‹ Un cas de conscience; pièce en deux actesChapitre 14 sur 15 · SCENE III LA COMTESSE, LE COMTE · texte numérisé non relu

SCENE III LA COMTESSE, LE COMTE

Pendant toute cette scène, la porte dans le pan coupé à droite qui donne dans la chambre oit est le médecin est restée entre-b Aillée. On aperçoit, un

? instant, le docteur Odru qui, malgré lui écoute, bouleversé.

LE COMTE, quand Jean et Bernard sont partis. Vous avez compris, Christine, pourquoi j'ai voulu vous parler. Vos fils vont être ici dans quelques minutes. Vous croyiez m'empêcher de les prévenir? Je sais tromper, moi aussi, quand je veux.

LA COMTESSE

Vous n'aviez pas besoin de cette ruse, André. Si vous m'aviez manifesté seulement le désir de les voir, je vous assure que je leur aurais télég^raphié moi-même.

LE COMTE

Mon moyen était plus sûr, mais avant qu'ils soient ici , une dernière fois , voulez-vous parler?

LA COMTESSE

Je vous ai dit tout ce que je pouvais vous dire.

LE COMTE

Une dernière fois, le nom de celui qui n'est pas de moi?

LA COMTESSE

Cela, jamais.

LE COMTE

Je saurai bien vous y forcer.

LA COMTESSE

Quand on a souffert ce que j'ai souffert, il n'y a rien qu'on ne puisse supporter. Vous le savez, ce que j'ai souffert, puisque vous avez lu cette malheureuse lettre.

LE COMTE

Vous osez parler de votre souffrance? Vous vivez, vous. Moi, je meurs, et de cela.

LA COMTESSE

Vengez-vous, mais sur moi, sur moi seule.

LE COMTE

Le nom ! . . . Je veux savoir le nom ! . . . Ah ! si je l'avais lu, écrit dans ce morceau de lettre que j'ai arraché du feu. Je me suis hrùlé les mains, à fouiller dans cette cheminée. Une minute, j'ai dû m'asseoir, tant mon cœur me faisait mal. C'a été la première attaque. Je

n'avais pas mon à{re quand je suis entré dans la chambre, en revenant de cette promenade à cheval... Vous ne m'attendiez pas sitôt, j'ai tout de suite vu que vous étiez bouleversée... J'ai vu les papiers qui se consumaient dans le feu... Et puis, cette visite est venue, vous avez dû descendre au salon. Ah! si j'étais rentré plus vite, il serait resté d'autres morceaux de lettres de votre amant et j'aurais su... « Notre fils... notre fils!... » J'ai, du moins, lu ces mots de son écriture, cette écriture que je connais si bien, de cet homme qui m'a tant trahi! Le nom de cet enfant, je veux savoir le nom! Voyons, répondez. Estce Georges, mon aîné?... Non. Ça, c'est impossible, vous étiez si jeune ! . . , Est-ce Robert, le second? C'est impossible encore... Alors, c'est André, le dernier?... Je l'ai tant aimé! Non. C'est mon sang^. Voyons, lequel, lequel?

LA COMTESSE

Je ne répondrai pas. Je suis une mère. Je

ne peux pas vous livrer mon enfant quand vous avez dans l'âme toute cette haine. Je ne pourrais vous le dire, ce nom, que si vous me donniez votre parole de gentilhomme que vous ne ferez rien qui puisse apprendre à ses frères ce qu'ils doivent toujours ignorer...

LE COMTE

C'est à moi de vous dicter des conditions. . . Vous êtes la coupable et je suis le juge, et j'espère, le justicier.

LA COMTESSE

Si j'ai été coupable, très coupable envers vous, André, avec quelles larmes faudra-t-il vous en demander pardon? Celles que j'ai versées depuis trois mois ont tout expié, je vous le répète.

LE COMTE

Et le bâtard continuerait d'être dans la maison, lui? Écoutez bien, vous avez encore quelques minutes pour vous décider. Vous allez me dire son nom, et alors, c'est lui seul

que je frapperai. Il est l'intrus, il doit le savoir. Il acceptera ma volonté. Je veux que rien ne lui arrive, dans mon héritage, de ce qui me vient des miens. Ni Rocqueville, ni l'autre terre. C'est trop juste. Je veux qu'il vous juge, et que ses sentiments pour vous soient le châtiment de votre long mensonge. C'est juste aussi. Je veux atteindre son père en lui, c'est juste, c'est juste. .. J'ai été si ignoblement bafoué! C'est ma vengeance. Si vous me l'enlevez, en vous taisant, vous me forcerez à en chercher une autre, et pire... Que la responsabilité de celle-là retombe sur vous !

LA COMTESSE

Une autre? Pire?

LE COMTE

Si je ne sais pas le nom, tout à l'heure, quand vos trois enfants seront là, je leur dirai à tous trois ce que vous avez fait.

LA COMTESSE

A eux?

LK COMTI':

Oui, à eux. A tous les trois. Je leur dirai que vous avez eu un amant, et qui, et comment je l'ai su. Je leur lirai un morceau de la lettre de l'infâme, cette lettre que vous avez gardée. — Faut-il que vous l'ayez aimé! — Ils liront cette phrase : « Notre fils. » Ils sauront qu'un d'entre eux n'est pas du même père que les autres. Je pourrai partir ensuite.

LA COMTESSE

Vous ne pouvez pas faire cela; vous ne le ferez pas... Pensez que vous pouvez demain paraître devant Dieu... Et Dieu sait punir... Vous le voyez bien par moi. . .

LE COMTE

Demain, je serai dans le néant, mais je serai vengé et bien vengé!

LA COMTESSE

Non. Vous n'avez pas le droit de me déshonorer devant mes enfants ; les deux qui sont vos fils. Non, non, vous n'allez pas les frap-

per, eux, dans leur amour pour leur mère, vous n'allez pas. . .

LE COMTE

Alors dites le nom.

LA COMTESSE

Eh bien... fHésiiant.J Je'ne peux pas, je ne dois pas. . .

LE COMTE

C'est donc vous qui l'aurez voulu. . . Je vous donne ma parole que je vais faire ce que j'ai dit.

LA COMTESSE

Alors, vous ne les verrez pas. Je les empêcherai d'entrer. Le médecin dira que vous êtes trop malade pour les voir.

LE COMTE

Le médecin? Vous oubliez que je n'ai plus affaire à ce Poncelet, votre créature. Le docteur Odru est un homme d'honneur qui ne se prêtera pas à cette infamie. Il me laissera voir mes enfants , puisque j'en ai la force. ^7errit/e.,) D'ailleurs, moi vi-

vant, on m'obéira. Oui ou non, suis-je le maître?... Ah!...

// marche vers sa femme, puis il suffoque et chancelle.

LA COMTESSE

André! André!... (Courant à la porte. J Docteur! docteur!...

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