VIII PREFACE
peu près exclusive du Saint-Esprit, parlant à l'âme un langage dont elle aurait parfaitement conscience. C'est l'ascétisme indépendant, républicain et démocratique. Au jugement de ses adeptes, l'avenir lui appartient, il marquera une ère de prospérité inouïe pour le catholicisme régénéré.
De si belles promesses valent bien qu'on s'arrête à considérer de près la doctrine du P. Hecker. Ainsi vais-je faire dans la présente étude.
Mes conclusions se prévoient. Elles ne seront pas de tout point favorables. Aussi dès maintenant, j'en suis sûr, on m'inflige deux notes.
Plusieurs me taxent de partialité. Je ne m'y oppose pas, à condition qu'ils soumettent leur préjugé à l'épreuve d'une lecture impartiale de ma critique. D'autres me représentent comme un attardé, un réactionnaire, incapable d'apprécier le souffle généreux qui emporte l'humanité actuelle et anime les écrits dont je m'occupe. Mais s'il y a légitime indépendance, utile liberté, louable esprit démocratique, il faut reconnaître aussi que ces beaux mots causent parfois des entraînements irréfléchis.
PREFACE
Pour le montrer tout d'abord, je préluderai à l'analyse de la nouvelle théorie ascétique par l'examen du Catholicisme américain, article envoyé par M. Klein à la Revue française d'Edimbourg, dans lequel il résume sa préface à la vie du P. Hecker, en usant de moins de réserve que dans cet écrit (i|.
On verra ainsi l'usage qu'on fait du fameux livre, et notre travail fournira dès le début
(i) Quand j'écrivais ces lignes, je n'avais pas encore vu la brochure de M. Herman Schell , professeur à la faculté de théologie catholique de Wiirzburg :■ Die neue Zeit imd der alte Glaiibe. M. H. Schell, qui se rattache formellement (p. 1-14) aux idées américaines que nous exposons dans ce travail , avoue néanmoins sans détour (p. V), que le mouvement dont il s'est fait l'apôtre en Allemagne, pousse dans le protestantisme beaucoup de prêtres catholiques en France :
" Bedenklich ist die Bewegung nur im franzoesischen Klerus und zwar deshalb, weil sie dort zum Austritt vieler eifriger Priester aus der Kirche und zum Anschluss an den Protestantismus fûhrt. „ Ce qui signifie : " Le mouvement n'est inquiétant que dans le clergé français, et cela parce que là il pousse beaucoup de prêtres zélés à sortir de l'Eglise et à se rallier au protestantisme. „
Voir sur ce triste sujet l'ouvrage très consciencieux et très documenté de Charles Maignen : Le Pire Hecker est-il un srt»?/ .'' (Rome , Desclée; Paris, Retaux), pp. 371-391.
Le livre du P. Maignen paraît, avec l'approbation romaine, au moment même où nous livrons notre opuscule à l'impression; nous regrettons de ne pouvoir en tirer tout l'avantage qu'il nous eût offert un mois plus tôt.
sa complète justification. Toutefois, je ne rends pas le P. Hecker responsable de tout ce qu'énonce le CatJwlicisiiic américain. La part qui lui en revient sera parfois marquée dans cette discussion, comme dans les suivantes; pour le reste, on la reconnaîtra, sans aucune indication, dans l'exposé de la doctrine du P. Hecker. Quant à celle-ci je- m'en rapporterai uniquement au P. Hecker lui-même et à son biographe intime, le P. Elliott.
J'estime beaucoup le P. Hecker. Si je repousse plusieurs de ses vues sur l'ascétisme chrétien, sur les vœux de religion, sur l'action de l'Eglise dans les temps modernes, c'est qu'elles me paraissent inexactes. La vérité conserve toujours ses droits; il est permis de signaler l'erreur, principalement quand elle est répandue, fût-ce d'une manière inconsciente, par des hommes très ardents , et bien placés pour cette propagande.
L'œuvre que j'entreprends offre peu de difficultés. Une connaissance élémentaire du christianisme, la lecture des épîtres de saint Paul, l'idée générale de la constitution de l'Eglise, une légère teinture d'histoire, voilà tout ce qu'elle suppose.
J'examinerai sous toutes ses faces la doctrine spirituelle du P. Hecker, et j'aurai grand soin d'y séparer le bon grain de l'ivraie.
On présente comme on veut les théories du P. Hecker, dans des exposés incomplets. Mettez bout à bout certains passages du P. Hecker, vous avez l'ascétisme traditionnel; attachez-vous à d'autres extraits, vous avez une méthode toute nouvelle. Concilier les uns et les autres me semble impossible; loin de s'éclairer et de se compléter, ils se détruisent. Ainsi tandis que le P. Hecker recommande le livre de \ Imitation (p, 311) et s'en inspire au besoin (p. 384), M. l'abbé Naudet, à ce que je vois (i), puise dans la vie du P. Hecker les éléments d'une diatribe contre ce monument vénérable de la piété chrétienne. Un critique nous dit qu'en cela le disciple va plus loin que le maître I2). Oui, mais il faut distinguer. Le disciple va plus loin que ne le veut le maître, nous l'accordons; il va plus loin que le maître ne va
(i) Maignen, Le Père Hecker est-il tiu saint i" p. loi, 102. (2) Maignen, Op. cit., p. 106.
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lui-même à son insu, nous le nions. En effet, les maximes fondamentales du P. Hecker contredisent les principes de V Imitation. Si les idées du P. Hecker prévalent, il faudra en prendre son parti, et malgré lui, reléguer, à l'exemple de M. Naudet, Y Imitation de Jésus-Christ parmi les livres bons pour un autre âge.
Nous verrons souvent le P. Hecker en contradiction avec lui-même et avec ceux dont il fait profession de suivre les doctrines. La discipline intellectuelle lui a manqué visiblement. Et comment s'en étonner, si l'on considère son peu d'études et les principes qui guidèrent ses pénibles efforts pour l'acquisition de la science?
Durant son scolasticat chez les rédemptoristes, où il reçut toute sa formation philosophique et théologique, — formation laborieuse à cause de sa connaissance imparfaite du latin (p. 196), — le P. Hecker se vit réduit à un état de faiblesse tel que le travail lui fut presque toujours impossible.
" Le jour où j'ai senti avoir remporté la plus plus grande victoire sur moi-même , dit-il dans ses Souvenirs (cités ibid.), fut celui où, après des semaines de travail, je parvins à réciter le
Pater en latin. Finalement, la mémoire me fit tellement défaut pour mes études, que de guerre lasse je portai tous mes livres à la bibliothèque et je dis au préfet des études que je ne pouvais plus rien acquérir par les livres. Je demeurai dans cet état d'incapacité deux ans en Hollande et un an en Angleterre. Je ne suivis aucune classe pendant ce temps. Je faisais scandale naturellement dans la maison. Quand j'avais un moment de bon, je travaillais, bien que la plupart du temps je n'eusse pas même un livre dans ma chambre. Cependant, lorsque vint pour moi le temps de l'ordination, j'en savais assez et je fus employé tout de suite au ministère. „
Ce passage est complété par un autre non moins étonnant (p. 210) :
" Dans le noviciat tout était du côté passif, tout pour les dévotions ininterrompues et pour un ascétisme routinier. Dans le scolasticat trop 'd'importance était donné au côté actif (i). On ne
(i) Nous citons à regret des propos si désobligeants pour les enfants de saint Alphonse. En les lisant, il ne faut pas oublier que le P. Hecker fut écarté de la Congrégation des rédemptoristes par sentence du supérieur général. (Voir Elliott, op. cit., p. 227-264, et Maignen, op. cit. p. 43-61.)
Le P. Elliott rapporte du P. Hecker, comme paroles d'Evangile, mille propos pareils à l'adresse de tout le monde dans l'Eglise. A noter celui-ci sur Pie IX (p. 250) : " Pie IX est im homme d'un esprit large, d'un cœui- plus large encore, et qui se laisse diriger par ses in^pulsions plutôt que par son jugement; ms.\s> ses impulsions sont grandes, nobles, universelles. „