Epilogue
Le comte de Kéradec disparut sans que personne sût où il s'était réfugié. En sortant du cimetière, il rentra chez lui, écrivit quelques lignes adressées sans doute à Felippo Lodi, fit quelques préparatifs et sortit. Depuis ce temps, nul n'a eu de ses nouvelles. Madame la comtesse de Montauban et sa nièce ont quitté Paris précipitamment pour aller s'ensevelir vivantes dans la belle terre qui forme le fief de cette noble famille, Rodolphe, après avoir lu la lettre de Paul, a compris qu'il s'ourdissait contre son ami quelque drame d'abominable vengeance et il est accouru à Paris. N'ayant pas été prévenu assez tôt, il est arrivé trop tard. Le chagrin qu'il a éprouvé en apprenant la mort de Paul l'a tellement frappé qu'il est tout de suite retourné en Algérie, Écrasé par la douleur, son courage a été poussé jusqu'à la témérité. Toujours à l'avant-garde, toujours le plus ardent, toujours au milieu des ennemis, y cherchant la mort et bravant le péril, il a étonné l'armée, et il est parvenu en très-peu de temps aux grades supérieurs. Cette fortune ne l'a point consolé, une pensée funeste le tourmente, il se reproche d'avoir quitté Paul, et attribue à son absence les tristes événements qu'il a eu à déplorer. C'était presque un remords.
Malgré la gravité de sa blessure, le comte i\aou[ a survécu; le -jeune chirurgien qui lui a donrjé les premiers soins
l'a sauvé ; mais les traces de l'atteinte qu'il a reçue sont profondes et ont engendré un marasme qui n'a pas seulement altéré sa santé, mais qui a porté le trouble dans l'intelligence, la raison et les facultés morales de cet esprit malheureux et toujours si près du vertige. Cette langueur fait d'effrayants progrès, et les médecins les plus célèbres, réunis en consultation, ont ordonné au malade d'aller sans retard respirer l'air d'un climat plus doux et plus tempéré que celui de la France, et surtout au moment où l'hiver était proche. C'était en 1835, année si tristement mémorable par la rigueur du froid.
Par une nuit glaciale, une chaise de poste venant d'Aoste, après avoir tourné la première chaîne des Alpes, s'arrêtait à liospitalet, qui est la première étape de la route du mont qui porte le nom de Grand-Saint-Bernard. Dans cette voiture était, avec deux domestiques, un homme âgé d'environ trente-huit ans, mais vieilli et cassé par une caducité précoce; il grelottait sous d'épaisses fourrures, et l'on n'apercevait que son visage, auquel des yeux livides donnaient un air égaré. La souffrance que lui causait le froid, malgré la chaude enveloppe qui le couvrait entièrement, paraissait l'irriter, et il voulut, après une courte halte, se remettre en route, afin d'arriver à l'hospice le plus tôt possible. L'hôte chez lequel il était descendu et tous les gens de l'endroit, les guides eux-mêmes , eurent beau lui . déclarer qu'il fallait laisser passer la nuit et attendre le lendemain pour se remettre en route ; on lui fit part des signes sinistres qui annonçaient la tempête et l'ouragan; son impatience ne voulut rien entendre. Il fallut se mettre en route. Il paya aux guides un triple salaire pour les déterminer à le conduire sur la montagne. Les pronostics des habitants de l'Hospitalet n'étaient que trop exacts. On était trop engagé sur /a route, lorsqu'on entendit au loin le vent impétueux mugir dans les gorges des monts environnants. On marchait entre deux hautes murailles de neige que l'ouragan pouvait renverser. A l'hospice, les présages de l'atmosphère avaient mis tout
le monde sur pied ; les uns priaient, les autres vieillaient. Ce vaste établissement date du dixième siècle; il est de l'ordre de Saint-Augustin et fut fondé par saint Bernard. C'est la plus importante des maisons hospitalières placées sur la crête des Alpes. Les voyageurs y sont recueillis, logés et nourris gratuitement; mais la charité de ces solitaires ne se borne pas à ces soins. Pendant huit mois de l'année, ces contrées sont désolées par la rigueur excessive du froid; le thermomètre y descend de vingt à trente degrés Réaumur; le ciel n'est serein que huit ou dix fois par an ; chaque matin il y gèle. L'élévation de ces lieux est de deux mille deux cent quatre-vingt quatorze mètres au-dessus de la mer.
Les pères, durant ce temps de désastres, accompagnés par des chiens fidèles et dressés à flairer et à suivre la piste des voyageurs égarés, parcourent les endroits les plus périlleux de la montagne et les amènent au couvent. Malgré ce zèle , on trouve tous les ans des cadavres ensevelis sous la neige. Ces dangers n'empêchent pas le nombre des voyageurs de s'élever chaque année à sept ou huit mille. Vers minuit, un guide arriva à l'hospice, annonçant qu'une chaise de poste venait de verser et était enfouie dans la neige. A cette nouvelle, on appela le père Joseph, le plus intrépide et le plus infatigable de la communauté. Il se mit en route avec le guide qui porta la boîte, et ses deux chiens les mieux dresséSj Black et Phylas, les deux plus beaux produits de la forte et noble race de ces montagnes. Le père Joseph marcha en avant, portant une lanterne allumée. Il connaissait si bien tous les chemins de ces solitudes qu'il arriva promptement à l'endroit indiqué par le guide. Bientôt le voyageur, gens, bêtes et équipages furent hors de danger. Le père Joseph, avant de se remettre en route vers l'hospice, eut la fantaisie de regarder à la clarté de sa lanterne les traits du voyageur dont la voix l'avait ému. Il porta la lumière droit en face de son visage et reconnut le comte Baoul d'Entreterre. Alors il s'agenouilla sur la route, dans la neige, et s'écria avec enthousiasme :
— Je vous remercie, mon Dieu ! mon repentir a été écouté, puisque vous avez permis que j'eusse le bonheur de sauver la vie à l'homme qui a tué mon fils !
— Qui donc étes-vous ? demanda Raoul d'un ton eiî'aré.
— Je suis le Pirate, répondit le vieillard à longue ] arhe blanche.
Lorsqu'on arriva à l'hospice, Raoul était fou.