! ils ont une enfant infirme... Brr... Quant au mariage, il ne faut plus penser à caser Laure. Adieu tout espoir de mariage!... Sans compter que les parents d'une boiteuse ont plus ou moins l'air d'être sains!
— Attendez donc, Charles I riposte M""*" de Montégrier. — Au moins devriez-vous avoir la patience d'attendre! M. Manoury a dit : peut-être.
— On sait ce qu'ils signifient, les peut-être de médecins!
Un langage aussi franc a d'abord peiné le marquis de Cluses. Y saisissant toutefois la possibilité d'obtenir Laure du vicomte, de la garder, de l'élever selon son cœur, ses préférences, sa morale, de se faire une compagne unique, chaque jour il veut s'en ouvrir aux Prahecq, ne l'ose. Et ceux-ci annoncent leur prochain, leur irrévocable départ.
Onze heures; des bougies brûlent; la comtesse de Montégricr a gagné sa chambre. On veille dans la bibliothèque, cette bibliothèque où tant de choses multiformes ont frappé Agénor, qu'il en est sans cesse vibrant, nerveux de souvenirs, encouragé aux actes difficiles. « Doit-il parler? Doit-il se taire, écrire, se réserver pour une meilleure occasion? » Il résout de parler. « Comment émouvoir les deux êtres assis là : Berthe, qu'aucune affinité, que nul devoir ne lui rattache, — il fut mauvais père! — et ce gendre imbécile?»
— J'ai... une proposition... à vous...
Les mots égratignent la gorge du marquis.
— Ah!
Une proposition grave... Il s'agit de Laure... de vous la demander.
— De nous demander Laure?
— J'ai un faible pour cette enfant. Tout de suite, elle m'a séduit... Alors, comme elle ne doit plus être ingambe, ne peut vous... honorer;... comme j'approche d'une vieillesse déçue, je compte que vous serez bonne, Berthe, fille supérieure au père que j'étais...
UNCARACTÈRE 163
Il dégouffre un soupir, baisse la tête, poursuit :
— Et j'ai pensé que M. de Prahecq, sachant l'amertume de mes chagrins, — je ne me suis pas emprisonné sans cause, depuis plus de vingt ans, — voudra bien m'accorder une compensation, être charitable...
Des larmes perlent aux cils d'Agénor.
— Excusez-moi...
Il sanglote, est mécontent de pleurer. — Jamais il ne fut si loquace; jamais personne, y inclus M™^ de Montégrier, ne l'entendit hoqueter ses douleurs.
Un terrible silence où s'exhument les regrets, les spasmes, les ennuis, les abattements, les meurtrissures que cet homme éprouva, subit. Et ils s'emparent de Berthe, du vicomte; et ceux-ci deviennent moins rebelles à comprendre.
— Mon Dieu ! père, je ne désire que vous être agréable ! mais voyez donc!... notre petite Laure!
— Vous avez Louis.
— Louis ne la remplacerait pas.
— Vous allez avoir...
— D'ailleurs, — interrompt M. de Prahecq, — en supposant que Berthe et moi consentions à nous séparer de l'enfant, est-ce une raison de croire qu'elle, si affectueuse, acceptera notre traité? La douceur et l'obéissance ont des bornes.
— Certes! — ajoute la vicomtesse, — nous ne voudrions pas l'obliger... Et puis... et puis...
— Quoi?
— Qu'est-ce que vous en feriez ici? Quelle éducation aurait-elle?
— Vous me choisiriez une institutrice.
Agénor s'approche de Berthe.
— Donne-la-moi... Elle ressemble à ta mère... Ne me la refuse point... Je vous l'amènerais, souvent... Je t'en prie... Je vous en supplie, l'un et l'autre.
M. de Prahecq s'est levé.
— Vous nous accordez de réfléchir un peu, n'est-ce pas? de discuter la chose avec M""* de Montégrier?
Le marquis étend les bras, s'incline.
« Va pour M™" de Montégrier! »
— Alors, bonsoir.
— Bonsoir.
La vicomtesse, le vicomte se retirent.
Agénor les écoute traverser le vestibule, s'éloigner d'une marche pensive, jeune, silencieuse. Il se désole encore, ombrageusement, n'ose espérer, refuse de perdre l'espérance. Ensuite, comme chaque soir, il monte auprès de Laure. Berthe la quitte.
— Eh bien ! ma sœur?
— Nous avons eu de la fièvre, du délire.
Une lampe, sa mèche basse, éclaire la chambre. Vigilante, la sœur se tient debout, en sa cornette qui paraît grise.
— C'est toi, gan'père, murmure la petite fille.
Elle a les yeux ouverts, les beaux yeux de Thérèse, son visage cordial ; elle a les jambes sous un cerceau.
UNCARACTÈRE 165
Agénor l'embrasse.
— Voudrais-tu habiter Juvigny, toujours, être mon enfant, mon cher mignon camarade?
— Oui.
— Vrai?
— Vrai.
Agénor l'embrasse de nouveau, longuement.
— Je suis heureux... Dors... A demain. Et tâche de ne pas trop remuer, tu sais?
— Je sais.
Quand Agénor commence de s'éloigner, Laure s'écrie :
— Tu n'as pas dit au revoir à ma poupée. ; Il s'arrête.
— Je ne l'avais pas vue. Pardon!... Où est-elle?
— A côté de moi... Tiensl... Elle a une jambe cassée aussi.
— Au revoir, poupée, fait le marquis.
Et il salue la sœur, gagne ses appartements, n'a point envie de dormir, s'occupe une partie de la nuit à relire les Écritures de Thérèse, à évoquer la vie future, à n'en pas saisir l'utile, à se targuer du bonheur qu'il aurait si on lui accorde Laure, si, plus tard, elle demeure pour l'assister en sa vieillesse, si Dieu permet qu'elle soit présente à l'heure où s'éteindra le nom des Cluses.
Muets, fermés, bouclés comme leurs malles, les de Prahecq partirent, sans un mot de réponse au marquis,
malgré ses regards pitoyables, une visible distraction, lui laissant la petite fille à guérir, Justine, la vieille comtesse de Montégrier; mais, derrière le ménage, une lettre arriva, du vicomte, qui fixait Laure à Juvign}', définitivement, sous clause de ne point Vavantager plus tard, ou préjudice des congénères, même à venir.
Et Agénor ne se tint pas de joie ; et il eut une seconde jeunesse, presque folâtre, exubérante; tandis que se soudaient les pauvres os de la malade; tandis qu'on bombardait Tanger, Mogador, que Bugeaud remportait la victoire d'isl}-.
Un vent souffla du Nord officiel, qui poussait les gens à illuminer, à s'éjouir, les fonctionnaires à baver des harangues; et la France, un moment, se crut orgueilleuse de son roi, — que le marquis haïssait moins, par désinvolture d'âme, besoin de vivre tranquille.
Le gros M. Manoury certifiant un matin, que la petite demoiselle se portait mieux , pourrait bientôt courir, jouer, Agénor voulut que la vieille comtesse de Montégrier toastât devers lui, avec du Champagne. Et, soutenue de leurs bras aimants, Laure sortit enfin du lit, boitillante, toute raide, débarrassée d'éclisses.
— Ça ira-t-il?
— Je suis pas sûre, gan'père... J'ai des fourmis aux genoux.
Une rage de sentiments nouveaux, peu usés, travaillait d'ailleurs Agénor : respect pour M""* de Montégrier,
UN CAHACTÈRE 167
contentement d'avoir une famille, plaisirde se connaître de braves serviteurs, déjà anciens chez lui, satisfaction de posséder, d'offrir, d'être, de renfermer une époque choisie, originale, morte, où se soustraire au présent, parfois. Et le soleil d'automne l'épanouissait, chaud à ses membres ; et la mélancolie jaune des feuillages avait cessé de le poindre aux entrailles, ne lui attestait plus que le retour d'un état de choses naturelles, immuables.
Il s'informa du vicomte de Prahecq, apprit un refus de servir les d'Orléans, une carrière brisée en faveur de la branche légitime, et cela le toucha au cœur, l'ouvrit à quelque sympathie.
Plusieurs mois, Laure fut obligée de se servir d'une béquille. On avait imaginé qu'avec des soins, de prudentes mesures, sa jambe, qui sait? finirait bien par se remettre. Mais une dolence y permanait, de brusques élancements ; et M. Manoury ne concédait aucun leurre : « Mauvaises, les soudures trop rapprochées de l'articulation... Deux fois, il avaiteule même tour. Ses clients étaient demeurés boiteux. »
Laure, gentille, s'amusait de son mieux ; Agénor lisait beaucoup; des lunettes entre ses anglaises, la vieille comtesse de Montégrier, sans répit, cousait, brodait, raccommodait pour l'église de Juvigny. Puis c'étaient de longues promenades en voiture, ungarçonnet joufflu, taciturne, fils de notaire, que le chevalier de Caristy amenait au château, certains jours, d'interminables
parties de bataille, des dînettes, une lecture. Et le parc ruisselait d'averses maintenant, les heures identiques, d'une monotonie douce.
Aux premiers froids, des hirondelles affairées, criardes, se réunirent sur les gouttières, les cheminées, les toits du domaine, et elles montèrent dans les nuages, disparurent vers le sud.
Une nappe d'autel encore, parée de clous, d'épines, d'un saint ciboire d'or, et la comtesse plia bagage aussi.
L'enfant ne souffrait plus, clochait seulement un peu à gauche. De colères, le marquis ne lui en vit pas ; de larmes, elle n'en avait point versé, quand son père, sa mère étaient partis. Etonnamment, ils ne semblaient guères plus proche d'elle que Berthe, jadis, vis-à-vis d'Agénor. Nul désir de retourner vers Hazebrouck, nuls regrets de petit être pour les petits objets abandonnés là-bas. Laure datait de la minute où, sur cette route, son aïeul, beau, tendre, lui était apparu, les mains fleuries.
De ce cher homme, d'un passé inouï, vague, brumeux, elle avait bien une sorte de mémoire naïve, de relatif oubli ; mais cela sommeillait en elle, irraisonné, ne prenait aucune importance.
Et elle aimait les moindres actes d'Agénor, buvait ses ordres, ses paroles; et à son ombre, lui, charmant, intéressée aux splendeurs ambiantes, à leur multiplicité riche, elle se plaisait comme la mousse au tronc des chênes.
Puis, ses poupées, — arrivées de Paris sur la malleposte, — de mirifiques poupées dues à la munificence du marquis.
Elle en avait une douzaine, brunes, rousses, châtaines, blondes, de plusieurs tailles, les baptisait Javotte, Caroline, Marguerite, à tour de rôle, prêchant le juste, leur défendant le peu qu'elle supposait de mal. Et sage, — l'une assise, l'autre couchée, une troisième debout contre un fauteuil, celle-ci baroque, en chemise, coiffée d'un chapeau bleu ou rose, — elle soliloquait à voix basse, point gênante, avec une foule de mines drôles.
En train de feuilleter de lourds volumes, Agénor eut l'indiscrétion d'écouter, une fois, et il entendit : « Mon Dieu! Blanche, que vos joues sont potelées I... Ne riez pas... Il ne faut pas rire des compliments qu'on reçoit... D'abord, ce n'est pas élevé, ensuite vous allez fâcher mon grand-père... Regardez-le, mon grand-père, de face, de profil... Vous vous le figuriez très vieux, n'est-ce pas? dans le genre du vôtre, qui a un gros nez long, trois cheveux, des oreilles d'âne. Eh bien! non, mademoiselle, mon grand-père est comme un papa... Et ma foi, puisque vous ne riez plus, puisque vous n'avez point menti de la journée, je vais vous conter une histoire, son histoire.
On l'a trouvé sous un rosier, à l'intérieur d'une île, où les hommes ont la barbe rouge, les dames une mâchoire qui avance. Ce n'est pas beaul
Pourquoi ses parents habitaient un si vilain pays?... Des voleurs, une bande de voleurs les avaient chassés de chez eux. Les voleurs ont fini par se couper la tête, entre eux, et mon grand-père a pu revenir.
Au moment oii il s'y attendait le moins, sa mère est morte ; et on l'a cachée au fond d'une chapelle, derrière une grille, parce que mort, on est très laid, plus laid que les gens de l'île. — Justine a mal repassé votre collerette.
Vous savez ce que sont les prêtres, mademoiselle ; aussi, n'aurai-je point... hum!... hum! la fatuité de vous l'apprendre ! Mais, vous ignorez que mon grand-père en aeu un pour jouer, pour s'instruire, un tout petit, pareil à vous. Il est mort aussi.
Les prêtres sont savants ; grand-père est devenu savant, s'est mis à lire du matin au soir, dans des livres sans images.
Lorsque le prêtre, — il avait un nom de chèvre... Biquet... Robiquet, — n'a plus été là pour jouer au cerceau, à la balle, aux quatre coins, grand-père a commencé de s'ennuyer. Ça s'explique. Alors, grand-père s'est dit : le mieux serait de me marier... Je vais chercher quelqu'un de plus joli que mon prêtre, de moins ratatiné, car vraiment, il n'était pas assez joli; et nous danserons, chanterons au possible; et nous chercherons des petits enfants sous les rosiers, au clair de lune.
Il a rencontré une belle, belle jeune fille, sa cousine.
— à qui je ressemble, — et ils se sont mariés, un mariage superbe... des toilettes, bal, dîner, musique... les noces de Riquet à la Houppe.
Un soir où ils se promenaient, tard, ils aperçurent maman, ma maman, assise au pied d'untournesol. Comment était-ce un tournesol, pas un rosier? la sainte Vierge seule nous le dirait... La femme de grand-père s'étonne, a peur : qu'est-ce que cette enfant-là, qui ne nousarrive point comme touslesenfants, sous un rosier? Elle avait chaud, elle prend froid. Et la voici morte, à son tour. Pauvre grand-père I
Il a pleuré des semaines, des mois, et il n'a pas aimé sa fille, cause du malheur, l'a donnée à bonne maman de Montégrier.
La voix de Laure s'éteint davantage :
— Il y a des choses qu'on ne peut pas crier sur un toit; mais à vous, personne discrète, je peux les confier quand même : il paraît qu'à force de regretter sa femme, de ne point en chercher une autre, la tête de grand-père a déménagé, s'est sauvée dans le ciel, avec les oiseaux... Puis, quelqu'un l'a rapportée, je crois. Heureusement.
Mon histoire vous agrée?... Oui?... J'en suis fort aise; je vais m'occuper de Javotte. »
Le marquis de Cluses a le sang au visage. Hein ! cette gamine? Quelle intelligence! Quelle facilité à coudre des bribes de conversation, certaines plaisanteries, des bouts de conte retenus!
Il se moque d'avoir été jugé fol, exulte, rit de la manière simple dont la chère Laure accommode la vie, le sentiment, les plus cruels déboires. — Et peu à peu, il revoit Thérèse, est mal impressionné, l'ayant connue si raisonnable, de la posséder en enfance.
Légères furent au marquis les années 1844-45-46.
M^^de Prahecq accoucha d'une seconde fille : Jeanne; Berthe, son mari, leur progéniture, la comtesse de Montégrier, de temps à autre, tombaient pour une quinzaine à Juvigny, — ils avaient découvert une institutrice, M"^ Hamelin, femme sérieuse; — et Laure, obéie au château comme une souveraine, Laure, incitée par douceur, par tendresse naturelles à ne jamais mal faire, Laure grandissait, fragile, en l'élégance de sa race.
Levée de bon matin, elle jouait, s'occupait, pianotait jusqu'à midi ; le jour durant, travaillait deux heures encore. Cela permanait dix-huitmois. Puis Agénorachetait Toby, un pone}^, un très vieux poney noir, impeccable, que la chère fille voyait amener, certaine aprèsmidi d'octobre, jour de sainte Thérèse, devantleperron, avec le cheval du marquis. Elle rougissait de plaisir, s'extasiait, à pleines lèvres, tout à coup, se mettait à baiser les mains de son grand-père. Et leur première chevauchée s'effectuait dans le parc, au frou-frou des feuilles décadentes; alors que suivait M"* Hamelin, curieuse, un peu inquiète.
Courte, ronde, quotidiennement vêtue de soie vertbouteille, une forêt de cheveux gris, révoltés, le nez fripon, la bouche gracieuse, telle était cette femme, sans histoire, que nulle vanité d'âme ne tracassait.
Quand le prince Bonaparte s'échappa de Ham, ce fut une explosion de gaieté à Juvigny. Agénor, le chevalier ne se tenaient pas d'aise. « A la bonne heure!... Échec et mat, enfin, la doucereuse famille Egalité!... Après Strasbourg, Boulogne, on aurait donc les tentatives de Toulon, de Lille!... La casserole désirée aux pans d'habit de Louis-Philippe, voici que le hasard venait de l'accrocher, luisante, bruyante! » Et la tabatière de cornaline voltait avec adresse; et le marquis se reprenait de haine contre les d'Orléans.
Il était dit que des captifs de marque se succéderaient dans les prisons d'Etat, sous un règne pusillanime; vite, Abd-el-Kader est coffré.
Cependant, Agénor lisait beaucoup de journaux, y percevait une sorte de malaise, sentait peser sur tous articles des svmptômes désastreux, quelque chose de pareil aux gravatives lourdeurs d'une atmosphère turgescente, chauffée à blanc.
On avait beau s'allier l'Espagne, échanger, commercer, facilement grossir ses ventres, ses sacoches, édulcorerle Code pénal, supprimer la loterie, bâtir des phares, imaginer de nouvelles voies ferrées, l'espèce humaine ne change point : un ministre vendait sa signature, des électeurs se vendaient, l'agio, le dégoûtant
agio battait son quart, l'opposition s'armait, banquetait, la gauche royaliste était stupide, le peuple injuste. O cieux paisibles! merveilleuse Bétiquel
Chaque dimanche, les jours de fêtes sacrées, à Juvigny, M"^ Hamelin, son élève assistaient aux offices. Le marquis se fût volontiers joint à elles, tant l'énervaient la moindre absence de Laure, des craintes puériles; mais, l'inflexibilité de ses croyances lui défendait les mômeries, les concessions. Et, pour sortir l'enfant d'erreur, patiemment, il désirait la voir plus mûre, assaillie par le doute, cuirassée de bravoure adulte.
« Six ans!... Soixante-douze mois que Thérèse a fui à jamais!... Déjà six ans! »
Il neige. Et le marquis de Cluses rêvasse, les prunelles aveugles, se remémore la voix familière : adieu! s'étonne de la contenir aussi présente, aussi intacte.
« Comme les hôtes du parc semblaient abandonnés, malheureux, le jour de cette fuite!... Quelle tristesse avait chu soudain des arbres, du geste immobile des statues, de la clarté céleste, du tapis blanc où l'ultime révélation s'était gravée, d'un laconisme épouvantable! »
Il neige.
Laure, contre une fenêtre, est toute à la poussière floche que secoue l'atmosphère. M"'' Hamelin, dans sa chambre, égrène l'ouverture de /?o6er//e Z)ia6/e. Bien emmitouflé, M. de Caristy s'éloigne du château.
— Chérie.
— Grand-père?
— Veux-tu me faire un plaisir?
— Oui.
— Ce serait de me dire adieu... Adieu! simplement, du pas de la porte, comme si tu allais me quitter.
Laure court auprès de la porte.
— Adieu.
— Répète.
— Adieu! Adieu!
Est-ce une illusion? Le marquis reconnaît la voix perdue, la voix aimée, amoureuse, un peu plus grêle.
— Oh! grand-père, continuons à jouer la comédie, demande la bambine.
Ses cheveux bouclent. Elle a un costume gris, de velours et de laine. Un large pantalon, sous sa jupe ballonnée, lui descend aux chevilles.
Mais Agénor ne répond que de vagues paroles. Du contentement lui faut : il n'est point encore sûr, et donnerait beaucoup pour être sûr, archi-sûr que l'âme de Thérèse, l'âme de sa petite-fille sont une même âme.
Le 20 août 1847, vers les six heures du soir — Laure boitillant autour des pelouses; les sorbiers se glaçant de rose; les pythons des bassins, aux bras de leurs hercules, dardant de hautes gerbes vers un ciel bleu, pourpre, lilas, que maints jaunes sillonnaient, depuis le pur cadmium jusqu'à l'ocre, couche merveilleuse.
176 UNCARACTÈRE
lit du soleil, — un valet de chambre s'en vint remettre plusieurs journaux, des lettres au marquis de Cluses, debout, nu-tête, une chaise derrière lui, à l'orée ombreuse du parc.
Agénor compte quarante-huit ans. Ses cheveux gris ne lui découvrent que le lobe des oreilles. Ses moustaches, son collier de barbe n'ont pas vieilli. Un mouchoir blanc semé de fleurs touffe d'une poche sur sa poitrine. Et la culotte marron qu'il porte, la jaquette noire à boutons d'or, le gilet vert et noir, dernièrement, lui furent expédiés par Mérandoux, le successeur de Burte et Pommadère. Deux doigts de fard au coin des yeux, quelques gouttes de teinture, et Agénor paraîtrait jeune.
Il dépouille sa correspondance, ouvre un journal, en majuscules y remarque : assassinat de M™" la duchesse de Praslin; puis ce nom ne le touchant guère, quoique de noblesse, il remet à plus tard de s'intéresser, de lire.
Une heure d'oubli, de profonde oisiveté. La cloche du dîner sonne, vibre, effare le paysage, l'air, les occidentales couleurs, tout calme, toute impression délicate. Et M"^ Hamelin, ébouriffée, se montre au perron du château.
— Joli temps que le temps où nous vivons, mademoiselle! Savez- vous ce que raconte le Moniteur?... Un meurtre, pour changer, celui de la duchesse de Praslin.
UNCARACTÈRE 177
Très nerveux, irritable est maintenant Agénor, d'un fait qui ne l'avait point ému, dont il n'avait gardé aucune impression subtile.
— J'ai failli devenir gouvernante chez la duchesse, réplique M"'' Hamelin, — grâce au maréchal Sébastian!, son père... Ma figure n'a pas plu.
« Sébastiani?... Sébastiani?... » murmure Agénor de Cluses. Et dans les brumes de sa mémoire, une jeune fille point, dont il fut souventefois le cavalier, jadis, aux bals, aux fêtes, aux raouts de leur monde... Elle semblait amie de Thérèse.
On dîne; Laure, l'institutrice entament une partie de quinola, — ce jeu, Louis XIV, n'a pas cessé d'être en estime à Juvigny; — le marquis déploie le Moniteur.
« Obèse,... mère de neuf enfants,... tuée, hachée de trente blessures, prostrée à terre au milieu d'un désordre hostile;... » voilà comment l'existence, le hasard lui représentent une femme, qu'il a fréquentée vierge, maigre, joyeuse, à l'âge où tout hymen riti « Quel monstre osa...? le mari, sans doute... un duc... un pair de France!... pour l'habituel motif... L'autre femme, la rivale?... presque une domestique... »
Agénor hausse les épaules, déplore l'injure que reçoit sa caste, en la personne d'un Praslin, si fièrement né, d'autant plus vil.
Puis il évoque les affres de la duchesse, au vu du bras levé contre elle, bras révéré, toujours, à cause des caresses anciennes.
Et il se l'imagine invisible, morte, esprit dépaysé, accompagnant son assassin jusque la pièce où il se relira peureux, coiffé d'une calotte grecque, ceint d'une robe de chambre, dans le costume qu'il vêtait pour travailler, vaquer chez lui, pour être à l'aise, au chaud, tranquille, matin et soir.
Gomme Thérèse, et jugeant qu'elle satisfaisait son grand-père, Laure, chaque année davantage, s'éprenait des choses dix-septième siècle. Elle commençait à en débrouiller l'ornementation, avec gentil orgueil, de-ci, de-là, plaçait un mot technique : rinceau, quadrillé, volute; — et cela égayait le marquis de Cluses.
Des heures pareilles, de routinières semaines, des mois également médiocres. Il est une catégorie de gens qui laissent la vie leur échapper goutte à goutte, ne se plaignent de rien, n'ont aucune tension d'âme, aucun regret durable, nulle soif d'Inconnu. Ils s'amusent, fainéantent, dorment, digèrent, ou, moins creux, tâchent de s'occuper, rayonnent, économisent. Ainsi, M"" Hamelin, le chevalier de Caristy, la valetaille du château.
On vendit un manoir, son mobilier, aux environs de Juvigny. Agénor s'y transporta, fut stupéfait d'y rencontrer une merveilleuse épinette, dont le clavier était d'agate, de lapis, la caisse plaquée d'ivoire, incrustée
de rubis, et il en gratifia sa petite-fille, pour qu'elle y apprît de vieux airs, de Beaujoyeux, Campra, Lulli.
— Grand-père, voudrais-tu m'interroger sur l'histoire de Louis XIV? demande Laure, un dimanche, au retour de la messe.
— Sur l'histoire de Louis XIV?... Tu la sais donc?
— Oui.
Laure est rouge de plaisir, debout, un peu tirée à gauche par sa mauvaise jambe.
— Qu'est-ce que la guerre des Droits de la Reine? Vingt autres questions. L'enfant hésite, mais pas une
fois ne se trompe. Et M"'' Hamelin est là, qui coud, bénévolement fait la bête.
Des pluies torrentielles fouettent Hazebrouck, ses environs; le vent geint, pleurard; déjà l'hiver, un nouvel hiver, machinal, imperturbable.
Fatigué de son chez lui, des siens, heureux du gâchis politique, M. de Prahecq décide qu'il ira voir Laure, surprendre ce brave marquis, l'inciter à des précautions, peut-être... Et il arrive, un soir de brume et de frimas, où les lumières de Juvigny ne sont même point des lueurs, où le château semble quelque habitacle swedenborgien, par delà l'irréel.
Il soupe, se réchauffe, exulte, se frotte les paumes, n'arrête guères de parler bagarre, tohu-bohu, estimant que la France et lui vont changer de maître, croyant
à Henri V, au bout d'une république décevante. Et il est si communicatif, plein de hardiesse, qu'il en inspire confiance au sage marquis de Cluses, le remonte et l'anime; tandis que les écoute Laure, sans fermer une minute ses beaux yeux de velours.
Décembre, janvier, février; la Révolution de 48. Un coup de feu jailli d'une arme exaspérée; une riposte de la troupe; il n'en fallait pas plus pour incendier Paris.
Louis-Philippe abdiqua, peureusement, comme il avait régné, bourgeoisement partit, comme il était venu ; et de provisoires délégués clamèrent la République, une République durable. — M. de Prahecq jubilait.
Puis les manifestations des 16 et 17 mars, l'ouverture de l'Assemblée nationale, la polonaise journée du 15 mai, Blanqui, Barbes, Lamartine, Cavaignac, les batailles de juin, Affre, Négrier, Damesme, cinq mille morts, douze mille déportés, la ruine. Cela pour choir à la présidence de Louis-Napoléon Bonaparte, à l'Empire, au nom de l'autre, du caporal, éblouissant malgré ses fautes, ses crimes, la banqueroute de son génie. — M. de Prahecq ne riait plus.
Alors, en exergue du farceur de Londres, de Ham, de Strasbourg, dont la récente, l'odieuse plaisanterie a enfin cumulé des suffrages, une lassitude énorme, un immédiat besoin d'espoir, de renaissance, une soif universelle d'argent. On aurait pu se croire aux heures
calmes du dernier règne, tant les hommes se ressemblent, leurs ambitions, leur vilenie, tant un roi est pareil à ses prédécesseurs.
Et Laure avait grandi, chrétienne, les traits moins copiés sur les traits de Thérèse, la physionomie, le geste, le caractère plus identiques.
Pas une ligne des Prahecq, de la vieille comtesse de Montégrier, depuis bientôt sept mois. « Voyagent-ils?.. Jeanne est-elle souffrante?... Louis?... Baste! » Agénor a mauvaise impression du silence qu'on lui garde.
Quatre pages, datées de Paris, un matin, apprirent au marquis de Cluses atterré, furieux, que brave, capable de sacrifier même ses dilections, sa rectitude, à la future carrière d'un fils aimé sur tout, Charles, M. de Prahecq, l'ex-pèlerin de Belgrave-Square, de Wiesbaden, n'avait pu refuser une sinécure de chambellan, par la cour de Napoléon III.
— Le gredin!... le plat gredinl... le rustre! balbutie Agénor.
Et sa chair se révolte; et longtemps ses idées tourbillonnent.
« Laure... Il faut que Laure sache...! Elle est dans la bibliothèque... »
Il 3' court, tend la lettre à sa petite-fille.
— Tiens! vois... Ton père,... ton père n'est...
Il se tait, pour l'institutrice. Mais la bouche lui
tremble de cracher son mépris au vicomte, qu'il se repent d'avoir mieux accueilli, ces récentes années, à l'encontre du sens dévolu à tout homme de sympathiser, de haïr, dès la première connexion.
— 0-oh! fait Laure, brièvement, respectueuse, après lecture de l'apostasie.
Le marquis cherche du papier, une plume.
Monsieur,
« Vous avez trahi votre roi exilé. Mon fils, mon vrai fils eût été aussi pleutre, je le chasserais de chez moi. Comment Berthe vous a-t-elle permis de traîner son nom dans la boue?
« Adieu; je n'ai plus que faire de vos nouvelles.
« Cluses. »
Agénor cachette sa missive : ne rouille, ne ploie, au bas d'un écu armoriai. Klle part.
Il écrit à Frohsdorf, désavoue les Prahecq.
Puis, de la réflexion le jette pâle, navré, au fond d'une bergère : « On va lui arracher sa petite-fille!... le vicomte!... C'est son droit!... C'est l'unique moyen qu'il ait de rendre coup pour coup! »
Agénor souffre, se désole, déjeûne à peine, sort du château. Point une minute ne le souille l'idée, la grossière idée d'amadouer les siens au cours d'une seconde lettre.
Il erre du parc aux champs, des champs à Juvigny,
de Juvigny à ce village qu'on aperçoit de loin, entre deux mamelles de terre. Pas l'ombre d'un espoir I
« L'enfant, sa chère enfant, bientôt, ne lui sourira plus, n'aura été qu'une passagère consolation, un leurre, de nouveau. »
Et la nuit tombe; et vague cette acuité que procure au chagrin le noir, l'épais sommeil des choses.
Alors, fou d'épouvante, quand la solitude nocturne a longuement étreint les matières dont il est : sa chair putrescible, son cœur malade, son front cerclé d'ennuis trop lourds, il tombe sur les genoux, implore Dieu, le Dieu d'ineffable tendresse, de rémission, et il appelle Thérèse, l'adore, la conjure de se montrer une dernière fois, où qu'elle se trouve, telle qu'elle est.
Rien, au premier instant, — il se désole. — Pas un bruit dans sa chambre, l'éther semble rebelle.
Mais un frisson le glace tout à coup, frisson bref, connu, indicateur. Et le malheureux homme tressaille ; et ce qu'il sent d'éternel, par lui, bouillonne, commence de se volatiliser, de rechercher subtilement, d'atome à corpuscule mystérieux, d'âme à souffle immatériel, l'invisible présence, la voix surhumaine, la forme de miracle, qui sait? prête à surgir, ici ou là, au hasard de quelque caprice.
Un craquètement lointain, un second craquètement, plus proche; des pas légers, doux, rythmiques, d'une douceur flatteuse aux nerfs, d'une légèreté impondérable. Agénor se lève d'un bond, respire vite, écoute,
voudrait que sa lampe habituelle brûlât comme un soleil.
Et lorsque s'ouvre une porte, après que deux mains tâtonnantes l'ont frôlée, face aux regards qu'il braque éperdument, il recule de surprise, de joie inattendue.
Laure vient d'entrer, muette, la face radieuse, nupieds, les paupières closes, en la mate blancheur dont sa chemise de nuit la couvre. Elle s'arrête.
— Oh! Thérèse... Chère Thérèse 1 murmure le marquis de Cluses.
Laure ne répond pas, dort d'un calme sommeil.
Néanmoins, plus de doutes!... L'enfant, la morte, une même individualité!... Pour preuve? ce corps gracieux accouru là sur un appel qui ne l'évoquait point... O bonne fortune, primeur du ciel, réponse allègre!
Une placidité trompeuse courbe l'esprit d'Agénor, l'oblige de remercier le Créateur, l'incite à croire qu'aucun pouvoir humain, désormais, n'aura la force de lui arracher un être ainsi son bien, sa dépendance, à deux reprises, par mansuétude divine.
Et il baise aux joues la petite fille, n'ose l'éveiller, l'emporte avec mille précautions, maternellement la recouche ; tandis que rêve M"" Hamelin à poings fermés, de choses ridicules.
Le marquis de Cluses pouvant un jour disposer de la moitié de ses biens, — Code civil, art. 913, 914, — au préjudice des Prahecq, ceux-ci décidèrent de rester
cois, malgré la lettre, malgré les rancunes de leur amour-propre. Et Laure ne quitta pas son aïeul.
Ce fut vers l'époque où Napoléon III, au souvenir blessant de Marie-Louise, se contenta d'épouser une belle espagnole que M""^ de Montégrier s'éteignit en son hôtel de la rue du Bac.
Agénor voulut être des funérailles, y coudoya son gendre, sa fille, revint à Juvigny, impressionné, hargneux, malade. — Puis trois années passèrent de nouveau, dures aux Russes, au czar Nicolas, grandissant Laure, les futaies du parc, enrichissant les collections du château, brouillant soudain le chevalier de Caristy et le marquis de Cluses, d'un mois à l'autre, sans raison divulguée. — Les femmes portaient la crinoline ; pour se changer de lèvres rases, de mâchoires poilues, tout mâle peu à peu avait arboré des moustaches; chaque possesseur de rentes, l'été, fréquentait les villes d'eaux, les bains de mer : Dieppe, Trouville, Plombières, Vichy ; et comme toujours, en France, on se croyait un peuple magnifique.
— Chérie, veux-tu me faire de la musique? demanda le marquis de Cluses à Laure, un soir d'automne où le vent culbutait des feuilles.
— Mais, volontiers, grand-père.
Laure n'était plus enfant. Boiteuse, — son infirmité n'avait pas guéri, — de taille moyenne, une résille au
dos, la tête petite, le nez mince, droit, elle n'avait guère conservé de Thérèse, que le regard aimable, le brun regard échappé de la tombe.
Dix heures; M"" Hamelin s'était retirée; la nuit n'exhalait aucun froid; et, dans la pièce où d'ordinaire se tenait Agénor, deux lampes, coiffées d'abat-jour, versaient une clarté morose sur les touches d'un clavecin.
Ici, rien n'a été changé de place. Telle se voyait la cheminée au temps du prêtre Robiquet; telles se montrent les colonnes corinthiennes de marbre brocatelle, la haute bibliothèque, la pendule de Thurel, les consoles ornées d'étain, le paravent de velours nacarat, ses galons de soie mauve et noire. A peine, aux plis des portières, des rideaux, ce fin simulacre de rouille que la lumière incruste.
— Le ballet de la Royne, n'est-ce pas, grand-père?... puis la passacaille d'Armide, celle d'Issé... un divertissement de Campra.
Laure plaisante du ton, du geste. Et, vêtue de soie rose, nuance, étoffes chères au marquis, parce que sa femme aimait la soie, le rose, — elle s'assied devant le clavecin.
Un prélude fantaisiste; la jeune fille s'exerce les doigts; quatre vers anciens, très banaux, écument à l'esprit d'Agénor :
A voir cette brune merveille, On ne sçait qui charme le mieux De son clavecin par l'oreille, Ou de sa beauté par les yeux.
La chevelure du marquis de Cluses est presque blanche. Pour plaire à sa compagne, ressembler à tout le monde, il a coupé son collier de barbe. Et il incline le front, ferme les yeux, découvre en lui Thérèse, l'identifie à l'être délicat, dont la taille, les épaules, friselées de lumière, béatement crispent son attention matérielle.
— Grand-père, j'y suis.
— Bien.
Il a dit bien d'une voix déjà méconnaissable.
Au bout de quelques minutes, quand se sont égrenées les premières mesures qu'on lui joue, Agénor n'est plus un moderne. Adieu la hantise funèbre, perpétuelle I Adieu l'imaginaire groupe d'écueils où sombrent ses concepts, en des silences pernicieux ! Il est dispos et fort, sourit, vole à perdre l'haleine vers un passé, dont nul obstacle n'est infranchissable, que les livres et sa faculté de bâtir par les étoiles ont imbu de charmes intenses, de scories dérobées à l'idéal.
Laure elle-même, sa silhouette rose, les variantes que ses mains enchaînent, ne tardent point à s'éclipser. Des sons, d'incolores sons, berceurs et suggestifs, voilà ce qu' Agénor perçoit; et ils le débarrassent de réfléchir, l'occupent seulement à beaucoup voir.
Plus loin que les barrières de son existence actuelle, aux transitoires contrées du rêve, sous un ciel estival, dans une rue du vieux Paris, toute brillante et verte de jonchées, alors, il imagine une curieuse multitude :
hommes, femmes du peuple, en costume Louis XIV; et dominant une profusion de draperies bariolées, superbes, à certaines fenêtres, des seigneurs incendiés de moire et de satin.
On court, on crie, on se pavane; on est au mois d'août 1660, — jamais les admirations d'Agénor n'atteignirent le xviii" siècle ; — et bientôt paraîtra la nouvelle reine de France, Marie-Thérèse. Elle arrive de Saint- Jean-de-Luz.
— La voilai La voilà!... Paix!... Silence!
Difficilement se range la foule moutonnière, contre les maisons basses; tandis que la repousse une compagnie d'archers, que sonnent d'approchantes fanfares, que roulent des timbales; — tandis que chante le clavecin, de sa voix monotone.
Un bruit de fers tapant le sol; et, sur des chevaux bais, de même provenance, à crinière tressée, à queue onduleuse et touffue, c'est une soixantaine de gentilshommes qui passent, quatre par quatre.
Ils ont le pourpoint blanc ou bien tanné, rubescent d'or, garni d'argent, des feutres gris ou noirs contournés de panaches, des haches d'armes ensoleillées, dont la pointe est un bec de corbin.
Une batterie de tambours, qu'accompagnent des hautbois sur un glorieux rythme, voici les mousquetaires, cuirassés, leurs montures pommelées, brunes, leur uniforme bleu, rouge; et derrière eux, caracolant, l'air farouche et martial sous la mitre, une brigade de
hussards, chamarrée de brandebourgs, ses dolmans de peau frémissants de brise.
Pas une seconde de répit; pas le moindre effort de mémoire; le marquis de Cluses est inerte. Une piaffe continue, des hennissements, une houle de plumes effilées, de miroitantes poitrines, un cliquetis sourd, un silencieux pétillement d'éclairs : dragons jaunes guêtres de cuir, le turban au bonnet, le mousquet contre la cuisse; chevau-légers en bottes blanches, avec le justaucorps écarlate; carabiniers que coiffe une calotte de fer; gendarmes, l'épée au poing, verts, cramoisis, fauves ; gardes azur, dont les casaques étincellent d'une croix formée de lis, de couronnes, dont les bandoulières sont émeraude, ou cobalt, ou orange.
Après les gardes, une troupe de grenadiers à cheval, quelques anspeçades, des suisses barbus, nantis de loquets larges.
Lorsque surgissent les archers du prévôt de l'hôtel, pourvus de hocquetons incarnadins, brodés, pailletés, où se dresse la masse d'Hercule, sur la devise royale, au centre d'un semis de L, d'innombrables poitrines, en la poitrine d'Agénor, se mettent à vibrer, excessives, et d'imaginaires mains, hors de lui, à brandir des chapeaux.
Une foule de gentilshommes à bec de corbin, encore, les pages, coquets, jolis, une rose à la bouche, au trot de bêtes vives comme eux. — Et marche le carrosse du roi, que traînent par longues enjambées huit chevaux pies.
Il est complètement doré, massif, bosselé de sculptures. Il resplendit et darde des rayons.
Le marquis, çà et là, autour du carrosse, reconnaît maintes faces typiques, léonines, peut admirer une minute Louis XIV, un Louis XIV impassible, jeune, beau, éblouissant de perles, la reine, blonde, fraîche, gantée de Bruges, toute pierreries et feuillages d'or, en une pose hiératique. Puis son rêve le dominant, parce qu'il salue d'instinct, respectueux d'une telle pompe, d'un maître choisi, révéré, brutalement cesse la cavalcade, son bruit, ses joies, son faste, pour n'étaler au gré d'un souffle disjonctif, qu'une traînée mouvante de couleurs, qu'un électro-nuage solsticial.
De fois à autre, Agénor s'échappait ainsi vers l'époque dont il aurait voulu être, dont il fut sans doute; et mieux loquace, il reprenait la vie quotidienne.
Sur l'entrefaite, au bout d'une semaine, le marquis reçut de sa fille un billet humble, talonneur, où on le conjurait de renouer la liaison interrompue.
N'obéissant qu'à son devoir, fort tranquille au sujet de Laure, — puisqu'on la lui avait laissée jusqu'à ce jour, malgré la brouille, — il écrivit : « j'accepte d'oublier; mais il faut que mon gendre abandonne la cour impériale, parte s'excuser à Frohsdorf, soit de nouveau ce qu'il était, libre, expectant. » Un mois s'écoula pluvieux, où le parc émit des bourgeons, se mordora. Le vicomte réfléchissait peut-être. Et au château, si
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gardé vis-à-vis du dehors, les deux cœurs serrés là, charmants, à l'ombre l'un de l'autre, avaient déjà reconquis leur douce, familière existence, — quand une seconde lettre arriva des Prahecq.
Elle intimait à Laure de réintégrer le domicile paternel, sous la conduite de M"^ Hamelin, dans la huitaine.
Aussitôt blême, stupide, le marquis de Cluses roule vers l'abîme, vers l'afflictif" abîme où, par vengeance pure, capable d'occire tout calcul, Berthe et le drôle qu'on lui donna en sont venus à le précipiter.
Il tombe, tourne, essaie d'accrocher quelque espoir, ne trouve rien à sa portée, râle d'impuissance, voudrait mordre, se battre, crier les droits qu'il sent à la possession de Laure; mais le vide l'entraîne, aussi la commune faiblesse, l'insane joie qu'ont les créatures pensantes à bien souffrir moralement. Et l'horizon, naguères si bleu pour lui, n'est plus qu'une muraille de ténèbres; et ce dernier chagrin, au long de ses douleurs, l'hébète, le déborde, le pétrit et l'écrase.
Un accès de fureur! L'œil étréci de haine, soudain, facilement il casse un gros couteau de malachite. Puis il regarde Laure, consterné.
Elle est prête à s'évanouir.
— Quoi donc, mon enfant?
De suite réactionne la jeune fille, au son de la voix questionneuse, chérie. Et c'est des larmes, un flux de larmes capricantes qui, peu à peu, déclinent vers son corsage. Elles gagnent le marquis de Cluses.
192 UNCARACTÈRE
— Nous étions trop favorisés... trop paisibles... Cela ne pouvait être...
Tumultueusement, sanglotent le grand-père, Laure, à cette heure; et leurs âmes au fond d'eux se sont réfugiées, pareilles à des oiseaux craintifs en les blessures d'arbres.
— Seigneur!
Ils s'étreignent, bras mous, n'échangent aucune embrassade; mais ils délirent de même, souffrent, faiblissent de la peine qu'ils se jugent, elle, pleurant sur lui, lui, navré de la concevoir si atteinte.
« Partir!... Ne plus marcher côte à côte!... Ne plus tressaillir d'aise au timbre coutumierî... Avoir besoin de solitude, de temps, pour se communiquer les menues choses qui sont l'ordinaire bonheur, la volition permanente, l'étai du lendemain!... »
Des pensées jumelles naissent au pauvre couple. Il s'éperd de comprendre que l'univalve, le tout qu'il forme, bientôt va se fractionner en deux parties. Et Laure manque s'évanouir une autre fois, est obligée de s'asseoir ; tandis que, derrière elle, couverts de jour, les meneaux, les fleurons, le riche damas d'un fauteuil se mettent à luer, à la ceindre d'une auréole.
— Mon ange, parle-moi, aie courage, balbutie le marquis de Cluses.
Laure ne l'entend point, vient de prosterner son esprit; Laure n'est plus qu'une vertigineuse prière, qu'une évaporation intellectuelle montant vers Dieu.
— Personne n'a le droit... Tu sais bien que je ne permettrai pas... continue le marquis, sans force. — Au besoin, nous fuirions... La terre est pleine d'asiles...
Nul écho dans la pièce. Aucun zigzag distrayant par le tronçon de ciel bleuâtre, au delà des fenêtres. Alors, un murmure de voix hésitante, suffoquée :
— Prie, mon enfant... prie... Du fond de ton cœur virginal, implore le divin arbitre... Lui seul peut te chérir mieux que moi, croire ton innocence, être pitoyable...
Et fléchi sur l'objet de ses dilections, le marquis de Cluses pantelle, pleure encore, regarde s'ouvrir, se fermer, tristes, les lèvres dont il eut des sourires si gais ; et il contemple les paupières closes où, revivifiée, semblait heureuse une parcelle de Thérèse.
« Credo... Je vous salue... Fils rédempteur du monde, exaucez-nous, » perçoit-il cependant, à de longs intervalles.
Puis la bouche invocatrice s'immobilise; puis s'éveillent les yeux, les beaux yeux similaires.
— Dis, veux-tu que nous nous échappions? répète, amplifie Agénor. — Veux-tu m'accompagner demain, ce soir, vers un pays où nous serons nos maîtres, où nous pourrons vivre tranquilles, à jamais, inséparables?
Laure fait non, raconte posément que l'on doit obéir
à ses père et mère, les honorer, que la religion l'exige.
Et comme est prêt de se révolter le marquis aux abois ;
194 UNCARACTÈHE
et comme avait fini par l'envahir, durant les oraisons de la jeune fille, l'idée, la cauteleuse idée qu'elle priait mal, hors de vérité, qu'était venu le temps d'instruire cette païenne, cette vivante, de lui montrer ses Écritures de morte, brusquement il change de vouloir, s'objurgue de se taire, se refuse d'être apôtre. Et il estime que toute prière est bonne, qui désentéte, que tout culte est sublime, qui amène la résignation. Et il résout de laisser à Laure sa foi, son ignorance, de supporter, lui, validement, pour l'amour de ce qu'il connaît, de ce qu'elle se rappellera tôt ou tard. Et de la réflexion l'attaque, cette sorte de réflexion qui permet à l'homme de pensera l'encontredes pires chagrins, de s'appuyer pour souffrir à des billevesées, des rêves, sur l'on ne sait quoi secourable.
Tôt prévenue, mécontente, M"" Hamelin eut une crise de nerfs, fut, l'espace de quelques heures, un dérivatif à la prostration religieuse de son élève, un souci moins pesant que les autres soucis d'Agénor. Puis l'existence, une existence gâchée, bornée, hostile, hérissée de louches embûches, commença de dépareiller les trois êtres; — et le marquis, sa chère compagne voulurent s'abasourdir, s'inculquer du courage, feindre une vertu qu'ils ne possédaient point. Suave comédie! jeu de cœurs idolâtres! Mais ils se devinaient pleureurs, sans que des larmes coulassent de leurs cils.
Laure, au clavecin, tenta d'égayer son grand-père.