SCÈNE IV
Les mêmks, LE DOCTEUR ODRU LA COMTESSE
Voyez, il se trouve mal.
LE DOCTEUR ODRU, penché sur le comte.
C'est une syncope.
LA COMTESSE
Je vais chercher des sels. Tenez.
Elle tend un flacon au docteur.
LE DOCTEUR ODRU
Merci. Mais ce qu'il faut, et absolument,
c'est l'étendre... (Regardant autour de lui.) Là . . . tout de suite ! . . .
// porte le malade sur un fauteuil. Il regarde les pupilles et taie le pouls.
BERNARD, ouvrant la porte, suivi par Jean. Madame la Comtesse! Madame la Comtesse, nos jeunes messieurs sont au bout de l'avenue ... (Il s'arrête.) Monsieur le Comte est plus mal?
LE DOCTEUR ODRU, à la comtesse.
Les convulsions commencent, madame.
C'est grave. En le saignant, on peut encore le sauver. Il n'y a que cela à faire, mais vite, vite. (Au.v deux domestiques.) Vous, courez chercher tout ce qu'il faut. Je m'y attendais. J'ai tout préparé, dans le tiroir, celui de la table de toilette, à droite... Mais vite, vite... (Les domestiques sortent et reviennent, lun avec une cuvette couverte, l'autre avec une serviette enroulée où sont préparés les instruments nécessaires.) Bon , merci. . . (Le docteur étale les objets et se lave les
mains.) Ah ! la lampe ! Oui, (jue je flambe ma lancette. Retroussez-lui la manche... Puis enroulez la bande, comme l'autre fois...
JEAN
Je sais, monsieur le docteur.
Jean et Bernard s^ empressent. Pendant ces nouveaux préparatifs, le docteur Odru tient la latnpe à alcool et flambe sa lancette. La Comtesse l'appelle et ils font quelques pas sur le devant du théâtre en parlant à voix basse.
LA COMTESSE
Docteur?
LE DOCTEUR ODRU
Madame?
LA COMTESSE
Est-ce qu'il va retrouver sa conscience?
LE DOCTEUR ODRU
Avec la saignée, oui, madame, et, j'espère, aussitôt.
LA COMTESSE
Et après?
tàlÊ^
LE DOCTEUR ODRU, hochanl la tête.
Après? Ce n'est plus qu'une question d'heures, j'en ai bien peur, à présent.
LA COMTESSE
Vous l'avez entendu. Ne dites pas non. Vous savez ce qu'il veut faire. Il le fera. S'il échappe à cette crise, si vous le rappelez à lui, — vous venez de le dire vous-nnéme, — c'est pour retomber dans d'autres tout de suite. Ce que vous allez lui rendre maintenant, ce n'est pas la vie, c'est le temps de me déshonorer aux yeux de mes enfants.
LE DOCTEUR ODRU, regardant du côté du Comte.
C'est pourtant vrai qu'il est perdu!
LA COMTESSE
Moi aussi, je vais l'être, perdue!... Si vous vouliez, pourtant?...
LE DOCTEUR ODRU, la regardant à son tour, et détournant les yeux.
Non, madame, non. Je ne dois rien écouter que ma conscience de médecin.
LA COMTESSE
Et cette conscience vous dit qu'il vaut mieux prolonger sa vie d'une heure, moins peut-être, pour qu'il ait le temps de nous déshonorer, de jeter à jamais le malheur sur nous, de faire de ses enfants autant de Gains dressés les uns contre les autres?
Oui, ce que va faire cet homme est abominable, et je vais lui en donner le temps!... Ah! Où est mon devoir? Où est mon devoir? LA COMTESSE, Suppliante.
Dans la pitié pour une mère et ses enfants.
LE DOCTEUR ODRU, avec horreur .
Ne me tentez pas ainsi, madame, ne me tentez pas. Si je ne saigne pas cet homme, et tout de suite, il est mort, et vous et moi nous sommes deux assassins!
LA COMTESSE, reculant.
Deux assassins? Oui, c'est vrai.
JEAN, appelant.
Son bras est prêt, monsieur le docteur.
BERNARD
Docteur, docteur! Monsieur le Comte a l'air plus mal.
LA COMTESSE, à Odvu , après un débat intérieur.
Vous avez raison, monsieur, je viens d'être folle. Votre devoir est là... Allez! allez!... Je n'aurai pas cette autre chose sur la cons-
cience !
LE DOCTEUR ODRU, comme délivré.
Merci, madame. ..
7/ est retourné auprès du malade, derrière un paravent quon a installé de façon à masquer la vue de la saignée, sans cependant cacher complètement le Comte aux yeux des spectateurs. On voit le docteur et les valets de chambre penchés sur le malade. La Comtesse s'est levée, comme pour s'approcher ; puis elle retombe sur la chaise placée près de la table, et elle se parle à elle-même d' une voix entrecoupée .
LA COMTESSE
Jusqu'où suis-je descendue?... Si ce médecin m'avait écoutée, pourtant?... Mes fils vont être là, il va revivre, il va parler... Que faire?... Mourir? me tuer?... Tout à l'heure le meurtre, maintenant le suicide. Le crime, toujours, quand je veux échapper... (Elle joint les mains.) Mon Dieu, donnez-moi plutôt la force d'expier, puisque vous le voulez... Elle a un sanglot, et, désespérée , elle appuie sa tête contre ses mains jointes, et prie.
BERNARD
Voyez, monsieur le docteur, il rouvre déjà les yeux.
JEAN
Oui, c'est comme l'autre jour, avec M. Poncelet, on dirait qu'il va vous reconnaître.
LE DOCTEUR ODRU
Prenez les oreillers et redressez-le, progressivement. (Au Comte.) Gomment vous sentezvous, monsieur le Comte?
LE COMTE, revenant à lui.
Où suis-je?... C'est vous, mes enfants?... Jean... Bernard... Vous, docteur... Ah! ça va mieux... Je me sens bien soulagé... Je respire. Je vais vivre, n'est-ce pas, jusqu'à ce qu'ils arrivent. . . (Reconnaissant la Comtesse qui s'est avancée vers lui, et avec un mouvement de haine.) Y\\e\... Les enfants!... Je veux les enfants ! . . .
BERNARD
Ils doivent être bien près, monsieur le Comte. Je cours au-devant d'eux leur dire de monter bien vite, n'est-ce pas, madame la Comtesse?
LE DOCTEUR ODRU, au Comte.
Il vaudrait peut-être mieux attendre, au contraire... Après la secousse que vous venez d'éprouver...
LE COMTE
Non, docteur, je me sens fort, je veux les
voir avant de mourir. Qu'ils viennent!...
LA COMTESSE, à Odru.
C'est moi qui vous demande de ne pas vous opposer à cette visite, docteur. Oui, Bernard, allez les chercher et préparez-les... (Bernard sort. Au ComteJ Vous voyez, monsieur, que j'accepte votre volonté... Je ne me défends plus... J'ai une dette envers vous... J'achève de la payer. Mes fils sauront tout. Seulement, permettez que ce soit moi qui leur parle, devant vous, tout à l'heure. Il y a une noblesse dans l'aveu, laissez-moi l'avoir. Qu'ils apprennent mon repentir, en même temps que ma faute ! Qu'ils le voient! Qu'ils l'entendent ! Justice sera faite, puisque vous le voulez, mais avec un peu de pitié ! . . . Vous vous taisez ? Vous êtes donc inexorable?
Bernard est apparu sur la porte. Il regarde en
faisant signe d'attendre au.v personnes qui Le
suivent.
LE COMTE, impérieux.
Bernard, faites entrer ces messieurs.
La Comtesse défaillante s'appuie sur la muraille. Le docteur va à la vorte, pendant que les jeunes gens entrent.
LE DOCTEUR ODiiu, lout bas à Bernard.
Allez-vous-en ! Allez-vous-en !
Georges, André et Robert de Rocqueville entrent très vite. Dans un dernier effort, le Comte s'est dressé. Il appelle l'aine : « Georges " , d'une voix déchirante, et il V embrasse longuement. Il regarde ensuite fixement André, le plus jeune, qui s'est avancé, et, après quelques minutes d'hésitation, il l'attire sur son cœur, de plus en plus ému. Quand son étreinte se desserre, Robert, le second des fils, s'avance, à son tour . Le Comte, le bras tendu, l'arrête, d'un geste menaçant. Le jeune homme reste interdit. La Comtesse de Rocqueville, qui s'est approchée comme pour se jeter entre son fis et son mari, chancelle, éperdue. Un silence. Le Comte a vu le geste et l' émoi de la Comtesse. Il est sur 7naintenant . Il fixe sur Robert des yeux terribles. Les deux
autres frères croient que leur père est dans le
délire.
GEORGES;, suppliant.
Mon père, vous ne reconnaissez pas Robert, notre frère?
ANDRÉ, de même.
Mais oui, père, c'est notre Robert.
LE COMTE, les regardant les uns après les autres.
Gomme ils s'aiment!... Les pauvres enfants ! . . . (Après une suprême hésitation .J Robert! Embrasse-moi !
Robert se jette dans les hras du Comte. Celui-ci réunit les têtes des trois Jeunes gens dans un même em.br a s sèment, puis il chancelle et tombe mort.
Rideau.