‹ Un cas de tumeur du lobe frontal gaucheChapitre 5 sur 28 · OBSERVATION · texte numérisé non relu

OBSERVATION

Homme de 49 ans, chef de personnel dans une imprimerie, travailleur consciencieux, méticuleux, mais un peu lent et très susceptible. Sa femme l’a toujours trouvé légèrement original, renfermé, parlant peu et d’une motilité assez lente. Au mois de juin 1937, à la suite de l’application de la loi des 40 heures, le travail augmente beaucoup à l’imprimerie et B. se sent débordé. Ses chefs lui font des remarques, ce qui entraîne des conflits. B. devient nerveux, irritable. Il a de brusques accès de colère. Pour ne pas le blesser davantage, son chef prend une partie du travail à sa charge. Vers le début de juillet on remarque que B. présente des oublis fréquents. Sa femme le trouve triste et plus renfermé encore. Elle attribue ce changement aux difficultés qu’il rencontre à l’imprimerie. En rentrant de son travail il s’assied, sans rien dire, figé, le regard vague et fixe. Quand on lui adresse la parole, il sursaute et « vous regarde comme s’il sortait d’un rêve ».

Il ne s'intéresse plus à rien, ne lit plus le journal.

Le 5 août on le trouve dans l'escalier de l'imprimerie,

adossé au mur, l’air fatigué et les yeux vagues.

Le 9 août il interrompt son travail et se plaint d’une exa-

cerbation de douleurs abdominales, dont il souffrait déjà de-

Evry

puis des années. Il s’alite. Sa femme commence à s'inquiéter de son état mental : il est désorienté dans le temps et dans

l’espace; il reste toute la journée immobile, le regard fixe.

Le 10 août en se levant sa femme remarque une certaine instabilité de la marche. Il reste toute la journée sans rien dire et le soir brusquement il lui dit : « Je vais te dire quelque chose », puis il s'arrête « Je n’arrive plus à suivre » et il se plaint de céphalées occipitales. C’est la pre-

mière fois qu'il en présente.

Le 12 août, il « perd la raison », il devient confus : il dit que le verre à boire est un morceau de fer; il méconnaît les objets. De temps à autre il a de courts instants de lucidité. Il est toujours levé, mais sa femme est obligée de le soigner

et de le nourrir comme un enfant.

19 4oUT.

Le 19 août il est admis à la Clinique Neurologique (1).

Dans les antécédents personnels, il est à noter une opération pour goître datant de plusieurs années, une hernie ombilicale ayant provoqué des douleurs abdominales fréquentes, devenues plus intenses au mois d’août. En 1925 il aurait été atteint d’une intoxication saturnine, mais la description, qu'en fait sa femme, ne correspond pas au tableau de cette affection.

Rien n’est à signaler dans les antécédents héréditaires.

(1) Nous remercions tous ceux, qui ont bien voulu nous communiquer leurs observations : D' Corino d’Andrade (CI. Neurologique), D' Kunlin, M. le Professeur Fontaine, D' Forster (CI. Chirurgicale A), M. le Professeur Géry et D' Hoerner (Institut d’Anatomie pathologique).

Ce qui frappe au premier abord à l’examen du malade, c’est sa motilité très lente, son air éloigné des gens et des choses, de ce qui se passe autour de lui. Il reste assis immobile, comme quelqu'un qui est plongé dans un rêve profond. Sa mimique est peu mobile. Lorsqu'on lui ordonne d’exécuter un geste, il met longtemps à comprendre ce qu’il doit faire, puis ensuite il persévère dans le même geste et quand on lui en demande un autre, il refait toujours le premier. Il est rare qu'on obtienne des réponses aux questions qu’on lui pose, très souvent il répète la question posée. Il est désorienté dans le temps et dans l’espace, il ne peut dire ni son nom, ni celui

de sa femme. Le calcul le plus élémentaire lui est impossible.

Le malade donne l’impression d’un syndrome confusion-

nel très étendu et profond d'apparence démentielle.

Il réussit cependant à s'orienter dans les pièces d’examen et peut se rendre seul de là au dortoir. Il parvient à allumer une cigarette; il peut manger tout seul, mais il n’a aucune initiative. Il semble reconnaître les membres de sa famille qui viennent le voir et à ce moment réapparaît une certaine ébauche, floue, il est vrai, de conscience et de réminiscence. Mais dès qu’on le place dans cette situation artificielle, qu'est un examen médical, il échoue dans tous les tests d'investigation

mentale.

Examen neurologique. — Contrairement au syndrome psychique, le syndrome neurologique est très pauvre et discret. À peine note-t-on une légère asymétrie faciale, soupçon de paralysie faciale droite; une légère titubation pendant la

marche.

Romberg. — Torsion du tronc vers la droite, légère antéro

et latéro-pulsion droite.

Manœuvres de la jambe et de Mingazzini. — Très légère chute des deux côtés. L'interprétation de cette chute est diffi-

cile à faire à cause des troubles mentaux.

RE

Fond d'œil. — Examiné au moment de l’admission : pas de stase.

20 aoUT 1937.

Première ponction lombaire, en position assise : Pression : 52 au Claude.

Manœuvre de Queckenstedt : positive.

Cellules : 1 par mm3.

Albumine : 0,45 0/00.

Deuxième ponction lombaire, pratiquée 5 jours après la première.

Hypertension : pression 85.

Le liquide céphalo-rachidien est normal.

Le 28 août, début de stase au fond d’œil.

A cette date, 12 jours après l’admission, la stase est très nette et s'accompagne d’hémorragie. L'examen général ne montre rien de particulier.

Radiographie du crâne. — Calcification dans le lobe frontal gauche. Selle turcique normale. Sinus sphénoïdal normal.

Devant ce syndrome, on pose le diagnostic de tumeur frontale gauche et on transfère le malade à la Clinique Chirur-

gicale pour y être opéré le 2 septembre 1937.

Première opération. — Trépanation. Incision de la duremère. On trouve une tumeur rouge violacée de la grosseur d’une mandarine dans le lobe frontal gauche. Cette tumeur fait saillie à la surface, et en profondeur, elle va jusqu’au ventricule.

EN yh ee

Les résultats de l’examen histologique seront donnés au chapitre sur l’étude anatomique de la tumeur.

L'amélioration est très rapide. Le lendemain déjà, nous dit sa femme, il parlait correctement, s’intéressait à sa situation et à son entourage.

Trois jours après l’opération, il lisait une page du journal.

On l’examine le 6 septembre, il parle bien, répond aux

questions, il est orienté exactement.

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