‹ Un cas de conscience; pièce en deux actesChapitre 10 sur 15 · SCÈNE V Les mêmes, plus LE COMTE · texte numérisé non relu

SCÈNE V Les mêmes, plus LE COMTE

La porte s'ouvre. Le comte de Rorqiieville, roulé dans un large fauteuil, apparaît sur le seuil.

LE COMTE

Votre malade va beaucoup mieux, docteur,

et il est content de vous le dire lui-même. (A la Comtesse.) Ma chère amie, je désirerais causer avec le docteur Odru. (Geste de la Comtesse.) Ma chère amie, je vous répète que je désirerais causer avec M. Odru, en tête-à-téte.

LA COMTESSE

Mais...

LE DOCTEUR ODRU, à la Comtcsse.

Faites ce que veut M. le Comte, madame. (La reconduisant.) Vous savez ce que je vous ai dit : à tout prix ne pas le contrarier. La Comtesse sort.

LE COMTE, à Jean, son domestinne.

Laisse-moi aussi. Je sonnerai quand j'aurai besoin de toi. Que ma chambre soit prête. (Jean sort.) Merci, docteur, de m'avoir compris. Le pire de la maladie, c'est cette servitude vis-à-vis de notre entourag^e. . . Poncelet ne voulait pas voir ça. Il ne saura jamais le mal qu'il m'a fait par les impatiences qu'il m'a données. Mais ne parlons pas de moi...

Je suis désolé de ne pouvoir vous faire les honneurs de Rocqueville. Vous êtes bien installé, j'espère?

LE DOCTEUR ODRU

Admirablement, merci... D'ailleurs, je ne crois pas rester longtemps. Vous êtes déjà mieux et je compte bien que ce mieux...

LE COMTE

Ne me mentez pas. Ce n'est pas la peine... Je suis perdu et je le sais. En attendant (geste du docteur), c'est vrai que je suis moins mal ce matin... Aussi je ne veux pas que vous vous croyiez obligé de vous enfermer avec moi dès votre arrivée. Sitôt ma chambre faite, j'irai me reposer, et vous irez, vous, jusqu'au village vous promener. Ce matin d'automne est charmant. En ai-je fait des belles courses à cheval par des temps comme celui-ci ! . . . (Un soupir.) Il faut que vous vous entendiez avec le pharmacien pour les inhalations d'oxygène et pour ces injections à... à... comment dites-vous.

à la spartéine? Puis je tiens à ce que vous voyiez notre église. Elle est du onzième siècle, vous savez, elle est très curieuse.

LE DOCTEUR ODRU, eti soionant.

Si elle a attendu ma visite neuf cents ans, elle l'attendra bien encore un jour. Rien ne presse.

LE COMTE, plus impatient.

Je désire que vous alliez au villa{je. En y allant vous pouvez, d'ailleurs, me rendre un véritable service. J'ai quelques dépêches à faire porter, et je tiens à les confier à quelqu'un de sur. (Suppliant.) Ne dites pas que vous refusez de vous en charger.

LE DOCTEUR ODRU, après une hésitation.

Non, non, mais. . .

LE COMTE, soudainement hautain.

Mais quoi? Vous ne supposez pas, docteur, que je vais vous demander de porter des dépêches que je n'ai pas le droit d'envoyer? Vous allez vous en rendre compte vous-même.

ao UM CAS DE COiNSCIENCE

J'écris difficilement; voulez-vous me servir de secrétaire?

LK DOCTEUR ODRU

Vous VOUS êtes mépris, monsieur le Comte, sur mon " mais » de tout à l'heure. J'ai simplement tenu à réserver ma liberté, pour le cas où je ne pourrais pas aller au village ce matin . . . LE COMTE, avec aulorilé.

Vous irez. J'ai là une lettre du professeur Louvet, sur vous, où il me parle de votre conscience et de votre cœur, en des termes ! . . . Vous ne serez pas comme Poncelet. Vous ne voudrez pas m'avoir infligée de ces émotions dont je sens qu'elles me tuent. Je dirai presque : comme médecin, vous n'en avez pas le droit.

LE DOCTEUn ODRU

Voyons, monsieur le Comte, ne vous excitez pas, et dictez-moi vos dépêches.

LE COMTE, tirant un papier de sa poche.

Ce n'est qu'un même télég^rammeà envoyer à ces trois adresses.

UN CAS DE CONSCIEiNCE 31

LK DOCTEUR ODRD, Usant.

Monsieur Georges de Rocqueville, capitaine au 25^ dragons, à Nancy...

LE COMTE

C'est mon fils aîné. . .

LE DOCTEUR ODRU, Usant.

Monsieur Robert de RocqueviUe, attaché à la Légation de France, à Bruxelles .. . Monsieur André de Rocqueville, élève à ihcole polytechnique. . . LE COMTE, dictant.

a Père au plus mal, t'attendons demain par express arrivant à neuf heures du malin. " fAvec colère, voyant qu'Odru s'est arrêté. J Ecrivez, monsieur.

LE DOCTEUR ODRU, posant la plume.

Je ne peux pas écrire cela, monsieur. Vous m'avez parlé de mon devoir de médecin. Vous n'êtes pas au plus mal. Je n'écrirai pas cela.

LE COMTE

Ah ! vous ne voulez pas écrire cela?

LE DOCTEUR ODRU

Non, monsieur, non!

LE COMTE, se levant.

Je récrirai donc moi-même. (Menant la main sur son cœur.) Ah !

LE DOCTEUR ODRU, allant à lui.

Vous souffrez?

LE COMTE

Non, ce n'est rien.

Il va vers la table et il écrit. Son visage, ses gestes, son attitude, tout exprime une angoisse arrivée à son plus haut ternie.

LE DOCTEUR ODRU

Je vous assure, monsieur. . .

LE COMTE

Laissez. . . f Solennellement .J Maintenant, docteur, voici ce que je vous demande. Vous allez me donner votre parole d'honneur que vous porterez ces télégrammes tout de suite à la poste, et que personne ne saura que vous les avez expédiés, personne... Vous ne répondez

pas? Vous ne voulez pas me faire cette promesse?

Comment voulez-vous, monsieur, que je vous fasse cette promesse? Il y a quelque chose derrière l'envoi de ces dépêches.

LE COMTE, hautain.

Et que voulez-vous qu'il y ait, monsieur? Il y a que Mme de Rocqueville a peur pour moi de l'arrivée de mes enfants et que j'ai besoin, moi, de leur présence... H y a que Mme de Rocqueville ne me croit pas si malade, et que, moi, je me sais mourant. Je leur ai indiqué les heures des trains, de manière à ce qu'ils arrivent tous ensemble à la prochaine o^are qui est à deux lieues d'ici. . . Je veux que mes fils aient ces dépêches, et je ne veux pas que d'autres télégrammes leur arrivent qui contredisent ceux-ci. Voilà pourquoi je vous demande et de porter ces dépêches et de m'en g^arder le

secret.

LE DOCTEUR ODRC

Monsieur le Comte, je vous répondrai très simplement : j'ai auprès de vous une mission uniquement médicale dans laquelle je dois me renfermer. Vous me dites vous-même que Mme la Comtesse et vous, différez d'avis sur un certain point qui concerne vos rapports de famille. Porter des dépêches dans les conditions que vous me demandez serait prendre parti entre vous et elle. Je ne le ferai pas... parce qu'encore une fois, c'est en dehors de ma mission médicale.

LE COMTE, se dressant.

Et m'ausculter, est-ce en dehors de votre mission médicale? Écoutez mon cœur et voyez l'état où vous me mettez.

Le médecin presque malgré lui se penche et

ausculte le malade.

LE DOCTEUR ODRU, effrayé.

Étendez-vous de suite, monsieur, et ne remuez pas de quelques instants.

H veut le recoucher .

LE COMTE

Non, je ne m'étendrai pas, puisque vous ne voulez pas faire ce que je vous demande.

LE DOCTEUR ODRU

Je le ferai, monsieur, si vous m'obéissez.

LE COMTE

Non, non. Votre parole, je veux votre parole.

LE DOCTEUR ODRU, cédant.

Je vous donne ma parole. Je porterai les dépêches et personne n'en saura rien.

LE COUTE

Et tout de suite?

LE DOCTEUR ODRU

Tout de suite. Mais étendez- vous. Étendezvous.

LE COMTE, allant à son fauteuil.

Merci. Je vous obéis, vous voyez, parce que je veux vivre jusqu'à ce qu'ils viennent. Vous me ferez bien vivre jusqu'à ce qu'ils viennent?

ae UN CAS DE COiSSCIENCE

LE DOCTEUR ODRU, bouleversé.

Vous vivrez, monsieur, vous vivrez. Seulement il ne faut pas recommencer ces imprudences. Il faut rentrer dans votre chambre aussitôt, et vous coucher, prendre vos gouttes et ne plus bouger jusqu'à ce que je revienne. Vous me le promettez?

LE COMTE, sonnant.

Vous avez ma promesse, comme j'ai la vôtre. (Jean entre.) iet^iW, je me sens fatigué et je voudrais me reposer.

JEAN

La chambre de monsieur le Comte est prête.

LE COMTE, pendant qu'on roule son fauteuil.

A tout à l'heure, docteur... Ce sera fait, n'est-ce pas?

LE DOCTEUli ODRU

Ce sera fait.

Page 1