Un carnaval de Paris
Dans nos pays du Nord, rien ne peut donner une idée d'un ouragan des zones tropicales.
Une nuit, les naturels de Sainte-Marie de Madagascar s'étonnèrent eux-mêmes , réveillés en sursaut dans leurs huttes, de l'épouvantable fracas qui retentissait dans les mornes et les pitons de leurs solitudes.
A travers les détonations de la foudre, les mugissements des rafales, des cataractes, des arbres et de la mer, on distinguait encore des bruits sinistres qui n'appartenaient pas au désordre de la nature tropicale.
Quand les oreilles interrogeaient avec une attention inquiète , il semblait qu'au fond des abîmes de la mer les terres invisibles s'insurgeaient comme aux premiers jours de la création , et, perçant les épaisses couches de l'océan, éclataient au-dessus des eaux en cratères volcaniques et préparaient au soleil du lendemain de nouveaux ar-
2 UN Cc^^RNAVAL DE PARIS.
chipels d'écueils, des pics inconnus, des rochers fumant? ou éteints,
13ientôt on entendit un battement d'aviron et le clapotement du flot contre la quille d'une embarcation qui s'échouait sur le sable.
La plage était déserte.
Quelques nègres descendirent sur la rive et s'assurèrent qu'il n'y avait personne qui pût les voir.
Averti par un cri qui se mêla au sifflement du vent, un homme, enveloppé dans un manteau et ne laissant voir qu'un chapeau de marin, débarqua après eux et se plaça à leur tète.
Ils marchèrent mystérieusement vers les pentes inaccessibles, et disparurent dans les gorges avant le jour.
Le lendemain, à terre, on parlait diversement de l'ouragan et des retentissements qui avaient éclaté si formidables en mer pendant la tempête.
On apprit, par des navires qui mouillèrent en rade dans la journée, qu'une rencontre avait eu lieu entre un bâtiment dont l'équipage était composé de nègres, et une frégate de la marine anglaise.
Selon toutes les apparences, le voilier surpris était destiné à la piraterie ou à la traite des noirs.
Il s'était intrépidement approché du vaisseau anglais, à la faveur de la nuit et de l'orage. Hêlé par le porte-voix, il avait répondu par une bordée de six caronades et par une décharge de moasqueterie, puis il avait abordé l'ennemj en jetant ses grappins.
Alors commença une eTroyable et sanglante mêlée; on se battait corps à corps. Après un horrible massacre, ce qui restait des nègres avait été refoulé; un seul homme d^ meura sur le pont de la frégate.
UN Ci^RNAVAL DE PARIS. 3
Ce dernier combattant était un blanc reconnu comme le chef de l'équipage noir.
Il se tenait sur le gaillard d'arrière, brandissant une hache malaise, courte et nesante, qu'il maniait avec une prompte et surprenante adresse.
Pressé par la plus grande partie de l'équipage anglais, il n'avait point à craindre les coups de feu qui ne pouvaient que frapper ses agresseurs sans l'atteindre.
Il parvint à se préserver de toute blessure et à écarter les plus acharnés; alors, s'élançant d'un bond, il franchit le bord et se jeta à la mer.
Sur les deux navires, on croyait à la mort d'un pirate fameux, féroce et red'outé, qui, depuis quelques années surtout, avait inspiré une vive terreur à la navigation européenne dans tous les parages.
Tels étaient les faits qu'on tenait du navire anglais qui avait amarré sa prise.
Durant le trajet, quelques nègres, captifs dans les entreponts, réussirent à sauter à la mer et à détacher une embarcation , protégés dans cette manœuvre par la fatigue de Téquipage, plongé dans le sommeil.
îls avaient abordé dans une baie déserte de Sainte-Marie de Madagascar , où ils trouvèrent leur capitaine, sauvé par miracle au moyen d'un débris flottant du navire qu'il avait BÎ vaillamment perdu.
Celui-ci prit le commandement et la barre de l'embarcation, il conduisit les noirs à l'île Bourbon. Après les avoir accompagnés sur la plage, il les dirigea vers les mornes, où ils l'avaient prié de les mener, et il se sépara d'eux lor&>qu'il, furent engagés dans les ravines.
Uueiques jours après ces faits, on vit arriver à Saint Denis, le chef-lieu de l'île Bourbon, un personnage inconnu.
Oa ne savait par quel moy3n il avait pénétré dans îa colonie.
Il se présentait d'ailleurs sous les apparences les nluji propres à donner de lui une opinion favorable.
Il avait fait retirer à la douane quelques malles tort précieuses, à en juger par leur poids ; pour les réclamer, il n'employa aucun nom : il indiqua des marques particulières qu'il connaissait seul et, qui prouvaient sa propriété.
Une petite habitation sur les bords de la mer avait été louée par lui, et il y était servi par un vieux matelot qu'il avait rencontré sur la rive et qui formait à lui seul toute sa maison.
Dans l'existence de ce nouveau venu, tout était mystérieux.
Chaque matin, il faisait acheter les provisions de la journée ; il les divisait en deux portions égales, il en prenait une et donnait l'autre au matelot, avec une piastre pour boire, fumer et se divertir ; il fermait ensuite la porte, prenait la clef, et ne rentrait que le soir, à une heure indécise et qui n'était jamais la même.
Ses manières, sa mise et sa personne étaient remarquables par leur distinction.
Une particularité singulière étonnait ceux chez lesquels il envoyait faire ses achats : il payait avec des pièces d'or de tous les pays des deux continents.
Il parlait peu, ne voyait personne, et pendant toute la durée de son séjour il ne reçut pas une seule lettre.
Il faisait de longues et fréquentes excursions dans l'intérieur de l'île et dans toutes les directions, allant seul, à pied ou à cheval, selon le chemin qu'il avait à parcourir.
Le soir, en renti'ant, il faisait avec le vieux matelot, qi|| l'attendait toujours à la nuit tombante, la visite complète
de la maison: quelquefois il invitait le marin à fumer une. pipe d'excellent tabac ou à boire une bouteille de rhum, ou un gn)g, ou un bol de punch qu'il apprêtait lui-même.
Il faisait Beaucoup parler M. Pierre, comme il l'appelait, mais il ne prononçait pas une parole.
Le matelot couchait en travers de sa porte, en dehors.
Avant de se mettre au lit, le maire regardait dessous et fouillait toutes les cavités qui pouvaient servir à cacher un ennemi.
Il tirait d'une poche ouverte sur sa poitrine un portefeuille qu'il plaçait sous son chevet : il visitait et armait ses pistolets armoriés, chargés et posés à sa portée ; il mettait aussi sous sa main son poignard, dont il prenait soin de tâter la pointe.
Cet homme était en proie à une préoccupation soucieuse ei. continuelle ; il semblait que son visage austère n'eût jamais connu le rire et la sérénité.
Ses traits anguleux et fortement accentués avaient même quelque chose de rude et de repoussant.
Son regard était vif, clair, fin et brillant; sa physionomie expressive était animée par une surprenante intelligence.
Agé de trente-cinq ans^ il était dans toute la mâle virilité de cette époque de la vie.
Dans ses promenades lointaines, il préférait la solitude, le silence, le désert et l'espace.
L'aspect de la nature lui causait des émotions et des impressions qui allaient jusqu'à l'extase, jusqu'au ravissement !
Les courses qu'il entreprenait chaque jour n'avaient cependant point pour motif une satisfaction frivole , il y avait dans ses recherches, accomplies avec tant de fatigues, un intérêt présent et un but prochain.
Il fallait croire que cette pensée était élevée, il la poursuivait tête haute et d'un pas ferme et résolu.
Souvent il pénétrait dans les profondeurs des ioiCiS ; c'était là qu'il devait rencontrer ce qu'il cherchait avec tant dp persévérance, et, par de sûrs indices, il venait de connaître qu'il touchait à la fin d'un« entreprise d4)nt il avait seul le mot,
Un matin, le matelot, qui avait la consigne de ne laisser arriver personne jusqu'à son maître, présenta à celui-ci un panier de bambou plein de bananes de la plus grande beauté, apporté par un esclave qui refusait de dire d'où il venait et qui l'avait envoyé.
— Donne-lui une piastre, dit-il au matelot.
— Je lui ai proposé le prix de sa course, il l'a xefusé; pourtant il vient de loin, il a l'air bien fatigué.
— Alors, fais-lui boire quelques verres de notre vieille eau-de-vie de France, ça le remettra... Je parie qu'il ne refusera pas... Laisse-moi seul, et renvoie le nègi^ le plus tôt possible.
Par un pressentiment intime , celui auquel ce présent était adressé chercha dans cet envoi un symbole, un sens caché et une signification mystique.
Il examina chaque fruit l'un après l'autre, les ouvrit, en fouilla les pulpes sans y rien trouver.
Au fond du panier, autour d'une banane, de celles qu'on appelle du paradis, était enroulé comme un anneau de jais un petit serpent noir qui se mordait la queue.
♦.'^'ès une longue tension d'esprit , l'homme parvint à 3'e:Xpi]quer ce mystère : il lui parut que le serpent qui se mord la queue, formant un cercle qui n'a ni commencement ai fin, était l'emblème de l'éternité.
C'est un emblème indien : le serpent noir siguiiûait donc
qtre les noirs restaient éternellement attachés à leur dcsf«in de secouer l'esclavage.
A défaut d'explication plus certaine, il s'arrêta à cellelà, qui lui semblait avoir la bizarrerie malicieuse du génie «Bcliwe.
Il appela le matelot par un coup de sifflet, selon Tusage du bord.
Le matelot accourut.
— Le nègre est-il parti ? a-t-il bu?...
— Oui, cap... oui, maître, il s'est en allé ivre.
— Appelle-moi capitaine, si tu veux... tu ne te trompes peut-être pas autant que tu le crois... Écoute-moi, et fais bien tout ce que je vais te dire
— Maître, je vous suis dévoué.
— Aujourd'hui nous ne ferons pas de provisions, je te donnerai de quoi te régaler. Ne t'étonne pas si je rentre fort tard ce soir, si même je ne rentre pas du tout... Si mon absence se prolonge, tu trouveras dans mon secrétaire, dont je n'ôte jamais la clef, des lettres. Sais-tu lire?
— Non.
— Tant mieux !... Retiens donc bien ceci : demain, à midi, si je ne suis pas rentré, ou si l'on me rapporte mort...
— Oh ! mon Dieu !
— Gela est possible ! tu prendras toutes ces lettres, sans les ouvrir, sans les laisser toucher par personne, et, si 'tu le peux, sans que nul regard ne les examine. Puis tu les porteras chez le gouverneur de la colonie, et tu les lui remettras toi-même, à lui seul, et sans perdre un instant.
— Et après cela ?
'— Tu retourneras à la maison, et tu attendras ses ordres.
— C'est bien... Je ferai tout ce que vous venez de ««e recommander, mon cher maître ; mais...
— Mais...?
— Revenez... Sans vous, que deviendra le pauvre matelot que vous avez recueilli?... Et puis... si j'osais vous aimer, je vous aimerais tant !
Ici, il y eut un moment de silence ; le vieillard pleurait, et ic maître lui dit d'une voix émue :
~ N'aie pas peur, mon vieux camarade ; j'ai tout prévu... Va chercher une bouteille de vin de Madère , celui qui a trois fois doublé le Gap avec moi ; nous mangerons ensemble ces bananes et tu me conteras de tes vieilles histoires. J'ai besoin de calme et de force... Tu rempliras ma grande gourde de l'eau-de-vie que vous avez si bien fêtée aujourd'hui.
Le vin de Madère fut apporté.
Le maître but avec modération et ne toucha qu'à quelques fruits; il voulut rester seul.
)1 écrivit plusieurs lettres qu'il ferma et cacheta sans les relire; pendant ce travail, sa plume avait couru convulsivement sur le papier.
Il prit quelques heures de repos sur un de ces fauteuils chinois faits en bambou, sans clous, sans autre matière, et par les plis et les enlacements de tiges de diverses grosseurs.
Ces meubles sont d'un travail exquis de grâce et de légèreté.
Un train de coulisse, placé dessous, s'étend et les allonge.
Les Chinois s'en servent pour les raffinements de leur Bensualité indolente.
Les travaux venaient de cesser, la nuit tombait d'un ciel tout scintillant d'étoiles, lorsque le mystérieux observateur quitta sa modeste habitation.
Il portait à sa ceinture une paire de pistolets ; son poi-
gnflrd était caché, dans son sein, sa gourde pendait en bandoulière à son côté.
Il avait mis une poignée d'or dans chacune de ses poches.
En traversant la première zone intérieure, celle du travail et de la civilisation, qui borde le rivage de l'île, dont la forme est presque ronde, il vit dans l'ombre naissante plusieurs esclaves qui, au lieu de s'endormir sur la natte de l'ajoupa, marchaient ou plutôt se glissaient, chacun de son côté, rampant comme le boa, écoutant comme l'autruche, traversant les barrières et les obstacles sans se plaindre des douleurs de cette voie hérissée de pointes et d'épines qui déchiraient leurs pieds.
Il en suivit deux qui marchaient de conserve, en prenant lui-même des précautions continuelles et attentives, afin de ne pas être vu.
Il arriva ainsi jusqu'au carrefour le plus épais d'une forêt impénétrable, et dans le fourré de laquelle il n'avait pu avancer qu'en passant après ceux qui marchaient devant lui, par les ouvertures qu'ils pratiquaient en brisant les branches.
En cet endroit, une véritable salle de verdure, haute et spacieuse, était formée par un rond de mimosas, arbres de la famille des sensitives.
Des torches fichées en terre et formées de branches résineuses éclairaient ce lieu, dans lequel étaient réunis une trentaine de noirs.
Un tiers seulement de ce nombre appartenait aux habitations de îa colonie; les autres étaient des nègres marrons venus -des montagnes, leur refuge habituel.
Il y avait des individus qui reproduisaient les types de presque toutes les races noires : ce que l'on pourrait appeler des nègres de toutes les couleurs.
Plusieurs descendaient des différentes espèces qui existent à Madagascar.
Le plus âgé de la troupe désigna ceux qui comptaient le plus d'années après lui, pour se placer à ses côtés, et les autres membres de ce singulier conseil se rangèrent ensuite pêle-mêle.
Le président, qui s'était improvisé lui-même, était l'objet d'une vénération qui semblait lui rappeler d'anciens hommages : il avait l'air d'un vieux chef qui retrouvait des hommages perdus.*
Une fois qu'il eut* donné le signal de la discussion, ce fut une confusion de cris, de clameurs, de contorsions, de fureurs, de bruits et d'extravagances dont rien ne peut donner une idée véritable.
Celui qui contemplait ce spectacle, qu'il devait à une divination et à un message dont il ne connaissait pas l'auteur, était obligé de se tenir à l'écart et à une distance assez éloignée pour que la clarté des torches ne trahît pas sa présence.
Cependant il s'était placé de manière à être à même de tout voir et de tout entendre.
Les tren'e nègres, à peine vêtus, étaient accroupis en rond dans la posture d'ouvriers tailleurs ; ils se contentaient de parler toujours sans jamais écouter : les mœurs parlementaires sont dans la nature.
Pendant que les uns criaient à tue-tête pour se faire entendre, les autres chantaient, hurlaient et riaient, faisant mille singeries avec leurs mains et leurs doigts, ou bien d'autres grimaces de quadrumanes civilisés.
Si un d'entre eux parvenait à dominer l'attention des autres, c'était une pantomime, la plus grotesque et la plus amusante qu'on pût imaginer.
Pendant que l'un pérorait, l'autre faisait les gestes, quelquefois à contre-sens, mais le plus souvent avec une intelligence sauvage et poussée, selon la circonstance, jusqu'à la plus horrible expression.
Ce qui frappa le plus l'auditeur unique de cette discussion, ce fut la façon dont les nègres expriment leurs pensées; c'est toujours par une application personnelle.
En les entendant, on dirait que l'égoïsme est au fond des instincts primitifs de l'homme.
Tous, quand ils parlent, semblent achever une conversasation commencée avec eux-mêmes.
Chacun se plaignit donc d'abord de ses propres souffrances.
Ce n'était pas assez pour eux de foire l'énumération des douleurs de l'esclave sous le joug : l'un après l'autre rappela les tortures qu'on lui avait infligées, en l'arrachant à la grande lerre, celle où fai tout laissé, ajoutait-il avec désespoir.
Il y avait des récits lamentables, d'épouvantables souvenirs, et aussi des narrations dont le drame sanglant et cruel brisait le cœur.
Puis on revenait incessamment aux rigueurs du maître; mais il se joignait à ces griefs un sentiment d'envie et de haine, par l'accablante comparaison du bien-être du maître et des misères de l'esclave.
Après les accusations reparurent la justification et la défense >
On châtiait l'esclave comme étant paresseux et g§urmand ; mais c'était parce que la dureté et l'avarice du maître lui mesuraient avec trop de parcimonie la nourriture, le repos ^t le ^sommeil.
La série des peines, des tourments et des supplices était
ensuite passée en revue avec des cris d'angoisse et de fureur. ' D'autres, avec une furie rugissante, exposaient les atrocités de la traite et les détestables abominations auxquelles était en butte la marchandise humaine.
Toutes les phrases se terminèrent par des imprécations contre les blancs, et des anathèmes proférés de ce ton rauque et traînant qui, chez le nègre irrité, ressemble aux miaulements du tigre et aux glapissements de la hyène.
A ces larmes, à cette affliction, à ces effusions *si proches de la sensibiUté, succédaient inopinément des accès de fou rire, des éclats insensés, des trépignements, des bonds, des sauts, des gambades et des évolutions inconcevables qui entraînaient toute l'assemblée dans un tourbillon et à des ébats grotesques, sans qu'aucun de ceux qui s'agitaient dans cette trombe connût les causes soudaines de ce bouleversement.
Après cette scène, d'un comique hideux, on s'occupa d'adopter une résolution.
La chose était impossible dans une telle turbulence et dans un pareil désarroi. Les sens et les idées étaient également éperdus, dans ce chaos de barbarie, de démence, de brutalité et de repoussante ignorance.
Pourtant, on ouvrit les avis.
La révolte fut proposée.
Elle fut accueillie avec de furibondes acclamations.
Mais chez les nègres les inspirations généreuses n*ont point de durée ; on renonça donc bientôt à cette démonôtration périlleuse ; les plus impatients à l'accepter se montrèrent, comme cela arrive parfois chez nous autres blancp.. les plus empresses à la refuser.
La moitié de la bande déclara naïvement qu'elle craignait d'être trahie et vendue par l'autre.
Rien ne put rallumer le premier enthousiasme,, sitôt éteint !
Les résolutions ne firent que fléchir et se traîner chancelantes et incertaines sans pouvoir faire un seul pas en avant.
Et après quelques nouvelles et ridicules forfanteries, une partie murmurait un mot qui exprimait dans leur bouche une défaite sans combat. Abattus et terrassés sous une destinée implacable, ils disaient :
— Patience !
Tandis que les plus intrépides se préparaient à fuir dans l'ombre.
Quand vint le moment de se séparer, nul ne paraissait plus songer au motif qui les avait rassemblés dans ce lieu.
Les plus jeunes et les plus exaltés se répandirent dans la forêt, coupèrent des branches, abattirent des arbres tout entiers, colosses qui tombaient avec fracas et en portant au loin le bruit de leur chute.
Ils élevèrent un immense bûcher, auquel ils mirent le feu avec les torches flamboyantes, et dans une ronde salanique, à laquelle tous prirent part avec de furibondes convulsions, comme ces esprits malfaisants, ces monstres difformes tant de fois invoqués par leur croyance natale.
Ils traversèrent en bondissant le brasier enflammé ; le feu dispersé s'éteignit.
De ce double incendie de la parole et du ^bûcher, il ne resta que de la fumée, des cendres et des esclaves s'échappant dans l'ombre et courant reprendre leurs chaînes sous la crainte du châtiment.
Le personnage qui croyait être le seul témoin de ces scènes, dont, le dévergondage avait réalisé sous ses yeux, dans ce sabbat des esclaves, les plus énormes enfantements des
imaginations déréglées et perverties, s'aperçut quM avmt eu un compagnon, maître de son secret et de sa vie.
Au moment où il venait d'ajouter à la frayeur des fuyards en lâchant sos deux coups de pistolet, afin de leur faire croire que les détachements étaient à leur poursuite, un nègre de haute stature, mais dont le corps difforme et la laideur sans égale le faisaient ressembler à un cyclope, posa rudement sa main sur son épaule avec un rire féroce.
— Vous croyiez être seul, capitaine? lui dit cet être horrible; je vous ai 'vu entrer dans la forêt, et, depuis ce moment, je ne vous ai plus quitté.
Sous cette parole stridente, et qui avait le ton d'une menace, la fermeté de celui auquel ces mots étaient adressés sembla fléchir.
— Je reconnais votre voix, dit-il, mais je ne me rappelle ni votre nom, ni vos traits.
Le nègre se pencha à l'oreille de son interlocuteur, dont il serrait le bras dans une étreinte de fer.
11 murmura quelques mots, et le regarda avec une joie diabolique en lui disant :.
— Me reconnaissez-vous, maintenant ?
Le personnage tressaillit.
— Oui, capitaine, je me rendais à cette réunion , mais j'ai pensé que ma présense vous contrarierait et vous gênerait, et j'ai désiré attendre la fin.
Celui qu'on interpellait gardait le silence.
— Je sais que vous étiez à Bourbon ; je vous ai rencontré un jour dans la savane, j'ai cherché et trouvé votre demeure... C'est que nous avons un terrible com;j/te à régler «nsemî-le.
Et ses priuielles dardaient des lueurs sanglantes. Il continua avec une ironie particulière aux nègres :
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— Je suis marron, je me suis sauvé de chez le colon auquel m'a cédé le négrier à qui vous m'avez vendu après m'avoir promis une liberté... que j'avais si bien gagnée à votre doux service... n'est-ce pas ?
Et il ricana atrocement.
A cette raillerie insultante et qui semblait être le signe d'une attaque, celui que le nègre persistait à contenir se dégagea de cette étreinte sans difficulté et par un seul mouvement.
II mit le poignard à la main, et rompit en arrière pour se mettre en garde.
Le nègre bondit comme un chacal blessé; il allait s'élancer sur le capitaine, lorsque l'on entendit dans le taillis un bruit encore loin qui s'arrêta.
— Je ne me trompe pas, dit-il, ce sont les chasseurs d'hommes des détachements; en vous voyant avec un marron qu'ils cherchent depuis si longtemps, ils ne vous feraient pas plus de quartier qu'à moi : chaque peau d'homme vivant pris en flagrant délit ou en complicité de marronage leur vaut trois piastres... Et je ne sais pas si votre peau blanche ne serait pas payée plus cher que mon cuir noir, comme disent ces hommes acharnés à notre perte, dans un vil intérêt. Suivez-moi.
Ils montèrent ensemble sur le rocher, et redescendirent ensuite dans une grotte qu'il était impossible de découvrir sans la connaître.
Cet abri était paré avec un goût et une intelligence qui avaient tiré des simples richesses de la nature toutes les ressources qu'elles pouvaient offrir.
Les parois du roc étaient tapissées de mousse et de plantes grimpantes qui recouvraient les murailles et le plafond de leurs fleurs pourpres et de leurs larges feuilles vertes.
Sur le sol s'étendait une natte, et une autre servait de lit à l'esclave libre, comme à celui qui était courbé sous le joug.
Quelques meubles rustiques, façonnés avec art, élégants et commodes, se trouvaient dans cette retraite, où tout ce qui la parait était l'œuvre de Tesclave.
La seconde nuit qu'il passa hors de l'habitation, le marron, à travers des périls et des obstacles sans nombre, se rendit à la ville et se procura un fusil, de la poudre et du plomb, et, plus tard, avec le prix de sa chasse qu'il vendait secrètement, il acheta des outils, quelques ustensiles, et il s'arrangea cet asile, dans lequel il avait passé deux ans depuis sa fuite.
— Capitaine,, lui dit-il, l'isolement de cette vie , qui ressemble à celle de l'animal dans sa tanière, me fatigue, et, pour tout au monde, je voudrais en finir avec cotte triste situation. Il y a des instants oîi je préférerais me livrer à ceux qui me cherchent et affronter le châtiment cruel qui m'attend,
— Je ne puis rien faire pour toi dans la colonie, dit le capitaine, je n'y connais personne.
— 11 me semblait pourtant que la Providence ne vous a point ramené vers moi pour m'abandonner encore une fois.
— Je conviens, mon cher... Gomment t'appelles-tu ?
— Barbare. J'ai conservé le nom que vous m'avez donné; je l'ai bien mérité ?
— J'ai été injuste, ingrat envers toi, mais j'ai cédé à unf: impression dont je ne pouvais me défendre.
— Je votji» faisais horreur ?
— Tu étals pour moi comme un remords vivant, depuis cette fatale journée dont je ne peux perdre le funèbre et horrible souvenir.
— Vous avez été la tète; je n'ai été que le bras et je souffre autant que vous. Aujourd'hui, capitaine, votre vie a été entre me.s mains ; j'aurais pu, comme un lâche assassin, vous frapper f^v derrière... J'en ai eu la pensée en me souvenant de tout le mal que vous m'avez fait. J'ai voulu parler avant de me venger, je n'ai plus éprouvé près de vous que mon ancienne affection et ce dévouement dont je vous ai donné tant de preuves. La nuit, ajouta-t-il, est trop avancée pour que vous puissiez retourner à Saint-Denis; passez la nuit ici, ce sera pour moi un heureux présage.
Le capitaine consentit d'autant plus volontiers à cettapfï|ÇT^;r^^ position, que Barbaro pouvait l'instruire sur ce qu'il ^^laiî'.,^^,',^.^ ^ <>4 , savoir, et lui faire connaître les dispositions des egcfâ^'es fàa.Tc \RY ^ la colonie. \ f,.^ --'■''^'^■çC^
D'après ce que le marron lui avait fait entendre àtj. cé^n^/ •-'{'^^ *• • ' mencement de son récit, ce ne pouvait être que lui quilfâr""*""' avait envoyé les bananes hiéroglyphiques.
L'arbre à pain de l'Océanie, naturalisé dans ces contrées et qui était fort abondant, fournit les premiers éléments du souper. La substance farineuse du fruit de ce végétal offre un aliment plus appétissant que le plus beau pain ; le cœur donne une liqueur blanche qui peut servir de boisson.
Un chou-palmiste, un perroquet rôti, le vin du palmiste, préférable à celui du cocotier, donnèrent à ce repas une saveur et un attrait qui rappelaient à l'hôte du nègre les plus douces habitudes de ses longues navigations.
ïls soupèrent à la lueur d'une lampe façonnée avec l'écorce du coco, allumée et éclairant par l'huile tirée de la lampe et par une mèche formée par l'étoupe qui entoure sa noix.
La vaisselle se composait de tasses en écaille de coco et
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et en bambous armés d'os pointus ou tranchants, servant de couteaux et de fourchettes.
Des fraises, fort abondantes à l'île Bourbon, et l'eau limpide d'une source ajoutèrent au charme de cette hospitalité.
L& capitaine se jeta sur sa natte, lassé par les émotions du jour, mais sans pouvoir trouver ni repos, ni sommeil.
— Barbaro, cria-t-il, dors-tu ?
— Non, capitaine, pas plus qu'auprès de vous, à bord, sur le banc de quart.
— Eh bien, causons !
— Je vais éteindre la lampe.
— Pourquoi cela ?
— Parce qu'il me semble que nous causerons plus à notre aise sans nous voir.
— C'est possible!. . occupons-nous d'abord de toi, je veux te sauver... De quelle habitation t'es-tu évadé?
— De celle de M. de La Bienvenue, un cruel planteur!... Et puis, voyez-vous, capitaine, lorsque j'étais en mer, je ne me croyais pas esclave à votre service ; d'ailleurs, sur un vaisseau, n'est-on pas tous dans la même prison?
— C'est vrai ! J'ai des lettres de crédit sur M. de La Bienvenue, je le verrai prochainement, et je pense que je pourrai arranger ton affaire, en lui proposant de t'acheter. Je te laisserai libre pendant le temps que je passerai dans l'île; nous retournerons ensemble sur le continent, et je t'engage ma parole de te lâcher au premier port... D'ailleurs, j'ai besoin de toi. Es- tu disposé à me servir ?
~ — Oui.
— Je te crois. Dis-moi d'abord quelles sont les dispositions des esclaves de la colonie... C'est là le but de mon voyage.
— Est-ce que vous voudriez faire de l'île Bourbon un nouveau Saini-Domingue ?
— Pourquoi pas?
— Capitaine, dit fièrement le marron, il n'y a qu'un noir qui puisse entreprendre cette œuvre d'indépendance. Il faut que, comme Dessalines, il puisse dire... «Je ne distingue mes amis qu'à la couleur, » et exterminer tout le reste, blancs et mulâtres.
— Y a-t-il parmi vous un homme capable de cette résolution?
— Non.
— Les blancs sont-ils puissants ?
— Non ! Ils sont riches et faibles.
— Les noirs sont-ils forts ?
— Non, ils sont ténébreux et lâches, vous avez pu en juger cette nuit.
Il y eut une pause. Chacun attendait que l'autre renouât l'entretien.
Ce fut le capitaine qui reprit :
— A quoi sont-ils donc bons tes nègres?
— A quelque échauffonrée de nuit, au pillage, à l'incendie ; puis, le lendemain, aux coups de bâton, aux fers et aux supplices.
— La première tentative à Saint-Domingue fut commencée par quatre cents nègres et mulâtres armés; ils reculèrent aussi, et ce début n'aboutit qu'au renvoi du consul du Portau-Prince , qui s'était mêlé de cette émeute : on l'expédia en France.
— Je ne demanderais pas mieux que d'en faire autant pour ceux-d.
— On pendit deux colons et un mulâtre.
— Très-bien !
— Et l'on fit grâce aux autres.
— Encore mieux!
— Et pour cette fois le calme fut rétabli.
— Oui, mais plus tard...
— Plus tard, le fer, le feu, l'incendie, le meurtre, la desstruction ont chassé et exterminé les Français. Lœ nègres devinrent maîtres de la partie espagnole, et Saint-Domingue a repris le nom d'Haïti.
— Où voulez-vous en venir, capitaine, en rappelant ces faits ?
— Je n'ai rien à ajouter.
Ici il y eut une nouvelle interruption plus longue que la première : ce fut le marron qui rompit le silence. . .
— Il y a bien quelque chose sous jeu... Vous ne dites rien, capitaine?
— J'écoute.
— Il est dans la colonie un homme exercé... c'est...
— Je ne veux pas savoir son nom...
— Parce que vous l'avez deviné. Je continue : nous avons résolu d'aller une de ces nuits lui faire une visite.
— Ah!
— Est-ce que cela vous étonne ?
— Non... Sera-ce bientôt ?
— Quand je voudrai.
Le jour, qui paraissait, mit fin à la conversation.
Ils se levèrent, et le premier regard qu'ils échangèrent entre eux fut plein de défiance ; cependant, un œil exercé eût pu découvrir dans leur air une intelligence néfaste, celle des maudits.
La gourde du capitaine servit au coup du matin ; il s'éloigna.
Ces deux hommes ne se séparèrent qu'après avoir pris
UN CARNAVAL DE PARIS. tl
des mesures pour se revoir lorsqu'ils auraient besoin l'un de l'autre.
Les pensées qui occupaient leur esprit étaient aus&i diverses que les vœux qu'ils formaient.
Le capitaine attendait du marron la fortune, et le marron attendait du capitaine la liberté.
Il était onze heures et demie lorsque le capitaine revint à Saint-Denis.
Il trouva le vieux matelot triste de voir se prolongefi-' ainsi son absence, et qui depuis le soir comptait les minutes.
La joie de retrouver son maître revenu sain et sauf, lui fitpromptement oublier la longue et pénible agonie de cette attente mortelle.
Cet événement imprévu de la rencontre du marron, ce terrible confident que le hasard avait donné au capitaine, rejetait violemment celui-ci dans une vie d'aventures qu'il voulait enfin terminer.
Il y avait au monde quelqu'un qui savait que le capitaine' Roch n'avait point péri dans les flots, comme on le croyait.
Les nègres échappés au massacre de l'équipage semblaient avoir quitté Bourbon pour chercher à gagner la grande terre; il n'en avait pas vu un seul au sabbat.
Barbaro pouvait donc être regardé comme le seul instruit de ce mystère si subitement percé à jour.
Instrument d'une influence fatale^ il devait payer cher la terreur que sa seule présence avait :^usée au capitaine.
Afin de se préserver contre toute indiscrétion qui pouvait ruiner ses dernières chances de succès, il redoubla autour de lui les ténèbres, et épaissit la nuit dans laquelle il marchait enveloppé.
La consigne de sa demeure devint plus stricte; il sortit moins et se renferma dans sa retraite, semblable à l'escargot, que le danger fait rentrer dans sa coquille.
Ce fut dans les sombres inspirations de cetta solitude qu'il conçut une trame conseillée par l'enfer.
Huit jours s'étaient écoulés depuis l'excursion dans la forêt.
Le capitaine se rendit à l'habitation de M. de La Bienvenue, et lui demanda u^ entretien, en annonçant qu'il était porteur de lettres de crédit et de recommandations des correspondants du colon à Nantes.
il était adressé à ce dernier sous le nom de baron de Penmark, un des fiefs de sa famille, et comme quelqu'un qui avait l'intention de se livrer à d'importantes opérations avec les Indes.
Par ces précautions, le capitaine Roch ne se révélait pas.
M. de La Bienvenue le reçut avec une haute bienveillance; il pensa dans sa vanité que le titre nobiliaire donné au baron l'autorisait à prendre avec ce gentilhomme des airs de familiarité, ainsi que les gens de naissance font entre eux.
Le capitaine sourit à ces ridicules prétentions avec une ironie si discrète et si polie, que M. de La Bienvenue s'aperçut du peu de succès qu'avait eu le ton cavalier qu'il avait pris.
Cette mortification dont il ne pouvait se plaindre lui fut d'autant plus sensible par cette contrainte même, et dès ce moment il conçut contre l'homme qui venait d'humilier son orgueil une haine implacable.
Et qu'eût donc dit le superbe colon, s'il eût su que celui contre le dédain duquel se révoltait sa fierté connaissait le mens^ge de son nom, ne voyait dans lui que le fils du
pâtissier Bienvenue, si connu à Bordeaux dans le quartier des Ghartrons?
Cet homme avait épousé la comtesse d'Enterré sous cette fraude, qui, lorsqu'elle la connut, fut un des plus vifs chagrins de cette noble femme.
Au lieu du nom d'emprunt sous lequel elle s'était mésalliée, elle voulait reprendre le nom de son beau-père.
La comtesse était une noble femme, qu'un duel dans lequel son mari, officier de mousquetaires noirs, tua son adversaire, força à se retirer à l'île Bourbon, dont son oncle était gouverneur en 1787, deux ans avant l'assemblée des états généraux.
, Elle sauva toute sa fortune et celle de son mari ; celui-ci, quelques années après son arrivée aux colonies, mourut de la fièvre jaune, laissant à sa veuve un fils en bas âge.
L'éducation de cet enfant, l'héritier d'un nom illustre, enlevant à sa mère le temps de gérer la fortune de son fils et la sienne propre, elle consentit à épouser M. de La Bienvenue, afin qu'il s'occupât de ce double soin.
A cette époque, on était peu curieux de noblesse ; elle accepta la main de ce bourgeois, croyant, sans autre examen, s'unir à un homme né.
Après un an de mariage, elle avait mis au monde une fille dont la naissance lui avait coûté la vie.
C'était Anna, la sœur ultérine de Raoul, enfants unis dans le sein d'une mère commune sans être issus du même père.
Le capitaine parla d'abord au planteur de l'affaire de Barbaro, l'esclave marron.
Le planteur consentit d'abord à rire de ce qu'on lui dit de ce fuyard.
— C'est un misérable que j'abandonne à la justice et au
châtiment qu'il a mérité. Nos hommes des détachements sont de fins limiers, et pour dépister les marrons ils ont des chiens plus habiles qu'eux; il ne leur échappera pas... J'ai même lieu de croire, d'après certains documents qui me sont parvenus hier, que l'on est sur sa trace.
— Si je vous payais sa rançon?
— Je ne tiens pas au prix de ce fugitif... et il ne serait pas de ma loyauté de vous vendre un esclave que je ne suis pas sûr de pouvoir vous livrer.
— Je me charge d'en prendre livraison moi-même.
— Vous tenez donc bien à ce mauvais drôle, qui mange comme quatre et qui ne travaille que comme un?... Je sais qu'il a été au service d'un pirate que son atrocité a rendu tristement célèbre... le capitaine Roch, dont on m'a annoncé dernièrement la mort, en me racontant une exécrable action de ce forban à laquelle le nègre à qui vous paraissez tant vous intéresser aurait pris une terrible part... Qu'il n'en soit donc plus question entre nous... N'aviez-vous point à me parler d'affaires ?
— Non, Monsieur, celle-là me tenait à cœur, parce que j'ai lieu de croire aux bonnes résolutions de cet homme, qui m'est d'ailleurs recommandé par une famille puissante, celle du comte d'Elbin, dans la maison duquel son frère sert à Paris.
— - Je suis fâché de vous refuser et de désobliger M. le comte d'Elbin, mais nous autres colons, il est des principes sur lesquels nous sommes inflexibles.
— Je n'insiste plus.
— Causons de vos lettres de crédit.
— Je n'en ferai pas usage, répondit sèchement le visiteur... Je vais les renvoyer ce soir même à vos correspondants.
— Je crains que cela ne produise un mauvais effet pour vous et pour moi, répliqua le colon embarrassé ; mais je ne céderai pas.
Ils se saluèrent en souriant.
Ces deux hommes se haïssaient cordialement.
Tout favorisait les desseins du capitaine.
Malgré la mauvaise humeur qu'il avait montrée dans son entretien avec le colon, il était fort satisfait que la conversation eût pris cette tournure.
Il expédia le soir même un messager discret, l'ancien matelot du vieux marin qui le servait, fidèle à cette amitié de bord avec un dévouement religieux.
D'ailleurs, en lui indiquant l'endroit où il trouverait l'esclave marron, il n'avait d'autre instruction que celle de lui répéter ces quelques mots :
— On vous attend là-bas ,
Cet envoyé partit la nuit, et le lendemain matin il était de retour, acnonçant l'arrivée de Barbaro pour la nuit suivante.
Le nègre tînt parole ; il fut à Saint-Denis avant minuit ; il avait pris des chemins détournés et impraticables, que les marrons connaissent presque seuls.
Barbaro était avant toute chose impatient de connaître son sort.
Le capitaine ne lui cacha point que le colon avait refusé toute proposition, et lui avait même assuré que l'on était sur ses traces et qu'il ne pouvait point échapper longtemps à ceux qui le poursuivaient.
— Je suis fâché, ajoutait-il avec le ton d'un vif intérêt, d'avoir vu repousser toutes mes offres, même celle de payer ta rançon à quelque prix que l'on prétendît y mettre. M. de La Bienvenue pousse contre toi la haine jusqu à la fureur,
et il n'a voulu rien entendre. Il ne répondait à toutes mes instances que par de nouvelles menaces.
— Haine pour haine ! comme jadis dent pour dent et œil pour œil ! s'écria le marron dans un état d'irritation difficile à décrire; nous verrons lequel des deux, du planteur énervé, voluptueux et indolent, ou du nègre altéré de vengeance, sera 1g plus prompt à frapper.
Et, se levant de sa chaise, il bondit de fureur, en lançant sur le colon et tous les siens une imprécation solennelle et dont l'écho formidable eut de quoi réjouir les puissances du mal, dont ce sombre géant semblait un émissaire.
Pour en finir avec cette folïe furieuse, le capitaine fit servir le souper.
Le nègre mangea avec une gloutonnerie vorace ; il but à outrance : il semblait vouloir, par cette satisfaction brutalc, calmer le choc moral qui l'avait si rudement secoué.
Au sortir de table, ce n'était plus qu'une masse inerte; on le roula inanimé sur sa natte, et bientôt ses ronflements ébranlèrent la frèle habitation.
Le vieux matelot le comparait à une baleine échouée sur la plage.
Malgré cette ivresse , le marron se leva avant le jour, fit ouvrir la porte et partit sans réveiller le capitaine.
Ce départ silencieux parut être un indice de persévérance dans de funestes desseins.
Le capitaine jugea que le moment était venu de veiller avec plus d'attention aux événements qui s'avançaient, et et dont sa pensée entendait le pas lointain.
11 fallait agir activement, mais avec prudence, et surtout sans se montrer avant le moment décisif.
Il fît passer au gouverneur et au colon un avis secret, par lequel il les instruisait des projets des noirs de la montagne,
eri leur donnant le conseil de se tenir sur leurs gardes-; le péril était proche.
Il se procura l'état exact des forces militaires de la colonie et celui du nombre des esclaves de l'habitation, pour connaître les forces dont il pouvait disposer.
Chaque matin, il allait seul dans la savane écouter le bruit que les vents lui apportaient, et sitôt qu'il croyait entendre quelque rumeur, il se couchait à terre et appliquait son oreille sur le sol.
Trois nuits se passèrent sans aucun signe certain.
La quatrième nuit apporta des indications qui, d'abord vagues et confuses, devinrent claires et sonores.
Les nègres s'avançaient, il n'y avait plus à en doMt^r.
Il entendait distinctem^ent le bruit de leurs pas, leurs cris et leurs chants.
Dans ces exploits, les noirs ne renoncent point à leurs bruyantes habitudes.
Le capitaine, avec cette expérience qu'il avait acquise en mer, calcula rapidement la distance où se trouvaient les esclaves par les sons qu'ils lui envoyaient.
Il retourna en toute hâte à la colonie, alla lui-même chez le gouverneur, lui exposa le résultat de ses observations et lui conseilla de faire battre la générale : le bruit des tambours devant rassembler les habitants et effrayer les esclaves.
De là il se rendit à l'habitation, fit connaître ce qui se passait à M. de La Bienvenue, qui refusait de quitter son lit, et lui recommanda de faire enfermer les esclaves, dans la crainte que ceux du dedans ne se joignissent à ceux du dehors.
Une demi-heure après ces dispositions, le bruit de la marche des noirs devenait de plus en plus retentissant
Il était une heure après minuit.
En ce moment, un corps de troupes entrait à l'habitation
pour être mis aux ordres de M. le baron de Penmarck, qui le plaça en embuscade sur le chemin où devaient passer les nègres.
Ils arrivèrent.
Leur nombre s'élevait à plus de cinquante.
Le bruit du tambour parut les étonner, mais la voix des chefs poussa le cri d'attaque.
Et ils se ruèrent avec une impétuosité sans égale sur l'habitation.
On les laissa bien s'engager, et au moment où," ne rencontrant aucune résistance, ils se croyaient maîtres de la propriété, Uïie décharge partit à bout portant, et aux cris et aux gémissements des nègres il fut facile de juger qu'elle avait ravagé leurs rangs.
Les noirs s'enfuirent en désordre, hurlant et pleurant.
Quelques-uns d'entre eux se dirigèrent sur l'habitation, et, au moyen de matières inflammables, y mirent le feu.
Ne connaissant point les localités, ils brûlèrent les ajoupas où étaient enfermés les nègres de l'habitation.
Ce fut un des plus lamentables épisodes de cette nuit.
Ces malheureux, surpris par les flammes, rugissaient comme des démons; ils poussaient des cris atroces et se tordaient misérablement dans ce brasier.
L'incendie fut heureusement bientôt éteint, et quelque? ssclaves furent seuls affligés par de larges brûlures.
Pendant que l'on s'occupait d'arrêter les progrès du feu, Barbaro avait pénétré dans l'intérieur de l'habitation, jus qu'à la chambre d'Anna, qu'il enleva dans ses bras..
C'était là cette atroce vengeance dont il avait menacé le colon. -
Le capitaine cherchait le nègre dans la mêlée; il entendit les cris de la jeune fille et se dirigea du côté où ils partaient
Il arriva à un champ de cannes : deux figures s'agitaient dans l'ombre.
Il parvint à distinguer Anna se débattant dans les bras de Barbare, qui la broyait contre sa poitrine noire et velue.
Le nègre, plus embarrassé que chargé par ce fardeau, ne pouvait fuir.
Le capitaine marcha droit à lui , l'appela par son nom pour le faire détourner, et dans ce mouvement il l'étreignit et lui plongea son poignard dans le cœur.
Les bras du nègre se détendirent, la masse de son corps s'affaissa sous ses jambes affaiblies, et roula pesamment parterre.
Il était mort.
Anna était évanouie.
Le capitaine la prit avec précaution, l'enveloppa dans le manteau qu'il avait jeté sur ses épaules pour se préserver contre la fraîcheur de la nuit, et la rapporta en courant à l'habitation.
La première personne qu'il rencontra fut M. de La Bienvenue. 11 déposa à ses pieds son fardeau.
— Voici, lui dit-il, votre fille, que je viens d'arracher à la mort, à la violence... et au déshonneur!
Et sans attendre la réponse du colon, il sortit pour aller achever la déroute des noirs.
M. de La Bienvenue était un homme d'un caractère mauvais, perverti par l'orgueil et endurci par l'habitude de ses rigueurs extrêmes contre les esclaves , qu'il poussait plus loin que tous les autres colons.
Quoiqu'il fût le plus riche planteur de la colonie, il n'avait obtenu ni considération ni affection.
Les dédains du noble baron de Penmarck devenaient plus poignants et ajoutaient à ses déplaisirs et à ses ressentiments, qu'il ne prenait pas la peine de dissimuler.
L'événement de la nuit avait causé un émoi général à cette colonie déjà inquiétée, troublée par les idées nouvelles, et tremblant sur sa base vieillie.
Un sentiment de reconnaissance publique se mwifesta pour l'homme dont le courage et l'intelligence avaient eauvé l'île.
Les noirs descendus de la montagne, secondés par les esclaves des habitations, ne se seraient point arrêtés à ce premier succès; ils eussent tout ravagé, tout détruit.
M. de La Bienvenue, le prétexte de cette invasion et contre lequel avaient été dirigés les premiers coups, devait plus que tout autre à celui que l'opinion générale avait proclamé le sauveur de la colonie.
On attendait donc beaucoup de sa gratitude.
Ces louanges, ces hommages et ces honneurs décernés à un homme dont l'impertinence le blessait, augmentait l'irritation du planteur.
Cependant il fut obligé de céder à l'entraînement d'une impression universelle, dont il ne pouvait se séparer sans s'exposer à un blâme général.
Il donna une fête splendide, précédée d'un dîner magnifique et suivie d'un souper dont rien ne pouvait égaler le faste et les merveilles. Jamais créole ne déploya plus de luxe pour fêter le plus intime de ses amis.
Le baron, à l'accueil que lui fit le colon, devina, par l'affectation même de ses prévenances, les dispositions malveillantes de son hôte.
Il s'en vengea par le moyen les plus ingénieux et le plus cruel, paisiblement et sans passion.
Il ne toucha qu3 du bout des lèvres aux mets les plus succulents.
Les prodiges de chaque service étincelant de vaisselle d'or
et d'argent; le vermeil, les cristaux et tous les objets précieux dont le travail dépassait la matière, il ne daigna pas même leur accorder un regard.
Cette féerie, qui étonnait même les colons habitués à ces prodigalités, il ne la vit point.
Le nombre, le choix et l'exceilence des vins les plus renommés le trouvèrent sans empressement.
Les convives avaient fait d'immenses frais de toilette et d'éclat : tout le manège des prétentions des uns et de la coquetterie des autres ne put parvenir à attirer son attention.
Les avances, les sourires, les félicitations, les compliments et les éloges glissaient sur son épiderme.
Un sourire glacé, le persiflage de l'air et du regard, aucune part à la conversation : telle était l'attitude du baron.
Il persista jusqu'au bout dans cette indifférence, d'autant plus perfide qu'elle fut toujours polie.
Sous cette mortification soutenue, le fier colon était morne et désolé, son silence et ses dispositions témoignaient de sa peine.
Toutes ces splendeurs furent attristées.
Le baron laissait intact ce qu'on lui servait.
Le colon se hasarda à lui en faire l'observation.
Le baron de Penmarck lui répondit :
— Je mange beaucoup ; je viens de goûter à une pâtisserie délicieuse : elle m'a rappelé un ancien souvenir.
Ces mots excitèrent une attention générale, et le colon lui-même se montrait curieux.
Le baron ajouta avec nonchalance :
~ C'est celui d'un pâtissier, fameux à Bordeaux, dans le quartier des Chartrons, pour cette friandise dont je croyais la recette perdue.
Les convives se regardaient sans rien comprendre.
M. de La Bienvenue pâlit et coupa la nappe avec son couteau à lame û"or.
Le triomphateur antique auquel l'esclave placé demère lui dans le char rappelait la vanité de l'ovation, n'était pas plus confus que le riche planteur, meurtri au visage et frappé au cœur par un affront dont il avait seul la conscience et dont il lui était impossible de se venger.
Cet outrage direct, dévoré en silence, le torturait.
Le calme et l'immobilité du baron cachaient les plus violentes émotions.
11 avait adopté pour cette fête une mise complètement noire.
Sous ce vêtement austère il sentait les jeunes ardeurs de ses années les plus brillantes, lorsque ses premières amours faisaient battre son cœur sous la soie et sous les plus éclatantes parures.
Au milieu de cette foule qui lui semblait importune et fâcheuse, il trouvait en lui une suave félicité.
Anna, la fille de la maison, était placée en face de son père; le baron, assis à sa droite, occupait la place d'honneur.
Anna portait une simple robe de mousseline blanche, sans ornement, sans un seul bijou.
La jeune créole était d'une ravissante beauté, au type pur, gracieux, délicat et correct de la forme indienne , ses traits et toute son imagination joignaient l'élégance, le charme et l'esprit de la physionomie française, réunis par une délicieuse hermonie à la vive et piquante originalité de la créole.
De toute les personnes qui avaient témoigné au baron leur enthousiasme, aucune ne l'avait fait avec la franche et douce sensibilité d'Anna.
Elfe ]e nommait son libérateur en le regardant avec des larmes dans les yeux.
Pendant tout le dîner, elle se plut à revenir sur ces élans de sa reconnaissance.
Ces transports et ces effusions de la fille n'échappèrent point au père, qui y découvrit un nouveau motif d'inquiétude.
Ainsi livrée à ces naïves impressions de sa candeur, Anna avait un aspect céleste; le reflet de ses sentiments formait une auréole d'or et d'azur qui encadrait son visage.
Le baron, tout entier à cette contemplation, ne voyait qu'Anna la jeune créole, ses séductions, son enchantement et son adorable beauté.
Pendant cette fête, Anna déploya ces grâces naturelles qui n'ont pas besoin du luxe de la coquetterie pour séduire les moins ardents et dompter les plus forts; elle fut adorable sans songer à se faire adorer.
Elle montra cette gaieté charmante qui donne h vie aux figures ordinairement sérieuses, et cette vivacité spirituelle qui forme un si délicieux contraste avec la nonchalance de la créole; elle enchanta cette nuit de tous les rayonnements de ce charme virginal dont la source est au ciel.
M. de Penmarck s'abandonna sans défense à cette chaste séduction qui l'environnait comme un parfum céleste; son âme s'épura dans cette atmosphère inconnue ; il oublia les rêves de fortune et ne songea qu'au bonheur de devenir l'époux de cette jeune fille , bonheur mérité par un grand service rendu et un amour qui serait la légitime passion d*une vie entière. /
Le père d'Anna ne pouvait plus rien refuser au baron de Penmarck, pas même la main de sa fille.
Le rêve du baron avait donc toutes les meilleures chances pour s'élever à la vérité.
Anna avait grandi presque seule, sous le ciel des tropiques, comme les plantes qui paî'ent ces belles contrérs et croissent sous cet heureux climat.
Elle n'avait pris que la grâce de cette nature si vigoureuse dans son élégance et dans*sa richesse; elle n'avait point poussé comme une tige robuste, mais comme une liane souple, frêle et flexible, qui -ne peut se soutenir seule et cherche partout un appui.
La jeune créole n'avait, depuis sa naissance, rien rencontré qui offrît cette protection à sa faiblesse.
En perdant sa mère,' elle n'avait pas seulement été privée de la tendresse de ses soins, mais de ses conseils et de son expérience.
La vieille négresse à laquelle l'avait confiée l'imprudence de son père ne lui avait donné qu'un lait appauvri par la fatigue ; le maître n'ayant pas voulu que le travail cle la nourrice cessât pendant l'allaitement.
Son esprit n'avait reçu d'ignorantes institutrices que des préjugés, des erreurs et des notions fausses, qui n'avaient rien fait pour éclairer son intelligence.
Son imagination avait été égarée par les légendes monstrueuses dont la berçaient les récits des esclaves.
Elle n'avait reçu qu'une éducation futile et frivole ; tout effleuré, l'art et la fantaisie; mais elle n'avait rien approfondi.
Cette étrange éducation lui avait donné la funeste habitude de ne réfléchir qu'après la chose faite.
Pour réussir par ce procédé de conduite, il faut toujours que le premier mouvement soit bon.
Tout <v? qu'Anna possédait de généreux, elle ne le devait qu'à elle-même.
Elle avait pour son père cette soumission craintive que donne le respect filial et exclut souvent l'affection
M. de La Bienvenue ne s'était jamais occupé d'elle; il la voyait rarement, l'embrassait avec distraction, et croyait avoir assez fait en lui donnant quelque friandise ou quelque hochet d'enfant.
Anna était pour lui un capital, exprimé par la fortune de sa mère, qu'il administrait comme tuteur naturel de sa iille.
Cette fbrtune, il l'avait comprise dans son exploitation, et la nécessité d'en rendre compte à la fin de sa tutelle était un de ses principaux soucis. '
Il avait pris la résolution de ne marier Anna qu'à un colon avec lequel il pût s'arranger sur ce point.
L'homme qui était en quelque sorte pour lui une conscience vivante connaissait ces faits.
Raoul, le frère d'Anna, avait pour elle un dévouement sans bornes et de tous les instants, mais le caractère sombre et allier de ce compagnon de son enfance n'excitait qu'une reconnaissance froide.
Raoul aimait passionnément Anna et ne pouvait s'accoutumer à l'idée d'être séparé de cette sœur chérie, sur laquelle son affection veillait sans cesse.
L'arrivée du baron de Penmarck opéra une révolution dans les idées et dans les sentiments de la jeune créole.
Elle ne savait quel nom donner au penchant invincible qui l'entraînait vers cet homme qu'elle n'avait jamais vu avant la plus horrible des nuits-.
L'affection qu'elle donnait à son père et à son frère, l'amour qu'elle ressentait encore pour sa mère perdue, aucun autre sentiment venu de son cœur ou resté dans son souvenir n'était comparable à la tendresse mystérieuse qu'elle éprouvait en présence de son libérateur, le baron de Penmarck.
Son nom prononcé, le bruit de son pas, le son de sa voix.
portaient le trouble au cœur de la jeune fille : tout ce qui avait eu pour elle un charme, une émotion, un plaisir, avait perdu son influence; elle avait concentré sur lui ses pensées, ses secrets, ses aspirations intimes. Elle éprouvait enfin l'amour sans en avoir le nom.
Son esprit recherchait tout ce qui frappait son imagination; le mystère qui semblait envelopper son libérateur était à ses yeux un attrait qui rehaussait toutes les belles qualités dont le baron était doué.
Dès ce moment, entre le baron et elle s'établirent la confiance et l'intimité.
Lorsque celui-ci fit part à Anna de son projet de demander sa main à M. de La Bienvenue, elle ne s'étonna pas de cette résolution; elle s'associait à ce vœu et demandait même au ciel de l'accomplir.
Elle suppliait le baron de ne pas retarder cette demande, d'où dépendait son bonheur.
— Je suis sûre, lui disait-eJle avec une naïve certitude, que mon père sera heureux de conclure cette union, qui peut srule l'acquitter envers vous.
La ferveur de la reconnaissance lui cachait les difficultés de cette union.
Entre le baron et la jeune créole, il fut convenu que, dès le lendemain, M. Penmarck parlerait de ce mariage au père d'Anna,
M. de La Bienvenue écouta tranquillement cette proposition, puis il réponlit avec uue aigreur mal déguisée :
— J'ai disposé de la main d'Anna, ma parole est engagée... D'ailleurs, si vous l'aimez comme un prétendant, je l'aime comme un père qui ne veut pas se séparer de sa fille.
— N'existerai t-il point, Monsieur, d'autres causes à ce retus que j'ai peine à comprendre, en vous demandant cette
alliance au nom de mademoiselle de La Bienvenue et au mien?
— Ma fille ne connaît pas ma volonté.
— Me permettrez-vous de faire une observation... S'il s'agissait d'une question d'intérêt...
— Que voulez-vous dire?
— - J'épouserais votre fille sans dot, possesseur que je suis d'une fortune qui peut nous suffire.
— Je me vois forcé de ne pas vous accorder ce que vous me demandez.
— Je ne suis pas heureux avec vous, Monsieur, reprit le Daron avec une amère ironie ; vous m'avez refusé la liberté de l'esclave, et vous savez ce qu'il a failli vous en coûter !
— Est-ce pour me reprocher ce que vous avez fait pour ma fille, pour moi et pour ma fortune ? Mettez un prix à ce service dont je ne nie pas la grandeur.
Le baron se redressa de toute sa hauteur.
— Ce que vous me dites est une insulte faite au moment même où je vous en épargnais une. Vous me refusez la main de votre fille, je laisse peser sur vous la formidable garantie de votre opiniâtreté.
Il sortit sans saluer le colon, sur lequel son regard se posa plein d'un courroux menaçant.
Anna, en recevant cette nouvelle, leva vers le ciel ses yeux remplis de larmes, et sur ses traits, devenus tout à coup livides, se peignit une désolation profonde.
De ses lèvres tremblantes et décolorées, elle ne laissa tomber que ces mots de désespoir :
— Je sens que j'en mourrai.
Le baron s'abstint de reparaître à l'habitation.
Sous les coups de ces impressions douloureuses, la santé de la jeune créole s'altéra visiblement; elle se courbait sous
sa tige, comme une fleur mourante, faute d'air et de lumière
Ni les caresses de son père ni celles de Raoul ne purent la soustraire à ce marasme qu'elles ne faisaient qu'augmenter et rendre plus dévorant et plus prompt.
Les progrès de ce mal qui minait Anna devenaient de plus en plus terribles et redoutables.
M. de La Bienvenue et Raoul, épouvantés, appelèrent les médecins les plus renommés de la colonie ; ils furent unanimes pour déclarer que la souffrance qu'éprouvait la jeune fille n'était point de celles que leur art pouvait guérir.
Elle ressentait une douleur morale qui ne disparaîtrait qu'avec la cause qui l'avait fait naître.
Cette considération si puissante trouva le père et le frère de la jeune créole inflexibles dans leur funeste obstination .
Anna s'éteignait dans les tourments d'une fièvre mystérieuse qui échappait aux secours de l'art.
Les médecins conseillèrent alors le remède presque toujours salutaire : des bains de mer et de longues promenades au large, aux heures douces du soir.
Elle avait toujours aimé l'exercice de la natation, et elle acceptait ainsi volontiers un remède qui était un plaisir.
Tous les jours, après le coucher du soleil, la jeune créole aspirait les vives et fortifiantes senteurs des vagues indiennes, où la vie coule avec la lumière du soleil.
Elle s'enivrait de cette atmosphère marine, qui semble guérir tous les maux de la terre comme une bienfaisante rosée du ciel.
L'influence de cet exercice parut d'abord favorable à la jeune fille ; mais l'habitude en neutralisa bientôt l'efficacité.
De nouvf^aux symptômes alarmants se manifestaient, et après uiie lueur d'espérance on trembla de nouveau pour les jours d'Anna.
Le baron de Penmarck, informé de cette situation critique, conçut alors un projet extrême, que peut à peine justifier la logique aveugle des passions.
— Je la sauverai une seconde fois, dit-il, lorsque son père et son frère veulent la tuer !
Il acheta secrètement d'un corsaire, un brick armé pour la course, et le mit en observation dans les parages de l'Ile.
Un soir, après le bain, Anna dit aux rameurs de lui donner sa promenade accoutumée sur la haute mer, ce qui fut exécuté tout de suite.
Une embarcation se montra bientôt, mais n'excita aucune alarme;' rien n'était plus ordinaire que la présence d'un canot dans le voisinage des terres.
Des cris de terreur furent poussés dans la barque d'Anna, lorsqu'on aperçut des hommes masqués et armés, prenant une direction hostile, se lever sur les bancs de l'embarcation.
Toute résistance était impossible, les vaincus n'essayèrent pas même de défendre Anna.
Au moment où elle fut enlevée et transportée à bord d'un brick qui s'avançait à toutes voiles, les rameurs entendirent ces paroles envoyées par le porte-voix:
— Dites à votre maître que le capitaine Roch n'est pas mort.
Le vent qui soufflait de terre favorisa le brick ravisseur, qui disparut bientôt à l'horizon.
Ces faits se passaient à l'île Bourbon en 1809, à l'époque où nos intrépides corsaires vengeaient par leurs exploits les révers de la marine impériale.
-Sfe
En Bretagne.
La mer commençait à se faire houleuse.
Deux pêcheurs de Goncarneau , port breton , au pays de Cornouailles, revenaient dans un de ces lourds bateaux pontés et à quille qui servent à la pêche des côtes.
— Eh! père Trème! voilà la mer qui moulonnet dit le plus jeune des deux.
— Je le vois bien, mon gars, répondit le vieux, et cette écume blanche comme la laine de nos troupeaux, qui vient sur la vague, ne m'a jamais dit rien de bon. Et puis, quoique depuis bien longtemps je passe par ici, ce n'est jamais, tu me croiras si tu veux, Éric, sans un certain battement de cœur.
— Et pourquoi, père Trème? vous êtes connu pour un loup de mer , et personne ne se souvient que vous ayez eu peur.
— Peur! oh! non, mon gars, ce n'est pas cela que j'éprouve; mais je ne suis pas à mon aise... Imagine-toi que toutes les fois que je suis en face de ces rochers de Penmarck qui s'avancent sur la mer, comme nous voilà main-
tenant, il arrive quelque signe funeste... Tantôt c'est le cri sinistre du goéland ou de la mouette, tantôt c'est le mugissement soudain d'une vague qui gronde par-dessus les autres, et puis ma voile qui craque avec un br^iit de détresse...
— Père Trème, nous avons passé les rochers, nous voilà hors de la baie d'Audierne ; nous allons bientôt entrer dans celle de la Forest, dont Goncarneau occupe une des anses.
— La nuit tombe, et je suis bien sûr qu'Yvonette et Margarie sont en prières, parce qu'elles ne nous voient pas revenir avant qu'elles aient allumé la lampe.
Le vieux Trème, sans écouter ces propos de jeune homme, ramenait sa cape sur sa tète chauve, parce que le vent fraîchissait et que la brume devenait plus épaisse.
Éric laissait flotter aux fraîches brises du soir et sous les moites brouillards dont le nuage l'enveloppait sa jeune et blonde chevelure tombant sur ses épaules, et que les ciseaujc n'avaient pas encore effleurée.
On arriva à Goncarneau; les deux pêcheurs, après avoir amarré le bateau, gravirent une ruelle étroite, bourbeuse et escarpée, au milieu de laquelle coulait un ruisseau limpide tout peuplé de petits crabes déposés par la mer, qui venait de se retirer.
Ils arrivèrent ainsi à une espèce de chaumière, au toit de pierres amoncelées et de la plus chétive apparence ; mais ce fut avec joie et avec contentement qu'ils entrèrent dans cette humble demeure ; leurs filets étaient pesants et Dieu avait béni les travaux de la journée.
Margarie, la vieille mère, embrassa Trème, pendant qu'Éric regardait^ tendrement Yvonette, et les deux vieillards se les montraient gaiement.
Le souper fut copieux, et, après le pot de cidre, on y
joignit un coup de bonne eau-de-vie, le supplément de régal quand la pêche était abondante.
Après cela, la veillée s'éclaira à la lueur d'une lampe fumeuse et à la chaleur d'un bon feu d'algues et de varechs.
Et la conversation allait commencer pendant que le vent soufflait au dehors, comme s'il annonçait un orage, quand le vieux ïrème dit en se découvrant le front:
— La mer est ce soir grosse et mauvaise ; prions pour ceux qui naviguent; allons , Yvonette , dis-nous ta prière à la bonne Sainte- Anne-d'Auray, notre protectrice.
Tous se mirent à genoux, et la douce Yvonette récita l'oraison de sa voix la plus tendre, les yeux tournés vers Éric, son bien-aimé, pour lequel sa ferveur invoquait surtout la sainte protection.
Ils se levèrent le cœur satisfait et le visage serein.
Hiric, regardant mahcieusement Trème , qui s'inclinait jgour sommeiller, lui dit :
— Convenez que, ce soir, vous avez eu peur ?
— Et de quoi ? s'écria Margarie, effrayée.
— Je n'ai pas eu peur , répondit tranquillement le vieux Trème, Éric le sait bien, le méchant gars ; mais en voyant la tournure que prenait Je temps, j'ai voulu en finir et j'ai empêché ce jeune fou de jeter encore le filet...
— Dame ! mon père, quand la pêche est bonne , faut la faire durer; vous me l'avez dit cent fois...
— Et puis, reprit Trème, en passant devant les rochers de Penmarck, les rochers de la côte m'ont apparu comme un immense squelette.
— C'est le nid du vautour!
— Qu'est-ce que c'est que cela?
— C'est le nom qu'on donne aux tours de Penmarck.
— Et pourquoi?
— ^ C'est une histoire qu'Yvonette sait et m'a contée.
— Yvonetto, vous savez que je vous ai défendu de jamais parler de ces choses à personne.
— Ma mère, je ne l'ai dit qu'à Éric, à qui je dis tout.
— Et à moi, pourquoi ne m'as-tu rien dit?
— Mon père, parce que vous ne m'avez rien demandé.
— Je me rappelle que le château de Penmarck fut habité autrefois, bien avant que vous ne fussiez au monde, par la famille de Keradec, dont le chef portait le titre de comte, qui avait une haute renommée dans la marine eu roi, et dont on vantait dans nos pauvres contrées la charité et la bienfaisance.
— Oh ! bien, c'est plus de même, à présent: celui qui habite sur ces rochers passf pour un vrai démon , s'écria Yvonette. Cependant, moi qui l'ai vu de près, je sais qu'il n'est pas aussi diable qu'il est noir, n'est-ce pas, ma mère ?
— Tu as raison, mon enfant, et si je disais aussi tout ce qui est à ma connaissance , je crois que bien des gens reviendraient sur leur opinion.
—Raconte-nous cela, toi qui dis si bien, ma chère femme; n'es-tu pas habituée à nous faire entendre, tous les soirs, quelqu'une de nos légendes bretonnes qui nous font pleurer ?
Margarie hésita, mais elle céda aux instances de la famille, et se prépara à parler.
— C'est drôle tout de même, dit-elle, les histoires que j'ai apprises; je les sais encore bien; mais j'ai oublié presque tout ce que j'ai vu, ma pauvre mémoire s'en va... En quelle année sommes-nous ?
— Femme, nous sommes en 1812.
— Il y a donc de cela deux ans; c'était à la fin de 1810. Le château de Penmarck fut abandonné pendant la révolution; depuis huit à dix ans seulement, quand on corn-
mença à parler de Napoléon, il y revint de temps en lempss un homme encore jeune, de haute taille, et d'un visage grave^ pâle et imposant; il arrivait toujours aux pieds des rochers par la mer.
Un jour, je le vis débarquer: je reconnus ses traits; c'étaient ceux d'un enfant qu'on appelait le fils aîné de Penmarck, comme nous disions alors.
Je me souviens aussi que quand j'étais encore une jeunesse, on racontait qu'il était parti sur un vaisseau, comme mousse, à l'âge de huit ans.
Il peut y avoir de cela plus de vingt-cinq ans, peut-être trente ans ; je n'étais pas encore mariée.
Tout le monde admirait ce courage d'un enfant ; mais les vieux disaient en riant: Qu'il chassait de race...
Puis, plus tard, il disparut pendant deux ou trois ans, je ne sais pas bien ; tout ce que je peux dire, c'est qu'il resta longtemps absent.
II revint, et une nuit, comme nous dormions, un homme qu'on prenait pour un beau monsieur, ma foi, vêtu d'un habit galonné, vint à Concarneau demander de porte en porte une brave femme habile à soigner les malades.
Tout le m.onde lui indiqua m.a pauvre maison, parce que j'avais été élevée par ma tante Gertrude, sœur à l'hôpital de Quimper.
A minuit, par une pluie battante et une nuit noire comme un four, j'arrivai au château de Penmarck.
On me fit entrer dans une grande pièce fort éclairée, 011 il y avait des hommes en fer qui me faisaient trembler.
Là, se trouvait une jeune dame, belle, mais toute pâle, roulée dans d'épaisses peaux d'animaux et entourée de malles et de paquets.
Elle était enceinte, et c'était à elle que je devais donnai des soins.
Un beau monsieur galonné entra avec deux flambeaux d'argent qu'il tenait d'une main, et nous conduisit dans une chambre à coucher, comme celle de notre bonne duchesse Aline qu'on m'a montrée à Rennes.
Là, aux services qu'il rendit à la jeune dame, je m'aperçus que c'était un domestique et je ne le regardai plus.
Arriva ensuite une femme noire qu'elle appelait sa nour > rice.
Xlette jeune dame se mit au lit avec une toilette nouvelle et presque tout habillée ; je restai auprès d'elle pour la veiller.
Sa première nuit fut bonne, et le lendemain matin , le médecin la trouva beaucoup mieux que la veille à son arrivée .
Elle vécut faible et languissante, et cela dura jusqu'au moment où elle fît ses couches et mit au monde un garçon de belle venue.
Sa santé, au lieu de s'altérer, parut se rétablir ; mais elle avait dans le voyage reçu deux fortes secousses qui, plus tard, lui causèrent de violentes souffrances, et souvent j'ai cru apercevoir qu'elle avait le cerveau troublé.
Elle me raconta que pendant qu'elle était en mer, le vaisseau, près d'une île qu'on nomme Sainte-Hélène, était tout à coup devenu immobile et ne marchait plus ; on resta ainsi assez longtemps pour craindre de manquer de vivres et de mourir de faim, tant les provisions s'épuisaient.
— Je connais cela, dit le vieux marin ; c'est pire que la tempête, c'est ce que les marins redoutent le plus... c'est le calme ; la mer est alors comme une nappe d'huile..
— L'autrr} émotion, continua la vieihe femme, fut celle d'un combat naval.
Je ne peux m'empêcher de frémir encore, dit Margarie, toutes les fois que je me souviens de cet affreux récit.
Elle était à fond de cale, c'est-à-dire tout en bas du navire, et séparée de la mer par une simple planche.
De là, cette malheureuse femme, si frêle et si délicate, entendait un double bruit sinistre, celui du roulement des flots contre la quille et contre les flancs de la carène, et celui du fracas éclatant du combat ; les vagues furieuses et agitées, la fusillade et les bordées formidables du canon se mêlaient sous ses pieds et sur sa tête avec un horrible fracas.
Les cris des combattants, les jurons et les imprécations, les commandements des chefs, les gémissements des blessés se mêlaient avec d'autres bruits effrayants.
Il y eut un moment où elle sentit craquer sous elle et près d'elle les planches du vaisseau , une chaleur brûlante l'avertit que le feu était aux flancs du navire.
Pour comble de peine, les cris qu'elle poussait ne pouvaient être entendus ; sa raison se troublait.
Tout à coup elle vit le sang ruisseler de l'entre-pont à tra vers les fentes du plafond, alors elle fut en proie à un véritable déhre.
Ces émotions étaient au-dessus de. ses forces; elle y succomba, et ne se réveilla que dans la chambre du capitaine et sous la lancette du chirurgien, qui venait de la saigner pour s'assurer qu'elle vivait encore.
Sous les coups de ces crises, sa sensibilité nerveuse s'était vivement excitée, et son intelligence si rudement ébranlée s'était affaiblie.
Depuis ce temps, elle n'avait qu'une santé chancelante et douteuse; toute son organisation était dolente et maladive, et chaque jour elle sentait se tarir en elle les sources dela vie.
Afin de se distraire de ses maux, elle se faisait apporter Bon cher enfant qu'elle couvrait de ses caresses.
Il s'appelait Paul ; c'était le nom de son père.
Ce fut en ce temps-là que l'on vit venir Yvonette à Penmarck ; et je lui laisse le soin de continuer ce récit, qui m'émeut autant qu'il me fatigue.
Yvonette jeta sur Éric un regard inquiet, le poussa du genou, et se penchant vers lui, dit tout bas :
— Tu me souffleras, n'est-ce pas ?
— Oui, mais parle-nous d'abord du maître du château, dit Éric... Allons, ne sois pas timide, tu parles comme une demoiselle de ville, quand tu le veux... Tu as été à bonne école. Nous t'écoutons.
— Le maître du château, dit Yvonette en rougissant, était un homme dont les traits m'ont d'abord effrayée ; mais j'ai fini par aimer son visage, parce que, sous sa rudesse, je découvrais une grande franchise.
Il avait alors près de quarante ans, et je vous assure qu'à voir sa belle santé, on ne lui en aurait pas donné plus de trente.
J'ai vu peu de personnes, même parmi nous, dont la vie fût aussi rude et aussi simple que celle du comte.
A Penmarck, on ne l'appelait pas autrement, et jamais l'on ne prononçait son nom.
Il était sobre et actif; il avait besoin d'une perpétuelle activité; sa parole était plutôt sèche que dure; elle avait conservé le ton impérieux et sévère du commandement.
Au miheu de cette âpreté de son existence, le comte avait des délicatesses, des raffinements et des recherches tout personnels.
Il parlait avec élégance, et c'est en l'écoutant que je me suis un peu débarrassée de quelques mauvaises façons de dire, et que j'ai poHmon langage.
Le père, la mère ot le futur mari de l'aimable fille étaient ravis en écoutant ce gracieux et gentil babil.
— Il avait, reprit Yvonette, de belles dents, un sourire qui n'était jamais doux et gai, mais souvent bienveillant et bon ; ses mains étaient effilées et parfaites, son pied était petit et bien cambré.
On m'a dit que ces signes étaient ceux de personnes nées de noblesse.
En soignant l'enfant, je ne quittais pas la mère.
Le comte venait très-souvent nous voir, et faisant violence à son désir d'action et de mouvement, il lui arrivait de passer de longues heures avec nous ; on me permettait de prendre part à ces entretiens, et c'est à cela que je dois mes progrès.
Le père et l'époux remplaçaient bientôt le marin dans ses effusions de la famille.
Il est difficile de se montrer plus tendre que l'était alors cet homme, partout ailleurs si grave et si austère.
11 ne cessait de témoigner sa tendresse à sa femme que pour caresser et couvrir de baisers son enfant.
Pour le cœur de sa compagne, abattu et brisé, il trouvait sans cesse de nouvelles et adorables consolations; madame et moi nous ne comprenions pas où une âme si énergique pouvait trouver toute cette sensibilité.
— Dis-nous donc, Yvonette, interrompit Éric, tout ce qu'il y avait dans ce château, que tu m'as dit être si plein de choses étonnantes?
Yvonette s'empressa de se rendre à ce désir.
— Le comte, poursuivit-elle, avait pris plaisir à suï veiller €t à soigner lui-même tous les détails de sa demeure.
Il ne dédaignait pas de mettre la main à ce travail symétrique d'ameublement et de décoration
Il avait rapporté de tous les pays des choses vraiment merveilleuses; il s'en trouvait même d'effrayantes, avec lesquelles je me familiarisai par habitude.
C'étaient des costumes et des armes de tous les peuples sauvages ; des squelettes couchés sous verre ; des corps humains enfermés dans de longues boîtes, à mille couleurs; des idoles monstrueuses de faux dieux ; de grandes tables de pierre ayant servi, disait-on, à des sacrifices humains ; des animaux indiens, si bien empaillés, qu'ils me semblaient encore vivants ; des oiseaux superbes, peints par le soleil des beaux pays; des amas de coquillages, et des services de porcelaine travaillée en Chine et au Japon.
Tous les planchers étaient couverts de riches tapis de pelleterie.
Le cabinet n'avait pour siège que des peaux d'ours blancs et noirs.
On avait composé tout un canapé des plumes Igs plus précieuses, et dont deux autruches à la queue touffue et panachée formaient les supports.
Ce meuble si original était l'honneur du boudoir de la jeune dame.
Les monstres de la mer avaient des places réservées sous les grottes des jardins.
Ce qui faisait le principal attrait de cette singularité, c'étaient les prodiges de l'art ciselé.
Les Chinois, chez lesquels tous les ustensiles de la vie ne sont que des jouets, avaient fourni la meilleure part de ces admirables bagatelles : il y avait en ce genre des joyaux miraculeux, et l'on était surpris par la grâce, l'élégance et la subtile ténuité de ces ouvrages, qui semblaient appartenir au monde des fées.
p]n cet endroit Yvonette fit une pause.
Elle reprit haleine en poussant un profond soupir ; puis elle continua son récit par ces mots :
— Il faut maintenant, vous raconter la partie triste de ce qui se passait alors à Penmarck.
Pourrai-je me rappeler ces scènes touchantes et si pleines d'émotions sans verser des larmes !
La sasité de la jeune dame dépérissait à vue d'œil ; enfin, elle tomba dans un état de consomption qui laissait peu d'espérance : les médecins les plus habiles, que l'on fit venir de bien loin, déclarèrent que toute guérison était impossible.
Le mal qui minait cette jeune existence échappait à tous les efforts qui essayaient de le combattre.
C'était une douleur morale qui tuait le cœur et l'âme, et le corps ne souffrait que par contre-coup.
D'abord, elle portait en elle le sentiment pénible d'une faute dont le comte avait seul le secret ; dans le délire où elle tomba quelques heures avant sa fin, elle s'accusait d'avoir désobéi à son père et d'avoir accepté l'amour d'un homme qui n'était point son époux.
Elle s'ennuyait mortellement à Penmarck; cela augmenta le mal.
Elle regrettait son beau pays doré par le soleil , son ciel lumineux et les riches ornements que la nature avait prodi gués avec tant de luxe et de richesse à ce sol fortuné.
Les brumes, les brouillards et le ciel gris de notre pays l'attristaient ; elle y avait froid ; tout son être, son esprit et son imagination, aussi bien que son corps y grelottaient.
Malgré tout ce que le comte avait fait pour lui rendre ce séjour agréable, en y rassemblant tous les souvenirs de son île chérie, rien ne pouvait calmer ses regrets.
Elle me dit un jour, à la vue d'un rayon de soleil qui perçait à travers les rideaux :
« Gomme il est froid ! »
Puis, une autre fois, daHS un de ces moments où elle se trouvait mieux et qui devenaient, hélas ! si rares , slle me 'St avec un accent que je ne puis définir :
« Je vais bien, chère petite ; le comte m'accordera de retourner vers mon père; je me jetterai à ses pieds, il me donnera sa bénédiction et je mourrai contente. Toi , je te ferai bien riche, et tu auras vu mon beau pays que je pleure. »
Vains projets, que la mort devait détruire !
La dernière heure de la vie était arrivée pour elle ; un pressentiment le lui apprit.
Elle demanda que le comte lui accordât un moment d*entretien.
Il vint, et pendant deux heures entières demeura seul avec elle.
Que se passa-t-il entre eux '
Nul n© le sait.
On n'entendait au dehors que des mots confus, des gémissements et des sanglots; les habitants du cliâteau écoutaient ces bruits funèbres avec une terreur profonde.
Lorsque le comte sortit de l'appartement de la jeune dame, il faisait peur à voir, tant la pâleur et le désordre de ses traits et le trouble de toute sa personne étaient effrayants !
11 cria d'une voix rauque :
« Qu'on aille chercher M. le recteur avec tout son clergé ; dites-lui qu'il s'agit d'administrer deux sacrements, celui du mariage et celui de l'extrême-onction. »
A ces paroles, tout le monde frémit.
Une demi-heure après, on entendait dans les cours et sous le vestibule du château , le bruit que faisait le clergé en prenant son ordre de procession.
Puis les chants sacrés commencèrent à retentir graves et sonores sous les hautes voûtes des escaliers et des salles qui touchaient à celles où gisait la malade.
Puis on entra solennellement dans cette chambre mortuaire, à la clarté de cierges nombreux comme pour les funérailles.
Avant la cérémonie religieuse, l'adjoint au maire de Penmarck se prépara à l'acte du mariage civil.
La jeune dame, assistée de deux témoins, répondit d'une voix ferme aux questions faites au nom de la loi ; mais elle perdit cette force lorsqu'il fallut signer.
Alors on vit un bras desséché et une main amaigrie dans laquelle la plume tremblait.
Ces formantes étant accomplies, l'adjoint et les quatre témoins, ceux de la dame et du comte, se retirèrent; l'officier municipal emportait des papiers que le comte avait, pour les lui remettre, tirés du grand coffre apporté avec la jeune dame.
Le comte était très-ému ; mais il répondit dignement aux questions de la double cérémonie, et son attitude fut pleine de piété et de recueillement.
La mourante demanda son enfant ; on le lui ai)porta, et le comte le lui présenta en disant :
« Voilà notre fils ! »
Elle le serra contre son sein dans une étreinte convulsive, et son dernier soupir s'exhala sur les lèvres de celui auquel le mariage de sa mère au lit -de mort venait de donner un titre et un nom, la noblesse et la fortune.
Les médecins entrèrent et enveloppèrent tout le corps, et surtout le visage, d'aromates précieux recueillis par le comte en Egypte.
Quelques jours après cette sombre journée, on 'vit ar
river de Paris un des plus célèbres peintres de portraits. Le visage de la morte fut découvert. Il n'avait subi aucune altération, grâce à l'atmosphère sèche et parfumée dans laquelle on avait e*:cretenu la chambre où reposait le corps. Le comte assista à toutes les séances de l'artiste. Lorsque le portrait fut terminé, il le fit placer tout de suite dans un cadre drapé de velours noir; on le plaça visà-vis de son lit, et pour que de profanes regards ne se po sassent jamais sur cette image chérie, il le couvrit d'un voile de crêpe noir.
Au-dessous de ce tableau pendait un crucifix d'ivoire dont le travail admirable se détachait en saillie sur une plaque d'ébène; ce christ vraiment divin était un Regalo, envoyé de Rome par le Santo Padre au comte, dont il voulait récompenser les services par lui rendus à l'Église.
Chaque jour le comte passait deux heures entières en prière devant cette image découverte, et qui lui retraçait la beauté de cette femme qu'il avait tant aimée , non plus brillante d'amour et de jeunesse, mais déjà atteinte par le contact de la mort.
J'ai pu le contempler par la fenêtre ronde qui s'ouvrait d'une galerie sur cette chambre, changée par sa douleur en chapelle funéraire.
Tant que la figure était sans voile , l'extase se peignait dans ses yeux; puis, lorsque le voile était rétombé, il se frappait la poitrine et versait des pleurs avec des sanglots.
Le comte, dans ces moments, cédait à un sentiment de repentir, et sa fierté naturelle était courbée sous le poids d'un remords caché.
Les recteurs de Penmarck venaient souvent le visiter séparément et jamais ensemble; l'un et l'autre avaient avec lui de longs entretiens.
A cette époque, vous vous le rappelez, mon père, on vit les pauvres églises des deux paroisses se parer de riches ornements , la maison du Seigneur réparée et embellie, et les pauvres secourus par d'abondantes aumônes.
— Je me rappelle ces choses et je me souviens aussi gue les deux recteurs disaient à la fin de leur prône :
« Prions, mes frères, pour une âme déjà en peine, quoique vivant encore.
« Prions avec d'autant plus de ferveur que c'est celle d'un homme qui comble de ses dons l'autel et les amis de Dieu. »
— Yvonette , reprit Eric, et vous, mon père, n'avez-vous janTais vu une espèce de fantôme, enveloppé dans un ample manteau dont les plis flottent au vent, gravir le rocher de Penmarck , à cheval , au milieu de la tempête et de l'ouragan ?
— Certainement, je l'ai vu plus d'une fois.
— C'est le messager, s'écria Yvonette.
— Qu'est-ce que le messager? demanda Éric.
— C'est un être mystérieux, répondit la jeune fille, qui apparaît de temps en temps au château depuis que le comte y est revenu.
— Encore quelque échappé de l'enfer, dit sourdement la vieille Margarie.
— Tu te trompes, bonne mère : le messager est un homme pieux qui ne vient jamais ici sans aller chez le recteur.
Un jour, j'ai entendu notre pasteur lui dire, en lui prenant la main : « Continuez, mon enfant, vous êtes dans la voie du salut! »
Le recteur, coiitinua Yvonette , n'aurait pas parlé ainsi à un damné-
— Yvonette a raison, ajouta Éric; il vaut mieux d'abord
croire le bien que le mal, et le recteur, qui avait causé avec le messager, devait bien le connaître.
— Alors, pourquoi toutes ces cachoteries? dit la vieille femme. **
Yvonette prit la défense du recteur avec un zèle tout filial.
Cette jeune Bretonne avait le type de la beauté druidique^ mais tempérée et adoucie par une grâce exquise.
Elle était la perle de Goncarneau et de tous les lieux à la ronde, et l'objet de tous les respects.
Les recteurs recherchaient son sourire et son approbation, et affirmaient que l'Esprit-Saint était en elle.
Plus instruite que ses compagnes, elle était aussi la plus pieuse ; elle filait du lin pour le linge de l'autel, si fin et si délié que son fil était comme ceux qui volent dans l'air aux beaux jours, et tombent, dit-on, de la quenouille de la bonne Vierge.
A ces ouvrages délicats, elle joignait un travail plus rude, mais peut-être plus utile : elle raccommodait les filets de son père et ceux d'Éric, elle prenait soin du ménage et ne laissait rien en mauvais état.
Ce n'était pas tout : les pauvres la trouvaient toujours prête à les aider, et toutes les souffrances venaient à elle avec espoir.
Lorsque le recteur voulait une aube bien brodée, bien blanche et bien fine, pour une fête carillonnée, c'était à Yvonette qu'il la demandait; elle avait un soin pur et candide de l'autel, et le jeune vicaire lui devait aux grands jours les honneurs d'un surphs phssé et gauffré comme par la main des anges.
Éric, orphelin, avait été recueilli par les parents d'Yvonette ; il arait grandi avec elle, et, comme elle, il était l'honneur et la joie de la famille.
Éric offrait le vrai type du gars breton dans sa force originelle; il était taillé vigoureusement, et en lui respirait une grâce robuste : il avait la peau blanche, les traits doux, de longs cheveux blonds et des yeux bleu de mer.
C'était en outre le plus intrépide, le plus actif, le plus adroit et le plus heureux des pêcheurs du rivage.
Chaque jour, Trème et Margarie trouvaient dans ses services et ses qualités une douce récompense.
Aidé par Éric, le vieillard n'avait point senti l'inertie des années, il s'était réchauffé à la jeunesse de son enfant adop tif, et il crut avec raison donner la joie à sa vieillesse en unissant par le mariage la belle Yvonette à son cher Éric.
Cette petite scène d'intérieur expliquera bien mieux la suite des aventures de l'Ile Bourbon qu'un long récit fastidieux.
Le passage du baron de Penmarck et d'Anna la créole à travers la vieille Bretagne est une légende historique, conservée dans les chaumières des pêcheurs, et nous l'avons donnée dans sa forme dramatique, pour lui laisser son caractère naïf, et un peu de ce charme recueilli qui accompagne les entretiens du village dans les longues veillées de l'hiver.
Ce messager mystérieux qui avait été aperçu par Éric et Trème, était un Italien nommé Felippo; nous allons voirie rôle qu'il va jouer.
Felippo Lodi, né à Ferrare, ville papale et sacerdotale, était le fils d'un sacristain de la chapelle du cardinal-légat, qui habitait la résidence des anciens ducs.
Tojit petit, il portait la soutanelle et la calotte rouge, et chantait au chœur.
On l'appelait VAbbatïno. 11 contracta de bonne heure les habitudes cléricales.
En grandissant dans la sacristie paternelle, il se mêla d'abord à de petites intrigues qui grandirent avec lui.
Adroit et astucieux, il s'insinua, sans sortir d'une position subalterne, dans les bonnes grâces de la cour de Rome, et mérita même la confiance pontificale par des services importants, secrets et intimes.
C'était sous les pontificats de Pie VII, de Léon XII et de Pie VIII, de glorieuse mémoire.
La mission principale et apparente que remplissait Felippo, le seul nom qu'il portât, était d'être un lien entre les couvents des pays italiens qui avaient des associations religieuses, et le zèle généreux des autres pays où il n'y avait pas de monastères.
Il portait aux uns les dons, les largesses, les libéralités et les aumônes des autre».
Avec cet .argent du dehors, on entretenait les pauvres couvents ou l'on en fondait de nouveaux, afin d'accroître et de soutenir les établissements monastiques, en étendant leur action et leur influence.
Felippo parcourait sans cesse les États du royaume Lom. bardo- Vénitien et toute la rive méridionale de l'Italie.
Il quêtait sans relâche dans ces jirovinces, où vivaient encore dans les cœurs les regrets d'avoir perdu les couvents et l'ardent désir de les voir rétablis.
Fehppo pénétra quelquefois en France par les Alpes, en Allemagne par le Tyrol, et dans les cantons catholiques de la Suisse par les gorges de la Valteline et par les vallées des Grisons.
Partout il faisait d'abondantes récoltes.
Lyon, le Dauphiné, la Provence, où s'étaient conservées dans toute leur force les anciennes traditions, étaient surtout des terres fécondes ouvertes aux quêteurs étrangers.
Felippo menait une existence errante; il ne passait jamais deux nuits dans le même endroit.
Les monastères, quand il était en terre monastique, formaient pour lui des étapes bù il était hébergé, ainsi que son cheval, le fidèle compagnon du voyage.
Chaque abbaye lui était un abri confortable et lui offrait une douce hospitalité.
Malgré tout le bien-être et l'indépendance de cette vie nomade, Felippo s'ennuya de parcourir toujours le même chemin ; il prit la résolution de visiter d'autres zones dont l'éloignement et les merveilleuses descriptions qu'il en avait lues le séduisaient.
Il sollicita et obtint de la congrégation de la Propagande de faire partie d'une mission religieuse qui allait partir pour Siam.
Ce fut dans cet empire qu'il rencontra le Jjaron de Penmarck ou le comte, titre qu'il portait dans son manoir de Bretagne sans autre nom.
A de telles distances, deux Européens sont compatriotes. Le caractère aventureux de Felippo plut au comte, et l'intrépidité du marin français charma l'Italien. ^En fort peu de temps, ils s'unirent par une étroite amitié. Le concours de Felippo, qui avait à sa disposition les moyens de transport, de communication, et de correspondance établis par les missionnaires, fut au comte d'une grande utihté pour ses relations commerciales.
/Felippo, auquel son nouvel ami offrit de partager les bénéfices immenses qu'il avait faits, refusa généreusement cette offre.
— 11 vivait de si peu, disait-il, que ces richesses, dont il ne saurait que faire, l'embarrasseraient. Entre le comte et Felippo, il y eut de fréquentes effusions
de confiance; le comte lui révéla tous ses projets pour l'avenir, et ce fut Felippo qui indiqua M. de La Bienvenue comme l'homme dont la vanité donnait le plus de prise à la démarche que le capitaine Roch fit auprès de lui.
Les événements et le vicissitudes de leurs excursions les séparèrent pendant quelques années ; mais ils se retrouvèrent avec une affection qui s'était fortifiée en subissant l'épreuve d'une longue absence.
Gomme le comte pouvait avoir besoin de Felippo, celui-ci ne laissait jamais ignorer le lieu de sa résidence, et entretenait avec lui une correspondance active qu'il savait lui faire parvenir où il se trouvait.
Après la mort de la jeune femme, le comte avait écrit à FeHppo de venir le trouver au château de Penmarck, pour une affaire urgente qui ne souffrait point de retard.
Felippo, ainsi qu'il avait coutume de le faire, se rendit promptement à cette invitation.
C'était lui que Trème et Éric avaient vu gravir le rocher.
Entre Felippo et le comte, il existait, à leur insu, comme une espèce de pacte secret, dont nous verrons le développement dans le cours de ce récit.
M. de Penmarck, après la mort d'Anna, cherchait un homme sûr entre les mains duquel il pût confier son enfant, et Felippo se présenta naturellement à son esprit comme le meilleur dépositaire de ce trésor de famille.
De son côté, Felippo accepta avec joie le dépôt; et comme toutes ses pensées se tournaient par habitude vers, le but de sa mission de quêteur, il pensa tout de suite à élever cet enfant dans des habitudes qui le porteraient plus tard vers une vocation monastique : ce qui devait donner un jour l'héritage d'une grande fortune à quelaue établissement religieux.
Une nuit, M. de Penmarck donna le dernier baiser d'adieu à son petit enfant, qui, tenu dans les bras de sa nourrice, entrait dans une voiture, sur le glacis du château.
— Je vous en rendrai bon compte un jour; dit Felippo.
Et la voiture partit de toute la vitesse de ses chevaux.
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tiOs Cavaliers.
Après la révolution de 1830, les salons de l'aristocratie se divisèrent en deux espèces nouvelles.
Une partie des légitimistes adopta le nom, le maintien et l'hostilité des boudeurs.
Une autre faction se forma dans le sein de la race noble et opulente.
Ce fut celle des cavaliers.
Les boudeurs appartenaient, pour le plus grand nombre, à l'âge mûr et à la vieillesse.
C'étaient les aïeux.
Les cavaliers se composaient surtout de jeunes gentilshommes.
C'étaient les descendants.
Les allures de ces deux classes différaient entre elles par des signes manifestes, dont le souvenir est la meilleuie histoire que l'on puisse faire de cette phase singulière de la société parisienne, au sortir d'un tremblement de terre politique .
Un bon nombre de ces familles excitaient toutefois, dans tous les cœurs honnêtes et généreux, de vives sympathies. - De hautes fortunes s'étaient subitement écroulées.
Tout ce qui tenait au service de la couronne, si magnifiquement rétribué par la munificence royale, se trouvait frappé par une ruine subite, et de la richesse tomba dans la pauvreté.
Ceux dont les emplois furent supprimés par cette brusque secousse, perdirent presque toutes leurs ressources, en perdant les beaux traitements qui y étaient attachés.
Une multitude d'infortunés que, depuis quinze ans, soulageaient les largesses royales, se virent privés de secours et plongés dans la plus profonde détresse.
Le sentiment public, il faut le reconnaître, se montra plein d'égards pour ces justes douleurs, et ne s'offensa pas ^e ce que ceux qui souffraient tant se montrassent mécontents et affligés.
Nous devons dire aussi que, dans la majorité de ces nobles vaincus, il y eut une dignité qui ne se démentit pas.
Chez quelques-uns seulement, on rencontra une exaltation funeste, et malheureusement ils entraînèrent une opinion, jusque-là restée grande en sa résignation, dans des démonstrations insensées et dangereuses.
Le 13 février 1831, anniversaire funèbre de la mort du duc de Berry, tombé sous le poignard d'un assassin, les légitimistes firent célébrer, dans l'ancienne paroisse royale de Saint-Germain -F Auxerrois, un service de commémoration"^ dans lequel ils affectèrent de multipher par des signes extérieurs, par des chiffres et par des emblèmes, les témoignages de leur ressentiment contre le nouvel ordre de choses.
Une multitude irritée se rua dans l'église, renversa la pompe du service funèbre, et chassa ceux qui l'entouraient.
L'église fut saccagée ; tout fut brisé et détruit en un moment.
Ensuite., la foule se mit en marche vers l'archevêché, qui fut démoli.
II est impossible de donner une idée exacte de l'aspect de Paris, pendant ces événements presque sans exemple 4ans les annales de la vieille cité.
La population semblait s'être partagée en deux masses égales.
L'une s'était portée au tumulte et remplissait les quais de désordre et d'agitation, tandis que la Seine charriait les débris de l'Archevêché, de la Bibliothèque, perte à jamais regrettable, et de tout ce qui appartenait au pasteur métropolitain.
L'autre s'était répandue sur les boulevards, où le carnaval fêtait le Mardi-Gras, en paradant le long de la chaussée sur deux files de carrosses.
L'émeute et la saturnale marchaient et se développaientsur deux lignes parallèles, avec le même élan et la même gaieté.
Sur les quais, on ne savait rien du carnaval.
Sur les boulevards, Faffluence des masques et des promeneurs qui les regardaient n'avait point l'air de se douter de ce qui se passait ailleurs.
Jamais on ne vit un tel contraste et un tel accord.
A cette époque» les choses et les hommes allaient si vite que, en quelques semaines, la journée du 13 février 1831 tomba dans le chaos des événements.
Cependant les hauts logis boudaient de plus en plus et resserraient le cordon de leur ligue contre le monde nouveau.
Les vieux gentilshommes et les douairières se plaisaient dans une situation à laquelle ils donnaient une importance qu'elle n'avait pas.
La jeunesse, les demoiselles et les cavaliers se plaignaient d'un calme qui les clouait dans l'ennui, lorsque tout le monde se livrait au plaisir.
Ils s'irritaient contre un système qui avait le tort de les retenir dans l'immobilité, lorsque tout dansait autour d'eux.
Les jeunes filles se désolaient d'être fcrcées de se soumettre à ce joug, que les jeunes gens s'empressèrent de secouer.
Alors, on vit la jeune aristocratie quitter les demeures des ancêtres et descendre dans la rue, pour jouer un rôle dans la publique circulation.
Les salons persistaient à rester hermétiquement fermés.
Une bonne partie de ce que l'on est convenu d'appeler le beau monde n'était pas rentrée, et la haute société chômait presque tout entière.
La nouvelle cour n'existait pas encore.
Quant à la bourgeoisie, il ne fallait pas y penser.
Il n'y avait donc pour tous ces loisirs éperdus, quiun terrain neutre : c'était celui des lieux publics.
Les cavaliers s'y montrèrent avec fracas et avec un luxe qui avait dans ses prodigalités une nouveauté imprévue, originale et piquante.
L'Opéra, qui était alors le chef-lieu des grandes et belles réunions, les recevait toujours brillants et nombreux.
Il ne faut pas confondre les cavahers de cette époque, avec tout ce qui les a précédés et suivis.
Ils descendaient en di'oite ligne des cavaliers des Stuarts, qui opposaient leur fdSte, leur goût et ?/»,ur élégance à la rudesse puritaine des soldats de Cromwell.
Ce n'étaient ni les raffinés d'honneur de Louis XIII, ni les
marquis de Louis XIV, ni les roués de la régence, ni les vo-
uptueux de la cour de Louis XV, ni la jeunesse dorée, ni
UN CARNAVAL DE PAUis. 65
les beaux, ni les merveilleux, ni les incroyables, ni les dandys jui se sont succédé sous l'empire et sous la restauration, li les lions, ni les sportmen contempo-rains.
De toutes ces familles fashionables, celle des cavaliers fut la plus parfaite; elle ne donnait pas comme telle ou telle lutre, dans une manie : elle cherchait avec impétuosité et avec passion tout ce qui paraissait bon et beau.
On ne vit pas les cavaliers s'occuper exclusivement de duel ou de point d'honneur, bagatelles trop graves pour être divertissantes.
Ils n'étaient point futiles et badins et tout entiers aux soins de leur personne ; la galanterie leur faisait peur parce qu'ils aimaient franchement et sincèrement les femmes.
La perversité leur parut toujours trop près de la corruption; sans se piquer de rouerie, ils se piquaient d'indépendance en toutes choses. Ils évitaient ce qui touchait à une vanité mesquine et égoïste ; le ridicule leur causait une frayeur atroce, et pour l'éviter ils écartaient toute idée extravagante.
Se consacrer au culte de sa propre toilette leur semblait presque une indignité ; ils suivaient la mode, mais ils ne la faisaient pas.
Les chiens et les chevaux leur plaisaient sans les asservir.
Ce qu'ils fuyaient avec une raison qu'on ne saurait assez louer, c'est le jeu.
La chose que les cavaliers poursuivaient avec le plus d'ardeur et avec une infatigable persévérance, c'était le plaisir qu'ils cherchaient sous toutes ses formes, sans se préoccuper d'une seule.
Pour le saisir, ils montaient ou ils descendaient, suivant la circonstance, se mêlant avec la même ardeur aux joies olébéiennes et aux distractions aristocratiques.
Ils ne craignaient pas de se confondre avec les masses pour en partager les rudes édans, la grosse joie, et de là, revenir dan,s les salons savourer les délices et les raffinements voluptueux de la vie prodigue.
Gomme Alcibiade, les cavaliers savaient s'adapter à toutes les conditions et sei faire aimer aussi bien à Atnènes qu'à Lacédémone.
Us ne se vantaient point, comme quelques lions d'à pré- • sent, d'avoir très-bon ton en mauvaise société, et très-mauvais ton en .bonne compagnie.
Trouver le bien-être dans son expression la plus vaste, tel était le but de leur existence ; ils étaient philosophes et prétendaient que la fin de l'homme était de jouir de tous les biens que la nature avait mis à sa portée.
Ils étaient aussi économistes, et disaient avec Adam Smith qu'ils voulaient être et être le mieux possible.
On ne pouvait imaginer une allure plus vive, plus sincère et plus intelligente que la leur pour une vie heureuse et constamment satisfaite.
Loin de toute contrainte, ils se laissaient aller à leurs instincts et à leurs goûts, ne craignant peut-être point assez le bruit, le trouble et les excès ; mais sachant toujours se préserver du mal et de la sottise.
Leur sensualité était extrême et universelle ; mais on n'en a point vu de plus morale que celle dont ils faisaient profession, dégagée de tout alliage vulgaire, grossier et brutal.
Ce qui donnait à leurs prouesses un attrait singulier, c'était une gaieté et une joie d'enfant.
Ils passaient xa nuit et le jour à s'amuser, et ils dormaient quand ils pouvaient, ne prenant de souci au nionde que des douceurs de cette existence dont, avant eux,**Tien n'avait donné l'idée.
C'était une félicité continue et dont le cours n'était pas troublé.
C'était aussi une réunion de défauts et de qualités qui se faisaient chérir ou pardonner.
D'ailleurs, bientôt nous les verrons à l'œuvre.
Les cavaliers, presque tous issus de noble famille, n'avaient point de préjugés nobiliaires; ils admettaient à leur soleil des jeunes compagnons qui n'étaient point nobles, pourvu qu'ils vécussent noblement.
Cette tolérance s'étendait à toute chose ; on était si pro digue chez les cavaliers, que ceux-là même qui n'avaien* rien, n'étaient jamais pauvres.
On y vivait avec une ampleur toute fraternelle.
Cette jeune génération était celle qui avait peuplé les derniers salons de la restauration; pour ces espoirs, l'avenir se présentait avec les plus séduisantes promesses faites à leur fortune et à leur ambition.
Ils pouvaient tout obtenir, parce qu'ils croyaient pouvoir tout demander.
Parmi eux, il y avait une perspective de grandeur et d'élévation que leur permettait l'hérédité de la pairie; même sans fortune, ils devaient, à l'aide d'une riche alhance, escalader le pouvoir.
Et trois jours de tumulte gaulois avaient renversé toute cette prospérité future ; il y avait dans cette catastrophe un sujet d'éternelle douleur.
Les cavaliers , en gens habiles, n'y voulurent voir qu'un sujet de dissipations , et échappèrent ainsi à une légitime fierté aux premières humihations de la défaite.
Ils bravèrent avec une superbe et splendide arrogaace ceux qui croyaient les avoir vaincus et terrassés.
C'était une compensation de leurs revers.
L'opulence qu'ils déployaient les vengeait d'ailleurs de triomphes qui n'avaient jeté aux vainqueurs que la détresse et l'oubli.
C'était, du reste , la meilleure manière de tirer parti de ce qu'ils nommaient entre eux V accident de Juillet; pour que cet éclat arrivât au résultat qu'on s'en était proposé, il fallait qu'il eût lieu avec fracas et avec retent.iBsement.
On verra avec quelle magnificence ce projet fut exécuté, afin d'accomplir cette condition importante.
Parmi eux, se faisait remarquer un jeune homme qui s'appelait Paul, sans qu'on lui connût un autre nom.
Gomme il ne parlait jamais de ce qu'il avait ou de ce qu'il n'avait pas, on ne connaissait ni sa famille ni ses ressources.
Ce personnage mystérieux était venu tout à coup, on ne sait de quel endroit, et s'était trouvé en quelque sorte au milieu du monde, comme s'il tombait du ciel.
Malgré l'obscurité dont il était enveloppé, Paul fut le bienvenu dans la société d'élite à laquelle il était adressé , par la main qui l'avait si subitement lancé dans ce tourbillon.
C'est que ce jeune homme avait été doué, on ignore par quelle magicienne, du don charmant de plaire, sans effort et presque sans le vouloir.
Paul, dans toute sa personne, était un composé gracieux et ravissant de tout ce qui attire et de tout ce qui séduit.
Si l'on essayait d'analyser cette aimable et délicieuse nature, on y renccmtrait une harmonie parfaite de tout ce qui la composait ; les diverses parties et le tout en étaient également agréables.
On apercevait en lui des traits empreints de noblesse, d'énergie et d'élévation, et aussi de suaves délicatesses.
Il était blond cendré, et cette nuance de chevelure se reflétait comme un mélange perpétuel de grâce et de beauté, de force et de douceur.
On se demandait sous quel climat était né cet être si bien pourvu de ce qui attire l'attention.
Aucun signe, aucun accent ne trahissait ce secret.
L'observation, l'examen et la curiosité, éperdus etdéroutés, se demandaient aussi comment Paul savait le monde sans paraître l'avoir appris.
Il avait été présenté à la société dans laquelle il devait vivre, par un des plus riches banquiers de la haute finance.
Celui-ci avait donné à cet acte un appareil qui en avait fait dans ses salons d'or un véritable événement.
Après cette solennité, qui avait attiré sur le nouveau venu tous les regards, Paul sut tout de suite se faire pardonner cet éclat par sa modestie, dont ceux mêmes que sa position pouvait irriter lui surent gré.
Dès cette soirée, Paul fut adopté par le grand monde, son mérite et l'exquise distinction de sa personne et de son existence lui assignaient une des premières places dans l'opinion générale.
Ce qu'il y avait d'équivoque dans sa situation, faisait de lui une façon d'énigme vivante, dont bien des tentatives cherchaient le mot sans le trouver.
Paul supportait impatiemment ces romans intimes qui voulaient le prendre, les uns, pour le héros de leur tendresse, les autres, pour la dupe de leurs fourberies et de leurs spéculations.
Pour échapper à ces inconvénients, il ne donnait au monde que les moments qu'il ne pouvait lui refuser ; il préférait à cette feinte splendeur la bruyante et joyeuse compagnie des cavaliers.
Là, il respirait à l'aise, loin d'une atmosphère toute chargée de parfums et de mensonge qui blessait à la fois son goût et sa franchise.
Son train était celui dG ces existences qui ont pour devise de tout aimer et de s'amuser de tout.
Il avait fait pour sa vie ce que la nature avait fait pour lui-même, il l'avait arrangée avec une heureuse intelligence.
Son appartement, ses gens, ses équipages, tout ce dont il se servait, faisait partie d'un ensemble régulier et ordonné avec le sentiment d'une symétrie parfaite.
Rien de tout ce qui l'entourait ne lui était indifférent ; il en faisait une portion de lui-même et la mettait d'accord avec toutes les autres.
C'était ainsi que, sans peine, il conduisait une maison considérable.
Dans le monde et avec ses amis, Paul n'était point magnifique ; mais il avait une libéralité naturelle, pleine de générosité et de désintéressement.
Gomme il ne demandait de services à personne, on s'abstint de s'occuper des moyens dont il disposait ; on ne connaissait de lui que des traits d'obligeance, des actions qui honoraient son cœur, et ces titres trouvaient grâce devant la calomnie et la médisance des foyers de théâtre et des salons.
Les traits de ce caractère excellent se développeront d'ailleurs avec l'ordre de ce récit.
Malgré l'égalité qui régnait dans les cavaliers, Paul en était réellement le chef.
On le reconnaissait généralement pour le type du cavalier pur sang.
La particule brillait par son absence, devant son nom : il
était si parfait gentilhomme, qu'un titre ne l'eût pas anobli davantage; il portait son blason avec lui, tout d'une pièce, comme un prince qui voyage incognito, et trahit sa haute naissance en marchant.
Aux Tendanses-de-Bourgogno.
Ce cabaret est fameux dans l'histoire du carnaval parisien.
Dans les jours' gras de 1832, cet élégant jeune homme, te brillant cavalier, que nous désignons par le simple nom iïe Paul, dormait d'un profond sommeil dans une salle des Vendanges-de-Dourgogne, lorsqu'il fut réveillé par un ami ^'occasion, qui venait aussi de prolonger sa nuit bien avant fans le jour.
Paul se leva, regarda l'heure à une petite montre d'or, et Ht ce seul mot :
— Partons !
La salle, jonchée de débris et d'assiettes, ne rendait pas Don témoignage de la nuit écoulée.
Les bougies expiraient à niveau des bobèches.
On apercevait çà et là des verres pleins de Champagne que n'avait pu vider la soif trop étanchée des buveurs, et un vaste bol de punch, tout souillé de scories, comme un volcan éteint.
Paul, en apercevant ce honteux tableau, ne put retenir un mouvement de confusion, et en sortant il se détourna brusquement pour échapper à cet aspect qui paraissait l'im portuner.
Ces deux cavaliers portaient sous leur manteau un déguisement.
L'un avait choisi un costume d'officier des gardes-françaises ; il avait attaché à son chapeau un nœud de ruban blanc, épanoui en cocarde.
Son habit était richement galonné d'argent, et la poudre de sa coiffure donnait à ses traits un air tout à. fait aristocratique.
Cet uniforme brillant et coquet, il en rehaussait l'élégance par la grâce de sa taille et de son maintien.
Paul était revêtu d'un costume écossais ; il avait adopté celui du chef du clan des Mac-Donord, aux couleurs blanche et verte, croisées et quadrillées.
Tout l'arrangement de sa mise était à la fois exact, pitto- Tr sque et magnifique.
Ses jambes étaient chaussées jusqu'aux genoux de sandales et bandelettes de velours cramoisi, soutachées d'or.
Une courte tunique de soie blanche et verte laissait apercevoir les genoux nus, ainsi que l'extrémité des cuisses, nues aussi, selon la rigueur du costume des highlanders.
Des fourrures précieuses en garnissaient le devant, comme une espèce de tablier, et là étaient suspendues ses armes, toutes rayonnantes de ciselures admirables et d'étincelanfcef incrustations.
Une corne de chamois toute garnie de reliefs d'or, de rubis et d'émeraudes, était la principale pièce de cette parure guerrière.
autour de son cou, à une chaîne d'or à gros anneaux,
était attaché un lourd médaillon de même métal, représentant les insignes du clan; la forme de ce joyau était ancienne et sauvage.
Sur sa tête était légèrement posée -une toque de velours vert, bordée d'une bande d'hermine, au-dessus de laquelle se dressait une plume nuancée et effilée, sortant d'une touffe de rubans blancs et maintenue par un bouton de gros diamants.
Le plaid était jeté sur ses épaules avec une grâce négligée.
L'opulence et l'harmonie de ce bel ajustement étaient uk peu compromises et froissées par les ébats d'une nuit agitée et tumultueuse.
Mais dans l'habit et dans celui qui le portait de si bon air, il y avait ime noblesse que rien n'avait altérée et qui avait traversé la fange sans être touchée.
Toutefois, ce n'est point en ce moment que nous voulons montrer Paul, et nous sommes tout aussi embarrassé qu'il Tétait lui-même, de l'avoir surpris dans une semblable situation.
La nuit qui séparait le mardi gras du mercredi des cendres venait de finir.
En cette année 1832, le carnaval de Paris avait subi une véritable révolution, et ce millésime historique est une grande date dans ses annales.
Ces souvenirs se rattachent si étroitement à l'ordre des événements aumiheu desquels agissent les faits et les choses de ce récit, que nous leur devons toute notre attention.
Sans remonter trop haut dans l'histoire du cai-naval de ]\iris, et sans faire parade d'une érudition facile, nous prendrons pour point de départ le commencement du siècle actuel. • .
Ces détails rétrospectifs portent avec eux un certain intérêt historique au moment où le carnaval menace de briser ses marottes, où la folie des jours gras se fait raisonnable dans. les rues, soit par luxe de bon sens, soit par hypocrisia de gravité.
En 1800, on revint aux habitudes du plaisir; on se livra à une dissipation furieuse d'extravagance, de prodigalité insensée, d'un luxe excessif, d'une impudente sertsualité sans goût et d'un faste plus rempli d'orgueil et d'affectation que de grâce et d'élégance.
Le carnaval, longtemps interrompu, reprit, à Paris surtout, une ardeur nouvelle, et se livra sans réserve aux entraînements de cette époque, qui continuait ce que l'on a appelé V orgie du Directoire.
Les années de terreur que l'on avait traversées furent bientôt oubhées par la frivolité des impressions récentes ; on ne se rappela les calamités des jours douloureux que pour les convier à la bacchanale qui courait les rues.
A de formidables traditions encore toutes palpitantes, on n'emprunta que de grotesques et plaisantes idées.
Madame Angot, l'héroïne du nouveau carnaval renaissant, et que le théâtre a présentée aux transports de la foule sous les formes les plus variées et les plus divertissantes, était le type des ridicules de la fortune scandaleuse des nouveaux enrichis par les audacieuses dilapidations des marchés, des. fournitures et de la vénalité administrative du Directoire.
Elle était accompagnée par M. le chevalier son fils, et par Jeannot, son valet, si célèbre par son immortel couteau auquel il mettait successivement un manche et une lame,, st qui était toujours le même.
Jeannot, si longtemps en possession d'amuser tout Paris.
Madame Angot, sa famille et ses gens, ont fait sur la
scène, de vaudeville en vaudeville, le tour du monde; on les a conduits jusque chez le khan des Tatares et sur le Pont-Euxin.
Ces masques, peu connus aujourd'hui, malgré leur vogue d'alors, étaient issus de la fin du dernier siècle et nés de la grande révolution.
Cadet Roussel et Jocrisse, ces deux figures si populaires, sont issues de la même race.
Les anciens masques reparurent ; ils se composaient surtout des personnages de la Comédie-Italienne
Il signor Polichinelle de Bergame, Pantalon, le seigneur vénitien, et le£ deux arlequins, le chat et le balourd, jumeaux de Bergame, Gilles, leur éternelle victime, dont on a fait Pierrot.
Ces amusements ne firent que s'accroître dans les années suivantes.
Sous l'empire, le carnaval de Paris eut, au temps des glorieuses prospérités de Napoléon, ses pompes, ses splendeurs et ses ébats.
Il était complètement passé dans les goûts de la population parisienne, et fort avant dans ses bonnes grâces.
Ces journées de liesse jouissaient, comme actuellement, de franchises héréditaires auxquelles rien ne peut les faire renoncer.
A aucune époque, notre carnaval ne s'est piqué d'une stricte observation des convenances, dont il a même presque toujours poussé trop loin le mépris.
Dans ses anciens transports, l'esprit et ia gaieté faisaient beaucoup pardonner.
Lo Catéchisme poissard, que Vengeulement vociférait dans les rues, n'était assurément ni civil ni honnête, et son lan» gage pouvait blesser plus d'une oreille pudique et modeste.
Au milieu de ces excès, il savait pourtant garder une certaine retenue dont on lui savait gré.
Rien, dans ces heures de liberté, ne contrariait son indépendance , mais il s'abstenait de grossièretés obscènes et des révoltantes abominations dans lesquelles il est tombé quelquefois depuis.
La popularité dont jouissait le carnaval était générale ; toutes les classes de la société s'y mêlaient et y prenaient part sans trop de façon.
Les promenades du bœuf gras, qui donnaient le signal do ces réjouissances, commençaient ici le jeudi gras; elles s'arrêtaient le vendredi et le samedi, pour reprendre le dimanche, le lundi et le mardi gras ,
Maintenant , elles n'ont plus lieu que le dimanche et le mardi gras, pendant deux jours au lieu de quatre.
Pour célébrer dignement les trois folles journées, les habitants de Paris rivalisaient de zèle, et dans l'après-midi du dimanche et du mardi, en dépit de tous les obstacles, ils s'abandonnaient sans frein à un élan général.
Les points principaux sur lesquels se réunissaient les masques et les promeneurs étaient les boulevards, la rue Saint- Denis, la rue Saint-Honoré et les quais, dans toute leur longeur.
L'affluence y était toujours considérable.
Les carrosses de masques s'y établissaient sur deux files, les cavalcades et les équipages somptueux occupaient le milieu de la -^haussée, la foule des curieux se pressait des deux côtés.
Le cortège du bœuf gras, prenait le pas sur tout le monde ; les voitures royales elles-mêmes lui cédaient cette pré ance.
Une fois, le triomphateur opime rencontra le roi Louis XVIII,
qui était venu en simple calèche rendre visite au. carnaval: ce prince était d'une vaste et épaisse corpulence.
La musique qui précédait le bœuf voulant rendre les honneurs dus à Sa Majesté, exécuta le seul air qu'elle sût: c'était celui du quatuor de Lucile :
Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille ?
La multitude applaudit cette fâcheuse allusion avec une irrévérence toute carnavalesque.
Louis XVIII était homme d'esprit ; il se mit à rire et s'unit franchement, du. moins en apparence, à l'hilarité publique, qu'il encourageait de la voix et du geste ; et, cette fois, ce fut cette saillie du souverain que la foule salua de ses acclamations.
Sur les quais et 'dans les rues, on était partout aux fenêtres et aux balcons pour voir passer le carnaval. ■
Le spectacle que présentait alors ce long défilé, tout diapré de couleurs diverses et de l'éclat des paillettes et des oripeaux d'or et d'argent dont il se parait était d'un aspect brillant et animé.
Les cris, les chants, le bruit des trompes et les sons des cors et des trompettes, retentissaient et ajoutaient au mouvement de cette courte vie des jours gras.
Entre les masques, les promeneurs et les personnes qui. les regardaient par les fenêtres, c'était un échange perpétuel de clameurs et de disputes burlesques.
Ce plaisir paraissait être le plus agréable aux mascarades et à la multitude.
Le carnaval parisien reflétait abrs, dans la physionomie vive et mobile de ses traits, les caractères les plus opposés et les plus multipliés.
Il y venait des députations de tous les peuples ; les quatre
parties du monde connu y avaient leurs représentants.
Les Espagnols du temps de Ferdinand et d'Isabelle, d'autres avec leurs chapeaux à plumes et le manteau.
Les Allemands avec l'uniforme de Frédéric le Grand, les Russes enveloppés de fourrures, les Hongrois, les Polonais, les Suisses, les Savoyards; des chevaliers avec leurs armes, des Turcs en petites vestes, en dolmans et coiffés de gros turbans ; des Indiens, des Chinois, des Arabes et des sauvages avec des peaux de tigre, la massue et la couronne de plumes droites, y étaient réunis dans un groupe grotesque d'inconcevables costumes vrais ou faux.
Le carnaval de Paris n'était pas seulement de tous les pays, il était de tous les temps.
Des marquis et des marquises, de jeunes seigneurs et de vieilles douairières, les bergers et les bergères du dix-huitième siècle, lui rendaient visite.
Tout l'Olympe descendait du ciel pour prendre part à ses jeux : l'Allégorie et la Fable couraient les rues et sautaient les ruisseaux.
Les devins, les nécromans, les fées, les génies et les enchanteurs de toutes les sorcelleries s'en allaient par la foule, se moquant des gens en leur disant leur bonne ou mauvaise aventure, dans une prose rimée au hasard.
Les enfants de Paris y étaient en grand nombre et trèsélégants.
Les forts de la halle et les dames du carré des Innocents y faisaient admirer leur riche et attrayant costume tout enrubanné.
Les belles poissardes y étalaient la richesse et la profusion de leurs dentelles et le luxe de leurs bijoux d'or massif.
L'honneur du carnaval parisien appartenait à la bourgeoisie de Paris,
En carrosse , des familles tout entières s'entassaient costumées et masquées, et, ce jour-là, les plus paisibles gens devenaient turbulents et tapageurs.
Les voitures de masques étaient généralement remplies dans toutes leurs parties : l'intérieur , l'impériale , le siège du coclier, le derrière et les portières étaient envahis; ces char 5 roulaient sous des pyramides de costumes, au bruit ies lazzis et des cris de joie d'une foule qui exprimait ses javissements par des huées ou des bravos.
Plusieurs théâtres, parmi lesquels nous citerons celui des frères Franconi, demeurés Igngtemps fidèles à cette coutume, oriianisaient des cortèges et dé grandes et fastueuses mascarades, formés par le personnel de la troupe, et qui se composaient de fanfares, d'un char et d'une troupe de cavaliers divisés en deux pelotons, l'un en avant et l'autre en arrière.
Le premier bal de l'Opéra renaissant eut lieu sous le consulat, le 25 février 1800.
Ce fut un véritable événement.
En ce temps-là, on dansait aux bals, qui se multiplièrent à l'infini ; on ne se livrait pas à cet horrible dévergondage des sauts et des contorsions du carnaval actuel, dont nous ont doté le progrès et la civilisatian contemporaine, au grand détriment de notre considération nationale, et au grand dommage de notre honnêteté.
On apportait alors du goût dans les fêtes.
A l'Élysée-Bourbon, un vaste théâtre fut construit sur la pelouse du jardin, en face du palais.
Le spectacle commença par une entrée de l'empereur et ^e l'impératrice de la Chine, suivis de leur cour, et devant lesquels leurs fidèles sujets dansèrent un ballet chinois, ruisselant de paillettes.
Ln Folie, qui, dans la mythologie du carnaval, présidait à
tous les divertissements, animait le carnaval, et les danses reprenaient.
C'étaient les masques que nous connaissons déjà et auxquels on avait ajouté des mezzetins, des crispins, des matamores et la mère Gigogne , si renommée pour sa merveilleuse fécondité.
Cela s'appelait : un carnaval de venïse.
Ces distractions se prolongèrent jusqu'à l'hiver de 1812.
Alors les désastres et les calamités remplacèrent la gloire, les triomphes et la prospérité de la France. Le carnaval prit le deuil.
Sous la restauration , le carnaval fut galvanisé par des efforts d*a Jministration ; la joie publique eut son tarif; on s'égayait à tant l'éclat de rire.
Les mœurs constitutionnelles semblaient avoir porté le dernier coup à des folies qui pouvaient compromettre les petites ambitions électorales de tout le monde.
Le bœuf gras passait toujours aux époques anniversaires, mais les druides officiels étaient tristes, et les déesses moroses; il n'y avait sur le char triomphal que des sages de la Grèce et des Minerves. Gupidon se montrait vieux et triste.
C'en était fait du carnaval , comme dit la Tragédie , lorsque 1830 ralluma sa torche, expirante devant le tombeau de Momus.
Ici commence une ère nouvelle, dans laquelle nous eU' trons, en suivant le cours de notre récit.
Les cavaliers furent les principaux instruments de cette révolution.
Nous allons les voir à l'œuvre.
Le jour suprême du carnaval étant venu, vers deux heures, par ua de nos pâles soleils d'hiver, l'affluence qui cou. vrait les boulevards vit se mettre en marche sept ou hui
calèches pleines de personnes déguisées et costumées avec une remarquable élégance.
Les femmes seules étaient masquées, les hommes étaient tous jeunes et de belle prestance; on remarquait que presque tous portaient des habits de l'ancien régime, pour avoir le droit de se parer de la cocarde blanche.
Tous les riches uniformes d'autrefois y figuraient; le siècle de Louis XIV y brillait auprès des traditions des époques galantes et chevaleresques.
Ces dispositions formaient un contraste piquant avec le costume des femmes, qui avaient toutes préféré aux vieux usages les fantaisies nouvelles.
En avant de cette carrossée, des sonneurs de trompe à cheval et portant la livrée des veneurs d'autrefois faisaient retentir les fanfares de chasse.
Les cavaliers qui étaient dans ces voitures se tenaient debout, .et, en apostrophant la foule ou en lui répondant, ils évitaient avec soin tout ce qui pouvait prêter à cette promenade un but politique.
Un incident qu'ils n'avaient pas prévu faillit compromettre cette modération.
Au balcon d'un cercle de la rue de Grammont, le duc de T,.., un des plus fidèles orateurs de la chambre des pairs, «t demeuré constant à ses affections royalistes, fut salué par des^ acclamations parties d'une des calèches.
L'affluence des promeneurs s'émut; un rassemblement menaçant se forma sous le balcon, et l'on put craindre un instant de v^ir se renouveler les émotions funestes du 13 février 1831.
Paul et Rodolphe, à la vue de ce péril si inattendu, et devant une lutte si contraire à leurs intentions, descendirent de voiture, allant droit aux meneurs de cette naissante
émeute, et leur firent comprendre l'imprudence de ces irritations.
Leur langage fut si ferme, si noble et si imposant, que les groupes se séparèrent tout de suite, et que les voitures, au grand plaisir de tous ceux qui admiraient les cavaliers, purent reprendre leur marche.
Depuis cet endroit jusqu'à la Bastille, dans toute la longue étendue des boulevards , qu'ils parcoururent d'un bout à l'autre, ce ne fut plus qu'un triomphe.
Les dames surtout se montraient empressées à saluer ces jeunes gens si galamment vêtus et d'un faste sirj0pu%.^r^T:^
Les cavaliers répondaient à ces félicitations pè^fès'^ésiôi- '' /;, v gnages d'une courtoisie charmante et prodigi|e ;"S^e|^|r^i|iBii ' '" de tendres saluts qu'on accueillait en souri^tfîfc^laefateiit »ux fenêtres et sur les balcons, des fleurs, cfe^riftègel. èl^i^ des bonbons avec force compliments des plus agréables et des mieux tournés.
Sur les bas-côtés la multitude battait des mains.
Ce fut un succès immense dont tout Paris fit son entretien.
Les cavaliers furent les lions de la journée, et leur distinction aristocratique ne fit qu'augmenter l'enthousiasme qu'ils inspiraient.
Le soir, ils parcoururent la ville aux flambeaux, à la clarté des torches et toujours aux sons des trompes qui les précédaient.
C'était vers minuit, au moment où la population se rendait en masse aux bals masqués.
Ce spectacle était nouveau pour elle, et en le voyant passer elle poussait d'universelles acclamations.
Les cavaliers furent les héros de la nuit comme ils avaient été les rois du jour.
Au moment où les astres de ces nuits radieuses indiquaient par l'affaiblissement de leurs clartés le moment de la retraite, les cavaliers reprirent leurs voitures, leurs torches ardentes et leurs trompes, qui, dans ces ténèbres rougies par des lueurs fumeuses, ressemblaient à ces cornets d'enfer qu'on entendait déjà à l'Académie royale de Musique, nécropole des ténors.
Ils se rendaient au pandœmonium de la descente de la Gourtille, pour faire fraterniser dans une dernière étreinte le carnaval du dedans avec celui du dehors, les masques de Paris avec ceux des barrières, le luxe des uns avec la misère des autres, et, dans les ruisseaux, faire rouler avec la lie et la fange quelques paillettes d'or.
Il est impossible de donner une idée exacte de cette colossale ignominie qui s'appelle la descente de la Gourtille, et que, dans une langue plus vulgaire, on nomme le Longchamps du carnaval.
D'abord, au milieu des ténèbres épaisses, presque visibles et tout empreintes de miasmes et d'émanations vineuses et fétides, les voitures qui montent et celles qui descendent se heurtent dans l'obscurité, avec des cris atroces et des imprécations furieuses.
La dispute et l'injure en viennent bientôt aux coups, qui ne tardent pas à se mettre de la partie.
Si l'on parvient à gravir la pente raide et boueuse du faubourg du Temple, à mesure que l'on avance, les obstacles, le danger et les embarras de toute nature se multiplient, et la confusion devient plus horrible.
On marche entre deux haies vives dont le flux et le reflux bordent la chaussée ; on monte cerné, flanqué, pressé et ii'oissé par l'insulte, par l'outrage et par une ivresse dont la déraison, le trouble et la perversité sont effroyables.
On a tout à redouter des inspirations méchantes et féroces que l'on coudoie dans ce trajet immonde.
Au sommet de cette voie néfaste est le cloaque de fange, comme ces lacs qu'on est si étonné de voir suspendus et creusés sur de hautes montagnes.
Là, se trouve une mascarade infecte et déhrante ; mais, heureusement, les premières lueurs du jour commencent à percer la nuit au moment où l'on atteint le pied des pentes les plus ardues.
Si, en cet endroit, on rencontrait le désordre que, malgré l'active vigilance de la police, on a trouvé plus bas, il faudrait désespérer du retour et se voir engagé sans issue dans ces régions du mal.
Située^à l'extrémité du faubourg du Temple, à laquelle on arrive par le boulevard en traversant le canal, la Courtille est composée d'une longue rue qui s'étend dans un espace de près de six kilomètres, depuis la barrière jusqu'au parc Saint-Fargeau, presque sur la crête des prés Saint-Gervais.
Jusqu'au quart de cette colline, elle est formée de deus rangs de hautes maisons, cabarets où les buveurs s'entassent à tous les étages, y compris la mansarde et l'entre-sol.
Le samedi, veille du dimanche gras, les cavaliers s'étaient réunis dans leur jeu de paume, rue Mazarine, peut-être en souvenir de l'infortuné duc de Berry, qui, de 18Î5 à 1820, a fréquenté cet établissement.
Les habitudes parlementaires avaieiAt mis à la mode tes délibérations, les votes, les scrutins; et toutes les fois que trois personnes se trouvaient réunieS; on nommait un président, un côté gauche, un côté droit; on demandait la parole, on discutait, on délibérait, on votait, on passait à l'ordre du jour, le président se couvrait en signe de détresse: en ne concluait pas.
Les grandes choses sont toujours parodiées par les petites, dans notre pays d'imitation.
Paul était le plus jeune des cavaliers, il avait à peine vingt-deux ans; mais son mystérieux passé lui donnait une intelligence précoce et le vieillissait à vue d'oeil; il avait moralement l'âge requis pour la députation.
Dès qu'il se leva pour demander la parole, tout le jeu de paume battit des mains, et un silence général succéda tout de suite à ce bruit si flatteur.
Il prit une chaise par le haut du dossier, la fit pirouetter lestement, et s'en servit comme d'une tribune d'occasion, pour prononcer son petit discours de début. .
— Messieurs ! dit-il, l'an dernier, à pareil jour, nous fûmes vaincus par une population en fureur à S9int-Germain-l'Auxerrois. On nous croit morts et inhumés ; il faut montrer à nos vainqueurs que nous vivons, et que la terre est à nous comme à eux. Nous avons la liberté des jours gras, à défaut d'autres ; il faut en user, et même en abuser avec discrétion. Demain dimanche, jour de folie autorisée, nous perdrons notre sagesse, à heure fixe, et nous ferons une démonstration éclatante, comme les morts n'en font pas. Nous danserons partout où nous entendrons grincer un violon ou crier un orchestre. Nous sommes de la race de ceux qui dansent et qui se battent avec un égal succès. Nos pères ont construit le même jour une citadelle et une salle de bal à /.'ondichéry; nos pères ont ouvert la tranchée de Lérida w > son du violon, et ils ont pris cette ville en dansant. A nous gentilshommes, à nous la danse, puisqu'on ne se bat plus ! A nous les folies du carnaval, puisque la charte de 1830 ne nous accorde que la hberté d'être fous ! Nos vainqueurs ont eu leurs trois jours maigres de Juillet, donnons-nous les trois jours gras du carnaval ! Jeunes morts, ressuscitez !
Ces- paroles furent accueillies par des acclamations enthousiastes ; on ne voulut pas délibérer, on voulut agir, et le programme donné par le jeune Paul fut exécuté.
On était aussi à l'époque des programmes; l'Hôtel-de- Ville les avait mis à la mode.
Ici, nous devons encore constater une de ces vérités de lendemain qui étaient paradoxes la veille.
Le carnaval parisien produit une foule d'incidents qui ont une influence prodigieuse sur l'avenir de l'homme et de la famille.
A cette époque de fièvre, la raison et le bon sens reçoivent de graves atteintes, et les caractères se transforment en hien ou en mal avec une incroyable facilité.
La sagesse ancienne avait inventé les saturnales, non dans ^ l'unique but de briser le frein de toutes les passions humaines, et de leur permettre d'arriver au paroxysme; mais pour voir, si la surexcitation du mal n'avait pas le pouvoir de donner aux hommes l'idée du bien dans la violente secousse d'un contraste.
Quelques bons effets furent produits par ' les mauvaises causes; ainsi, au milieu de la fiévreuse hberté de décembre, les maîtres eurent un jour l'idée de servir leurs esclaves à leur table, et de subir les rigueurs de l'esclavage à leur tour. .
Beaucoup de maîtres, dit-on, tirèrent profit de l'épreuve, et montrèrent beaucoup plus de mansuétude envers leurs serviteurs.
Ce fut un des grands bénéfices du carnaval romain.
Le carnaval- moderne a souvent donné aux avares la vertu de la générosité, aux hommes sédentaires le goût de la locomation^; aux gens mélancoliques, les voluptés du rire; aux céhbataires incurables,, l'idée du mariage.
Oô UN CARNAVAL DE PARIS.
Cette dernière transformation est la plus commune, et les registres des états civils en font foi.
Les hommes qui ont doublé le cap de la quarantaine avec l'intention bien arrêtée de mourir dans un tranquille et ennuyeux célibit, sont agités, à leur insu, par le fracas extérieur du carnaval, et à force de regarder la rue, et d'écouter les violons du voisin, ils rompent leur ban d'égoïstes; ils sentent refleurirleur jeunesse ; ils se laissent entraîner dans le tourbillon, acceptent des cartes de bal ou des invitations de souper, se mêlent au monde, s'étourdissent dans ses folies, tombent, avant le mercredi cinéraire, dans un piège innocent tendu au milieu d'un quadrille, ou sous le mystère d'un domino.
Un beau matin, à leur réveil, ces célibataires invincibles se trouvent mariés.
Le jeune homme qui voit devant lui une longue carrière de célibat et ajourne le mariage aux calendes grecques de l'Hymen, s'abandonne avec la frénésie de son âge à l'ivresse folle du carnaval ; il roule dans ce fleuve de masques et de dominos qui ne donne que du bruit aux oreilles et ne laisse rien au coeur ; il enroue son larynx dans cet argot étourdissant qui est la langue des muets ; il épuise ou brise les coupes à ces festins nocturnes qui ont un lendemain si triste, un soleil si noir, et passant ainsi, en quelques jours, à travers toutes les frivolités et^toutes les déceptions d'une longue vie, dont le carnaval est la courte image, il songe aux ennuis du céhbat, et, à travers la poussière philosophique du mercredi funèbre, il aperçoit l'oasis du mariage éclairée par une étoile d'un bal de famille, astre modeste qui luit encore quand les lustres publics du carnaval sont éteints sous des haillons.
Maintenant, reprenons notre récit ; ces réflexions sur le carnaval serviront peut-être, mais plus tard.
C'était la première fois que Rodolphe et Paul , les deux beaux cavaliers, se trouvaient au milieu de cette abjection; ils avaient suivi leurs compagnons sans trop savoir où ils allaient.
Ils se regardèrent avec effroi et se serrèrent la main avec un muet désespoir. -â»
Leur angoisse était d'autant plus extrême, que le flot des saturnales montait jusqu'à eux.
Il y a une heure où cette tourbe passe à un état d'emportement qui ne lui permet plus aucune réflexion; alors elle se livre à des violences sans égales et devient aussi hideuse qu'irritée.
Ce qui excite en elle ces fureurs et cette rage, c'est la curiosité de ceux qui viennent la regarder dans un abaissement dont elle a l'instinct et la conscience.
Elle se révolte contre un empressement qui semble la flétrir.
Lorsque cette tempête commence à gronder, ce sont d'abord des cris rauques et glapissants, poussés par des voix enrouées et des gosiers brûlés par les atdeurs de l'ivresse.
La folie arrive au comble; les bruits éclatent en rugissements, et hurlent avec des sons traînants et prolongés qui se répondent les uns aux autres comme le dialogue infernal d'une immense provocation.
C'est effectivement un appel à toutes les malfaisantes passions qui bouillonnent dans cette tempête humaine.
Alors, la foule qui occupe la rue se précipite sur les voitures, ouvre les portières, injurie ceux qui sont dans l'intérieur, essaye de les en faire sortir pour les traîner dans la rue, et se venge de sa propre impuissance en couvrant de boue ceux qu'on ne peut arracher de leur place.
Rodolphe, Paul et la troupe des cavaliers opposèrent à ces
atteintes une telle résistance et eurent une contenance si résolue, qu'on se contenta de leur jeter des insultes... mais de loin, et sans oser les approcher ou se commettre avec eux.
Paul, qui ressentait un dégoût profond pour ces indignes brutalités, donna le signal du retour, en cherchant quel était le moyen îe plus prompt et le plus sûr de sortir de cette bagarre.
11 fit faire une halte aux calèches qui étaient parvenues à un endroit où le bruit n'arrivait pas encore.
Là, il put examiner à son aise le terrain et choisir une issue favorable.
Une petite rue écartée, par laquelle on pourrait revenir en évitant la presse et les dangers de la cohue, lui paraissant propice à une course rapide, il allait l'indiquer aux postillons, lorsqu'un objet dont il ne put détacher son regard parut à ses yeux.
Il prit la main de Rodolphe, lui montra une délicieuse apparition, en disant d'un ton passionné:
— Quelle ravissante créature !
Rodolphe regarda du côté qui lui était indiqué, et vit une jeune fille très-belle.
Elle sortait d'une maison d'assez chétive apparence; elle était seule ; mais bientôt elle fut suivie par trois ou quatre hommes de mauvaise mine, et qui paraissaient avoir sur elle d'insolentes prétentions; elle se mit à courir, mais les forces lui manquèrent.
Ges faits s'accomplissaient en moins de temps que nous n'en avons mis à les écrire'.
Paul s'élança d'un bond hors de la voiture; il courut si \\te qu'il parvint à devancer ceux qui la poursuivaient, et arriva jusqu'à elle.
Il était temps, ses jambes fléchissaient et elle se sentait prête à tomber : Paul la soutint et la rassura par d'affectueuses paroles.
Les cavaliers accoururent et rejoignirent Paul,
Les hommes qui en voulaient à celle qu'une protection si subite défendait contre eux, s'arrêtèrent et semblèrent se consulter sur le parti qu'ils avaient à prendre.
L'attitude fîère et assurée de ces braves jeunes gens leur imposa tellement qu'ils exécutèrent leur retraite , mais ce ne fut pa§ sans lancer à ceux qui leur enlevaient cette proie -de cyniques insultes.
Un d'eux, qui dirigait les autres, cria à la jeune fille effrayée :
— Nous te retrouverons, bégueule !
Et ils se hâtèrent de fuir dans la direction du boulevard, pour éviter la rencontre de quelques agents de police qu'ils avaient aperçus de loin.
La jeune fille, un peu remise par le départ de ceux qu'elle redoutait et par les soins dont elle était entourée, fut conduite à une des calèches, dans laquelle on la vit sauter légère comme une gazelle.
Paul, avec cette délicatesse de tout homme bien élevé pour toutes les femmes, avait choisi, pour la protéger, la calèche où il y avait le moins de cavaliers et le plus de femmes, et, avant de la quitter, il lui avait jeté sur les épaules découvertes son manteau. Ensuite, il se plaça à son côté
Les cavaliers arrivèrent ainsi aux Vendanges -de- Bourgogne.
Pendant que l'on disposait tout pour le repas qui a toujours lieu à la suite de ces nuits, repas sans nom et sans heure, qui n'appartient ni à la nuit ni au jour, Paul mena la jeune fille dans une chambre bien chauffée, en la iTCom*
mandant à la sollicitude de la maîtresse de la maison, à laquelle il remit quelques pièces d'or, en priant qu'on la fît descendre au moment où il partirait.
Il rejoignit ensuite sa société, qui lui demanda en ricanant ce qu'il avait fait de sa conquête, et si l'on n'aurait pas l'honneur de la compagnie de cette admirable beauté, miraculeusement trouvée au coin de la borne.
Paul , loin de se fâcher de ces impertinences , répondit avec une dignité calme que cette jeune personne, fort émue de ce qui s'était passé, était souffrante et avait désiré rester seule.
— Pauvre innocent! s'écria une des plus railleuses de la troupe féminine.
On se mit à table, et au bruit des verres on eut bientôt oubhé ce qui venait d'avoir lieu.
Seulement la préoccupation profonde de Paul et le silence qu'il gardait , pouvaient ramener un sujet d'entretien qui lui était fâcheux et incommode.
Rodolphe lui fit un signe qu'il comprit, et il secoua sa rêverie et sa torpeur.
Il voulut s'étourdir, et à force de libations faire disparaître la pensée qui déjà remplissait son cœur; il but à outrance, et l'excitation causée par ces rasades multipliées augmenta encore la sensibilité nerveuse de ses émotions et le livra par l'ivresse à cet engourdissement dans lequel nous l'avons vu le matin , dans le grand salon des Vendanges-de-Bourgogne.
Le repas dura jusqu'au jour, et les convives purent entendre les clameurs du carnaval qui rentrait chancelant diuis la ville.
A leur sortie, ils trouvèrent une foule en démence, privée de toute raison et tombée dans le plus profond abrutisse*
ment, et ils contemplèrent ces joies impures, poussant leur dernier râle, roulées dans le ruisseau et rendant, dans une suprême et satanique convulsion, leur âme noyée dans le vin.
lïl
Fleurette*
La jeune fille s'appelait Fleurette.
Fleurette ne ressemblait qu'à elle-même ; elle était étrange en toutes choses et d'une originalité singulière.
Elle avait grandi toute seule dans une pauvre maison de la rue Mouffetard, comme les fleurs sauvages poussent sur les débris des murailles qui tombent en ruines.
Déposée, presque dès sa naissance, à l'hospice des Enfants- Trouvés, dont elle s'était sauvée toute petite, elle avait été ramassée la nuit sur le pavé, mourant de faim, par un vieux chiffonnier, qui la posa bien douillettement sur sa hotte et la porta chez lui en disant :
— Je n'ai pas perdu ma journée, puisque le bon Dieu m'a permis de sauver cette enfant !
Cet homme, qui avait bien de la peine à gagner de quoi vivre chaque jour, trouva moyen d'élever cette enfant et de lui procurer tout ce qui était nécessaire à un bien-être donc il n'avait jamais joui.
A mesure que la petite grandissait, son père adoptif en
raffolait; il la nomma Fleurette, parce qu'il la comparait à % la fleur qui, toute l'année et en toute saison, réjouissait son logis.
Rien n'était plus gai que Fleurette, elle riait toujours du rire si frais et si doux des enfants.
Ellene connaissait pas les larmes etn'en avait jamais versé.
Si elle avait quitté l'hospice, c'est qu'elle s'y ennuyait ainsi que l'oiseau s'ennuie dans sa cage ; elle cherchait l'air et la lumière : ce furent ses premiers besoins.
Un jour qu'on avait laissé la cage ouverte, elle s'envola^ sans réfléchir à sa faiblesse d'enfant et heureuse de courir en hberté.
Elle courut vers les champs qu'elle connaissait,*en regardant le ciel comme pour implorer la miséricorde de celui qui n'abandonne rien de ce qu'il a créé ; elle se rappelait que la bonne sœur, qui avait soin d'elle et des autres enfants abandonnés, lui répétait souvent cette prière, et leur recommandait de la faire si jamais ils se trouvaient seuls et sans protecteurs.
Et le long du chemin elle sautillait et chantait.
La nuit, c'était au printemps, elle se coucha sur l'herbe, et fut réveillée le lendemain par un beau rayon de soleil- qui se jouait sur ses longues paupières et caressait la frange délicate de ses grands cils bruns, qui relevaient avec tant de grâce.
Lorsqu'elle sentit la faim, elle songea à la soupe qu'on mangeait à l'hospice, et, pour l'oublier, elle se remit à chanter et à sauter ; puis, elle souffrit et elle eut peur.
Alors, elle voulut retourner à la ville, afin d'entrer dans une maison pour y demander du pain ; mais une fois arrivée, elle n'eut pas le courage de mendier, on lui avait tant de fois dit que c'était mal !
Dans son chagrin , elle ne versa point une larme ; elle s'arrangea pour dormir au coin d'une borne, et ce fut là qu'elle i^/t aperçue et recueillie par le bon chiffonnier, qui regardait à la lueur de sa lanterne le doux sourire épanoui sur les lèvres de la belle enfant.
Quand Fleurette eut sept ans , le chiffonnier, qui l'avait prise à cinq ans, pensa que le moment était venu pour elle de songer à s'instruire; il savait trop bien, par sa propre expérience, combien on avait dans la vie d'occasions de regretter une éducation première.
L'enfant fut donc envoyée à l'école des sœurs.
Elle était si gentille et faisait tant de progrès, sans se donner de peine, que tout le monde, sa maîtresse et ses camarades, la chérissait.
Deux ans après, elle était capable d'entrer à l'ouvroir, et s'appliqua tellement à cette tâche qui lui plaisait , qu'en très-peu de temps elle devint une des plus habiles ouvrières.
On disait d'elle :
— Fleurette travaille comme les fées, elle a été douée par le ciel.
Une grande dame, qui s'intéressait à cette œuvre de charit(^, pria les sœurs de lui laisser placer Fleurette, dont elle avait admiré l'adresse, chez une habile couturière, où elle se perfectionnerait dans son état.
A douze ans, elle entrait dans un atelier ; dès les premiers essais auxquels elle fut soumise, on la dispensa de l'apprentissage, et elle reçut chaque semaine un salaire, encore bien faible, mais qui devait s'accroître.
Comme elle fut joyeuse en touchant cet argent !
Ce n'était pas pour elle, c'était pour celui qu'elle appelait son père, à qui elle se hâte de le remettre sans en rien garder.
Le vieillard pleura de joie en recevant cette première marque de la r\3connaissance de sa chère Fleurette ; il la serra dans ses bras, en la remerciant de tout le bonheur qu'elle lui donnait.
Cet fat une ressource pour le pauvre ménage.
Le dimanche suivant, quand on se prépara pour aller à la promenade, le chiffonnier donna à Fleurette un joli petit fichu qu'il avait choisi selon son goût, sans qu'elle pût s'en douter.
La petite fille se para de ce présent avec une satisfaction qui fut le premier indice d'une coquetterie naissante.
Ces jours de bonheur s'écoulèrent rapidement.
Trois ans après son entrée dans l'atelier, et au moment où elle pouvait lui procurer, par un travail bien rétribué, une aisance qu'il n'avait point connue et qui ferait le contentement de la vieillesse de son père, elle eut la douleur de le voir s'éteindre entre ses bras; il mourut sans souffrance, avec une paisible sérénité, comme il avait vécu.
Avant d'expirer, il avait eu le temps d'indiquer à Fleurette une tablette élevée sur laquelle on mettait la vaisselle ; dans un vieux pot fêlé, elle trouva de l'argent: trois cents francs en belles pièces de cinq francs, que le chiffonnier avait pu économiser depuis que Fleurette était avec lui.
A l'aspect de ce petit trésor, elle n'éprouva aucune joie ; elle versa des larmes en pensant à la bonté de celui qu'elle avait perdu, et aux privations qu'il avait dû s'imposer pour amasser cette somme ; elle pleura aussi sur sa solitude.
Ce furent les premières larmes qu'elle répandit, elles furent assez abondantes pour soulager un peu sa neine.
Fleurett*^. se rendit tout de suite chez la maîtresse de l'atelier où elle travaillait, lui raconta la mort du bon vieillard dont ei?* ^'.n par/ait si souvent : en même temps elle de-
mandait à quoi devait être employé cet argent; n'ayant besoin de rien, son intention était de le donner, sans se faire connaître, à l'hospice des Enfants-Trouvés.
Pais, retournant au pauvre logis, sur ses propres économies, elle fît au chiffonnier un enterrement dont les commères du quartier disaient que, s'il eût vécu, il en aurait été bien fier.
Et sur le passage du convoi, que suivirent tous les chiffonniers de la rue Mouffetard et des rues voisines, tout le monde bénissait Fleurette.
La couturière à laquelle la jeune ouvrière avait confié sa petite fortune, l'avait employée autrement que Fleurette aurait désiré.
Quelques meubles fort simples furent achetés et ranges dans un logement composé de deux pièces, destiné à la jeune fille.
Les parents du chiffonnier voulurent que Fleurette gardât les trois cents francs qu'elle offrait de leur restituer, et lui permirent d'emporter deux ou trois objets auxquels s'attachait un pieux souvenir.
Une phase nouvelle commença dans la vie de la jeune fille.
D'abord, elle s'occupa d'arranger sa demeure, dont elle sut faire une agréable retraite.
Un lit, une commode, six chaises et un petit meuble de travail en noyer meublaient là chambre à coucher.
Sur la cheminée, deux vases de verre bleu, au col allongé, composaient tout le luxe de la pièce, principale.
Dans l'antichambre , il n'y avait qu'une petite table en noyer, avec 4eux chaises de bois blanc peint en rouge.
Le lit n'avait point encore de rideaux, mais on en avait mis aux fenêtres qui tamisaient le jour à travers une fine mousseline sous laquelle était un léger taffetas rose.
Cette retraite devint si chère à Fleurette, qu'elle employa la meilleure part de ce qu'elle dépensait pour sa toiilette à parer son appartement, dont l'exiguïté même lui plaisait.
Elle parvint à en faire une habitation délicieuse. .
D'abord, on vit sur la cheminée une pendule sans dorure et formée par un simple bloc d'acajou, incrusté de veines d'érable.
Deux vases de porcelaine blanche à filets bleus, non pas de ceux qui contiennent des fleurs artificielles et que l'on met sous verre, mais de ceux dans lesquels on renouvela tous les jours et en tout temps des fleurs fraîches du matin.
Le lit eut des rideaux , les plus blancs qu'on pût imaginer, et un couvre-pieds d'une ravissante coquetterie ; un divan bleu, bordé de blanc, vint se joindre à ce luxe.
Le papier, à ramages de feuillage et d'oiseaux, donnait à la chambre l'aspect d'une volière.
Aux murailles pendaient quelques cadres de palissandre entourant des gravures qui représentaient toute la vie de ^aint Vincent de Paul , le fondateur de l'asile ouvert aux «enfants trouvés.
Fleurette eût désiré pouvoir y placer aussi le portrait de son bienfaiteur, mais elle rfe l'avait pas; elle se consolait de / cette absence, en songeant que cette image vénérée était gravée dans son souvenir.
Dans la pièce qui précédait la chambre à coucher, on apporta un beau jour six chaises en bois de merisier, une table ronde en bois de noyer, un buffet en bois peint et une fontaine. .
Le soir, à la sortie de l'atelier, quand Fleurette rentrait dans son appartement, elle était plus heureuse qu'une reine, en pensant que tout cela lui appartenait et était le prix de \] son travail.
fOO UN CARNANAL DE PARIS.
Elle se trouvait bien riche, la pauvre enfant, qui ne possédait rien.
Fleurette était naïve, candide et pure dans toutes ses pensées, aussi bien que dans toute sa personne.
Elle ne savait rien des choses du monde ; elle suivait le bien par un instinct naturel ; elle avait un penchant originel pour tout "tîe qui était bon.
Ces inclinations droites et sincères furent le guide des premiers pas qu'elle fit dans la vie extérieure.
Elle aimait le plaisir et le prenait partout où il se trouvait, mais sans s'écarter jamais d'une aimable décence.
A ses yeux, le plaisir n'était qu'une distraction après le devoir.
Dans son enfance , elle souhaitait l'air et la lumière ; sa jeunesse rechercha les distractions vives, le monde ei le bruit; elle était folle de la danse.
Tous les soirs, en quittant l'atelier, elle se rendait dans les bals publics , où elle finit par se faire remarquer , non point par la liberté de ses manières, par la hardiesse de ses propos 01.1 par l'audace de ses poses , mais par un maintien tellement convenable, que, dans certains endroits, on lui avait donné le surnom de Chaste Suzanne.
Une fois, elle se mit en petit chaperon rouge, et on l'appela Rose d'Amour.
Dans sa réserve, il y avait tant de grâce, de pudeur et de charme, qu'en la voyant danser on était ravi et enchanté, sans que rien contrariât ce sentiment.
Les danseuses les plus renommées par Fexcentdcité de leurs gestes, de leurs pas et de leur attitude, enviaient ces succès à Fleurette, et tentèrent plus d'une fois de les lui enlever ; mais elles étaient gauches et empruntées dans cette contrainte, si loin de leurs habitudes et de leurs goûts.
Celle dont elles se montraient jalouses était naturellement pudique ; dans sa grâce si élégante et si agréable, elle n'était ni gênée ni^ maladroite , c'était une pureté sincère.
Aussi fut-il donné à Fleurette de traverser sans remords les lieux et les distractions où tant d'autres s'étaient perverties en peu de temps. ^'
Si les paroles qu'on lui adressait blessaient sa délicatesse et ses idées de convenance, elle avait toujours une façon ingénieuse et polio de faire comprendre qu'il fallait cesser un pareil langage.
Si l'on persistait à le continuer , elle n'hésitait pas à se séparer brusquement de ceux qui s'obstinaient à lui manquer d'égards en blessant l'honnêteté, et elle savait leur faire sentir que cela n'était ni d'un homme d'esprit, ni de quelqu'un de bonne compagnie.
Il était rare qu'on ne se rendît pas à des raisons présentées avec une si malicieuse inteUigence.
Fleurette, à peine entrée dans un bal, ne restait pas un seul instant oisive; on la préférait à toutes les autres, parce qu'elle s'amusait simplement , avec franchise et avec un bonheur qui était- communicatif. '
Elle n'accueillait que les politesses qui lui semblaient mériter cette préférence, et ceux à qui elle l'accordait s'en mon" traient heureux et flattés.
Point de morgue, point de hauteur, une joie franche, expunsive et toujours prête, une bienveillance indulgente, facile et prompte à obhger; elle était bonne et affable envers tous, mais elle savait se préserver des empressements, des séductions et des pièges qu'on lui tendait.
Se moquant de tout ce qu'on lui disait de trop tendre et de trop sérieux, elle aimait surtout une gaieté franche, comme la sienne, et dans ce que l'on traitait d'insouciance.
et qu'on regardait comme de la froideur, de l'insensibilité et de l'indifférence, il y avait cette adresse probe et prudente qui est la meilleure de toutes les habiletés, et qui déjoue si aisément les artifices les mieux combinés.
Fleurette he se piquait point de tant de finesse ; elle se livrait avec abandon à des jeux, à des récréations et à des délassementc» dont elle était sûre de n'avoir ni à rougir ni à s'affliger.
Ces qualités, dont elle n'avait pas même la connaissance, n'étaient point encore familiarisés avec les raffinements de la morale mondaine.
Fleurette, dans son humble perfection, sous le souffle d'une vertu angélique, ne savait rien des périls de la terre.
L'événement de la soirée devait ajouter à tous les avantages qu'elle possédait déjà, le don précieux d'un ami dévoué, généreux et intelligent.
Au repas des Vendanges-de-Bourgogne], Rodolphe, auquel un regard avait révélé ce que la nature de Fleurette avait d'exquis et de parfait, arrangea tout de manière à ce que la jeune fille ne vît pas son ami dans le désordre de ses idées et sous un jour défavorable pour lui.
Il pria la maîtresse de la maison de ne pas laisser descendre Fleurette au milieu d'un bruit qui pourrait l'incommoder, et il promit de venir la reprendre vers midi, après qu'elle se serait bien reposée.
Paul, en rentrant, s'était mis au lit, il n'y trouva que l'agitation au lieu du repos.
Les excès de la nuit avaient troublé tout son être et toutes ses facultés.
Des pensées vagues sur les derniers faits de la veille le préoccupaient, et dans cette obscurité et dans cette incertitude de ses émotions, il voyait toujours la jeune fille.
XrN CARNAVAL DE PARIS. 103
et entendait murmurer en lui-même le nom de Fleurette.
Toutefois, ce sentiment n'avait encore rien que d'indécis.
Ce n'était peut-être qu'une subite impression ou une fantaisie, peut-être même un caprice qui passerait comme tant d'autres. ■
Paul, perdu dans ce doute, s'efforçait vainement d'échapper à une véritable obsession.
Le souvenir de Fleurette entrait de plus en plus dans son cœur, et les progrès qu'il y avait déjà faits l'effrayaient, sans qu'il pût néanmoins se défendre d'un certain charme.
Il était un peu plus de midi.
Son esprit flottait ballotté par cette hésitation morale, dont le roulis fatigue et étourdit l'intelligence; il cherchait une distraction et il n'en trouvait pas.
Tout lui paraissait insipide, et il avait pris la résolution héroïque d'aller au bois pour éloigner cet ennui et se soustraire au nom et à l'image qu'il ne pouvait éviter.
Son valet de chambre entra et lui annonça que le vicomte Rodolphe demandait avec instance à le voir.
— Très-volontiers, répondit Paul. N'est-il pas toujours le bienvenu ?
Et il se félicitait de la présence de son ami, qui l'arrache rait sans doute à sa fatale rêverie.
Quelle ne fut pas sa surprise en voyant Rodolphe entrer avec une jeune fille.
C'était Fleurette.
Elle avait conservé son costume de bergère ; le repos avait ramené sur ses traits la sérénité et l'harmonie.
Ce visage était céleste.
En le regardant, Paul crut qu'il allait devenir fou.
— Mademoiselle, lui dit Rodolphe en lui présentant Fleurette, a désiré te voir, et je l'ai amenée.
Paul put à peine répondre, tant il se sentait ému ; il présenta un siège à Fleurette, un peu confuse et embarrassée d'un cérémonial auquel elle n'était pas habituée.
Rodolphe se retira discrètement.
Cette retraite , à laquelle il ne s'attendait pa^, poussa à l'extrême la détresse de Paul.
Fleurette, un peu remise d'un inévitable saisissement, le regarda et sourit.
Dans ce sourire, Paul retrouva la confiance, tant il était bon et encourageant.
Après quelques moments de silence, l'entretien commença avec une effusion mutuelle, ainsi que cela arrive entre deux cœurs qui vont l'un devant l'autre, sans se douter du chemin qu'ils font.
Fleurette, à qui Paul demanda comment elle s'était trouvée dans la position où il l'avait rencontrée, répondit avec naïveté :
— J'avais entendu si souvent parler de la descente de la Courtille, que je mourais d'envie de la voir ; au sortir do chez Musard, je suis venue du faubourg Saint-Iionoré, toute seule, à pied, jusqu'à Belleville.
— Et sans manteau, s'écria Paul, par le froid qu'il faisait!
— J'ai marché vite, répéta Fleurette en riant. Arrivée au faubourg du Temple, j'aîeu peur; cette foule qui se remuait autour de moi m'a effrayée, et je sentais mes jambes fléchir ; j'allais retourner sur mes pas, lorsque je vis les premières lueurs du jour; j'ai repris courage à mesure que l'obscurité s'en allait.
En montant la côte de la Gourtille, où j'ai bien souvent dansé, les cris que l'on poussait et les propos que l'on m'adressait m'engageaient à chercher un asile chez un marchand; mais il y avait tant de monde que je n'osais pas
entrer. J'étais montée jusqu'au sommet delà ruo; l'endroit d'où je sortais, lorsque vous m'avez aperçue, m'ayant paru tj't'^nquille, j'y entrai.
Les hommes qui m'ont poursuivie y étaient déjà; ils me tinrent de tels discours que je pris le parti de ne rien dire. Alors ils m'insultèrent en me menaçant; je ne leur répondis pas. Un d'entre eux, que les autres semblaient respecter, m'offrit un verre de punch; je le refusai : les injures et les grossièretés recommencèrent de plus belle, et, pour les faire cesser, je consentis à accepter l'invitation, en demandant pardon à Dieu de mon imprudence. J'avais froid, et cette boisson chaude me ranimait. Bientôt je sentis une pesanteur tomber sur mes yeux ; ma tète souffrait, et tout me parut tourner dans un brouillard.
dépendant, malgré la confusion de mes idées, je devinai plutôt que je ne vis les gestes et les signes que se faisaient ces hommes, et qui m'alarmaient. Réunissant mes forces, je parvins à m'enfuir ; ils coururent après moi, et vous m'avez^ sauvée de l'insulte ou d'un danger.
En achevant ce récit. Fleurette dirigea sur Paul un long regard dont l'expression était celle d'une ineffable reconnaissance.
Le cœur de Paul tressaillit sous les yeux de la jeune fille.
Jaipais Fleurette n'avait été plus jolie que dans cet întant; le désir de plaire, qu'elle ne cherchait pas à cacher, animait ses traits et lui donnait cette limpidité qui est pour la beauté une beauté de plus.
Alors elle lui raconta sa vie.
Paul fut étonné de rencontrer tant de pureté dans une existence si proche du désordre ; il admira la situation de cette jeune fille qui, seule, avait couru sur une pente si ghssante sans faire un faux pas.
106i UN CARNAVAL DE PARIS.
Fleurette iui paraissait être restée, au milieu des hommes, telle qu'elle était sortie des mains de Dieu.
C'était pour Paul une créature merveilleuse, et il sentait que le culte qu'il lui vouait dès ce moment irait jusqu'à une exaltation qu'il faudrait contenir.
Le costume de bergère allait à ravir à Fleurette ; elle y était adorable et mignonne comme la petite fleut blanche des prairies.
Elle portait un casaquin de soie bleu de ciel, collé sur sa taille souple, mince et déliée, et qui serrait ses membres délicats ; un liseré rose en faisait le tour.
Sa jupe était blanche, garnie dans le bas d'un simple ruban rose ; elle avait un tablier de taffetas bleu dont les bordures étaient losangées de petites faveurs roses.
Ses bas blancs et ses petites mules bleues d'azur laissaient à découvert une jambe et un pied d'un rare modèle, et qui répondaient aux mérites d'un bras dont les manches courtes et enrubannées, ne couvraient que le haut.
Son cou, attaché comme celui d'un cygne, supportait une tête charmante, et une figure rieuse et épanouie.
Ses cheveux, d'un blond cendré, tombaient à profusion et en grosses boucles de dessous un petit chapeau de paille posé de côté, doublé de rose et orné d'un bouquet de bluets et de coqueliquots, avec un large ruban bleu, qui, après avoir fait le tour de la tête, tombait sur les épaules les mieux modelées,
Paul, qui ne pouvait détacher d'elle ses yeux, comparait Fleurette à ces bergères dont le pinceau de Boucher eut le séduisant s^ecret.
Elle lui semblait descendre d'un de ces trumeaux dont les boudoirs et les salons aimaient les gracieuses fantaisies.
Séduit par tant de qualités, Paul résolut de s'attacher fermement à Fleurette et de faire disparaître ce qu'il y avait d'inculte dans cette plante, qui était comme c-eiles de l'éternel printemps de l'âge d'or, écloses sous le souffle' des anges.
Paul et Rodolphe*
Paul ramena Fleurette chez la couturière dans l'atelier de laquelle la jeune fille travaillait.
Pendant le trajet, il laissa entendre à Fleurette que la Providence semblait les avoir préparés l'un à l'autre par un lien mystérieux, et qu'elle devait ne pas contrarier son dessein et l'aider dans tout ce qu'il ferait pour l'accomplir.
Fleurette regarda Paul avec défiance.
— Ah ! Monsieur, après avoir été si bon pour moi, ce serait bien mal de vous moquer d'une pauvre fille... Faites arrêter la voiture, je veux descendre.
Paul eut bien de la peine à calmer ses craintes et à persuader à Fleurette que ce qu'il avait dit était sérieux.
Alors elle jeta sur lui des yeux resplendissants de félicité et d'espoir.
— Eh quoi! lui dit-elle, un jeune homme comme vous êtes aurait choisi une fille comme moi, sans nom, sans famille, ékvée par la charité, et qui serait mortp de faim et de froid si Dieu n'en avait pas pris soin?
A ces paroles, Paul frémit et sentit en lui le douloureux écho d'un gémissement intérieur.
— Oh ! que je serais heureuse et contente près de vous î s'écria Fleurette. Comme vous avez écouté avec attention ce que je vous ai dit ce matin ! Gomme votre regard me soutenait et m'encourageait!... Lorsque je vous ai parlé du chiffonnier auquel je dois tant de reconnaissance, vous avez refoulé votre attendrissement et vos larmes, mais pas assez tôt pour que je ne les aie pas aperçus.
Mon ami, permettez-moi de vous donner ce nom, mon esprit et mon cœur sont simples. Si j'ai bien fait, je n*y ai pas de mérite, j'ai obéi à une irrésistible impulsion; si j'ai mal fait, c'est sans l'avoir vu et sans l'avoir su. Ne me flattez pas, mais ne m'en voulez pas.
Arrivés à l'atelier, Paul voulut conduire lui-même Fleurette à la maîtresse; pendant que la jeune ouvrière se remettait à l'ouvrage, il eut avec cette femme un long entretien.
Fleurette fut appelée , et celle qui lui servait de mère lui dit :
— Mon enfant, Dieu vous a envoyé un ami, un protecteur; écoutez ses conseils comme vous eussiez écouté ceux d'un frère bien-aimé.
Ces mots ne rendaient pas exactement la pensée de Paul, mais il se réserva de les interpréter selon la signification qu'ils avaient dans son cœur.
Il retourna chez lui plus paisible et avec plus de foi dans un avenir heureux. -
Rodolphe l'attendait dans son appartement.
Paul et Rodolphe demeuraient dans la même maison ; ils habitaient le premier étage, assez vaste pour former deuL logements spacieux et commodes, qui étaient séparés l'un de Tautre et communiquaient ensemble.
Ces jeunes gens s'étaient rencontrés dans le monde ; ils s'étaient trouvés liés intimement presque sans s'être connus , une prompte et vive sympathie les avait attirés l'un vers l'autre.
Cette affection si prompte qui les unissait avait un carac > tère singulier.
Paul et Rodolphe s'aimaient, non point à cause de l'accord de leur nature, mais à cause de sa différence; tant il est vrai que l'amitié se plaît plus souvent aux contrastes qu'à l'harmonie.
Rodolphe était de race noble, portait le titre de vicomte, possédait une fortune considérable, dont il était maître depuis un peu plufe d'un an qu'il avait atteint l'âge de sa majorité.
Paul ne connais-sait point son origine; loin d'avoir un titre, il n'avait pas même de nom; il ne connaissait pas même la main invisible qui fournissait à ses dépenses.
Les parents de Rodolphe étaient morts.
Ceux de Pauhn'existaient pas.
Rodolphe avait le type méridional dans sa plus ardente expression : maigre, sec, anguleux, sa taille était médiocre , mais bien prise et flexible.
Sa physionomie vive et spirituelle se prêtait aux expressions les plus diverses.
Son teint brun , ses yeux petits et perçants, ses cheveux noirs, ses traits fortement accusés, le nez saillant, de larges sourcils noirs dont les extrémités se croisaient, et une moustache fine et lisse qu'il relevait en croc, révélaient un enfant de ces contrées béarnaises qui touchent aux Pyrénées et aux frontières d'Espagne sans cesser d'être' frangaiees.
Il état vicomte de Montauban , et une de ses Éantes , la comtesse de Montauban, recevait dans son hôtel du faubourg
Saint-Germain tout ce que comptait de plus élevé la noblesse ancienne, qui, en dépit de deux chartes, ne veut pas être confondue avec la noblesse de nouvelle formation.
Le salon de madame la comtesse de Montauban passait pour un de ceux qui avaient vu les dernières réunions d'une société qui n'existe plusl
Paul et Rodolphe, arrivés presque ensemble à Paris, y avaient contemplé les instants suprêmes d'un monde qui allait s'évanouir.
Le jeune vicomte en avait fait le quartier général des cavaliers; il les réunissait dans un des pavillons du jardin pour en former le noyau.
Paul fut donc affilié à cette jeune milice , bien plus par son attachement à Rodolphe que par ses opinions politiques.
Son isolement civil le rendait étranger à toutes les opinions, et il assistait, sans y prendre part, aux luttes des révolutions.
Rodolphe ayant interrogé son ami sur la jeune fille qu'il lui avait ramenée le matin, Paul lui raconta tout ce qui s'était passé entre elle et lui.
Le gentilhomme, malgré l'étourderie habituelle qui était le trait principal de son caractère, avait des moments de sagesse et de réflexion.
Il avoua à Paul qu'il ne le voyait pas, sans quelque inquiétude, engagé dans cette haison qui ne reposait sur rien de certain.
— Gomment, Rodolphe, répondit Paul, d'après ce que je viens de te dire, tu n'as pas senti que ce n'est ni mon choix, ni ma volonté qui me portent vers Fleurette ? Nous avons un point de départ commun, et nous devions nécessairement nous rencontrer.
— Je ne comprends pas ce point de départ.
— Fleurette est un enfant trouvé...
— Un enfant trouvé, reprit Rodolphe avec dédain... et sans père ni mère !
— Cher vicomte, oui, sans père et mère connus.
— Eh bien ?
— Et moi, que suis-je donc ? un être qui ne sait pas d'où il vient et qui ignore où il va.
Rodolphe demeura pensif.
•— Quelle étrange confidence me fais-tu ? dit Rodolphe.
— Il fallait bien te la faire tôt ou tard ; et je te la fais aujourd'hui, à cause de Fleurette. Tu ne saurais comprendre tout l'intérêt que m'inspire une jeune fille qui souffre, depuis son âge de raison, les mêmes douleurs exceptionnelles que j'ai souffertes, moi. Heureux Rodolphe! tu as reçu, toi, les caresses d'une mère ; tu as connu les joies intimes de la famille, les ineffables douceurs du foyer domestique ; moi, je n'ai joui de ce bonheur que dans mes rêves, et que d'amères tristesses ces rêves ont données à mon réveil ! Eh bien! cette jeune fille, que j'ai trouvée comme une piçrre précieuse dans la fange du carnaval, a connu mes tristesses, mes rêves, mes douleurs, et cette pensée, commune à nous deux, me semble un trait d'union providentiel.
Il y avait longtemps que le mystère qui enveloppait la vie de Paul importunait Rodolphe.
Que de fois, en entendant les suppositions malveillantes que l'on faisait sur cette situation, il avait été réduit à abandonner la cause de son ami, parce qu'il n'avait pas de quoi le défendre ! Sa discrétion lui avait interdit toute question sur ce sujet; il attendait que Paul consentît à lui confier ce secret.
Cette curiosité, qui tenait à son affection même, datait du jour où il avait connu Paul.
Rodolphe n'avait pas encore témoigné le désir qu'il avait de connaître tout ce qui concernait Paul.
Celui-ci Ignorait ce que Rodolphe attendait de lui; d'ailleurs, l'occasion de cette confidence ne s'était pas présentée ; depuis l'origine de leur liaison, c'était la première fois que tous deux se trouvaient sur ce terrain, dans un entretien intime,
— Je n'ai aucun souvenir de ma première enfance, dit Paul ; je ne me rappelle rien, avant mon séjour à Nantes.
Je suis resté dans cette ville jusqu'à Tâge de douze ans; j'y étais chez un ancien Bénédictin, le père dom Berlier, qui fut mon premier instituteur.
Cet homme avait passé presque toute sa vie dans des études graves et étendues ; il s'était consacré sans réserve aux plus doctes recherches, et tant que l'ordre des Bénédictins exista, il prit une part active aux grands travaux que ces religieux ont accomplis dans l'intérêt de l'histoire et des lettres.
Je ne saurais dire avec quel charme cet esprit si savant se mettait à la portée de la faible intelligence d'un enfant, afin de lui faire comprendre les notions les plus élevées et les plus graves.
Il ne m'apprit pas seulement le grec et le latin, il me fit vivre dans l'antiquité, au siècle de Périclès et d'Auguste, et dans la familiarité de tous les hommes illustres dont je lisais avec lui les faits glorieux.
Sur ce pivot classique il me faisait, par un art singulier, visiter toute la sphère intellectuelle.
La grammaire générale , les écrivains français justement célèbres, la géographie et l'histoire tournaient sur cet axe et s'arrêtaient devant l'examen du maître et de l'élève.
Le père Berlier me disait souvent :
114 tJN CARNAVAL DE PARIS.
« Cher enfant, je ne veux pas t'apprendra beaucoup, mais je te mets à même de tout savoir. »
A douze ans, j'entrai au collège de Nantes pour achever mes classes.
J'avais peur de n'être qu'un ignorant au milieu de la haute éducation dont on me parlait sans cesse.
Je fus donc bien étonné de lutter ave avantage, dans les compositions, contre de grands gaillards âgés de quinze à seize ans; de la troisième, où l'on m'avait admis comme un phénomène, je passai dans la même année à la seconde^ ce qui était sans exemple.
Grâce à la robuste et saine instruction élémentaire que je devais au père Berlier, trois années me suffirent pour terminer mes études.
Ces trois années furent une suite de triomphes ; à chaque distribution des prix j'avais toutes les couronnes.
Pardonnez-moi, mon cher Rodolphe, la complaisance avec laquelle je parle de ces succès.
Villars disait qu'il n'avait eu dans sa vie que deux grandes joies : son premier prix et sa première victoire.
Ces exploits de l'enfance font, dit-on, battre encore le cœur des vieillards.
Tout chargé de mes lauriers, et après avoir embrassé bien tendrement le père Berlier, je montai dans une chaise de poste qui m'attendait à la porte du collège.
Je fus conduit à Rennes pour y suivre les cours de droit.
Je n'avais pas encore dix-huit ans, lorsque je parvins à prendre glorieusement mes licences.
Je ne dirai rien de la vie des étudiants de province, ce n'est qu'une pâle et faible copie de celle des étudiants de Paris.
De RenneG, je fus transporté dans un délicieux séjour.
Ici finit la première période des années de l'enfance et de l'adolescence, et commence pour moi la jeunesse.
C'était une maison de campagne construite en harmonie parfaite avec le paysage au milieu duquel elle était placée et qu'elle dominait.
Sur un coteau, à Test de Paris, qu'on apercevait au loin, était posé un édifice pittoresque, appelé le Chalet.
Le dedans et le dehors de cette habitation justifiaient ce nom ; tout y était d'une simplicité helvétique : la Marne coulait au pied de la colline, et rien n'était plus verdoyantque ce vallon, riant. comme une belle vallée des montagnes.
Je trouvai là un ancien matelot que l'on nommait Marin ; il avait près de soixante ans, et sa vie s'était passée, depuis son enfance, sur Ja mer, dans des périls incroyables et presque perpétuels.
Il y avait près de deux ans que sa vieillesse jouissait d'un repos si bien gagné.
Marin ne parlait que de ses aventures, et j'avoue que je ne prenais pas grand goût à ces récits ensanglantés, horribles et surhumaine.
Je ne sais pas de vaillance qui puisse faire excuser des actes atroces. Marin avait servi à bord d'un corsaire dont je ne lui ai jamais demandé le nom.
J'ai lieu de penser que c'est à cette première impression que je dois un éloignement, que je n'ai jamais pu vaincre, pour les loups de mer, malgré les reproches de Marin contre ces préventions qu'il trouvait injustes.
Il y avait aussi au Chalet une grosse servante, une des belles fihes que j'ai vues, nommée Franschen ; on l'avait fait venir des bords du lac de Zurich, pour prendre *jO^'n de deux vaches de son pays et faire des fromages à la crème; elle excellait dans cette fonction.
Mann avait pour mission spéciale de m'exercer à la gymnastique; son enseignement avait des formes un peu brusques, mais si originales que je me plaisais beaucoup à ses leçons.
Ce n'était point en parlant qu'il m'instruisait, c'était en agissant.
Il me conduisait à la chasse pour me dresser, disait-il. Il m'acheta un fourniment complet, m'apprit à viser juste et à tirer sûrement; nous nous servions ensemble de la carabine, du fusil et du pistolet, dont il me fit connaître le maniement, l'entretien et le mécanisme.
Il me faisait faire des armes deux fois par jour ; en même temps que je me formais à l'épée , je m'habituais au sabre.et au poignard, dont Marin se servait avec une prodigieuse adresse; il m'accoutuma aussi à me servir de la hache d'abordage.
En me montrant l'escrime, il mêlait toujours à la raison démonstrative quelques idées de duel; il ne se contentait pas de faire de moi un excellent théoricien , il voulait me rendre crâne et querelleur.
Je pris du maître d'armes ce qu'il avait de bon, et je dédaignais les travers du bretteur.
Vexercice que l'on enseigne aux conscrits faisait aussi partie de l'instruction qne je recevais.
La chambre de Marin était convertie en magasin d'armes; il y en avait de toutes les espèces.
Trois fois la semaine il m'accompagnait au manège, et après que les écuyers avaient fini avec moi, il me reprenait en sous-œuvre, me faisait manéger à outrance et me façonnait ainsi à la plus intrépide voltige.
La petite rivière de Marne, dont les canotiers ont fait une mer Méditerranée, n'était pour Marin qu'un baquet.
Pour jmMnitier aux secrets de la natation, il osa braver la recommandation expresse qui lui avait été faite, de ne point quitter le Chalet, et de m'y garder ; nous allâmes faire à Dieppe une école buissonnière de quelques semaines, pour nager dans l'Océan.
Le hasard, ou plutôt cette protection cachée qui a sans cesse veillé sur moi, plaça près de moi une institutrice.
— Encore une femme ?
— Oui, une femme ! celle-là avait été sans doute jeune et jolie ; mais en elle tout avait vieilli, excepté l'esprit, exempt de rides dans un corps que les soufïrances morales avaient brisé, même avant les années.
Avec cette vénérable amie j'avais presque chaque jour de longs entretiens; elle me disait ses regrets, ses douces et tendres spuvenances, ses illusions et ses déceptions; elle m'ouvrait son âme meurtrie par tant de douleurs iniques, et, dans cette existence bouleversée, j'ai lu un à un les chapitres les plus saisissants des passions du monde et du cœur humain.
Je ne sais à quoi me servira dans l'avenir cette expérience précoce, amassée dans un passé si jeune encore; mais j'ai recueilli ces enseignements si variés avec confiance et avec espoir.
Déjà ils me servent de flambeau pour éclairer ma marche à mesure que j'avance dans la vie.
Le temps passé au Chalet, les deux années pendant lesquelles j'ai tant exercé mon corps et préparé mon esprit, furent pleines de jours prospères, de contentement et de sérénité.
Je ne vins à Paris que vers la fin de l'hiver de 1829.
Tous ces voyages d'une phase à l'autre de cette éducation qui m'a conduit par la main sur le seuil du monde social,
ont été opérés par l'intervention occulte d'un être qui m'est inconnu, que je ne vois qu'à de longs intervalles, et qui paraît être la portion vivante du secret qui pèse sui moi.
J'ai le pressentiment de le revoir bientôt.
Rodolphe avait écouté Paul avec une attention soutenue et de manière à lui prouver l'intérêt qu'il prenait à tout ce qui concernait son ami.
Les deux jeunes gens restèrent quelque temps silencieux; cette confidence était un nouveau gage d'à Section mutuelle : Paul s'était acquitté d'un devoir, et Rodolphe se trouvait heureux d'une confiance qui honorait à la fois celui qui la témoignait et celui auquel elle se manifestait.
Paul s'adressant à son ami lui dit avec effusion :
— Maintenant tu connais ma vie comme je connais la tienne. Excepté quelques joies des premières années, je n'ai eu qu'un bonheur apparent, et le bien-être matériel dont j'ai toujours joui n'était pas même une vérité.
Ton existence a été fixée avant l'âge où cela arrive ordi* nairement, et tu peux compter à l'avance avec ton avenir, le choisir en quelque sorte, t'y préparer et employer pour le rendre conforme à tes vœux ta furtune, ton nom et tes facultés; tu as été mis de bonne heure en pleine possession de ton existence, et rien ne te gêne dans ta force et dans ton indépendance.
Le vicomte, dont les yeux brillaient d'une généreuse ardeur, prit la main de Paul et la serrn avec efl'usion.
— Paul, lui dit-il, si tout ce que tes vœux appellent te manque, si par des causes que nous ignorons tu as été jeté dans la vie sans point d'appui, ne te décourage pas ; une protection au-dessus de celle des hommes a mis près de toi un ami dévoué, et quelle que soit la destinée réservée à cha-
tTN CARNAVAL DE PARIS. 119
cun de nous, notre pensée restera unie dans une fidélité commune.
— Rodolphe, je n'attendais pas moins de toi ; je te remercie de ton amitié en acceptant.
Toi seul m'as donné une sécurité qui me manquait ; tandis que je semblaîs posséder une liberté sans limites, je sentais peser sur tous mes instincts et sur ma volonté un joug attaché par un nœud invincible, que je ne pouvais ni rompre, ni trancher, ni dénouer. , '
Toute affection m'était interdite, toute liaison, toute préférence m'étaient défendues; mon cœur était fermé comme mon passé, mon présent et mon avenir. A quel homme, à quelle femme, à quel être pouvais-je offrir ce trésor d'affection qui est en moi, qui me semblait devoir y rester enfoui éternellement, faute d'un dépositaire ? Un égoïste se serait trouvé à son aise, dans la position que le hasard de la naissance me donne ; mais tous les égoïstes ont des parents, une famille et des amis, quand ils sont riches. Les hommes déshérités de tout avant leur naissance, comme moi, sont précisément ceux qui ont soif de tendresse et d'affection. Ils n'ont jamais fait aucune dépense de cœur; ils ont une sensibilité vierge qui s'épanchera sans réserve à la première occasion.
Tout ce que l'enfant et l'adolescent ont exprimé en élans affectueux, en caresses douces, au sein d'une famille; toutes les kirmes de joie et de suave tristesse qu'ils ont répandues entre les bras d'une mère, tout cela m'appartient encore; rien n'a été distrait, le trésor est intact : je n'en serai pas économe, j'en serai prodigue, car je sens que cette richesse de l'âme ne s'épuisera jamais.
Les deux jeunes hommes se séparèrent plus amicalement que la veilie.
i20 UN CARNAVAL DE PARIS.
— Paul, dit Rodolphe, vous excuserez quelques préjugés de race, vieilles idées qui s'éteignent chaque jour. Vous êtes toujours digne d'être mon ami, malgré la fatalité de votre naissance. Paul, vous avez la noblesse du cœur; votre blason vous vient du ciel.
Fleurette ne concevait rien à ce qu'elle éprouvait; mais la présence de Paul lui était devenue aussi nécessaire que l'air qu'elle respirait.
La maîtresse de l'atelier et tout'es ses compagnes remarquaient la langueur sous laquelle s'éteignait de jour en jour sa laborieuse activité d'autrefois.
Le soir, elle se montrait impatiente de voir arriver l'heure du départ.
Elle était si sûre de trouver chez elle celui que, dans sa pensée, elle avait surnommé son ange gardien !
Fleurette avait dans sa petite personne, d'élégance si mignonne et si délicate, quelque chose de heurté qui donnait parfois à sa candeur un air rude ; il y avait dans sa tige, si flexible et si souple, un germe sauvage qu'on ne pouvait extirper.
Cependant Paul ne désespérait pas d'accomplir cette tâche plus difficile que celle des horticulteurs, qui de l'églantine ont fait une rose.
Fleurette, si on eût entrepris de lui enlever d'un seul coup les franchises dont elle était en possession, serait subitement passée de l'obéissance à la révolte, et de la docilité à la rébellion.
Paul, en habile tacticien, procéda avec mesure.
II ne supprima point les libres excursions du soir et le Yjagabondage dansant auquel se livrait Fleurette avec tant d'insouciance; mnis il sut lui inspirer d'autres goûts et faire naître en elle d'autres désirs et d'autres inclinations.
Il la quittait souvent le soir, et quand elle lui demandait où il allait :
— Je vais au spectacle, lui répondait-il froidement, et il sortait.
Fleurette n'osait se plaindre, mais elle souffrait de ces absences, et pli'.s d'une fois, au plus fort des plaisirs de l'hiver, la jeune fille ne sortait point, et passait à pleurer les heures que jadis elle employait si joyeusement à danser.
— Au spectacle, ponsait-elle ; on ne va pas au spectacle tous les soirs... et pourtant j'allais bien au bal chaque nuit... je n'y ai jamais été au spectacle, ça coûte trop cher, et la danse ne coûte rien... Il faut que je le prie de me mener au spectacle; il m'y mènera, il est si complaisant poui* moi !
Et elle se coucha toute consolée.
Le lendemain, Paul trouva Fleurette fort parée et qui paraissait l'attendre.
Sur l'article de la toilette, la jeune fiUe n'avait opposé aucune résistance aux efforts de son ami, pour la faire renoncer à la modestie de l'ouvrière ; elle avait gaiement accepté les ajustements qu'on lui offrait.
' - Est-ce que vous allez au bal ce soir, chère Fleurette ? demanda Paul.
— Non, mon ami, lui répondit-elle d'un petit air rusé; je voulais vous prier de me conduire au spectacle. Je n'y suis jamais allée et je suis sûre de m'y plaire ; j'aime tout ce que vous aimez !
Paul regarda la ppndule :
— Il n'est pas encore neuf heures, dit-il, nous verrons encore au moins deux pièces ; le théâtre des Variétés est le plus proche; il n'y a que le boulevard à travfrser.
Donnez-moi le bras ; il fait une soirée magnifique, nous irons à pied. Si vous m. 'eussiez prévenu ce matin, j'aurais
fait atteler et nous aurions été à l'Opéra ; mais aux Variétés, vous vous amuserez.
Fleurette ne se sentait pas de joie.
Paul prit une baignoire dbnt il ne baissa point la grille, se contentant de se tenir en arrière et dans un des coins afin de ne pas être aperçu , tant il craignait de compromettre , cette jeune fille qui lui témoignait une confiance si entière.
On jouait une de ces pièces où Odry était d'un comique si vrai et si divertissant, les Saltimbanques, cette farce dont il a su faire une comédie.
Paul s'amusait des ravissements de Fleurette, de son rire et de ses petits cris, bien plus que d'un spectacle qu'il avait vu cent fois.
A chaque scène, Fleurette criait :
— C'est bien ça ! Oh ! comme c'est ça ! je les reconnais ; je les ai vus ! Que c'est amusant, le spectacle! Si vous le voulez, mon ami, nous y viendrons tous les soirs.
— Je le veux bien, dit Paul; demain nous irons à un autre théâtre et nous les visiterohs tous les uns après les autres.
— Quel bonheur !
Cette exclamation, poussée un peu haut, fut accompagnée d'un battement de mains qui fit retourner l'orchestre et le parterre.
Paul tint parole.
Le lendemain, on partit de meilleure heure, et Fleurette arriva assez tôt au théâtre pour voir tous les préparatifs de la représentation *ee puis la rampe, qu'elle vit sortir du plancher tout allumée, jusqu'au lever du rideau.
?aul avait choisi ce jour-là le Gymnase dramat/que.
Tout étonnait Fleurette: l'entrée des musiciens, les allées et les venues des garçons de théâtre, l'arrivée des specta-
teurs, et les explications de Paul qui illuslr aient toutes les figures célèbres présentes à cette représentation.
Elle aperçut eettp fois un petit coin de cette société que son guide ne pouvait lui montrer ailleurs qu*à la scène.
Cette observation, si pleine d'attraits pour la curiosité de Fleurette, parcourut toutes les sphères de la scène, depuis le plus humble genre jusqu'aux magnificences et aux splendeurs de l'Opéra.
Paul savourait avec délices ces premières impressions de l'esprit et du cœur de Fleurette , neuve encore à ces émotions ; celle-ci se sentait pénétrée d'une tendre reconnaissance pour ces égards et pour ces complaisances dont elle était l'objet.
Et ces deux cœurs se donnaient une satisfaction réci- ;proque par leur contentement.
Il fut convenu entre Paul et Fleurette que l'on irait au moins deux fois par semaine au Théâtre-Français.
Elle ne rêvait que spectacle et ne songeait plus au bal.
La lumière se faisait graduellement dans sa jeune intelligence : elle comprit ces convenances dont elle n'avait pas l'idée.
On choisit quelques heures pour des leçons indispensables.
Paul avait divisé ce travail entre le matin et le soir; il rîie voulait pas que Fleurette, en cessant d'être ouvrière, se privât des ressources d'un travail certain.
Des lectures choisies achevèrent cette œuvre de clarté intellectuelle.
Paul, comme le sculpteur amoureux de sa création, était aux pieds de l'élève qu'il venait d'animer.
Un an s'était à peine écoulé , que Fleurette parlait avec goût et avec correction ; elle chantait la romance avec une voix pure, une juste et harmonieuse expression ; elle savait
tenir un crayon : elle n'avait effleuré, il est vrai, que la superficie de l'art, mais cette instruction l'avait initiée promptement à ces agréables loisirs, en lui épargnant les peines et les difficultés de l'étude : son esprit mobile et léger n'était pas encore capable d'une longue application.
Paul, avec ce tact qui lui était propre, avait doté cette jeune fille, en l'élevant, au lieu de l'abaisser par des prodigalités qui ressemblent toujours, quoi qu'on fasse, au prix d'un marché.
Fleurette était à même de comprendre son ami, et pour ces deux cœurs, qui battaient sous la même impulsion, commença une ère d'attachement qui confondait dans un parfait accord leurs pensées et leurs sensations.
Les facultés de la jeune fille furent fomentées par le feu de la tendresse de Paul, comme les plantes délicates et précieuses qui se développent en serre chaude, à l'abri d'une atmosphère trop chargée de parfums.
tt'assaut de l'Opéra»
Horace Vernet, le brillant artiste, eut un jour une idée originale.
Occupé à peindre, dans son atelier, un tableau qui absorbait toute son application, il ne put continuer ce travail assidu, au milieu du tapage qu3 faisaient autour de lui ses élèves, ses amis , ses admirateurs , les curieux , les indifférents et les fâcheux qui remplissaient cet endroit.
Il laissa inachevée la toile de ses prédilections, en posa une autre sur son chevalet, et avec cette facilité singulière dont il a l'heureux privilège, il se mit à esquisser la scène turbulente qu'il avait sous les yeux.
Cette œuvre est sans contredit une des plus remarquables productions de sa verve si féconde, si pittoresque et si spirituelle.
Voici ce qu'elle représente :
Le peintre est à son chevalet, près duquel s'est établie une conversation à haute voix.
Les albums feuilletés, quelque croquis crayonnés au ha-
sard, des jeunes sculpteurs modelant la terre glaise et armés de leur ébauchoir, forment la partie studieuse de cette multitude turbulente.
Ailleurs, il y a des joueurs d'échecs et de dames, éperdus dans ce brouhaha ; un amateur bat du tambour , un autre dillettante sonne du cor ; la trompette raisonne aussi.
Un assaut d'armes, une leçon de boxe, une autre de bâton, se joignent à ces distractions et en augmentent le bruit.
Les oisifs causent à tue-tête, et peu s'en faut que l'on n'ait dressé dans l'atelier un tir au pistolet.
Ajoutez à cela la fumée des pipes et des cigares, les armes, les uniformes, la friperie et le bric-à-brac qui donnent à cet endroit l'aspect d'un magasin où sont entassés les accessoires d'un théâtre , et vous aurez à peine une idée vague, faible et imparfaite de ce chaos, d'où ont si souvent jailli de brillantes clartés.
Le lieu de réunion, appelé Capharnaûm par les cavaliers, avait plusieurs points de ressemblance avec ce que nous venons de décrire.
C'était dans une vaste salle, au rez-de-chaussée d'une maison de la rue Neuve-Saint-Augustin.
Ce lieu élevé , spacieux et éclairé par de hautes fenêtres n'avait presque point de meubles.
Les murailles en étaient blanchies à la chaux.
Les cavaliers avaient fait de cette pièce isolée du reste de l'édifice, et qui donnait sur la cour, une espèce de refuge où ils pouvaient, sans crainte des regards importuns, se livrer à leurs ébats intimes.
Le Capharnaûm tenait plus du hangar que de toute autre chose.
Pour ceux qui le hantaient, c'était à la fois une arène, une académie, un gymnase, un cercle ou un club.
Ils s'y rendaient à toute heure, sans ordre et sans convocation; de là ils arrangeaient leur vie de la journée et celle de la nuit; les femmes y étaient admises etse mêlaient à leurs jeux ; elles n'étaient exclues que des réunions solennelles.
Dans le Capharnaûm des cavaliers, les choses se passaient à peu près comme dans l'atelier d'Horace : seulement on y donnait des leçons de ce combat personnel, d'homme à homme, avec les seules armes dont la nature a pourvu l'espèce humaine.
On s'y exerçait aussi à une harmonie bizarre.
C'était celle de faire claquer en cadence un fouet de poste • l'étude du pistolet tenait aussi une place importante dans les loisirs des cavaliers; on y allait tous les jours, vers les deux heures, percer des cartons, casser des poupées, manger des biscuits et boire du Champagne à discrétion.
Un.jour, l'affluence des cavaliers fut nombreuse au Capharnaûm.
Il ne s'agissait de rien moins que de prendre d'assaut le bal de l'Opéra.
C'était au commencement de l'année 1833, un an après le grand cortège de 1832.
Les nuits masquées de l'Académie royale de musique affectaient une morgue et un pédantisme tout de Hoir habillés qui leur donnaient assez bien l'air à'unraout de trépassés.
!ette lugubre tristesse éloignait la joie et la foule, qui se répandaient ailleurs.
ft La fortunp de- ces bals et leur renommée souffraient beau- '' coup de cette solitude et de cet abandon.
Pour attirer le public, le fermier de cette entreprise imagina les expédients les plus divers.
Des prodiges de décors et d'éclairage firent de cette salle un palais resplendissant.
On y exhiba le corps du ballet dansant au foyer et dans la salle au milieu des promeneurs.
D'Espagne vinrent des danseurs et des danseuses miraculeux, et ce spectacle tout nouveau mit à la mode la vivacité lascive des allures andalouses, et fonda l'ère des danseurs castillans.
On y joua des mystères.
Ces nouveautés n'obtinrent qu'un médiocre succès ; elles occasionnaient des dépenses considérables.
Le public s'éloignait de plus en plus de la solennelle Académie royale de musique.
Le fermier des bals sentait qu'il fallait à tout prix amener le public à l'Opéra.
11 savait que les cavaliers désiraient aussi que le carnaval et le bal masqué, trop à l'étroit dans les autres salles, prissent possession de ce beau et spacieux logis.
Il y eut des conférences, et l'on s'entendit bientôt.
Le fermier trouvait une fortune dans ces recettes colossales.
Les cavaliers trouvaient pour leurs plaisirs une demeure digne des anciennes splendeurs.
Le fermier parla des résistances que lui opposait la pudique autorité, chargée de la surveillance morale de l'Opéra et des scrupules de la direction.
La pruderie des uns, l'égoïsme des autres, s'opposaient donc à cette innovation, qui aurait, pour le public parisien, tout le charme de TOpéra.
Il existait contre le bal de l'Opéra des préventions qui ne pouvaient être ébranlées et renversées que par une secousse violente.
Il n^y avait donc pas à hésiter ; sans délai, il fallait frappef an graud coup.
trw CARNAVAL DE PARIS. 129
La nuit du mardi gras fut choisie et désignée pour cet exploit.
Toutes les résolutions timides furent écartées. Quelques-uns proposaient de s'introduire dans la place au moyen de dominos noirs qui cacheraient les costumes carnavalesques.
Cet artifice fut repoussé avec indignation. Tel était le but de la réunion des cavaliers rassemblés au Capharnaûm ; dans cette mémorable séance, on décréta le siège de l'Opéra.
Dès minuit, au abords du théâtre, dans les rues et dans les galeries, grondait une multitude grosse de tumulte.
Des murmures sourds et menaçants se faisaient entendre ; puis les clameurs retentirent, et demandèrent avec de terribles vociférations l'ouverture des portes de l'Opéra.
Un homme, portant une écharpe, déclara qu'il n'y aurait point de bal cette nuit.
Ces mots furent accueillis par une tempête furieuse et déchaînée; la police s'aperçut alors qu'elle était impuissante à repousser ces flots dont les vagues montaient et s'étendaient déjà jusqu'au boulevard.
L'émeute était proche.
Les portes de l'Opéra s'ouvrirent, et la foule victorieuse envahit toute la salle, depuis le sol jusqu'au cintre.
En même temps, l'orchestre, qui avait le mot, fit retentir ses quadrilles, et dans toutes les parties de l'édifice la foule compacte et serrée bondissait comme un seul danseur.
Cette nuit de conquête, on dansa partout, dans la salle, dans les corridors, au foyer, sous le vestibule, dans les escaliers, à /a buvette , au vestiaire, dans les salons d'attente, aux amphithéâtres, dans les loges, dont aucune n'échappa à à cette inondation vivante.
Les plus coquettes, celles qui se vantent de leur élégance et de leurs délices, celles dont on cite le faste, les boudoirs, les salons, toutes les délicatesses du grand monde, subirent ce rude contact et ce choc qui les bouleversait.
Le flot ne se retira qu'au jour.
Depuis ce temps, la salle de l'Opéra fut la principale résî« dence du bal masqué, et personne n'oserait la disputer au carnaval, tant il est solidement établi.
Alors, on vit s'installer cette extravagance monstrueuse, ce délire brutal et cette démence furieuse qui ont chassé le goût, l'urbanité et la politesse, l'esprit, l'honnêteté et là décence de ces régions autrefois ei polies, et où la galanterie elle-même, dans ses écarts, se montrait si charmante et si désireuse de plaire qu'on lui pardonnait ses erreurs.
La dynastie Ghicard y amena sa cour immonde, ses souillures, ses indignités et son stupide dévergondage, si hérissé d'opprobres et de dégoûts, et le bal de l'Opéra acquit une triste célébrité.
Il inspira une juste répugnance à tout ce qu'il y a de personnes convenables. ,
Il froissa toutes les sympathies, et s'attaqua à tout ce que l'intelligence et la civihsation, les mœurs,. les goûts et les habitudes d'une société éclairée avaient fondé et maintenu avec tant de distinction.
Si bien que le bal de l'Opéra déteignit sur tous les autres, et que dans les lieux dansants on rencontra ces abominations tombant d'en haut sur les plaisirs de la population parisienne tomme une avalanche de limon.
On aurait tort de reprocher aux masses cette détestable déviation; c'est la belle jeunesse du temps qui est seule coupable de ces nouvelles mœurs du carnaval.
Au bal de l'assaut, Paul avait été vivement intrigué par
une femme enveloppée dans un domino de satin couleur manteau la V allier e.
Rien dans ce masque ne trahissait des intentions de Jeunesse, de coquetterie ou de séduction ; mais tout annonçait le goût et la haute vie du masque mystérieux.
Cette rencontre se présentait avec le charme piquant des aventures d'autn^fois.
Le domino conduisit Paul dans une loge de la première galerie, qu'il fit ouvrir comme étant la sienne.
C'était un reliro, décoré comme un boudoir, et dans lequel leur entretien s'établit commodément.
— Une mission, dit la figure mystérieuse, que je n'ai acceptée que de mon dévouement, me rapproche de toi et m'intéresse à tout ce qui t'arrive.
Paul, tu m'es cher, comme me l'était le fils que j'ai perdu et qui aurait ton âge; je n'ose dire tes mérites et ta beauté.
Le profond abattement où tu es tombé depuis quelque temps m'a affligée; je n'ai pu voir sans chagrin ton cœur et ton corps brisés l'un et l'autre par une vie dissipée et par l'éloignement de tes amis, presque tous séparés de toi. Rodolphe, ton intime, est en Afrique.
Rassure-toi, tout a été préparé et disposé dans des vues favorables à ta destinée, par cette providence cachée qui veille sur toi.
La démarche que je fais est volontaire et spontanée... Tu es impatient d*en savoir le motif; je vais te le faire connaître...
Fleurette!...
— Vous la connaissez?... Lui serait-il arrivé quelque chose?... Répondez-moi, Madame... Aurait-on employé la violence pour nous séparer ?
— Non, je te le jure sur ce que j'ai de plus sacré, sur la
mémoire de mon fils; il n'a été fait aucun mal, aucune violence à la jeune fille... Crois-en la tendresse que j'ai pour toi... Si tu veux revoir Fleurette heureuse dans un avenir prochain, il faut renoncer à la voir dans le présent.
— Jamais !
— Insensé ! Et si des événements plus forts que ta volonté t'y contraignent?... Es-tu maître de toi-même? as-tu oubhé que la main qui te soutient peut se retirer ?
— Je n'appartiens à personne ; étranger à tout ce qui a été fait pour ou contre moi, je suis libre de tout engagement.
— Je ne t'ai point parlé d'obhgations.. je t'ai parlé de la nécessité. Ce qui s'est passé ce soir même, à l'égard de Fleurette, n'est déjà plus à ta portée. Elle est loin de toi.
— On exige donc que je renonce à mon amour?
— On veut, au contraire, que tu le conserves dans ton cœur, comme un dépôt sacré confié à ton honneur.
— Alors, pourquoi l'enlever à ma tendresse? '— Pour assurer votre bonheur à tous deux.
— Qui donc a le droit de se mêler de notre bonheur ?
— Ceux qui vous aiment.
— Cessons cet entretien , dit Paul après quelques instants de silence, il me fatigue et m'irrite.
— Je n'ai pas tout dit, et je dois achever.
— Soit ! mais ma patience est à bout.
— Paul, ce langage n'est pas celui d'un gentilhomme ! c'est une femme qui vous parle !
— Et qui vous a dit que je fusse gentilhomme ? Ici, le masque parut agité par une légère émotion.
Le domino, un peu remis de son trouble, continua; mais sa voix n'était plus aussi assurée qu'en commençant... Cependant, quittant le ton bas et familier, il cesga de
parler à demi voix ; sa parole devint haute, grave et sonore.
— Celui auquel vous devez tout, dit-elle, et dont plus tard vous connaîtrez la tendre sollicitude,- est le plus ancien et le meilleur de mes amis. Croyez bien, Monsieur, qu'il a fallu un tel motif pour me faire accepter le rôle au moins singulier que je joue ici.
Paul s'inclina.
— Je voulais être utile à vous et à Fleurette, que j'ai maintenant plus d'une raison de chérir, comme vous le saurez... Je vous le répète, vous êtes l'objet d'une affection et d'un culte qui va jusqu'à l'adoration.
~ Au nom de qui parlez-vous, Madame?
— Au nom de celui qui a tant fait pour vous.
— Pourquoi ce mystère, si ce qu'il fait est bien ?
— L'heure de se montrer n'est pas venue.
— Pour un honnête homme, il n'est jamais ni trop tôt ni trop tard pour bien faire. ,
— Vous ne savez pas de qui vous parlez. Craignez de blasphémer.
— Et vous-même, Madame, qui êtes-vous? Pourquoi-vous cacher, si ce que vous dites n'est pas un mensonge comme ce carton qui recouvre votre visage?
— Monsieur, vous parlez aune femme !.. Encore une fois, au nom de tous ceux qui vous aiment et de ceux que vous aimez, ne précipitez rien, si vous ne voulez tout perdre ! Attendez les ordres...
— Les ordres!., je n'en reçois de personne *. Un père seul aurait le droit de m'en donner... Otez votre masque, et je vous donne ma parole de gentilhomme, puisque vous me reconnaissez pour tel, de vous obéir en toutes choses.
— Vous me connaissez, Monsieur : il existe même entre-
nous un rapport secret et cher à vous autant qu'à moi ; il n'est pas temps que mes traits vous aident à découvrir ce que vous devez encore ignorer.
■— Ainsi, autour de moi, tout est obscurité et embûche ?
— Adieu, Paul, dit le domino en se levant et lui tendant une main qu'il serra.
— Adieu ! Espoir ! persévérance et succès.
Après avoir prononcé ces mots, malgré l'âge qu'accusaient quelques mèches de cheveux grisonnants qui s'échappaient de dessous son capuchon, le masque ouvrit la porte de la loge et disparut comme un sylphe d'Opéra.
Paul connaissait cette voix, mais il ne pouvait se rappeler le lieu où il l'avait entendue.
Il quitta le bal, courbé sous le poids de pensées confuses et s'agitant dans son esprit comme ces feux errants qui sortent, le soir, des profondeurs du marécage et égarent le voyageur.
Le matin, Paul attendit le jour pour sortir , son impatience était fiévreuse; il se leva, s'habilla seul, et, dans une exaltation extrême, il allait sortir, lorsqu'il s'aperçut qu'il n'était pas l'heure d'éveiller les personnes qu'il voulait interroger.
Ces espèces de contrariétés ont habituellement peu d'importance; mais lorsque l'irritation e?t profonde et générale, elle cause un étrange malaise, contre lequel on s'indigne tout autant que contre des obstacles sérieux.
Telle était la situation de Paul ; cette longue et pénible attente avait porté à leur comble ses inquiétudes et ses an-, goisses.
Enfin, le jour lui permit de sortir; il faisait froid; sa poitrine brûlante aspirait l'air glacé qui le frappait au visage; son pas était convulsif et paraissait étonner les passants.
Il arriva ainsi à l'atelier que l'on ouvrait, dit son nom, et
demanda à parler à la maîtresse de la maison, mais d'un ton si rude que la servante hésita à aller avertir Mademoiselle, tant ce jeune homme lui faisait peur.
Mademoiselle Adélaïde, la couturière, au nom de Paul, se leva, et parut un peu confuse de se montrer en négligé.
Sans lui laisser le temps de se reconnaître, Paul s'écria d'un ton violent :
— Qu'avez-vous fait de Fleurette ?
A cette question, la demoiselle répondit en tremblant :
— Le soir, Fleurette a quitté l'atelier comme à l'ordinaire^ et le lendemain, de très-bonne heure, un domestique en livrée a apporté une lettre sans signature et sans cachet.
Dans cette lettre, on me disait de ne pas m 'inquiéter de Fleurette, fort satisfaite, ajoutait-on, de sa nouvelle position.
— Oh ! les infâmes, s'écria Paul avec rage, ils la calomnient !
Il sortit furieux, livré à un transport violent, et descendit l'escalier avec précipitation.
Mademoiselle Adélaïde dit à sa bonne :
— Ce pauvre jeune homme en deviendra fou ! Paul courut tout d'un trait jusque chez Fleurette,
Là il interrogea le portier, toujours avec la même impétuosité, sur ce qu'était devenue la jeune personne qui deaieurait dans cette maison.
— Cette petite demoiselle du premier, réprit le concierge, si jolie et si pimpante ? Ma foi, elle est partie fort joyeuse...
Et d'une voix effrayante, il cria:
— Madame Hul^ert, viens parler à Monsieur !
Celle qu'on venait d'appeler était dans l'escalier, au troisième étage ; elle fut si vite en bas, qu'on pût croire qu'elle avait roulé au lieu de descendre.
C'était une énorme femme.
Le portier, tenant son bonnet d'une main et sa femme de l'autre, s'avança vers Paul en lui disant :
— Monsieur, j'ai l'honneur de vous présenter madame Hubert, mon épouse, qui va avoir celui de vous expliquer cela.
Madame Hubert se rengorgea avant de commencer son récit.
— Ma bonne dame, dépêchons-nous, lui dit Paul, racontezmoi bien vite ce que vous savez.
La portière, déconcertée par cette apostrophe, perdit toute contenance et balbutia :
— Une belle voiture est venue ici le mardi matin, hier, et s'est arrêtée à notre porte.
Le laquais qui était derrière descendit et me demanda si c'était dans cette maison que demeurait mademoiselle Fleurette.
Je lui ai répondu ;
« Oui, Monsieur, » et je lui ai montré oii était l'appartement.
Une heure tout entière s'était passée, lorsque je la vis descendre; le domestique allait en avant pour lui ouvrir la portière et baisser le marchepied.
Mademoiselle était en grande toilette, à preuve qu'elle avait son beau cachemire. Elle est montée en voiture, leste comme un oiseau, riant et paraissant fort contente.
— Certifié conforme, dit M. Hubert en saluant Paul. Chacune de ces révélations moqueuses était pour lui un
coup de poignard.
Il demanda à entrer dans l'appartement, espérant y trouver une lettre.
Il monta.
La petite bonne vint lui ouvrir en riant. II s'informa auprès d'elle de ce que sa maîtresse a-vait dit en s'en allant, et si elle avait laissé une lettre pour lui.
— Madame, répondit Agathe toujours en riant, ne m'a rien dit ; mais elle a écrit une lettre avant de partir.
En entrant dans cet asile où il avait passé de si douces heures avec l'enfant qu'il y élevait, il se sentit ému.
On y retrouvait la recherche d'ordre et de propreté de celle qui l'habitait.
Le lit était fait, chaque objet et chaque meuble étaient à leur place.
Sur une console, entre deux vases de fleurs, était posé un pe*.it billet finement plié et sur lequel on lisait :
« Pour Paul. »
On juge de la promptitude avec laquelle ce billet fut pris, décacheté et lu.
Il disait :
a Mon ami,
« Si vous saviez ce qui m 'arrive, vous vous réjouiriez avec moi. Je suis si heureuse: je n'ai que deux gros chagrins : celui de ne pas vous voir et de ne pouvoir vous dire ce qui me rend si contente; je ne me console qu'en pensant que nous serons bientôt réunis.
* « Adieu, mon ami, je vous aime plus que jamais.
« Votre bonne et fidèle
« Fleurette. »
— Elle aussi! s'écria Paul, en froissent avec dépit le pauvre billet qui n'en pouvait mais.
Qui trompe-t-on ici ? Ils sont tous d'accord.
En cherchant Fleurette, il tombait d'énigme en énigme.
Une obscurité, de plus en plus épaisse l'enveloppiiit de toutes parts, sombre et redoutable.
Cette nuit profonde était peuplée de spectres masqués.
Pas une lueur ne rendait ces ténèbres visibles.
Les renseignements qu'il avait recueillis avaient tous une double signification : l'une funeste, l'autre propice ; il n'osait ni choisir, ni deviner.
Il ' se voyait ainsi condamné au tourment perpétuel de l'incertitude dont il n'apercevait point le terme.
Au milieu de ses perplexités, son valet de chambre lui remit un papier sur lequel était écrit, au crayon, le nom d'une personne qui insistait pour entrer.
C'était Felippo Lodi, le messager.
Celui-ci entra, présenta à Paul une lettre, la déposa devant lui, sortit sans prononcer un seul mot, et il se retira après avoir salué aussi longtemps que les muets du sérail.
C'était la première fois que cet homme, qui depuis vingt et un ans était le seul agent de ces relations, s'adressait à Paul ; avant ce voyage, il communiquait avec les instituteurs chargés de l'éducation de l'enfant et de l'adolescent.
Le langage de cette lettre était à la fois plus austère et plus tendre que celui de lettres précédentes.
C'était toujours la même écriture fine et aigûc comme des pointes d'aiguilles.
Elle était aussi sans signature, et, comme les autres, rédi-' gées avec le plus grand soin, pour éviter toute expression qui pourrait faire connaître quel caractère avait dans ces relations la pei sonne qui l'écrivait.
Des félicitations qui paraissaient sincères étaient adressées à Paul sur la manière dont il avait franchi les premières
périodes de l'éducation donnée à son enfance et au commencement de sa jeunesse.
Dans ses excès même, il avait conservé l'attitude d'un homme de naissance; dans ce contact avec d'autres métaux, l'or était resté pur de tout alliage.
Une autre voie s'ouvrait à lui ; elle était moins dissipée et moins bruyante que celle qu'il venait de parcourir, et aussi plus élevée.
Il ne fallait donc point diminuer les libéralités et l'éclat, qui sont la marque d'une noble existence, mais seulement agir dans un autre ordre d'idées.
On se bornait à ces indications, et pour tout le reste on s'en remettait à la droiture et à la sûreté de son intelligence.
De la folle et joyeuse compagnie, Paul n'avait vu que ce qui touchait à la bonne société.
Maintenant, il devait chercher dans un monde d'élite ses modèles, ses guides, ses relations et ses appuis.
Il fallait, en un mot, ne rien négliger de ce qui pouvait montrer qu'on était digne d'une haute position.
Le moment était proche où Paul serait mis en possession de tout ce qui assure une condition élevée et comme naissance et comme fortune, et porterait légitimement un nom honoré entre les meilleurs de la noblesse française, par ses services et par son ancienneté.
Il pouvait donc marcher d'un pas ferme et assuré vers la prospérité et l'éclat de ces grandeurs.
C'était la plus douce récompense que pouvait recevoir le dévouemeni dont il était le constant et cher objet.
Paul se sentit ému en lisant les dernières phrases de cette partie de la lettre.
On lui conseillait d'employer l'été à visiter les contrées où
se rendrait le tourisme aristocratique et opulent de la haute société européenne.
Ces renconti es ont une facilité familière d'accès et de re. lations, dont la favorable influence se continue dans le monde des plaisirs brillants de l'hiver.
A l'abri de ces franchises, on ébauche des amitiés consîdérables.
Sur ce point, on avait une pleine confiance dans son choix.
Il devait comprendre qu'après l'éclat des dernières prouesses des cavaliers, dont il avait été le chef reconnu, une absence de quelques mois était devenue indispensable.
Tout était prévu pour qu'il pût tenir un état égal aux personnes considérables dont il désirait se rapprocher.
Pas un mot ne se trouvait dans cette longue lettre sur le nouvel attachement qui remplissait le cœur Paul, et sur la mystérieuse intervention qui contrariait ce premier amour.
Ce silence, au lieu de le rassurer, l'effrayait.
Les éclaircissements qu'il avait attendus de ce message, auquel son imagination avait prêté une si haute importance, n'étaient qu'un mystère de plus dans le cercle magique où il se trouvait enfermé sans pouvoir en sortir.
Vne dernière «oirée.
De ces fausses confidences qui, par un accord fatal, semblaient s'être réunies pour se jouer de lui, Paul avait cependant tiré une indication précieuse et qui dissipait une partie de ses craintes.
Il était évident que Fleurette ne se trouvait pas entre les mains de ceux dont il dépendait lui-même ; la voir livrée à eux était ce qu'il redoutait le plus.
Un peu reposé de la fatigue morale des deux jours précédents, il reprit ses courses et ses recherches avec une activité renaissante, et les poussa dans toutes les directions.
Chaque soir, il rentrait triste de n'avoir rien découvert.
Sa pensée errait confuse et éperdue au milieu des plus tristes suppositions.
Ce dont il ne pouvait se rendre compte, c'était l'unanimité de tous ceux qu'il avait interrogés à vanter le bonheur, la fortune et le contentement de Fleurette.
Cette surprenante conformité entre des personnes si diverses échappait à toute explication.
Mademoiselle Adélaïde, M. et madame Hubert pouvaient avoir sur le succès des femmes et sur leur félicité certaines idées basses et communes, qui voient en beau tout ce qui reluit.
Mais le domino de l'Opéra, mais Fleurette elle-même, qui, sans le savoir , parlaient le même langage, étaient hors du cercle de ces idées du monde commun.
Un soir, Paul revint plus abattu que de coutume, parce qu'il avait poursuivi ce jour-là une espérance qui avait fui et lui était échappée.
Dans une calèche qu'il rencontra aux Champs-Elysées, il crut apercevoir Fleurette avec une femme dont les cheveux gris, le maintien, la mise et d'autres indices lui rappelaient l'intrigue du bal masqué.
Il pensas ans cesse à ce masque mystérieux.
La voiture, bien attelée, avait dépassé son cheval et filé si rapidement en avant, que, après une longue course, il avait été distancé, tandis que la calèche disparaissait à ses yeux dans le labyrinthe du bois.
L'hiver s'en allait, on était à la fin de mars, et Paul, rentré chez lui, s'avisa que la dernière représentation du théâtre Italien avait lieu ce soir même.
Cette solennité des adieux entre les premiers artistes du inonde et un pubhc si bien f;)it pour les admirer, est un rendez-vous fashionable, auquel un homme du monde ne saurait manquer.
A cette réunion accourt tout ce que la société de ce théâtre, si différent et si loin des autres, compte de personnes distinguées et éminentes.
Paul se disposa à s'y rendre, afin de se soustraire à ses ennuis, et aussi pour faire acte de présence.
Il sonna, fit atteler, s'habilla, et se fit conduire aux Italiens.
Paul, arrivé pendant le premier acte, ne voulant déranger
personne pour se placer, se promenait dans le corridor de la galerie du foyer.
Il était tout en noir : l'harmonie, la finesse, la perfection, la simple et correcte élégance de toutes les parties de sn mise, rehaussaient les mérites de sa personne.
Jamais Paul n'avait paru plus beau, plus noble et de meilleure grâce que dans ce moment.
En le voyant, on admirait sa jeunesse radieuse et soti exquise distinction,
L'acte venait de finir; la foule, sortie des loges et de la salle, encombrait les corridors et le foyer.
Paul s'aperçut alors qu'il était l'objet d'une curiosité importune, et il allait se i^etirer vers les escaliers, lorsqu'une femme d'un âge qui touchait à la vieillesse, étincelante de diamants dont la monture prouvait l'ancienneté, et qu'elle portait avec insouciance comme étant accoutumée à cette parure, s'approcha de lui et l'invita, avec une bienveillante politesse, à accepter une place dans sa logo.
Il s'inclina et suivit cette femme, à laquelle donnait le bras un jeune homme de haute stature et d'un maintien qui décelait un caractère altier.
La préoccupation habituelle de Paul parut tout à coup plus violente : il venait de reconnaître la voix du domino et la personne qui le portait.
C'était madame la comtesse de Montauban, la tante de Rodolphe.
En lui demandant des nouvelles de son neveu, le vicomte de Montauban, Paul ne put retenir un sourire, dont l'ironique discrétion fit baisser les yeux à la comtesse, visiblement embarrassée.
On frappa les trois coups, et le rideau, qui se leva, l'arracha à une situation dont elle sentait la gêne.
m UN CARNAVAL DE PARIS.
Le second acte de la Semiramide commençait.
La loge de la comtesse avait une réputation de bon goût dans le corps des dilettanti.
Afin de bien juger l'œuvre et l'exécution musicale, on avait adopté un procédé particulier.
Lorsqu'une situation intéressante se présentait, tous les propos étaient suspendus: la comtesse prenait le libretto, résumait la scène en quelques mots clairs et précis, puis on écoutait.
Cette méthode, si simple et si favorable à la sûreté du jugement des auditeurs, venait de Milan, et avait été importée de la Scala à la salle française par un jeune artiste dont le riche contralto promettait à la scène un sujet du premier ordre.
La donna, que la comtesse appelait familièrement Zanina, assistait à cette représentation.
En elle, tout était italien, depuis sa voix grave jusqu'à sa chevelure noire et épaisse; le type général de son organisation était une vigueur ardente et impétueuse qu'on retrouvait dans les détails de sa personne.
L'enthousiasme de la jeune cantatrice pour les magnificences de la partition s'exprimait avec une vivacité et un feu dont l'étincelle électrique excitait les sympathies de Paul, qui vibraient à l'unisson avec les élans passionnés de la belle Italienne.
Leurs regards et leur intelligence s'étaient mis en contact par un rapport intime et harmonieux.
Après le spectacle, la société de la loge se rendit tout entière chez la comtesse , où les attendait une société nombreuse et choisie.
Madame de Montauban se rappela seulement alors que, dans le trouble où l'avait jetée le regard moqueur de Paul
elle avait oublié de présenter l'un à l'autre les deux jeunes gens qui se rencontraient chez elle pour la première fois.
Elle prit son cavalier par la main, le conduisit vers Paul, et prononça le plus sérieusement possible la double formule sacramentelle :
— Monsieur, je vous présente M. le comte Raoul d'Entreterre... Monsieur, je vous présente M. Paul.
Après avoir échangé les saints d'usage , les deux jeunei gens se séparèrent, mais avec une froideur qui fut remarquée.
On se disait aussi tout bas que le comte Raoul avait trouvé ce prénom de Paul , sans titre et sans nom de famille, un peu sec pour être présenté , et surtout pour lui être présenté.
Paul avait, de ^on côté, cru s'apercevoir que la manière dont la jeune Italienne s'était montrée envers lui, avait déplu aux empressements dédaignés du comte Raoul.
La cantatrice alla se mettre au piano ; ses doigts roulaient sur le clavier, et sa voix modulait doucement Y In si berbara sciagura, ce chef-d'œuvre de suave désolation.
Paul était derrière elle, ravi par le caractère de ce morceau, où le divin Rossini a mis tant de larmes , puisées au réservoir du cœur.
Elle le remercia par un doux regard , se leva, s'appuya sur son bras, et tous deux allèrent se mêler à la conversation générale, qui s'était rangée en éventail devant la cheminée.
Raoul voyait toutes ces choses, sombre et retiré dans un coin du salon d'où il les observait.
Avec un art qui lui était propre, Paul sut diriger l'entretien vers ses idées, et amena la causerie sur le choix des lieux où les hirondelles des salons iraient chercher le frais,
l'ombre, les fleurs, les paisibles loisirs, la liberté, le plaisir et l'amour.
Cette aimable manière de poser la question mit tout le monde en verve d'imagination.
Les régions réelles ne suffirent plus aux extravagances et au dérèglement des idées, on se lança dans les régions fantastiques.
Chacun rêvait tout haut des voyages dans l'azur et à travers l'espace.
Un jeune poëte parlait de réaliser un des souhaits de Napoléon, qui avait souvent exprimé le désir de goûter le charme de l'amour dans l'air; il ne s'agissait plus, pour l'exécution de ce projet, que de déterminer une jeune beauté dont il se prétendait adoré à l'accompagner en aréostat aux plaines de l'infini.
Il était difficile d'assigner un terme à une conversation ainsi lancée.
Les chemins de fer, la vapeur dans toute sa puissance de locomotion , le vol à tire-d'aile, le navire aérien , la nacelle dirigée à travers les nuages, comme un char habilement conduit dans la carrière, aucun de ces moyens merveilleux ne suffisait à la rapidité des conceptions enfantées par ce «iélire de salon.
Les moins emportés parlaient de demander à l'opium, qui était alors une jouissance réservée à quelques sensuaUtés privilégiées, de conduire leur âme jusque sur les cimes des montagnes célestes et aux pays des anciennes féeries.
Quelques-uns, progressifs et audacieux, invoquaient le secours et l'efficacité d'une substance mystérieuse encore à cette époque, le hachich, dont s'enivre aujourd'hui la jeunesse blasée pour se plonger dans une ivresse ravissante et extatique, fatiguée qu'elle est des orgies du monde réel.
Au milieu de ces explosions de démence, un homme grave se leva.
C'était un dt ces conteurs ingénieux, spirituels, sceptiques et féconds qui contiimaient les mystifications si fort à la modo sous l'empire, qui les avait reçues des premières années de ce siècle.
Il déclara qu'il pouvait visiter non-seidement les deux mondes, ce qui ne signifiait plus rien maintenant, mais le ciel et la terre, tout l'univers connu et inconnu, par un moyen supérieur à tous les prodiges de l'air, de l'eau et du feu.
Il appartenait, disait-il, à une secte de dormans, dont Charles Nodier, si agréablement célèbre par la naïveté de ses rêveries littéraires , fut longtemps un des pontifes vénérés.
Les adeptes de ce dogme du sommeil prétendaient avoir la faculté de choisir le sujet de leurs rêves, de les commencer, de les interrompre, de les continuer et de les achever, comme l'on fait d'un livre que l'on prend pour s'en dormir, ou comme le feuilleton-roman aue l'on suspend chaque jour par cette simple formule :
La suite à demain.
. Les dormans se vantaient d'être en communication directe ivec les songes, divinités infernales, selon la mythologie païenne, qui les avait soumis au sommeil.
Dans cette doctrine, les songes se divisaient en deux es. pèces : ceux qui ne sont que des visions et ceux qui sont des vérités.
Les premiers, selon la Fable, dont les dormans adoptaient les fictions, sortaient par une porte d'ivoire, les seconds par une porte de corne, comme dit lepoëte latin.
Paul et la jeune Itahenne, à l'écart, écoutaient avec indifférence ces rêveries renouvelées des Grecs , lorsque tout à
148 UN GARNAyAL DE PARIS.
coup celle-ci se dressa, dans une attitude inspirée comme celle de Corinne au cap de Misène, et s'écria :
-^ Venez, Paul, dans notre Italie, non pas celle du midi, mais celle du nord.
Là, du pied des Alpes jusqu'à l'Adriatique, depuis Rivoli jusqu'à l'embouchure du Mincio ; depuis Marignano et Crémone jusqu'aux bouches de l'Adige, vous rencontrerez les souvenirs des luttes des Français en Italie, et vous vivrez ! François h^, ses triomphes et ses revers, les armées de la république et celles de l'empire, Pavie, Marengo, Lodi, Aréole, les traditions de quatre siècles vous parleront de votre grand pays ! De Milan, la cité parisienne de l'Italie, jusqu'à Venise, muette dans ses lagunes, vous visiterez des témoignages illustres et rayonnants de fastes glorieux.
Vous trouverez la contrée la plus fertile du monde , les vergers, les champs, les ruisseaux, tout le paysage fortuné des églogues de Virgile , qui vous accompagneront comme à travers un jardin, jusqu'à Mantoue, la ville du poète immortel !
Les trava'ux gigantesques de nos guides, et nos prairies verdoyantes que l'on fauche en hiver, vous frapperont d'admiration et d'étonnement. De la base du dôme de Milan, jusqu'au fût de la colonne de la Piazzetta, où est posé le lion de saint-Marc, à Venise, que de merveilles vous attendent ! Vous contemplerez nos lacs limpides et pittoresques, comme ceux de la Suisse et de l'Ecosse; mais riches de toutes les splendeurs qui encadrent leurs eaux, dans lesquelles se reflètent tant de magnifiques demeures et de chefs-d'œuvre de l'art; vous admirerez nos îles toujours vertes dont nous sommes si fiers, et qui sont les parures de nos lacs. Sur votre trajet, vous ne rencontrerez pas la foule importune et profane ; mais des intelligences supérieures, éclairées et in-
struiles, et aussi dans tvos villas des hôtes illustres, des artistes célèbres, des étrangers de distinction , des talents et des renommées appartenant aux grandeurs de tous les pays.
Paul, venez parmi nous !
Paul , dont le regard brûlait sous ces ardentes paroles, s'associait à ces élans , et on sentit qu'il répondrait à cet appel.
Ces soirées de l'hôtel Montauban furent une de ces dernières lueurs de cet hiver mémorable.
li'ltalle française.
Entre Paul et la jeune Italienne, il ne pouvait exister d'amour; il aimait trop éperdument Fleurette pour consentira partager un cœur qu'elle possédait tout entier.
Les obstacles qui s'élevaient entre eux la lui rendaient encore plus chère ; l'éloignement même, qui use tant de passions, fortifiait la sienne.
Le sentiment qui avait porté le cavalier et la cantatrice i'un vers l'autre n'avait uni que leur esprit et leur imagination, l'âme et le cœur étaient restés indifférents.
Paul ne partit qu'après avoir épuisé tous les moyens de connaître le sort et la demeure de Fleurette.
Le dépit qu'il éprouva de l'inutilité de ses recherches le poussa seul à un voyage auquel le moindre indice qui l'eût mis sur les traces de la jeune fille l'eût fait renoncer.
Il traversa Lyon et cette partie de la Savoie qui ouvre au voyageur, à travers le grand travail de percement de la grotte des Échelles, un chemin creusé entre deux murailles de rochers, sur un sol désolé, neuplé d'êtres malheureux.
lïN CARNAVAL DE PARIS. 151
nains difformes dont les facultés intellectuelles sont plus imparfaites que leur horrible conformation.
Arrivé au pied du mont Cenis, on franchit cette première barrière des Alpes par une route ouverte sur le flanc de la pente septentrionale ; elle serpente autour de la montagne, en présentant dans toute son étendue une voie commode, facile et accessible à tous les transports.
Cet ouvrage, digne de l'antiquité, fut commencé en 1805 par les ordres de Napoléon, l'année même où il fut sacré à Milan roi d'Italie.
Ce nouveau chemin, praticable en toute saison, fut achevé en cinq mois par le chevalier Jean Fabbroni, qui y fit travailler trois mille ouvriers.
Parvenu au sommet du mont Ceijis, on trouve l'hospice dans lequel, à la première campagne d'Itahe, toute l'armée française fut hébergée.
Rien n'égale le zèle des rehgieux qui habitent cet asile pour secourir les voyageurs que les mauvais temps, le froid, la neige et une bourrasque particuhère à cette hauteur, que l'on nomme Z<z tourmente, mettent en péril.
Sur le plateau où est posé cet asile hospitalier, est un lac fort étendu, encaissé dans de hauts pitons qui l'entourent.
Il en sort une petite rivière qui vase jeter de l'autre côté des Alpes.
Dans ce lac aux eaux bleues, on pêche des truites excellentes, à plus de 2,666 mètres au-dessus du niveau de la mer.
De là, par le pas de Suse, qui vit le cardinal Richelieu portant la cuirasse, on arrive à Turin, la ville la plus importante du Piémont, et dont les rois de Sardaigne ont fait la capitale de leurs États.
On est sur le seuil de l'Italie ; déjà, dans l'aspect de cette
cité, on aperçoit les traits de la physionoirie italienne.
Gomme à Rome, on y rencontre un grand nombre d'officiers et de moines.
Des rues spacieuses, longues et régulières, sont disposées entre elles à angles droits, et forment un ensemble d'une ûoble harmonie, auquel de doubles portiques donnent un aspect monumental.
C'est la résidence des rois de Sardaigne.
Les édifices publics, les théâtres, les palais, les églises, les belles promenades, des rues qui sont citées par leur beauté, de vastes places, le pont jeté sur le Pô, qui joint la ville à la colline, et les délices des environs, font de ce séjour un endroit tout à fait royal.
Turin n'est, pour le voyageur pressé d'arriver à Milan, qu'une splendide étape.
A Milan, Paul était à peine descendu à l'hôtel le mieuï famé, qu'on apporta pour lui une lettre, à laquelle était jointe une clef : Is^lettre était signée Masfi; c'était une femme qui l'avait écrite.
Peu au fait des usages de l'Italie, il ne comprenait pas ce que signifiaient ce message et cet envoi ; il se livrait déjà à mille conjectures, lorsqu'on lui demanda une réponse ; il lut la lettre dont il n'avait regardé que la signature : on l'invitait à se rendre le soir à la S cala, dans la loge dont la signora Masfi lui envoyait la clef.
Paul fut exact au rendez-vous, et fit ouvrir la loge dont la clef portait le numéro.
Il se trouva dans un petit salon profond et étroit, et que ses dispositions défendaient contre les regards du dehors.
Un double divan s'étendait des deux côtés; du plafond tombait un petit lustre.
Il y avait un guéridon dans une des encoignures.
L'ouverture qui donnait sur la salle était tendue d'épaisses draperies ; en dehors de la loge, deux candélabres en applique devaient recevoir les bougies qu'on allume pour illuminer a giorno.
Deux femmes enveloppées dans une espèce de mantille de soie noire fort ample, et portant un voile de dentelle noire qui couvrait leur tête et leurs épaules, furent introduites.
Elles saluèrent le voyageur avec la plus courtoise desinvoUura.
Par une attention polie, elles parlaient français, langue dont se sert volontiers à Milan toute la haute société.
La signora remercia Paul de son exactitude, et ajouta qu'elle n'attendait pas moins d'un signore dont sa fille lui avait vanté la distinction.
Zanina sourit et pressa la main de Paul, comme pour lui rendre grâce d'être venu.
Paul lui demanda pourquoi elle avait si tôt quitté Paris, sans même s'être fait entendre dans un concert.
— Ma fille a eu peur, dit naïvement la signora.
— Votre public, reprit Zanina d'un air dédaigneux, est froid et glacé, même dans ses plus ardents transports ; il n'y a aucune profondeur dans son enthousiasme : ses émotions sont toutes à la surface.
J'ai toujours été surprise que Paris, qui fait et défait les réputations, n'ait pas plus d'élans dans les triomphes qu'il décerne.
Vos spectateurs ne voient que l'agrément de la scène sans tenir compte des émotions de l'artiste. Cette indifférence existe surtout dans les grands théâtres. Il y a sans doute des exceptions, mais elles ne font que confirmer la règle.
C'est toujours la furia Francese, comme nous disons ici ;
une ardeur vive, mais courte et passagère : le délire d'un instant.
— Votre jugement est sévère, répondit Paul, mais il est vrai.
— Lorsqu'on n'a pas vu une salle italienne applaudir un acteur, un air, un mot, un chœur, une scène, un pas, tout ce qui l'amuse, l'émeut ou le charme, il est impossible de se faire une idée juste de ses transports, dont l'égoïsme et la vanité du monde parisien n'ont qu'une pâle copie.
En ce moment, il se fit un grand tumulte dans la salle.
— Peut-être, dit Zanina, allons-nous être témoins d'une de ces fougueuses démonstrations. On joue Othello, et c'est Carlo, le ténor favori des Milanais, qui, au lever du rideau, après le chœur d'introduction, va chanter la première cavatine. Vous verrez comme les spectateurs accueillent ici ceux dont leur culte fait des idoles.
Effectivement, au lever du rideau, après l'ouverture écoutée tout entière avec un silence religieux, au moment où le More, chef des armées de la sérénissime république, revient triomphant, précédé par le doge et accompagné par les sénateurs, un tonnerre d'applaudissements mêlés de félicitations éclatantes ébranla toute la salle.
A la Scala, il y a six rangs de loges qui s'élèvent audessus du parterre, laplatra. Les trois premiers étages ont trente-six loges, et les étages supérieurs en ont trente-neuf.
Les trois mille six cents spectateurs que peut contenir cette salle se dressèrent comme un seul homme et poussèrent une immense acclamation.
Puis, au premier avertissement du chef d'orchestre, qui venait de frapper sur son pupitre, le calme se rétablit, silencieux, attentif et général.
— Eh bien ! cria Zanina triomphante et frappant joyeuse-
tlN CARNAVAL DE PARIS. 155
ment ses deux mains , qu'en dites-vous, seigneur Français ?
Pendant toute la durée de la représentation, ce furent les mêmes rémoignages, qui ne s'inquiétèrent point d'interrompre la scène et de déranger l'action pour glorifier l'artiste aimé.
Zanina, qui s'était faite la cicérone de Paul , l'initia avec une verve spirituelle à la connaissance et aux mystères de toute la belle société des loges patriciennes.
Il fut même présenté par la signora dans quelques-unes des plus considérables, où il reçut le meilleur accueil.
Le lendemain, il visita la ville avec ses deux guides, et, grâce à la lucidité de leurs explications, il rentra instruit et charmé, avec une idée sinon exacte et complète, du moins avec l'intelligence qui pouvait le diriger dans un examen plus détaillé. ,
Il fut émerveillé par le nombre des richesses artistiques et architectoniques des grands établissements publics.
Le dôme, à lui seul, avec sa montagne de marbre blanc, si miraculeusement ouvragé, est un véritable prodige de l'art religieux.
Ce fut avec joie qu'il retrouva à Milan l'existence parisienne dans ce qu'elle a de plus brillant et de plus animé.
Par une belle journée, au cours de la porte Orientale, les équipages étaient si nombreux et si riches, qu'il se crut aux Champs-Elysées et au Bois.
Il y a à Milan beaucoup de familles nobles qui jouissent d'une opulence qu'on ne trouve pas ailleurs.
Les Milanaises sont vraiment les Françaises de l'Italie ; elles ont une grâce plus robuste, mais pleine d'une délicieuse volupté ; il y a chez elles un charme singulier.
Nulle part on ne voit aux femmes de plus beaux yeux qu'à Milan ; elles ont les cheveux noirs ou d'un brun foncé,
longs et abondants ; le teint de leur visage est bistré et a une chaude pâleur qui harmonise ses tons avec ranimation et la mobile vivacité de leurs traits.
Leur manière a un attrait naturel , subit, prompt et imprévu, une liberté charmante, des franchises et une originalité qui séduisent.
Elles adaptent avec beaucoup de goût à leur tournure et à leurs goûts les fantaisies parisiennes ; leurs relations ont généralement de la simplicité, de la douceur et de l'enjouement.
Toutefois, en Italie et surtout à Milan, dont les mœurs sont greffées sur les idées françaises, la vie est encore tout extérieure : elle se passe aux églises, aux théâtres, au CasinOy au café, au Corso, sur la place, dans la rue et aux promenades.
Les familles elles-mêmes n'ont presque point d'existence; ' le confortable intérieur est la chose que les Italiens comprennent le moins.
Paul s'accoutuma bientôt à ces habitudes ; il fut à Milan ce qu'il était à Paris, un modèle de distinction exquise.
On lui sut gré de cette complaisance et de n'avoir pas affecté des dédains ridicules et des préventions injustes ; il avait cette droiture de sens qui préserve toujours de la fatuité et de la sottise en pays étranger.
Bien reçu partout, il se lia promptement avec ce que la société de Milan a de plus distingué.
La noblesse italienne et les hauts fonctionnaires des deux nations forment à Milan une réunion d'élite qu'on ne rencontre dans aucune autre ville, et qui se distingue autant par ses inclinations pour l'art et son penchant pour le plaisir que par ses lumières et par ses idées sur le, progrès et la civilisation.
Paul fut admis au (krcle des Nobles et au Casino àel Giardino.
Dans les loisirs italiens, le Casino tient une plus grande place que le cluh et le cercle dans la vie de Londres et de Paris.
Plusieurs de ces établissements sont de véritables palais, et se font remarquer par le luxe de la décoration des vastes et nombreuses salles qu'ils occupent.
Les pièces destinées aux bals et aux concerts sont surtout parées et ornées avec un faste plein d'élégance.
Nos cercles et nos clubs ne comprennent pas encore le sharme qu'il y a, pour les étrangers qui visitent une grande 'ville, à trouver des distractions commodes, faciles et qui semblent les attendre.
Ces séductions les retiennent et les ramènent , et sont entre les principaux centres de la civilisation un lien nouveau.
A la fin de la saison, il y eut plusieurs bals auxquels Paul fut invité : ce que les Milanaises aimaient le mieux en lui, c'était qu'en apprenant les danses italiennes, il leur enseignait les danses françaises.
La signora Masfi et sa fille recevaient partout des félicitations sur les mérites et les belles qualités du jeune Français.
Zanina était fière et heureuse du succès qu'il obtenait, et ce ne fut pas sans un vif chagrin que sa mère et elle apprirent le départ de Paul.
Il allait quitter Milan, après un séjour d'un mois, et pousser plus loin sa course d'exploration.
Il remercia la fille et la mère de ce qu'elles avaient fait pour lui.
Il promit à Zanina de ne point oublier tout ce qu'il devait
à ses bontés et à ses lumières dans cette visite faite à une ville si remarquable, et qui était l'objet de ses études et de ses affections.
Zanina, avec une humilité pleine de malice, se montro sensible à ces expressions de gratitude , et pria Paul, au nom de sa mère et au sien, de leur accorder encore quelques jours pour accomplir un pèlerinage sans lequel il n'emporterait de la contrée milanaise que des impressions incom» plètes.
Il s'agissait de visiter les deux merveilles que Ton appelle les îles Borromées, situées sur le lac Majeur.
Si Paul était un de ces touristes marchant dans l'ornière d'une admiration banale, nous n'aurions qu'à refaire les pompeuses descriptions des lieux qu'il parcourait.
Paul jugeait les choses d'après ses propres émotions.
Ainsi, en apercevant sur le roc la statue colossale élevée par la reconnaissance pubhque à saint Charles Borromée, archevêque de Milan , il ne pensa point à mesurer les proportions de l'œuvre gigantesque, et à aller s'asseoir dans le nez du colosse, comme font les badauds de Paris et les cokney de Londres.
Il admira l'harmonie de cette figure de géant, dont l'énormité disparaissait sous une habile ordonnance, de manière à plaire aux regards que sa masse aurait effrayés.
Les deux îles enchantées que Ton recommandait aux ravissements de Paul se nomment Isola Madré et Isola Bella.
Paul fut surpris par la beauté de leur aspect, mais cet étonnement n'égara point la sûreté de son jugement.
Les exagérations mythologiques de certaines louanges ne lui parurent qu'un hommage maladroit rendu à des choses qu'il suffit de voir pour les aimer.
L'art dans ces deux îles a tourmenté la nature, croyant
ajouter à sa beauté ; c'est l'œuvre d'un magicien gâtant l'ouvrage du Créateur.
h' Isola Bella est un prodige qui surprend ; mais la prodigalité des ornements a altéré la simplicité primitive, le plus précieux de ses attraits.
Sous la décoration théâtrale des portiques, des édifices, des jardins entassés et suspendus, on ne retrouvait plus la physionomie fraîche et naïve de la forme originelle.
Il comparait cette île, si magnifiquement appauvrie, à une fille des champs, sur les épaules de laquelle on jeterait un lourd manteau d'or et de velours qui lui ôterait sa grâce et ea légèreté.
Ces îles, telles qu'elles étaient nées sur le lac, étaient une réminiscence de l'Éden; on les a si bien façonnées et remaniées, que pour les louer aujourd'hui on les compare aux jardins d'Armide, à la demeure enchantée de Circé et à l'île de Calypso, comme si toutes ces fictions pouvaient remplacer la beauté du jardin qui fut les délices de nos premiers pères et que Dieu avait créé pour eux.
Une seule chose restait encore incontestable, c'était la surprenante alliance de la nature avec l'art, de manière que l'on ne pouvait dire où commençait l'une et finissait l'autre.
On revint à Milan.
Paul en se séparant de Zanina lui exprima le vœu de la revoir à Paris.
A ces mots, le regard de la jeune fille brilla; elle prit la main de Paul, et, dans cette impression, elle fit passer le secret de ses espérances et de son avenir
Son cœur n'avait qu'une passion, mais ardente et jalouse, celle de l'art; elle ne formait qu'un vœu, celui du succès; elle n'avait qu'un désir, celui de la renommée, conquise à Paris.
Paul se dirigea vers le nord de l'Italie.
Il vit tout ce que l'enthousiasme prophétique de Zanina lui avait annoncé.
Les traditions glorieuses qui sortaient de ce sol, tant de fois foulé par l'histoire, firent battre son cœur.
Il s'avança jusqu'au golfe où Venise mêle les ruines de ses palais à la fange de ses lagunes, solitaires et desséchées comme les marcmmes du poëte florentin.
Baoul.
Le comte Raoul d'Entreterre, auquel madame de Montauban avait présenté Paul, était le fils unique de M. et madame d'Entreterre, venus et morts à l'île Bourbon dans des circonstances que nous avons rapportées.
Il portait en lui un germe d'énergie que les années développèrent.
Des impressions, trop violentes pour son âge, ébranlèrent fortement son enfance ; lorsqu'il perdit sa mère, qui avait formé son cœur et son esprit, il regardait la sœur qu'elle venait de mettre au monde comme un être que Dieu confiait à sa tendresse et à son dévouement.
Dès cet instant, la petite créole fut l'objet de toutes ses affections, et sur elle reposaient déjà toutes les complaisances de ce jeune cœur si ardent.
Quand Anna grandit, elle conçut pour Raoul un vif attachement, parce qu'il faisait tout ce qu'elle voulait.
Dans les sentiments de Raoul, il y avait pour sa sœur quelque chose de plus animé que dans ceux d'Anna pou? son frère.
Ses caresses étaient plus empressées et plus tendres, et toute préférence que la jeune fille paraissait accorder à nn^ autre que lui l'irritait et l'affligeait.
ïl ne pouvait s'accoutumer à l'idée qu'Anna aimerait quelqu'un plus qu'elle ne l'aimait.
Sans se rendre compte de ce qu'il éprouvait pour sa petite compagne, il s'était promis de ne jamais s'en séparer, mênie quand elle prendrait un époux. .
Il voulait être toujours prêt à la protéger et à la défendre contre ce qui pourrait offenser sa faiblesse.
L'arrivée du capitaine Rock à l'île Bourbon avait renversé ces douces espérances.
La rapidité avec laquelle cet homme s'empara du cœur d'Anna, l'empire qu'il prit sur elle, et l'audacieuse et criminelle entreprise qui la livra à ses désirs, furent pour Raoul des sujets d'affliction profonde, et désolèrent les premières effusions de son âme et de son cœur.
Ces ressentiments grandirent avec lui, ils se fortifièrent à travers le temps de son adolescence et de sa jeunesse ; avec l'âge , ils pénétraient plus avant dans ses pensées et dans ses résolutions d'avenir.
Vivaces comme les plantes dont on ne peut extirper les racines , ces impressions faisaient partie de son être et ne s'éteignaient pas même dans son sommeil.
L'enfant, trop faible pour sauver Anna qu'il voyait enlever par une indigne violence au culte qu'il lui avait voué, jura alors qu'il châtierait le ravisseur, et que ce rapt infâme ne resterait pas sans vengeance.
Ce serment, l'enfant l'avait transmis à l'homme, et depuis le jour où il avait pris cet engagement sacré, chaque jour il renouvelait la promesse de Taccomplir.
Depuis qu'Anna avait disparu, Raoul, en proie à une tris-
tesse sombre et continuelle, perdit son enjouement qu'il ne retrouva plus, et tomba dans un accablement qui sembla un instant compromettre sa raison.
Il avait perdu sa mère et sa sœur , ces deux anges que Dieu avait placés près de lui ; il voulut quitter la vie, mais, dans son désespoir, il lui restait une espérance, celle de venger Anna.
La mélancolie sous laquelle il succombait faisait d'effrayants progrès ; on ne pouvait voir sans affliction cette nature noble, belle, jeune, torte et puissante ainsi vaincue par la douleur.
Une secousse favorable opéra une crise et rendit à cette âme languissante son ancienne énergie.
Raoul apprit la mort d'Anna et la naissance du fils qui lui avait coûté la vie.
Le premier choc de cette nouvelle fut violent et pouvait le tuer; mais après avoir résisté à cette commotion, il se trouva ferme contre cette atteinte.
Il comprit qu'au lieu de consumer sa jeunesse dans une plainte et des gémissements inutiles, il fallait se préparer à accomplir le serment qu'il répétait chaque jour, et chercher le coupable auquel il devait demander compte de la félicité, de la vie et de l'honneur d'Anna.
Raoul venait d'atteindre l'âge de majorité ; il se fit rendre compte de son bien et partit pour le continent.
M. de La Bienvenue, qui avait ses vues sur lui et sur sa fortune, essaya de le retenir.
Cette résistance fut vaine, et Raoul ne prit même pas la peine de s'en apercevoir.
Le comte d'Entreterre était de cette race noble dont les rejetons vigoureux ont échappé aux langueurs et à la dé cadence qui ont énervé tant de nobles cœurs.
i64 UN CARNAVAL DE PARIS.
Issu de deux tiges anciennes et robustes, Raoul était, par cette double descendance, parfait gentilhomme et noble de pied en cap.
Sa noblesse coulait dans ses veines avec le sang : son père, qui était d'épée, portait fièrement son nom.
Il montrait avec orgueil la bannière que le baron d'Entreterre, son ancêtre, avait rapportée des Croisades, toute percée par les lances des Sarrasins; on l'avait conservée dans le vieux château, berceau de la famille ; enfant, Raoul avait joué sous cette noble rehque de Jérusalem.
Toutes les idées du jeune gentilhomme étaient chevaleresques et exaltées, et à voir sa rude loyauté et son austère prud'homie, on l'eût pris pour un homme d'un âge meilleur.
Malheureusement, sur ce naturel excellent, s'étendait une couche de tristesse qui ressemblait trop au découragement ; terne, froide et inerte, elle rongeait cette généreuse nature comme la rouille ronge le fer.
Étranger à ce qui l'entourait, Raoul vivait avec une pensée sinistre et fatale qui le séparait de la communion des idées sociales, et le plaçait dans des régions exceptionnelles d'où il ne pouvait juger ni les hommes, ni les faits; ni les choses du moment.
Rien n'avait corrigé la rudesse et la hauteur de ses idées aristocratiques; son arrogance était inflexible, et il avait, pour tout ce qui n'était pas de sa caste , un mépris aussi opiniâtre qu'il était absurde : sur ce point, il se montrait inexorable, et ses meilleures qualités étaient étouffées sous cet orgueil excessif.
A cela , se joignait une malveillance universelle et pleine d'injustice et de prétention.
Sa magnanimité naturelle avait souffert de cette mauvaise influence.
Il arrivait même que cette disposition fâcheuee ressemblait à l'envie ou du moins à une jalousie indigne de lui.
Lorsque ses sentiments et ses pensées, son esprit et son cœur étaient tourmentés par ces émotions pénibles, il éprouvait un malaise moral qui se heurtait contre tout ce qu*il touchait.
Alors sa fruideur habituelle disparaissait, et il se livrait à d'inconcevables emportements.
Son caractère bizarre présentait un étonnant mélange de bien et de mal.
Son esprit éclairé redoutait Téclat et affectait un ton grave et sentencieux.
Son cœur, né droit et bon, avait vu ses dons les plus heureux affaiblis dans les convulsions qui l'avaient bouleversé; l'exquise sensibilité dont il était doué s'était émoussée à force de souffrir.
Raoul était d'un maintien et d'un caractère dont la raideur se faisait trop sentir; dans son attitude et dans son port on remarquait une élévation native.
Son visage, d'une régularité imposante, avait ce caractère de la tristesse du masque antique réservée à ces destinées fatales dont les peines semblaient dépasser les bornes des souffrances que l'homme peut supporter.
Son premier mouvement était brusque et hautain, souvent défiant, comme celui de quelqu'un qui craindrait d'être surpris.
Il obtenait aisément l'estime et le respect, mais il se faisait difficilement aimer, si ce n'est par ceux qui, ne s'arrêtant pas à la surface, pénétraient plus avant et savaient découvrir ce qu'il y avait de bon, de probe et d'élevé dans cette organisation si tourmentée.
Du capitaine Rock, Raoul ne savait que ce qu'il avaït vu.
sans connaître ce qui s'était passé depuis le départ du corsaire.
M. de La Bienvenue, qui n'ignorait rien de ce qui concernait le ravisseur d'Anna, craignait trop cet homme pour mettre Raoul, dont il connaissait les desseins, sur sa trace : il y avait de quoi faire revenir à l'île Bourbon cet hôte redouté.
Seulement, afin de cacher cette peur, il indiqua vaguement les côtes de Bretagne comme étant celles que ce marin fréquentait le plus.
Raoul était fataliste ; il attribuait à une inévitable destinée tous les maux qu'il avait soufferts.
Voyant qu'il ne pouvait se procurer aucun indice pour découvrir l'homme qu'il cherchait, il s'en remit à la Providence du soin d'accomplir, de retarder ou de précipiter une vengeance qui ne pouvait faillir. Cette certitude soulageait son anxiété.
L'espèce de répulsion qu'il avait publiquement manifestée contre Paul, lors de leur présentation mutuelle, venait de plusieurs causes.
La beauté du jeune cavalier l'avait frappé , et pourtant elle lui causa une impression désagréable ; il y devinait vaguement le type de deux figures : l'une qu'il avait tendrement chérie, l'autre qu'il avait abhorrée, et qui souvent s'étaient rapprochées sous ses yeux,
Paul avait effectivement dans ses traits, ainsi que nous l'avons remarqué, cette heureuse union de la force jointe à la grâce.
Raoul, en le regardant, voyait tantôt le visage bien-aimé d'Anna, tantôt le visage détesté du capitaine Rock.
Ce mirage de la physionomie de Paul se rencontre assez souvent dans les enfants qui ressemblent à leur père et à
leur mère, et reproduisent à la fois ou séparément Timage de l'un et. de l'autre.
Le comte, attiré vers Paul pai* Tair attrayant d'Anna, en était éloigné par l'horreur que lui inspirait l'expression infernale de l'autre figure.
Dans cette alternative, Raoul inclinait vers le sentiment qui le séparait de Paul.
Il faut bien le dire, le fier Raoul était abaissé par des in- ' stincts étroits et jaloux, et par le dépit secret que lui causaient les succès de Paul, de la condition duquel, comme tout le monde, il ne savait rien.
La double ressemblance elle-même pouvait être l'effet du hasard, ou bien d'une préoccupation.
La soirée de l'hôtel Montauban, dont, grâce à la belle Italienne, Paul avait été le lion, était bien aussi pour quelque chose dans cette mauvaise humeur.
Enfin une dernière cause concourait à ce résultat.
Raoul était entiché de noblesse : la roture était ce qu'il haïssait le plus au monde ; ce nom Paul... seul... sans précédent et sans suite, l'offusquait; cette petitesse aristocratique dominait et opprimait toutes ses impressions.
M. de La Bienvenue ne lui était devenu insupportable que par sa vilaine origine; il ne lui pardonnait pas le bon tour que le planteur se vantait d'avoir fait à la comtesse sa . mère.
Ce fut ce motif qui le porta à refuser d'associer sa fortune aux opérations de Son beau-père, auquel il déclara qu'il entendait cesser tout rapport avec un parvenu de son espèce.
Proposer à Raoul de s'occuper d'affaires industrielles, de trafic, de travail et de commerce, c'était lui proposer de déroger et de forfaire à sa dignité et à son titre.
Il avait adopté une noble oisiveté à laquelle rien ne pouvait le faire renoncer.
Possesseur d'une fortune considérable, il savait s'en faire honneur.
Le comte d'Entreterre avait alors trente-trois ans, et parmi les alliances les plus recherchées, on le citait comme un des partis les plus considérables.
Fort fêté, malgré le peu de frais qu'il faisait pour plaire, il ne répondait qu'avec réserve aux avances dont il était l'objef, bien décidé à choisir lui-même la compagne de sa vie, si le souvenir d'Anna lui laissait à jamais une liberté qu'il était loin de désirer.
Du reste, obstiné dans ses résolutions, les obstacles l'indignaient, et, pour les détruire ou pour briser ce qui se posait devant lui comme un empêchement, il avait des accès de violence subite, pendant lesquels il paraissait être livré à la démence.
Ces convulsions morales étaient rapides, mais d'une véhémence impétueuse qui violait toutes les convenances.
Dans cet homme d'apparence si froide et si réservée brûlait un volcan qui faisait alors son éruption.
On ne lui connaissait aucune liaison, aucun attachement, aucune amitié.
Non-seulement il ne se fiait à personne, mais il se méfiait de tout le monde.
Sa vie ^tait sédentaire; il regardait les voyages comme un vain mouvement qui ne servait qu'à déplacer les idées, au lieu de les changer.
L'étude de soi-même était, selon lui, bien plus instructive qu'un voyage autour du monde.
On recherchait sa bienveillance, à cause de ses originalités; par les difficultés dont il les entourait, ses relations déve-
naient plus précieuses ; comme Alceste, il n'aimait pas l'ami du genre humain, et cette retenue donnait un grand prix à ses bonnes grâces.
La familiarité le blessait, mais il n'aimait pas plus l'in fliger que la subir; l'intimité lui était tout à fait inconnue.
En le considérant attentivement , on le surprenait se débattant contre l'idée fixe autour de laquelle gravitaient toutes ses autres pensées.
Pendant qu'il semblait entièrement absorbé dans des méditations transcendantes, il ruminait le fiel de sa haine, cherchant à rompre les entraves qui la contenaient.
Les arts et les produits de l'imagination ne le touchaient que médiocrement ; il les regardait comme futiles et passa- <;ers, et il demandait comme certain philosophe :
— Qu'est-ce que cela prouve?
Et il ajoutait :
— J'ai si longtemps attendu la réponse à cette question que je désespère de l'obtenir.
Baoul était un de ces égoïstes profonds, dont l'espèce se propage si déplorablement dans la société actuelle.
Zanina, par ses dédains, lui avait prouvé qu'elle avait bien compris cette intelligence matérielle.-
Paul et Raoul marchaient dans la vie sur deux lignes parallèles qui ne pouvaient se rencontrer sans un choc violent.
iO
Î4e pirate.
L'hiver des salons , qui précède toujours l'hiver de l'almanach, était commencé.
Pour cette année comme pour toutes les autres, il ramenait à l'orgueil et à l'opulence leurs joies fausses et fastueuses, et à l'indigence, des peines, hélas ! trop réelles.
De l'Italie, par les Alpes helvétiques, Paul était descendu vers le Rhin et arrivé à Baden assez tôt pour se joindre à l'aristocratie germanique, convié aux grandes chasses de la fin de l'automne dans les vastes forêts du Margraviat.
Dans ce voyage, entrepris et achevé sous une inspiration subite et propice qui l'avait si heureusement dirigé, le jeune touriste avait établi des relations considérables et dont l'influence paraissait devoir seconder les vœux de son avenir.
Paul ne revint à Paris que vers les derniers jours du mois de décembre.
Il s'occupa d'abord de mettre son train en harmonie avec la nouvelle position qu'il allait prendre.
Un appartement plus grand que celui qu'il occupait avant son départ lui était devenu nécessaire.
/ UN CAKNAVAli DE PABIS. 171
Un domestique plus nombreux était; indispensable , et quelques équipages devaient compléter cet accroissement de sa situation.
Sans avoir précisément ce que l'on appelle une maison , Paul devait se tenir plus près de l'opulence qu'il ne l'avait encore fait ; il fallait qu'il pût recevoir convenablement , et sur le pied d'une honorable égalité, ceux dont il aurait accepté les invitations.
Il s'occupa de ces arrangements avec un soin ingénieux, et, en très peu de temps, il eut une des plus agréables maisons de la jeune et riche société : d'une petite maison située aux Champs-Elysées il fit une délicieuse palazzina.
Paul avait un orgueil modeste et digne : il ne cherchait pas les grands effets, mais il ne voulait pas être confondu dans la foule.
Il ne s'occupait de produire une impression favorable que par égard pour les personnes chez lesquelles il allait.
C'était chez lui une bonne grâce et une politesse.
Far une coquetterie délicate, il évitait les premières cohues des empressés, des impatients, des curieux et des fâcheux.
Il ne rentra donc dans le monde qu'un peu tard, sans trop de zèle et avec discernement, comme font, avec tant d'aisance, les naturels de ces belles contrées.
Pour sa rentrée, il choisit un bal d'ambassade, et commença cette saison d'hiver, qui lui promettait d'être si brillante, parle salon le mieux composé de Paris.
Chez l'ambassadeur de..*., les soirées put un cachet de distinction pure et vraie, qui leur est propre; nulle part on n'est aussi simple, aussi noble, aussi poli et aussi intime que dans ces réunions.
Là il n'y a pas d'alliage.
C'est la porte par laquelle il convient le mieux d'entrer
dans le monde, d'autant plus qu'il ne fallait point se baisser pour entrer.
Il rencontra dans ces salons les franchises aimables de la société italienne et l'urbanité de l'ancienne société française ; l'esprit prompt, vif et délié de l'une, et l'esprit léger et fin de l'autre, une affable courtoisie, une galanterie gracieuse et attentive, tout ce que l'on aurait perdu dans le tumulte de notre époque, si quelques retraites privilégiées n'avaient offert sous leurs lambris un asile à ces exilés.
Au milieu de ce monde, l'homme de goût est comme au sein d'une famille.
Paul y reconnaissait une société qu'il avait vue dans ses plus beaux rêves ; l'accueil qu'il reçut donnait à Son maintien une aisance parfaite et une assurance si convenable qu'il se concilia tous les suffrages.
L'ambassadeur auquel il avait été présenté par le marquis délie Torre, le chef d'une des plus nobles maisons du Milanais, le reçut avec une distinction particulière.
L'éclat de ces fêtes ne détachait pas Paul de la pensée de Fleurette.
Pendant ce temps, sur les rochers de Penmarck, le maître de ce lieu éprouva quelque soulagement aux peines cuisantes qui le déchiraient, et souleva quelque peu le poids accablant de sa longue anxiété. Il voyait approcher le moment tant souhaité où il pourrait regarder , connaître et aimer enfin le fils dont il était séparé depuis tant d'années.
Cette pensée le consolait et récréait son âme abattue.
S'il en croyait ce qu'on lui rapportait de Paul, son vœu le plus cher, ce vœu à l'accomplissement duquel il avait consacré la meilleure partie de son existence, allait être exaucé.
Ce fils, objet de tant de soins et d'une constante sollicitude, ce fils dont les mérites devaient racheter les fautes... les crimes de son père; ce présent qu'il avait préparé, comme une offrande digne de l'autel où il allait le déposer, de quels dons il l'avait embelli et enrichi ! avec quelle magnificence il l'avait paré et orné !
La dette qu'il acquittait était grande ; il avait à payer la rançon de sa vie.
Il achetait la paix, sa réconciliation avec Dieu , avec les hommes et avec lui-même.
Et cependant, ce fils, sur lequel reposait une si formidable garantie, était le fils du pirate!...
Du pirate maudit !...
Cette malédiction et cet anathème, dont il demandait la révocation, seraient-ils retirés par la justice des hommes, plus inflexible que Dieu, qui a dit :
« Que l'iniquité du père retomberait sur les enfants, jusqu'à la quatrième génération. *
Et sous cet arrêt suprême, sa tête se courbait inclinée et repentante.
Puis il se relevait par l'impression de ses souvenirs.
Il y trouvait tant de faits qui avaient honoré son courage et son nom, qu'il s'indignait contre un blâme que sa valeur et les services qu'il avait rendus à son pays auraient dû lui épargner.
Sa vie était remplie d'actions d'éclat.
A douze ans, il s'était enfui du château de Penmarck pour aller à Brest s'engager comme mousse sur le premier bâtiment prêt à partir et qui voudrait le recevoir.
Admis à bord d'une frégate dont le maître d'armes, qui l'avait reconnu, le prit sous sa protection et le présenta au capitaine, en lui désignant la famille à laquelle appartenait
le novice, il fut traité avec des égards contre lesquels s'irritaient son amour-propre et sa vanité d'enfant.
Le capitaine, qui était ce qu'on appelle un officier de fortune, c'est-à-dire qu'il ne devait rien à sa naissance, mais tout à de bons et loyaux services, et qu'il était fils de ses œuvres, railla le petit gentilhomme, qui allait se donner tant de peine pour gagner ce qu'il pouvait demander à sa noblesse et obtenir d'elle saiis fatigue.
— Mon commandant, répliqua l'enfant en saluant militairement, ne vous moquez pas ainsi de la noblesse bretonne ; elle a donné à la France des marins illustres et dévoués. Mes grades, je veux les mériter tous, et ne demander au nom de mon père que les beaux exemples de ceux dont je descends.
Voyant cet enfant si ferme dans sa résolution, le capitaine se chargea de l'instruire lui-même, et ne tarda pas à reconnaître dans son élève le germe d'un grand homme de mer.
A seize ans, lorsque éclata la révolution, il était premier garde du pavillon sur un vaisseau amiral.
Il revint à Penmarck pour sauver, sa famille, menacée par les événements, et il conduisit en Angleterre ses parents, avec des valeurs considérables et qui formaient au moins les deux tiers d'une fortune immense.
La patrie, pour lui, ne pouvait être là : il désirait retourner en France, pour servir sous le pavillon de son pays que toute l'Europe maritime menaçait.
On lui fit un point d'honneur de ne pas se séparer de ceux qui étaient restés fidèles à une monarchie de quatorze siècles et à la bannière sous laquelle leurs pères avaient acquis tant de gloire.
' A cette violence moi'ale se joignaient les espérances et les
erreurs d'une fidélité loyale, mais trop exaltée pour regarder les faits contemporains à leur juste point de vue.
Il fit partie- de l'expédition de Quibcron, avec le titre de lieutenant de frégate, qui lui fut conféré pour cette entrer prise doiit l'issue fut si fimeste, non pas seulement à ceux qui succombèrent, mais pour la France qui vit périr, dans cette journée à jamais néfaste du 21 juillet 1795, un si grand nombred'oflîciers, les plus distingués de la marine française.
Il se sauva à la nage et fut recueilli au large par un navire sous pavillon anglais, qui croisait pour savoir le résultat du débarquement.
Rentré en France dès le consulat, par la radiation de son nom inscrit sur la liste des émigrés, il sollicita du ministre de la marine une lettre de marque pour la course.
On lui offrit, dans la marine impériale, le grade immédiatement supérieur à celui qu'il avait occupé dans la marine royale.
Il refusa cet avancement par les sentiments de regrets dont avait rempli son cœur le massacre de tous ceux qui, à Quiberon, avaient touché le sol de la patrie.
Il fit construire une corvette fine et svelte dont il dirigea lui-même les travaux ; quatorze caronades de 24 et quatre obus de 8 armaient la batterie.
Le modèle de ce bâtiment avait été pris du Revenant, navire que Robert Surcouf, corsaire célèbre de Saint-Malo, avait fait construire, et sur lequel, le 2 mars 1807, précédé par la haute renommée qu'il avait acquise dans les parages européens, il allait parcourir encore d'autres mers déjà visitées par ses anciennes et glorieuses excursions. , Cette nouvelle course inspira aux Anglais une telle terreur qu'ils ne pouvaient plus assurer leurs vaisseaux qu'à des-prix énonnes.
Ce temps était celui, comme nous l'avons dit, où les coy^ses de nos corsaires devinrent à la fois plus nombreuses, plus actives et plus terribles.
Les ports de la Manche surtout s'enrichirent par des prises de la marine aventurière.
Un de ces plus intrépides coureurs, le Spéculateur, s'était même distingué par un fait d'armes que la marine impériale pouvait lui envier.
Le pirate, en revoyant dans sa mémoire ces temps de la course vaillante et illustre, se rappelait avec admiration les noms redoutés de Pradier, d'Antoine Balidar, de Pilvesse, de Niquet et de Delpierre. Aux corsaires de l'Océan s'unissaient ceux des côtes méridionales.
Gènes et Ancône fournirent aussi d'utiles et braves auxiliaires.
Le 16 mai de cette année, le corsaire VAmiral-Gantheaume attaqua et prit deux bricks anglais, après un combat dont les fastes de notre marine ont gardé le souvenir.
Le pirate s'enivrait à ces évocations du passé.
Le nom du capitaine Rock n'avait point été mêlé sans honneur à ceux de ces héros des mers ; on était d'accord sur son intrépidité, sur ses lumières, son expérience et son courage; on rendait justice aux belles qualités qui le disguaient; mais on lui reprochait des actes d'une révoltante cruauté.
Il était sans pitié.
Dans les fureurs du combat, s'il avait le courage du lion, il avait aussi la férocité du tigre ; rien ne pouvait lui arracher la proie qu'il avait saisie.
Dans une de ces expéditions, sur un vaisseau qu'il venait de capturer, il y avait une jeune femme allaitant un enfant nouveau-né, un fils, le premier fruit d'une union récente.
UN CARNAVAL DE PABIS. i77
Cette femme, quoique d'une condition au-dessus de la médiocrité, était seule; elle allait rejoindre son mari en Angleterre, et parlait français, ce qui l'aurait fait prendre pour une compatriote par ceux aux mains desquels elle était tombée, si son accent ne l'eût pas trahie.
Elle était couverte de riches bijoux et avait avec elle des objets très-précieux.
Dans l'ivresse de son triomphe, le capitaine Rock, afin de rendre son nom plus formidable, et pour l'entourer d'une terreur qu'il regardait comme salutaire, ordonna, contre toutes les lois de la sagesse et de l'humanité, que les personnes présentes sur. le bord capturé fussent, sans aucune exception, passées par les armes et jetées à la mer.
Lorsqu'il fallut exécuter cet ordre féroce sur la jeune femme et sur l'enfant qui pendait à son sein, les deux équipages se réunirent pour demander 'qu'on épargnât ces deux victimes innocentes des passions de ceux qui avaient com battu.
Ce fut une prière suppliante et unanime, qui invoquait pour ces infortunés une indulgence si juste et si facile.
Le capitaine Rock demeura impassible devant ces émotions d'hommes habitués comme lui à de rudes représailles contre l'ennemi ; il détourna la tête, et sans prononcer un mot, il fît le geste sinistre qui était le signal de l'exécution.
Personne n*eut le triste courage d!obéir à ce commandement ; le capitaine, au lieu d'être éclairé sur l'atrocité de sa conduite par cette résistance , sentit augmenter sa fureur. Il alla lui-même appeler un nègre gigantesque et hideux qu'il avait surnommé Barbaro, comme pour indiquer la nature de ses fonctions.
Quand ce monstre à face humaine s'approcha de la mère
pour lui arracher son enfant, celle-ci poussa un cri déchirant d'effroi et d'horreur qui retentit comme le rugissement de la lionne à laquelle on veut enlever son lionceau.
Les deux équipages répondirent à ce cri par un lamentable gémissement.
Ici se passa une scène d'épouvante devant laquelle toutes ces fières natures se prirent à trembler.
Cette mère, à laquelle Dieu, sans doute, prêta une force surnaturelle, déposa sa faiblesse aussi aisément que celui qui va combattre se débarrasse du vêtement qui le gen ; elle se redressa de toute sa hauteur, et s'avançant vers le capitaine qui n'osa pas la retenir :
— Que voulez-vous de nous, lui dit-elle. Est-ce tout ce que nous possédons, mon fils et moi, notre or, mes bijoux et tous les objets précieux que j'ai rapportés de l'Inde? Prenez ces trésors, mais laissez-nous la vie. Quel mal vous ont fait cette femme et cet enfant qu'elle nourrit ? Vous êtes glorieux d'avoir vaincu, pourquoi mêler à ce triomphe un sang qui le flétrira?
Ces paroles produisirent sur le capitaine une vive impression, mais il reprit bientôt sa froide et immobile férocité.
— • L'action que vous allez commettre, puisque ces paroles ne vous touchent pas, brave capitaine Rock, est une insigne lâcheté. YAle sera pour votre admirable victoire une tache qui souillera votre nom, une tache de sang, de celles qui ne s'effacent point.
A ces mots, les deux équipages crièrent :
— Oui, c'est vrai. Faites grâce, capitaine!
Le capitaine fit un nouveau signe à Barbaro, qui hésita, troublé et presque ému; cela donna à la mère le temps de continuer ses imprécations avec un redoublement de saisissante énergie.
Elle ç6 tourna vers le nègre ;
— Morrttre, lui dit-elle, tue la mère avant l'enfant, afin de m'épargner la torture de voir souffrir cet objet de ma tendresse, cet ange que Dieu m'a donné et que je ne peux sauver.
Et toi, assassin, dit-elle en se tournant vers le capitaine, en laissant s'échapper ces paroles avec des sanglots rauques et tout imprégnés d'une écume sanglante, pirate, ce sera ton nom, sois maudit ! Puisse Dieu, qui m'entend et te voit, te réserver un supplice plus cruel que celui que tu m'infliges aujourd'hui. Mon pauvre enfant qu'on va tuer n'a pas encore vécu ; puisse ton fils mourir dans toute la force de tes espérances et de tes vœux !
Son accent était prophétique.
Ces derniers mots provoquèrent un frémissement universel.
Le corps de la mère roula sur le pont, abattu sous un coup de hache asséné par Barbare.
Le cadavre de l'enfant tomba ensuite sanglant à côté de celui de la mère; et tous deux, soulevés par le bourreau qui les avait frappés, furent jetés dans les flots.
Un cri d'effroi et d'imprécations retentit sur les deux navires.
Seulement alors, le capitaine Rock parut ému, éperdu et accablé : le désordre de ses idées se manifesta par des mouvements incertains et chancelants.
Tous les témoins de ces faits les gravèrent profondément dans leur mémoire.
Le récit de cette exécrable action parcourut les mers des deux hémisphères.
Au premier port, l'équipage tout entier quitta ce chef indigne, ce pirate tout souillé du sang d'une femme et d'un enfant.
Lorsque le capitaine Rock vint à Tîle Bourbon, en 1808, deux années s'étaient passées depuis cette double exécution.
M. de La Bienvenue avait bien entendu parler de la férocité du capitaine, mais il ignorait cet acte de barbarie sauvage, et les détails de cet horrible meurtre, dont rien ne justifie l'atrocité, ne lui furent connus qu'après l'enlèvement d'Anna.
Anna, ce nom qui vibrait dans ses remords, était aussi un des plus effrayants épisodes de cette existence furieuse; mais il avait reçu de la créole expirant sur son lit le pardon de tout le mal qu'il lui avait fait.
Mais cette absolution fut-elle ratifiée par celui qui seul a le droit de lier et de délier?
Quand ces fantômes se présentaient aux pensées du pirate, il cherchait à échapper à ces menaces de sa conscience en se réfugiant dans ce que les * souvenirs de sa vie avaient de tendre et de pieux.
11 se précipitait aux pieds du Christ, dont l'image sculptée pendait au-dessous du portrait d'Anna, mais, malgré les efforts de sa prière, il revenait à ces traits si chers; le rideau qui les cachait s'écartait, et, dans cette contemplation, au lieu de terreurs, il trouvait des larmes.
Ces accès de sensibilité détendaient la fibre d'un cœur desséché, lui rendaient des vibrations plus douces et dont le mouvement faisait couler la vie qui, sous d'autres émotions, semblait s'arrêter.
Quelquefois le portrait d'Anna, sous la tension des regards qui en pressaient chaque trait, semblait s'animer, et il adressait à l'imagination de celui qui l'implorait des reproches auxquels cette fantaisie trouvait un charme inexprimable.
Le cœur a ses songes comme l'esprit a ses rêves.
Ce fut dans ces circonstances que le pirate implora l'intercession de l'Église, pria les recteurs de le recommander aux fidèles et fit d'abondantes aumônes pour obtenir l'efficacité de leurs oraisons.
Ces soulagements étaient incomplets et ne ramenaient qu'un calme agité et douteux.
Le baume qu'il versait sur ces plaies en apaisait les brûlantes ardeurs et les douloureux élancements, mais ne les guérissait pas.
II partit et vint à Paris,
^ et }
liCM e»ocrets*
L'hôtel Montauban était depuis quelques jours dans une singulière agitation.
A. la sérénité habituelle de cette demeure si paisible et à Tordre qui réglait tout, avaient succédé le trouble, la confusion et le désordre.
Des bas offices jusqu'aux grands appartements, de l'écurie ' au salon, de la loge du suisse au boudoir de Madame, ce n'était plus qu'une tour de Babel, dans laquelle se rencontraient, se heurtaient des phrases et des personnages qui ne se comprenaient pas.
Du haut en bas, cette maison semblait être devenue folle, comme si une fée malfaisante d'un coup de baguette eût enlevé à tous ceux qui l'habitaient l'esprit et la raison.
C'était ;îiei:',omplet désarroi et un dérangement général; maîtres cr^rvalets avaient perdu la tête.
Madame la comtesse de Montauban, dont l'iiialtérable sagesse avait traversé, sans faire un faux pas, une longue existoRce hérissée de vicissitudes leg plus diverses, avait vu
UN CARNAVAL DE PARiS. Î83
clianceîéfj âiatis cette circonstance, son expérience consommée, ses lumières et le calme qui ne l'abandonnait jamais.
Cette femme êi habile, aussi bien préparée pour la prospérité que pour le malheur, prête à toutes les conditions ; cette fétnme enfin, dont on élevait si haut l'heureuse aptitude à toute chose, était, cette fois, prise au dépourvu.
Ce qui sô passait près d'elle avait excité dans son esprit une surprise qui ressemblait à de l'égarement.
Sa distraction était extrême et continuelle.
A ropêra, aux Italiens, dont elle ïie manquait pas une représentation ; dans les salons où elle allait, cette préoccupatïôïi, si Contraire â ses aimables et tranquilles habitudes, n'échappa à personne, et on se demandait partout l'un à l'autre ce qui pouvait avoir mis madame de Montauban dans cet état.
Il se répandit alors de proche en proche, d'oreille en oreille, et dans lés confidences des entretiens intimes, un mystérieux murriîurè qui parlait tout bas de deux grands secrets qtfi mettaient la comtesse dans la peine où on la Voyait.
Le premier de ces deux secrets était, disait-on, l'arrivée à Paris d'un noble seigneur breton qui, depuis un peu plus de vingt ans, n'avait pas paru dans le monde ; où il revenait tout à coup, ajoutait-on, afin d'accomplir, ici un événement le mieux combiné pour inspirer la curiosité par les circon" stanceâ mêlées à ces faits.
Le second secret était celui d'un enfant miraculeusement retrouvé, et qui de la misère la plus profonde avait été élevé à la fortune par une réunion de moyens imprévus et surprenants.
Ces deux secrets étroitement unis se confondaient et avaient des intérêts communs ; les mêmes personnes étaient intéressées à l'issue de ces deux mystères.
Ces bruits, loin de calmer le trouble de madame de Mou* tauban, ne la rendaient que plus éperdue.
Les symptômes de ces malheureuses dispositions se manifestaient par une négligence inconcevable ; son air, son langage, son maintien, sa toilette même souffraient d'une indolence qui en dédaignait le soin.
Chez elle, où la comtesse avait toujours eu à cœur de se montrer attentive et appliquée à remplir tous les devoirs d'une maîtresse de maison avec une exactitude bonne et prévenante, elle laissait entrer et sortir les gens sans même les apercevoir.
Aux questions qu'on lui adressait, elle répondait au hasard et sans savoir ce qu'on lui avait demandé.
Enfin, dans toute sa personne et dans toutes ses mani' res, c'était un inconcevable décousu, un désappointement perpétuel; elle faisait à peu près tout ce qu'il ne fallait pas faire; toujours l'inverse de l'exigence du moment.
Les familiers de ce salon abandonné, ceux qui apportaient le plus de zèle, de goût et d'intelligence à continuer cette société d'élus, dans les traditions dont elle se détachait, ne comprenaient rien à cette situation.
On ne pouvait penser qu'à l'âge de la comtesse, une passion soudaine eût troublé sa raison et son cœur, et l'on se perdait en conjectures.
Les femmes surtout se piquaient au jeu ; du reste elles excellent dans ces sortes de découvertes; elles sont bien plus adroites que les hommes à deviner le mot de ces énigmes et à pénétrer le but et la cause des combinaisons et des intrigues les mieux ourdies.
Une d'entre les plus avisées, la vieille baronne de Norbin, connue par sa perfidie, sa méchanceté et sa noirceur, que depuis trente ans elle essayait de faire passer pour de l'es-
prit, de l'indulgence et de la bonté, décida que les diables bleus qui lutinaient la chère comtesse lui parlaient de mariage, non pas pour elle, mais pour quelque jeune couple bien amoureux.
La malice de cette femme avait quelquefois la bonne fortune de frapper juste: elle connaissait le défaut de presque toutes les cuirasses de Vertu.
Madame de Montauban, veuve fort jeune, était parvenue à un âge avancé sans avoir consenti à accepter un seul des nombreux partis qu'on lui avait proposés.
Elle avait un travers inexplicable que, du reste, on lui pardonnait aisément, parce que c'était le seul qu'on lui connût. La comtesse ne pouvait se préserver de la manie de ms^rier les gens.
Une mauvaise fée des salons avait dit d'elle : H C'est vraiment dommage qu'elle n'ait pas vécu quelques siècles avant celui-ci ; elle eût marié la république de Venise avec le Grand-Turc. »
Pour être tout à fait dans la confidence des deux secrets, il n'y avait plus qu'à connaître les noms des personnes qu'on voulait unir.
Ainsi, la vieille baronne, qu'une de ses meilleures amies avait surnommée la Sibylle du canapé, avait fait un trou au voile qui couvrait ces mystères.
Effectivement, il s'agissait d'un mariage. Ce petit incident avait tenu une grande place dans les émotions de la société de l'hôtel Montauban, lorsqu'on se rappela une historiette que la comtesse racontait fort bien et dont le récit avait fait honneur à sa sensibilité et à son esprit.
— C'était, disait-elle, un roman parlé, qui avait pour se faire écouter deux rares mérites : il était court et vrai.
Une jeune demoiselle de bonne maison, cédant h une se duction, dont son innocence même fut la complice et à la quelle sa pureté la livra sans défense, s'aperçut bientôt de l'impossibilité de cacher sa faute.
KUe l'avoua naïvement; à son père qui, au lieu 4e la déso" 1er ou de la tuer, comme c'est l'usage, la consola, la rassura, et l'envoya à la campagne, en lui recommandant bien de garder le secret qu'elle venait de lui confier envers tout le monde, et surtout envers sa mère et ses sœurs.
C'était un homme bon et intelhgent,
I^e lendemain, pour ne point donner d'inquiétude sur sa fille coupable, il se rendit auprès d'elle, et la trouva baignée de pleurs, qu'il essuya bien vite en lui conseillant de ne plus verser des larmes qui pouvaient la trahir.
Les choses furent si adroitement arrangées par ce père sans é^al, que tout se passa sans que rien n'eût transpiré sur la faute de la jeune demoiselle, qui mit au monde une petite fille, la plus charmante que l'on pût imaginer.
Le grand-père emporta sa petite-fille nouveau-née, malgré les cris de la mère ; il ne la mit point en nourrice comme il l'avait prom is , mais la déposa dans le tour des filles de Saint- Vincent de Paul et de la Charité, après avoir pris toutes les précautions pour la reconnaître plus tard,
Ce qui permit à la jeune personne de faire, un an après cet événement, un mariage iionor9,ble.
La mort sembla s'abattre sur cette famille ; la, mère, la jeune fille à l'enfant, son mari et goi^ séducteur, étaient dans la tombe ; au moment où le père expirant fit venir la gœur aînée de celle qui avait failli et ^ui allai' rester seule, entourée de tant de sépulcres, il lui confia le triple secret de la faute de sa sœur, de la naissance et de la tetinèe de sa nièce.
Il la pria de rechercher cette jeune fille, au moyen des indices certains qu'il lui remit, et laissa à son cœur, dont il connaissait la générosité, le soin de pourvoir aux nécessités de sa position: par son père et par sa mère, elle était de noble extraction.
Le père expira le lendemain, sans souffrance, content de ce qu'il avait fait, et heureux d'avoir remis l'avenir de sa fille à des mains pures et dévouées ; sa vie se termina comme un beau jour.
Afin de remplir la sainte mission qu'elle av^it acceptée, la fille, après avoir rendu à son père les derniers devoirs, alla à l'hospice des Enfants-Trouvés.
Cet établissement recueille les enfants trouvés et les orphelins ; ils y sont allaités, et ceux qu'on ne peut garder à Paris sont confiés à des nourrices de la campagne, et ensuite placés par les soins de l'administration chez des personnes sûres et chargées de les élever.
Le nombre des enfants ainsi adoptés et tirés de la détresse est, pour chaque année, de 5,500.
Admise auprès de la supérieure de cette pieuse communauté, la tante de la petite fille déposée dans le tour lui expliqua le but de sa démarche.
Les plus anciennes sœurs se rappelèrent parfaitement l'enfant dont on parlait; les registres furent consultés, d'après les dates conservées et indiquées ; on y lut la mention des objets trouvés sur l'enfant et désigné! comme devant servir à le faire reconnaître un jour.
Une note, écrite à la colonne des observations, était ainsi conçue :
— Cette enfant s'est enfuie de la maison à l'âge de six ans; on n'a point eu de ses nouvelles, malgré toutes les recherches qui ont été faites ; on ne sait pas ce qu'elle est devenue
Le nom que portait la petite fille était celui de Clarisse.
On jugera de l'embarras où se trouvait la tante, en apprenant que sa nièce était ainsi perdue depuis dix ans; si elle vit, elle a maintenant seize ans.
Ici finissait l'historiette, et la curiosité n'y avait gagné qu'un troisième secret, celui qui laissait en suspens l'existence ou la mort de la jeune fille, qui formait une nouvelle énigme.
C'était pour les auditeurs, dont l'impatience attendait un tout autre résultat, une véritable déception, qui avait le caractère d'une perfide ironie.
Cette curiosité affamée se plaignait qu'on la laissât mâcher à vide ; ce fut une petite émeute au coin du feu.
Quelques jours s'étaient à peine passés, que la comtesse annonçait un soir une bonne nouvelle aux victimes de ce désappointement involontaire, et leur promit que bientôt ils auraient une pleine satisfaction.
Effectivement, elle ne tarda pas à leur annoncer que la tante avait retrouvé presque miraculeusement sa nièce, restée pure et devenue une personne jeune, jolie, dont le cœur était doué des meilleures qualité's, l'inteUigence et l'esprit formés et instruits par une éducation bien dirigée.
— Un événement important l'appellera bientôt au milieu de vous; je me suis chargée de vous la présenter ; elle vous dira comment, dans l'abandon où elle était, la Providence lui a tendu deux mains : l'une qui a sauvé son enfance, l'autre qui a éclairé sa jeunesse.
Cette demi-ouverture ne faisait que redoubler la curiosité, et donna à ce drame un intérêt qui s'accrut de manière à devenir un des faits les plus considérables de la saison, et les conjectures et les suppositions recommencèrent à s'exercer de plus belle.
UN CARNAVAL DE Pi^RIS. 189
Il y eut même des investigations qui poussèrent leurs indiscrétions jusqu'à l'inconvenance, et tentèrent défaire violence au mystère qu'on leur cachait.
Mais le secret fut si bien gardé, que tous ces efforts échouèrent, vains et confondus.
Le premier des deux sujets qu'il fallait réunir pour le mariage que l'on préparait échappait ainsi à ceux qui le poursuivaient avec tant d'ardeur; il fallut chercher le second.
La jeune fille restant inconnue, pourquoi ne chercheraiton pas à connaître le jeune homme : on arriverait peut-être par ce chemin à sortir de l'incertitude où l'on se trouvait?
Tous les regards se tournaient vers Paul. Il ne comprit rien d'abord aux questions qu'on lui adressait ; mais bientôt, s'apercevant qu'il s'agissait de celle que son cœur ne cessait d'appeler, il s'associa volontiers à la ligue fortoée contre les mystères de l'hôtel Montauban.
L^onrani*
Pendant que Paul courcit après Fleurette, madame de Montauban, qui attendait au coin de sa cheminée que la Pro vidence se chargeât de lui ramener sa nièce, retrouvait, sans avoir bougé de son. fauteuil, l'enfant perdu. La falle de Vhomme qui court après la fortune et celui qui V attend dans son lit était mise en action par l'activité de l'un et par l'inaction de l'autre.
Voici comment se fît la découverte de l'enfant :
On avait mis à la mode des manches de façon du costume des femmes de la cour sous Louis XIII; très-peu de couturières savaient bien faire ces manches et leur donner la coupe et le caractère qu'elles devaient avoir ; mademoiselle Adélaïde y excellait, et passa pour la bonne faiseuse de cet auxiliaire si important dans les riches toilettes.
Madame de Montauban ayant entendu parler de ce talent, alla en personne chez la couturière; elle fît sa commande, voulut visiter l'atelier, où elle entra. Dès qu'elle aperçut Fleurette, la comtesse dit à la couturière ;
— Je vous prie, Mademoiselle, de m'envoyer les manches que vous m'avez promises pour après-demain, par cette chxirmante enfant que voilà.
Et elle désignait Fleurette.
Au jour indiqué, l'ouvrière apportait; les manclies. La comtesse était seule dans son boudoir, et ordonna que l'on fît entrer* celle qu'elle désirait revoir.
Fleurette arriva toute joyeuse et aussi toute rouge d'avoir couru; sous ce fard de la jeunesse, elle était charmante.
Oa eût dit que la jeuQe ôUe avait deviné le sentiment de bienveillance de la comtesse ; enfin la grande dame et la per tite ouvrière se sentirent attirées par une muette sympathie, et madame de Montauban se prit sans y songer à causer avec Fleurette comme avec une amie.
Elle fut surprise et charmée des ressources que trouvait si aisément l'esprit de la jeune fille sur des sujets qui semblaient être hors de sa portée, et surtout elle écoutait avec étonnement la correction de son langage et le ton agréable avec lequel elle parlait sans élever la voix, habitude que les gens bien élevés contractent de bonne heure et gardent toujours,
— Je ne comprends pas, chère petite, lui dit-elle, comment vos parents, avec l'éducation qu'ils vous ont donnée et dont vous avez si bien profité, vous laissent dans l'ateher de mademoiselle Adélaïde.
— Madame la comtesse, répondit Fleurette en souriant tristement, je n'ai jamais eu de parents, mais j'ai un bien bon ami, qui veut que je reste à l'atelier.
— C'est un rustre !
— Oh ! non. Madame, c'est un noble cavalier,
— Ah! je conçois, dit avec dédain la comtesse... un galant protecteur.
— Non, Madame, dit Fleurette prête à pleurer; ce n*est pas ce que vous voulez dire... Je ne mérite pas ce reproche. Si je reste à Tatelier par les conseils de mon bon ami, c'est parce que j'ai connu l'indigence ; que je veux, si elle me menaçait encore, la braver et l'éviter par mon travail.
— Il est vrai, Fleurette, que les manches que vous me rapportez sont d'un travail merveilleux. Est-ce vous, mon enfant, qui les avez faites ?
— C'est moi, reprit en rougissant l'ouvrière, qui les fais toutes; mais celles-là, je n'aurais jamais voulu les céder à personne...
Elle s'arrêta émue et palpitante.
— ■ Pourquoi? dit la comtesse d'un ton caressant.
— C'est que j'ai senti, la première fois que je vous ai vue, que je vous aimais comme j'aurais aimé une mère!
L'accent pénétrant que Fleurette donna à ces mots fit tressaillir la comtesse, qui la regarda avec attendrissement, et lui dit, pour continuer l'entretien :
— Je trouve que votre bon ami a raison.
— Vous voyez. Madame, que s'il avait sur moi des vues qui ne fussent pas honnêtes, il ne me donnerait pas de semblables conseils.
Cette réflexion était vraie, mais dans une bouche si jeune et si fraîche, elle pouvait paraître précoce, et puis, comme se le disait tout bas la comtesse :
— Le diable est bien malin!... Fleurette, à quelle heure faut-il que vous soyez rentrée à l'atelier ?
— A trois heures.
— Très-bien; il n'est pas encore deux heures, et j'ai quelque chose à vous demander.
Elle sonna.
Une femme de chambre parut.
— Mademoiselle Mion, lui dit la comtesse, apportez-nous des confitures, des biscuits, de l'eau et du sucre.
La femme de chambre reparut accompagnée d'un petit négrillon, portant cette collation servie dans des vases de vermeil sur un plateau.
Il posa le tout sur un guéridon.
— Maintenant, mademoiselle Mion, je n'y suis pour personne avant quatre heures.
Fleurette becqueta un biscuit sans être embarrassée le moins du monde du luxe de la vaisselle, admirablement ciselée et d'un modèle dont elle était à même d'apprécier le mérite.
Puis elle raconta l'histoire de sa vie.
La jeune fille était si heureuse de parler, et la comtesse était d'autant plus attentive, qu'à mesure que le récit avançait une lumière nouvelle brillait à ses yeux.
Madame de Montauban avait reconnu Paul au portrait qu'en avait fait Fleurette, qui avait eu la discrétion de ne point le nommer.
Quand ce récit fut achevé, la comtesse, ne pouvant plus résister à son émotion, se leva et embrassa tendrement Fleurette, qui n'osait lui rendre ses caresses.
— Mon enfant, lui dit-elle, est-ce vous que l'on nommait Clarisse ?
— Oui, c'était moi!... s'écria Fleurette. Je me rappelle... Clarisse!... Clarisse!... Oui, c'est bien ce nom-là qu'on me donnait.
— Et à quelle date vous êtes-vous sauvée de l'hospice ?
— Il y a aujourd'hui dix ans de cela, et j'avais alors six ans, répliqua vivement Fleurette.
La comtese fut ébranlée par ces témoignages d'une vérité frappante; mais dans cette circonstance, ne voulant rien
donner au hasard, elle congédia l'ouvrière ex). lui disant de retourner à l'atelier et d'y rester jusqu'à l'heure ordinaire, sans rien dire à personne de ce qui venait de se passer entre ©lies à l'hôtel Montaulan.
Le lendemain matin, la voiture irait la chercher chez elle pour la conduire ici, d'où elles iraient dans un endroit où elles apprendraient ce qui pouvait assurer le bonheur de Fleurette et celui de sa vieille amie, disait la comtesse à l'ouvrière en la serrant dans ses brgs.
Si elle voyait Paul, il fallait ne point lui parler de tout cela; un mot imprudent pouvait tout détruire.
Fleurette fut introduite mystérieusement à l'hôtel Montauban ; la voiture s'arrêta devant une petite porte que le laquais fit ouvrir par un signal particulier et qui paraissait attendu ; cette porte donnait sur les comnïuns.
Après avoir traversé les cours des écuries, elle arriva à une porte semblable à la première. Devant elle sq présenta un escalier dérobé qui conduisait aux appartements,
Là, Fleurette trouva la comtesse ; elles échangèrent un sourire :
— J'ai bien réfléehi, lui dit la comtesse ; voiis voilà maintenant ma nièce ; vous êtes la fille de ma sœur, c'est à )i'en plus douter ! Il faut d'abord quitter votre joli nom de Fleurette, qui vous allait si bien, pour reprendre celui de Ularisse que vous a donné votre mère, et sous lequel les bonnes sœurs vous ont fait baptiser. Quant à votre nqm de famille, ce sera celui de votre père; j'ai son testament dans lequel il a déclaré, par-devant notaire, que, n'étant pas marié, il vous reconnaissait comme son enfant naturel : vous vous appellerez donc mademoiselle de Ricqueville, en attendant que vous portiez le nom de votre mari.
1^ De mon mari 1 Que voulez-vous dire, ma chère tante?
A ce titre que lui donnait sa nouvelle nièce, la comtesse poussa un éclat de rire et dit :
~ Me voilà tante à présent, et bientôt, sans joute, je serai grand'tante,
La jeune fille baissa les yeux, et d'une voix émue elle adressa à la comtesse cette questiou :
— Et qui donc vais-je épouser?
— Belle question, vraiment! Et qui donp pouvez-vous épouser, si ce n'est Paul !
Clarisse leva les yeux vers le ciel avec ferveur, et elle prit les mains de sa tante dans les siennes ; mais elle ne put lui parler, tant son émotion était forte ; de grosses larmes perlaient dans ses longs cils.
La comtesse n'était pa^ sai[is quelque inquiétude sur la liaison qui avait existé entre Fleurette et Paul ; sur ce point elle voulut être édifiée.
Elle adressa à sa nièce des questions insidieuses ; avec un respect des convenances qu'elle n'oubliait jamais, elle sonda et fouilla ce jeune cœur dans tous ses replis, et partout elle ne trouva qu'innocence et pureté dans ces relations chastes et tendres comme celles du frère et de la pœur.
Ge fut pour elle une crainte de moins et une conviction de plus ; avec cette certitude, elle était forte contre l'opinion du monde, que la veille encore elle pouvait redouter.
Telle était la cause du trouble véritable qu'avait éprouvé la comtesse.
Il fut convenu que Clarisse, en attendant le moment du mariage, ne se montrerait à personne, afin d'éviter toute malveillance.
Cette retraite absolue, que Paul lui-même respecterait, devait être de courte durée, le personnage qui ordonnerait tout
et qui avait le plus d'intérêt à ces arrangements était attendu demain à Paris.
— Avant qu'il soit grand jour, dit la comtesse, il faut partir; la voiture est attelée et je vais vous conduire moimême dans l'asile que je vous ai choisi ; encore une fois, c^ n'est pas pour longtemps.
Clarisse exprima à sa tante combien elle avait de confiance en sa tendresse, et le ferme propos de lui obéir en toutes choses.
Elles restèrent silencieuses pendant quelque temps.
-— Mon enfant, dit la comtesse en reprenant la conversation, je n'ai plus que vous au monde ; vous n'êtes pas seulement ma nièce, vous êtes ma fille ; la Providence, qui vous a menée à moi malgré tant d'obstacles, m'indique clairement ses desseins.
Nous me fermerez les yeux... Ne pleurez pas, la force me manquerait pour achever ce que j'ai à vous dire. Je vous laisserai, en vous quittant, entre les mains de saintes et pieuses femmes. Nous allons au couvent; la supérieure était autrefois mademoiselle de Brétimpré, avec laquelle j'ai été élevée au couvent de Longchamps ; elle a pris le voile et rien n*a pu la faire renoncer à ses vœux.
Vous la trouverez entourée de quelques-unes de ses sœurs en Dieu, qui ont vieilli avec elle.
Ces femmes connaissent le monde sans l'avoir vu : le séjour que vous allez faire dans cette retraite ne sera pas seulement destiné à vous tenir éloignée d'un monde dans lequel vous ne devez pas paraître encore, ce sera un temps d'entretiens et de méditations qui vous apprendront les devoirs nouveaux qui vous attendent; votre esprit et votre cœur se reposeront dans un calme plein d'une suave sérénité.
Cette communauté se livre à l'éducation de quelques
élèves seulement; elle reçoit aussi les âmes effrayées, les cœurs brisés, toutes les souffrances et toutes les infirmités morales.
Elles ont contre ces douleurs le heaume souverain des consolations ineffables : la résignation et l'espoir ; elles apprennent à pardonner à ceux qui nous ont fait souffrir : en ramenant les pensées vers le ciel, elles nous isolent des misères de la terre et des sujets d'une affliction passagère qui doit disparaître devant l'attente d'un éternel bonheur.
Une fois par an, je viens passer quelques jours au milieu de cette atmosphère si propice aux maladies de l'âme: vous y viendrez avec moi, Clarisse, et vous verrez combien esl-~..^„ douce et indulgente cette piété que le monde juge^e^'^Q^^^Vy>^^ aussi imprudente sévérité. ' /«s^^ --=î«-,-:-^ ^.^*'
La voiture s'arrêta, la comtesse et sa nièce fureitcondèl^^^*'^ ^ - ' au parloir, où madame la supérieure les reçut. X^^^^-^^^'J^^-^/A^^^
Après quelques moments d'entretien, on se si^âia. ... J^^-^'''''^ Madame de Montauban et Clarisse se firent de tendres adieux, et la voiture s'éloigna.
Clarisse, en rentrant au parloir, au lieu de la supérieure, qui s'était retirée après le départ de la comtesse, trouva une sœur servante qui lui proposade lui montrer son appartement.
Clarisse la suivit et fut installée dans un logement composé de deux pièces hautes, claires et bien aérées, et dont les larges fenêtres donnaient sur un jardin spacieux, clos de murs ruinés, au milieu duquel se trouvait un moutier gothique, véritable joyau de granit.
La maison était vaste; le jardin fort négligé et en trèsmauvais état.
Le bâtiment principal auquel il faisait suite, en s'étendant le long du boulevard des Invalides, formait le coin de la rue de Sèvres,
Les établissements, fort nombreux dans ce quartier, n'ont d'autre caractère religieux que celui des habitudes d'intérieur.
' Point de vœux perpétuels, point d'engagements que la simple volonté ne puisse rompre,
Nulle discipline ni aucune règle pour ces communautés volontaires, dont la paisible existence ne peut inspirer aucune alarme et mérite la tolérance qu'elle obtient,
Les pensionnaires y sont comme dans les autres institutions.
Les personnes du dehors qui s'y réfugient et celles qui viennent y passer quelque temps restent absolument libres.
Il est bien entendu que Jes femmes seules sont admises dans ces maisons.
Il y a des réunions, mais on n'est en commun qu'aux offices : les dames de la communauté prennent leur repas ensemble ; les pensionnaires ont leur réfectoire, et les personnes qui occupent des appartements particuliers mangent cjiacun chez soi.
Telle est du moins la coutume ordinaire, et qui varie selon les circonstances.
L'appartement était meublé simplement; les meubles en étaient rares, mais tout y reluisait de propreté, et l'ensemble en était d'une fraîcheur ravissante,
Clarisse se plaisait dans cette solitude qui tint toutes les promesses de sa tar^te.
, Elle se montrait fort assidue aux offices, et entendit dans la petite chapelle du grand jardin des prédicateurs renommés, dont l'éloquence la toucha; elle aimait çe% émotions rehgieuses auxquelles on ne l'avait pas initiée, et qui étaient un souvenir vague et confus des prières qu'à l'hospice on lui faisait réciter le soir et le matin.
La jeune fiHe plaisait aux sœurs, qui lui apprenaient les plus gracieux et les plus mignons ouvrages du monde et la bourraient de friandises.
Malgré ces séductions, Clarisse leur éehappait souvent pour rejoindre celle qu'elle appelait plus particulièrement son amie.
C'était une Anglaise, jeune encore, mariée à un baron agréablement connu dans la jeune fashion parisienne, et qui est un de ses plus fougueux sportmen. Elle l'avait épousé par inclination.
Elle plaidait en séparation de corps, après quelques années de mariage, coîitre l'époux que son coeur avait choisi.
Deux enfants blonds et roses, un petit garçon et une petite fille, étaient nés de cette union; ils avaient de six à sept ans et venaient souvent voir leur mère ; les caresses que leur prodiguait Clarisse la leur faisaient chérir, La jeune baronne s'était retirée dans cette maison pour I se soustraire pendant la durée du procès à une puriosité Importune,
A l'audience? son avocat lut des lettres écrites par la i femme à son mari absent.
Ces lettres étaient datées du mois qui suit la lune de miel. A la même époque retentissait à la cour d'assises une ; pause célèbre, celle d'un jeune officier accusé d'avoir pénétré la nuit dans la chambre à coucher de la fille de son gé^ néral.
Les débats de ces deux affaires étaient présentés chaque ,, fpatiïl ensemble à la malignité publique. P Les lettres de la femme eurent un succès énorme, par la tendresse et par la sensibilité délicate de la pensée et des grâces du style, Elles étaient écrites en français, et Ton était surpris du
bonheur avec lequel toutes les finesses du langage avaien été devinées et rendues par cette plume étrangère.
Le mari, que cet intérêt contrariait et qui, d'ailleurs, s'irritait contre le voisinage de célébrité qui unissait son nom à la cause criminelle, supplia sa femme de vouloir bien en retirant sa demande en séparation, faire cesser ce scandale parisien. ^ . ,
Celle-ci persistant à refuser ce qu'invoquaient des prières répétées, le mari imagina un expédient.
Il écrivit à sa femme que Richard, leur fils, était indisposé depuis deux jours, et qu'il se promènerait du côté de la maison dé la rue de Sèvres, sur le boulevard, vers les deux heures de l'après-midi ; il l'invitait à venir voir le pauvre petit qui serait dans la calèche.
La mère, alarmée par cette lettre, consentit à cette visite.
Elle sortit à l'heure indiquée par la petite porte du jardin, et courut vers la calèche où était l'enfant, douillettement enroulé dans une houppelande doublée de fourrures.
Elle monta sans défiance et toute entière à son inquié tude maternelle ; pendant qu'elle questionnait le petit malade sur son état, la voiture partit au grand galop des vigoureux chevaux qui y étaient attelés.
Malgré les cris de la femme, le cocher exécuta l'ordre donné par le mari d'aller son train et sans s'arrêter jusqu'à la première poste.
Le mari fit si bien durant ce trajet auprès de celle qui, tout en lui reprochant sa conduite et ses torts de mari infidèle, n'avait cependant pu lui retirer son affection, qu'on arriva au premier relais... raccommodés.
Le procès était terminé.
Là, seulement, elle connut la ruse dont elle avait été la dupe. Ce mot fut son unique vengeance.
Le petit garçon, qui n'était plus malade, fut d'abord grondé, mais on lui pardonna à cause de l'intelligence qu'il avait montrée, et surtout à cause de sa santé si promptement rétablie.
La victime de ce rapt conjugal écrivit de suite ces détails à sa jeune amie de la rue de Sèvres, en lui recommandant de se souvenir, en se mariant, de cette faiblesse comme d'un l mauvais exemple.
Clarisse admira au contraire cette inépuisable indulgence d'un cœur épris.
Entrée dans la maison des saintes femmes dans la première quinzaine d'avril, Clarisse voyait arriver la fin de mai sans que rien se montrât pour terminer ce que, dans son dépit, elle nommait sa captivité.
La comtesse venait la voir souvent, lui donnait des nouvelles de Paul, lui cacha son voyage et l'encouragea à la patience.
cie ne fut que vers la fin du mois de février qu'elle entrevit, après plus de neuf mois de cette retraite, son prochain retour à la liberté, et que tout était préparé pour le mariage si désiré.
Sa joie fut si vive qu'elle lui fit oublier toutes les peines de sa longue réclusion.
Elle revint aussi mystérieusement qu'au départ à l'hôtel Montauban, la veille du jour marqué pour les fiançailles; mais elle vécut encore retirée, et sous un séquestre presque aussi rigoureux que le secret des prisonniers ; elle n'était soutenue dans cette autre prison que par le bruit des préparatifs qui remplissaient l'hôtel et qu'elle écoutait avec plaisir
La fenêtre de sa cellule s'ouvrait sur le jardin.
Un jour elle aperçut la comtesse causant avec un vieillard, et parlant avec une activité qui lui donna beaucoup à penser.
Elle crut que tout était rompu et faillit s'évanouir.
tie comte de ILérAdee*
Madame la comtesse exerçait sur ïeâ sentiments de la so* ciété qui se réunissait dans son salon un empire absolu, une véritable tyrannie.
Elle en convenait elle-même, sans toutefois renoncer à cette oppression ; faire chez elle la pluie et le beau temps lui semblait un droit incontestable ; elle était donc dans sa maison, comme un capitaine de vaisseau est à son bord, seul maître après Dieu.
11 faut bien avouer qUé, dans l'usage qu'elle faisait de ce pouvoir souverain, ses propres impressions remplaçaient souvent le droit, la vérité et la raison.
Elle se passionnait aisément pour ou contre les gens à première vue, et il était fort rare qu'elle consentît à revenir sur une opinion prise si rapidement, même quand elle en reconnaissait le tort et l'erreur.
Elle aurait craint, en agissant' autrement, de compromettre la réputation de tact et d'infaillibilité qu'elle avait su con quérir.
UN CÀRNAVAt Dfi tAîlIS. 203
Ce qu'elle approuvait était approuvé , ce qu'elle blâmait était blâmé» elle faisait et défaisait à son gré.
Les habiles savaient capter ses bonnes grâces et provoquer par leurs complaisances cet engouement auquel la com tesse se laissait aller volontiers, pourvu que l'on consenti^ à ne pas s'apercevoir de cette faiblesse.
Son hostilité était opiniâtre et ferme dans la défense et dans l'attaque.
Mais son amitié était sûre, solide et durable.
Elle savait aimer avec excès, mais elle n'eût jamais de haine.
Elle voyait les défauts et les fautes de ses amis, mais elle les aidait à cacher les uns et les autres..
Elle pardonnait quelquefois, mais sans oublier; elle ne cédait jamais.
Par ces moyens, son salon avait une autorité qu'on ne songeait pas à lui contester et dont elle savait mettre à profit l'influence, dans l'intérêt de ses créatures.
Elle désignait ainsi ses plus fidèles sujets.
Paul était un de ceux auxquels elle témoignait la plus vive sympathie ; pour Raoul, elle professait un éloignement qu'elle ne sut pas assez dissimuler et qui augmenta la dose de fiel qui fermentait en lui contre l'homme qu'il regardait comme le rival attaché à contrarier tous ses vœux et dont chaque succès amenait pour lui un revers.
La comtesse avait un penchant qui la portait vers la jeunesse ; mais elle pensait qu'il était imprudent de confier à son inexpérience un secret important.
Initié à tous les mystères qui entouraient l'existence de Paul, elle n'avait révélé à ce jeune homme qu'elle chérissait rien de ce qui pouvait l'éclairer et hâter un dénoùment qui, dans l'impatience de ses vœux, ne se pressait pas assez.
De tous ceux auxquels elle s'était vouée avec le plus de dévouement et d'abandon, c'était le comte de Kéradec, vieux gentilhomme breton, dont elle attendait l'arrivée à Paris avec une anxiété de tous les instants.
Entre la comtesse et le vieillard, il existait une alliance offensive et défensive de longue date.
Les deux familles, quoique appartenant à des provinces très-éloignées l'une de l'autre, puisque l'une touchait au midi de la France et l'autre au nord, s'étaient réunies à la cour, ce sol commun alors à toute la noblesse du pays.
Puis, elle attachait un intérêt mystérieux à sa présence.
Madame de Montauban, avec une finesse d'émotion qui lui était propre, avait pressenti la haine naissante de Raoul contre Paul.
Le comte d'Entreterre était un de ses proches ; elle savait qu'il avait habité l'île Bourbon, où il avait passé son enfance et sa jeunesse; il lui rappelait souvent un serment qu'il avait fait, lui parlait d'Anna, sa sœur, et du capitaine Rock, le ravisseur d'Anna; ignorant qu'elle fût instruite de ces événements avant et mieux que lui.
Raoul avait exprimé avec amertume à sa cousine de Montauban combien il avait été mécontent et surpris qu'elle eût présenté elle-même à un des siens un homme qui se nommait Paul, tout court.
Il ne concevait pas qu'un pareil individu fût reçu par des personnes les plus élevées comme il l'avait vu accueillir.
Une lueur soudaine pouvait révéler à Raoul ce qui lui était caché, et produire de vives explosions.
Ces éventuahtés sinistres efl rayaient la comtesse.
L'arrivée du comte de Kéradec devait, par une suite de faits convenus entre la comtesse et lui, régulariser ce qu'il
y avait d'irrégulier et de périlleux pour tant d'intérêts et d'affections dans cet état de choses.
Le comte arriva enfin.
En recevant la nouvelle de sa présence à Paris, elle se sentit délivrée du fardeau d'une responsabilité pesante; mais elle ne fut débarrassée de ce poids que pour retomber dans d'autres inquiétudes qu'une entrevue qu'elle demanda le soir même pour le lendemain pouvait seule dissiper.
Le comte répondit qu'il serait aux ordres de madame de Montauban depuis midi, heure à laquelle 11 aurait l'honneur de se présenter chez elle.
11 fut exact au rendez -vous.
La comtesse, après lui avoir témoigné sa joie de revoir un homme à qui elle devait le salut de sa famille et la conservation de sa fortune, lui déclara que sa reconnaissance lui faisait un devoir de parler avec franchise.
Elle le pria de ne point s'irriter contre les questions qu'elle allait lui adresser et à y répondre avec sincérité.
Il y allait de la sûreté de Paul, qu'elle croyait secrètement menacé.
Le comte fi'émit, et la comtesse comprit qu'il serait vrai dans ses réponses, afin de conjurer le péril qu'elle avait laissé entrevoir.
Et ^l'interrogatoire commença.
— Vous rappelez-vous avoir vu à l'île Bourbon, lors de vos deux voyages, un enfant de douze ans qu'on appelait Raoul, et qui était le fils de feu M. le comte d'Entreterre?
— Oui.
— Et avez-vous remarqué dans cet enfant quelque animosité contre vous ?
— Oui, je me souviens maintenant; il me voyait avec dé-
plaisir; il était passionnément attaché à Anna, et il semblait avoir deviné mes intentions, il me surveillait,
— La nuit où vous avez enlevé Anna, l'avez-vous aperçu' sur le rivage ?
— J'ai vu un enfant faisant des gestes menaçants et poussant des cris, mais l'éloignement ne m*a pas permis de distinguer ses traits. J'ai cependant pensé alors que cet enfant furieux devait être lui.
— Avez-vous connaissance d'un serment qu*il aurait fait contre vous, en jurant de venger l'enlèvement d'Anna et de châtier le ravisseur ?
— Non, je n'ai point connu ce fait. Mais je ne vois pas l'utilité de ces questions.
— Attendez. Raoul, comte d'Entreterre, est devenuTiomme, et il est ici.
— Je vous prie, madame la comtesse, de me faire l'honneur de me présenter à M. le comte d'Entreterre.
— Ne plaisantez-vous pas ?
— Je parle très-sérieusement. Lorsque j*aurai montré à M. le comte d'Entreterre le contrat de mariage entre Anna et moi, il sera convaincu que je n'ai point cherché à le déshonorer.
— C'est vrai ! Pourquoi donc ne pas lui faire tout de suite cette communication?
— Parce que je pense qu'il est au moins inutile de me faire reconnaître. Si nous parvenons à tout terminer avant qu'il n'y ait quelque éclat fâcheux, nous répondrons, mon fils et moi., victorieusement à M. d'Entreterre et à toutes ses imputations.
— Hâtons-nous donc t
— Je suis fort embarrassé; je ne puis faire publier les bans du mariage sans y faire mention de l'état civil de Paul et
UN CARNAVAI, DK PARIS. ?07
gans lui apprendre ce que je suis pour lui, et ma tâclie n'est point encore achevée,
— Allons, mon ami, quel parti prendre ? Je vous assure que les choses pressent plus que vous ne le pensez. La position brillante de Paul fait éprouver à Raoul une jalousie qui peut le porter à toute extrémité, et d'autant plus qu'elle est dans ses instincts. Il m'a répété hier avec une colère nouvelle et haineuse combien ce mariage d'une de nos proches parentes avec un homme sans nom, auquel cette alliance donnait toute ma fortune, le choquait. J'allais tout lui expliquer lorsque, comme vous, j'ai pensé qu'il y avait quelque inconvénient à divulguer trop tôt ce qui a été si soigneusement et si longtemps caché. Je ne puis m'empêcher de redouter, non pas tant les mauvais penchants de Raoul que la bizarrerie de son caractère, poussé quelquefois jusqu'à des actes insensés et de monstrueuses extravagances.
— Autant qu'il m'a été possible, j'ai tout disposé pour qu'il n'y ait pas de temps perdu, mais les détails prescrits par la loi ne peuvent être évités. Cependant, je crois que dès après-demain nous serons à même de signer le contrat, qui est le préliminaire authentique du mariage que nous célébrerons plus tard, après l'accomplissemeni des formalités légales.
— Voilà une excellente idée,
— Ce sera la lecture de cet acte, faite par mon notaire, qui apprendra à Paul l'état et le nom qu'il a reçus en naissant, et dont en même temps je lui remettrai les titres,
— J'approuve votre arrangement. Dites-moi donc bien vite à quoi je puis vous être bonne dans tout cela,
— Faites avertir votre notaire de se tenir prêt pour aprèsdemain, à dix heures du soir. C'est dans votre salon que je contrat doit être passe. Invitez ceux que vous jugerez con-
venable d'appeler à cet acte ; mais n'oubliez pas le comte Raoul, et placez-le de manière à ce qu'il puisse tout entendre.
La comtesse sonna, et dit au domestique qui entra :
— Faites atteler, et envoyez mademoiselle Mion dans mon cabinet de toilette.
Puis se retournant vers le comte :
— Je vais, lui dit-elle, à l'instant même chez mon notaire.
— Dites-lui, s'il vous plaît, que je passerai chez lui demain matin, de très-bonne heure, pour lui expliquer les conditions du contrat du côté du mari, et chargez-vous, s'il vous plaît, madame la comtesse, de lui faire connaître vos intentions pour mademoiselle de Ricqueville.
— Adieu, mon ami.
— Adieu, madame la comtesse, reprit le comte, qui salua profondément madame de Montauban, lui baisa respectueument la main et gagna la porte de révérence en révérence.
Le comte de Kéradec avait quitté son nom de guerre et repris son titre.
En Bretagne, sa famille était connue sous le double nom de Kéradec de Penmarck, et l'on s'était habitué à ne se servir que du dernier de ces deux noms.
Noble de vieille souche, il avait conservé les habitudes, les façons de l'ancien temps; mais il n'en avait pas gardé la vanité et les préjugés.
Il avait alors cinquante-neuf ans, qu'il portait fort bien, mais dans un corps brisé, avec un visage vieilli par une Cdducité précoce.
Ses forces et son énergie ne l'avaient point abandonné.
D'une santé parfaite, exempt de toute infirmité, soutenu pf^r la vigueur de son organisation, il se sentit sur la seuil d'une verte vieillesse, malgré le délahrement e.{térieur.
Il ressemblait à ces grands arbres séculaires et toujours verdoyants dans leur puissante structure, mais dont la foudre, /'ouragan, les intempéries et les années ont sillonné le tronc, mutilé et flétri les branches, sans énerver la sève qui circule sous une écorce de fer rouillé.
Sa réapparition dans le monde était une nouvelle preuve de sa tendresse pour son fils.
Son affection pour Paul tenait de la sollicitude d'une mère qui établit son premier né et, dont la vigilance veut présider à toutes les dispositions et assurer le bien-être de son enfant.
La solitude de Penmarck était pour lui, comme nous l'avons vu, un lieu désolé; mais il s'était accoutumé à ces Boufifrances, et sans la pensée de ce fils dont il était séparé, il eût supporté avec moins de peine cet isolement.
La société qu'il allait revoir ne l'effrayait point, mais elle l'embarrassait.
Éloigné d'elle depuis vingt-quatre ans, il ne savait rien de ses mœurs, sinon qu'elles différaient de tous points avec Telles d'autrefois.
Il craignait le ridicule, dont la puissance est restée debout 5ur les ruines d& tant de dominations.
En contemplant les ravages que les soucis et aussi les relîords avaient faits sur ses traits, il ne croyait pas que personne pût le connaître sous cette décrépitude hâtive, et il oensait que l'histoire du pirate, si connue dans la marine de son temps, n'avait point occupé le monde et ne vivait que dans quelques souvenirs d'outre-mer.
Enfin, en revoyant la capitale de la France, il allait se ..'rouver en terre étrangère, au milieu d'une société d'homaies et de femmes dont pas un ne portait un visage à lui îonnu. ^
Il ignorait jusqu'au langage qu'on y parlait, et quels en étaient le culte, les croyances, les intérêts et les goûts.
Cependanty pour guider Paul qui n'avait point fait fausse route, il n'avait suivi que l'inspiration de ses instincts.
Pour lui-même, il agirait ainsi,, et dans cette voie qu'il allait parcourir il s'avancerait d'un pas ferme, conduit par la droiturç de ses intentions.
Après tout, s'il n'avait pas vu Paris la grande ville, qui, pour lui , n'était qu'un petit coin du monde parcouru tout entier dans ses voyages, il avait vu tant d'autres cjjoses qu'il ne serait ni surpris ni déconcerté.
Et toutefois il n'était pas sans inquiétude en songeant qu'un hasard funeste pouvait renverser d'un seul coup l'édifice qu'il construisait depuis plus de vingt ans.
Dans cette foule où il allait se trouver, un seul homme qui le connaîtrait et qui prononcerait tout haut un nom qui ne devait plus être prononcé, ferait tout écrouler.
Cette alternative était un tourment peut-être plus cruel que tous les autres, parce que ce coup ne le frapperait point seul, mais atteindrait aussi la destinée de son fils.
Pour cette épreuve, il se trouvait fort contre les obstacles, et n'était point abattu comme dans le passé qu'il laissait à Penmarck.
Ici, c'était une lutte, là-bas, c'était un martyre!
La comtesse de Montauban avait sur tout ce qui préoccupait le comte de Kéradec les mêmes terreurs.
Elle redoutait les inconséquences de Raoul et la fougue de sa déraison; mais elle avait aussi d'autres frayeurs.
Le comte pouvait être reconnu, et c'en était fait de toute sécurité,
Comment le comte se tiendrait-il dans le monde avec lequel il n'aurait point de contact et d'intelligence ?
UN CARNAVAL DE PARIS. 21l
La moindre imprudence pouvait l'engager et le compromettre dans de funestes incidents.
La route qu'il allait parcourir était si périlleuse !
Elle se rassurait un peu sur tous ces accidents possibles en se promettant, qu'autant qu'il serait en elle de le faire, elle tâcherait de tout prévenir et de tout réparer.
Dans l'entretien qu'ils venaient d'avoir ensemble, chacun avait fait ses réserves.
Le comte n'avait point parlé de sa crainte d'être reconnu, la comtesse n'avait rien dit de ce qu'elle redoutait, du hagard et de la fatalité qui se joue de toutes les prévisions,
Quant à l'embarras probable du comte, madame de Montauban n'avait point touché cette corde à laquelle tient cet amour-propre qu'il ne faut jamais blesser,
Quel ne fut pas l'étonnement de la comtesse, dont le cœur battit si vite lorsqu'on annonça le comte, en voyant la manière aimable et facile dont il entra dans le salon,
Isa maîtresse de la maison s'attendait ^ des rires jnal éitouffés et à un accueil ironique.
Il y eut un cri d'admiration générale.
J)ès ce moment, le succès du comte parut assuré.
Il y avait pour la comtesse quelque chose de si imprévu, ^e si jieureux et de si inespéré, que ce premier résultat lui gembla garantir tous les autres.
I^Ue reçut le comte, qui marcha droite elle, sans précipitation et avec une rare dignité, avec le plus gracieu? sourire.
Elle se leva et lui présenta sa main à baiser.
Le comte se retira en faisant un geste de délicieuse modestie, et qui semblait vouloir réserver cette faveur pour les bonnes grâces de l'intimité.
De la part de ce vieillard, cette galanterie raffinée fut trèel goûtée,
Il fit quelques pas en arrière, puis revint et fit quelques salutations gui furent trouvées de très-bon goût, tant elles avaient une noblesse simple et polie.
Le comte fut ensuite présenté aux femmes.
Pour chacune d'elles, il trouva un compliment sans fadeur, différent et appliqué à l'âge et à la condition avec intelligence , et il saisit cette occasion de dire des choses agréables avec un esprit prompt et bienveillant.
Les femmes déclarèrent à l'unanimité que c'était un homme charmant.
On le présenta aux groupes d'hommes parsemés dans le salon, et auxquels il se mêla avec un ton^de bonne compagnie que tout le monde remarqua : il prit à la conversation une part fort élevée.
Il avait mis à la composition de sa personne cette propreté et ces recherches délicates, graves et presque austères, qui sont la coquetterie des vieillards.
Du linge d'une admirable beauté et qui avait par sa finesse quelque chose de merveilleux, un gilet de piqué blanc, un jabot étroit de point d'Angleterre , qui bordait aussi les manchettes, légèrement apparentes sur la racine des mains.
A sa chemise, il portait pour tout joyau un camée de la plus belle antiquité ; au doigt annulaire de la main gauche brillait une bague d'argent, montée d'une grosse améthiste, sur laquelle on voyait une étoile gravée, avec cette devise italienne :
« Una frà tante t » (une seule entre tant !)
Cet anneau avait un aspect talismanique; il portait sa montre à la mode ancienne, avec une chaîne d'acier à franges de pendeloques.
Un habit noir dont la coupe se plaçait entre la mode de
la veille et celle du jour, ample comme il convient aux vieillards.
Un pantalon demi-large laissait à découvert un pied à la forme effilée, gracieuse, chaussé de souliers de maroquin noir, à boucles d'or presque imperceptibles et ciselées avec ^oût.
Tout cela était si parfaitement distingué, que les jeunes ^ens se prirent à adopter ce costume sévère pour les soirées ie la saison.
Les cheveux du comte avaient blanchi, et une frisure naturelle leur donnait l'air d'une toison dont le ton, qui rappelait celui de la poudre, tempérait les traits de son visage, devenus secs et osseux.
Il tenait à la main un chapeau de forme basse et à larges bords.
Sa main, non gantée, paraissait avoir voulu laisser voir sa forme parfaite.
Le comte, s'approchant de madame de Montauban, dont le visage était radieux, lui dit à voix basse :
— J'avais peur d'être une vieillerie, et il paraît que je suis une nouveauté.
— Cher comte, dit madame de Montauban, vous êtes charmant; ce titre n'a pas d'âge.
— Je me produis sur moi-même, reprit le comte, l'effet d'un anachronisme vivant ; je suis un vieux millésime égaré dans ce salon, ou un calendrier perdu depuis le dernier siècle, et qu'on retrouve dans la poussière d'un déménagement.
Le comte disait cela en l'accompagnant de ses plus fins sourires, et le cercle se formait autour de lui pour l'écouter.
— J'éprouvais, poursuivit-il, la vive tentation de revoir
le monde parisien, car à mon âi^e, il fant se hâter; il n'y a d'autre lendemain que la veille ; l'exemple d'Épiménide me retenait toujours. Il a été si ridicule de son temps, le pauvre Épiménide ! un vieillard qui fait un sommeil séculaire, se couche sur la terre, se réveille dans la lune, et ne trouve plus que des gens qui ne le comprennent pas, et se moquent de lui.
— ■ Monsieur le comte , dit madame de Montauban, votre Épjiïîénide était un sot. Un homme d'esprit qui se réveillerait dans la lune écraserait, avec la seule épigramme de son sourire, les Sélénites railleurs.
— Oui, Madame, reprit le comte en riant; mais Paris est une planète plus dangereuse que la lune ; et c'est justement à Paris que j'ose me réveiller. Quelle imprudence 1 Paris change de mode, de langue, d'usage, de physionomie deux fois par an ; un gentilhomme qui va passer la belle saison dans ses terres, se voit contraint à refaire son éducation quand il rentre, en décembre, par la barrière du Roule ou de Vaugirard, et moi qui ai laissé passer tant de saisons !... Oh ! vraiment, Madame, je demande pardon de ma gaucherie à tous vos amis..
— Monsieur le comte, vous êtes tout pardonné. -
Un sourire triste contracta le visage du comte, à ce mot pardonné.
Il réprima son émotion, et prenant le ton le plus léger, il poursuivit :
— Au reste, c'est la faute de Paris, qui n'est janoais content de ce qu'il porte, de ce qu'il aime, de ce qu'il parle... J'ai un peu voyagé chez les Orientaux, et je les tiens pour les gens les plus sages de l'univers. Si Abraham, Isaac et Jacob revenaient au monde, en Mésopotamie, ils retrouveraient leur langue, leurs costumes, leurs usages, dans les
pâturages de Sichem et autour du puits des déserts. Leur journal des modes n'a eu qu'un numéro, le premier, et il a été publié, en Arabie, par Noé, dans le cabinet de lecture de l'Arche, à la dernière étape diluvienne du mont Ararat. Si Paris vivait à l'état de civilisation, depuis quatre mille ans, la collection de son Journal de Modes encombrerait la bibliothèque de la rue Richelieu.
Et èe rapprochant de madame de Montauban, il lui dit sur un autre ton :
— A propos, Madame, avez-vous vu votre notaire ?
— Non, monsieur le comte ; il est au château de Mainte* non, pour un inventaire qui durera quinze jours.
— Mais les notaires abondent à Paris, comme les héritages.
— Oui, mais M. Nitard est un vieil ami de ma famille, à laquelle il a rendu, dans des temps difficiles, de bons et nombreux services; il serait blessé de la préférence que j'accorderais à un autre pour un acte de cette importance. Je ne veux pas lui causer de chagrin. D'ailleurs, il a toute ma confiance; il connaît l'état de mes aflaires, et je peux lui dire ce que je ne dirais pas à un autre ; je me trouve fort bien d'en avoir fait en quelque sorte le directeur de ma fortune.
— Je vous comprends; vos raisons me paraissent fort justes, mais ce contre-temps est un retard qui me parait de mauvais présage.
Au moment où ces mots tombèrent de sa bouche, on annonça :
— Monsieur le comte Raoul d'Entreterre.
Le vieillard éprouva un frémissement.
Raoul vint saluer la comtesse, qui profita de cette occasion pour présenter les deux personnes l'une à l'autre»
Le jeune comte, s'apercevant que madame de Montauban était en conversation avec M. de Kéradec, les laissa causer.
— J'avais une idée, dit négligemment le comte à madame de Montauban, celle d'apprendre indirectement à M. le comte d'Entreterre que Paul est le fils d'Anna qu'il a tant aimée; peut-être cela calmera-t-il g® bile.
— Gardez-vous-en bien, reprit la comtesse à voix basse, * pour n'être entendue que de M. de Kéradec. Imaginez-vous qu'un jour il me parlait du fils d'Anna; il me disait que s'il le connaissait, il ne pourrait s'empêcher de le détester en songeant à la tendresse que sa mère aurait eue pour lui.
— Quel malheureux caractère !
— Quand je vous dis qu'il m'épouvante,
Le comte de Kéradec secoua la tète comme' pour chasser une idée importune.
— Maintenant, ajouta-t-elle, je vais m'occuper de la publication des bans à l'éghsc et à la municipalité ; il en faut deux pour le mari et deux pour la femme. J'ai acheté un des bans de l'église, et le seul qui sera publié le sera à la messe basse qui sera dite à six heures du matin. Quant aux bans de la mairie, je les ferai placer si haut dans le tableau grillé où l'on expose ces actes, que personne ne pourra les lire. Ces formaUtés, qu'on ne peut éviter, ont lieu de huit jours en huit jours et donneront à votre notaire le temps de revenir.
— Je suis fort embarrassée de Clarisse, qui se désole dans son ennui.
— Paul doit être dans une impatience dont je me fais bien une idée. Pensez-vous qu'il vienne ce soir?
— Je n'en sais rien, il m'a boudé !
En ce moment, Paul entrait dans le salon de madame de Montauban,
Pauls*était conjuré avec ceux qui avaient formé le complot de découvrir le secret du mariage dont s'occupait la comtesse; il ne se doutait pas que ce fût le sien;
De l'incertitude, il était tombé dans l'impatience.
Il n'entendait plus parler de la pauvre Fleurette, et il la voyait oubliée par tous ceux qui la connaissaient.
Il fallait qu'elle fût dans une bien étroite captivité, se disait-il, pour ne pas pouvoir faire parvenir à son seul ami un mot sur sa position.
Hélas! il n'était que trop vrai, la pauvre recluse languissait dans une attente dont elle voyait ie terme reculer devant ses désirs. De son côté, elle se disait avec douleur :
— Il faut que Paul ne pense plus à moi, puisqu'il me laisse ainsi sans me donner de ses nouvelles.
Il s'était ainsi établi entre ces deux cœurs une tendre et mystique communication de leurs sentiments mutuels.
Paul salua froidement la comtesse, mais celle-ci l'appela du bout de son éventail et avec un de ces demi-sourires qui promettent une confidence.
— Vous m'en voulez, lui dit-elle quand il se fut assis à son côté, sur le divan qui lui servait de trône, vous avez tort, vous me devriez de la reconnaissance ; je ne suis occupée que de vous. Je veux vous présenter à M. le comte de Kéradec, le meilleur et le plus ancien de mes amis.
Elle fit signe au comte de venir ; il accourut sans savoir ce que la comtesse attendait de lui, mais par un empressement de sa courtoisie habituelle.
La double présentation eut lieu.
Paul n'avait aucune raison d'être ému; seulement il se montra d'une respectueuse affabilité envel*s le vieillard, et s'approchant de lui, il lui dit :
— Monsieur le- comte, madame de Montauban a daigné m'apprendre que vous êtes le meilleur et le plus ancien de
!Zl8 UN CARNAVAL DE PARIS.
ses amis; ce sera pour moi un motif de cultiver les relations qui commencent entre nous aujourd'hui, sous les auspices d'une amie commune.
Le comte de Kéradec ne put rien répondre ; il balbutia quelques mots sans suite, et la comtesse le vit prêt à chanceler sous le poids de son émotion paternelle.
C'était la première fois qu'il voyait Paul : depuis le jour où l'enfant, arraché à sa nourrice, était parti de Penmarck pour se rendre à Nantes, ii y avait vingt-deux ans.
La joie, une joie céleste, une allégresse semblable à celle des anges, éclataient dans son regard, où brillait un rayon d'extase.
Madame de Montauban le contemplait avec ravissement.
Il chercha Paul, mais le jeune cavalier s'était perdu dans les groupes.
Il s'éloigna pour savourer seul la félicité qu'il devait à cette première entrevue.
Tout le monde remarqua combien Paul , il y a peu de temps encore si gai et si enjoué, était tout à coup devenu sombre et morose et ne cherchait plus que la solitude dans ce monde, dont il avait tant aimé les distractions.
Cet état n'avait rien de l'insouciance joyeuse de son âge, et il existait à cette même mélancolie une cause cachée, comme tout ce qui touchait à sa mystérieuse existence.
Il s'était réfugié dans un boudoir écarté. En cet endroit, doucement éclairé par la lueur d'une lampe d'albâtre, le bruit du salon arrivait, tamisé, pour ainsi dire, à travers les différentes pièces qu'il traversait , et portait à la tête qu'il berçait une langueur somnolente.
Paul, fatigué par de longues insomnies, céda à ce sommeil paisible, qui est plutôt un repos qu'un besoin.
Dans 1g moment vague et indécis qui précède ordinairement celui où on s'endort, ii lui semblait avoir vu le comte de Kéradoc se promener à grands pas dans une galerie latérale ; il avait même cru s'apercevoir que le comte le regar- 4r.it avec attention, et luttait contre l'impérieux désir de se
rapprocher de lui. Tout cela ne s'était présenté que confusément à son dernier regard assoupi.
Ce n'était pas une illusion.
Le vieux père contemplait son fils Paul dans le délire de l'extase^ et n'enviait rien aux chastes voluptés du ciel dans ce bienheureux moment.
Il l'aurait reconnu, ce jeune homme, entre mille et du premier coup d'œil; si la voix du sang n'eût pas parlé en lui, il aurait trouvé sur cette douce et noble figure le reflet merveilleux de la beauté d'Anna, la mystérieuse transmission d'une âme envolée au ciel et redescendue dans le corps d'un être vivant.
Il lui semblait que la jeune fille de l'île indienne venait de ressusciter sous ses yeux , et qu'elle s'était endormie, sous un déguisement capricieux, dans un bal travesti du carnaval.
Heureux père ! il retenait son souffle, ses larmes, ses cris, pour s'enivrer de cette contemplation délicieuse; puis il s'approcha sur la pointe du pied et sans faire le moindre bruit, et sur ce jeune et noble visage, il déposa un baiser.
Jamais dans sa vie il n'en avait donné un plus doux.
Le dormeur fit un mouvement, le comte s'enfuit et Paul s'éveilla.
Il avait senti la pression du baiser.
Ce n'était pas une femme ; la sécheresse des lèvres lui révélait le baisser d'un vieillard.
Serait-ce son père ! Pourquoi, s'il est près de son fils, ne serait-il pas dans ses bras et ne le reconnaît-il pas à la face de ce monde, qui, à force de douter, ne voudra plus croire?
Telles étaient les réflexions de Paul.
Puis, il s'écria avec un accent douloureux :
— Mon père, pourquoi me fuyez-vous? Pourquoi tant de tendresse et tant d'abandon ? Ne vous verrai-je donc jamais ? Je suis bien malheureux !
Il était prêt à verser des larmes.
Indigné contre cette faiblesse, il sut contenir son émotion
et résolut d'avoir avec la comtesse, qui paraissait tenir les fils de l'intrigue dont il était le jouet, une explication décisive.
Il était minuit, on commençait à s'en aller, la comtesse adressait quelques mots d'adieu à ses amis.
Paul demeura seul avec elle.
— Et vous, Monsieur, vous nous restez'^...
Elle remarqua alors l'air singulier de Paul et devina qu*il avait subi quelque violente émotion.
— Mais qu'avez-vous donc, lui dit-elle avec intérêt, comme vous êtes agité?
Paul lui raconta la scène du boudoir ; il était sûr que celui dont les lèvres s'étaient posées sur son front était un vieillard et ne pouvait être que son père.
Cette idée parut augmenter l'effroi de la comtesse.
11 s'écria :
— Que signifie ce nouveau mystère? si mon père est ici, qu'il se présente à moi, et qu'il fasse enfin cesser cette longue incertitude dont on lui inflige le tourment. Ces anxiétés brisent le cœur et la pensée, et quand viendra le bonheur tant promis, on l'aura payé trop cher par ces peines et ces déchirements de cœur !
— Paul, nous allons atteindre le but!... Quelques jours encore et nous y toucherons. Point de découragement et point d'impatience, je vous en conjure. Nous désirons tous, comme vous, un solution rapide; mais des empêchements ne nous permettent pas de nous hâter autant que nous voudrions.
— Que de fois on m'a tenuce langage, et combien de fofe me le répétera-t-on encore ?
— C'est qu'aux mêmes folies il faut répéter les mêmes raisons... Je suis fatiguée, Paul; permettez-moi de me retirer dans mon appartement.
— Je sou.^re. Madame, je soufl^re beaucoup , et je sens que je ne pourrais supporter longtemps un semblable état; ma santé s'affaiblit et ma raison s'égare... Cette scène du
UN CARNAVAL DE PARIS. *i21
boudoir n'est-elle pas une nouvelle et perfide manœuvre ?
— Mais qui vous dit que ce n'était pas une femme qui vous a visité dans votre sommeil. N'existe-t-il que de jeunes femmes?... /es vieilles peuvent avoir aussi des affections, mais elles doivent les cacher avec soin.
Madame de Montauban serra la main de Paul en lui adressant ces paroles avec un sourire et un regard dont il est impossible de rendre l'artifice ingénieux.
Paul, ébahi, regarda madame de Montauban et n'osa plus rien ajouter : il sortit, bien décidé cette fois à ne plus adresser aucune question et à se laisser aller au cours des événements.
De l'exaltation qu'il venait d'éprouver, il tombait dans l'indifférence; c'est que, dans le monde moral comme dans le monde physique, la réaction est toujours égale à l'action.
Le résultat de la soirée donnée par madame de Montauban , était donc assez heureux et répondait au but proposé.
Le comte de Kéradec avait enfin vu son fils Paul , et sa rentrée dans le monde ressemblait presque à une réhabilitation.
Dès ce jour, le pirate reprenait son rang parmi les hommes; le passé n'existait plus.
Le vieillard entrait dans l'avenir avec les pures illusions de sa jeunesse.
Le capitaine Rock appartenait aux légendes indiennes, et l'enlèvement criminel d'x^nna pouvait être confondu avec l'enlèvement de la belle Sita, dans l'île de Geylan.
De tant de mauvais jours éteints et de mauvaises actions oubliées, il ne restait que Paul, un être eharmant descendu du ciel pour donner le pardon au crime, après le remords et le repentir.
EiO vieillard et le jeuue homme*
Au milieu des passions, des plaisirs, des douleurs, des joies^ des impatiences, des folies, des mystères qui s'agitaient autour d'elle, il fallait à la comtesse une continuelle présence d'esprit et une raison toujours prête à coudoyer la démence.
Paul, un peu calmé depuis l'explication artificieuse qu'elle lui avait donnée de la scène du boudoir, faisait moins de bruit et avait au moins interrompu ses doléances.
M. le comte de Kéradec, qui s'était montré si sage et si parfait, semblait avoir maintenant perdu la tête.
En voyant -son fils, il était positivement devenu fou de tendresse paternelle.
Il n'avait éprouvé dans toute son existence une passion plus vive et plus profonde que celle qu'il ressentait pour Paul.
Il s'apercevait que, loin de cet enfant, il n'avait pas su le chérir d'une manière digne de ses qualités, et il se reprochait amèrement cette injustice qu'il résolut de réparer.
Le mariage de Paul et de mademoiselle de Ricqueville ne pouvant guère avoir lieu avant douze ou quinze jours, il résolut d'employer ce temps à pénétrer si avant dans l'affection de Paul, que, lorsque viendrait le moment solennel, le père et le fils se seraient unis autant par les sentiments que par les faits. Cette idée lui souriait, il en fit la récréa-
va CARNAVAL DE PARIS. 223 y
tion de la veille, et dès le lendemain du jour de la scène du boudoir, il commença l'exécution de ce dessein.
Lorsqu'il confia ce beau projet à la comtesse, pour qui il n'avait rien de caché, elle lui dit, avec la liberté familière de leur intimité :
— Vous êtes un vieux fou.
Et cependant elle souriait aussi à l'idée du comte de Kéradec.
— Je ne suis ni l'un ni l'autre, dit le vieillard; écoutez : mon fils a vingt-trois ans, et, dans quinze jours, je serai son ami intime; il me croira de son âge, il m'aimera de bonne affection, et quand je me ferai reconnaître, il sera déjà habitué à m'aimer.
— Avant de commencer, voulez-vous recevoir un bon conseil, cher comte ?
— Je reçois toujours un bon conseil, cela me rajeunit.
— Cher comte, vous parlerez probablement beaucoup à votre fils pendant ces quinze jours ?
~- Oh ! sans doute; je regretterai seulement le silence des quinze nuits.
— Eh bien ! gardez- vous de lui dire que vous avez étémarin. Le comte ne put réprimer un mouvement; mais il mit
tout de suite un sourire sur les lignes sérieuses de son visage, et dit :
Ah ! vous avez découvert que mon fils n'aime pas les marins ?
— Il les déteste... Que voulez-vous? nous avons des antipathies dont nous ne nous rendons pas compte. Moi, je déteste les huissiers...
— Je comprends cela, Madame ; mais les marins ne remettent pas de papier timbré aux jeunes gens de famille.
— Non, mais c'est avec les marins qu'on fait des corsaires, et les corsaires n'ont pas le bonheur de plaire à votre bien-aimé Paul.' 11 regarde les corsaires patentés comme des huissiers de mer.
Le comte se compara, pour la circonstance, un de ces
rires r.rtificiels dont les vieux comédiens se servent, quand ce a'.Viîs disent n'est pas plaisant.
' — Ah! mon cher Paul n'aime pas les corsaires! dit-il, c'est que, voyez-vous, Madame, cela tient à une erreur du monde... à Paris surtout, on confond les corsaires avec les pirates et les forbans...
— Oui, nous ne faisons pas ces distinctions subtiles, interrompit madame de Montauban; il faudrait à chaque instant ouvrir le Dictionnaire de l'Académie; la vie est trop courte, à peine avons-nous le temps d'apprendre à parler français pour les causeries de nos salons. Tant pis pour les synonymes !
— Charmante! dit Kéradec toujours riant faux. Charmante! me voilà donc averti! je me garderai bien de parler des corsaires... C'est dommage! car j'avjais préparé pour Paul une belle description de combat naval...
— Oh! gardez votre description pour le journal des Annales marilimes.
-^ Je sais d'où lui vient cette aversion, reprit le comte ; mon fils Paul a été élevé par un loup de mer qui lui a fait des comtes maritimes de Barbe-Bleue... Bref, je me tairai... mais cela me gênera fort, Madame, car dans tous mes entretiens, à chaque instant, l'eau de mer me vient à la bouche.
— Faites comme nos orateurs de tribune, dit la comtesse en riant ; avant de parler, prenez un verre d'eau sucrée, et vous n'irriterez pas votre fils.
— Au reste, reprit le comte, j'ai tant de choses de ma vie à lui raconter, que je puis supprimer quelques légers incidents de mes expéditions de mer. Je lui parlerai de l'Italie, de l'Espagne, de la Suisse, et d'une foule de joyeuses aventures et déjeunes équipées dont le souvenir m'est toujours agréable et noircit mes cheveux,
— Et j'espère être une de vos auditeurs, dit la comtesse.
— Oui, nous serons trois; c'est le nombre heureux, dit le comte, en prenant congé pour se rendre chez son fils.
Paul allait sortir.
— Je venais, lui dit M. de Kéradec, vous prier de me rendre un service. Je parlais hier de chevaux que je voulais acheter et j'avouai que je ne connaissais rien à ces sortes d'affaires; un de nos éleveurs les plus renommés, M. de Champier, me dit que vous étiez un des plus habiles maquignons, passez-moi ce mot, c'est celui dont il s'est servi, et que vous aviez la complaisance de donner à vos amis, quand ils achetaient des chevaux, des conseils dont ils se trouvaient fort bien. Je voulais vous prier de m'accompagner chez Anceli... mais sans vous déranger aucunement... Vous avez affaire... ce sera pour une autre jour.
— Je suis à vos ordres, monsieur le comte, et je puis remettre aisément moi-même mes affaires à un autre jour. Je vous suis.
— Il est impossible d'avoir plus de bonté.
— Je vais faire atteler.
— Oh ! pas du tout, si vous le voulez, nous irons à pied. M. de Kéradec n'avait refusé de monter en voiture qu'afin
de donner le bras à Paul. Le jeune homme se prêta de bonne grâce à cette fantaisie, qui, selon le comte, était à la manière de la haute société anglaise.
Ces idées parurent un peu juvéniles pour une tête blanche, mais il ne tarda pas à s'amuser de cet enjouement du vieillard, plus gai que les jeunes gens, qui n'ont que des joies bruyantes et souvent fort tristes.
Sur tous les objets dignes de quelque attention, le comte' faisait des observations originales et piquantes.
Les faits qu'il citait, les rapprochements et les comparaisons qu'il faisait entre ces objets eV d'autres prouvaient que M. de Kéradec avait vu bien des hommes, bien des choses et bien des pays différents.
Ce savoir était, dans sa bouche, sans morgue, sans afîectation et sans excès, toujours agréable ou intéressant, jamais vain et fâcheux. Le premier abord de M. le comte n'avait pas précisément déplu à Paul, qui avait remarqué dans les traits du vieillard une rudesse qui le repoussait.
En vieillissant, M. de Kéradec avait conservé cette clarté de l'intelligence qui donnait à son visage une animation expressive et séduisante. Sous ce charme, Paul se trouva attiré vers M. de Kéradec et lui témoigna combien sa société lui plaisait. La figure du vieillard s'illumina de bonheur.
Les deux promeneurs arrivèrent ainsi chez le marchand de chevaux, qui demeurait alors près du Jardin des Plantes, sur le boulevard de l'Hôpital, sans s'être aperçus du chemin qu'ils avaient fait. Le comte, qui connaissait le terrain, précéda Paul d'un pas leste, sautillant et empressé comme celui d'un jeune homme. S'adressant au marchand, il lui demanda de lui faire voir les chevaux qu'il lui avait montrés la veille.
Le marchand fit si-gne de les amener.
Ces deux chevaux étaient de la plus grande beauté, anglais pur sang, jeunes et ardents, du plus beau brun alezan brûlé qu'on pût imaginer; tous les détails de leur conformation, que Paul examina scrupuleusement, étaient irréprochables. Le marchand en demanda un prix qui parut à Paul trop élevé, malgré l'excellence de toutes leurs qualités.
Il proposa un rabais qu'il obtint après un long débat, dans lequel le marchand put se convaincre qu'il avait affaire à un acheteur consommé dans les ruses du trafic équestre parisien. Le comte pria Paul de vouloir bien avoir la complai sance de monter, pendant quelques jours, le plus vif de ces chevaux, qui serait plus docile après avoir été manégé par un écuyer aussi habile que lui.
Le comte laissa faire à Paul trois pas en avant et dit quelques mots à l'oreille du marchand.
— C'est entendu, répondit celui-ci, M. le comte sera satisfait.
On alla déjeuner chez Tortoni; le comte, pendant que Paul parlait à un jeune homme assis à une autre table, commanda des côtelettes à la Souhise^ un vol-au-vent à la fU nancière, un poulet à la reine et des crépinettes aux truffes^ le plat favori du déjeuner royal sous le feu roi , comme disait le comte pour désigner Louis XVIII. Le comte mangea copieusement; il avait un appétit de naufragé.
On était revenu à pied, bras dessus, bras dessous, ce qui charmait M. de Kéradec jusqu'au ravissement.
Il but du vieux bordeaux qui était inscrit sur la carte sans nom, et par cette indication :
Retour de Vlnde.
Il termina ce repas par un verre d'alicante qui fit l'honneur des tables de l'empire, et qui est à peine connu aujourd'hui.
Paul ne pouvait s'empêcher d'admirer cette verte vieillesse; les mets qu'avait choisis le comte, les vins qu'il avait bus, il les troQva fort bons.
Il était à se demander comment les goûts de cet homme cl'autrefois se conciliaient avec ceux d'aujourd'hui.
Le jeune convive demanda à M. de Kéradec si la fumée du tabac l'incommodait.
Le vieux pirate ne put réprimer ^un sourire, et, excité par les vapeurs du festin, il se lança ainsi dans une joyeuse conversation.
— Elle devrait m'incommoder ; mais, hélas! j'ai en moi un vice qui devient de jour en jour plus incurable ; plus J'avance en âge par les années, plus je veux me rajeunir par mes goûts, et me faire illusion à moi-même sur mon acte de naissance. Vous excuserez ce ridicule en faveur de l'aveu.
Et tirant de sa poche un étui de Panama, dont la paille était souple comme un tissu de cachemire, Jl mit à découvert un faisceau de cigares d'un havane authentique, et poursuivit ainsi :
— J'ai donc embrassé aussi la mode du jour, quoique un peu tard; je me suis mis à fumer, en bravant la colère et l'excommunication de quelques hobereaux de province, mes amis, qui porteraient encore la poudre, la queue et le tricorne, s'ils ne redoutaient pas les huées des petits enfants.
Eh ! mon Dieu ! soyons toujours de notre époque. Allons fumer sur le boulevard.
Ils descendirent l'escalier étroit de Tortoni, et, se tenant par le bras, ils se mêlèrent à ces heureux oisifs qui s'épa-
nouissent à l'ombre ou au soleil, sur la belle zone des boulevards.
— Vous me permettrez de vous offrir cet étui américain ? dit le comte à Paul ; c'est un cadeau d'un armateur de Nantes.
— Le travail est exquis, dit Paul en remerciant par un sourire.
-— Un travail de sauvages, adroits comme des singes, rer prit le comte. L'armateur m'en a donné cinq de ces petits chefs-d'œuvre, pour un service que je lui rendis dans une affaire de douane... J'usai de mon petit crédit chez le ministre... Comment trouvez- vous mes havanes?
-— Parfaits ! dit Paul en lançant au soleil un tourbillon de fumée d'azur.
— Voilà pourtant, dit le comte, une fumée qui est destinée à combler un jour le déficit de nos finances sans faire crier l'imposé libre... C'est la première fois que la fumée aura un emploi national. On doit être fumeur par patriotisme. En 1860, la mode et le goût faisant toujours de nouveaux progrès, le tabac donnera trois cents millions au Trésor.
— C'est évident, dit Paul.
— Voilà, reprit le comte, un bénéfice social que les économistes n'ont pas prévu. Aussi les économistes ne fument pas, Malthus et Say ont môme affirmé que le tabac est un poison.
— Ils ne sont pas les seuls à dire cela, remarqua Paul.
— Le café a aussi subi cette injure, reprit le comte en riant, et toutes les découvertes do ce genre ont été traitées de poison, excepté la poudre à canon du moine allemand. Celle-là a été adoptée avec enthousiasme par l'univers ; elle a eu un succès de vogue, et à peine née dans la salpôtrière,. elle ravageait ses consommateurs à la bataille de Crécy et à la bataille de Tchaldiram, au fond de la Perse. L'artilleur Obin, àAndrinople, et Mahomet II, sur le Bosphore, prisaient fort cette poudre naissante, et chassaient avec elle de Constantinoplft /es chrétiens et l'empereur Constantin Dragosés; mais personne ne traitait cette poudre de poison.
Les économistes réservaient l'anathème au quinquina, au cacao, à la manne, au tabac et au café. La poudre à canon est un bienfait du Ciel,
Paul écoir^ût avec plttisir les paradoxes du joyeux et jeune vieillard, et prenant un second cigare, il dit :
— Faisons-nous donc tous des Mithridates avec le tabac.
— Oui, c'est cela même, reprit le comte, le roi du Pont est le premier hygiéniste du monde. Mithridate a failli être Hippocrate. L'habitude graduée peut changer tout poison en remède, Jm mort c'est la vie, a dit saint Augustin: morsvita.
— Saint Augustin, dit Paul en éclatant de rire, ne s'attendait pas à être cité à propos de tabac.
— Mais, reprit le comte en riant à l'unisson, je citerai aussi Gicéi'on à propos de tabac à fumer. N'a-t-on pas cité Aristote à propos de tabac à priser ?
Quoi qu'en dise Aristote et sa docte cabale. Le tabac est divin et n'a rien qui l'égale.
— C'est fort juste ! remarqua Paul.
— Seulement, reprit le comte, Aristote n'a jamais humé une prise de tabac, et il est invoqué à tort dans cette affaire, lui ou sa docte cahgje...
— Et Cicéron ! interrompit Paul avec un de ces rires fous que donne le bordeaux tropique dans les heureuses digestions de midi.
— Ah ! .reprit le comte avec un sérieux comique, ah ! mon jeune ami, vous croyez me couler à fond avec Marcus Tullius! Eh bien, je vogue encore au-dessus de l'eau... Pardon de cette métaphore empruntée aux marins!.. Cicéron a dit que V accord unanime des peuples sur une question constitue une vérité... Voulez-vous que je vous le cite en latin?
— Gardez-vous en. bien, cher comte, vous me rappelleriez mon précepteur, et je vous détesterais !
— Soyez tranquille, reprit le comte en serrant les bras de son fils contre son cœur, tous les peuples fument. tous! Accord unanime sur le tabac... Les peuples qui n'ont
pas du tabac fument de l'opium ; ils ont tort ; mais donnezleur du tabat,. Les sauvages américains allument des joncs par un bout, et les fument par l'autre ; les parias de l'Inde fument de petites tiges de bambou; les Espagnols des Sierras qui n'ont pas deux maravédis pour acheter du tabac, fument du papel-alcoy et des feuilles de platane desséchées au soleil. C'est l'accord unanime dont parle Cicéron. Il y a donc, au fond de l'organisme universel, un besoin mystérieux, mais réel, d'extraire avec les lèvres un peu de fumée, et de la laire floconner dans l'air. Est-ce un principe de philosophie naturelle qui fonctionne en nous à notre insu et nous obhge à nous donner à nous-mêmes une leçon sur la brièveté de la vie, sur la fumée de la gloire, sur les cendres de la tombe ? Est-ce un remède providentiel qui vient renouveler dans un monde caduc l'étincelle électrique, refroidie depuis l'anéantissement des âges forts ? C'est ce que mon ignorance ne peut affirmer. Dieu garde ses mystères; mais il sait ce qu'il fait, comme toujours, lorsqu'il donne une passion commune et innocente à tous les peuples de l'univers. Indinons-nous , et fumons. En causant 'ainsi follement ou sagement, ils étaient arrivés devant l'hôtel de Paul. Le jeune homme [paraissait ravi de l'emploi de sa matinée ; il serra très-affectueusement la main du comte , en lui disant :
- — Vous me permettrez, en vous quittant, d'ajouter un mot, et de vous emprunter un cigare.
— Oh I nous n'avons pas épuisé la question jusqu'à la cendre, dit le comte.
— Le tabac, dit Paul, est un remède contre la plus terrible des maladies... l'ennui...
— Oui, interrompit le comte... V ennui, ce fléau qui désole le monde, comme dit Bossuet, à une époque où personne ne fumait à Versailles, excepté Jean Bart. Et notez bien que cet illustre marin avait été envoyé providentiellement à Versailles pour mettre le tabac à la mode, faire créer les contributions indirectes au dix-septième siècle et prévenir le déficit de M. de Calonne : une bagatelle de cinquante millions,
qui fît convoquer les états généraux et amena 89 et Mirabeau, Si toute la France et le roi eussent suivi l'exemple de Jean Bart, il n'y avait pas de révolution. Mais ce pauvre héros fu-« mait devant des narines paralysées, comme Rossini chante aujourd'hui devant des sourds. Mais, tôt ou tard, un jour arrive où Jean Bart et Bossini ont raison.
— Voilà une question^ dit Paul, qui pourrait prendre des proportions énormes au moment où nous l'abandonnons.
— Vous dites vrai en plaisantant, mon jeune ami, reprit le comte. Sans remonter plus haut, car nous remonterions au poëme de Milton, si dans le paradis terrestre, Adam eût fumé votre cigare de la Havane, il n'aurait pas mangé la moitié d'une pomme, et nous serions encore à l'âge d'or.
— Ma foi, c'est croyable, dit Paul en riant, et de l'air d'un homme qui sent tomber sur sa tète la tuile d'un paradoxe.
— Et ces pauvres diables de prétoriens, reprit le comte, ces malheureux ennuyés du Bas-Empire ! Que vouliez-vous qu'ils fissent à Byzance? ils n'avaient ni tabac ni café; et pourtant il leur fallait bien une distraction. Alors ils s'amu- «ièrent à renverser des empires, et coup sur coup ils détrônaient une cinquantaine de bons tyrans; ils fumaient des empereurs. Un Arabe providentiel inventa le café et le tabac, et Constantinople conquit, avec la pipe et le moka, sa tranquilhté politique. On n'a plus détrôné personne depuis 1453.
La dynastie d'Osman est encore sur le trône aujourd'hui. En 1454, on fumait déjà partout sur le Bosphore, et on prenait du café devant les quatre cents mosquées de Stamboul, de Gaïata et de Scutari. Les sultans et les vizirs donnaient l'exemple : ils savaient que le salut de l'empire reposait sur le moka et le tabac.
Les historiens profonds qui cherchent les causes de la grandeur et de la décadence des États, vont toujours chercher dans les nuages ce qui rampe à leurs pieds. L'ennui, dit Bossuet, a inventé Attila. Tout ce qui tue l'ennui tue Attila du même coup. L'ennui est le vrai fléau de Dieu... Mon cher monsieur Paul, accepterez-vous une boîte de cigares demain ?,
— Très-volontiers, répondit joyeusement Paul; je suis en ce moment un Attila bourgeois.
' — Eh bien! je vous laisse à votre porte, mon jeune ami. A demain. Je vous enverrai une carte de visite roulée à la Havane.
Le comte serra la ïsain de son fils, et se réjouit à l'idée d'avoir ainsi adroitement commencé l'ère de ces 'petits cadeaux qui entretiennent Vamitié, et n'entretiennent pas l'amour.
Les préventions de Paul contre M. de Kéradec, qui d'ailleurs n'avaient aucun fondement et qui ne s'étaient arrêtées qu'à la surface, tombèrent une à une.
11 se trouvait si heureux dans cette société nouvelle pomlui, qui n'avait presque vécu qu'avec des jeunes gens, qu'au bout de quatre ou cinq jours, si le comte ne pouvait se passer de Paul, Paul ne savait guère comment vivre sans le comte.
Cette amitié de son fils fut la première mais aussi la plus douce récompense de ce que le père avait fait pour l'enfant.
Chaque matin, le comte envoyait demander des nouvelles de son jeune ami ; ce message était toujours accompagné de quelques-uns de ces petits présents qui n'ont pas une grande valeur, mais qui ont le prix réel de l'intention de celui qui les offre.
Paul aimait tout ce qui anime, orne, embellit, réjouit et pare la vie; le comte partageait ce goût, et c'était sans cesse de nouveaux dons: objets d'art, statuettes, petits tableaux de grands maîtres, objets rares et bagatelles précieuses; tout le luxe mignon et coquet de la fantaisie et du caprice de toutes les époques venaient se ranger sur les tablettes du cabinet de Paul.
Il aimait aussi les senteurs suaves, et pensait avec les Orientaux que les meilleures choses que Dieu avait données à l'homme, c'étaient les femmes et les parfums.
Le comte lui envoyait des parfums que l'Inde tirait à grands frais de l'Arabie Heureuse, ce laboratoire du soleil.
Pour une femme adorée, on ne se montre pas plus pré-
venant, plus attentif et plus empressé que le comte ne l'était pour son fils.
Chaa ue jour, Paul trouvait sur sa table des friandises recherchées, dans' ses vases et dans ses jardinières les fleurs qu'il aimait, et sur le buffet les fruits les plus beaux.
Le soir, ils se promenaient à deux, le comte ne quittait pas le bras de son fils; ils s'arrêtaient devant les riches étalages des magasins, et le lendemain matin le jeune homme apercevait sur sa toilette les objets qu'il avait remarqués la veille.
Les bijoux de nouvelle forme et tout ce superflu de la pa rure élégante, si nécessaire à quelques-uns, s'offraient à ses premiers regards, après le réveil.
Le vieillard avait aussi une habileté continue à paraître faire chaque chose à son gré, tandis qu'il n'était occupé qu'à prévenir le désir de Paul.
Il se façonnait à ces jeunes inclinations avec cette facilité qui est l'esprit du cœur.
Paul avait conservé l'usage des exercices auxquels il devait la vigueur, l'adresse et la santé.
Le comte, prétendant que ce mouvement était nécessaire à son âge et le préservait des infirmités, se mêlait à cette gymnastique.
Il hantait la salle d'armes, le manège, le tir au pistolet et le jeu de paume, et il était convenu entre eux que pendant la chaude saison ils échapperaient à ces ardeurs en cherchant un refuge dans la fraîcheur des eaux.
Cette vie rendait à M. de Kéradec toute sa jeunesse, et on le félicitait sur l'amélioration de toute sa personne.
— Cher comte, lui disait la comtesse de Montauban, vous me sembliez fou, lorsque je vous ai vu prétendre suivre un jeune homme dans son existence active et pleine de secousses qui pouvaient vous briser; mais franchement vous vous en tirez si bien que je vous regarde maintenant avec un plaisir véritable.
J'ai craint, je vous l'avoue, que vous ne laissiez dans ce
train de vie votre renommée de raison, et qu'on ne vous affublôt du ridicule du ci-devant jeune homme; mais c'est tout le contraire, et cela vous sied à ravir. Quant è moi, mon ami , j'éprouve du charme en voyant votre cœur si tendre et si bon ; vous vous montrez en tout si affectueux et si dévoué, que je conçois l'espérance que le monde rendra un jour justice aux qualités qui vous distinguent.
— J'espère obtenir cette réhabilitation que vous me promettez par l'acte qui présentera à ce monde Paul comme mon fils. Savez -vous, madame la comtesse, que nous sommes bien près de ce moment; encore quatre jours, les bans seront publiés et nous pourrons fixer le jour du contrat. M. Nitard est revenu, je suis allé le voir; je lui ai tout expliqué, et il vous prie de lui indiquer d'ici à demain un moment d'entretien à votre hôtel.
— Avez-vous songé à la corbeille ? On a beau dire, c'est un usage dont les grandes familles ne doivent point oublier la magnificence.
— Je voulais vous faire une surprise, mais vous pensez à tout.
— N'écoutez pas trop votre enthousiasme , monsieur le comte; faites les choses comme vous savez les faire, mais je vous dirai comme M. de Talleyrand: Surtout pas de zèle!
Cette existence n'était pas seulement pour le comte un état propice à son bien-être ; pour Paul et pour lui, c'était une récréation morale dont leur pensée souffrante éprouvait un soulagement favorable.
Le comte, pour s'aff'ermir dans cette familiarité qui faisait le charme de tous ses instants, se montrait singuhèrement ingénieux ; il avait toujours un prétexte ou un motif qui l'amenait aux endroits que Paul fréquentait le plus habituellement.
Au club, où ils avaient été présentés ensemble, à l'Opéra et aux Italiens, où M. de Kéradec avait loué des loges à l'année, et au Bois, Paul rencontrait le comte.
Celui-ci savait toujours présenter les choses de telle sorte
que son empressement ne ressemblait point à l'importunité; le hasard avait seul tout arrangé, et Paul disait gaiement qu'il n'avait jamais vu un hasard aussi intelligent et aussi complaisant que celui qui se mêlait de ses affaires du matin au soir.
Sous la forme de propos indifférents, le comte savait insinuer ce qu'il désirait faire connaître à Paul, mais il apportait des précautions infinies à cette tactique.
Un jour il avait peut-être oublié cette prudence, et le jeune homme parut surpris par les notions intimes que le vieillard semblait posséder sur lui.
Paul témoigna une certaine méfiance de voir quelqu'un si bien instruit de ce qui le concernait.
Le comte se tut, rompit l'entretien et se retira.
C'était au sujet de Fleurette, dont le comte s'était jusquelà abstenu de parler; il voulait savoir au juste jusqu'à quel point ce que madame de Montauban lui avait dit de l'innocente de cette jeune fille était vrai.
Ce nuage fut le seul qui vint assombrir un instant l'atmosphère d'azur où vivaient le comte et son heureux fils.
Paul el Bodolphe^
« Lorsque tu es parti, mon cher Rodolphe, j'ai cru que mon cœur se briserait. De vous tous que j'aimais, tu m'étais le plus cher, et si tu me quittas le dernier, tu m'as laissé bien plus seul que ne l'ont fait les autres. Madame de Montauban, à laquelle je demande souvent de tes nouvelles, m'a dit que chaque affaire te donnait un titre de plus à la considération de l'armée ; que tu avais déjà conquis deux grades, et que d'autres honneurs t'attendaient. Cette conduite me rendait fier; j'avais tant de fois associé mon cœur à tes nobles vœux. Tu es heureux, Rodolphe ; te voilà dans ces luttes que tu as tant souhaitées ! Ta vie est pleine de fatigues et de périls, mais elle est vaillante et glorieuse, digne de ton nom et de ton caractère. La situation brillante qui t'attend sera ta plus digne récompense; tu ne la devras qu'à toi-même ; ton épée, ton courage et les mérites qui font de toi un officier distingué, t'auront seuls aidé dans cette tâche ; tu n'auras pas comme moi à supporter une domination occulte et secrète qui afflige à la fois mon passé, mon présent et mon avenir. Oui, tu es heureux! Ne crois pas qu'un sentiment jaloux et envieux se mêle à la satisfaction que me cause ton bonheur; tu me connais trop bien pour avoir de moi une pareille idée. Je ne me console au contraire de ton absence en m'assocîant à tes actions et à
tes succès. Il me semble que ce que l'amitié partage, elle le double. Au moment où va commencer pour moi, si j'en crois des pronostics certains, l'ère d'une vie occupée, utile et laborieuse, j'ai voulu te dire ce que je puis dire à toi seul. Si je n'avais pas été enveloppé, dès ma naissance, dans les langes que je porte encore et dont on ne me délivre jamais ; si le joug sous lequel j'ai traversé l'enfance et la jeunesse m'eût été imposé tout à coup, j'aurais opposé une résistance énergique et dont on n'eût pas aisément triomphé. Cette oppression et cette servitude sont nées avec moi, .et nous avons grandi ensemble. Je n'ai eu, tu le sais, à supporter aucune privation. Ma position a toujours été prospère, pleine de bien-être et plus voisine de la richesse que de l'aisance ; mais l'oiseau, dans sa cage dorée, regrette la liberté de l'air, avec tous ses périls et toutes ses peines. Au milieu de l'abondance qu'on lui fait dans sa prison, il préférerait à sa mangeoire, qui regorge de grains, le vermisseau qu'il découvre en grattant la neige. Ainsi est-il de moi! Toutes les fois que j'ai essayé de m'affranchir, le lien s'est resserré. Dans mon enfance, j*ai obéi par un instinct de docilité que sa faiblesse donne à cet âge. Plus tard le pli était pris, et je ne pouvais l'effacer et rendre à l'étoffe sa première forme ; on me disait que j'étais l'axe qui servait de pivot à une combinaison importante, et que je n'avais pas le droit de contrarier cet ordre de choses, qui était celui de mon existence. Le fil de soie qui m'attachait au sortir du berceau, devint une chaîne pesante; il est vrai qu'on prit soin de la dorer. Tout cela, Rodolphe, je te l'ai dit bien souvent, ce n'est pas ma faute si depuis vingt-trois ans je n'ai que le même thème dans ma pensée, et si mes idées ont toujours tourné dans le même cercle vicieux.
J'ai fait un dernier effort, la liberté que je cherchais n'était pas seulement une liberté matérielle; celle des idées, je ne m'abaissais point à la demander; j'étais sûr de pouvoir la prendre dès qu'il me plairait de m'en emparer. L'indépendance que je rêvais, c'était celle de l'âme, celle du
cœur, et qui me permettait de donner mon amour à qui me semblerait le mieux fait pour le mériter.
J'ai rencontré Fleurette; il semblait que la Providence l'eût mise sur mon chemin et m'eût placé sur la route qu'elle suivait.
Je n'ai point oublié, Rodolphe, combien tu as redouté les effets de cette passion qui te paraissait insensée. Alors, je vis dans le ^blâme et dans le reproche de ton silence, la preuve de ton affection pour moi; j'ai subi ta désapprobationsansme plaindre. Aujourd'hui, pour l'un etpourl'autre, est proche le moment où les enfants sans nom et sans famille, qu'un hasard venu du ciel avait réunis, vont posséder un nom et une fortune. Les ténèbres qui m'entourent ne se sont point encore dissipées, mais la vue de mon intelligence s'habitue à cette obscurité, comme cela arrive aux yeux privés de jour, et qui parviennent à voir à travers la nuit la plus profonde. Tout ce qui se fait autour de moi m'a révélé, non pas les clartés qu'appelaient mes vœux, mais ces lueurs pâles et incertaines qui rendent les ténèbres visibles. On va me marier solennellement; j'épouse mademoiselle de Ricqueville, nièce de madame la comtesse de Montauban, qui lui laissera tout le bien dont elle peut disposer, sans toucher à la part qui te revient comme au fils du frère de son mari. Mon père, s'il existe encore, sera probablement représenté par un vieux gentilhomme breton, le comte de Kéradec, sur lequel on raconte les plus étranges choses du monde. Le comte Raoul d'Entreterre, un homme de trf^nte-trois à trente-quatre ans, issu de bon lieu, mais qui n'a paru dans le monde que fort tard, prétend empêcher ce mariage, par des raisons et pour des motifs qui lui sont tout personnels et dont il ne veut rendre compte qu'à ses propres ressentiments. Ainsi, la trilogie conjugale dont j'occupe le centi-e, fait graviter autour de moi madame de Montauban, le comte Raoul et M. de Kéradec. La comtesse joue au fin avec moi; elle ne me parle guère de sa tendresse qu'afin de me préparer quelque nouvelle comédie ; mais elle est dévouée à mes
intérêts, parce qu'ils sont fortement liés avec les désirs dç: M. de Kéradec, qui paraît attacher à la conclusion de cette alliance une importance considérable. Je me sens porté vers M. de Kéradec par une affection dont je ne puis maîtriser le penchant; j'ai pour lui un vénération filiale; quelquefois, je le prends pour un homme de mon âge, malgré les nombreuses années qui nous séparent l'un de l'autre.
Il a des manières si jeunes et si alertes, que souvent je me regarde comme son aîné. Le premier entretien, un peu long, que j'ai eu avec lui m'a tellement charmé, que tout autre interlocuteur me paraît maintenant fort ennuyeux. J'ai besoin de sa parole, toujours vive, jeune, colorée, et quand je la compare au jargon vulgaire de mes égaux d'âge, il me semble que nous avons dégénéré. Le comte de Kéradec, du moins je le suppose avec raison, est un homme que la nature a doué merveilleusement, et qui n'a pas cru devoir s'en tenir paresseusement aux dons reçus : il a employé toute sa jeunesse à s'instruire, à lire, à penser, à se recueiUir. Son instruction, acquise dans une longue retraite, au fond de la Bretagne, est exempte de tout pédantisme et de toute gravité ennuyeuse. Il a l'air de s'excuser de trop savoir, en jouant avec son érudition, comme un enfant avec des hochets, d'est un bénédictin amusant, et s'il y avait encore des couvents de l'ordre érudit par excellence, je croirais qu'il s'est enfermé vingt ans dans une bibliothèque avec des frères de Saint-Benoît, et qu'il est ensuite rentré dans le monde pour demander pardon de son anachronisme à la frivole jeunesse d'aujourd'hui. Ici, Rodolphe, je ne sais plus comment trouver les termes dont je dois me servir pour te faire comprendre le dévouement dont je suis devenu l'objet constant de la part de M. le comte de Kéradec. Ce sont des soins ingénieux et assidus dont je ne sais comment accepter le zèle. Cependant, je te l'avouerai, je trouve dans cette affection quelque chose qui me réjouit, me satisfait et me flatte. Mon attachement pour le comte est tel, que je me sens heureux et presque fier de celui qu'il me porte. Je
ne suis point étonné de tout ce que lui inspire un sentiment que je partage, et dans lequel je puiserais le même dévouement. Il me comble de présents; il est à l'affût de tout ce qui Deut ajouter un agrément à ma vie et instruire mon esprit. En me faisant accroire qu'il ne peut se passer de lire à peu près tout ce qu'on publie, il n'est pas un ouvrage de quelque importance dont je n'aie les prémices. Il en est ainsi en toutes choses. Le* respect dans ce que j'éprouve d'affectueux pour le comte, m'empêche de refuser ce qu'il a tant de plaisir à me donner. Moi qui ai toujours évité de recevoir ces dons que la main échange sans que le cœur s'en mêle, je n'ai pas osé lui causer la peine cruelle d'un refus. Quelque chose de fihal me soumet à lui; je me suis dit bien souvent, au milieu des bontés dont il m'entoure, que ce serait ainsi que j'aurais souhaité voir mon père avec son fils, sur le pied d'une tendre et confiante familiarité, qui n'enlève rien à la déférence de l'un et à l'autorité de l'autre. Si M. de Kéi'adec était mon père, s'il était celui à qui Dieu aurait remis le sort de toute mon existence et ëous la protection de qui la Providence m'aurait placé, il ne ferait pour moi rien de plus que ce qu'il a fait. Sa vigilance et sa sollicitude ne se démentent pas un instant; partout où je suis il se trouve près de moi. Il me soutient, me fortifie, m'encourage, me dirige, m'éclaire, me défend ; il a sans cesse un bon conseil à me donner et un service à me rendre; il s'occupe d'arranger mes plaisirs avec plus d'application qu'il n'en met aux siens. De nulle autre personne, il me semble que je ne supporterais cette continuité d'insistance ; mais de lui, tout me touche et me séduit. Oh ! oui, Rodolphe, c'est bien ainsi que j'aimerais mon père. Il m'arrive souvent, en regardant la figure du comte, de découvrir, parmi les rides précoces de ses traits, quelques signes de ressemblance entre lui et moi. Alors, je me dis que ce père si longtemps inconnu à Tunique enfant que le ciel lui ait accordé et qui va bientôt se révéler à son fils, n'est peut-être que le comte de Kéradec. Cette pensée m'émeut et m'exalte, et j'as«
pire dans ses émanations l'orgaeil de Tespérance. Dernièrement, au Bois, je le rencontrai au détour d'une allée; je ne sais s'il a établi une intelligence avec mes gens, mais il sait tout ce que je fais et se place inévitablement sur mes pas. Il est excellent écuyer et fidèle aux principes corrects et purs de la grande école de nos pères. Il ne jure que par M. d'Abzac, qui fut son maître d'équitatîon. Dans nos promenades habituelles, il me serre de près, ne pense plus à son cheval et ne songe qu'au mien, qu'il surveille attentivement. Sa conversation est fort variée; il a une connaissance fort étendue sur la race chevaline, ses mœurs et son éducation ; à ses propos, il sait donner une forme légère et mêle à cet entretien des récits équestres de la veille, du jour et du lendemain; je l'écoute avec délices. Le jour dont je parle, il était en verve; tout entier à l'entraînement de ses paroles, je négligeai mon cheval, bête indocile et fougueuse, qui profita de cette distraction pour essayer par ses sauts de me faire vider les étriers. Le comte poussa un cri d'effroi, saisit la bride de mon cheval avec une vigueur à laquelle je ne m'attendais pas, et lorsque, par celte rude et subite étreinte, il eut calmé l'animal, il mit pied à terre, m'aida à descendre et me serra dans ses bras. Je ne puis te dire, Rodolphe, ce qui se passa entre M. de Kéradec et moi, dans cet embrassement dont nous sortîmes tous deux avec un trouble étrange et sans oser nous regarder. Il me sembla que le vieillard m'avait tendrement pressé sur son cœur, en levant les yeux vers le ciel. Je ne sais, mais dans son regard il y avait comme un rayon d'amour paternel qui m'éclaira tout entier. Hier, il a tenté de me parler de Fleurette, en laissant entrevoir un doute qui m'a paru injurieux sur l'honnêteté de la liaison que j'ai eue avec cette jeune fille. « Je n'ai pas souffert qu'il allât plus loin, et dès les premiers mots je lui ai fait comprendre que ce sujet ne m'était point agréable. Mon ton a été peut-être trop dur. Il s'est arrêté et m'a paru consterné; je suis fâché d'avoir été si prompt et si vif; j'ai peur de l'avoir affligé : je devais sans
doute montrer plus d'égards pour une sensibilité dont je connais toute la délicatesse. J'ai reconnu mon tort, et je n'ose le lui avouer. De son côté, M. de Kéradec m'a dit, dans une de ces effusions si fréquentes entre nous, que s'il avait eu un fils, il eût désiré qu'il me ressemblât; qu'il n'aurait pas cependant osé souhaiter pour lui toutes les qualités dont j'étais doué, mais seulement qu'il en eût le reflet et le parfum. Le comte s'étudiait ainsi à flatter ma jeune vanité, mais sous ces louanges, je sentais la chaleur du foyer sacré qu: les animait. Cette situation était pour nous une source d'émotions touchantes, et, par de mutuels transports, nous cherchions à revêtir cette fiction de tout ce qui pouvait lui donner Tair de la vérité.
« Le charme de cette bizarrerie enfantée par une tendresse idéale, était passé de notre imagination dans notre cœur. Ces sages amours entre deux affections sincère^ et profondes étaient pleines de délices et faisaient notre joie et notre félicité.
« Pour le comte, c'était une Jouvence dans les eaux de laquelle sa vieillesse disparaissait ; pour moi, c'était une expérience anticipée d'une vie de devoir, de vénération et de pieuse affection. Le léger nuage qui vient de s'étendre sur cette sérénité ne saurait la voiler longtemps. Il n'est pas possible que les impressions qui ont pénétré tout notre être s'effacent si rapidement. S'il faut réparer mes torts par une déclaration sincère, je n'hésiterai pas. Si tu étais ici, Rodolphe, tu ne me donnerais pas un autre conseil. Je suis jeune; celui que je crains d'avoir offensé est un vieillard : je ne dois pas hésiter à lui montrer des égards que tout me prescrit, la convenance du monde et ma propre volonté. J'irai au-devant de lui afin de lui éviter la peine de venir à moi, et je saurai, sans rien faire qui soit indigne de lui et de moi, amener un rapprochement qui nous rendra intacts tous les bons sentiments qui vivent entre nous. Je ne peux pas plus être sans lui qu'il ne peut être sans moi ; nous nous réunirions en dépit de tous les obstacles, et je ne connais
pas de puissance qui ait le pouvoir de disjoindre nos deux cœurs, avant qu'un des deux ne soit éteint, ou que l'un et l'autre aient cessé- de Lattre.
« Si j'ai conquis un ami qui n'a point pris dans mon affection la place que tu y occupes encore ; si j'ai trouvé pour chacun de vous, qui m'êtes également chers, une m.anière d'aimer qui, sans être la même, ne fait entre mes sentiments aucune différence, c'est parce que je ne voulais point me montrer ingrat envers toi, Rodolphe, et que je n'ai pu résister à l'inclination qui me portait vers le comte. Maintenant, j'ai un ennemi, mais un ennemi acharné, implacable et qui me hait à la mort, sans trop savoir pourquoi. Il me déteste depuis ma naissance, quoiqu'il ne m'ait connu qu'à Vùge de vingt-quatre ans que je viens d'atteindre. H m'est tout à fait impossible de me rendre compte des motifs de cette animositésans cause et jusqu'à présent sans but. Je n'ose attribuer cette injuste exaspération à quelques succès sans importance, à des civilités insignifiantes, accidentelles et imprévues qui, par hasard, nous ont opposés l'un à l'autre. On prétend qu'il est fou de noblesse et que mon nom sans particule, ?ans titre et sans famille, l'irrite au dernier point. La position que je me suis faite dans la société qu'il fréquente l'importune et l'offusque; il m'y regarde comme un intrus. Cette opinion, il ne l'exprime qu'avec une perfide discrétion; toutes les fois qu'il est question de moi devant moi , il la laisse plutôt deviner qu'il ne la manifeste. Madame de Montauban a cru devoir me présenter à ce personnage, sans que j'en aie témoigné le désir; je ne le connais même pas.
0 II est un peu parent de la comtesse, et par conséquent le tien, cher Rodolphe; en épousant mademoiselle de Ricquevilie, je vais devenir aussi un de ses proches et ton cousin: je ne comprends pas que ces considérations semblent augmenter ses ressentiments au heu de les apaiser. 11 porte le titre de comte d'Entreterre et se nomme Raoul; ce serait un noble, digne et beau cavalier, s'il n'était d'un aspect sombre et toujours dissimulant, comme les traîtres de l'ancien mé-
lodrame du boulevard. Je sais indirectement que le comte et la comtesse redoutent beaucoup ses mauvaises dispositions envers moi : jusqu'ici, je n'en ai vu d'autre résultat que celui du d(^plaisir que lui cause ma présence. A son insu, je l'ai observé, et je me suis convaincu, par un examen soutenu, que ce n'était pas à la bizarrerie et à la singularité qu'il faut attribuer certaines boutades d'une humeur noire, mais qu'il est sujet à des convulsions morales qui le rendent insolent et cruel.
« Ces attaques sont subites et poussent quelquefois leurs excès fantasques et sauvages jusqu'à la férocité. Ces détails sont encore un secret pour les indifférents, mais quelques confidences intimes les ont livrés à la malignité publique. De telle sorte que ceux qui s'intéressent à moi craignent que, pour empêcher mon mariage, contre lequel il ne cache pas sa colère, il est capable de faire tomber sur ma tête une de ces insultes que le vent et l'ouragan lancent du haut derr toits. Dans son regard que je brave toutes les fois que je le rencontre, je hs toute la perversité et toute l'amertume de ses émotions ; cet homme, jeune encore, porte dans son cœur un serment de mort contre le ravisseur d'une sœur adorée ; sous sa peau de loup, il est capable de s'en prendre à l'agneau qui n'était pas né lorsque ce crime a eu lieu. Tout ce que je te dis là, mon cher Rodolphe, est sans doute un peu mystique , un peu ténébreux, comme tu disais toimême ; c'est qu'il existe des gens qui ne savent porter avec franchisé ni leur haine, ni leur amitié. Maintenant j'arrive à ma situation présente : je sais combien tu m'es véritablement ami et bienveillant : dans nos entretiens d'autrefois, dont chaquejour j'évoque le bon et estimable souvenir, nous n'avions point de secret l'un pour l'autre.
« Lorsque tu as voulu connaître le mystère de ma vie, je ne t'ai pas laissé attendre, et je t'en ai révélé autant qu'il était en mon pouvoir de le faire. Depuis quinze jours je respire une atmosphère plus calme; tout ce qui se passe autour de moi me semble propice, et cependant je ne puis
Ulf CARNAVAL DE PARIS. 245
échapper à des préoccupations funestes et à de sinistres pressentiments. Plus le moment décisif approche, plus je sens grandir ces sourdes terreurs. Je ne sais ce qui se prépare ; la comtesse et le comte sont comme deux alchimistes qui s'enferment pour achever l'œuvre; rien ne transpire au dehors des opérations dont ils sont occupés. Si tu étais ici, avec moi, je serais plus tranquille, je m'abandonnerais à ton dévouement, bien sûr qu'ilne me faillirait pas; mais je suis seul, seul avec mes fantômes. Adieu, Rodolphe!
't Paul. »
E,e créole de Bourbon*
Le Jardin des Plantes est une promenade de prédilection pour les créoles, ces provinciaux des colonies. Ils admirent les Tuileries, les Champs-Elysées, le Palais-Royal, le Luxembourg ; ils aiment le domaine zoologique de Bulïon, de Daubenton et de Lacépède. Gela se conçoit. On trouve dans ce. jardin un échantillon des pays du tropique , un petit coin septentrional, où grelottent les arbres, les plantes et les animaux exilés des sauvages jardins du grand Orient. Le printemps donnait son premier sourire à l'agonie de l'hiver. Trois heures sonnaient au pavillon du Jardin des Plantes. Un air tiède courait dans les grandes allées. Les habitués des ours riaient au bord des fosses. L'éléphant se pavanait au milieu e son public. Les singes jouaient à l'homme dans les cages. Les tigres miaulaient comme des tuyaux d'orgue. Les aras criaient comme des ténors enroués. Les lions seuls gardaient un silence philosophique, et, nonchalamment accroupis, ils appuyaient leurs faces augustes sur leurs larges griffes de fer.
Un homme jeune, vêtu à la dernière mode coloniale, en étoffes de toutes couleurs, et appuyé sur un rotin, regardait un lion dans sa cage, et faisait de grands efforts pour laisser croire aux passants qu'il était familier avec les lions en général. Le lion et les passants ne daignaient pas le re-
Qmkrr. Par moments, cet amateur levait son rotin pour époiiyanter le lion et le forcer à se mettre sur ses quatre Rieds ; mais le noble animal répondait à cette menace par un bâillement nostalgique qui découvrait quarante dents superbes de l'ivoire le plus pur. Il se retournait souvent pour voir l'effet produit sur les badauds d'alentour par sa £911110 contenance devant les lions, lorsque tout à coup sa rsnde et rouge figure s'anim.a, et cette parole sortit de sa touche, sur le ton le plus bas :
— Je ne crois pas me tromper ! c'est bien M. le comte Raoul. 11 ne se trompait pas. Le comte Raoul venait d'apprendre
é3 sa parente, madame de Montauban, que le mariage de Paiîî et de mademoiselle de Ricqueville devait être célébré Is surlendemain. A cette nouvelle, le sol du boulevard habitable avait manqué sous ses pieds; il s'était éloigné de (Sctte zone de civilisation, pour chercher une solitude sau- Vûge, celle qui donne au désespoir ou à la haine les meil- Isures inspirations. Raoul aimait aussi, lui, ce coin de terre parisienne, où grondent les colères félines de l'exil, où s'épanouissent, en serres chaudes, les arbres des colossales wgétations. Le jeune créole retr.ouvait, au milieu des parfums de la grande nature indienne, le souvenir de sa sœur Anna, et toutes les émotions embaumées de ses jeunes ans. Il entendait prononcer son nom, il regarda l'autre eréole, le reconnut et lui tendit le bout de ses doigts, comme font tous les gens peu expansifs qui ne veulent pas serrer la main.
— Tiens ! c'est vous, Villette ! dit-il avec un sourire froid. Vous voilà donc à Paris ?
— Depuis un mois, monsieur le comte, répondit le provincial des colonies en tournant le dos au lion. Oh! j'ai voulu voir la France avant de me marier... Il faut faire une fin; j'ai quarante-deux ans... Peut-on fumer ici ?... J'épouse mademoiselle Adélaïde, la fille de M. Grandvaldes Mornes... Elle a vingt-huit ans, et cinquante mille piastres de dot. Vous connaissez l'habitation du papa? Ça doit nous revenir.
Le vieux a quatre-vingt-quatre ans, mais très-usé... Il a eu une jeunesse un peu... comme vous savez. On rappelait le beau des Mornes, à Bourbon. Ma foi ! j'ai dit, on a besoin des soins d'une femme quand on devient vieux, et je me marie ; et je suis venu à Paris sous prétexte d'acheter la cor-' beille des noces, mais pour un peu réjouir mon agonie de garçon.
Raoul et Villette se promenaient dans la grande allée des Ours.
— Quelle singulière idée vous avez eue de vous marier? dit Raoul, pour dire quelque chose.
— Mais, reprit Villette, on finit toujours par là dans les colonies. Tous mes amis m'ont approuvé...
— Oh ! les amis approuvent toujours le mariage des autres, remarqua le comte.
— Marius Villeprand surtout m'a fortement conseillé... Vous le connaissez ?
— Non.
— C'est juste, il n'est pas de votre temps, c'est un colon de l'Ile de-France... Cela me rappelle que j'ai promis de lui acheter une paire de bottes de Sakoski... Nous avons le même pied... Je vais faire un nœud à mon mouchoir... Quelle ville que Paris, monsieur le comte ! croiriez-vous que j'ai resté deux heures, planté comme un bambou, devant la la Bourse? Voilà un monument! et la Madeleine! Oh! pai malheur, les piastres filent quatorze nœuds à l'heure... Si je disais à mon beau-père que j'ai dépensé cent piastres de puis un mois, il ne me donnerait pas sa fille... Oui, mon sieur le comte, cent piastres ! et sans rien faire d'extraordinaire... Je déjeune tous les matins au café Momus... Je dîne chez Maiselet... quinze cachets, vingt-sept francs... Les spec taclc* ! ah! les spectacles! Voilà ce qui ruine à Paris h. Tiens! j'oubliais !... Savez-vous ceque j'ai vu au grand Opéra'
— Qu'avez-vous vu à l'Opéra? demanda néghgemment le comte du ton sec d'un homme qui veut secouer la tyrannie d'un fâcheux.
— Oh! je suis sûr de ne pas m'être trompé... on jouait... le... la... Diable! je suis brouillé avec les noms... C'est un opéra où il y a des marchands de sardines qui font une révolution...
— La Muette de Portici ? dit le comte en bâillant.
— Tout juste! Ah ! par exemple, il y a une danseuse quïl faut regarder à genoux ; elle ne danse pas avec les pieds, mais avec les mains... parce qu'elle est muette...
— Eh bien! voyons, après? dit Raoul en regardant sa montre.
— J'étais au miheu du parterre... Un monsieur très-bien mis me demande si je veux acheter une lorgnette... Je marchandée,. Quatre piastres... Bon... Une lorgnette excellente! je pouvais compter les dents de la danseuse...
— Et après ? après ? interrompit Raoul .
— . Tous les messieurs regardaient la salle avec des lorgnettes... J'avais mis des gants jaunes... Trois francs et demi... et je me mis à faire comme tout le monde... Il n'y avait que des gens comme il faut...
— Villette, dit Raoul en présentant l'ongle de l'index droit à son interlocuteur, vous me raconterez votre histoire un autre jour... J'ai une affaire grave à régler, à cinq heures, au faubourg Saint-Honoré.
— C'est que, monsieur le comte, reprit Villette., cette chose-là vous intéresse peut-être...
— Alors, achevez donc vite, interrompit Raoul sur le ton de l'impatience.
— Oui, monsieur le comte, très vite... Je n'aime pas, moi, à chercher midi à quatorze heures, ni à marcher par quatre îhemins. . Je vous ai dit que j'avais ma lorgnette?
— Oui, après?
— Je regardais les dames... I) y en avait de superbes. Je regardais les hommes, parce qu'on m*a dit que les ministres vont au grand Opéra, et je voulais voir les ministres... Les figures passaient devant ma lentille, comme si elles voulaient me crever les yeux... Une lorgnette excellente! quatre
piastres ! je ne les regrette pas. Tout à coup j'en vois passer une de ces figures, avec un nez d'aigle, des yeux de requin et des cheveux gris. Je voulus faire un pas en arrière, mais la banquette du parterre m'arrêta, et un monsieur me dit : « Prenez garde, vous m'avez enfoncé votre coude dans la poitrine. » Je lui fis mes excuses très-poliment. On est très-poli à Paris.
— Mais quelle figure avez-vous vue? interrompit Raoul.
— Oh! je ne me suis pas trompé!... Une figure que j'ai vue mille fois dans ma première jeunesse... Vous avez dix ans de trop, vous, monsieur le comte, pour bien vous le rappeler... c'est le capitaine Rock...
La main de Raoul tomba sur le bras de Villette, qui tressaillit comme si la foudre l'eût frappé sous un ciel serein.
— Vous avec vu le capitaine Rock! dit-il d'une voix qui retint l'explosion.
Vilette regarda le comte d'un air stupéfait, et attendit une seconde interrogation pour faire un geste affirmatif, et ajouta :
— Gai, monsieur le comte, je l'ai vu, bien vu, et même j'ai pensé à vous en ce moment, parce qu'on m'a dit à Bourbon que cet homme était votre mortel ennemi, et qu'il y avait je ne sais quelle histoire de..:
■ — C'est bon ! interrompit Raoul ; et vous croyez que vos yeux ne vous ont point trompé?
— Bah ! s'éc*ria Villette ; mes yeux ! vous ne connaissez donc pas la réputation de mes yeux!.,. A l'île de France, je vois un aigle sur la montagne du Pouce ; et à deux lieues enmer j*ailu l'inscription anglaise gravée sur le rocher de Sainte-Hélène: Send a long boat...
' — Vous avez vu le capitaine Rock? interrompit Raoul en frémissant de rage de la tête aux pieds.
— Mais, oui, oui, oui ; comment faut-il vous le dire, en musique? Je ne la sais pas ; je l'ai vu, non pas une fois, mais trois fois. J'aime le grand Opéra, moi, comme tous les créoles; j'y vais tpois fois par semaine , cela me coûte une piastre ; tant pis ! on me fait payer vingt, trente sous, quarante sous quelquefois, pour acheter une place à la queue!
tellement que je voulais aller me plaindre à la police! Est-ce qu'on devrait vendre des places à la queue, et..,
— Tu l'as vu trois fois ? interrompit encore Raoul.
Et à chaque interruption la main de fer du comte serrait fortement le bras de Ville tte.
— Trois fois... Gomment appelez-vous cette danseuse qui...
— Oh ! je ne veux rien savoir et ne rien vous dire de plus, monsieur Villefcte. Tout le reste m'est indifférent. Vous avez vu trois fois à l'Opéra le capitaine Rock, cela me suffit... C'est aujourd'hui mercredi.
— Oui, monsieur le comte... et le 15... j'ai une traite de deux cents piastres sur...
— C'est jour d'Opéra, interrompit Raoul.
— Écoutez, Villette, si vous ne vous êtes point trompé, je vous devrai plus que la vie; nous ne pouvons rien faire maintenant. Trouvez-vous à huit heures dans le passage de l'Opéra, galerie de l'Horloge, nous dînerons ensemble au café de Paris, et nous irons ensuite à l'Opéra ; si celui que j'ai tant d'intérêt à trouver y est, vous me le montrerez.
— Je serai exact au rendez-vous, monsieur le comte.
Et ils se séparèrent sur ces mots. A huit heures précises, Villette, tout fier de l'invitation, se trouvait à l'endroit indiqué, après avoir bien des fois regardé sa montre, afin de s'assurer qu'il n'était point en retard. Pour faire honneur au comte, il avait imaginé une toilette prodigieuse ; il avait un pantalon chamois, un gilet écossais, un habit vert clair à collet de velours noir, une cravate zébrée par les teintes les plus variées et les plus éclatantes, un jabot énorme, d'amples manchettes ; une chaîne d'or massif serpentait sur son gilet, et un gros paquet de breloques se balançait à sa ceinture. A. ses doigts il portait des bagues de toutes les formes, et un gros solitaire de la plus belle eau resplendissait à sa chemise ; il était fort embarrassé, et ne savait comment il parviendrait à mettre ses gants jaunes et à montrer ses bagues. 11 imagina de ganter une seule main et de tenir l'autre à découvert.
Raoul, qui, vêtu de noir selon sa coutume, était boutonné du haut en bas, en cravate blanche, avec des bottes vernies et des gants paille, ne put réprimer un sourire moqueur à la vue de Villette, si grotesquement bariolé. Ils entrèrent au café de Paris. Raoul connaissait presque tous les dîneurs; il les salua et leur présenta Villette comme son convive; il venait des colonies, de l'île Bourbon. Cette présentation moqueuse fut accueillie comme elle avait été faite. Le comte et son convive se mirent à table. Raoul vivait de régime; il était d'une extrême sobriété et ne buvait que de l'eau glacée ; il prit seulement un potage au lait d'amandes, une côtelette, un peu d'épinards et une compote de pommes. Il jfit servir à Villette un potage aux œufs pochés, précédé de trois douzaines d'huîtres, une aile de chapon au gros sel, un turbot au gratin, une tranche de pâté de foie gras," une mayonnaise de homard, un perdreau truffé et une omelette soufflée d'un pied de hauteur. Les vins de Madère, de Xérès, de Bourgogne, de Bordeaux et de Champagne lui furent successivement offerts. Le sorbet glacé comme coup du milieu, le café et les liqueurs des îles achevèrent ce dîner, dont Villette ne laissa nul vestige.
De toutes les tables, on enviait cet admirable appétit; il y avait là trois ou quatre vieux nababs essoufflés et quelques attachés d'ambassades, à l'estomac brûlé par la cuisine- diplomatique ; ils vivaient de gruau, de gelée de pommes et de calembours. Le dîner de Villette, que le dessert amusa par mille friandises recherchées, coquettes, chatoyantes et délicates, finit à dix heures .C'est l'heure où la fashion vient à l'Opéra. Le comte d'Entreterre plaça Villette à la porte de l'orchestre, le meilleur endroit pour y établir une observation minutieuse, au moyen de laquelle la salle tout entière tourne sous l'objectif du télescope d'opéra. De la première galerie, l'inspection du firmament devait monter jusque sous les combles ; mais tout de suite, dans une loge du milieu, Villette aperçut le capitaine. Il était en compagnie d'une vieille dame et d'un jeune homme remai*quablement
beau, et d'un troisième personnage qu'à sa grande surprise Villette reconnut pour être le comte Raoul en personne. Celui-ci ayant quitté la loge, vint rejoindre son observateur, qui était devenu le point de mire de toute la salle et excitait un rire universel.
- Raoul, uQ peu déconcerté par cette attention générale, emmena Yillette au foyer alors désert, et l'interrogea sur le résultat de ses recherches.
— Mais vous le connaissez, lui répondit Villette, ce capitaine Rock, avec lequel vous causiez tout à l'heure?
— Moi ?
--- Vous, monsieur le comte!... Ce vieillard avec lequel vous vous entreteniez dans la loge de la première galerie, c'est le capitaine Rock.
Raoul était en proie à un étonnement dont il ne pouvait revenir. Sa pensée était flottante, incertaine et ballottéo entre ces deux noms et ces deux hommes, le comte de Kéradec et le capitaine Rock. Il prit la lorgnette, s'abrita sous la porte de Torchestre pour n'être pas vu , et braqua son œil sur la loge. Alors, par une intuition pénétrante, il parvint à découvrir les traits du capitaine Rock sur le visage du comte. Ce fut comme un vaporeux mirage du passé. Il sortit en toute hâte, entraînant Villette jusqu'à la voiture, où il le fit monter, et ordonna de conduire à l'hôtel. Deux heures après cette brusque sortie, dans une chambre bien close, aux fenêtres drapées de rideaux épais, foulant des tapis moelleux et assis commodément dans ces fauteuils chauds, profonds et mollement élastiques et souples que nous ont laissés nos pères, le comte Raoul et Villette devisaient ensemble. Le gentilhomme buvait du thé, l'autre achevait un bol de punch au rhum venu en droite ligne de la Jamaïque
L'entretien était commencé depuis longtemps et avait déjà fait surgir quelques révélations.
— C'est bien lui, n'est-ce pas, Villette? je l'ai reconnu. Savez-Yous ce qui est cause que, dans le comte de Kéradec, je n'ai pas aperçu le capitaine Rock? Je n'ai cherché que les
traits de l'homme que j'avais vu à l'île bourbon, et je n'avais point imaginé qu'il pût être un vieillard Le capitaine Rock était toujours, dans ma pensée, ce marin de trentecinq ans, dont j'avais contemplé la mâle virilité... Mais enfin, c'est lui, il n'en faut plus douter... J'ai un scrupule... ce n'est point le vieillard que j'ai juré de tuer; c'est quelqu'un qui pût se défendre que je voulais attaquer, je me vengerai, mais je ne suis pas un assassin... Le vieillard, je le connais, le comte de Kéradec ne peut lutter contre moi qui suis dans la force de l'âge ; il y aurait de la déloyauté à le provoquer, je veux que ma vengeance soit aussi pure que la cause qui me l'inspire... Ah ! s'il avait un fils!...
— Il en a un !
— Que dis-tu?... Où est-il?
— Il est ici, auprès de son père... C'est le jeune cavalier qui est à la droite de la vieille femme et dont chacun admire la beauté.
— Paul !... le fils du pirate!... Oh! l'heureuse destinée !
— Mais Paul, dit Villette, est aussi le fils d'Anna, de votre sœur... J'ai eu occasion de causer hier avec un vieux Breton qui revient de Penmarck et qui m'a révélé ce que je viens de vous raconter !
Raoul murmurait de cruelles et fatales paroles; il cherchait à se persuader que Paul n'était pas l'enfant d'Anna, et qu'il n'était que le fils du pirate. Puis, reportant sa mémoire vers cette nuit où il avait vu Anna enlevée à ses caresses, il disait en versant des larmes :
— Gomme elle pleurait, ma pauvre sœur! comme elle se débattait contre ces noirs démons qui l'emportaient rapidement vers le rivage! Elle était chaste, malgré, son amour; elle n'a cédé qu'à la violence, et la preuve que le fruit de ce rapt n'est point son sang, c'est qu'il n'a point été légitimé par le mariage de sa mère... Avez-vous, Villette, des documents sur ce point si important pour moi ?
— Aucun, monsieur le comte, mais le matelot qui a servi BOU? les ordres du capitaine m'a. dit que le père venait à
UN rA.RNAVAL DE PAF.IS. 255
Paris pour produire les titres légitimes de son fils... S'il m'était permis de domier un conseil à monsieur le comte, je serais d'avis d'attendre que cette production authentique ait eu lieu, sans cela on s'exposerait à de poignants regrets... et même à des remords...
— Eh quoi ! s'écria Raoul en proie à un accès de rage , je tiens ma vengeance et on me l'arracherait ! je la livrerais moi-même, je la laisserais prendre dans mes mains, quand je peux accomplir, à l'instant même, le serment que j'ai fait d'une équitable vengeance; je livrerais ma promesse et l'honneur de ma parole aux chances d'un retard!... Ce serait me jouer de ma patience !
Le comte Raoul, en prononçant ces mots, était absorbé par une frénésie voisine du délire. Yillette, effrayé par cet horrible état, sonna les gens du comte, et Raoul, emporté dans son lit, passa la nuit tout entière dans les transports d'une fièvre brûlante et dans une insomnie toute remplie de paroles de haine, de vengeance, d'att'oces et sanglantes imprécations et de hideuses menaces. Cet état de fièvre et de surexcitation dura jusqu'à la naissance du jour, où le malade parut goûter un repos salutaire dans un demi-sommeil de quelques heures. Villette, qui n'avait pas quitté son chevet, resta jusqu'à la fin de cette crise et ne consentit à quitter le comte qu'à son réveil. Raoul, dans cette somnolence, prononçait des paroles vagues et sans suite. Villette les recueillait avec avidité. Quelle ne fut pas sa surprise, lorsqu'il entendit sortir de cette bouche entr'ouverte les aspirations les plus tendres, des effusions de sensibilité et des cris passionnés. Il étendait les bras comme s'il voulait saisir un objet qui fuyait cet embrassement. Le nom de Paul se mêia it à toutes ces émotions.
— 0 mon cher Paul! s'écria-t-il presque éveillé, pourquoi suit-je fatalement entraîné à te vouloir donner la mort quand je suis prêt à perdre ma vie pour sauver la tienne? Pourquoi faut-il te haïr lorsque je voudrais tant t'aimer?
Cet effort brisa ses forces ; il tomba dans un abattement
complet, et ceux qui furent témoins de ce désordre moral le crurent fou et s'éloignèrent de lui avec terreur. A son réveil, Uaoul ne savait rien de l'accès de la veille, et il ne se souvenait plus que de sa haine et de son serment. Qui pourra expliquer ce méla/ige bizarre, cet étrange confusion et cet assemblage singulier de la haine et de l'affection dans le même cœur, pour et contre le même être, et ces deux impressions si contraires poussées à la même exagération? A la pensée de Raoul se présentait donc aussi, comme à ses regards, une double image de Paul : le fils du pirate , objet 3xécré ; l'enfant d'Anna, objet chéri. Dans un certain ordre des phénomènes intellectuels , l'idée et la sensation sont si étroitement réunies qu'il devient impossible d'assigner les limites de l'une ou les bornes de l'autre. Raoul, à force de renfermer en lui-même toutes ses idées et toutes ses pensées, avait émoussé son intelligence et son esprit, comme les yeux qui s'affaiblissent par le nombre des objets qu'ils veulent embrasser à la fois. Pendant que Raoul était ainsi secoué et ébranlé par le tumulte intérieur qui faisait trembler même la partie immatérielle de son organisation, madame de Montauban, le comte de Kéradec et Paul, dans leur loge de l'Opéra, ne prêtaient aucune attention aux charmes de la scène et se livraient à des épanchements et à une allégresse qui ne prenaient point de fin.
L'azur de leur ciel était si doux! Ils avaient décidé entre eux que la signature du contrat aurait lieu le lendemain dans la soirée, cl que le surlendemain se célébrerait le mariage civil et religieux. 'Tout le temps passé à l'Opéra avait été employé à régler le cérémonial et l'étiquette de ces deux grandes journées. Il était bien convenu qu'on ne ferait point de noce : après la messe, les nouveaux époux prendraient la route de la Normandie, et iraient passer au château de Montauban les délices discrètes qu'il faut éloigner du profane vulgaire, des fâcheux et des importuns. A la sortie du ppectacle, le comte demanda à se retirer chez lui; il devait se lever de bonne heure, pour mettre la dernière main aux ri-
ches empiètes. Paul conduisit madame de Mon tauban jusqu'à sa voiture et prit congé d'elle. Avant de rentrer, il alla faire un tour au cercle pour y causer un instant. Ne trouvant personne dans les premières pièces, il se dirigea vers la salle du billard. A son entrée, il entendit une explosion de rire général qui partait d'un groupe placé dans l'embrasure d'une fenêtre. On avait prononcé son nom, et à son approche on cessa l'entretien.
XVT
Une scène de club.
Le comte Raoul d'Entreterre n'avait point d'amis, et ne laissait même jamais échapper une occasion de railler l'amitié; il fréquentait quelques hommes de naissance, beaucoup plus âgés que lui, au nombre desquels était le marquis de Puymorin, qui, par son bon sens et sa loyauté reconnue, jouissait d'une haute considération dans le club de ***,• où Raoul passait toujours une heure en sortant de l'Opéra. Ce même soir, Raoul serra la main de M. de Puymorin, et lui dit :
— Me permettez-vous de vous entretenir d'une affaire secrète, et de vous demander un conseil ?
M. de Puymorin désigna un petit salon désert, éloigné du billard, et il y entra le premier.
— Je ne veux pas vous raconter une ancienne histoire ; ce serait trop long, dit Raoul en s'asseyant auprès de son conseiller choisi, il me suffira de vous dire que si jamais vengeance fut légitime, c'est celle que je veux exercer contre un homme... un bandit... dont vous me permettrez de vous cacher le nom.
— Ne dites que le nécessaire, l'indispensable, interrompit M. de Puymorin.
— J'ai même ûut un serment, reprit Raoul; un serment de créole, ou de sauvage, comme vous voudrez-. Je ne sais pas si les hommes de ]a civilisation attachent une grande
valeur à un serment : je sais que nous sommes les esclaves du nôtre, nous, fils de l'océan Indien.
— Un serment est une chose grave partout, remarqua le conseiller.
— Ce serment, je l'ai fait sur la tombe d'une sœur, poursuivit Raoul d'une sœur...
Les sanglots étouffèrent la voix du comte. M. de Puymorin attendit en silence ; il était fort ému. Les larmes des autres mouilient toujours nos paupières. Raoul fit un effort, et continua ainsi :
— Il faut que je tienne mon serment; il faut donc que j'assouvisse ma vengeance...
— Il serait plus noble et plus chrétien de pardonner, interrompit M. de Puymorin.
— Impossible ! impossible! impossible ! reprit Raoul d'une voix sourde. «Cette vengeance est la chose de ma vie ; c'est ma seconde âme... et si vous saviez!..
— Mais enfin, dit M. de Puymorin, comment pouvez-vous vous venger! J'ignore et je veux ignorer le motif, mais je ne vous conseillerai jamais rien de contraire aux lois de l'homieur.
— L'insulte, reprit Raoul, est la plus grande offense qu'un homme puisse faire à une famille. Je compte demander une réparation.
— Eh bien ! monsieur le comte Raoul, vous êtes le meilleur juge de votre propre cause, et je ne vois pas à quoi mes conseils peuvent vous Sv°rvir.
— Excusez-moi, dit Raoul accablé par toutes les passions violentes, je n'ai pas dit mon dernier mot... Il est évident que je ne veux pas poignarder cette homme; je veux lui demander une réparation par les armes... mais cet homme... est un vieillard... Cet homme défend aujourd'hui son crime avec des cheveux blancs.
M. de Puymoriii se leva, et d'un ton grave il dit :
— Comte Raoul, un vieillard est sacré ; un criminel à cheveux blancs appartient à la justice de Dieu ou au tribunal.
Vous, jeune homme, vous n'avez aucun droit sur lui. Votre serment est proscrit. Gardez-vous de porter les mains sur la vieillesse. Vous seriez maudit.
— Et l'insulte restera impunie ! dit Raoul en plongeant ses mains dans ses cheveux.
— Sur la terre, dit le conseiller, aucun crime n'est impuni. Un cri de rage éclata sourdement dans la poitrine du
comte Raoul. En ce moment un grand bruit de voix et d'éclats de rire se fit entendre dans le voisinage. Plusieurs jeunes gens envahirent le petit salon, et un d'eux appelant Raoul, lui dit :
— Tout le cercle en masse vient d'exprimer un vœu, et nous venons le faire entendre à vos oreilles, comte Raoul.
Le comte se remit dans un état presque naturel et dit :
— Voyons, quel est ce vœu ?
— Nous réclamons, à l'unanimité, dit un jeune étourdi, l'admission au club du nouvel ami de Raoul.
— Quel ami? demanda naïvement le comte.
— Parbleu! celui qui s'est présenté à l'Opéra ce soir en costume d'arc-en-ciel, et qui s'est envolé d'une cage d'aras.
— Ce pauvre créole Villette ? dit Raoul ; excusez-le ; il sort d'une île déserte.
— En effet, dit une autre voix, il ressemble au fils de Robinson endimanché.
— Oh ! reprit Raoul, ne parlez pas mal de lui devant moi ; il vient de me rendre un îameux service...
— Il vous a donné l'adresse de son tailleur? interrompit une autre voix.
— Il m'a mis sur la piste d'un homme dont je suis le créancier depuis vingt ans.
— Le débiteur est-il riche? demanda le premier plaisaiit.
— Millionnaire, répondit Raoul et...
— Je connais cette histoire, interrompit M. de Puymorin, et je n'y trouve pas du tout matière à plaisanterie.
Le silence se rétablit un moment; et pour changer brus-
quêment de conversation, un jeune homme la mit brusquement sur un autre chemin.
— Avez-vous rem-arqué k belle veuve, ce soir, Messieurs?
— Oui, dit un autre en essayant une queue au billard, elle s'est mise en coquetterie avec le beau Paul.
A ce nom, Raoul se rapprocka sournoisement.
—Elle a tenu sur Paul sa lorgnette pendant le premier acte.
— C'est vrai ; nous sommes venus de bonne heure, nous, avec Alfred, comme des provinciaux qui payent leur place. 11 n'y avait donc que nous dans les loges, les hommes n'étaient pas venus, et la belle veuve ne craignait donc aucun regard indiscret : aussi le jeu de la lorgnette et de l'éventail n'a pas cessé.
— Et que répondait le beau Paul ?
— Lui ! Oh ! lui, ce grand Joseph blond ne répondait rien, comme un télégraphe destitué par un coup de vent.
— C'est un jeune homme qui fait le bégueule.
— Il y a eu un moment superbe... L'as-tu remarqué, Alfred ? Lorsque madame Damoreau a chanté avec tant d'expression cet jolie phrase amoureuse : S'il m'aime aU' tant qu'il est aimé, la belle veuve a battu la mesure avec une légère ondulation d'épaules.
— C'est vrai ! c'est vrai !
— Le mari de cette veuve a très-bien fait de mourir, il y a deux ans. Voilà une bonne inspiration.
— Décidément, notre beau Paul est à la mode chez les veuves, comme le crêpe chinois du magasin de deuil d'Artémise.
— Heureusement pour les mânes des époux morts, il se marie...
-- Paul se marie ! interrompirent plusieurs voix.
— Ce mariage m'a fait manquer un carambolage ! cria le jeune Alfred.
Le comte Raoul qui frémissait habituellement de haine et de jalousie toutes les fois que le nom de Paul résonnait à ses oreilles, prit alors la parole et dit:
— Oh ! ce mariage n'est pas fait. ...
-rBon! dit Alfred, voilà le lion qui sort de sa tanière pour protester contre Paul... Et pourquoi ne sera-t-il pas fait?
— Parce qu'il faut signer au contrat, dit Raoul.
— Est-ce que Paul ne sait paè écrire? demanda une voix.
— Gela ne suffit pas, reprit Raoul... pour signer, il faut avoir un nom; il n'y a pas de contrats anonymes. Paul est l'absence d'un nom.
Un éclat de rire accueillit cette épigramme, et c'est alors que Paul entra au club, comme nous l'avons dit plus haut. Paul s'avança grave et silencieux vers le groupe; il se tint à quelque distance des causeurs , et d'une voix haute et ferme, il leur dit:
— Au moment où je suis entré , quelqu'un a prononcé mon nom... on s'est mis à rire, et en me voyant votre hilarité et votre entretien ont cessé tout à coup. J'ai le droit de demander quel est celui qui m'a nommé pour me livrer à votre raillerie... Votre silence à mon arrivée est pour moi la marque d'une insulte.
Personne ne répondit.
— 11 y a donc parmi vous, reprit Paul avec dédain, quelqu'un qui n'ose pas avouer ce qu'il a dit d'une personne absente, lorsque celle-ci vient lui en demander compte?.. Messieiu-s, prenez-y garde, c'est une indignité dont vous vous rendez tous complices...
A ces mots, le groupe se dispersa et se tint à distance, comme pour repousser toute responsabilité ; une seule personne ne prit point part à- cette retraite subite, et qu'elle n'avait sans doute pas prévue. Paul se trouva face à face avec Raoul ; il le toisa du regard, et lui adressa cette question avec autorité :
— Est-ce vous, monsieur le comte, qui avez prononcé mon nom ?
— Oui, c'est moi.
— Pourquoi vous êtes-vous interrompu en m'apercevant ? Ce que vous disiez était certainement spirituel et plaisant;
UN caunaval de paris. 263
je ne serais pas fâché d'avoir ma part de la gaieté qu'excitaient vos paroles... Seriez-vous assez bon pour me les répéter ?
On entoura les deux interlocuteurs. Le comte d'Eutreterre pâlit: il grinçait des dents, sous la honte d'être pris en flagrant délit d'insulte contre une personne absente. Paul était digne et calme, ainsi que cela sied à l'homme fort de son droit. Il attendait, sans hauteur, sans impatience. Dans ceux qui contemplaient cette scène, l'émotion était grande; on assistait à l'exposition d'un de ces drames du monde, plus terribles que ceux du théâtre, et dont les catastrophes ont si souvent une sanglante réalité.
— Vous ne répondez pas, monsieur le comte, reprit Paul après un long silence... Ces Messieurs apprécieront votre conduite... je n'ai plus qu'à me retirer... J'ai l'honneur de vous saluer.
— Monsieur, s'écria Raoul en s'élançant vers Paul , ne sortez pas; je suis prêt à vous donner une explication et à vous répéter ce que j'ai dit, mais à vous seul.
— Cette proposition est inadmissible... Il me faut une explication publique, comme l'offense que je dois avoir reçue.
— Je ne subirai pas cette humiliation.
— Alors, monsieur le comte, je n'insiste plus et je me retire..,
Paul se dirigea à pas lents ; au moment où il allait sortir il trouva Raoul sur le pas de la porte, qui le menaçait en criant :
— Vous ne sortirez pas !
Paul continua de marcher, écarta M. d'Entreterre sans violence, et au moment où le comte, hors de lui, levait la main pour le frapper, il agita son gant devant le visage de Raoul, puis il dce rendit à pas comptés l'escalier, monta en voiture et partit.
Le comte resta inimobile et atterré. Tous ceux qui avaient été présents à cette scène admirèrent la noble et paisible attiîiKie de Paul, le sang-froid et la dignité de ses paroles.
La manière même dont il avait repoussé la dernière algarade du comte avait quelque chose d'outrageusement chevaleresque et d'un excellent ton. Paul, rentré chez lui, pensait douloureusement à ce qui s'était passé ; mais comme îl n'avait répondu qu'à une attaque brutale, il espérait que Raoul comprendrait qu'il valait mieux ne plus parler de cette altercation et la laisser oublier. La considération du comte y était plus intéressée que la sienne. Son valet de chambre vint l'avertir que deux jeunes gens demandaient à le voir pour une affaire urgente. Il était plus de minuit, Paul allait sô mettre au lit; mais se doutant de l'objet de cette visite, il revêtit une rohe de chambre et se rendit au salon où il avait fait attendre ces deux personnes. On se salua gravement de part et d'autre ; les visiteurs remirent poliment à Paul deux cartes. L'une portait le nom du baron de Fortîs et l'autre celui du vicomte de Vertbois. Ils se présentèrent comme chargés par M. le comte d'Entreterre d'appeler pour le lendemain matin M. Paul à une rencontre inévitable.
Paul répondit qu'il était prêt à donner à M. le comte d'Entreterre toute satisfaction qui serait jugée honorable et nécessaire par les témoins ; il ajouta :
— Bien convaincu de n'avoir aucun tort dans cette discussion, je n'avais pas prévu que l'offenseur enverrait demander raison à l'offensé, et je n'ai pas averti de témoins. Si vous voulez avoir la bonté d'attendre, je vais les envoyer chercher, et ils ne peuvent tarder à venir.
Paul se leva, et après avoir demandé la permission de laisser ces messieurs seuls pendant qu'il irait donner ses oixlres, il sortit. Les deux témoins, fort jeunes, étaient visiblement embarrassés ; la tranquillité de Paul les étonnait. Ils avaient préparé des phrases sonores, de grands mots et des doctrines retentissantes sur le point d'honneur. Ils voulaient prendre l'air provocateur, et, devant la sérénité de Paul, ils ne savaient que résoudre. C'était la première fois qu'ils remplissaient cette redoutable mission de témoins, et la première fois qu'ils allaient sur le terrain de la rencontre.
Leur cœur battait vite. Paul rentra. Il offrit des cigares, il fît apporter sa cave à liqueurs et tout ce qu'il fallait pour faire un grog; puis il plaça lui-même la conversation sur îa petite chronique du jour; si bien que, quand les témoins de Paul arrivèrent, ceux de Raoul riaient aux éclats des récits plaisants qu'ils venaient d'entendre.
Après avoir fumé un cigare et bu quelques verres de grog, les quatre témoins se retirèrent dans le cabinet de Paul pour conférer ensemble.
Entre les témoins des deux champions, il existait un contraste frappant. Paul avait choisi, pour l'assister, deux officiers de l'arm.ée d'Afrique, camarades de Rodolphe, qui les lui avait adressés à Paris, et qui les avait présentés dans plusieurs salons. Leur tournure militaire, leur teint brun, leurs longues moustaches et la large mouche du menton, donnaient à leur jeune et belle figure un air valeureux; ils portaient le caban bleu doublé de rouge, soutaché d'or et de soie, et le képi africain. Les témoins rentrèrent après une heure d'entretien. Les deux officiers ne niaient pas la gravité de l'offense dont se plaignait l'adversaire de Paul, cependant ils lui demandèrent devant les témoins réunis un nouveau récit de ce qui s'était passé. Paul fit une brève et simple narration des faits; elle se trouva exactement conforme à celle des témoins du comte. Les Africains ne purent dissimuler leur regret que, dans une affaire aussi grave que celle-ci, M. le comte d'Entreterre n'eût pas pris des témoins plus habitués que ne le sont ces Messieurs à ces fonctions si délicates.
Us rendaient justice à leur loyauté et à leur droiture, mais il leur manquait cette expérience qui pouvait arriver à une honorable conciliation. On convint que, pour parer au- Jant que possible à cet inconvénient, les deux témoins du comte le verraient de très-bonne heure, et que les témoins auraient une nouvelle conférence, les officiers ayant formellement déclaré qu'ils ne souffriraient aucune explication sur le terrain, et Paul partagea cet avis. Les témoms sor-
tirent ensemble. Paul, soumis à cette mondaine et formidable éventualité qui le frappait si fatalement, au moment même où sa destinée allait être décidée, éloigna de 5.a pensée tout ce que lui promettait la journée du lendemain, ou plutôt le jour déjà commencé. Il devait rester fort et se montrer digne de lui-même jusqu'au bout de sa tâche. Il écarta donc courageusement, sans peur, mais non sans souffrance, tout ce qui risquait d'amollir sa résolution. Il mit en ordre ses papiers, écrivit quelques lettres : à Rodolphe, à Fleurette, à laquelle il rendit ce nom de leurs amours, à madame la comtesse de Montauban et à M. le comte de Kéradec. Ces lettres étaient courtes, énergiques, et pleines d'une suave mélancolie ; elles étaient écrites dans la plus fatale des prévisions.
Il donna, par un acte qu'il déclara être son testament olographe, tout ce qui serait trouvé dans son appartement, sans en excepter aucun objet. Il était quatre heures du matin lorsque ces dispositions furent terminées. Paul examina ses armes, s'assura qu'elles étaient bonnes, et prépara tout ce qui devait servir au combat. A cinq heures seulement il put se reposer. A six heures, son valet de . chambre entra chez lui et le trouva profondément endormi dans un fauteuil. Il le réveilla. Ses témoins étaient arrivés. Ils avaient amené avec eux un chirurgien aide-major d'un des régiments de la garnison de Paris. Pendant que ces choses se passaient dans la maison de Paul, avait lieu l'entrevue nocturne de Raoul et de Villette, comme nous l'avons vu. Ces faits se passaient siiiiultanément.
liC salosa.
Si on voulait peindre le bonheur domestique, on le représenterait ainsi : un vieillard contemple avec ravissement une jeune fille, qui sera femme le lendemain, et la femme de son fils bien-aimé. Une excellente amie complète le trio, et sourit à ces deux sourires de l'hiver radieux et du printemps en fleur. La scène se passe dans un salon ouvert aux premiers liîas, et to-ut encombré de ce désordre charmant qui annonce un mariage; le luxe brille partout. Les robes de la mariée habillent des fauteuils; les nuages de mousseline et de dentelle flottent partout. Les écrins ouverts éblouissent les yeux. Les châles de l'Inde déroulent leurs mosaïques de fleurs et d'oiseaux. Une pensée d'amour donne à ces fantaisies ce prix inexprimable qu'elles n'ont jamais chez le marchand.
— Oui, disait la jeune fille, je veux que mon mari m'appelle toujours Fleurette, et je ne puis me décider à répondre à un autre nom.
— Allons, elle y tient, dit madame de Montauban. Mais, chère petite, ce nom me paraît un peu trop bourgeois. Enfin, puisqu'il te plaît, garde-le, et, s'il plaît à Paul, je m'incline, et moi-même je te le donnerai.
— Très-bien! chère comtesse, dit le comte de Kéradcc; voilà encore un point réglé. Nous tenons un conseil de fa-
mille, et nos arrêts sont souverains. Tant pis pour les.absentà ! ils auront tort, selon leur usage.
Et l'heureux vieillard pressait deux petites mains d'ivoire dans les siennes. Son visage s'illuminait de joie. li commençait une vie nouvelle avec la vie de son fils; il avait tout oublié, ou du moins les ténèbres s'épaississaient chaque jour davantage sur son passé. Les scènes terribles de sa jeunesse lui semblaient appartenir à d'autres héros, à d'autres noms. Le crime du pirate devenait insensiblement, dans le brouillard d'un passé lointain, une chose fabuleuse, un rêve de fiévreux après un coup de soleil indien; un crime impossible, ou même excusable pour cause de folie instantanée s'il était réel. Aux yeux du vieillard, le ciel semblait sourire, et l'azur qui flottait sur les premières fleurs du jardin, était l'image du pardon céleste donné à vingt ans de repentir.
— Maintenant, dit la comtesse, passons à un autre détail important.
— Tous les détails sont importants lorsqu'il s'agit de mariage, remarqua le comte de Kéradec.
— Il n'y en a qu'un pour moi d'important, dit la jeune fille, c'est l'amour do Paul.
— Celui-là, reprit le comte, est hors de cause ; il est réglé depuis longtemps. Ta vie, ma chère fille, sera remplie de ces détails... Voyons celui de la comtesse.
— Est-il toujours bien arrêté que nos jeunes mariés passeront la belle saison en Normandie?
— C'est mon avis toujours, dit le comte : l'usage anglais me paraît bon à suivre...
— Les maris anglais vont en Normandie? interrompit la comtesse en riant aux éclats.
— Non, Madame; ils vont passer leur lune de miel à Richempnd, A l'hôtellerie de Star^ and Garler, dans un site délicieux, sur le sommet d'une colline qui voit naître la Tamise à ses pieds. C'est la Cythère commune de l'aristocratie nuptiale; c'est l'hôtellerie des jeunes amours; c'est le fir-
marnent des lunes de miel. Les proches parents sont seuls reçus pendant le noviciat du mariage. Les amis restent à Londres, et les importuns ne se montrent pas.
— C'est bien imaginé! dit la comtesse.
— Probablement, reprit le comte, cet usage passera le détroit comme tant d'autres usages. Paris aura son fiicbemond à Saint-Germain, ou à Ville-d'Avray; car les curieux, les importuns et les indiscrets sont beaucoup plus nombreux à Paris qu'à Londres. Chez nous, on fait trop d'esprit après les mariages, et les mariés redoutent l'esprit; ils n'aiment que l'amour.
— Et ils ont raison, remarqua la comtesse.
— Et que pense notre belle Fleurette de l'usage anglais ?" demanda le comte de Kéradec.
— Je suivrai mon mari partout, répondit la jeune fille en baissant les yeux, c'est mon devoir.
— Et quand le devoir est doux, il est facile de le faire, dit le comte.
Et au moindre bruit extérieur, la jeune mariée du lendemain tressaillait et regardait du côté de la porte.
— Oh ! ne t'impatiente pas, chère enfant, dit le comte : Paul n'est pas absent, il est ici au milieu de nous ; à tes pieds. Les plus douces affaires l'absorbent en ce moment, il n'est pas encore satisfait, l'ambitieux ! il court les orfévre^s et les marchands de nouveautés; il épuiserait les bazars de l'Inde, s'ils étaient à Paris. L'adorateur veut parer l'idole,
. comme si l'idole avait besoin de parure. Nous le verrons arriver, les mains chargées de nouvelles surprises. Je connais Paul; il ne peut plus prouver son amour : qui en doute? Il veut prouver son bon goût d'ariiste et d'acheteur intelligent. Cette raison parut excellente à la jeune fille; on ne pouvait mieux excuser un retard. Par la grille du jardin, les passants curieux pouvaient voir cette scène de famille, encadrée par les jeunes feuilles et les jeunes fleurs, et ils disaient la phrase du pauvre :
— Oh! que les gens riches sont heureux!.;
liC bol0.
Vers les îles verdoyantes qui forment ces beaux et luxurieux méandres de la Seine, dans les eaux de Neuilly, il est, entre la plaine et un de ces canaux si fraîchement boisés, une touffe d'arbres qui, de la rive, se prolonge en amphithéâtre et s'étend sur la prairie, et aboutit au pont de Suresnes, le village si célèbre par ses rosières et par son vin. Cet endroit se nomme le petit bois de Suresnes. Dans l'archipel de Neuilly, dont le domaine princier, l'île Rothschild et les canotiers ont fait un lieu tout mythologique, le petit bois de Suresnes, cet humble bouquet de verdure, est le nid du marin d'eau douce. Le moineau parisien s'y fait alcyon; après avoir bercé ses amours sur la vague du fleuve, il se réfugie dans les bosquets de cette nouvelle Amathonte. Le petit bois de Suresnes est aux amours du canotier ce que le bois de Romainville a été si longtemps pour la grisette et le commis. Les délices du petit bois de Suresnes sont d'autant plus recherchés que cet asile est discret et mystérieux, loin de la foule et des regards profanes.
Près de là est un tertre, sur lequel s'élève la pompe à feu qui fournit de l'eau à Bagatelle, bâtie pour la folie, et dont lord Y*** a fait la demeure française du spleen britannique. Sur ce plateau s'élève un jardin où le nautonnier séquanien prend ses ébats avec les naïades qui consentent à quitter le
ruisseau de Paris. Paul, à la vue du docteur, comprit que la rencontre était inévitable. Il n'éprouva ni crainte ni surprise, mais il ne put se défendre d'un malaise moral, au moment de se trouver obligé à un acte contraire à tous ses principes. On monta en voiture. Ses témoins lui firent connaître lours démarches. Ils avaient eu une conférence avec les témoins de son adversaire, mais sans en obtenir aucune explication :
— Ils nous ont déclaré, dirent-ils, au nom de M. le comte d'Entreterre, que des motifs particuliers exigeaient cette rencontre entre Paul et lui, et que si l'on n'arrivait pas cette fois à une solution, la querelle ne ferait que s'envenimer et continuer.
— Un des témoins adverses m'a dit confidentiellement, ajouta un des officiers, qu'il y avait entre le comte d'Entreterre et M. Paul une haine invétérée et implacable.
— Je proteste, Messieurs, contre cette assertion; je crois à la haine que me porte le comte, sans en connaître le motif; mais je n'ai contre lui aucun ressentiment. J'ai tout fait pour empocher cette coUision entre nous. C'est à l'insulte extrême que je suis arrivé à l'éclat.
Puis, on apprit à Paul que chacune des voitures entrerait dans le bois de Boulogne par une porte différente, afin de ne pas donner de soupçon. On ne se rejoindrait qu'au rendez-vous indiqué sur la route du bois à Suresnes, par la prairie. Paul parut étonné du choix d'un lieu si peu fréquenté par ces combats auxquels le bois de Boulogne doit une partie de sa célébrité.
— Le versant oriental de Montmartre, Saint-Mandé, un des plus charmants villages des environs de Paris, ont fait au bois de Boulogne, qui avait détrôné le Pré-aux-Glercs, une rude concurrence ; mais je ne m'attendais pas à trouver Suresnes dans la carte des champs-clos.
Ainsi parlait Paul en riant; puis il mit l'entretien sur autre chose, toujours avec un enjouement spirituel. On traversa la longue avenue qui conduit de la porte Madrid, par où
l'on était arrivé au bois, en suivant l'avenue de Neuilly. Parvenu à la porte de Suresnes, oiî fut autrefois l'abbaye de Lonchamps, Paul en chercha minutieusement les vestiges snns les retrouver. Tout a disparu. La journée était magnifique; elle inaugurait le printemps. Paul était habillé tout en noir, en plaque, comme on dit, mais sans aucun signe apparent qui pût servir de point de mire au pistolet. Avant de se mettre en route, il avait offert à ses témoins un verre de madère et quelques biscuits, mais il ne prit lui-même que deux verres d'eau fraîche pour calmer les ardeurs d'une nuit sans sommeil. 11 craignait aussi que l'action de ce vin généreux et brûlant ne rendît sa main tremblante dans l'action. On pénétra dans le petit bois de Suresnes sans avoir rencontré personne; mais on apercevait la voiture du comte, qui était venue par Auteuil. Les témoins eurent ensemble une courte conférence. L'arme adoptée par tout le monde était le pistolet. Il fut convenu que les deux combattants so placeraient à une distance de trente pas l'un de l'autre. Deux mouchoirs, roulés en anguille, marquaient en avant de chacun un espace de cinq pas qu'ils pouvaient franchir ; mais le premier coup de feu devait fixer les distances ; après cette explosion, il n'était plus permis d'avancer. Chaque combattant avait apporté ses armes. Les témoins les examinèrent, elles furent reconnues de qualité égale, et on décida que l'un se servirait des armes de l'autre. Les témoins chargèrent les armes de la partie adverse. Paul était aussi calme que Raoul était agité. Paul était plein d'une austère gravité et convenable en tout à la gravité de ce moment solennel. Le comte d'Entreterre était dans un état de violence fébrile qui présentait un aspect fâcheux. Chacun fut armé de deux pistolets. Un des témoins cria :
— Messieurs, quand vous voudrez.
Une double détonation se fit entendre, chacun avait tiré. Paul poussa un soupir, porta la main sur son cœur, s'affaissa sur lui-même et tomba. Frappé par la balle en plein cœur, il était mort sur le coup. Raoul tomba aussi ; mais sur ses
genoux; il avait reçu la balle dans les intestins. Les témoins coururent vers les combattants avec le chirurgien, qui contata d'abord la mort de Paul, et s'empressa d'aller donner des soins au comte, qui se roulait sur l'herbe dans d'horribles convulsions et en poussant des cris lamentables que lui arrachait la douleur. Les gens de la campagne étaient ac» courus en assez grand nombre, attirés par la double détonation ; la gendarmerie était avertie et allait venir ; il n'y avait pas un instant à perdre. On transporta le comte dans une maison voisine. Le corps de Paul fut porté par ses deux témoins, qui voulurent être seuls à lui rendre ce devoir, dans la voiture qui l'avait amené vivant. Les deux officiers fondaient en larmes. Lorsque ces restes passèrent devant la foule venue des environs, il n'y eut qu'un cri :
— Quel malheur de voir ce beau jeune homme tué ainsi!
— Comme ils seront désolés le père et la mère auxquels a-^n va rapporter le corps de leui* fils !
— ■■ On dirait qu'il dort ; regardez ces traits...
— ils sont restés purs, ils ont encore l'air de la vie !
Il a été frappé au cœur, et cette figure si parfaite n'a pas été atteinte.
— C'eût été dommage !
— On croirait voir un ange tombé du ciel, disait une jeune fille en voyant ce lugubre spectacle.
C'était une émotion touchante et spontanée. Ces gens qui témoignaient à cette dépouille inanimée un tel intérêt ne connaissaient point celui auquel ils rendaient ce dernier hommage. Cependant, la voiture qui portait le corps de Paul reprenait la route du Bois. Les deux officiers étaient mornes et silencieux; ils ne pouvaient, dans leur muette affliction, détacher leurs regards restés si purs sous les coups de la mort. On traversa les grandes allées, aux massifs toujours verts/ celles qu'on nomme les berceaux du bois, et aussi celles qui fleurissent au printemps, odorantes et parfumées par les senteurs de l'acacia, ou bien majestueusement parées par les magnificences épanouies de l'aigrette du maronnier.
Cette voiture dans laquelle Paul avait tant de fois parcouru ces lieux, au milieu d'une société brillante, joyeuse et parée, ne renfermait plus que des débris inanimés comme le char des funèbres convois. On allait au pas, par un sentiment de respect et comme si les funérailles étaient commencées.
Il était près de trois heures. Hors du bois, on rencontra la file des épuipages qui s'avançaient par la pompeuse avenue des Champs-Elysées, si pittoresque et si hautement monumentale qu'on croirait entrer dans une de ces cités merveilleuses bâties par les rois assyriens. Lajournée étaitsi radieuse que toute l'opulence, toute l'aristocratie et toute l'élégance parisienne avaient répondu à ce premier appel des beaux jours. Les jeunes cavaliers y étaient surtout nombreux, et celui qui, ' il y a quelques instants, en était l'honneur, était là, gisant, le cœur percé d'une balle, au milieu de ces ébats qu'il avait partagés avec tant de charme et de bonheur ! On s'arrêta enfin à la demeure que Paul s'était plu à enibellir pour y recevoir cette douce et naïve compagne sur le cœur de laquelle il avait fondé l'édifice de sa félicité, l'objet adoré de toutes ses prédilections, la femme en qui reposaient toutes ses espérances. Il y avait une ironie sanglante dans cette jouriîée enchantée qui allait faire rouler à côté de la corbeille de la fiancée le cercueil de ce jeune époux qu'elle croyait tenir de la main de Dieu lui-même.
Au moment où les domestiques de la maison, avertis par le valet de chambre qui avait accompagné son maître, étaient réunis pour enlever le corps de leur jeune maître, on vit accourir de loin un vieillard.
Ii'exptadon.
Lorsqu'on raconte des faits simultanés, il faut souvent revenir aux endroits qu'on quitte à peine. Rentrons chez la comtesse de Montauban. Un petit nuage s'est levé dans l'azur du jardin. Le jour s'avance et Paul ne paraît pas. L'inquiétude est fort légère encore, et ressemble toujours à l'impatience. On suspend à chaque minute l'entretien, et les oreilles se penchent du côté de la rue, toutes les fois qu'on entend ou qu'on croit entendre le bruit d'une roue, le pas d'un cheval.
— C'est bien singulier! disait madame de Montauban... Il y a maintenant dans ce retard quelque chose que je ne comprends pas.
— C'est un retard comme un autre, disait le comte de Kéradec en souriant. On ne vient pas, parce qu'on ne peut pas venir.
— Oh! c'est incontestable, remarqua la comtesse... Mais pourquoi ne peut-on pas venir ? Voilà ce que ie voudrais savoir.
Nos femmes ont toujours conservé, par tradition, l'instinct gaulois, et les facultés divinatoires des prêtresses de nie de Sayne. Elles ont de vagues révélations et des pressentiments sinistres, à l'heure des événements solennels. C'était le moment où une balle perçait la poitrine de Paul
OÙ Raoul tuait le fils de sa sœur Anna. La comtesse éprouvait des frissons, comme si l'air du jardin eût ramené tout à coup en avril h dernier froid de l'hiver. Fleurette perdait insensiblement les fraîches couleurs de son teint-, la rose devenait lis, un nuage passait dans sesheaus yeux d'azur, et une perle de larmes étincelait sous sa prunelle. Le comte de Kéradec était trop plongé dans l'extase du bonheur pour consentir à supporter le moindre accès de tristesse déraisonnable. Il soutenait seul la conversation, en répondant par des phrases à des monosyllabes, tristes comme des soupirs. Les raisonnements les plus sages ne détruiront jamais la folio théorie qui nous fait croire à ces effluves magnétiques, à ces mystérieuses transmissions qui passent d'une âme à une autre, à travers une longue distance, et donnent une poignante secousse, comme si une main invisible touchait notre front, comme si un murmure de voix connues parlait à notre oreille. Plus loin les dmes, plus près les corpSy a dit un poëte allemand.
La jeune mariée se leva vivement et secoua la tète, comme si elle eût entendu une voix, un écho, un bruit qu'elle ne devait pas entendre. Elle passa devant un miroir et n'osa s'y régarder, de peur d'y rencontrer quelque horrible apparition.
Le comte se leva aussi, mais en riant; et pour faire diversion aux ennuis d'une trop longue attente, il crut faire une chose adroite, en traitant un sujet toujours amusant pour les femmes.
— En courant hier les boutiques, dit-il, pour chiffonner, comme si j'avais l'honneur d'être femme, je me suis arrêté dans la rue Saint-Honoré pour voir les trousseaux des princesses. Ils sont exposés dans une pièce à part et avec un ordre admirable. Cela pousserait au mariage même les sexagénaires garçons, tous les hommes riches, enQn, jeunes ou non, ceux qui éprouvent tant de bonheur en voyant les femmes heureuses. Figurez-vous un vrai bazar déjeune mariée millionnaire, où le génie de la mode a prévu tous les
caprices et toutes les adorables fantaisies de la grâce et de la beauté. Un assortiment coaipletde robes décore les murs et les habille, avec un choix exquis de nuances et de couleurs. Cela donne du bonheur aux yeux. Les chapeaux sont sur les champignons, ainsi que les bonnets et les autres coiffures habillées. Dans des étagères sont les cartons ouverts qui contiennent les fleurs, les plumes, les rubans, les gants, les souliers. Une autre pièce contient toute la lingerie; c'est là que se font admirer les prodiges de la dentelle, les miracles de la broderie et toutes les merveilles de l'aiguille. Les châles et les fourrures ont un asile réservé; enfin, dans le sanctuaire, sont élégamment disposés les parures étincelantes, les bijoux, les coffres riches et incrustés, les porcelaines, les bronzes, le mobilier mignon du boudoir et de l'étagère, du prie-Dieu et du pupitre.
La corbeille, c'est-à-dire le coffre de bois précieux, niellé d'arabesques incrustées d'acier, d'or, d'argent et de nacre, est sur une estrade au-dessous de laquelle s'étend un riche tapis de velours cramoisi, brodé et crépine d'or. Les cristaux, le vermeil, les essences, les parfums, les raffinements, les délices et les mystères delà toilelte, sont dans un compartiment séparé. Il n'y a vraiment que Paris au monde pour inventer et établir avec un goût si parfait ce trésor de la jeune femme. Ts^ousirons voir cela, n'est-ce pas, mes amies ? Quand vous voudrez... l'exposition durera un mois encore... Nous n'allons pas nous enterrer tout à fuit en Normandie... il. y aura bien une escapade de vingt-quatre heures de temps en temps... nous serons si près de Paris... Eh bien! vous me laissez parler tout seul, Madame? vous me condamnez au monologue? Fleurette, veux-tu essayer ta parure de diamants?
— Oh ! s'écria la comtesse en regardantia pendule et en
frappant du pied le tapis, oh! ceci commence à n'être plus
naturel ! Comte de Kéradec, vous êtes calme, vous, comme
un homme qui ne redoute rien !
Le comte regarda sa parente, croisa les bras et no répon-
i78 UN CARNAVAL DE PARIS.
dit rien. La jeune fille embrassa la comtesse en pleurant.
— Mais, reprit la comtesse en trépignant, nous n'avons pas la sortie libre, nous, comme les hommes! Que faitesvous ici à nous raconter des histoires de trousseaux? Sont-ils étranges, les hommes ! ils croient que toute notre Ime est au fond d'un écriri ou dans les plis d'un cachemire ! Quand notre cœur se brise, nous brûlerions, pour nous guérir, tous les chiffons de l'Inde et tous les cailloux des bijoutiers !.. Au nom du ciel ! monsieur le qomte, délivreznous de nos terreurs ; une minute de plus est intolérable ; c'est un supplice de damné! La pauvre enfant se meurt... Mais votre intelligence vous fait défaut ! votre bonheur vous étourdit! Avez-vous oublié qu'il y a dans le monde des périls, des embûches, des Raoul !..
A ce nom, le comte de Kéradec bondit, comme s'il se fût réveillé en sursaut, blessé au cœur, après un rêve de déhces, et, ne répondant que par un geste, il s'élança d'un pas alerte vers la porte, comme un jeune homme de vingt ans. Gomme nous l'avons déjà vu, le comte arriva au moment où un domestique ouvrait la portière de la voiture funèbre.
— Oh ! pensa-t-il, les femmes perdent toujours la tête pour des visions! Je savais bien, moi, qu'il ne pouvait rien arriver de fâcheux ! le malheur n'a qu'un temps.
Et il se disposait à serrer dans ses bras son fils Paul, pour le conduire aux pieds de sa femme, lorsque ses mains tombèrent sur un cadavre déjà glacé!.. Un cri d'angoisse, l'inimitable cri des pères et des mères désolés, éclata devant cette voiture de mort, et une voix éplorée dit au malheureux vieillard ;
— Tué en duel par M. le comte d'Entreterre...
A ces mots, le vieillard consterné fléchit les genoux, et, la tète courbée, il prononça ces paroles :
— Mon fils ! tué par le frère d'Anna, sa mère !.... Mon Dieu ! votre justice a été inflexible !
Cette fois, ce n'était pas une imprécation, c'était le dernier cri du repentir!
Les funérailles de Paul eurent lieu le lendemain avec Une pompe extraordinaire : le concours y fut immense ; les regrets y furent sincères. La nef étincelante de lumières portait sur les draperies funèbres un chiffre de deux lettres, P et K, et les armes des comtes de Kéradec. Dans un coin de la nef, le plus sombre du monument, étaient deux femmes et un vieillard vêtus de deuil; tous trois versaient des pleurs et leurs sanglots étaient déchirants. Le vieillard suivit le convoi jusqu'au cimetière; il vit le corps embaumé de Paul descendre dans la tombe, dans un cercueil de plomb enfermé dans un coffre d'ébène, richement garni d'argent.
Quand la foule se fut retirée, il s'avança vers la fosse et jeta une dernière poignée déterre.
C'était l'expiation !
UN