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XIV PREFACE

laissait rien pour la science intérieure et la prière, en tant que parties nécessaires de la méthode d'étude. Cela me tuait. Je leur dis que si je continuais à étudier ainsi, je deviendrais fou. " Laissez--moi tranquille, disais-je. Laissez- „ moi agir à ma guise et je garantis que j'en „ saurai assez pour être ordonné. „ On me dit que j'étais un scandale pour la maison. Je suis persuadé que, dans l'étude de la théologie, on ne laisse pas assez de place à la prière et on ne tient pas assez compte de la science infuse. „

Saint Thomas d'Aquin nous dit de son côté (I) : " L'homme est naturellement fait pour recevoir de Dieu la sagesse et la science par son propre esprit et par l'étude; c'est pourquoi quand il devient sage ou savant sans passer par cette loi, il y a miracle. „

D'après cela, le P. Hecker voulait baser

Le P. Maignen (op. cit. p. 154) a cru lire ici un jugement de Pie IX sur le P. Hecker. Cette distraction, la seule relevée par nous dans le livre du P. Maignen, doit paraître très excusable. En effet, qui se serait attendu à rencontrer un éloge si équivoque de Pie IX, là précisément où le P. Elliott fait valoir les encouragements donnés par ce Pape aux entreprises du P. Hecker? — En procédant si rondement, le P. Hecker et le P. Elliott nous ont mis à l'aise.

(i) Siiii'iiiia theologica, i^ 2^, qusestio 113, 10. — Nous citons ici la traduction de Drioux.

PREFACE

l'instruction des jeunes lévites sur un miracle sans cesse renouvelé; il a compté pour luimême sur un si grand prodige. Nous n'en aurons pas moins à citer maint passage où il reproche aux catholiques d'Europe de négliger le développement de l'activité propre et des qualités naturelles. Ce serait là, si nous l'en croyons, l'effet d'une méthode ascétique qui a prévalu chez nous depuis le xvi^ siècle.

Un grand maître de cette époque a pourtant formulé la règle d'or que voici :

" Fiez-vous à Dieu comme si le succès des entreprises dépendait tout entier de vous et nullement de Dieu, en travaillant néanmoins toujours avec la pensée que Dieu seul va tout faire, et vous rien. „

En d'autres termes : travaillez comme si tout dépendait de vous, et priez dans la persuasion que tout dépend de Dieu et que son secours vous est assuré.

Pourra-t-on jamais associer le naturel et le surnaturel d'une façon plus heureuse, sans sacrifier ni l'un ni l'autre?

Ce précepte irréformable de sagesse chrétienne est de saint Ignace de Loyola.

Le Catholicisme américain

d'après M. Klein

Catholicisme américain! formule magique que M. Klein va nous expliquer en quelques pages séduisantes (i). Je les cite en entier, intercalant de brefs commentaires, à compléter dans les chapitres suivants.

(i) L'article Catholicisme américain, dans la Revue française d'Edimbourg, septembre-octobre 1897, est divisé en deux parties. La première (pp. 306-309) est une notice biographique sur le P. Hecker; la seconde (pp. 310-314), que nous citons, est l'exposé de sa doctrine.

Nous ne rendons pas les catholiques américains responsables de l'abus qui se fait de leur nom et du dérivé américanisnte.

L'œuvre unique, l'œuvre originale du P. Hecker, c'est, d'après son panégyriste français, " d'avoir montré, plus clairement que jamais on ne l'avait su faire, les harmonies profondes qui rattachent le nouvel état de l'esprit humain au véritable christianisme et aux plus intimes rapports de l'homme avec Dieu. „

Voilà un magnifique éloge, reste à le justifier. M. Klein s'y applique aussitôt, comprenant bien la légitime impatience de ses lecteurs.

" Le véritable christianisme, dit-il, c'est celui que Dieu nous propose par ses ministres, autorisés, non pas, certes, en toutes circonstances, mais dans les très rares *conditions qu'il a garanties d'erreur; un christianisme sans surcharge ni amoindrissements; superbe dans son intégrité doctrinale, très doux et efficace dans l'aide qu'il donne à notre volonté; dépassant, à coup sûr, nos puissances naturelles, mais sans les choquer ni les contredire, les satisfaisant, au contraire, et les fortifiant; élevant notre être tout entier au plus haut degré de développement, de vie et de bonheur qu'il puisse supporter. „

Je regrette le vague des mots soulignés. Mais quoi qu'il en soit des conditions qui assurent l'infaillibilité aux enseignements de l'EgHse, il est certain que celle-ci impose à notre foi un vaste enchaînement de dogmes immuables, et un corps de vérités morales qui s'étend à tout le domaine

de la conscience. Rien n'échappe à la sollicitude de l'Eglise. Sa direction , par voie de commande: ment ou d'exhortation, est constante et toujours autorisée, si rares que soient ses définitions dogmatiques. Pour le reste du passage, j'y adhère moyennant une double restriction.

La grâce du Christ tend à élever nos facultés natives selon que leur concours est nécessaire en lui-même ou que Dieu le veut, pour assurer, soit à nous-mêmes soit aux autres, la fin surnaturelle du christianisme. Mais si, par exemple, vous étudiez la géométrie par pure curiosité scientifique , vous ne pouvez pas compter sur l'aide du Saint- Esprit. — Quant à la félicité terrestre du chrétien , elle se concilie avec les épreuves de toute sorte que Dieu ménage souvent aux fidèles, d'après l'Evangile, singulièrement confirmé jusqu'ici par l'histoire. L'être humain le plus pauvre, le plus malheureux dans le sens vulgaire du mot, comme aussi le moins pourvu de talents naturels, le moins développé au point de vue intellectuel , peut recevoir, et a souvent reçu de fait, assez de Ivimière et de force divines pour être un grand saint et jouir, par conséquent, de la béatitude terrestre promise par Jésus -Christ.

D'autre part, bien que la grâce ne suppose ni le génie, ni les conditions extérieures nécessaires

pour son développement, elle tend à en favoriser l'élan en purifiant l'esprit qui le possède. Elle supplée parfois le génie pour le bien de l'Eglise, où d'ailleurs les lettrés, les savants, les artistes ont leur rôle providentiel à remplir. Il faut dire néanmoins que beaucoup de chrétiens ont sacrifié des talents éminents à des vocations humbles, obscures, pour l'avantage de leurs âmes, pour celui du prochain et de l'Eglise.

Donc, avec ces explications indispensables, j'admets ce que M. Klein vient de nous dire selon le Père Hecker. Mais jusqu'ici rien de neuf. On formerait une bibliothèque en réunissant ce que nous possédons d'écrit en ce sens depuis le commencement du christianisme.

Qu'est-ce notamment que les Confessions de saint Augustin et Y Imitation de Jésus- Christ, sinon le commentaire de la parole évangélique : " Venez à moi, vous tous qui peinez et qui êtes chargés, et je vous donnerai le repos. Prenez mon joug sur vous et soyez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour vos âmes; car mon joug est commode, et mon fardeau léger. „

Le repos de l'âme dans le Christ , repos parfaitement conciliable avec le labeur apostolique, — témoins saint Paul, saint Augustin, saint Bernard,

saint François -Xavier, saint Vincent-de-Paul et une infinité d'autres , — repos parfaitement conciliable aussi avec des troubles violents à la surface de l'âme, les maîtres de la perfection chrétienne, qui en dévoilent le secret, l'appellent consolation. Le mot, popularisé surtout par saint Paul, est aussi répandu en ce sens que l'idée qu'il exprime. Quand je dis : jusqu'ici rien de neuf sous ce rapport chez le P. Hecker, il faut entendre rien de neuf pour les catholiques instruits. Le cas est fort différent pour les protestants, dont la plupart n'ont jamais vu le catholicisme qu'à travers leurs préjugés natifs. Le P. Hecker connaissait par son expérience personnelle l'état d'âme de ses anciens corréligionnaires ; il s'attachait à établir de la manière la plus convenable pour eux l'harmonie parfaite du christianisme et des aspirations légitimes de la nature humaine. C'est un de ses mérites; la Civiltà cattolica le proclamait déjà en 1858. — Nous louons ici le dessein principal du P. Hecker; nous en apprécierons en son lieu l'exécution.

Une originalité plus foncière, mais aussi plus

sujette à caution, commence à paraître dans une

première suite du passage cité de M. Klein. Lisons :

Quant au nouvel état de l'esprit humain, à

force d'enentendre parler dans le vague, on serait tenté de n'y plus voir qu'une expression destinée aux effets de rhétorique. Il existe cependant, n'en déplaise à ceux qui n'ont point d'yeux pour le voir, ou qui volontairement, en détournent leur attention pour ne pas sentir le devoir de s'y adapter. Les applications de la science au travail ont peut-être produit depuis trente ans dans le monde plus de bouleversements qu'il ne s'en faisait jadis en de nombreux siècles.

„ Or, de tels changements matériels ne vont pas sans agir, proportions gardées, sur les conditions morales de l'humanité; ils exigent et, dans une certaine mesure, ils suscitent plus d'instruction, plus d'énergie, plus d'indépendance, plus d'initiative , plus d'aptitude à se déplacer, à changer de travail, à suivre les découvertes, à renouveler ses méthodes et parfois ses idées.

„ En de pareilles conditions, le respect de la coutume, qui était une cause de supériorité et presque un mérite moral, devient, sur beaucoup de points, une faiblesse, un défaut, une cause de retard et de décadence; les vertus passives, qui étaient l'honneur d'une époque où l'on n'avait qu'à suivre le courant, doivent partout reculer devant ces vertus actives sans lesquelles rien ne tient plus. Il s'agit moins, pour le moment, de soutenir les hommes que de leur apprendre à marcher tout seuls; de les faire obéir que de leur apprendre à se bien gouverner. La responsabilité personnelle, voilà de par les effets de la science, le nouvel axe du monde moral. „

Sans rhétorique, tout cela se ramène à trois petites propositions :

Grands bouleversements matériels depuis trente ans par suite de l'application des méthodes scientifiques aux industries humaines , — d'où nécessité de plus d'instruction, de plus d'indépendance et d'initiative dans le travail; — d'où encore, dans la vie chrétienne, nécessité de vertus plus actives que jadis.

Ce qu'il faut entendre par les vertus actives, M. Klein l'explique ici, et de nouveau plus loin : " L'obéissance aux inspirations de l'Esprit-Saint désormais compensera l'exercice devenu plus rare et plus difficile de l'obéissance aux ordres extérieurs. „ L'auteur développe la même idée dans sa préface à la Vie du P. Hecker, où il dit reproduisant à peu de chose près un passage de ce livre :

" Les vertus passives, cultivées sous l'action de la Providence pour la défense de l'autorité extérieure de l'Eglise alors menacée (du xvi"^ au xix^ siècle), ont produit d'admirables effets comme uniformité, discipline et obéissance. Elles eurent leur raison d'être. Mais le nouvel ordre de choses demande surtout de l'initiative et de l'effort personnel. C'est pourquoi, sans détruire les autres, ce sont les vertus actives qui doivent être cultivées de préférence, aussi bien dans l'ordre naturel

que dans ■ l'ordre surnaturel. Dans le premier, il faut développer tout ce qui peut donner une légitime confiance en soi; dans le second, on doit faire une large place à la direction immédiate du Saint-Esprit dans l'âme individuelle (i). „

Ainsi M. Klein et ses garants supposent que plus les vertus surnaturelles sont actives, c'està-dire moins elles sont déterminées par l'obéissance à une autorité extérieure, plus est grande la place faite dans l'âme au Saint-Esprit.

Un mot renversera cette hypothèse. L'Esprit- Saint nous éclaire, et nous incite aux actes surnaturels. Sans rien nous révéler, il nous donne, dans la mesure convenable à chacun, l'intelligence des vérités proposées à notre foi par l'autorité de l'Eglise; il nous porte aux actes que celle-ci commande ou qu'elle conseille. Lumière et attrait surnaturels , tout dépend de l'obéissance à l'autorité extérieure instituée par Jésus-Christ. Il en est ainsi même quand nous puisons nos stimulants dans les Saintes Ecritures , qui n'ont de vertu assurée que si nous les recevons de la main de l'Eglise, avec le sens qu'elle lui donne.

[\) Le Père Hecker, p. XXXI, cf. p. 401.

La vie chrétienne est donc toute faite de docilité. Les plus grands bouleversements matériels n'effaceront jamais la doctrine de saint Paul, qui nous donne pour modèle la vie de Jésus-Christ et en même temps la résume dans le mot d'obéissance. Et aux yeux de saint Paul, l'obéissance aux autorités légitimes de la terre a la même dignité que l'obéissance immédiate aux ordres du ciel (i). Jésus-Christ l'avait déjà prouvé par son exemple. C'est une vérité que l'Eglise a toujours inculquée; elle ne la supprimera jamais de son enseignement.

Si l'obéissance aux autorités ecclésiastiques et autres est une vertu si fondamentale du christianisme, si par conséquent, le Saint-Esprit y pousse avant tout, on admettra difficilement que l'exercice de cette vertu va désormais se restreindre dans l'Eglise, et qu'il y sera suppléé par une action plus puissante de la grâce intérieure. Il y a plutôt, nous le prouverons, exacte proportion entre ces deux éléments de la vie surnaturelle.

A Dieu ne plaise cependant que nous niions,

(i) Phil., II, 5-8; Eph., VI, 5-7. Ces passages et beaucoup d'autres, de saint Paul, sont étudiés plus loin.— Dans la rigueur du terme, il n'y a pas de vertus passives. Qui, en effet, a déployé plus de force et plus d'énergie que Jésus-Christ et les martyrs dans leur passion ?

lO UN CATHOLICISME AMERICAIN

pour les temps modernes, la nécessité d'une activité extérieure plus commune dans l'Eglise.

Saint Vincent-de-Paul a reconnu cette nécessité dès le xvii= siècle, sans le secours de faux raisonnements (i). L'histoire du siècle précédent, dont nous donnerons une idée à la fin de ce travail, lui démontrait trop clairement que le zèle des œuvres s'allie fort bien avec l'obéissance telle qu'on l'a toujours entendue dans l'Eglise.

L'Esprit-Saint va-t-il agir sur les générations nouvelles plus que sur les précédentes? Peut-être. Le Saint-Esprit, en effet, quand il le veut, renverse tous les obstacles. Il peut donc triompher de ceux qu'il rencontre dans la situation qu'a voulu décrire M. Klein, et qu'il a présentée sous de trop belles couleurs. Considérons-la en Amérique, puisqu'il s'agit d'un catholicisme soi-disant américain.

Le peuple des Etats-Unis déploie une prodigieuse activité industrielle, agricole, commerciale, financière. Mais l'énergie qu'il dépense en ce genre n'a trop souvent rien de commun avec la

(i) Voir Saint Vincent-de-Paul, par Emmanuel de Brog:lie, 2" édition, p. 135.

UN CATHÛLICISMI': AMERICAIN

vertu chrétienne. Même dans l'ordre purement humain, cette activité s'accommode du terre à terre le plus prosaïque.

" Cette société, dit M. Max Leclerc (i), est fondée sur l'égoïsme porté à son paroxysme; la lutte pour la vie y est d'une intensité effrayante; l'ambition de s'enrichir la qualité la plus prisée; l'habileté à gagner de l'argent le don le plus envié; la richesse acquise le couronnement idéal de toute une carrière, le grand instrument de puissance et le critérium de la considération publique. Cet esprit règne de haut en bas : tout ouvrier, tout petit fermier, veut devenir capitaliste; il tient à faire fortune, lui aussi...

„ Au peuple américain, il manque un idéal, un idéal plus élevé que la richesse et le bonheur matériel. A tous ces gens actifs, fermiers, négociants, ouvriers, on ne parle jamais que de leurs intérêts, que des choses qui paient; on ridiculise même tout ce qui touche à l'art ou à la littérature, au pur superflu de l'esprit; si bien que l'idéalisme ne se retrouve plus en Amérique que dans l'ambition de faire grand, dans la recherche du gigantesque, mais toujours dans l'ordre des choses matérielles.

„ L'indifférence en matière de religion , l'agnosticisme font de rapides progrès; sauf à Boston,

(i) Choses d'Amérique, pp. 107, 108

toute contrainte sociale imposée par la religion à disparu. „

M. Max Leclerc, à son insu, développe une idée du P. Hecker et de son biographe , le P. Elliott. Le P. Hecker fut chassé du monde, suivant son expression , par " l'égoïsme païen de la concurrence en affaires „ (i). Le P. Elliott est frappé de

l'égoïsme individuel si fortement implanté dans la Nouvelle-Angleterre „ (2). Egoïsme individuel! pléonasme heureux, car, en Amérique, si j'en crois M. Max Leclerc (3), l'égoïsme va jusqu'à rendre beaucoup d'hommes indifférents aux intérêts de leurs proches,}^ compris leur femme et leurs enfants.

Pour ne pas abuser de ces témoignages, je suppose que le P. Hecker parle de la Nouvelle- Angleterre au sens restreint, sans songer au reste des Etats-Unis. Je déclare de plus que d'après mes informations personnelles, puisées à bonne source, le tableau de M. Max Leclerc est trop poussé au noir; on le voit du reste par plusieurs pages de son livre écrites dans un autre

(il Le P. Hecker, p. 34.

(2) Ibid., p. 55.

(31 Op. cit., pp. 97, 98.

sens; nous aurons l'occasion d'en citer une. Mais la tendance indiquée n'en est pas moins le trait saillant d'une très grande partie de la population aux Etats-Unis.

Ce pays, d'où le Saint-Esprit, au dire des américanisants, va souffler sur nous plus fort qu'au jour de la Pentecôte (i), offre donc à l'Eglise

(i) M. Klein a vu en Amérique des choses admirables et que fort peu de gens soupçonnent. Il nous les révèle dans une conférence sur V Idéal littéraire, donnée à Gand le 20 février 1897, et publiée peu après dans le Magasin littéraire, en la même ville. Dans cette conférence, il conseille au philosophe érudit que doit être l'écrivain contemporain, notamment l'écrivain belge, un voj^age en quête de la sagesse par toute la terre. En voici le programme :

" Il n'aurait qu'à partir, comme a fait notre espèce entière, de cette Asie centrale, où maintenant le chemin de fer nous porte en moins d'une semaine; il n'aurait qu'à marcher dans le même sens que le soleil, et il verrait la lumière morale, suivant, par une rencontre singulière, le cours de la lumière physique, s'étendre et resplendir de plus en plus à mesure qu'il s'avancerait, dans les steppes de Russie à peine éclairées encore; maudissant au passage l'ignominieuse Turquie; saluant la Grèce de tous ses vœux , la Grèce , fille des vieux artistes et mère des héros jeunes; l'Italie, qui a Rome; l'Allemagne, savante et forte; la Belgique et la France, en qui se fait la spiendide synthèse des génies celte , latin et germanique ; la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, patries de l'initiative et de la force libre. Alors, dépassant les Mmttagnes-Rocheuses et traversant le Pacifique, longtemps mer silencieitse, aujourd'hui sillonnée de navires, il verrait la lumière parvenue à son éclat le plus intense dans Washington et Saint-Paul de Minnesota,

comme une infinité de buissons à défricher. Le souci de la vie présente, la fascination des richesses, voilà en effet, selon la parabole du Semeur, les épines qui étouffent le grain évangélique. Comme cette maladie n'est pas nouvelle, pour réussir dans leur œuvre, les pionniers de la vraie foi aux Etats-Unis ont à déployer les vertus actives dans le vieux sens du mot, c'est-à-dire, sous la direction de l'Eglise, qui a laissé à saint François-Xavier et à tant d'autres leur sainte énergie. Il leur faudra, nous le reconnaissons volontiers, beaucoup de travail pour amener la masse des Américains à chercher avant tout le royaume de Dieu et sa justice, condition sine qua non du chritianisme. Ce point obtenu, le reste suivra si facilement que le Saint-Esprit n'aura à suppléer en quoi que ce soit la mission dont il a chargé l'Eglise.

Immédiatement après le développement qui a provoqué ces observations, l'auteur à\x Catholicisme américain pose la question : " Mais qu'est-ce que

hrusqueynent décroître à l'approche de l'Asie Orientale et tout d'un coup faire place aux ténèbres de la tradition chinoise. „

Cette page méritait un commentaire. Nous l'avons donné dans une brochure intitulée : Un contres d'Intellectuels à Gand en février i8çj, pp. iio et sv.

cela change au christianisme? „ Il y répond en ces termes :

" Rien dans la doctrine, bien évidemment, puisqu'elle est l'enâemble des vérités objectives proposées par Dieu à notre croyance et puisque Dieu n'a jamais à revenir sur ce qu'il a dit. Beaucoup, au contraire, certainement beaucoup, dans les adaptations extérieures de l'actio'n divine au monde où elle s'exerce. Ceux que ces mots étonneraient n'ont qu'à regarder les faits et se rappeler, par exemple, que trois fois le mode d'élection des Papes a pu se transformer sans ébranler du tout leur autorité divine; ou plutôt qu'ils méditent les principes sur lesquels s'appuyait dernièrement le Pape Léon' XIII pour réformer la discipline catholique dans l'Amérique du Sud. " C'est, dit-il, „ dans ses Lettres apostoliques du i8 avril 1897, „ c'est le propre des institutions et des lois hu- „ maines qu'il n'est rien en elle de si sacré et de si „ salutaire qui ne puisse être modifié par l'usage , „ transformé par le temps, corrompu par les „ mœurs. Ainsi, dans l'Eglise de Dieu, qui unit „ la variété de la discipline à l'absolue immutabi- „ lité du dogme, il arrive fréquemment que les „ mesures autrefois opportunes et bonnes devien- „ nent, dans le cours des siècles, mal fondées, „ inutiles ou même nuisibles ! „

„ Avec le P. Hecker, et sans sortir en quoi que ce soit des limites de l'orthodoxie, nous irons plus loin, et passant dans le domaine élevé de l'ascétisme et des rapports avec Dieu, nons affir-

l6 UN CATHOLICISME AMÉRICAIN

merons qu'un changement a pu se produire, et qu'il s'est produit, dans les procédés intimes de la grâce, au fond même des cœurs. „

On subit plusieurs chocs au cours de ceg lignes. Il s'agit d'abord d'une adaptation de l'action divine au monde où elle s'exerce. On voit ensuite que cette action est celle de l'Eglise et du Pape. Après quoi, du monde extérieur, on passe au plus intime du monde surnaturel, par un pont invisible, et l'on énonce une thèse paradoxale soi-disant extraite de la vie du P. Hecker, où nous l'avons cherchée en vain. Le Catholicisme américain affirme en propres termes qu'un changement s'est produit dans les procédés intimes de la grâce au fond même des cœurs; le P. Hecker, autant que je sache, veut seulement que le chrétien se dispose de façon à avoir conscience de l'action intérieure du Saint-Esprit, ce qui, d'après lui, a toujours été possible.

M. Klein prétend prouver sa thèse et continue :

" Mais, comme cette dernière idée, (du changement survenu dans les procédés intimes de la grâce au fond même des cœurs), peut paraître étrange et que, d'autre part, elle tient une grande place dans la doctrine d'Hecker, il est bon d'y insister.

„ On voudra bien reconnaître qu'en général les attraits divins, les motifs surnaturels de l'action.

UN CATHOLltlblMt; AMKRiCAlxN I7

les modes de prier, les impulsions habituelles de l'esprit de Dieu , sont autres dans les cloîtres et autres dans le monde : la Clarisse et un ingénieur peuvent être saints tous les deux , mais guère de la même façon. Or, si l'on compare, dans l'ensemble, l'humanité de jadis et celle d'aujourd'hui, n'est-il pas vrai que la première nous fait presque l'effet d'tm immense monaslère oit tout était décidé d'avance, oii la règle prévoyait toid, où l'on n'avait qu'à faire comme les autres et à se répéter soimême? Libre à qui veut de regretter ce régime; il est bien fini. On peut retarder assez pour en être encore là; mais le présent est autre. Les vrais vivants sont ceux que n'oppresse pas l'atmosphère substantielle d'aujourd'hui, ceux qui ne redoutent ni le changement avec les efforts qu'il entraîne, ni l'intelligence avec ses hardiesses, ni la liberté avec ses beaux risques.

„ Tirer bon parti d'un semblable état de choses est sans doute plus ardu et suppose une plus grande culture des qualités humaines. Mais pourquoi s'effra3'^er de ces conséquences? N'est-il pas tout à fait conforme aux plus hauts desseins de Dieu que sa créature, en montant jusqu'à lui surnaturellement, utilise et développe les dons naturels qu'il lui a départis?

„ Adieu donc la vieille vie de tradition et l'esprit de routine! Pour nous mettre aujourd'hui sous l'action de la grâce et la laisser porter en nous tous ses fruits, il ne suffit plus de relire les coutumiers , ou de demander l'avis des prieurs. Bref,

et sans figure, de ce qu'en notre temps toutes les situations sont plus personnelles, il découle nécessairement que, pour profiter de la grâce, il faut davantage recourir à soi-même. Les volontés de Dieu doivent être cherchées dans ce qu'il nous dit au fond du coeur, bien plus encore qu'en des règles générales, très respectables à la vérité, mais impuissantes à tout prévoir. L'obéissance aux inspirations de l'Esprit-Saint désormais compensera l'exercice, devenu plus rare et plus difficile, de l'obéissance aux ordres extérieurs. Les apôtres se trouvant ensemble dans le cénacle, l'Esprit- Saint descendit sur eux tous en même temps, avec la même forme, et pour leur donner les mêmes dons; mais quand ils se trouvèrent dispersés, de l'Inde et de la Perse jusqu'à Rome, au milieu de circonstances et de nations très diverses, il agit sur eux individuellement et leur inspira des conduites différentes. „

Disons d'abord que l'exemple des apôtres est îYivoqué mal à propos en ce qui concerne l'influence immédiate du Saint-Esprit sur les âmes, parce que les apôtres jouissaient du privilège de l'infaillibilité personnelle, à l'exclusion des autres chrétiens. De plus, ils recevaient des révélations, faveur sur laquelle il ne faut jamais compter.

Le reste, à part encore certaines erreurs qui seront relevées, prouve une seule chose, une chose reconnue depuis longtemps et nécessaire

pour qu'il y ait vie chrétienne , savoir que la grâce s'adapte aux personnes, aux lieux, aux temps, aux états d'âme les plus divers. Le Saint- Esprit eut à déployer sa grande souplesse dès les temps apostoliques, de l'aveu de tous, y compris M. Klein, puisqu'il s'appuie tout juste là-dessus dans ses déductions. Au fond cependant l'action du Saint-Esprit est toujours et partout la même. En éclairant l'intelligence et en sollicitant la volonté, elle aide l'homme à vaincre ses penchants, à pratiquer la vertu, et à faire en tout la volonté divine. On a beau étaler les changements survenus dans l'ordre économique, dans l'ordre social et politique, la concupiscence reste ce qu'elle a été depuis la chute de l'homme, les vertus ne changent pas d'objet formel, et dès lors inutile de recourir à un nouveau mode d'action de l'Esprit-Saint, et à des remèdes nouveaux, pour la guérison des infirmités de l'âme.

Ainsi, M. Max Leclerc, qui deviendrait, s'il le voulait, un ascète de premier ordre, a observé la succession naturelle de trois maladies morales particulièrement fréquentes chez les Américains : la recherche immodérée des richesses ; la poursuite d'une vaine considération et de vains honneurs, l'orgueil. Il en a toujours été ainsi, à divers degrés, dans l'humanité. Saint Ignace, longtemps

avant l'application des méthodes savantes au travail industriel, marque ces trois phases comme ordinaires chez les mondains. Il 3^ applique, dans ses Exercices, trois remèdes dans une suite correspondante : le détachement des richesses, la fuite des faux honneurs et la recherche des humiliations , pour arriver à Thumilité.

Les suppôts de Lucifer, dit St. Ignace, tentent les hommes, premièrement en leur inspirant le désir des richesses , afin de les conduire plus facilement à l'amour du vain honneur du monde, de là à un orgueil sans bornes. De sorte que le premier degré delà tentation ce sont les richesses; le second, les honneurs; le troisième, l'orgueil; et de ces trois degrés, il (Lucifer) porte les hommes à tous les vices... „

D'autre part, à ses émissaires, Jésus-Christ recommande, ajoute le même saint, d'aider tous les hommes, de les attirer premièrement à une parfaite pauvreté, spirituelle ou affective, puis avec le même zèle à la pauvreté réelle ou effective, si la divine Majesté l'a pour agréable, et veut les appeler à cet état; secondement, au désir des opprobres et des mépris, parce que de ces deux choses naît l'humilité.

„ De sorte qu'il y a trois degrés pour parvenir à la perfection : le premier, la pauvreté, opposée

aux richesses; le second, les opprobres et les mépris, opposés à l'honneur du monde; le troisième, l'humilité, opposée à l'orgueil; et de ces trois degrés, ils (les émissaires de Jésus-Christ) porteront les hommes à toutes les autres vertus (il. „

Voilà qui est éternellement vrai, bon à méditer pour les Espagnols, excellent pour les Anglo- Saxons.

Voilà, aussi, je le reconnais en me frappant la poitrine, un ascétisme moins attrayant qive les vertus actives au sens du Catholicisme amcricain. Ce sont pourtant là les médecines évangéliques , médecines amères au vieil homme, douces à ceux qui l'ont vaincu, médecines dont l'usage sincère, courageux, fait les saints, et dont chaque hdèle doit prendre une certaine dose, nécessaire pour le salut. On ne prétendra pas que l'emploi de ce traitement étouffe l'énergie chrétienne , car autant vaudrait imputer cet effet à l'Evangile , que répète saint Ignace, et qui prescrit la recette pour toutes les générations. Il faut donc s'en tenir à la vieille pharmacopée spirituelle, si l'on veut mettre à la place dss vices les plus capitaux, éternellement les mêmes , les vertus qui engendrent toutes les autres.

(i) Exercices spirituels, traduction Jenneseaux, pp. 171-177.

L'N CATHOLICISME AiMERICAIN

Inexacte, ou plutôt absolument fausse, cette assertion : Les motifs surnaturels de traction ne sont pas les mêmes pour tous les fidèles. Ils sont absolument les mêmes; ils se rapportent tous à l'amour de Dieu, et au désir d'atteindre la fin dernière, surnaturelle, proposée par le christianisme. En ce genre, par conséquent, les différences proviennent uniquement de la clarté plus ou moins vive des motifs surnaturels et de la puissance plus ou moins grande de l'attrait,' dépendantes l'une et l'autre du bon plaisir divin, ainsi que la coopération d'un chacun à la mesure de grâces qui lui est départie. Les divergences les plus profondes qui caractérisent dans l'ordre naturel les hommes, soit du même temps, soit de temps différents, car c'est tout un, n'}' font rien, du moins si j'en crois saint Paul. Pour celui-ci, en effet, par rapport à la grâce, il n'y a ni Grec, ni Juif, ni Scvthe, ni barbare, ni homme ni femme, ni libre ni esclave. Tous sont un dans le Christ, et le Christ est le tout en tous (i). — Ce qui est vrai, et que j'ai déjà dit, c'est que, pour des motifs identiques, la grâce inspire à chacun les actes qui lui conviennent, suivant son état et les circonstances.

(i) Gai. III, 28; Coins. III, II.

Du reste, quant à la situation des chrétiens dans le monde, on a vu des changements plus considérables que celui dont nous parle M. Klein. Rappelons-nous la révolution qui se produisit sous Constantin P'', quand l'Eglise sortit des catacombes, des mines et des carrières, des prisons et des lieux de torture, pour s'asseoir victorieuse sur le trône des Césars; ou, celle qui s'opéra dans l'empire romain devenu chrétien , quand il fut définitivement envahi par des millions de barbares, avec lesquelles l'Eglise dut s'entendre, pour vivre, pour les civiliser et les convertir; ou encore le bouleversement causé par la révolte de Luther au xvi'^ siècle. Jamais cependant en ces diverses conjonctures, on ne s'avisa, dans la vraie Eglise, de parler de nouveau catholicisme. Autre chose fut alors pour l'Eglise de s'adapter extérieurement aux conditions nouvelles. De même, si on ne nous avait parlé que des déclarations de principes et des mesures inspirées à l'Eglise par les circonstances présentes, nous nous serions abstenu de faire la moindre objection.

On exagère à plaisir les changements survenus depuis peu. Aux siècles précédents, nous assuret-on , l'humanité fait presque l'effet d'un immense monastère où tout est décidé d'avance, où la règle prévoit tout , où l'on n'a qu'à faire comme les autres

et à se répéter soi-même. Tout s'y passe suivant les coutumiers et l'avis des prieurs, et cela, ajoutons-nous, malgré les vices d'une civilisation que les historiens regardent comme déjà très avancée, au moins à partir du xvi'^ siècle. Alors, les règles générales, auxquelles, par une contradiction étrange, on refuse cette efficacité aujourd'hui, suffisent pour la conduite de tous.

Comme on prétend dépeindre ainsi le régime de presque toute l'humanité, je suppose qu'il s'agit principalement de coutumiers et de prieurs séculiers, car les religieux et les moines, alors qu'ils étaient le plus nombreux, ne constituaient encore qu'une minime fraction du genre humain. Ils avaient en outre, alors comme aujourd'hui, leur régime à part. Mais comment a-t-on pu rêver de pareilles chimères? Quand donc les choses se sont-elles passées de la sorte? Ce n'est ni à l'époque de l'humanisme païen, suivie des longs troubles causés par le protestantisme, ni au dixseptième siècle, où la France, par exemple, à côté de beaucoup de vertus ne montrait pas mal de licence, ni au dix-huitième siècle, signalé par la rupture de tous les freins, ni pendant la révolution française, ni depuis. Il faut donc reconnaître que les prieurs de M. Klein et son pammonastérion sont un pur produit de l'imagination. En efifet , le

monachisme universel a prévalu , d'après lui , jusque dans les temps modernes. Il est bien fini, mais depuis peu. ce sont seulement les progrès matériels des trente dernières années qui lui auraient donné le coup de grâce.

Le P. Hecker amplifie moins , mais exagère tout autant, en un passage que M. Klein fait sien dans sa préface à la vie de l'auteur :

" Notre siècle, dit le P. Hecker, n'est pas un siècle de martvrs, d'ermites, de moines! Bien qu'il ait ses martvrs, ses reclus, ses communautés monastiques, ce ne sont pas là, et ce ne seront vraisemblablement plus là les t3pes dominants de la perfection chrétienne. Nos contemporains vivent dans leurs marchés bruyants, dans leurs comptoirs, dans leurs ateliers, leurs foyers, dans toutes les situations variées qui forment la société humaine, et c'est là qu'il faut introduire la sainteté (i). „

Sans doute nos contemporains font cela, mais nos pères en usaient-ils autrement? Mettez, si vous le voulez, à côté d'eux, jusqu'à la révolution française, un total de huit cent mille religieux, moines, reclus, ermites, nos ancêtres en vivaientils moins dans leurs marchés, leurs comptoirs, leurs ateliers, leurs foyers? En parcouraient-ils

(i\ Le Pire Hecker, p. 314. Cf. p. XXXIII.

moins toutes les mers, surtout depuis que Christophe Colomb et Vasco de Gama avaient eu l'idée, celui-ci de doubler le cap des Tempêtes, celui-là d'aller à la découverte de l'Amérique? Nos ancêtres s'en trouvaient-ils moins, dans toutes les situations variées qui ont toujours formé la société humaine? N'est-ce pas là que, pour la presque totalité des hommes, il a toujours fallu introduire la sainteté?

Le P. Hecker avait eu le premier la vision chimérique du monastère universel.

Le P. Hecker et son panégyriste français rangent les martyrs dans une profession spéciale, comme les moines et les ermites. Mais les martyrs sont des chrétiens de toutes les classes de la société qui, le cas se présentant, témoignent de leur foi, ou persistent dans le service de Dieu, au prix de leur vie, conformément à une disposition exigée par le Sauveur de tous ses disciples sans exception , et nécessaire pour se conserver dans l'état de grâce ou pour s'y rétablir. Sans la spiritualité des martyrs, aucun de ceux qui ont l'âge de raison n'appartiendrait à l'âme de l'Eglise.

L'amour dont ils ont fait preuve, les martyrs en restent aussi les plus éloquents prédicateurs. Le dernier des fidèles comprend que l'exemple des martyrs donnant jusqu'à leur vie, confond la

lâcheté de ceux qui refusent à Jésus-Christ de moindres sacrifices, n'importe en quel genre.

A un autre point de vue, on s'étonne encore davantage des considérations du P. Hecker sur le mart3-re. Il nous dit (pp. 278, 280, etc.), et son disciple nous a répété, que, de nos jours, l'Eglise a surtout besoin d'hommes indépendants. A la bonne heure. Mais s'en rencontre-t-il des types plus sublimes que les chrétiens qui se sont immolés au Non possumus des apôtres? N'est-ce pas pour ce motif que l'Eglise les propose à notre imitation?

La pratique sincère, héroïque, des conseils évangéliques n'édifie pas moins la masse des croyants. Saint Antoine du désert a été le grand apôtre de la vie chrétienne pour toutes les classes de la société en Eg^'pte. Les foules se précipitaient dans son aiïreuse solitude pour entendre sa parole simple et candide, irrésistible par la force de l'exemple. Saint Athanase, qui nous le le raconte, allait, lui aussi, le grand lutteur, se retremper chez le pauvre ermite. La lectvire de la vie de saint Antoine a converti saint Augustin, et donné à l'église d'Afrique sa plus brillante lumière (i). Antoine et Augustin, quel contraste quant aux dehors! Et pourtant le premier nous a

• (i) Cortfesstcrus, liv. VIII, 14.

valu le second. C'est que le tout est de saisir l'Esprit, n'importe sous quelle forme il se présente, et qu'une fois en possession de l'Esprit, l'âme trouve infailliblement sa voie propre. Saint Paul en est bien convaincu, lui qui engage ses disciples à méditer les exemples d'Abel, d'Abraham, de David et d'autres types déjà très surannés de son temps, à les juger suivant les vues étroites de l'américanisme. Imiter les exemples de David sous les Césars!

De la façon dont le P. Hecker et ses admirateurs envisagent l'ascétisme, on ne trouve plus guère rien à imiter dans la vie de Jésus-Christ lui-même. En effet, la vie cachée du Sauveur se résume en un mot : obéissance, Ei'at subditus illis; et les nouveaux maîtres disent que cette vertu a beaucoup perdu de sa valeur. La vie publique de Jésus-Christ, pas plus que la vie des moines et des ermites, n'a été celle des marchés bruyants, des comptoirs et des ateliers. Enfin, sa passion, type et motif de celle des mart3'rs , doit être considérée tout spécialement comme un vieil exemple à peu près dénué de vertu pratique dans la société actuelle (i).

(il M. Klein nous répondra peut-être, ainsi qu'il l'a fait dans

Le P. Hecker, et avec lui M. Klein, complète sa pensée en ces termes :

" C'est là (dans les comptoirs, ateliers, etc.) le champ de conquête pour l'héroïsme chrétien d'à présent. Les soucis, les travaux, les devoirs, les affections et les responsabilités de la vie quotidienne formeront les piliers de la sainteté des stylîtes de nos jours. C'est sous cette forme que triomphera désormais la vertu chrétienne. „

Donc plus de moines ou fort peu; donc aussi, ajouterait la logique, plus de prêtres voués au célibat, puisque dans les affections et les responsabilités de la vie quotidienne, sont nécessairement comprises celles que produit le mariage.

Mais les prêtres resteront avec leur vœu de continence, comme l'éternel démenti d'une thèse beaucoup trop exclusive (i).

une circonstance précédente, que nous lui attribuons des hérésies qu'il n'a jamais professées. Il se tromperait une fois de plus. En effet, nous n'exposons pas toujours ce qu'il pense, mais souvent ce que contiennent à son insu ses discours ou ceux qu'il s'approprie. Item pour le P. Hecker.

(i) Le P. Hecker, et naturellement M. Klein aussi, regarde Saint Joseph comme le type des stylites de nos jours. Sans doute saint Joseph a toujours passé pour un grand saint. Qui n'a lu son éloge dans l'Evangile? Néanmoins, par les procédés du P. Hecker, nous découvririons facilement en lui les caractères d'une sainteté peu pratique, et nous le reléguerions ainsi avec les martyrs , les moines et les ermites , parmi les saints dont il ne faut plus guère s'occuper. Nous dirions :

Quant aux moines, aux ermites, aux religieux en général, aussi longtemps que l'Eglise favorisera

Saint Joseph était chef de famille, mais dans des conditions qui ne se sont jamais réalisées que pour lui. S'il avait son atelier, n'oublions pas qu'il y exerçait une industrie très simple, et, comme toutes les industries de son temps, fort différente de celles qui ont produit l'immense bouleversement économique, et partant social, des trente dernières années. De plus saint Joseph ne vivait pas en démocratie , tant s'en faut. Il obéissait aux empereurs romains , ces despotes dont Mgr O'Connel nous a parlé plus haut en termes effrayants , et qui imposaient de rudes corvées au saint homme de Nazareth. Rappelez-vous le voyage de Joseph à Bethléem pour s'y faire enregistrer sur les tables de recensement. Joseph devait, en outre , se plier aux exigences des princes iduméens, les Hérodes, hommes de caractère fâcheux, ainsi que le prouvent le massacre des innocents, la fin tragique de saint Jean-Baptiste, et maint fait cruel que nous avons lu dans Flavius Josèphe. Avec tout cela saint Joseph portait le joug du mosaïsme, lourde servitude, selon saint Paul en ses épîtres et de l'avis unanime du concile de Jérusalem (Actes des Apôtres, XV). Du reste, nous connaissons assez la loi de Moïse, nous pouvons en juger par nous-mêmes. Enfin les anges, qu'il faut se garder de confondre avec le Saint-Esprit, donnèrent plus d'une fois des ordres assez rigoureux au chef de la sainte famille. En résumé, l'Evangile nous montre dans saint Joseph un type d'obéissance aux lois et aux ordres extérieurs. Si saint Pierre n'a pas pensé à saint Joseph , il l'a canonisé implicitement, quand il a écrit dans sa première épître (II, 13. 14) : " Soyez soumis à toute créature humaine pour le Seigneur, au roi comme au supérieur, aux chefs comme à ses délégués. „

Cela fait malheureusement que dans les vues de l'américanisme, qui veut s'emparer de lui, il ne se 'peut rien de moins actuel que saint Joseph, ni surtout de moins américain.

la pratique des conseils évangéliques , c'est-à-dire aussi longtemps qu'elle ne défaudra pas , l'Eglise maintiendra leur profession dans ce qu'elle a de fondamental et d'essentiel. S'il lui arrive d'en supprimer certaines formes, elle en adoptera d'autres, comme par le passé. Sa sollicitude à cet égard s'est encore affirmée d'une. manière non .équivoque au concile du Vatican (i). Nous verrons les actes de Léon XIII animés du même esprit, malgré les révolutions accomplies dans le monde en notre siècle.

Au surplus, quels que soient les contrastes entre notre époque et la précédente, nous avons démontré qu'ils ne suffisent pas à prouver qu'un changement est survenu dans les procédés intimes de la grâce au fond même des cœurs.

Il faut aussi indiquer à M. Klein, qui n'a pas l'air de soupçonner les difficultés d'une pareille thèse, les sources où il devrait puiser ses arguments.

(i) Voir le projet de la constitution dogmatique De Ecclesia (chap. XV) soumis aux Pères du concile du Vatican , où se lit le plus magnifique éloge des instituts monastiques et religieux. Si cette constitution est restée à l'état de projet, c'est à cause de la brusque dissolution du concile.

Si j'en crois saint Paul, la vie surnaturelle de l'homme et les opérations divines qui l'engendrent, constituent des mystères que l'oeil n'a point vus, que l'oreille n'a point entendus, que son esprit n'a point conçus, et que seul l'Esprit de Dieu nous a révélés (i). Aussi chaque fois qu'elle a pris la parole pour définir ces secrets , l'Eglise s'est uniquement appuyée sur l'Ecriture et la tradition apostolique. Si donc on prétend qu'un changement s'est produit dans les procédés intimes de la grâce au fond des cœurs, il faut démontrer cette révolution surprenante par les moyens à l'usage de l'Eglise. On doit recourir à quelque prophétie conservée, soit dans les Ecritures soit dans la tradition apostolique, ou déduire sa thèse de dogmes précédemment définis. Il faudrait de plus étudier des faits nombreux, dûment constatés, de la vie surnaturelle d'à présent, les comparer avec les manifestations de cette même vie antérieurement au P. Hecker, et montrer ainsi qu'ils partent d'influences divines d'un genre nouveau. Nous attendrons les résultats de ce travail.

Léon XIII semble peu disposé à l'encourager, ou plutôt, à ses yeux, il est condamné d'avance.

(i) / Cor. II, 6-IO.

Il nous dit, en effet, dans l'encyclique Divinmn, du 9 mai 1897 :

" Si le Christ est la tête de l'Eglise, l'Esprit- Saint en est l'âme, ce que l'âme est dans notre corps, l'Esprit- Saint l'est dans le corps du Christ qui est l'Eglise (il. Puisqu'il en est ainsi, il n'est permis ni d'imaginer ni d'attendre aucune autre manifestation et révélation plus large et plus féconde de l'Esprit divin; car celle qu'on a maintenant dans l'Eglise est assurément la plus grande; elle durera jusqu'à ce que l'Eglise, arrivée au terme de sa course militante, soit mise en possession de la béatitude avec ceux qui triomphent dans la société céleste. „

" Qu'est-ce que tout cela change au christianisme? „ nous a dit M. Klein, en parlant des bouleversements économiques et sociaux des six derniers lustres. Il a répondu : " Rien dans la doctrine, bien évidemment, „ mais il a ajouté aussitôt : " qu'un changement a pu se produire, et qu'il s'est produit, dans les procédés intimes de la grâce, au fond même des cœurs. „ En parlant ainsi, il a touché à l'âme de l'Eglise; il .a modifié, sans qu'il s'en doutât, le fond même de la vie surnaturelle.

(it Saint Augustin. Serni. 187.

M. Klein (i) estime qu'on prête trop peu d'attention à rencyclique de Léon XIII sur la dévotion au Saint-Esprit, dont je viens de transcrire un passage. La plainte n'est que trop fondée.

Examinons maintenant de plus près la formule pratique du catholicisme soi-disant américain.

Cette conception a quelque chose d'original au premier aspect. Elle se ramène à ces deux points :

1° Dan 3 la vie politique et sociale, la plus grande somme possible d'indépendance individuelle;

2° Dans la vie surnaturelle, l'obéissance aux inspirations nouvelles de l'Esprit-Saint, compensant désormais l'exercice, devenu plus rare et plus difficile, de L'obéissance aux ordres extérieurs.

J'entends les attardés qui crient : Cette indépendance parfaite vis-à-vis de l'Etat, on n'en jouit point partout comme aux Etats-Unis. Et puis le Pape, les évêques et les autres ministres de l'Eglise, n'auront-ils plus à commander, à réprimander, à corriger, suivant les instructions de saint Paul? Mais qu'on se rassure, pas de difficulté dans le système de M. Klein.

D'abord, on marche irrésistiblement au régime

(i) Préface, p. XVII.

de l'indépendance personnelle parfaite, il va s'établir partout. C'est même pour cela, M. Klein nous l'a dit, que l'Esprit-Saint a changé ses procédés. Quant au rôle réservé dans l'avenir aux chefs de l'Eglise, voici comment nous l'explique le Catholicisme américain :

" Après trois siècles de discussions avec les protestants et le gallicanisme, le concile du Vatican a mis en telle évidence l'autorité spirituelle qui a toujours servi de fondement au catholicisme qu'aucun fidèle ne serait plus excusable d'élever là-dessus le moindre doute. Rassurée donc sur cette condition essentielle de son perfectionnement, l'Eglise n'a plus qu'à souhaiter, à favoriser, à promouvoir (ce qui est. du reste, sa propre raison d'être) le perfectionnement intérieur des âmes par leur union personnelle avec l'Esprit-Saint. L'autorité de Pierre est incontestée et donne à l'esprit humain son vrai point d'appui; il faut maintenant laisser grandir l'initiative de Paul et l'amour de Jean (i). „

(il Expression adoucie d'une idée protestante du P. Hecker. Celui-ci, le 28 avril 1843, avant sa conversion au catholicisme, écrivait (p. 70* :

J'ai lu ce matin un extrait de Heine sur Schelling, qui m'a ému plus que tout ce que j'ai pu lire depuis six mois. L'Eglise , dit Schelling en substance , fut d'abord de Pierre , puis de Paul, et doit être un jour tout amour en saint Jean. Pierre , le catholicisme ; Paul, le protestantisme ; Jean ce qui sera. „

Tout cela semble fort beau. Cependant, sans nous laisser éblouir par la pompeuse ordonnance du Catholicisme américain, examinons-le avec cet esprit libre qui doit caractériser le chrétien actuel.

Ecartons d'abord le malentendu perpétuel qui embrouille le Catholicisme américain.

Paul représente l'initiative, nous le voulons bien, mais qui vous dit que Pierre en a manqué? Pierre avait un caractère ardent; l'Evangile en a noté les saillies impétueuses. Rappelezvous seulement son coup d'épée au Jardin des Oliviers. Quelques jours après cet acte inconsidéré, avec quel éclat Pierre, sous l'inspiration du -Saint-Esprit cette fois, prenait l'initiative d'une mission qui a changé la face du monde! Lisez donc les Actes des Apôtres.

'. Paul représente l'initiative , mais il prêche avant tout l'obéissance, et l'obéissance aux délégués de Dieu sur la terre. La preuve s'en trouvera dans de nombreux extraits de ses épîtres au cours de notre travail.

Dans ces derniers temps, dit Mgr O'Connell ^/'^>;/«-«fa- ««'swi?/ d'après le P. Heckzr, p. i), une idée nouvelle a fait son apparition dans une importante biographie... Cette biographie est la Vie du R. P. Hecker, fondateur de la Con.;régation de Saint-Paul, et l'idée nouvelle, c'est ce qui y est désigné sous le nom ^Américanisme. Ce n'est pas seulement une fois ou deux que ce terme s'y rencontre; il faut dire que l'idée qu'il représente brille partout comme un fil d'or, du commencement à la fin du volume, et donne à cet ouvrage son caractère et sa signification. „

Comme il eût mieux valu demander son fil à saint Paul, dont le nom sert d'étiquette à l'américanisme! Le fil de saint Paul brille rarement, et presque toujours de l'éclat d'une fausse interprétation, dans la Vie du P. Hecker.

Il fut un temps où les gouvernements européens, catholiques en principe, et unis étroitement à l'Eglise, aidaient celle-ci à retenir les peuples sous ses lois. Ce régime, qui ne répondait pas moins au sentiment public qu'à la volonté des princes, subit de fréquentes et longues défaillances (i). S'il favorisa en général le maintien de la foi , il exerça une action moins grande en faveur des moeurs. L'histoire n'atteste que trop le dernier point.

En somme, la pratique de l'Evangile fut toujours affaire essentiellement personnelle; la perfection chrétienne ne se mesura jamais qu'au déploiement de la volonté libre sous l'influence de la grâce , ou, si l'on préfère cette expression, sous l'influence du Saint-Esprit.

Ejftérieurement,les choses ont beaucoup changé.

(i) Nous lisons chez un disciple du P. Hecker (Mgr O'Connell, L'AynéricaMisnie d'après le P. Hecker, pp. 13, 14) :

Quelque belle et vraie en théorie que soit la doctrine de l'union légale entre l'Eglise et l'Etat, cependant en pratique, malheureusement , il est arrivé trop souvent qu'elle a eu pour résultat de nuire gravement à l'Eglise en diminuant sa bberté et en fournissant à des laïques , souvent dépourvus de piété , l'occasion de se mêler indûment dans l'administration des affaires religieuses. „

Parmi ces laïques, citons notamment Henri VIII d'Angleterre et l'empereur Joseph II.

L'union de l'Eglise et de l'Etat s'est affaiblie de plus en plus à partir du xvi'^ siècle. Depuis cent cinquante ans, en fait, l'Eglise a éprouvé de la part des gouvernements européens plus d'hostilité que de bienveillance. Mais le changement n'a pas rétréci la sphère où doit s'exercer son autorité. Là où l'Etat n'agit plus en sa faveur, l'Eglise doit le suppléer par son gouvernement direct. Si les catholiques ne sont plus contraints à l'obéissance, comme ils l'étaient jadis en certains cas, ils n'y sont pas moins tenus en conscience dans toute l'étendue du domaine spirituel, invariable, que l'Eglise a mission de régir.

En seront-ils plus exempts, si l'Etat, neutre mais nullement malveillant, accorde à chacun, sans s'occuper de religion, cette indépendance parfaite, qui, au dire des américanisants, est en passe de s'établir chez toutes les nations?

Je ne rechercherai pas pour le moment jusqu'à quel point l'indépendance parfaite est laissée à la vie chrétienne en plusieurs pays de l'Eurdpe, si, par exemple, l'enseignement y est sans entraves pour eux, à tous ses degrés, et s'ils n'y sont pas obligés, comme aux Etats-Unis, de soutenir de leurs deniers des écoles peu soucieuses de développer chez les enfants l'aptitude à recevoir

UN CATHOLICISMP: AMERICAIN 39

les impulsions de l'Esprit-Saint. Je n'examinerai pas davantage si, en maint lieu, l'aspiration à la parfaite liberté ne cache pas une tendance très puissante, appelant l'établissement d'un pammonastérion socialiste, aux prieurs peu tendres, comme ceux dont les coopératives belges nous offrent déjà le type. Non. Pour le moment, je ne veux considérer ni ces lacunes, ni cette sombre perspective. Je raisonne dans l'hypothèse d'une liberté laissée à tous de bonne foi, dans des limites si larges que l'Etat abandonne a^utant que possible le catholique à sa propre volonté, qu'il ne le gêne en rien dans la pratique de sa religion, et je demande si le catholique, comme membre de l'Eglise, en sera moins exposé aux ordres de l'obéissance que ses ancêtres du xvii^ siècle. Pour moi, la réponse n'est pas douteuse : de ce chef, il le sera davantage.

En voici les raisons.

Depuis le concile du Vatican, on nous l'a dit excellemment, l'autorité suprême de Pierre est incontestée dans l'Eglise. J'ajoute que son infaillibilité doctrinale, reconnue pour les cas extraordinaires où il définit ex cathedra, a singulièrement rehaussé l'autorité de son gouvernement habituel, auquel ne peut se soustraire aucun catholique.

Ainsi grandi aux yeux de son troupeau, le

Pape va-t-il déposer sa houlette pastorale, sommeiller dans son palais, et abandonner ses ouailles à leur sens individuel, en comptant sur l'impulsion secrète de l'Esprit-Saint modernisé? Des faits quotidiens, éclatants comme le soleil, démontrent le contraire; il suffit d'ouvrir les yeux pour les voir. Maintenant plus que jamais, les catholiques sentent, tous les jours et partout, la main puissante du Pape. Immobile à Rome, saint Pierre utilisant à son profit les progrès du xix^ siècle, se sert du chemin de fer, des bateaux à vapeur, du télégraphe, des câbles sous-marins, pour multiplier son action, pour accélérer la marche des messagers, des ency':liques, des brefs, des instructions et des ordres de toute sorte qu'il envoie chez tous les peuples de la terre (i). Mille courants partent du Vatican et y viennent sans cesse. S'il en est ainsi à l'heure présente que sera-ce dans l'hypothèse d'une liberté religieuse, réelle, complète, accordée

(i) Cette sollicitude du Saint-Père lui vaut un titre de plus à notre obéissance. " Obéissez à vos guides, dit saint Paul aux Hébreux, et soyez dociles envers eux, car ils veillent pour vos âmes dont ils ont à répondre (obéissez-leur) pour qu'ils fassent cela avec joie, et non en gémissant. Cela, en effet, ne vous vaut rien (qu'ils gémissent). „

J'entends dire que Léaix—Xin dort merveilleusement peu depuis qu'il est Pape. yf\,,-3^^

en tout pays aux églises particulières pour correspondre avec leur chef suprême ?

L'Eglise jouit déjà, paraît-il, d'un si précieux avantage aux Etats-Unis :

" Nulle part , dit Mgr O^Connell parlant au nom du P. Hecker, l'action de l'Eglise n'est plus libre qu'en Amérique; nulle part l'exercice de l'autorité pontificale n'est moins entravé. L'Eglise vit tout à fait sous l'empire de ses propres lois librement portées; les relations des évêques avec le Saint-Siège sont directes, sans intermédiaires, et ne sont l'objet d'aucune restriction; de même, l'exercice de l'autorité papale est immédiat et sans contrôle. Et bien que l'Eglise ne jouisse d'aucun patronage légal, elle n'en trouve pas moins un appui d'une efficacité sans bornes dans la chaude sympathie d'un peuple chrétien et dans l'irrésistible influence d'une opinion publique favorable (i). „

Si telle est la poussée de l'opinion publique aux Etats-Unis, nulle part aussi, et jamais, l'obéissance à l'Eglise n'a moins coûté qu'en ce pays. Le gouvernement ne s'y oppose en aucune façon, et le milieu social vous y porte irrésistiblement; car nous devons à Mgr O'Connell de croire que cette chaude et universelle sympathie qu'il exalte, va au catholicisme tel qu'il doit être.

(i( L' Ayuéricanisme d'après le P. Hecker, pp. 14, 15.

Cela supposé, quelle raison auraient donc les catholiques des Etats-Unis d'entendre l'obéissance autrement que le reste des fidèles? — D'ailleurs l'immense majorité des catholiques aux Etats- Unis, accepte purement et simplement le régime traditionnel de l'Eglise.

L'obéissance, nous dit cependant M. Klein, va être désormais plus rare et plus difficile, après la révolution économique, politique et sociale des dernières années. Mais c'est précisément la situation faite par ces changements qui attire le plus l'attention du Pape et provoque de sa part un déploiernent extraordinaire d'autorité. Il ne s'occupe de rien tant que de nous tracer nos devoirs, parfois douloureux, dans les circonstances nouvelles. 11 n'entend pas que ses instructions soient lettre morte; il en surveille l'exécution avec le plus grand soin.

Cependant, les questions qui se débattent de nos jours, les cas particuliers qui s'y rattachent et qu'il faut souvent résoudre sans retard, sont si nombreux et si complexes, que Rome, en général, doit se contenter de la définition et de la sauvegarde des principes, et ne se réserver que la haute direction. Mais n'allez pas croire qu'on échappe d'autant à l'obéissance et qu'on puisse

s'en rapporter pour le reste à la seule direction individuelle de l'Esprit-Saint. Là où le Pape n'intervient plus directement, il est suppléé par les évèques, que Léon XIII exhorte à user largement, sur le terrain social aussi bien qu'ailleurs, de leur pouvoir subordonné.

Léon XIII s'applique à assurer l'obéissance et la discipline dans tous les corps de l'Eglise, y voyant le plus sur garant de l'action du catholicisme en nos temps démocratiques. Il vient notamment de ramener l'unité de nom, de costume et de discipline, et de rétablir le " pouvoir parfait et absolu (i) „ du général unique dans l'ordre des Frères Mineurs de saint François, qui comprenait jusqu'ici les quatre variétés distinctes des observants, des réformés, des déchausse%, ou alcantarins, et des récollets. Et ce faisant, le Saint -Père se garde bien de mettre ces moines au rancart, malgré leur constitution si peu semblable à celle des Etats-Unis. Au contraire, il les en trouve plus propres à l'exercice de leur action sociale, à cause des aspirations présentes de l'humanité. Voici en effet ce que dit le Pape à ce sujet :

" Il est nécessaire de fortifier et d'affermir

(i) Une traduction française du décret pontifical relatif à cette réforme se lit dans la Revue canonique, novembre 1897.

l'ordre des Frères ' Mineurs en obviant à la désunion de ses forces, et cela d'autant plus que le courant du siècle est en faveur des caractères et des mœurs populaires, et qu'une société d'hommes religieux populaire dans son origine, sa manière de vivre et ses institutions, ne donne pas médiocrement à espérer. En effet, ceux qui sont populaires peuvent beaucoup plus facilement tendre par leurs aspirations vers le peuple et s'attacher à lui, en agissant et en travaillant pour le salut commun. Or, Nous savons pertinemment que les Frères Mineurs useront avec zèle et efficacité de cette occasion qui leur est offerte de se rendre vraiment méritants, si les circonstances, comme il convient, les trouvent forts, bien organisés, bien disposés. „

De ces paroles de Léon XIII je rapproche volontiers ce que le P. Hecker, au printemps de l'année 1870, écrivait d'Assise, le berceau de la grande famille franciscaine :

" J'ai dit la messe sur le tombeau de saint François. J'ai dit en présence de son corps, ce matin , la messe votive du saint. II me semble que je resterais des semaines et des semaines dans cet endroit béni... Ce que saint François fit pour son siècle, on peut le faire pour le nôtre. Il fit vibrer les cordes du sentiment et des aspirations dans le cœur des hommes et des femmes de son temps; il les organisa pour l'action. Saint Dominique en fit autant pour les besoins intellectuels

de son époque. Pourquoi ne pas le faire pour notre siècle? Qui donc touchera ainsi les cordes intimes du cœur et de l'esprit des hommes, leur inspirera le désir de l'unité d'action, et saura les organiser de façon à produire de grands résultats? Où est-il celui qui sait vivre dans une atmosphère plus élevée et plonger dans l'avenir, de manière à parler aux hommes et à leur faire accomplir l'œuvre de Dieu en notre temps (il? „

Léon XIII vient de répondre, partiellement du moins, à la question du P. Hecker. Un facteur notable de l'action spéciale exigée par les besoins nouveaux, ce sera encore saint François, par la famille monacale issue de lui. D'ailleurs un peu de monachisme, chez les simples fidèles comme chez les ministres les plus actifs de l'Eglise, n'est pas pour déplaire à Léon XIII; il a ranimé dans le monde entier le Tiers Ordre franciscain , dont il est lui-même le membre le plus illustre.

Nul non plus n'ignore à quel point Léon XIII compte sur les enfants de saint Dominique et de saint Benoit pour la satisfaction des besoins intellectuels de notre temps. Enfin bien des actes de Léon XIII démontrent qu'à ses yeux les moines et les religieux sont loin d'être aussi démodés que le prétendent le P. Hecker et les américanisants.

(i) Le P'ere Hecker, p. 373.

En cette matière, parmi les autorités, on a, je pense, le droit de préférer à toute autre celle du Pape, principalement quand on répond à un écrivain qui l'invoque même hors de propos, qui propose, par exemple, une réforme radicale de la vie surnaturelle en partant d'un nouveau règlement de discipline extérieure imposé par Léon XIII à l'Amérique du Sud.

Les œuvres de M, Klein se prêtent à un contraste des plus intéressants. Jamais on ne croirait, n'était son nom au titre, que son ouvrage sur le cardinal Lavigerie (i) est sorti de la même plume que sa Préface à la vie du P. Hecker et son Catholicisme américain. Ici c'est la répétition approbative des jugements défavorables du P. Hecker sur les ordres religieux du temps présent (Préface, IX, X, XXX); là, l'éloge des Trappistes pour leurs services actuels (p. 271), et celui de Mgr Lavigerie pour avoir fondé de matn de maître sa société des Pères Blancs sur les vœux de religion (p. 143). Ici, c'est l'obéissance et la discipline dépréciées; là, toujours avec l'approbation enthousiaste de

(i) Le Cardinal Lavigerie et ses œuvres d'Afrique. Nouvelle édition. 1897.

l'écrivain, c'est Mgr Lavigerie, évêque de Nancy, formant avec grande application ses séminaristes à l'obéissance et à l'humilité (p. 43), déterrant les anciens règlements du diocèse pour en former le recueil et les promulguer à nouveau (p. 44), resserrant en outre la discipline ecclésiastique par la création d'une officialité diocésaine, conformément à l'antique coutume, qui est encore ce qu'il y a de meilleur pour les temps actuels (p. 45 1. Plus tard, c'est l'archevêque d'Alger, resté le partisan des traditions fortes (p. 60), annonçant à ses prêtres qu'il les gouvernera en père, mais aussi avec énergie pour s'assurer de leur obéissance (p. 59), exigeant d'eux tous, petits et grands, l'obéissance aveugle comme un général sur le champ de bataille (p. 314 sv.l, si bien qu'on serait effra3^é de se trouver sous sa houlette , même après cinquante ans de vie claustrale. M. Klein , je ne discute pas son jugement, voit dans cette rigueur l'excès d'une quaHté nécessaire (p. 314).

Les Pères Hecker et EUiott, par conséquent M. Klein aussi, affirment que nos ancêtres catholiques ont peu connu les vertus actives (pp. XXXI, 401). Mgr Lavigerie et, par conséquent, M. Klein dans l'ouvrage qu'il lui a consacré, pensent autrement. Le biographe de Mgr Lavigerie trouve tout naturel que l'arche-

vêque d'Alger, pour la réussite de ses œuvres, ait compté sur l'ardente initiative qui est le don de la race française et sur les veiius (actives assurément) qui ont fait la France ce qu'elle a été durant des siècles (pp. 56, 62). Je donne raison au cardinal, aussi n'ai-je écrit ni le Catholicisme américain, ni la préface de la vie du P. Hecker.

Enfin, pour que le contraste soit parfait de tout point, M. Klein, à la suite du P. Hecker, déclare les martyrs gens d'un autre âge et types démodés. Il ne leur laisse plus guère qu'une valeur historique. Dans l'histoire de Mgr Lavigerie, les martyrs sont à l'ordre du jour (p. 127). Ce sont des t3^pes de perfection à proposer à toute la chrétienté, maintenant plus que jamais (p. 182).

Ne pensez pas que M. Klein ait changé d'avis sur ces matières , car je cite la nouvelle édition de l'histoire du cardinal Lavigerie, datée, de même que les deux autres publications de M. Klein, de l'année 1897.

Idées du P. Hecker

sur les vœux de religion.

Principe générateur de son ascétisme

Puisque j'en suis venu insensiblement à parier des moines, je commencerai l'examen du nouvel ascétisme (i) par l'exposé des idées du P. Hecker sur les vœux de religion. J'en trouve l'expression a souhait dans sa biographie, au chapitre intitulé : Les idées du P. Hecker sur la vie de communauté.

Ces idées se rattachent à sa conception générale du nouvel ascétisme qu'il prêchait, et dont

(i) Nous entendrons toujours ce mot dans le sens large de pratique dç la perfection chrétienne à tous les degrés.

nous allons surprendre l'idée mère dans les premières pages du chapitre en question.

" Il posait en principe, dit le P. Elliott, que le nouvel ordre de choses, en ce qui concerne la vie spirituelle, doit être basé sur l'observation des efforts légitimes de l'homme pour acquérir les biens naturels. Dans la mesure où elles restent innocentes , les tendances qui poussent l'homme à la recherche du bonheur temporel devenaient, pour le R. Hecker, l'indication des moyens qu'il faut prendre pour propager la connaissance et l'amour de Dieu. Celui qui veut travailler efficacement à la sanctification du peuple doit se rapprocher de lui avec conviction et sympathie en tout ce qui concerné sa vi.e politique et sociale. Les aspirations de l'homme dans l'ordre naturel montrent aux représentants de Dieu le chemin qu'ils doivent suivre; et, comme ces aspirations se modifient d'âge en âge, les principales lignes de l'effort religieux doivent changer avec elles. Assurément, aucune des méthodes destinées à élever l'homme jusqu'à Dieu ne saurait devenir tout à fait surannée, si elle a été approuvée par l'Eglise; mais un simple coup d'oeil jeté sur le caractère différent de la spiritualité chez les martyrs, les ermites, les moines, montre qu'à une forme de la vertu chrétienne peut succéder dans l'âme humaine une forme différente. L'esprit nouveau, sans s'occuper de chasser l'esprit ancien, suit les hommes aux récents sillons que leur trace la Providence dans l'ordre naturel. " Premièrement

l'homme naturel, dit saint Paul, et ensuite rhon>me spirituel (i). „

Sans doute, l'homme spirituel ou. surnaturel, se superpose à l'homme naturel, qu'il purifie. Saint Paul le savait , bien qu'il n'ait jamais parlé dans le sens que lui prête le P. Hecker. À l'endroit sur lequel celui-ci prétendait s'appuver, saint Paul répondant «à ceux qui lui demandent avec quel corps les justes ressusciteront, distingue le corps animal, issu d'Adam, que nous devons porter dans la vie présente, du corps issu en quelque manière du Christ, nouvel Adam, corps céleste, spirituel, dont les justes seront revêtus dans la vie glorieuse, après -le jugement dernier (2). Si l'ordre de nos préoccupations se réglait d'après ce texte, on serait tout entier à ses intérêts temporels jusqu'à la mort; on n'aurait à se soucier de la vie surnaturelle qu'après la résurrection. Pour le chrétien, le vrai principe qui régit tous les actes, même ceux de la vie temporelle, se lit dans l'Evangile : Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa /ustice, et cela (ce que réclame la vie temporelle) vous sera donné en plus.

(i) Page 276.

(2) / Cor. XV, 35.49.

52 UN CATHOLICISME AiMERICAIN

Toutefois, que l'apôtre, que le pasteur des âmes, prennent à cœur les intérêts temporels de ceux qu'ils s'appliquent à convertir ou à diriger dans la voie du salut , qu'ils défrichent pour eux les forêts, qu'ils dessèchent les marais, qu'ils enseignent l'agriculture à des peuples qui la connaissent peu ou point, en un mot qu'ils cherchent, par tous les moyens légitimes, variables selon les temps et les lieux, à arriver à l'âme par le corps, nous n'y trouvons rien à redire. Mais il y a longtemps que l'Eglise s'est avisée du procédé. Mgr Lavigerie, en le recommandant aux Pères Blancs, leur proposait comme modèles les anciens moines (i).' Si les circonstances actuelles réclament une application plus large et plus universelle du procédé, s'il doit prendre de nouvelles formes, il ne change

(i) F. Klein. Le Cardinal Lavigerie, p. 271. " En paraissant exposer une idée nouvelle, disait-il à ce propos, je ne fais que rappelçr ce qui a existé durant des siècles et a fait le monde chrétien. „ Cela existe encore en Algérie par le fait des moines trappistes, justement loués par M. Klein au même endroit.

M. Klein n'a pas oublié le Paraguaj', dont les merveilles, assure-t-il, ont été renouvelées par Mgr Lavigerie dans les villages arabes créés par lui en Algérie (p. m). Nous avons un jour affirmé (Uti congres d'Intellectuels, p. 93) que l'équivalent des merveilles de Salente, dans le Télémaque, s'était réalisé une fois. Où cela? nous a dit M. Klein. Au Paraguay.

L"N CAIHuLiClbME A.MERICAiX 53

pas pour cela de nature; il repose sur le même sentiment de charité chrétienne, et n'exige par conséquent aucune refonte de l'ascétisme.

D'après le passage cité, le P. Hecker confond un peu trois choses : les principes de la vie spirituelle dont Jésus-Christ vient de nous indiquer le fondement immuable, l'application de ces principes, et les mo yens dont l'apostolat se sert pour amener les hommes à écouter, comprendre et mettre en pratique la parole de Dieu. Ces moyens varient, ces applications rencontrent de nouveaux objets avec le temps. Le P. Hecker le déclare après beaucoup d'autres, mais sa méthode va plus loin; elle tend à transformer les faits présents en une nouvelle base de la vie surnaturelle, car bientôt, par une substitution dont les conséquences seront signalées, la considération des faits nouveaux va céder sa place, dans la théorie, à ces faits euxmêmes. C'est sur ces faits d'ordre purement naturel que nous verrons s^élever l'édifice ascétique du P. Hecker. Or l'ascétisme, pour être chrétien, doit s'appuyer sur les vérités révélées , sur les dogmes de la vie surnaturelle. Fondé sur autre chose, l'ascétisme perd sa vertu divine, il n'est plus qu'une discipline humaine.

Nous n'insisterons pas sur la fn du passage, où le P. Hecker parle des rapines , des martyrs et

des ermites , dans les mêmes termes , et avec aussi peu d'à-propos, que dans un autre extrait examiné précédemment.

" Le P. Hecker/i lisons-nous ensuite, était pénétré de la pensée que la conviction personnelle et la liberté, telles qu'il les voyait coordonnées et pratiquées en Amérique, et telles qu'il les aimait lui-même si passionnément, étaient des invitations divines à l'apostolat du Saint-Esprit (i). „

Comme cette conviction personnelle et cette liberté n'ont rien de surnaturel et qu'elles s'allient chez beaucoup avec l'erreur et le péché, elles ne constituent pas plus, en elles-mêmes, une invitation à l'apostolat de l'Esprit, que ne l'a été cette compassion pour des esclaves dégradés qui alluma le zèle de saint Pierre Claver, et soutint durant quarante ans un des plus admirables dévouements dont l'histoire fasse mention. L'apôtre des nègres -avait lu saint Pauf, qui réfute ce chapitre et plusieurs autres de la Vie du P. Hecker. Il savait que Dieu appelle les petits comme les grands, de préférence souvent les petits, et par conséquent, les plus soumis de la société; il n'ignorait pas que parmi ceux qui appartiennent au Christ, il n'y a

(i) Page 278.

ni libre ni esclave; qu'en se donnant à lui, l'esclave devient son affranchi, c'est-à-dire, acquiert une liberté supérieure, auprès de laquelle le droit de cité n'est rien; que le Christ est en tous les siens, qu'il y est le tout, effaçant entre eux, au point de vue surnaturel, absolument toutes les différences, fussent-elles aussi profondes que celle des sexes, et qu'enfin le Christ, c'est l'Esprit (i). Il n'y a dans l'Eglise d'autre apostolat que celui de l'Esprit, personne n'y a le monopole de l'Esprit- Saint.

Reprenons la lecture du P. Elliott au point où nous l'avons laissée :

" Il (le P. Hecker) était frappé du développement, de l'étendue et de la durée probable de ces changements politiques et sociaux; et il savait qu'ils exigent de l'homme une indépendance de caractère très supérieure à celle des générations précédentes (2). „

Passe, si l'on veut simplement dire qu'il faut assez d'indépendance et d'énergie pour vaincre les obstacles que l'état présent des sociétés oppose

(i) / Cor. I, 26-31; Gai. III, 28; / Cor. VII, 21; Col. III, 11; II Cor. m, 17.

(2) Page 278.

à l'Eglise et à la pratique du christianisme (i). Mais le P. Hecker ne s'arrêtait pas là. Tout en maintenant la discipline, il la relâchait en faisant de l'obéissance à l'Eglise une vertu d'ordre secondaire. Le P. Elliott ajoute en effet :

(Le P. Hecker) savait aussi que pour la sanctification de tels hommes (au caractère indépendant) les secours de la religion, bien que de nature identique à ceux du passé, doivent être appliqués dans un esprit différent. La discipline et l'uniformité, dont assurément il ne faut se dispenser jamais, doivent cependant céder la première place à des vertus plus intérieures. L'influence dominante doit être la docilité aux inspirations de l'Esprit-Saint qui habite dans chaque âme régénérée (2). „

Un petit commentaire. Tout tient ici à la supposition que les lois imposées par l'Eglise tendent à diminuer l'influence intérieure du Saint-Esprit; car sans cela, comment la discipline de l'Eglise devrait-elle jamais céder la première

(i) Encore faudrait-il faire une exception, précisément pour l'Amérique, dont s'inspire surtout le P. Hecker; car selon ce que Mgr O'Connell nous a dit plus haut, p. 41 , — s'inspirant, lui, du P. Hecker! — la pratique du catholicisme, à considérer le milieu social et politique, est fort aisée aux Etats-Unis. Tout vous y pousse. — Un vrai chaos, l'américanisme.

(2) Page 278.

place à des vertus plus spirituelles? Mais l'élément essentiel de toute vertu chrétienne, passive ou active, est intérieur. Quand l'Eglise commande, le Saint-Esprit pousse à l'obéissance; autrement, l'acte d'obéissance n'aurait aucune valeur pour le salut, et l'Eglise n'aurait pas le droit de l'exiger. Il n'y a sous ce rapport aucune différence entre le catholique de Baltimore et celui de Moscou. Et puis, le P. Hecker était-il autorisé à dire : Désormais moins d'obéissance à imposer aux fidèles? Ce langage conviendrait tout au plus à l'Eglise , et celle-ci, je l'ai démontré, en tient un autre par ses actes.

Voici la première conclusion tirée par le P. Hecker et le P. Elliott des prémisses posées dans l'extrait précédent :

Vers la fin de sa vie, appliquant cette idée aux communautés religieuses, le P. Hecker disait : " La pensée maîtresse de mon esprit pendant de „ longues années a été qu'un corps d'hommes „ libres (non soumis aux vœux de religion), „ aimant Dieu de toutes leurs forces et sachant „ rester groupés ensemble, ferait la conquête de „ notre monde moderne „. Cette phrase résume ce qu'il voulait que fût l'ordre des paulistes. Et il est facile de voir pourquoi des hommes libres qui aimeraient Dieu de tout leur cœur seraient de force à conquérir le monde moderne : c'est parce

que les hommes sont désormais résolus à être libres et traités comme tels (p. 278). „

Donc, aux religieux proprement dits on laisse l'esclave à évangéliser, dans les pays hors civilisation. Ils ne dédaigneront jamais cet apostolat; ils se rappelleront toujours saint Paul et sa tendresse pour l'esclave Onésime, le fils qu'il avait engendré à Jésus-Christ alors qu'il portait lui-même les chaînes de la captivité pour l'amour de son maître (i).

D'autre part, celui qui disait : " Je suis livré à la souffrance jusqu'à être Hé comme un malfaiteur, mais la parole de Dieu n'est pas enchaînée (2) „ , celui-là aurait-il regardé comme un obstacle à l'apostolat des hommes libres, les vœux de religion, ces chaînes d'une plus forte union avec le Christ?

Même à part cela, le P. Elliott a fait une curieuse réflexion. A l'en croire, une fois qu'on a prononcé les vœux, on ne voit plus que des moines partout, on traite tous les hommes en frères lais de son ordre, et les hommes libres ont constaté un abus

(i) Philénion, 10-18.

(2) // Tini., II, 9.

si révoltant. Je dçute que le Saint-Esprit lui ait inspiré cette pensée. — Nous reviendrons sur le mot du P. Hecker.

Lisons toujours le P. EUiott :

" Le P. Hecker n'avait d'autre but que l'entière consécration de l'intelligence et de la liberté à l'influence de l'Esprit-Saint. On était encore plus frappé de son désir de voir l'Esprit de Dieu régner dans les âmes, que de son amour pour la liberté humaine. Il n'estimait cette -liberté qu'en proportion de sa soumission à l'Esprit. Elle était pour lui un moyen d'atteindre à la fin, qui est la parfaite oblation de l'homme intérieur à Dieu (i). „

Très juste, avec une explication indispensable que j'ajoute.

Le chrétien ne peut se sanctifier pour la vie éternelle par ses actes que s'ils sont libres, mais d'une liberté telle , d'après saint Paul, que l'esclave chrétien en jouit, même quand il s'acquitte des devoirs de la servitude. Son mérite est alors assuré par sa soumission intérieure, parfaitement libre, à la volonté de Dieu, qu'il reconnaît dans celle de son maître temporel (2). Voilà pourquoi

(i) Page 285.

(2) Col. III, 22-24. " Serviteurs, obéissez en tout à vos maîtres selon la chair, non en servant à l'œil, comme pour plaire aux hommes, mais en simpHcité de cœur, par crainte de

6o UN CATHOLICISME AMÉRICAIN

saint Paul affirme que dans le Christ, il n'y a ni libre ni esclave. J'accorde que l'esclave rencontre de plus grandes difficultés extérieures. Mais c'est aussi chose certaine que, moyennant fidèle correspondance à la grâce, il recevra celle-ci en mesure suffisante à moins que saint Paul ne fasse erreur quand il assure qu'elle proportionne ses secours aux tentations (i).

Saint Paul n'ignorait pas qu'indépendamment de la liberté extérieure, l'hojnme jouit de son libre arbitre, et qu'avec le secours de la grâce, le libre arbitre assure au chrétien l'empire au dedans de lui-même. Un élément si essentiel de la question échappe au P. Hecker.

La liberté personnelle, considérée en elle-même, n'offre donc aucun avantage pour la vie surnaturelle. Saint Paul le proclame de toute façon, pour la consolation des malheureux, à la plus grande gloire du christianisme : " Tu as été appelé étant esclave, écrit-il encore, ne t'en soucie pas (2). „

Dieu. Quelque chose que vous fassiez, faites-le de l'àme, comme pour le Seigneur, et non pour les hommes, sachant que vous recevrez du .Seigneur la récompense de l'héritage. Servez le Seigneur, le Christ. „

(i) I Cor. X, 13.

(2) / Cor. VIL

UN CATHOLICISME^ AMÉRICAIN 6l

Autre idée du P. Hecker :

" Son amour de l'individualisme reposait sur sa foi à l'action du Saint-Esprit dans l'âme individuelle. Il soutenait que cette action est donnée à chaque chrétien , mais qu'on la trouve en un degré supérieur chez ceux dont la vocation spéciale est d'aider les caractères indépendants à trouver l'Esprit de Dieu en eux-mêmes ou, s'ils le connaissent déjà, à mieux suivre ses directions (i). „

Cette vocation spéciale est peut-être celle de quelques-uns; loin de moi la pensée de les contrarier en cela. Je souhaite qu'ils amènent à l'Eglise le plus possible d'hommes au caractère indépendant. En outre, si le P. Hecker pense vrai dans les considérations qu'on vient de lire, je félicite ces hommes de tout mon cœur, puisque dans ce cas, ils ont une grâce que n'a pas eue saint Paul lui-même.

Saint Paul, en effet, n'avait point été appelé à leur spécialité. Sans négliger les forts, il se dévouait surtout aux faibles. Il insiste beaucoup là-dessus : " Qui est faible, sans que je le sois aussi? Qui trébuche, sans que j'en brûle? Je me suis fait faible avec les faibles, pour gagner les faibles. Je me suis fait tout à tous. „ Il s'inspirait du fond le plus intime du christianisme. Le Verbe,

(Il Page 286.

toujours suivant la doctrine de saint Paul, s'est fait homme et s'est chargé de nos infirmités pour savoir y compatir avec des entrailles humaines (i).

Avec tout cela, je le répète, je ne nie pas la possibilité d'une vocation spéciale à l'apostolat des caractères indépendants. Mais je n'ai pas à démontrer cette thèse : je devais seulement réfuter les corollaires fantaisistes qu'on y ajoute.

Les paulistes, ajoute le P. Elliott, devaient être , dans l'intention de leur fondateur, des hommes que l'expérience et l'étude rendraient capables de propager la connaissance des voies de Dieu le Saint-Esprit dans le cœur des hommes, — capables d'enseigner aux fidèles à distinguer en eux la voix de Dieu d'avec les fantaisies de l'imagination ou de la passion, et à répondre promptement, généreusement à tout appel intérieur de Dieu. „

J'approuve fort l'intention des paulistes, qui est celle de tout le ministère ecclésiastique; je suis persuadé qu'elle est très sincère chez eux. Mais en se proposant le plus noble but , on«peut tomber néanmoins dans certaines illusions. A preuve les lignes qui se lisent immédiatement après. Le pas-

(i) // Cor. XI, 29; / Cor. IX, 22; Hebr. II, 14-18, IV, 14-15.

sage est capital, parce que nous y découvrons le principe générateur de l'ascétisme du P. Hecker.

Le P. Elliott continue donc en ces termes :

" C'est à cause de cette jprésence intérieure de l'Esprit-Saint dans toute âme régénérée, que le P. Hecker présentait si énergiquement la liberté individuelle comme la plus grande ressource de l'apostolat catholique, conformément à ce texte : Où est l'Esprit de Dieu, là est la liberté.^

„ La liberté, disait-il, est absolument d'accord avec l'enseignement de l'Eglise. „ C'est, d'après une permission de Dieu, et en vue de la plus haute sanctification des hommes, qu'elle est devenue l'aspiration universelle; si grossièrement qu'on en abuse, elle ouvre les voies à un apostolat plein de promesses (i). „

Pour que ces considérations soient justes, il faut que saint Paul et le P. Hecker parlent de la même liberté, Ou de deux libertés inséparables l'une de l'autre; car il est évident que si le P. Hecker parle d'une chose et jsaint Paul d'une autre tout à fait différente, il n'y a pas la moindre suite dans ce discours. Or, le P. Hecker parle de l'indépendance dans l'ordre civil et politique, et saint Paul d'une liberté qui n'a d'autre effet extérieur que d'affranchir le chrétien de la loi mosaïque

(i) Page 26

abolie par Jésus-Christ, d'une liberté dont l'esclave jouit non moins que le citoyen des Etats-Unis.

Ce sens du mot liberté chez saint Paul, ne se trouve pas seulement dans ce passage, tiré du chapitre troisième de la seconde aux Corinthiens, il remplit toute l'épître aux Galates.

En s'adressant aux Corinthiens, saint Paul développe cette idée, que le juif, encore attaché à la loi de Moïse après que Jésus-Christ y a mis un terme en l'accomplissant , ne peut avoir X Esprit, qui est la vie. Il n'a que la lettre de l'Ancien Testament, laquelle, sans la foi au Christ, est pour lui la mort spirituelle. C'est en ce sens que " la lettre tue „. Le juif est aveuglé, il ne comprend pas que le mosaïsme était temporaire, il ne regarde pas le Christ qui en est la fin, " il lit l'Ancien Testament avec un voile sur le cœur „. Mais quand il sera converti au Seigneur, le voile sera enlevé. Et le Seigneur, c'est l'Esprit, et là où il y a l' Esprit du Seigneur, il y a liberté. Le chrétien, dont le regard est découvert, recueille, comme en un miroir, les ra3''ons de la face glorieuse du Seigneur, il se transforme suivant cette image, avec une gloire toujours croissante, par l'action de l'Esprit du Christ. Voilà ce que dit saint Paul.

De l'avis de la plupart des commentateurs, qui rapprochent la lettre aux Galates, -la liberté en cet

endroit, affranchit du mosaïsme; suivant quelquesuns, elle affranchit de l'aveuglement judaïque. Le premier sens comprend le second.

La liberté au sens américain n'a rien à voir ici. L'indépendance parfaite dans l'ordre terrestre peut appartenir à l'homme purement naturel, à l'homme animal, qui ne comprend rien aux mystères du christianisme (i), tandis que la liberté dont parle saint Paul à l'endroit cité, donne à l'âme une intellirence de ces vérités qui la transforme à l'image du Christ. Cette liberté est un don surnaturel.

Ainsi l'interprétation erronée du P. Hecker érige la liberté civile et politique en principe de vie surnaturelle chez le chrétien.

Même en faisant abstraction de l'autorité de saint Paul, nous 3' trouvons quelque difficulté. Nous sommes étonnés du grand nombre d'hommes étrangers à la vraie foi qui jouissent de l'indépendance garantie par la loi américaine. Mais le P. Hecker affirme que l'exercice de la liberté les prépare à la réception du Saint-Esprit, qui trouve d'avance chez eux le trésor qu'il veut y mettre.

Plusieurs, dit le P. EUiott, demandent pourquoi la nouvelle institution des paulistes diffère si

II) / Cor., II, 14.

radicalement des anciennes, qui étaient (i) certainement l'œuvre de Dieu. — C'est, répond le P. Hecker, parce qçcl actuellement la vie de l'homme dans l'ordre séculier et naturel marche irrésistiblement vers la liberté et V indépendance personnelle et parce que c'est là un changement radical. L' Eternel- Absolu crée sans cesse de nouvelles formes pour s'exprimer Lui-même (2). Si les aspirations de

fi) Etaient, voilà un imparfait significatif. D'autres passages, déjà cités ou à citer dans la suite, suppléent le sous-entendu : Les ordres religieux étaient l'œuvre de Dieu, mais ils ont fait leur ternps ou peu s'en faut. Je crois que les ordres religieux sont des œuvres divines, avec cette explication. Je dirais que l'état religieux, absolument parlant, est un fruit spontané, nécessaire, de l'Evangile. Quant aux formes diverses dont il se revêt, j'y vois, supposé l'approbation de l'Eglise, l'œuvre de la Providence spéciale qui régit le monde surnaturel.

Malgré cela, un ordre religieux qui a eu sa raison d'être dans un temps, peut ne l'avoir plus dans un autre. Ainsi en a-t-il été, par exemple, des ordres militaires. Nous ne pensons pas néanmoins qu'aucun des grands ordres existants soit menacé ni de mort, ni d'atrophie, pour le moment. Ni l'état actuel de ces sociétés, ni les actes de l'Eglise, à laquelle seule il appartient de les juger, ne présagent rien de pareil. Je ne sache pas non plus que les moindres ordres soient menacés davantage.

Nous donnons souvent dans ces pages, et notamment icimême, le nom d'ordres religieux à toutes les congi-égations constituées sous les trois vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, bien qu'à la rigueur il ne convienne qu'au plus petit nombre. Les paulistes, qui ont simplement le vœu de chasteté comme prêtres, ne sont pas des religieux.

(2) M. Klein (p. X| pousse un cri d'admiration à la lecture de

l'homme vers l'intelligence et la liberté viennent toutes de l'esprit de ténèbres, qu'elles soient alors

ces lignes. Nous aimons à le reproduire : " Dans ce plaidoyer, qui tient en trois phrases, et qui, avec la plus parfaite simplicité de langage (U Eternel- Absolu ! . .) donne l'enchaînement de tous les faits jusqu'à leur cause suprême et sublime, comment ne pas prendre la mesure de l'intelligence de cet homme dans l'ordre des choses religieuses et sociales? Comment ne pas voir avec quelle aisance il atteint les hauteurs oii planent les maîtres de la théologie et de la métaphysique? „

Franchement nous ne le voyons pas.

La société religieuse des paulistes, diftere si radicalement des anciennes, — pas de toutes, — en ce sens qu'on ne s'y engage point par des vœux. D'autre part, le cardinal Lavigerie, malgré le vent de démocratie qui souffle de toute part, a fondé la congrégation des Pères Blancs sur les vœux, et cela n'empêche pas cet institut d'avoir son originalité, bien au contraire, suivant M. Klein. Si on avait demandé au cardinal Lavigerie la raison de cette originalité et qu'il eût répondu dans les termes du P. Hecker, M. Klein l'aurait-il désapprouvé? L' Eternel- Absolu — pour notre compte nous dirions Dieu, à la bonne vieille manière, sans manquer pour cela de simplicité, — l'Eternel-Absolu créant sans cesse de nouvelles formes pour s'exprimer lui-même, ne rend compte de rien spécialement, parce qu'il s'exprime non seulement dans toutes les formes qu'il crée à cette heure, fussent-elles aussi différentes que la congrégation des paulistes et celle des Pères Blancs, mais encore dans toutes les formes qu'il a jamais créées, aussi longtemps qu'il en maintient l'existence, bien plus, aussi longtemps que s'en garde le souvenir.

Conclusion. On demandait au P. Hecker la raison spéciale de son institut; il a donné la raison la plus vague qui se puisse imaginer, puisqu'elle s'applique à tout l'univers , au passé comme au présent. Les américanisants ont l'admiration facile.

réprimées- et condamnées, étouffées par l'autorité de l'Etat, anathématisées par l'Eglise; mais si l'effort des hommes vers la liberté a pour origine, malgré leur aveuglement , la volonté où Dieu est de les sanctifier par la liberté tnéme, saluons donc le nouvel ordre des choses comme une bénédiction, et que ceux qui aiment la liberté et qui en sont dignes, usent de ses privilèges pour augmenter toujours dans leur âme et dans celle de leurs frères l'union avec le Saint-Esprit (i). „

Il suit de là que dans une monarchie constitutionnelle, on peut encore compter sur le Saint- Esprit et qu'on doit espérer beaucoup moins sous une monarchie absolue. Le témoignage textuel du P. EUiott (2), que nous citerons plus bas, établit que le P. Hecker n'a pas reculé devant ces conséquences de sa doctrine. Le P. Hecker n'a rien dit, que je sache , des esclaves au point de vue de leur aptitude à l'union avec le Saint-Esprit. La logique parlera pour lui; elle conclut de ses principes que l'esclave, en vertu de sa condition même, restera au degré le plus infime du christianisme.

Fort heureusement , il n'y aura bientôt plus d'esclaves, et comme on marche par toute la terre à l'indépendance personnelle . la plus complète, le

(i) Pages 287, 288.

(2) Pag^e 401.

UX CATHi>LICISME AMÉRICAIN 69

P. Hecker nous prédira bientôt de ce chef l'avenir le plus merveilleux pour le catholicisme (i).

Voilà la partie séduisante du nouvel ascétisme, et 'la cause principale du bruit que fait le nom du P. Hecker. Tout cet enthousiasme repose, en dernière anal3^se , sur une fausse interprétation de la parole de saint Paul : " Où est l'esprit du Seigneur, là il y a liberté (2) „.

Je l'ai déjà dit et je le répète , afin qu'on ne se méprenne pas sur ma pensée, un régime de liberté, sincèrement pratiqué, offre de grands avantages

(i) Page 404.

(2) Nous savons que , selon le P. Hecker, saint Paul parle là de l'indépendance civile et politique. Pour M. Klein, il parle du libre choix entre actions indifférentes ou également bonnes.

Il cite en effet (p. XIXl cette parole du P. Hecker :

La seule restriction à s'imposer (dans la détermination de ses actesl est de rejeter ce qui est faux, et de réprimer la préférence donnée à un bien inférieur, lorsqu'il est en conflit avec un bien plus élevé. Pour le reste, liberté! „

Sur quoi M. Klein ajoute de son cru :

N'est-ce pas le mot de saint Paul : Ubi mitent Spiritus Domini, ibi libertas ? „

Sans compter que nous avons la liberté ainsi entendue antérieurement à la communication du Saint-Esprit, M. Klein, qui prêche avec tant d'enthousiasme l'ascétisme américain , ne voit pas que son e.xégèse ruine la seule base dogmatique que le P. Hecker ait donnée à sa théorie du rôle de la liberté individuelle dans la vie chrétienne.

au christianisme, mais des avantages extérieurs et, par conséquent, d'une toute autre nature que ceux qu'on nous étale si complaisamment. Nous n'avons pas à les énumérer, ils sont évidents pour tout le monde. Qui ne voit, par exemple, que la liberté assure plus de facilité à l'enseignement et au gouvernement de l'Eglise (i).

(i) Ajoutons cependant que la séparation de l'Eglise et de l'Etat n'est pas dans les vœux de l'Eglise. Les encycliques de Grégoire XVI (Mirai-i vos, 14 août 1832) et de Pie IX (Quanta cura, 8 décembre 1864) le démontrent suffisamment. Léon XIII fait siennes les idées de ses deux prédécesseurs dans son encyclique sur la Constitution chrétienne des Etats. Quant à la situation politique de l'Eglise aux Etats-Unis, voici comment Léon XIII la juge dans son encyclique Longinqua oceani, du 6 janvier 1895 :

Chez vous, grâce à la bonne constitution de l'Etat, l'Eglise n'étant gênée par les liens d'aucune loi, étant défendue contre la violence par le droit commun et l'équité des jugements, a obtenu la liberté garantie de vivre et d'agir sans obstacle. Toutes ces remarques sont vraies; pourtant il faut se garder d'une erreur : qu'on n'aille pas conclure de là que la meilleure situation pour l'Eglise est celle qu'elle a en Amérique, ou bien qu'il est toujours permis et utile de séparer, de disjoindre les intérêts de l'Eglise et de l'Etat comme en Amérique.

„ En effet , si la religion catholique est honorée parmi vous, si elle prospère, si même elle s'est accrue, il faut l'attribuer entièrement à la fécondité divine dont jouit l'Eglise qui, lorsque personne ne s'y oppose, lorsque rien ne lui fait obstacle, s'étend d'elle-même et se répand ; pourtant elle produirait encore bien plus de fruits, si elle jouissait, non seulement de la

Autre chose est donc d'anathématiser la liberté, autre chose de lui refuser le caractère surnaturel chez les chrétiens et semi-surnaturel chez les autres hommes. Il n'y a rien de plus faible que le dilemme du P. Hecker et du P. Elliott.

Interprété par le P. Hecker, saint Paul donne un coup mortel aux vœux de religion. Voici en effet comment on raisonnerait en s'appuyant sur cette exégèse : Sans liberté personnelle pas d'Esprit de Dieu dans l'homme, car là où est l'Esprit du Seigneur, il y a liberté personnelle. Or, les vœux de religion suppriment cette liberté. Donc ils suppriment l'Esprit chez ceux qui les ont professés.

Cette conclusion sort des prémisses du P. Hecker, il la confirmera dans la suite par d'autres maximes, elle perce dans tous ses discours. Mais saint Paul proteste, nous l'avons suffisamment démontré. Quant aux libertés chrétiennes qu'il célèbre , elles consistent à être affranchi des observances mosaïques (i), ou bien à être délivré du

liberté, mais encore de la faveur des lois et de la protection des pouvoirs publics. „

Lire sur ce sujet dans Maignen, Le Pire Hecker est-il un saint, le chapitre intitulé L'américanisme politico-ecclésiastique, p. 170-200.

{^.) II Cor. m, 17; G«/., II-V.

péché (i), DU à jouir de la gloire et de l'incorruptiblité du corps et de l'âme dans le ciel (2). 11 oppose trois servitudes correspondantes à ces libertés, dont la constitution des Etats-Unis ne fait, on le pense bien, aucune mention.

Saint Paul assure naturellement aux chrétiens la liberté dans les choses indififérentes. Il conseille seulement d'3' renoncer parfois en faveur du prochain , notamment pour éviter le scandale des faibles (3).

Quant à l'indépendance personnelle, saint Paul la prisait infiniment moins que les libertés chrétiennes. Dans le Christ, il n'y a pour lui " ni libre, ni esclave „. " Tu es esclave, disait-il encore, ne t'en soucie pas. „ Il ajoute à la vérité une phrase que plusieurs rendent de cette façon : " Si d'ailleurs tu peux devenir libre, profites-en de préférence „. Mais cette version se justifie à peine, et ne fournirait qu'un chétif appui à la nouvelle théorie ascétique. Depuis l'antiquité, l'immense majorité des interprètes a compris la phrase originale dans un sens diamétralement opposé. Saint Paul dit plutôt : " Même si tu peux devenir libre,

(1) Rom. VI, 18.

(2» Rom. VIII, 21.

(3) / Co>. VII, 39; IX, I, 19; X, 2f

attache-toi de prét'érence à la servitude „. C'est ainsi, je n'en puis rien.

Le contexte (I. Cor. VII, \~i-2.\] impose ce sens. Chacun, d'après saint Paul, doit demeurer dans l'état qu'il tenait de Dieu au moment de sa vocation à la foi (v. 17I : le circoncis, doit laisser sur lui les traces de la circoncision; l'incirconcis, n'a pas à subir la circoncision (v. 18). Ni la circoncision ni ce qu'elle supprime, ne sont de conséquence dans le christianisme; pour le fidèle, une seule chose importe, à savoir, l'observation des commandements de Dieu (v. ig). Saint Paul répète ensuite sa proposition générale, pour mettre en relietune dernière application :

Que chacun reste dans la vocation (c'est-à-dire les conditions de vocation) où il a été appelé (v. 20). Esclave tu as été appelé, n'en aie cure; au contraire, si même tu peux devenir \\bre, acconimode-toi plutôt (de ton état) (v. 21 1. „

Le verbe grec dont nous avons souligné la traduction, signifie user de quelque chose, ou bien éprouver quelque chose, par exemple, une incommodité. Quand il s'agit d'une incommodité, le mode impératif ajoute nécessairement au second sens une idée de résignation, d'acceptation. Voilà pourquoi nous avons traduit, dans notre passage, cet l'impératif par accommode-toi.

La phrase grecque, que nous avons rendue en dernier lieu littéralement , et dans l'ordre rigoureux des termes, ne se plie qu'avec violence à la première traduction proposée : " Même si tu peux devenir libre, use plutôt de la liberté (ou de l'occasion) „. Cette version met l'incohérence dans la phrase et trouble tout le discours. Elle annule l'énoncé qui précède et affaiblit l'énoncé qui suit immédiatement :

Car celui qui a été appelé dans le Seigneur (étant) esclave, est l'aff'ranchi du Christ (i). De même celui qui a été appelé dans le Seigneur (étant) libre, est l'esclave du Christ. „

En d'autres termes, le christianisme est une liberté en même temps qu'une servitude. Une liberté, parce qu'il affranchit du péché et donne un essor libre vers le ciel : c'est ce premier aspect qui doit encourager l'esclave. Une servitude, parce qu'il range sous la loi du Christ, dont l'observation est rendue possible par la liberté

(i) Nous traduisons : Tu as été appelé étant esclave, et non : appelé à être esclave, l'expression grecque , rendue littéralement par la Vulgate servus vocatus es, à cause du parallélisme avec le V. i8 : CircHnicisus aliqiiis vocatus est, où circitnicisus, répondant au grec peritetmémenos, impose le sens : Tu as été appelé étant circoncis.

surnaturelle (i) : c'est ce second aspect qui est proposé à l'homme libre, pour lui apprendre à estimer modestement son indépendance personnelle, et à ne s'arroger de ce chef aucune supériorité dans le royaume des cieux.

Saint Paul continue :

" Vous avez été achetés moyennant un prix „ , c'est-à-dire, suivant ce que saint Paul énonce ailleurs : le Christ vous a acquis par son sang (2); il a tout droit sur vous, les autres n'en ont aucun. D'où il conclut : " Ne soyez pas serviteurs d'hommes (v. 23) „.

Le moyen pour les esclaves, comme pour les hommes libres, soumis eux aussi à tant de lois, de servir Jésus-Christ seul, saint Paul nous l'a enseigné : ils doivent voir dans leurs supérieurs des représentants de l'autorité divine. L'esclave ne doit donc, non plus que l'homme libre, changer de condition quand il est devenu " membre de la maison de Dieu (3) „.

" Que chacun, mes frères, dit saint Paul, demeure chez Dieu dans la condition où il a été appelé (v. 24). „

(i) Idée que développe saint Paul dans l'épitre aux Romains,

vn, 10-25.

(2) Act. Apost., XX, 28.

(3) Eph.W, 19.

C'est-à-dire que le croyant ne doit pas prétendre à un changement de condition sociale en s'autorisant de son titre de chrétien. Le conseil est plus pratique pour l'esclave que pour le citoyen, auquel saint Paul donne en passant une autre leçon, avec beaucoup d'à-propos. Saint Paul détruirait tout l'effet de son exhortation à l'esclave, s'il l'engageait en même temps à se procurer la liberté.

i\insi on est reçu dans la maison de Dieu sans présenter à l'entrée son certificat d'indépendance individuelle. Saint Paul en dispense formellement de trente-six façons. Il n'y a pas non plus, d'après lui, dans le royaume de Dieu, première, seconde, troisième et quatrième classe, suivant qu'on appartient à une république, à une monarchie constitutionnelle, à une monarchie absolue, à l'état servile : " Ce que chacun aura fait de bien, qu'il soit libre ou esclave, il le recevra de Dieu, „ chez lequel " il n'y a pas acception de personnes (i) „.

Aux yeux de Dieu, le classement des personnes dans l'ordre surnaturel de la vie présente se règle sans doute par les droits acquis pour le ciel, où les rangs, nous le savons maintenant par saint Paul, ne tiennent en aucune manière aux anciennes positions sociales.

(I) Eph. VI; 8, 9.

Saint Paul faisait à toutes les églises les mêmes recommandations qu'aux Corinthiens (I Cor, VII, 17). Le motif qui les lui dictait se devine aisément. Son but était d'assurer au christianisme son caractère surnaturel et divin, dont la notion périssait, si la grâce était censée mesurer ses faveurs à des * conditions purement humaines, comme la race et le sexe (i), comme la circoncision ou la non-circoncision, ou l'indépendance personnelle. Ce motif est absolu , vrai dans tous les temps.

Quant à la liberté individuelle, saint Paul, nous ne voulons pas le dissimuler, avait de plus des raisons spéciales, contingentes, de déclarer nettement qu'elle ne constituait ni une attraction particulière pour la grâce , ni un accompagnement naturel de l'adoption divine. Une pareille pensée eût été dangereuse, et pour les hommes libres et pour les esclaves reçus dans l'Eglise. Aux premiers, elle eût facilement inspiré l'orgueil et le mépris de leurs frères en Jésus- Christ; aux seconds, l'impatience d'une servitude légitime, au grand péril de l'Eglise (2). Voilà pourquoi encore, saint Paul combat, plutôt qu'il

11) Gai. III, 27, 28; Eph. m, II.

(2) Saint Paul le dit formellement dans sa première épitre à Timothée , VI , i.

ne favorise, chez les esclaves chrétiens, le désir de l'afifranchissement. Au fond, cependant, il devait souhaiter leur libération, lui qui, à l'occasion, et pour l'avantage de son ministère, faisait sonner assez haut ses droits de citoyen romain (i).

Mais à ses yeux, la liberté individuelle reste en elle-même de nulle valeur pour le royaume de Dieu. La thèse de saint Paul, pour être opportune, ne cesse pas d'être radicale.

Je reviens au P. Hecker et au P. Elliott, qui vont nous parler, avec moins d'encouragement que saint Paul, de ces autres esclaves qu'engendrent les vœux de religion.

" L'importante question de savoir, dit le P. Elliott, si les vœux ordinaires de religion, répondaient à la fin que se proposait la nouvelle communauté (des paulistes), bien que résolue négativement, ne fut pas dès le début définitivement rejetée; mais l'expérience ne tarda pas à prouver qu'un engagement volontaire et le lien de la charité fraternelle sont actuellement préférables comme gages de stabilité et comme stimulant pour la perfection (2). „

(i) Act. Apost. XXVI, 37-39; XU, 24-29; XXV, 11. (2) Pages 287

Mais les vœux qui cimentent les communautés religieuses excluent-ils le lien de la charité fraternelle? Non. Ils l'exigent au plus haut degré. Et puis, de la considération proposée, il suit, si elle est juste, qu'actuellement, c'est-à-dire sous le régime de liberté parfaite que suppose le P. Hecker, l'Eglise fera bien de ne plus demander à ses prêtres le vœu de continence; elle peut se contenter d'un ferme propos, nettement déclaré, reposant sur le motif de charité fraternelle, sur le désir de se consacrer tout entier au salut de ses frères, et de ne pas être distrait par les soucis de l'époux et du père de famille. Sans y penser, le P. Elliott confirme cette conclusion, quand il ajoute au nom de ses confrères :

En fait de stabilité, les hommes d'un caractère ferme n'ont besoin d'aucun vœu pour garantir leur fidélité à une vocation divine. Quant aux hommes d'un caractère faible, ils peuvent bien faire vœu de garder une fidélité extérieure; mais outre qu'elle leur est de peu de fruit pour euxmême, elle devient souvent une charge pour leurs supérieurs et pour leurs frères (i). „

Maximes qu'il est impossible d'adoucir par un actuellement, et qui seraient de tous les siècles.

(i) Page 2.i

8o UN CATHOLICISME AMÉRICAIN

Elles déprécient non seulement le vœu de religion, mais tout vœu , quel qu'en soit l'objet.

Le vœu est pourtant un acte de piété qui ajoute un mérite spécial à des œuvres d'ailleurs vertueuses, un acte toujours loué dans les Saintes Ecritures et dont l'excellence a été proclamée de mille manières par l'Eglise. Il n'est pas l'acte impuissant que s'imaginent les paulistes. En effet, si le serment qui lie envers les hommes par la crainte de Dieu invoqué comme témoin, rend, de l'aveu de tous et notamment de saint Paul (i), notre volonté beaucoup plus décidée, le vœu qui nous engage vis-à-vis de Dieu lui-même n'aura-t-il pas le même effet, n'aura-t-il pas un effet supérieur chez les vrais croyants (2)? Oui, le vœu, émis dans les conditions requises, affermit la volonté; il pousse aux actes héroïques.

J'ai été frappé naguère de cette vérité au récit des massacres accomplis en Arménie, sous le

(i) Hebr. VI, XI, 16. Homines per majorem sui jurant : et omnis controversiae eorum finis, ad confirmationem, juramentum. — Saint Paul parle des promesses confirmées par le serment , ainsi des promesses qui ont le plus d'analogie f.vec le vœu.

(2) Nous résumons ici un développement de saint Thomas au chapitre XII de son troisième opuscule, Contra pestiferani doctrinani retrahentium homines a religionis ingressu.

regard de puissances soi-disant chrétiennes, pourvues d'innombrables armées, et outillées pour la guerre comme l'Europe ne le fut jamais aux siècles passés. Ce spectacle me rappela nos ancêtres qui, moins soucieux de leurs intérêts propres et sachant mieux faire trêve à leurs compétitions , se lancèrent tant de fois au secours des chrétiens orientaux et à la conquête du monde musulman. D'où leur vint ce courage? De leur foi sincère, qui les arma du serment ou du vœu des croisades. L'Eglise rendit ce vœu permanent et l'associa aux obligations monastiques dans les ordres militaires, qui fournirent à la chrétienté ses plus opiniâtres défenseurs. Demandez aux champs de bataille de Palestine, demandez à Rhodes et à Malte quelle valeur les moines-soldats déployèrent durant des siècles, sous l'influence du vœu!

Les idées du P. Hecker et des paulistes en cette matière sont contraires au sentiment de l'Eglise, qui ne se contente pas pour ses prêtres de la loi du célibat, mais les y oblige de plus par un vœu indissoluble. Elle croit de nos jours comme au siècle de saint Thomas d' Aquin , que la constance au service dti Christ est confirmée par le vœu (i);

(i) Suiiima theologica, 2^ 2^ , quaestio 186, art. 6, ad i""'.

82 UN CATHOLICISME AiMÉRICAIN

elle y croit notamment, comme le prouve le dernier exemple cité, quand il s'agit de maîtriser les penchants envers lesquels l'homme se montre le plus faible.

Sans doute, beaucoup de personnes feraient dans le monde, autant que possible, ce à quoi la règle les oblige dans les ordres religieux. Elles ont néanmoins fait les vœux pour affermir davantage une volonté déjà très forte. Saint Thomas Is dit, avec le bon sens chrétien, contre le P. Hecker.

Qu'il nous soit permis de citer un exemple à l'appui. Saint Ignace et ses premiers compagnons, après avoir travaillé plusieurs années au service de l'Eglise, se demandèrent, à Rome en 1539, s'ils s'organiseraient en ordre religieux, ou s'ils formeraient une congrégation sans vœux. Après délibération, ils se décidèrent à l'unanimité pour l'ordre religieux (i).

C'était des hommes forts, saint Ignace, saint François-Xavier, le bienheureux Pierre Le Fèvre.

(i) En' 1534, dans l'église de Montmartre à Paris, saint Ignace et ses compagnons s'étaient liés par les vœux de pauvreté et de chasteté perpétuelles, mais non par le vœu d'obéissance. Voir Historia Soc. Jesu, i" partie (Anvers 1620), livre I", n. 90; livre 2'. nn. 58-61.

Nous le disons après tous les historiens, amis ou ennemis, et avec l'Eglise qui les a glorifiés. Quand ils délibèrent ainsi en 1539, ils ont déjà soutenu de rudes combats; ils ont donné des preuves d'une perfection et d'une sagesse éminentes. Ils se décident néanmoins à embrasser la vie religieuse, parce qu'ils désespèrent d'arriver par un autre moyen au comble de la sainteté et à l'imitation parfaite de Jésus-Christ.

Il arrivera au moine, dit encore saint Thomas, de jeûner avec une volonté contraire, parce que la règle l'y oblige. Dans ce cas , si le religieux n'a pas la volonté de jeûner, il a d'autant plus celle d'obéir; son jeûne est plus méritoire, en raison de l'effort exigé.

Un homme chancelle dans l'accomplissement de son vœu, saint Thomas lui dit alors avec saint Augustin : " Ne te repens pas pour cela de ton vœu; réjouis-toi plutôt de ne pouvoir plus ce qui t'aurait été loisible à ton désavantage (i). Courage donc, et que ta conduite réponde à tes paroles. Celui-là même f aidera qui exige ce que tu as promis. „

Enfin, un religieux succombe; il n'a plus la

(il C'est-à-dire sans le mérite du vœu.

volonté de. s'acquitter de ses obligations. Doit-il regretter de s'être lié? Non, dit saint Thomas, car il recouvrera ses mérites s'il revient à ses premiers sentiments (i).

En parlant des vœux , le P. Hecker et le P. Elliott, négligent, comme souvent, élément essentiel de la question, la grâce de Dieu, sans laquelle l'observation des préceptes et à plus forte raison la pratique des conseils évangéliques, sont impossibles à l'homme. Ils mettent le religieux en face de ses devoirs, — une croix perpétuelle pour ceux qui en acceptent toute l'étendue, d'après l'auteur de X Imitation (2), — avec les seules ressources de son caractère plus ou moins décidé. On aura remarqué que saint Thomas et saint Augustin raisonnent d'une autre manière : " Celui-là même t'aidera, disent-ils, qui exige l'accomplissement de ton vœu „. Car ce n'est pas nous, " c'est Dieu „, ils l'avaient lu dans saint Paul, " qui produit en nous le vouloir et l'agir, pour son bon plaisir „ . Cela est vrai des œuvres de commandement; cela est encore plus vrai des œuvres de perfection , qui assurent mieux le

(i) Opusc. II, De perfectione vitce spiritualis, cap. XII. (3) III , 56. Verc vita boni nionachi crux est.

salut éternel, si Jésus-Christ ne nous les a pas conseillées en vain.

Saint Paul, nous le savons bien, trouve là un motif de crainte, mais, comme l'indiquent ses paroles, en tant que nous compterions sur notre volonté et notre action propres, sans considérer que, par elles-mêmes, c'est-à-dire sans la grâce qui les prévient, elles sont impuissantes pour notre salut. L'exhortation de saint Paul a d'autant plus de force contre le P. Hecker.

T^otre raisonnement n'est pas neuf; il nous est inspiré par le second concile d'Orange tenu en 592 (i), et reconnu aussitôt par toute l'Eglise. Mais si nous devons répéter les éléments de la théologie, à qui la faute?

L'oubli total de la grâce divine en ce qui concerne les vœux, est tout naturel chez le P. Hecker et ses panégyristes. En effet , à les entendre, plus le chrétien s'attache à l'indépendance personnelle, plus il peut compter sur les dons du Saint-Esprit, en d'autres termes, sur les dons de la grâce. D'où nous avons conclu légitimement que le chrétien voué à la pratique intégrale des conseils évangéliques sera infiniment

(1) Canons 4 et 5.

moins favorisé sous ce rapport. Il y a plus, ses vœux sont nuls. En eflfet, tous les moralistes catholiques le déclarent, Dieu désapprouve des. promesses qui enchaînent à l'imperfection, et desquelles, par conséquent, il ne reçoit aucun honneur. Dans la théorie du P. Hecker, l'état de perfection consisterait dans le vœu de ne jamais rien sacrifier de sa liberté (i).

(i) Il vaut la peine d'insister à ce point de vue sur le contexte du verset de saint Paul cité en dernier lieu. Jésus-Chftst, dit-il (Phil. II, i-ii), a été élevé au-dessus de toutes les les créatures parce qu'il s'est fait obéissant jusqu'à la mort, et la mort de la croix. " C'est pourquoi „, c'est-à-dire, puisque le mérite de l'obéissance est si grand , " comme vous avez toujours obéi, opérez votre salut, non seulement comme en ma présence, mais beaucoup plus maintenant en mon absence, avec crainte et tremblement, car c'est Dieu qui produit en vous le vouloir et l'agir, pour son bon plaisir. „

On s'attendait plutôt au tour que voici : Comme vous avez toujours obéi, obéissez encore maintenant avec crainte et tremblement. Et telle est bien la pensée exprimée par saint Paul. Ses prémisses l'exigent, et cette interprétation se trouve confirmée par le passage similaire de l'épître aux Ephésiens (VI, 5) : " Serviteurs, obéissez à vos maîtres avec crainte et treiiibletnent, dans la simplicité de votre cœur, comme au Christ „. Cette interprétation devient évidente par un passage de la seconde épître aux Corinthiens (VII, 15). Saint Paul dit à ceux-ci, en leur parlant de Tite, son mandataire auprès d'eux : " Sa tendresse pour vous augmente au souvenir de votre obéissance à vous tous, et de la crainte et du tremblement avec lesquels vous l'avez reçu „. — La crainte et le tremblement sont donc la caractéristique de l'obéissance chrétienne chez saint Paul.

Voilà ce qu'il y a au fond de la nouvelle théologie et du christianisme de l'avenir, au fond de ce que M. Klein, dans son Catholicisme américain (p. 314), appelle " laisser grandir l'initiative de Paul et l'amour de Jean „.

L'initiative de Paul et l'amour de Jean poussent

Donc, au total, saint Paul dit aux Philippiens : Votçe volonté, votre action salutaires supposent la grâce prévenante de Dieu, et celle-ci l'obéissance vous l'assure.

Saint Paul met en relief l'obéissance aux autorités extérieures : l'obéissance qu'on lui a rendue à Philippes, celle qu'il réclame pour ses mandataires en son absence. S'il était question seulement de l'obéissance aux inspirations que chacun s'imaginerait recevoir du Saint-Esprit, l'absence ou la présence de saint Paul n'y ferait rien. De plus, il n'aurait pas à ajouter :

Faites tout sans murmures et sans raisonnements „.

L'obéissance ainsi comprise doit s'étendre à l'ensemble de nos actes; elle assure la perfection du chrétien et la gloire de l'Eglise. Saint Paul en effet dit aussitôt après : Conduisezvous ainsi, " afin que vous soyez sans reproche et purs, et enfants de Dieu immaculés, au milieu d'une génération tortueuse et dépravée, au sein de laquelle vous brillez comme des lurtiières dans le monde „.

En sera-t-il autrement en démocratie? Non, du moins selon saint Paul , aux yeux duquel il n'y a dans le Christ ni libre ni esclave. •

Saint Paul s'oppose constamment aux novateurs qui amoindrissent la dignité de l'obéissance et en discréditent la pratique dans l'Eglise. Jamais nous ne parviendrons à épuiser coi.'.re eux les flèches de son carquois. Et, encore une fois, dire que les américanisants ont pris pour mot de ralliement le nom de saint Paul!

avant tout au sacrifice. Et c'est chose évidente, et doctrine catholique, que les vœux de religion constituent le sacrifice le plus complet de l'homme lui-même à son créateur. En se liant par les vœux de religion, suivant l'explication vraie de saint Thomas, on donne à Dieu en un moment, autant qu'il est possible, les actes successifs de toute la vie, et l'on immole du coup sa liberté, le bien naturel le plus cher à l'homme (i). Il est clair qu'on donne moins bien, sans les vœux, par le propos le plus décidé, qui, après tout, vous laisse toujours la faculté de reprendre vos dons, et ne rend jamais votre abdication parfaitement définitive.

(i) Simima théologien , 2^ a^e. q. 186, art. 6. " Un homme peut ne pas en acte consacrer sa vie tout entière à Dieu, puisque la vie ne peut être concentrée sur un seul point et qu'elle s'écoule d'une manière successive. Donc c'est uniquement par l'obligation inhérente au vœu que l'homme peut faire au Seigneur le don de sa vie tout entière. — Parmi les choses que nous pouvons ne pas sacrifier, il faut placer notre propre liberté, celle de toutes qui est la plus chère à notre cœur. Ainsi quand, de son propre mouvement, on se retranche, par vœu, la liberté de faire autre chose que ce qui convient au service de Dieu, on fait au Seigneur l'offrande la plus agréable. C'est ce qui a fait dire à saint Augustin dans son épitre à Pauline et Armentarius : Ne vous repentes pas du vceu que vous avez fait, réjouissez-vous plutôt de ce que vous n'avez plus une liberté qui tournait à votre désavantage. Heureuse la nécessité qui nous force à progresser dans la voie du bien ! „ — Nous citons la traduction de Fr. Lâchât.

Aux hommes , il vaut mieux , dans beaucoup de cas, donner successivement que de mettre tout d'un coup dans les mains ce dont on veut se priver pour eux. Vous destinez, par exemple, mille francs à un pauvre. Si vous les lui glissez en une fois peut-être en abusera-t-il; vous ferez sagement de diviser le don et de secourir votre pauvre au fur et à mesure de ses nécessités. Mais Dieu, qui n'a nul besoin de nos dons et les reçoit pour les rendre au centuple, n'abusera jamais de notre générosité. Le religieux se lie à son service par le vœu d'obéissance : que fait Dieu tout d'abord pour le récompenser? Il fortifie par sa grâce la disposition qui a inspiré un acte si méritoire. Cela ressort à toute évidence du texte de saint Paul que nous venons d'exposer (i). Cependant la grâce divine, pour laisser place au mérite, s'abstient de nous contraindre. Le religieux, après les engagements les plus solennels, manquera donc parfois de constance et reviendra sur ses pas. Ce sera sa faute et non celle du maître auquel il s'est consacré. — Nous raisonnons toujours suivant les principes de la foi, en dehors desquels la question des vœux de religion est résolue d'avance, négativement.

(il Voir note i, p.

Par sa .nature l'état religieux impose un effort continuel pour arriver à la perfection. Néanmoins, même dans le milieu le plus fervent, la sainteté parfaite est rare. Beaucoup de religieux demeurent assez au-dessous, plusieurs très au-dessous du degré suprême, et bien téméraire serait le religieiix qui oserait se prévaloir de son état. Le P. Hecker trouvait là une confirmation de ses idées sur les vœux. Il prétendait s'autoriser en cela de l'autorité du P. Lallemant dont il alléguait ces paroles, citées par le P. Elliott{i), et adressées aux religieux :

Un désir et une faim de notre perfection, une volonté déterminée d'y tendre constamment de toutes nos forces, que ce soit là toujours notre principale vue et le plus grand de nos soins. Souvenons-nous que ce soin est plus essentiel à la religion que les vœux mêmes, car c'est de lui que dépend tout notre progrès spirituel. C'est là ce qui fait la différence des véritables religieux et de ceux qui ne le sont qu'en apparence et aux yeux des hommes. Sans ce soin de nous avancer dans la perfection, l'état religieux ne met pas notre salut en assurance; mais rien n'est plus ordinaire que de se tromper en ce point. „

Si j'en avais envie, ce qu'à Dieu ne plaise, je

(i) Pages 288, 2i

déprécierais le baptême lui-même par un raisonnement, à la façon du P. Hecker. Je partirais du texte du P. Lallemant, en y remplaçant les vœux de religion par le baptême, et les religieux par les chrétiens en général. Le texte resterait vrai, et ma conclusion serait fausse comme celle du P. Hecker. Il faut juger de l'excellence des vœux par la vertu des véritables religieux, comme le fait le P. Lallemant, et de la grâce du baptême par la conduite des véritables chrétiens (i).

" La question était (pour les paulistes), dit encore le P. Elliott, de choisir entre deux genres de communautés : l'une, liée par des obligations extérieures sous forme de vœux, plaçant ses membres dans des relations particulièrement strictes vis-à-vis de la loi canonique; l'autre dans laquelle les membres s'en rapporteraient pleinement à la force de la grâce divine, à leur résolution inébranlable de ne jamais abandonner la lutte pour la perfection. Laquelle de ces deux institutions faciliterait davantage l'action de l'Esprit-Saint pour réaliser les desseins providentiels sur le temps présent? Laquelle produirait

(i) Ailleurs le P. Hecker abrite ses paradoxes sous l'autorité de saint Jean de la Croix. Le P. Maignen n'a pas de peine à démontrer l'inanité de cette prétention. Voir Le Père Hecker est-il im saint, aux passages que renseigne la table des noms de personnes sous le nom de saint Jean de la Croix.

le type le plus apte à une nation d'hommes indépendants et pleins d'une juste confiance en euxmêmes? — Les pàulistes optèrent pour la communauté libre (i). „

Pour mon compte, j'ai meilleure idée des lois de l'Eglise. Ainsi quand saint Dominique, au treizième siècle, fonde l'ordre religieux des Frères Prêcheurs, il en demande la confirmation à l'Eglise, il l'obtient, et du même coup est saisi par la loi canonique. Mais pensez-vous que celle-ci cherche à entraver la prédication des dominicains? D'où vient don? qu'ils prêchent encore si bien et si utilement aujourd'hui?

Les vœux de religion impliquent des obligations extérieures, sans doute, mais ils vous lient surtout à Dieu au fond de l'âme. Aussi aurais-je entendu avec surprise , si je n'}^ avais pas été préparé par maint autre passage du P. Hecker et de son biographe, que pour observer les vœux et tendre sans cesse à la perfection comme les véritables religieux , il ne faut pas s'en rapporter pleinement à la grâce divine, et à la résolution inébranlable de poursuivre la lutte pour la perfection. Saint Ignace ne m'avait pas appris à compter pour cela sur le Saint-Office.

(i) Pages 289, 290.

Nous n'exagérons pas la pensée des paulistes, si le P. Elliott la rapporte fidèlement. Quand ils se déterminaient pour la communau-té libre, de préférence aux vœux, parce que, dans leur genre de vie, on s'en rapporte pleinement à la grâce divine et à la force de la volonté personnelle, ils supposaient nécessairement qu'on est privé de ces avantages dans l'état religieux proprement dit.

Par la manière dont ils apprécient les vœux, nous l'avons déjà dit, le P. Elliott et les paulistes les confinent dans la sphère de la vie purement humaine. En effet, des disciples de saint Paul doivent savoir qu'on ne peut ne pas compter pleinement sur le secours de la grâce que pour des actes incapables de procurer les biens célestes. En tant qu'on observerait ses vœux sans ce secours, on n'acquerrait aucun mérite surnaturel.

Mais enfin , les paulistes et tous les autres prêtres de l'Eglise latine ont un vœu qui les place, comme parle le traducteur du P. Elliott,

dans des relations particulièrement strictes vis-à-vis de la loi canonique „. Pour }• être fidèles, comptent-ils tant sur le secours des canons? Ne s'en rapportent-ils pas pleinement au Saint-Esprit? N'est-ce pas la grâce qui assure la stabilité de leur résolutijn à cet égard? Ainsi en est-il et pour le vœu de chasteté, et pour les vœux

de pauvreté et d'obéissance, chez les religieux. Sans cela, le droit canon, constamment débordé, serait impuissant.

Les paulistes se sont dit : Nous avons à évangéliser une nation d'hommes indépendants, choisissons la communauté libre. Le pape Léon XIII, cité plus haut, vient de dire aux Frères Mineurs : Vous aviez le vœu d'obéissance, j'en ai resserré le lien; courage donc, allez évangéliser nos sociétés démocratiques, c'est votre vocation plus que jamais.

Après ce qui a été rapporté précédemment, et ce n'est pas tout, on sera surpris de la déclaration suivante du P. EUiott :

(Le P. Hecker) ne déprécia jamais la valeur incontestable des vœux : ni lui, ni ses frères (d'abord rédemptoristes) ne les avaient trouvés onéreux; mais il n'estimait pas qu'en abandonnant les vœux, lui et ses Pères (ce sont les frères de plus haut) négligeassent volontairement un encouragement à la vertu, ni qu'ils désertassent en aucune façon le drapeau tenu si haut dans l'Eglise par la gr'ande armée des chrétiens et des chrétiennes qui se consacrent irrévocablement au service de Dieu. Le vrai pauliste, disait-il, doit toujours être prêt à prononcer ses grands vœux (i). „

(i) Page 288.

Singulière disposition recommandée par le P. Hecker aux paulistes! Déclarer de toute façon que la plus haute perfection consiste à servir Dieu avec une résolution inébranlable, sous la direction intérieure du Saint-Esprit, sans le secours des vœux, et que c'est là le fait des paulistes; insister là-dessus par l'affirmation, indirecte mais très claire, en un endroit rapporté ci-dessous et confirmé par d'autres déjà cités, que les vœux ne sont pas un des grands moyens de perfection , et se tenir néammoins toujours prêt à faire ses grands vœux, tout cela, pour les paulistes, revient à se dire : " So3'Ons toujours prêts à embrasser une profession moins parfaite que notre état actuel „. Pour moi, j'avais toujours entendu dire et j'avais lu dans d'excellents auteurs, que l'Eglise, très raisonnable en cela, permettait plus volontiers le passage d'un état à un autre plus parfait, que d'un état à un autre moins parfait.

En réalité, sans en avoir conscience, le P. Hecker, en tenant le propos qui nous occupe, a parlé en homme convaincu de la supériorité du vœu sur les autres engagements, et pour lequel la donation, l'abdication suprême, ce sont les vœux de religion. Il a parlé comme tout le monde, et le langage humain l'a trahi.

Quand on emploie le mot vouer pour signifier

de simples résolutions, si fortes soient-elles, on parle dans un sens h^-perbolique. Nous dirons de cette manière, puisque nous en sommes persuadé et que le P. Hecker nous y invite, que les paulistes se sont voués, de tout cœur, à la plus haute perfection et aux plus belles œuvres. S'ils veulent que nous le disions au sens propre, nous y sommes également tout disposé, à condition qu'ils fassent enfin leurs grands vœux.

On nous assure que le P. Hecker n'a jamais déprécié la condition des réguliers. Et de fait , il a simplement effacé leurs vœux du catalogue des grands moyens de perfection. Il a déclaré ces vœux inutiles tant pour les caractères décidés que pour les caractères faibles; il ne les juge pas mauvais cependant, surtout pour le temps passé. Les ordres religieux auraient évidemment grand tort de désirer une meilleure apologie.

Nous avons exposé, d'après son biographe intime, les dernières idées du P. Hecker sur les vœux. Ses premières vues avaient été bien différentes.

Lié à l'ordre de saint Alphonse, le P. Hecker avait regardé les vœux comme un des grands moyens de perfection; il était allé jusqu'à prêcher une croisade en faveur de la vie religieuse;

dispensé des vœux, le P. Hecker les regarda désormais tout au plus comme un moyen d'ordre inférieur. Voilà, ni plus ni moins, ce que le P. Elliott, très persuadé que le P. Hecker a toujours suivi les indications du Saint-Esprit, nous raconte avec une charmante simplicité.

" Les idées du P. Hecker sur la forme de l'état religieux s'étaient, nous dit donc son biographe, profondément modifiées depuis qu'il avait écrit les Questions de l'âme. Il est beaucoup parlé dans ce livre de la vie de communauté dans l'Eglise catholique, de sa stabilité et de son esprit de sacrifice complétés par les vœux ordinaires; et dans le document écrit à Rome pour être soumis aux cinq conseillers de son choix, le P. Hecker dit qu'une des raisons qui lui ont inspiré cet ouvrage a été d'encourager la jeunesse à entrer dans les ordres religieux liés par des vœux; il les regardait alors (i) comme un des grands moyens d'arriver à la perfection. Mais quand il fut relevé lui-même de ses obligations et mis en demeure de choisir les moyens de suivre sa vocation, un plus large horizon s'ouvrit devant lui, et son regard perça bien au delà des institutions et des traditions où il avait vécu depuis son entrée au noviciat de Saint-Trond (chez les rédemptoristes). Ses idées

(i) Le p. Hecker, semble-t-il, s'est recommandé à Rome par des idées qu'il a reniées dans la suite.

sur la perfection dans des états de vie différents subirent une modification, et il se dit : Attendons la manifestation de la volonté de Dieu avant de nous lier par des vœiix, au milieu d'un peuple libre (i). „

Que diront, à la lecture de cette déclaration, les personnes simples qui, séduites à la lecture des Questions de l'âme, ont fait les vœux et portent maintenant un joug assez inutile dans les couvents et monastères des divers ordres?

La résolution de ne pas se lier par des vœux, résolution que je ne songe à blâmer, ni en elle-même ni dans les circonstances, fut donc inspirée aux paulistes par les dernières idées du P. Hecker sur la perfection des divers états de vie , et par le désir de ne pas choquer les cito3^ens de la libre Amérique. Les motifs tirés de la perfection des divers états ont été réfutés dans les pages précédentes; ils sont absolus, essentiellement défavorables, quoi qu'on en dise, aux vœux de religion, et contraires au sentiment perpétuel de l'Eglise. Quant au motif spécial qui résiderait dans je ne sais quelle susceptibilité des Américains à l'endroit des vœux, il est démenti par les

(I) Pages 287, 2Î

faits. Les Américains, même protestants, savent très bien estimer les personnes engagées dans ces liens. M. Max Leclerc, qui n'est ni moine ni religieux, bien au contraire, l'atteste dans le récit d'un entretien qu'iteûtravec Mgr Ireland en 1890, entretien où il fut question d'universités catholiques à fonder aux Etats-Unis :

" Mgr Ireland me dit qu'il va montrer l'exemple dans son diocèse et qu'il a reçu pour cette fondation une somme de 500,000 dollars de M. J.-J. Hill, directeur du Great Northern Railroad. Le donateur s'est engagé à doubler la somme au besoin. M. Hill, qui est protestant, mais dont la femme est catholique, lui a dit, en lui remettant ce don princier, qu'il consédérait l'Eglise catholique comme le grand pouvoir conservateur de l'Amérique, qu'il voulait lui fournir les movens de jouer dignement ce rôle, qu'il voulait que le clergé catholique fût mis à la hauteur de cette tâche de salut social. Il y a mille autres exemples de libéralités faites dans le même esprit ; un tiers des sommes consirables données aux Œuvres de bienfaisance catholiques vient de mains protestantes. L'Eglise catholique est seule à posséder une armée de Sœurs, et c'est pourquoi on se tourne vers elle, on l'encourage, on l'aide (i). „

Si elle se disait, cette armée de Sœurs : Que

(i) Max. Leclerc, Choses d'Amérique, p. 250.

faisons-nous avec nos vœux de religion au milieu d'hommes libres et des femmes les. plus émancipées de la terre? Emigrons sous d'autres cieux. — si elle se disait cela, les évêques d'Amérique se précipiteraient à toutes les issues pour lui barrer le passage avec leurs crosses.

Le dernier mot de l'écrivain français rappelle une parole déjà citée du P. Hecker : " La pensée maîtresse de mon esprit pendant de longues années a été qu'un corps d'hommes libres, aimant Dieu de toutes leurs forces et sachant rester groupés ensemble, ferait la conquête du monde moderne (i) „.

Comme on se gardera bien de supprimer l'armée des Sœurs, nous voyons déjà la conquête des Etats-Unis par le catholicisme s'accomplir grâce à un corps d'hommes libres, c'est-à-dire n'ayant pas les vœux de religion, et fort bien venus pour ce motif, — un corps d'hommes libres faisant marcher devant lui, pour l'aplanissement des voies, une armée de femmes rangées sous la bannière des vœux, et accueillies avec la plus grande • faveur, malgré la répugnance que le Père Hecker et le P. Elliott attribuent à tous pour cet étendard.

(i) Page 278.

UN CATHuLiCISME AMERICAIN lOI

Ces observations ne tendent pas à nuire à l'institut des paulistes, mais à rétablir la vérité. Leur congrégation a été approuvée de grand cœur par Pie IX, de belles œuvres témoignent de sa vitalité; cela suffit.

Qu'ils aient pu se former en congrégation libre, on le comprend aisément. Les oratoriens, les sulpiciens, et d'autres sont ainsi constitués. L'Eglise, je parle d'après saint Paul, est un corps composé de divers organes. Si des hommes sans attrait pour les vœux sont capables, unis par un autre moyen , de rendre de grands services à la religion, ou si semblable milice répond à certains besoins d'un pa3^s ou de l'Eglise entière, celle-ci, avec les garanties voulues, en approuvera la la création. Mais il ne suit pas de là que les congrégations religieuses proprement dites cessent d'avoir leur raison d'être, ni que personne ait le droit de les ravaler au nom d'un ascétisme basé sur un principe faussement attribué à saint Paul. Depuis que les paulistes sont nés, l'Eglise s'est enrichie de plusieurs associations nouvelles régies par les vœux. Nommons seulement les salésiens de dom Bosco et les Pères Blancs d'Afrique.

D'autre part, malgré la juste faveur qu'accorde l'Eglise à des corporations comme celle des paulistes, l'état religieux proprement dit reste l'état

de perfection. Mais comme on peut parvenir à la plus haute vertu dans tous les états, surtout dans ceux qui en exigent beaucoup, on verrait sans surprise l'institut des paulistes produire des hommes d'une sainteté éminente, égalant, dépassant celle des plus parfaits religieux.

Si les paulistes s'étaient contentés de raisonner ainsi, ils eussent été dans le vrai; ils n'en seraient pas venus à déprécier les vœux, l'élément fondamental de tous les ordres religieux. Il est permis de défendre ces derniers, à la condition, fidèlement remplie par nous, de respecter l'institut des paulistes, ce qui ne veut pas dire à condition de leur reconnaître l'infaillibilité doctrinale.

Les coryphées de l'américanisme considèrent l'approbation des paulistes par Pie IX comme un coup très sensible, sinon mortel, donné aux ordres et congrégations religieuses proprement dits. Nous les renvoyons à ces paroles de Pie VI, que Pie IX a faites siennes dans la célèbre encyclique Quanta cura, plusieurs années après l'approbation des paulistes : " L'abolition des ordres religieux blesse l'état de ceux qui font profession publique de suivre les conseils évangéliques ; elle blesse un état de vie recommandé par l'Eglise comme conforme à la doctrine apostolique, elle en bfesse les

illustres fondateurs que nous vénérons sur les autels, et qui n'ont établi ces sociétés que sous l'inspiration de Dieu „.

Pie VI et Pie IX, nous le reconnaissons, parlent de l'abolition violente des ordres religieux, mais dira-t-on qu'on échappe à leur désapprobation quand on cherche à les éteindre par des moyens plus doux?

La pratique des conseils évangéliques , nous objectera l'américanisme, est possible en dehors des ordres religieux. Oui, possible, mais combien difficile la pratique intégrale!

La profession publique des conseils se recommande encore à un autre point de vue. Jésus-Christ a dit à ses disciples : " Que votre lumière brille de telle sorte devant les hommes qu'ils voient vos bonnes œuvres, et qu'ils glorifient votre Père qui est dans les cieux „. Or je le demande, si les œuvres de la vie chrétienne doivent briller en tant que bonnes, ne sont-ce pas les œuvres de conseil, en d'autres termes, les œuvres parfaites, inséparables au reste de l'observation des préceptes, qui doivent resplendir du plus vif éclat? Depuis l'ère sanglante des martyrs, les ordres religieux n'ont-ils pas été les candélabres sur lesquels se sont posés de préférence ces flambeaux allumés par le Saint-Esprit? Le concile de Trente croyait du

moins les monastères bien faits pour les porter (r). Avant de briser ces chandeliers, il faudrait en créer d'autres. Le P. Hecker s'en est si peu soucié que sa doctrine bat en brèche le vœu d'obéissance, le plus capital des trois vœux pour l'observation des conseils.

Ces considérations , basées sur l'Evangile , assurent la faveur maternelle de l'Eglise aux ordres religieux, même purement contemplatifs. A la vérité, les ordres actifs répondent à des besoins spéciaux des temps modernes. Cependant, il se rencontre des hommes et des femmes peu faits pour les combats extérieurs , ou qui , malgré leurs aptitudes naturelles, se sentent appelés par Dieu à d'autres exercices (2). Ceux-là trouvent un asile

(i) Non ignorât sancta Synodus quantum ex monasteriis pie institutis, et recte administratis , in Ecclesia Dei spleiidoris atque utilitatis oriatur (Sess. XXV, De Regularibus et Monialibiis, cap. I). — Cette splendeur qui est bien celle que voulait Jésus-Christ, vient donc de la régularité des monastères. Aussi le concile s'applique-t-il , dans les chapitres suivants, à la maintenir là oii elle brille, et à la ranimer là où elle s'est obscurcie, nullement à supprimer les ordres religieux.

(2) Ces dernières vocations tiennent à ce que Dieu inspire parfois le sacrifice des plus beaux talents ; à ce que tous les membres des ordres contemplatifs, qui sont des corps organisés, n'ont pas les mêmes fonctions, et qu'ainsi des personnes' actives y trouvent des emplois conformes à leur caractère.

dans les ordres contemplatifs, où ils sont utiles à d'autres encore qu'à eux-mêmes. Les religieux qui prient, jeûnent, se donnent la discipline, travaillent de leurs mains et se sanctifient dans la solitude de leurs monastères, rendent à leur manière un grand service au corps entier de l'Eglise. A ceux qui le nieraient, nous conseillerions de se mieux pénétrer du dogme de la communion des saints, et d'étudier à cet effet le chapitre XIP de la première épître aux Corinthiens. Saint Paul y explique la chose à merveille, par l'influence réciproque des membres dans le corps mystique dont Jésus-Christ est le chef.

Parlbis aussi ce sont des vocations plus providentielles, réclamées par des circonstances spéciales. Rappelons-nous seulement sainte Thérèse, qui consacra tant d'activité à la réforme du Carmel, glorieusemement accomplie.

Io6 UN CATHOLICISME AMÉRICAIN

Exposé plus complet de l'ascétisme du P. Hècker. — Un échantillon de l'ascétisme du XVI^ siècle. — Effets remarquables de l'ascétisme traditionnel.

Nous avons mis dans tout son relief le grand principe du P. Hecker : Là où est l'Esprit du Seigneur, il y a indépendance personnelle. Nous avons prouvé que ce principe, le seul appui théologique du nouvel ascétisme, se réclamait à tort de saint Paul, qui le repousse énergiquement. Nous avons montré la malheureuse application que le P. Hecker en a faite aux vœux de religion. Nous en avons énoncé les dernières conséquences, avec l'intention d'y insister davantage dans la suite.

C'est ce que nous allons faire dans ce chapitre, où nous reprenons à un point de vue plus général l'exposé de la théorie américaine.

Partant donc du principe d'où découle toute la partie originale de ce système, nous raisonnons comme suit :

Si là où est le Saint-Esprit, il y a nécessairement indépendance individuelle, si de plus la liberté extérieure attire le Saint-Esprit, il est naturel de penser que plus l'homme sera dégagé de lois et de contrainte, plus grand sera, supposé qu'il s'y prête, son apanage de grâce et de vertus surnaturelles. Conclusion étrange, qui eût révolté saint Paul, et que le P. Hecker et le P. Elliott doivent pourtant admettre, qu'ils admettent en réalité. J'ai promis de citer le passage qui en fait foi. Le voici. Il est du P. Elliott, faisant siennes les idées du P. Hecker :

Les vertus passives, cultivées sous l'action de la Providence pour la défense de l'autorité extérieure de l'Eglise alors menacée (au seizième siècle et depuis) , produisirent d'admirables eflfets comme uniformité, discipline, et obéissance. Elles eurent leur raison d'être alors que presque tous les gouvernements étaient monarchiques. Maintenant ils sont républicains ou constitutionnels, et sont censés être exercés par les citoyens euxmêmes. Ce nouvel ordre de choses demande

Io8 UN CATHOLICISME AMÉRICAIN

nécessairement l'initiative individuelle, l'effort personnel. Le sort des nations dépend du courage et de la vigilance de chaque cito3^en. C'est pourquoi, sans détruire l'obéissance, les vertus actives doivent être cultivées de préférence à toutes les autres, aussi bien dans l'ordre naturel que dans l^ordre surnaturel. Dans le premier, il faut développer tout ce qui peut fortifier une légitime confiance en soi; dans le second, on doit faire une large place à la direction intérieure de l'Esprit- Saint dans l'âme individuelle (i). „

Le mot de la fin suppose évidemment la possisibilité de faire la place plus large au Saint-Esprit sous la république ou la monarchie constitutionnelle que sous la monarchie absolue, et cela d'autant plus que nous avons entendu le P, Hecker et les paulistes raisonner en partant de la supposition que les lois extérieures de l'Eglise elle-même rétrécissent le champ du Saint-Esprit dans l'âme chrétienne (2). Ce mot exige aussi que le Saint-Esprit consente régulièrement à remplir le récipient plus vaste qu'on lui ménage sous les régimes de liberté. Ainsi l'Esprit-Saint au lieu de planer dans une région supérieure aux contingences humaines, au lieu de les plier à son action toute-puissante

(Il Page 401.

(2) Pages 91-94.

et de les subjuguer, en subit lui-même le contrecoup. Saint Paul nous a donné une plus haute idée du christianisme.

J'ai déjà dit que les deux paulistes n'allaient pas jusqu'au bout dans le développement de leur système, mais que la logique y va, coûte que coûte. A leurs déductions, elle ajoute que sous un gouvernement oppressif, il est à peine permis de compter sur les lumières de l'Esprit- Saint, que l'esclave doit y renoncer et s'abandonner au désespoir. Ces conclusions s'imposent si le mot de saint Paul s'entend dans le sens du P. Hecker.

Pour éviter d'aussi graves inconvénients, il faut refaire la théorie sur un nouveau fondement. Il faut en demander la base et tous les matériaux à la doctrine révélée, comprise dans son vrai sens, sous peine de ne jamais voir son édifice s'élever jusqu'au ciel, qui est le terme de l'ascétisme chétien. Procéder autrement, c'est renouveler l'entreprise de Babel.

L'histoire inflige un cruel démenti aux rêveries américaines.

On nous répète sur tous les tons que les franchises dont bénéfcient, à ma grande satisfaction, les citoyens des Etats-Unis, créent le terrain le

plus favorable à l'action du Saint-Esprit sur les âmes. Mais selon cette idée, la Providence a mal choisi l'empire romain comme premier champ destiné à recevoir la semence évangélique. On ne conçoit guère, en effet, deux constitutions de tendances plus opposées que celle des Etats-Unis et celle de la Rome impériale. Un Américain, grand admirateur du nouvel ascétisme, s'est donné ces jours-ci le plaisir d'en étaler le très réel contraste. Il suffit que nous lisions, dans sa petite brochure, la page consacrée au tableau de la servitude romaine sous les Césars :

Selon la loi politique de l'empire romain, dit Mgr O'Connell, l'homme en tant qu'homme n'avait pas de droits. Il était en venant au monde une sorte de tabula rasa; quels que fussent les droits qu'il pouvait acquérir dans la suite, ils n'étaient jamais qu'un don libre que l'Etat lui concédait à raison de son caractère de citoyen, et ces droits n'étaient ni inamissibles, ni inviolables. L'individu était complètement absorbé dans l'Etat, subordonné en tout à celui-ci, au point que l'Etat n'avait aucune obligation de tenir compte du droit individuel en face et à l'encontre du sien.

„ L'empereur était supérieur à la loi et n'était point lié par elle. La volonté de l'empereur faisait la loi : Voluntas principis suprema lex. Il possédait le suprême pouvoir de vie et de mort sur tous ses sujets; il pouvait envoyer à la mort qui il voulait,

même en secret et sans qu'on eût le droit de se faire entendre; car il n'était pas seulement la seule source réelle de la loi, mais avec le temps il devint aussi l'incarnation de tout pouvoir judiciaire et exécutif. C'était un être sacré, inviolable, irresponsable, au-dessus de tout contrôle, et ses sujets, victimes de l'injustice, restaient sans espoir de recours quelconque (i). „

Ajoutons, sans crainte de démenti, que le despotisme impérial centupla ses rigueurs pour les chrétiens durant trois siècles. Cependant à considérer les choses au point de vue surnaturel, la période qui s'écoule entre la Pentecôte et l'avènement de Constantin l", est l'âge d'or de l'Eglise. Alors le christianisme, grâce sans doute à l'action intime du Saint-Esprit, déploya une force d'expansion et une énergie de vertu vraiment miraculeuses. Les apôtres et leurs premiers disciples reçurent l'abondance de l'Esprit au sein d'une nation qui portait le double joug des Césars et d'un Sanhédrin pharisaïque.

Par une confusion de deux ordres de choses essentiellement différents, l'indépendance individuelle, qui est censée attirer le Saint-Esprit, le

(i) L' Américmtistne d'après le P.Hecker, ce qu'il est et ce qu'il n'est pas. Par Mgr D.-J. O'Connell. 1897, pp. 7, 8. — Cette brochure ne tient aucune des promesses de son titre.

P. Hecker la veut aussi jusqu'à un certain point pour le chrétien dans l'Eglise; il la veut plus grande désormais que l'Eglise elle-même ne l'a voulue depuis la réaction contre le protestantisme. Voici comment il s'exprimait sur ce brûlant sujet :

" Le type de dévotion et d'ascétisme sur lequel on les forme (les catholiques d'Europe) n'est bon qu'à réprimer l'activité personnelle, cette qualité sans laquelle, de nos jours, il n'y a pas de succès politique possible. L'énergie que réclame la politique moderne n'est pas le fait d'une dévotion comme celle qui règne en Europe; ce genre de dévotion a pu, dans son temps, rendre des services et sauver l'Eglise, mais c'était lorsqu'il s'agissait surtout de ne pas se révolter. „

Ces paroles, d'après le P. Elliott, qui les rapporte comme rendant la pensée du P. Hecker, ne sont pas précisément textuelles. Celles dont les fait suivre lé P. Elliott, et que nous allons citer, le sont :

" L'exagération , par le protestantisme, du principe d'individualité a forcément amené l'Eglise à réagir et à restreindre les conséquences de ce principe, afin que sa propre et divine autorité pût avoir tout son jeu et exercer sans obstacle sa légitime et salutaire influence. Les erreurs et les maux de l'ère de la Réforme eurent pour origine l'indépendance personnelle affranchie de tout joug. Il fallait y opposer le frein d'une dépendance personnelle plus étroite : Contraria contrariis curantur.

L'influence de l'Eglise fut donc, par les circonstances, amenée à s'exercer en quelque sorte au détriment des vertus naturelles qui, sagement dirigées, font la virilité du chrétien dans le monde. Le point gagné fut le maintien et la victoire de la vérité ainsi que le salut des âmes; la perte fut une certaine défaillance de l'énergie, entraînant avec elle un affaiblissement de l'activité dans l'ordre naturel. Le gain reste permanent et inestimable; la perte n'est que temporaire et réparable (i). „

Si la perte est réelle et qu'elle provienne de la cause assignée par le P. Hecker, l'Eglise ne peut la réparer qu'en tolérant désormais certaines conséquences du principe d'individualité, c'est-àdire, pour le définir exactement, du principe du libre examen en matière de foi et de vie chrétienne, car l'Eglise n'a jamais restreint la liberté dans le reste. Mais le P. Hecker commet une grave erreur quand il demande cette indulgence à l'Eglise. Elle n'a pas seulement restreint les conséquences du libre examen; elle les a supprimées toutes en condamnant le principe purement et simplement. Ses dogmes sont immuables , elle ne reviendra jamais là-dessus. Au surplus, le libre examen était chose inouïe dans l'Eglise avant Luther. En

(i) Pages 400, 401

3^ coupant court , l'Eglise ne fit que consacrer une doctrine qui avait toujours été la sienne.

Le moment serait d'ailleurs fort mal choisi pour se relâcher sur ce point. Contraria contrariis curantur, la maxime plaît au P. Hecker. Mais pourquoi suspendre la cure à l'heure où le mal atteint son plus haut période? C'est pourtant ce que propose le P. Hecker, car " le siècle, dit-il, a une tendance à tomber dans l'extrême individualisme, dans l'excentricité, la licence, la révolution (i) „ . L'individualisme qui pousse à la licence et à la révolution, n'affecte pas seulement la vie séculière, il s'étend au domaine de la vie chrétienne. Nous sommes donc sous ce rapport en plein xvi"^ siècle.

L'Eglise en a jugé de même au concile du Vatican. Elle y a renouvelé le décret de Trente sur l'interprétation de l'Ecriture sainte; elle y a proclamé l'infaillibilité du Pontife romain dans la définition des vérités de foi et de morale , avec l'intention évidente d'assurer la répression plus prompte des révoltes du sens individuel. Après cela, qui se serait douté que le P. Hecker et les américanisants dateraient de 1870, de l'année du

(il Page 283.

dernier concile, l'ère nouvelle du sens individuel mitigé?

Comme la réprobation du libre examen n'a rien innové, mais seulement maintenu ce qui avait toujours été, un affaiblissement des vertus actives à partir du concile de Trente s'expliquerait mal par cet acte de l'Eglise. Le P. Hecker a recours à cette explication pour pallier une des nombreuses faiblesses de sa théorie. Craignant de paraître par trop original, il présente son ascétisme comme une rénovation de l'antique, comme une spiritualité qui avait régné jusqu'à la Réforme protestante. Il oublie qu'il a basé son système sur un état démocratique inconnu de l'histoire durant les dixhuit premiers siècles du christianisme ! Il assimile implicitement l'empire romain et le moyen âge à la république des Etats-Unis , quand il écrit :

" Le moyen de sortir de nos difficultés actuelles (des conflits religieux de l'Europe), c'est de revenir à une spiritualité plus libre que celle que la Providence assignait comme contre-poids au protestantisme pendant le xvi^ siècle, — à une spiritualité qui est, et a toujours été', la vie spirituelle normale et la vie intérieure des chrétiens (i). „

Pauvre christianisme qui n'a suivi sa voie

(i) Page 308.

Il6 UN CATHOLICISME AMÉRICAIN

normale ni du xvr' au xix" siècle, comme l'affirme positivement le P. Hecker, ni du i'^'^ au xv^, comme l'exige sa théorie!

La nouvelle méthode ascétique produit, semblet-il, des fruits merveilleux. Elle mène le chrétien à un état de perfection tel qi/il a conscience de son union avec l'Esprit- Saint; qu'il a pleine conscience de la présence et de la direction de l'Esprit- Saint. Il est bientôt capable de marcher sans autre direction dans la voie du salut (i).

De fait, nous assure le P. EUiott, nombre d'âmes en sont venues là sous la conduite du P. Hecker. Sa principale règle, " était de diriger le moins possible. Sa méthode avait pour point de départ le dessein de se passer de méthode aussitôt qu'il le pourrait avec sécurité. Etre le pénitent du P. Hecker équivalait au privilège de devenir tôt ou tard le pénitent du seul Saint- Esprit (2) „ . — On verra plus loin ce que cela signifie.

L'état présent de l'humanité, qui marche irrésistiblement vers la liberté et l'indépendance personnelle, les facilités que cet état procure à

(i) Pages 294, 299.

(2) Page 319.

l'action du Saint-Esprit , ouvraient une magnifique perspective aux yeux du P. Hecker. Voici ce qu'il prévoyait au bout de l'évolution démocratique de l'humanité :

Une exposition du christianisme qui réunira les conditions extérieures et intérieures de crédibilité produira chez les fidèles une conviction plus intense et plus éclairée de la volonté divine; elle stimulera en eux une action personnelle plus énergique , en même temps qu'elle ouvrira les portes du bercail à bien des âmes errantes , sinon perdues. L'action croissante du Saint-Esprit, jointe à une coopération plus vigoureuse de la part de chaque fidèle, élèvera la personnalité humaine à une intensité de force et de grandeur qui marquera une ère nouvelle dans l'Eglise et dans la société , une ère que l'imagination aura peine à concevoir, que la parole aura peine à exprimer, à moins de recourir au langage prophétique. . .

Si un incrédule dans le passé valait deux catholiques en énergie et en activité, à l'avenir, un catholique , mû par le Saint-Esprit , vaudra une demi-douzaine, un millier d'incrédules ou d'hérétiques (i). „

Amen, disait un jour Jérémie après avoir entendu une prophétie de bonheur. Moi aussi je réponds ici : Aiiieii. Mais je me garde bien

(i) Page 404, 376.

Il8 UN CATHOLICISME AMÉRICAIN

d'ajouter avec le prophète : " Cette prédiction, je la croirai quand je la verrai accomplie „ . Ce serait en effet pure coïncidence, car les pressentiments du P. Hecker reposent, comme tout ce qu'il lui est propre dans son ascétisme, sur des erreurs et des distractions aussi réelles qu'invraisemblables.

Le P. Hecker mesure les faveurs du Saint-Esprit au degré de liberté civile et politique du chrétien. Il prédit le triomphe universel de la démocratie, qu'il suppose respectueuse toujours de nos intérêts surnaturels. Puis, en maintenant à l'Eglise son autorité, il l'invite à se mettre à la hauteur du siècle, à se restreindre dans l'usage de ses pouvoirs, et à laisser plus de facilité à l'action immédiate du Saint-Esprit sur les cœurs enfin débarrassés de langes. Alors, comme si la concession était accordée par l'Eglise, il annonce une pluie indescriptible de dons célestes.

Par malheur, les langes dont le P. Hecker conseille à l'Eglise d'affranchir ses enfants, saint Paul les resserre, pour assurer précisément cette grâce intérieure dont l'américanisme nous parle tant (i). En quoi saint Paul se trouve d'accord

(i) Voir page 86, note i.

avec Jésus-Christ. Le Sauveur déclare en effet que dans son royaume surnaturel, il ne veut que des enfants : " Si vous ne devenez comme des enfants , vous n'entrerez point dans le royaume des cieux „ . Cette enfance n'empêche nullement le chrétien d'agir avec virilité, parce que, en proportion du sentiment qu'il a de son enfance, c'est-à-dire de son incapacité absolue dans l'ordre surnaturel, il se voit revêtu de la grâce, d'une puissance divine, comme dit saint Paul. D'où la conclusion qu'une ère de prospérité inouïe commencera pour le christianisme, quand, tous, nous nous laisserons docilement emmailloter des mains de notre mère la sainte Eglise. Nous n'inventons rien, nous exposons la doctrine révC'ée, — révélée notamment par l'organe de saint Paul, dont l'américanisme s'arroge le patronage.

En regard des vues du P. Hecker sur la vie chrétienne des temps modernes, il semble juste de placer un échantillon authentique de cette spiritualité affadie, et néanmoins providentielle! — qui a prévalu dans l'Eglise, et grâce à elle, par suite de la réaction contre le protestantisme au xvi*^ siècle. Ce spécimen, ce seront les Exercices spirituels de saint Ignace. Je les choisis parce qu'il

est impossible que le P. Hecker n'y ait pas beaucoup songé quand il parlait de la spiritualité du xvi^ siècle, dont les Exercices spirituels sont un monument capital.

Pour des raisons faciles à comprendre, je n'exprimerai ici ni mon appréciation, ni celle d'aucun fils d'Ignace. Je laisserai la parole à un écrivain d'une compétence et d'une sincérité reconnue, à Janssen, l'illustre auteur de l'Allemagne et la Réforme.

En passant des travaux du Bienheureux Pierre Le Fèvre et des PP. Bobadilla et Le Jay, à ceux du Bienheureux Pierre Canisius, qui appartenait à la même école, Janssen caractérise et résume le livre des Exercices en ces termes :

Ces trois hommes (Le Fèvre, Bobadilla, Le Jay) et leurs compagnons offraient au monde l'éclatant exemple d'un dévouement fidèle et absolu à l'Eglise, d'une immolation totale à la cause catholique.

„ Tous trois attribuaient le changement profond qui s'était opéré dans leur âme et les désirs qui la remplissaient entièrement, à l'influence d'un petit livre qu'Ignace leur avait présenté, non comme le fruit de profondes études théoriques, rriais comme le résultat de ses expériences personnelles sur luimême. Accueilli, recommandé, loué (i) par Paul III

(i) Bref de Paul III, 31 juillet 1548.

après un 'examen attentif et répété, regardé par les protestants eux-mêmes comme un chef-d'œuvre psychologique de premier ordre, ce petit livre a été pour le peuple allemand, pour l'histoire de sa foi et de sa civilisation , l'un des écrits les plus importants des temps modernes. On le connaît généralement sous le titre abrégé d' Exercices spirituels, mais son titre complet est celui-ci : Exercices spirituels par lesquels l'homme est conduit à se vaincre lui-même et à changer sa vie, sans se laisser déterminer par aucune attache déréglée.

„ Littérairement parlant, il est destitué de tout attrait.

„ Dans sa simplicité sans art, il forme même un contraste frappant avec les pédants ouvrages des humanistes du xvi'^ siècle. C'est l'un des plus simples, des plus sobres livres ascétiques qui jamais aient été écrits; on n'y trouve point de rhétorique savante, point d'exagération, nulle emphase mystique.

„ Quant à sa substance même, au premier abord il semble n'offrir rien de nouveau, rien de particulièrement frappant. Il se borne à inviter le chrétien à se retirer entièrement du monde pendant quelques semaines ou pendant quelques jours, à perdre de vue ses soucis, ses affaires ordinaires, afin de se consacrer sans réserve à la prière mentale et vocale, dans une solitude absolue. Là, il engage le retraitant à étudier attentivement le dessein de Dieu sur son âme, de manière à se mettre en complète harmonie avec la loi de son

créateur et sa volonté spéciale, soit en suivant une vocation particulière, soit par la réforme radicale et profonde de l'état déjà embrassé.

„ Dans cette préoccupation de réforme, les Exercices répondaient admirablement au besoin qui s'imposait alors à tous les esprits. Ignace veut cette réforme si nécessaire; il la veut, non dans la vie civile, non pour le Pape, l'Empereur, les évêques, les princes, mais pour chaque individu; il la veut jusqu'au plus intime de la vie. Il la place non dans des nouveautés doctrinales, mais dans les antiques pratiques du christianisme : la prière, la pénitence, l'effort sur soi-même, le perfectionnement graduel de l'âme. Si le but et les principes d'Ignace sont aussi anciens que le christianisme, les moyens qu'il conseille ne sont pas plus nouveaux. La réception des sacrements, les différentes manières de prier, l'examen de conscience, le silence, la méditation, indispensable pour purifier, éclairer, orienter l'âme vers son Dieu, tout cela, la vie de Jésus-Christ et de ses saints nous en avait offert l'exemple, tout cela avait été pratiqué par tous les siècles chrétiens.

„ Mais ce qui donne au petit livre son caractère, son originalité, sa valeur intrinsèque, c'est, outre l'admirable concision de la forme , la mise en œuvre psychologique de tout ce qu'avait conseillé jusque-là l' ascétisme chrétien de tous les siècles. Les Exercices, en effet, résument avec génie l'expérience des saints : ils nous offrent un système pratique, on pourrait dire un plan de campagne plein d'unité

et de logique, un manuel complet de tactique spirituelle pour parvenir à la conquête de soi-même. Ignace concevait la lutte personnelle de l'individu contre ses passions comme faisant partie de ce combat grandiose, où Dieu et la volonté pervertie de l'homme sont en lutte depuis la chute de l'ange; combat pendant lequel Jésus-Christ qui en est le chef, marche devant nous portant l'étendard de la victoire. Ignace lui-même s'était enrôlé sous la bannière du divin Roi avec le brûlant enthousiasme, le chevaleresque sentiment d'honneur, l'héroïque dévouement d'un soldat; mais comme au soldat véritable, la beauté, la grandeur du but ne lui firent jamais perdre de vue les périls et les difficultés de la lutte. D'un regard sans illusion, il avait scruté les côtés faibles de sa nature, et ch'^'"ché les moyens de guérir les plaies de son âme en luttant contre lui-même avec une indomptable énergie. Peu à peu, l'orgueiUeux chevalier s'était transformé en un humble prêtre, plein de douceur et de patience , et il en était venu à n'avoir plus au cœur qu'une unique ambition : prendre pour son partage la persécution et les opprobres pour l'amour de Jésus-Christ.

„ Comme principal moyen de réforme intérieure, le petit livre commence par nous proposer la prière méditée qui, de tout temps, a formé l'âme du vrai chrétien, mais surtout l'âme du religieux. Les sujets les plus importants de méditation que la révélation nous fournit sont au moins indiqués, et divisés en quatre parties ou semaines.

„ Les sujets de la première semaine ne sont autres que ces vérités fondamentales que la raison admet et proclame sans le secours de la révélation, et qui constituent les assises inébranlables de toute religion, de toute vie intérieure. Ignace, pour les assimiler aux âmes , ne compte jamais sur les impressions vagues et fugitives du sentiment, mais sur le développement logique de la pensée. Or le point de départ comme le but suprême de cette marche ascendante vers le vrai, c'est Dieu. L'homme a été créé pour servir Dieu , pour être un jour heureux en lui, et cette loi de son être doit le diriger dans l'usage qu'il fait des créatures, car s'il veut être un jour uni à Dieu , il faut nécessairement qu'il s'affranchisse de toute attache déréglée à ce qui est terrestre. Sur ce principe, qui seul nous offre une conception raisonnable et morale du monde et de la vie, Ignace élève son édifice. A son école, le chrétien médite tour à tour l'origine, la nature, les conséquences, le châtiment du péché, ses rapports avec les passions humaines, ses racines intérieures et extérieures. Ces méditations sont disposées de manière à faire naître dans l'âme un sincère repentir, une contrition vive et profonde, à produire une complète conversion, et enfin une régénération totale par la digne réception du sacrement de pénitence.

„ La seconde semaine traite de la réforme de la vie, de l'acquisition de la vertu véritable. Ignace, dans une seconde méditation fondamentale, propose au chrétien l'exemple de Jésus-Christ, idéal

de toute vertu, qui, dans sa vie, a présenté à l'homme d'une manière sensible le modèle qu'il doit s'efforcer de reproduire. Les autres méditations suivent avec simplicité le récit évangélique, depuis l'Incarnation jusqu'à la dernière Cène. Une fois seulement intervient, unissant entre eux les traits divers de tous les Exercices, une méditation où l'esprit du Christ et sa conduite envers les âmes sont placés dans un saisissant contraste avec les procédés ordinaires et les artifices du démon.

„ La troisième semaine est consacrée à la méditation des souffrances du Sauveur; la quatrième, aux mystères de sa résurrection et de son ascension. Elles ont pour but de fortifier de plus en plus les résolutions que le chrétien vient de prendre pour la réforme de sa vie.

„ Enfin la méditation finale sur l'amour divin renferme, comme en un ardent foyer, les motifs les plus propres à décider une àme à se donner à Dieu, à se consacrer sans réserve à son service. Fortifié pas à pas dans l'imitation de Jésus-Christ par l'étude de sa vie, résolu, pour son amour, à un dépouillement total, à une immolation généreuse de tout lui-même, le chrétien, guidé par Ignace, s'offre enfin joyeusement, lui -et tout ce qu'il possède; il donne tout, il apporte tout, pour un unique amour, pour une grâce unique.

„ Ni la simple lecture, ni l'étude théorique ne sauraient faire comprendre à personne la portée

du petit livre. C'est tout simplement un guide pratique, destiné à nous apprendre à retirer de nos exercices spirituels tout le fruit qu'ils doivent produire, mais, comme tel, // a exercé une influence si extraordinaire sur les âmes qu'aucun autre écrit ascétique ne peut lui être corriparé. Quiconque se déciderait à suivre fidèlement ses courtes indications expérimenterait en son âme une transformation analogue ou égale à celle dont Ignace fut le premier exemple (i). „

Tel est l'ascétisme du xvi^ siècle et, au jugement de Janssen, l'ascétisme de tous les siècles précédents. Cet ascétisme, d'après le même, n'a encore rien perdu de son efficacité. S'il se plie, jusqu'au Non possumus des apôtres , à tovites les formes de gouvernement, monarchique ou républicain, il ne s'est basé sur aucune d'elles.

Le livre des Exercices ne reflète sensiblement ni siècle ni pays. Il propose à la méditation des fidèles les principes immuables de la vie chrétienne; il en montre l'idéal réalisé en Jésus-Christ, Je sais ce livre par cœur, et je défie le critique le plus sagace d'y trouver' en tout une page qui se sente du temps ou de la patrie d'Ignace plus que des nôtres. S'il relevait d'un siècle ou d'un pa3^s,

(i) Janssen. L'Allemagne et la Réforme, traduction E. Paris, tome IV, pp. 401-405.

ce serait de la Palestine sous les premiers Césars; car il résume l'Evangile, et celui-ci, sans rien perdre de sa valeur, est tout imprégné, par sa nature même, du milieu où s'écoula la vie du Messie.

L'ascétisme traditionnel n'a rien d'aâaiblissant. Les catholiques de Belgique ont déployé naguère assez d'énergie, sans rien changer à la bonne vieille dévotion de leurs ancêtres.

Ceci me rappelle des paroles remarquables d'un prélat américain :

Laissez sa place à l'action de chacun, dit Mgr Ireland (i). Le laïque n'a pas besoin d'attendre le prêtre, ni le prêtre d'attendre l'évêque, ni l'évêque d'attendre le Pape {)our suivre sa voie propre. Les timides se meuvent en troupeaux, et les braves marchent en simples files. Lorsque des efforts combinés sont requis, soyons toujours prêts et en tout temps prompts à obéir aux ordres donnés; mais en ces dispositions il y aura encore un vaste champ pour l'action individuelle et un grand bien peut être accompli par elle. „

Excellent. Mais nous avons toujours vu les

(i) L'Eglise et le Siècle (conférences françaises et anglaises, traduites et publiées par M. Félix Klein), p. 95.

les choses se passer ainsi en Belgique. Nous l'avons vu notamment aux jours de la lutte scolaire. Alors les simples fidèles, les prêtres et les évêques, se jetèrent en même temps, d'un élan spontané, dans l'arène; ils s'organisèrent ensuite en armée disciplinée, sans préjudice pour l'action individuelle. Le dévouement fut admirable chez tous, héroïque chez beaucoup de pauvres, surtout chez ces pauvres curés du Luxembourg, qui se condamnèrent, pour soutenir leurs modestes écoles, au régime des Pères du désert, sous un climat moins propice que la Thébaïde et la chaude vallée du Jourdain au jeûne et à l'abstinence des anachorètes. Si nous avons péché dans ce combat mémorable', ce n'a pas été, malgré beaucoup de souffrances, par excès de vertu passive (i).

(i) Loin d'attendre toujours le signal de l'autorité, les Belges ont su. à l'occasion, donner à leurs chefs spirituels un courage qui faisait défaut à ces derniers. M. de Lanzac de Laborie, dans son bel ouvrage La doitiination française en Belgique, en raconte un exemple. En 1807, Gand recevait de la main de Napoléon avec le consentement du Pape, un évèque dans lequel il ne semblait pas qu'il y eût l'étoffe d'un saint Ambroise. Maurice de Broglie fut d'abord , disons le mot, un prélat courtisan. Cependant, après d'autres actes courageux, il osa, en 181 1, plutôt que de prêter les mains à une lâche condescendance , affronter les dernières rigueurs de la tyrannie napoléonienne, qu'il endura sans faiblir. Que s'était-il donc passé?

Il est vrai que les catholiques belges étaient soutenus par la vue de leurs frères allemands, qui opposaient une énergie indomptable à des difficultés plus grandes, et cela, pour beaucoup d'entre eux, avec la perspective certaine de l'amende et de la prison. Les catholiques allemands agissaient, souffraient , priaient , sans renouveler leur méthode ascétique, ni demander aux catholiques des Etats- Unis un exemple que ceux-ci n'ont jamais été en position de leur donner.

En effet, aux Etats-Unis, les catholiques dont les sympathies vont principalement dans l'Est aux républicains , dans le Sud et l'Ouest aux démocrates, n'existent pas comme parti politique. Ils doivent la somme de liberté dont ils jouissent à une situation spéciale qu'ils n'ont pas créée, et dont le maintien dépend surtout de la bonne

Où 3vait-il puisé tant de force? L'historien français répond (t. II, p. 105) :

Ebloui comme tant d'autres par le génie et la fortune de Napoléon, il eut le mérite de se ressaisir des premiers, et, au contact des catholiques belges, de sentir s'éveiller le souci de sa responsabilité spirituelle. „

On le croira facilement si l'on songe que durant la détention de Maurice de Broglie, deux cents séminaristes des deux Flandres, appartenant la plupart à de modestes familles, préférèrent le service forcé dans l'armée française, la plr.s dure captivité et la mort, à la honte de reconnaître l'intrus substitué à leur évéque légitime par Napoléon (t. Il, pp. 260-262).

volonté générale. Ils la doivent probablement aufesi à leur grande infériorité numérique, dix millions contre cinquante et plus de protestants. Qu'adviendrait-il, s'ils parvenaient à balancer les dissidents? Ne verrait-on pas s'engager une lutte formidable? Alors les catholiques des Etats-Unis seraient à même de donner des exemples pratiques à leurs frères en lutte avec des difficultés comme celle de la France actuelle.

Certains indices ne justifient que trop cette crainte hypothétique. Les protestants de l'Union entendent bien garder leur supériorité. Ils ont les écoles neutres, auxquelles ils tiennent absolument; les catholiques sont obligés de soutenir ces établissements de leurs deniers, d'en créer d'autres s'ils veulent sauver la foi de leurs enfants, et fort mal venus de se plaindre d'une si flagrante iniquité (il. A l'école militaire de West-Point, libre

(i) M. Max Leclerc, un neutre, mais plein de sympathie pour les catholiques des Etats-Unis, s'étend assez longuement sur la question scolaire dans ce pays (Choses d'Amérique, pp. 228- 236). Il raconte les récentes et très vives discussions entre catholiques et protestants sur ce sujet épineux et conclut en ces termes, qui peignent une situation pleine de périls :

Les polémiques, les luttes locales se poursuivent et la question est loin d'être résolue. C'est peut-être trop qu'elle ait été posée. Il est assurément fâcheux que l'Eglise catholique

à toutes les sectes protestantes d'avoir leurs chapelles particulières , mais non pas aux catholiques , la plus nombreuse des diverses communions (il. A vrai dire, ce déni de justice m'étonne peu. On

ait heurté de front l'un des principes les plus chers à l'Amérique pioderne : la séparation absolue des afifaires de l'Etat et des choses de la religion. Pour tout observateur impartial qui parcourt les Etats-Unis en interrogeant les uns et les autres sans préjugé et cherche seulement à reconnaître l'état de l'opinion, il est trop clair que l'Eglise en cette matière va au rebours du sentiment public. L'esprit républicain est de plus en plus pénétré de la notion de l'Etat laïque et de plus en plus opposé à l'intrusion d'une secte, si nombreuse qu'elle soit, dans les affaires de l'Etat. Quand les catholiques viennent demander le privilège de ne pas payer la taxe des écoles , on leur répond : " D est contraire à l'esprit, à la lettre de la con- „ stitution de faire une distinction quelconque entre les diffé- „ rentes sectes religieuses: l'Etat n'a pas le droit de scruter „ les consciences et de s'assurer si vous êtes catholique ou „ presbytérien; il n'a pas le moyen de faire la différence „. Quand les catholiques protestent contre l'école neutre on leur répond : " L'Etat se charge d'enseigner aux enfants de la „ nation tout entière ce qui leur est nécessaire pour faire leur „ chemin dans ce monde , il respecte toutes les convictions „ religieuses; il laisse aux différentes églises le soin de traiter „ des choses divines. La question est réglée au mieux des „ intérêts de tous, pourquoi revenir là-dessus ? Vous jouissez „ du droit commun; que voulez-vous encore? „

A ce compte, tandis que la lettre de l'Ancien Testament tue et que son Esprit vivifie , la lettre et l'esprit de la constitution américaine, dans l'interprétation des protestants, la seule efficace, tuent l'âme des enfants catholiques.

(i) Voir G. Périès, dans le Polybiblion, t. XLIV, 1897, p. 321.

n'est protestant que pour protester contre l'Eglise catholique. — La liberté américaine impose donc une lourde servitude aux enfants de l'Eglise; il ne faut pas la priser jusqu'à bâtir sur elle un nouvel ascétisme, d'autant plus que, suivant saint Paul, la liberté la plus parfaite se refuse à cet emploi.

Ascétisme pratique du P. Hecker

Nous avons étudié la partie la plus neuve, partant la plus caduque, de l'ascétisme du P. Hecker (i); l'analyse du catholicisme américain de M. Klein avait montré l'usage qu'on en peut faire. Le P. Hecker, par une heureuse incohérence , a mis

(i) " Il suffirait peut-être de lire saint Paul, nous dit M. de Marcey (L' Université catholique, décembre 1897, p. 564), pour comprendre la doctrine du P. Hecker, souvent mal entendue. „ Nous engageons ce critique à mettre en regard les uns des autres les textes de saint Paul et les passages de la vie du P. Hecker cités dans les pages précédentes et d'en montrer l'accord. Qu'il commence par l'interprétation de ces mots :

Là où est /'Esprit du Seigneur, il y a liberté „.

le remède à-côté du mal; il a insisté avec une parfaite conviction sur la subordination nécessaire de la vie chrétienne à la direction extérieure de l'Eglise. L'auteur du Catholicisme américain a proclamé le même principe, mais avec un contexte qui en réduit singulièrement, et mal à propos, l'extension pratique.

L'autorité de l'Eglise reconnue, le P. Hecker, pour parfaire sa méthode, n'a eu d'autres secours que les ouvrages' des maîtres orthodoxes. Il en a si bien profité qu'il est retombé, purement et simplement, dans l'ascétisme moderne, qui, par bonheur, n'est autre que l'ancien, et nous forme à cette spiritualité qui est, et a toujours été la vie spirituelle normale des enfants de l'Eglise. Le P. Hecker ne pouvait aboutir à un autre résultat, puisqu'il s'est attaché avec grande préférence aux ascètes modernes.

Le P. Elliott nous renseigne parfaitement làdessus. A côté de Rusbrock, Henri Suso, Tauler, qui représentent le moyen âge, le P. Elliott voyait parmi les auteurs dont s'inspirait le P. Hecker, les modernes Blosius, saint Jean de la Croix, sainte Thérèse, avec Lallemant, Surin, Scaramelli, de Caussade, quatre disciples de saint Ignace. " Il revenait toujours au P. Lallemant, mais saint Jean de la Croix était encore son auteur préféré. „ Et

" voilà, dit le P. EUiott, la littérature spirituelle (avant tout moderne) qui aida le P. Hecker à comprendre la direction du Saint-Esprit et à y correspondre (i) „.

Dans cette intelligence des opérations du Saint- Esprit, il y a des degrés. Chez le P. Hecker et les pénitents rangés sous sa conduite, elle allait, paraît-il, jusqu'à la conscience de leur union avec le Saint-Esprit, jusqu'à la pleini conscience de la présence et de la direction du Saint-Esprit (2).

Reste à découvrir le sens de ces formules que plusieurs Américains, au grand désespoir du P. Hecker, ne comprenaient pas.

" Une chose, dit son biographe, l'étonnait et lui pesait : c'était le froid silence ou la stupéfaction avec laquelle certains catholiques, même instruits, Técoutaient, lorsqu'il leur parlait de la direction du Saint-Esprit comme moyen de perfection. Ils objectaient que cette direction était hors de l'atteinte, du commun des mortels, compliquée dans ses règles, m3'stique et illusoire, alors que le P. Hecker savait, au contraire, que c'est la méthode la plus simple, bornée à un minimum de

(i) Pages 304, 305, 387.

(2) Pages 294, 299.

règles accessibles à tous, utiles à tous, à la portée de tous (i). „

Le P. Elliott cite ensuite les lignes suivantes du P. Hecker comme exprimant toute la doctrine de celui-ci sur la mise en pratique de cette direction intime de l'Esprit :

Que doit-on faire pour favoriser la réception du Saint-Esprit et assurer la fidélité à sa direction? Premièrement recevoir les sacrements, divins canaux de la grâce; on ne peut guère persévérer dans l'état de grâce, et encore moins arriver à une union intime avec Dieu, si on ne reçoit la communion qu'une ou deux fois par an. Secondement, pratiquer la prière et surtout la prière dans sa forme la plus élevée, l'assistance à la sainte Messe; puis, la prière mentale et vocale, les offices publics de l'Eglise et les dévotions particulières conformes à l'attrait de chacun. Troisièmement, lire chaque jour des ouvrages spirituels : la Bible, la Vie des saints, V Imitation, le Combat spirituel, etc.

„ Mais ce qu'il importe souverainement de ne pas perdre de vue, c'est que la force impulsive •par laquelle on s'acquitte de toutes ces choses extérieures est le mouvement secret et intérieur du Samt-Esprit et que la perséve'rance à les pratiquer ne peut être assurée que par celte même inspiration

(i) Pages 3x0, 311.

intérieure. Attachez-vous donc à cette inspiration dans toute les phases de la vie spirituelle, soyez-y toujours docile, recherchant en même temps le bon conseil là où vous savez le trouver (i). „

Voilà- certes qui n'offensera pas les oreilles pies par un accent de nouveauté malsaine. Ces conseils qu'on nous présente comme caractéristiques de la doctrine du P. Hecker n'ont cessé d'être répétés au seizième siècle et depuis, non moins qu'auparavant; je ne ferai pas au lecteur catholique l'injure de croire qu'il l'ignore. De plus, ces recommandations, si essentielles soient-elles pour la vie chrétienne, aident peu à se rendre compte de l'aboutissant final de la méthode du P. Hecker, la direction consciente du Saint-Esprit dont il parlait tant. En effet, la réception des sacrements avec les dispositions requises, l'assistance vraiment dévote à la messe, la prière de cœur comme de bouche, les meilleures lectures, la conviction profonde de la nécessité de la grâce intérieure, tout cela se rencontre chez maintes personnes qui seraient très surprises d'apprendre qu'elles ont conscience de la présence et de l'action du Saint- Esprit dans leurs âmes. Il fallait donc mieux expliquer ce ce qu'on entendait par là.

(i) Page 311.

Le P. Hecker l'a fait dans un autre passage qui est un peu la répétition du précédent, mais avec une addition significative que je soulignerai. Après avoir rappelé, ce qu'on n'a jamais cessé d'enseigner et de prêcher, que tous les actes méritoires du salut supposent une action efficace du Saint-Esprit sur notre cœur, le P. Hecker s'exprime ainsi :

" Je ne dis pas pour cela que notre esprit fasse de perpétuels efforts pour discerner les cas particuliers ou les signes distinctifs de cette action de l'Esprit-Saint en nous. Les sacrements, la prière, les lectures pieuses, l'audition de la parole divine, voilà les instruments et l'accompagnement habituels de la visite de Dieu, et ce sont des jalons suffisants pour le vo^^age de l'âme à travers la vie, à moins qu'elle ne soit dirigée par des voies tout à fait extraordinaires. Du reste, en dehors de ces marques extérieures et de quelque façon que vous observiez la venue de Dieu en vous, c'est par ses bons effets qu'elle se fera sentir. Ce sera peut-être très longtemps après, que la foi, l'espérance, la charité ou le repentir croîtront dans votre âme d'une façon visible (sauf, toujours, les cas exceptionnels). Ne pas résister à l'Esprit, nous montrer fidèles à la direction divine, céder amoureusement aux mouvements de la vertu lorsqu'ils absorbent doucement nos pensées, c'est là tout notre devoir (i). „

(i) Page 323.

Donc, d'après le P. Hecker, la règle dont l'application nous donnera conscience de là direction intérieure du Saint-Esprit se ramène à ceci : La venue de Dieu en nous se fait sentir par ses bons effets.

Je n'ai pas la moindre envie d'y contredire : cette règle est évidente pour le chrétien. Je l'avais lue du reste cent fois chez un auteur ascétique de ce seizième siècle dont le P. Hecker ne parvient pas du tout à se dégager.

Mon auteur du seizième siècle donne au critérium dont il s'agit , déjà traditionnel de son temps , de fort beaux développements. J'en cite quelques extraits, les plus élémentaires :

J'appelle consolation (impulsion du bon esprit), dit saint Ignace, un mouvement intérieur qui est excité dans l'âme, par lequel elle commence à s'enflammer dans l'amour de son créateur et Seigneur et en vient à ne savoir plus aimer aucun objet créé sur la terre pour lui-même, mais uniquement dans le Créateur de toutes choses. La consolation fait encore répandre des larmes qui portent à l'amour de son Seigneur l'âme touchée du regret de ses péchés, ou de la passion de Jésus-Christ, notre Seigneur, ou de toute autre considération qui se rapporte directement à son service et à sa louange. Enfin, j'appelle consolation toute augmentation d'espérance, de foi et de charité, et toute joie intérieure qui appelle et attire l'âme aux

choses célestes et au soin de son salut, la tranquillisant et la pacifiant dans son Créateur et Seigneur.

„ J'appelle désolation (action du mauvais esprit) le contraire de ce qui a été dit dans la règle précédente : les ténèbres et le trouble de l'âme, l'inclination aux choses basses et terrestres, les diverses agitations et tentations qui la portent à la défiance, et la laissent sans espérance- et sans amour, triste, tiède, paresseuse, et comme séparée de son Créateur et Seigneur. Car, comme la consolation est opposée à la désolation, les pensées que produit l'une sont nécessairement contraires à celles qui naissent de l'autre (i). „

Cela comprend évidemment la règle du P. Hecker. Saint Ignace, comme je l'ai dit, développe les deux règles que nous venons de citer par quelques autres, dont plusieurs très délicates, où n'est pas oublié le bon conseil à demander quand il est nécessaire (2). La règle du P. Hecker est trop générale pour suffire dans la pratique.

Des règles -identiques doivent , dans l'application, aboutir au même résultat. Les règles de

{i) Liiire (/es Exercices, traduction du P. Jenneseaux , pp. 318-319.

{2) Cf. Henri Joly, Psychologie des Saints, pp. 190-192.

saint Ignace servent à discerner les divers mouvement des esprits; celle du P. Hecker à prendre conscience de l'action intérieure du Saint-Esprit. Comme on n'a conscience que des effets de cette action, l'expression du P. Hecker est impropre. Si elle était juste, elle conviendrait non moins bien au discernement des esprits, comme disait saint Ignace, ou des mouvements divers de la nature et de la grâce, comme avait dit avant lui l'auteur de V Imitation (i).

Vraiment, il était inutile de torturer saint Paul, de tant philosopher sur la loi des Etats-Unis, et de demander à l'Eglise de se relâcher un peu de sa rigueur envers l'individualisme, pour en venir enfin à la conclusion si évidente par elle-même qu'on juge des mouvements de la grâce par leurs bons effets. Enoncée en langage claire , elle eût été été comprise du premier coup par toute l'église d'Amérique.

L'originalité pratique de la méthode du P. Hecker doit donc tenir uniquement aux limites qu'il impose à la direction spirituelle. 11 n'assigne, on le sait, qu'un rôle temporaire au directeur spirituel, afin que l'âme, émancipée le plus tôt possible de

(i) Livre III, chap. 54.

cette tutelle extérieure, se guide désormais par les impulsions du seul saint Esprit. De la sorte, l'indépendance personnelle caractérise, pour ainsi dire, la vie surnaturelle comme la vie naturelle et civile. Ce point mérite une considération attentive.

Il y a une direction que l'Eglise imposera partout et toujours, celle du confesseur, juge et médecin des âmes. Hors de la confession, la loi naturelle elle-même oblige de s'aider des lumières d'autrui, quand il s'agit d'éviter le péché, pour les cas dont on est incapable de trouver la solution par soimême. L'obligation est grave ou légère, suivant la matière en délibération. Lorsqu'il est question, non de péché, mais de conduite plus ou moins parfaite, demander conseil en cas d'incertitude n'est plus un devoir, mais une convenance. L'Eglise a toujours accordé sous ce rapport pleine liberté, en monarchie aussi bien qu'en république. On est encore moins obligé de se choisir un directeur stable. Par la force des choses, la presque totalité des chrétiens, même des meilleurs, s'en est toujours passée.

Cela étant, la réforme du P. Hecker se réduit déjà singulièrement quand à l'extension et à son effet direct sur la masse des fidèles, car elle s'en prend au directeur ordinaire, qui est à l'usage

d'une infime minorité. Elle repose d'ailleurs sur cette idée que sa méthode, mieux que celle des temps modernes, rend sensible l'action intérieure du Saint-Esprit, idée fausse, puisque le P. Hecker, on ne saurait trop le répéter, ne change, quand il en vient à la pratique, ni les mo3'ens de perfection, ni les règles du discernement des esprits , ni , par conséquent, le terme final de l'ascétisme qu'il prétend redresser. Il peut tout au plus avoir introduit des pratiques nouvelles, ce sur quoi, malheureusement, on ne nous renseigne pas. Là pourtant serait son originalité en ce genre, le fond de la vie spirituelle étant immuable comme les vérités m3'stérieuses d'où elle découle.

Malgré les principes énoncés plus haut, les ascètes de tous les siècles sont d'avis que, suivant l'ordre commun de la Providence, pour arriver à une perfection éminente, l'enseignement général de l'Eglise, le prône, les instructions spirituelles, les lectures pieuses et la méditation, la confession ne suffisent pas , que l'aide de la direction spéciale est indispensable. Il faut, en efi'et, beaucoup de lumière pour se diriger dans ces sentiers délicats, et l'on peut être assez éclairé pour conduire les autres sans l'être assez pour si": guider toujours soi-même. C'est que l'amour- ■ropre aveugle fort souvent les plus sages en ce

qui concerne leur personne. Aussi les saints, même en dehors de la voie extraordinaire des extases, des visions et des miracles, très sujette à l'illusion, se sont défiés d'eux-mêmes et ont recherché les conseils. Pourra-t-il jamais en être autrement?

Il est clair aussi que la direction est le fait de guides non seulement bons connaisseurs de la nature humaine et versés dans les voies spirituelles, mais de plus parfaitement au courant du caractère et des ressorts particuliers des âmes à diriger. La seconde condition, qui suppose des observations prolongées, exclut le changement fréquent de directeur.

Le P. Hecker, j'en suis convaincu, savait tout cela. En conséquence " il croyait fermement, dit son biographe, à la nécessité de la direction dans le sens ordinairement proposé par les autres spirituels (i) „. Mais il protestait avec raison contre certains directeurs qui substituent leur action à celle de l'Esprit-Saint. Le directeur ne doit point imposer sa propre volonté; sa fonction consiste seulement à aider les âmes à se conduire suivant les lumières et les excitations de la grâce.

U) Page 308.

Excellente règle que donnait là le P. Hecker; règle évidente, puisque le Saint-Esprit est la source et le moteur suprême de la vie surnaturelle. Aussi ne soyons pas surpris de la trouver au xvi*^ siècle chez saint Ignace (i) et chez saint Jean de la Croix , l'auteur de prédilection du P. Hecker, qui le citait à ce sujet (2); au xvii'^ siècle chez Bossuet, et chez le P. Surin, une grande autorité aux yeux du même; au xviii^ siècle chez saint Alphonse de Liguori, allégué aussi en cette matière par le P. Hecker (3). Et qui niera que cette règle ait été à l'usage de saint François de Sales, et que sainte Thérèse l'ait hautement appréciée chez ses directeurs?

(i) Livre des Exercices, traduction Jennesseaux, pp. 25-36.

Celui qui donne les Exercices ne doit point porter celui qui les reçoit à embrasser ou à promettre d'embrasser la pauvreté volontaire plutôt que l'état contraire , ni à choisir un état de vie plutôt qu'un autre... Tandis que l'àme cherche la volonté divine, il est plus convenable et beaucoup mieux que le Créateur et Seigneur se communique lui-même à cette àme qui est tout à lui, l'attirant à son amour et à sa louange, et la disposant à suivre la voie dans laquelle elle pourra mieux le servir dans la suite ; de sorte que celui qui donne les Exercices ne doit ni pencher, ni incliner d'un côté ou de l'autre, mais se tenant en équilibre comme la balance, laisser agir immédiatement le Créateur avec sa créature et la créature avec son Créateur et Seigneur. „

(2) Page 309.

(3) Pages 320, 321.

Cette règle ne supprime la nécessité des conseils à aucune époque de la vie, et le P. Hecker en convenait (i). Mais alors on se demande comment sa méthode laisse plus de jeu à l'Esprit-Saint que celle des maîtres modernes dont elle dérive. Le seul moyen de sauver l'idée du P. Hecker, sans le mettre en contradiction avec lui-même, est de l'interpréter bénignement. Ceux-là suivront la conduite presque exclusive de l'Esprit-Saint qui, instruits d'ailleurs par l'Eglise, attentifs depuis assez de temps à discerner les mouvements de la grâce et à s'y conformer, poussent leur barque seuls, le pilote, comme dit le P. Surin, n'a3^ant plus qu'à donner, dans certaines occasions, un petit coup de gouvernail. Mais de la sorte, le P. Hecker reste toujours dans l'ascétisme qu'il prétend réformer. Il ne s'en écarte pas quand il proteste contre les directeurs indiscrets; car ni les maîtres de l'ascétisme moderne, ni l'action de l'Eglise à partir du protestantisme, n'ont jamais favorisé l'abus de la direction spirituelle.

En somme, la méthode du P. Hecker, à en considérer l'ensemble, offre, en fait de nouveauté, des hors-d' œuvre spéculatifs, passablement aventureux, que corrigent les explications pratiques

(i) Page 308.

de l'auteur, mais qui fascinent des hommes peu habitués à se rendre un compte exact de ce qu'ils lisent.

Toutefois une vie chrétienne qui se rapproche de l'idéal américain peut se réaliser, même pour une nombreuse communauté de fidèles, mais dans un état fort difterent de celui que suppose le P. Hecker. Les catholiques japonais , engendrés au Christ par des apôtres du xvr' siècle, l'ont prouvé, sans aucune théorie spéciale à leur usage. Privés de prêtres, tellement isolés du reste de l'Eglise que celle-ci oublia jusqu'à leur existence, en proie à la tAa'annie la plus cruelle, la plus raffinée, la plus persévérante qui fut jamais, emprisonnés, déportés , noyés , égorgés , pendus , crucifiés , durant deux siècles, ils ne fléchirent pas, ils comptèrent sur la toute-puissance de l'Esprit, qui les soutint.

Ils ont montré, ces héroïques chrétiens, que la grâce n'est point attachée à l'indépendance extérieure de l'homme, que l'amour répandu dans les coeurs par l'opération du Saint-Esprit, cet amour surnaturel, dont Dieu nous aime et dont nous l'aimons, grandit, chez le vrai disciple du Christ, en proportion des obstacles. En eux , se sont admirablement accomplies ces paroles de saint Paul :

Qui nous séparera de l'amour du Christ? La

tribulation, l'angoisse, la persécution, la faim, la nudité, le péril? Sera-ce le glaive, suivant ce qui est écrit : A cause de toi, nous sotumes près de la mort tout le jour, on nous a regardés comme des brebis destinées à la boucherie F Mais en tout cela, nous remportons la victoire par celui qui nous a aimés. Gar je suis persuadé que ni mort ni vie, ni anges ni dominations, ni chose présente ni chose future, ni puissance, ni hauteur ni profondeur, ni aucune autre créature ne pourra nous séparer de l'amour de Dieu qui est dans le Christ. „ Devenus plus libres, les quarante mille survivants de tant de massacres se remirent aussitôt sous le régime traditionnel pur et simple de l'Eglise, et cela sans doute par l'inspiration de l'Esprit , qui les avait aidés si visiblement.

Les erreurs historiques du P. Hecker

Nous savons déjà que, pour démontrer la nécessité de son nouvel ascétisme, qu'il regarde comme la voie normale de l'Eglise , le P. Hecker se met à l'aise avec l'histoire. Il la suppose tout autre qu'elle n'a été avant le xv^ siècle; il la dénature positivement à partir de cette époque.

Voici, par exemple, ce qu'il dit à propos de la définition de l'infaillibilité pontilicale au concile du Vatican :

C'était à faire, pour que l'Eglise pût reprendre le cours normal de son action. L'autorité extérieure et divine de l'Eglise devait être fixée au-dessus de toute controverse, pour que son action et celle de ses enfants pût se concentrer désormais tout

entière sur l'autorité intérieure et divine du Saint- Esprit dans l'âme humaine; car il ne faut pas oublier que le moyen immédiat de la perfection chrétienne est la direction intérieure du Saint- Esprit, tandis que la garantie que cette direction vient de l'Esprit et non de notre imagination, ou de nos préjugés, consiste dans notre filiale obéissance à la divine autorité extérieure de l'Eglise... Si pendant trois siècles les écoles les plus accréditées par l'Eglise ont donné la prépondérance, dans leur enseignement et leur direction spirituelle, aux vertus qui sont en rapport direct avec l'autorité extérieure de l'Eglise, il faut se rappeler que les hérésies de cette époque battaient en brèche cette même autorité. Cet enseignement devait donc être ce qu'il a été, c'était le seul moyen de préserver les fidèles de la contagion. Si cet enseignement a eu pour conséquence de rendre les catholiques un peu enfants, moins virils et moins actifs que d'autres, les circonstances en furent seules responsables (i). „

Un long étonnement suit la lecture de ces lignes. On n'en croit pas ses yeux; il faut y revenir à plusieurs reprises. L'Eglise se serait donc occupée, durant trois siècles et plus, d'affermir sa constitution et sa hiérarchie en mettant en seconde ligne l'enseignement des mystères sur lesquels repose

(i) Pages 375, 376.

la vie chrétienne. C'est au point qu'elle doit maintenant reprendre le cours normal de son action, et vouer enfin à ces questions vitales l'attention qu'elles méritent.

Voici la vérité.

Toutes les définitions dogmatiques du concile de Trente, à part le décret concernant les saintes Ecritures, se rapportent directement à l'objet que l'Eglise est censée avoir un peu négligé. Rien de ce qui concerne la vie surnaturelle, dont la notion était dénaturée par le protestantisme, n'a échappé à la sollicitude du vénérable synode. Il est facile de s'en assurer. L'œuvre des Pères de Trente est là, monument grandiose du zèle de l'Eglise pour assurer le règne de l'Esprit-Saint dans les cœurs.

Le concile s'est au contraire abstenu de définir l'autorité de l'Eglise; il s'est contenté de l'affirmer par ses actes. Il rappelle seulement à l'occasion, sans la préciser, la suprématie de l'Eglise romaine.

" Quand il s'agit, dit Janssen, de délimiter exactement le pouvoir des évêques, lorsqu'on vint à se demander si leur juridiction émanait directement ou indirectement de Jésus-Christ, on tourna la difficulté (par ménagement pour les évêques espagnols) en posant en principe que la hiérarchie ecclésiastique des évêques, prêtres et serviteurs de l'Eglise est d'institution divine. La définition nette et précise de la primauté du Pape ne fut pas non

plus promulguée, par égard pour la France, qui avait menacé de se séparer de l'Eglise dans le cas où elle serait abordée (i). „

Quant à la discipline imposée à l'Eglise par le concile de Trente, ce fut l'affaire des canonistes, et celle des supérieurs ecclésiastiques chargés d'en appliquer les décrets. Ce travail n'apporta aucune entrave à celui des théologiens , qui en reçut au contraire une nouvelle impulsion , par la multiplication des chaires dogmatiques et la diffusion de l'enseignement religieux à tous les degrés.

La lutte avec les protestants, et bientôt avec les jansénistes, attira le principal effort des théologiens sur les matières de la justification, de la grâce, et des sacrements qui en sont la source. Cette partie de l'enseignement dogmatique, entièrement refondue, obtint une place beaucoup plus grande qu'autrefois dans les livres et dans les leçons de l'école.

Telle fut aussi la tendance de l'enseignement populaire du catholicisme après le concile de Trente. Mais ici encore, au lieu de s'en rapporter au monument capital, le P. Hecker a consulté le besoin de son système. Le monument dont je

(i) L'Allemagne et la Réforme, traduction E. Paris, t. IV, p. 423.

parle n'est autre, on le devine, que le Catéchisme Romain. Ce manuel, dont le Bienheureux Canisius avait déjà réalisé l'idée pour l'Allemagne, a été composé sous la surveillance du Saint-Siège et publié par ordre de Pie V, conformément aux intentions du concile, à l'effet de diriger les curés et les autres pasteurs dans leurs leçons aux fidèles et de leur fournir la matière de celles-ci sous une forme précise et commode. Elaboré avec le plus grand soin par d'éminents théologiens, la plupart dominicains, le Catéchisme Romain a servi de modèle à tous les autres catéchismes depuis Pie V jusqu'à nos jours. C'est donc bien là qu'on trouvera la tendance de l'enseignement populaire de l'Eglise dans les temps modernes.

Le but que doit se proposer le pasteur dans ses instructions aux fidèles est nettement indiqué dans la préface du livre. 11 est ramené à trois chefs : former les fidèles à la connaissance de Dieu et à la connaissance intime de Jésus crucifié, — à l'observation des commandements de Dieu et à l'imitation de Jésus-Christ, — à l'amour de Dieu, amour qui est le principe et la fin de toute vertu chrétienne.

En insistant sur l'obéissance envers Dieu , la préface ne fait même pas mention expresse de celle qui est due en conséquence à l'Eglise. C'était

pourtant le lieu d'appuyer sur la nécessité d'inculquer l'obéissance à l'autorité de l'Eglise, si celle-ci s'était proposé avant tout d'en assurer l'exercice avec une rigueur inconnue précédemment. L'occasion était d'autant plus belle, que l'on insiste nommément, en cet endroit même, sur les vertus de justice, de piété, de foi, de charité envers le prochain, de mansuétude.

Dans l'explication du quatrième précepte du décalogue, le Catéchisme Romain recommande naturellement l'obéissance aux pasteurs, il la maintient à l'égard des pasteurs indignes, il condamne la révolte envers l'autorité des pasteurs en général, tout cela en peu de mots, avec des témoignages perpétuellement valables, tirés de l'Ecriture, pour la confirmation de chaque énoncé. Il affirme l'autorité de l'Eglise et la suprématie du Pontife Romain, indépendante des conciles, dans l'exposé du septième article du symbole. Il range ces deux points parmi ceux qu'il faut admettre pour éviter le crime de l'hérésie. A propos du sacrement de l'ordre, il définit avec la dernière concision les attributions essentielles des simples prêtres, des évêques et du Pape, en sous-entendant les obligations correspondantes chez les fidèles.

Le Catéchisme Romain énonce avec la même brièveté, sans accentuer davantage, le précepte de

LDD

l'obéissance aux autorités séculières. Il reproduit sur ce sujet la doctrine de saint Pierre et de saint Paul, qui a toujours été et sera toujours celle de l'Eglise.

Dans l'explication du quatrième précepte du décalogue, où le Catéchisme Romain traite formellement de l'obéissance à toutes les autorités légitimes, on ne découvre pas le moindre indice du temps où ce manuel fut composé.

J'eusse défié le P. Hecker de glisser plus légèrement sur le chapitre de l'obéissance dans un catéchisme rédigé en vue de la liberté plus grande qu'il revendiquait pour les générations actuelles.

Le P. Hecker, les extraits de ses écrits l'ont prouvé, était hanté par l'idée des moines et des religieux , dont il ne voulait plus guère. Son imagination avait transformé l'Eglise des temps modernes en un vaste établissement claustral. C'est bien chez lui, nous l'avons déjà dit, qu'a été prise l'idée du pammonastérion dont le Catholicisme américain nous a tracé le tableau. S' étant figuré un monastère universel, le P. Hecker a bien dû s'en expliquer aussi la formation, en dépit de l'histoire, par une sollicitude exclusive de l'Eglise pour le maintien de l'obéissance, depuis trois siècles.

Ni l'enseignement des universités et des séminaires catholiques , ni le prône et le catéchisme ne

furent, après le concile de Trente, ce que le P. Hecker a vu dans ses rêves. La haute spiritualité fut ce qu'il pensait à ses meilleurs moments.

L'impulsion qui provoqua le concile fit surgir une multitude de prédicateurs et d'ascètes, appliqués à répandre dans les âmes les trésors du plus pur christianisme. Il se forma, surtout chez les nations latines, une vaste littérature spirituelle, dont les chefs-d'œuvre sont encore goûtés par l'élite des âmes en tout lieu. Aussi je m'étonne que le P. Hecker, abreuvé aux sources latines, s'oublie jusqu'à écrire des choses comme celle-ci :

" Il est tout aussi difficile d'amener l'esprit celte et latin à concevoir et à apprécier les marques intérieures de l'Eglise et le caractère de sa vie divine intérieure, que d'amener l'esprit teuton (le P. Hecker y comprend l'esprit anglo-saxon) à concevoir et apprécier la divine constitution extérieure de l'Eglise, l'importance, l'essentielle importance de son autorité, de sa discipline, de sa liturgie (i). „

Affirmation étonnante à tout point de vue. Si les Teutons, si les Anglo-Saxons étaient si revèches à la discipline, si tant de martyrs anglosaxons, sous Henri VIII et la reine Elisabeth,

(i) Page 407.

n'avaient pas soutenu l'autorité de l'Eglise au prix de leur sang, je dirais au P. Hecker : Contraria contrariis curantur. La liberté que vous revendiquez pour la vie surnaturelle, il convient de la prêcher aux Latins seulement. Pour les Teutons et les Anglo-Saxons , toujours prêts à ruer dans les rangs , l'Eglise doit les tenir constamment sous le joug. — D'autre part, le P. Hecker donne trop de docilité aux Celto-Latins. Opposons-lui un seul mot , celui de gallicanisme. Cette erreur, beaucoup plus ancienne que son nom, eut des conséquences funestes dans la pratique. C'est au point qu'au jugement de Macaulay (i), aucune nation catholique n'a opposé autant de résistance que la France à l'exercice de l'autorité suprême de l'Eglise.

En même temps que la théologie catholique protégeait, développait les dogmes de la vie surnaturelle, elle assurait l'édifice extérieur de l'Eglise, parce que ces deux objets, loin de s'exclure, se prêtent un mutuel appui , comme le montrait à tous les yeux la décomposition rapide du protestantisme livré au sens individuel. Aussi bien l'armée de l'Eglise était assez nombreuse pour soutenir la

II) History of En^land (édition Tauchnitz, 1849), t. I, p. 48.

lutte sur - l'ensemble des doctrines attaquées. Quant au travail officiel de l'Eglise en faveur de l'infaillibilité du siège apostolique, il a été peu considérable avant le concile du Vatican.

On nous affirme que depuis la réforme protestante, l'Eglise nous a si bien tenus en laisse que, durant plus de trois siècles, les vertus actives se sont émoussées , pour faire place à une passivité un peu enfantine. La Providence, ajoute-t-on, le voulait ainsi pour le plus grand bien des catholiques. L'histoire atteste au contraire que la grande hérésie de Luther fut suivie partout, dans l'Eglise, d'une réaction énergique, dont les temps précédents n'avaient pas offert le modèle. Elle nous montre que si les Papes ne s'y opposèrent jamais, que si plusieurs, comme Paul III, la secondèrent avec zèle, que si Pie V, enfin, et ses successeurs, s'en firent décidément les chefs, la poussée, néanmoins, se fit de bas en haut et naquit d'un élan spontané du peuple fidèle. Le baron de Hiibner, esquissant le tableau de cette époque, va jusqu'à dire, quand il arrive à Pie V : " Le mouvement, parti du grand milieu où s'agitent les intelligences et toutes les activités de la vie sociale, après avoir graduellement atteint

les sphères élevées de l'Eglise, accomplissait sa dernière conquête, celle du Pape (i) „.

Je cite de préférence les autorités germaniques en un sujet qui amène forcément l'éloge des nations latines, parce que, aux yeux de ceux dont je combats les idées, la race latine est beaucoup plus faite pour les vertus passives que pour les vertus actives, privilège spécial des Teutons et des Anglo-Saxons. D'un autre côté, je ne citerai aucun auteur de l'ordre religieux auquel j'appartiens. La Compagnie de Jésus a joué un rôle très en vue dans la grande réaction catholique du xvi^ et du xvii^ siècle, et il ne faut produire, en traitant de ce grand événement, que des témoignages désintéressés. Au surplus , je m'empresse de le déclarer, les vertus déployées par les ancêtres, ne fondent de préjugé ni pour ni contre les descendants éloignés.

Le baron de Hûbner décrit en ces termes l'admirable régénération catholique du xvi"^ siècle :

Les grands périls créent les grandes ressources ou plutôt il les font découvrir. L'éveil donné, on court aux armes. Une sainte milice se forme comme par enchantement. De tous les

(i) Si.xte-Onint (1870), t. I, p. 55.

l6o UN CATHOLICISME AMÉRICAIN

points, de. tous les rangs de la société affluent les combattants, et du sein de cette armée de la foi surgissent des chefs. Se retremper pour le combat dans la prière, dans l'abnégation, dans la pauvreté volontaire, dans l'exercice de toutes les vertus chrétiennes si méconnues, si peu pratiquées par les générations précédentes; puiser dans la réforme du clergé d'abord et de la société ensuite, les forces nécessaires pour affronter le danger qu'on reconnaît suprême : voilà le cri qui part du fond des âmes embrasées par l'amour des choses divines, le mot d'ordre qui se propage avec rapidité, divise la société catholique en deux camps opposés, celui qui veut la réforme et celui qui résiste. La conversion de ceux qui se sont séparés de Rome, le régénération des fidèles tièdes et indifférents forment Tes deux tendances que poursuivent tous ces hommes remarquables, ces femmes pieuses que nous voyons, dans la campagne qui s'ouvre, combattre aux premiers rangs et dont les noms ont été dans les siècles suivants inscrits au nombre des saints et des bienheureux de l'Eglise.

„ A cette milice sacrée, tous les pays catholiques et quelques-uns qui ont cessé de l'être fournissent leur contingent. Celui de l'Espagne est le plus fort. Cette nation chevaleresque, sobre, grave, portée à la méditation , qui pendant huit siècles de luttes avec les Maures a appris à manier l'épée au service de la croix, s'élance avec ferveur dans la nouvelle croisade, et, pénétrée de ses traditions

UN CATHOLICISME AMERICAIN lOI

encore récentes, s'enflamme aux récits des vétérans de Ferdinand et d'Isabelle, de Gonzalve de Cordoue, des derniers héros de Grenade, saisissant cette fois-ci non l'épée et la cotte de mailles, mais le crucifix et le froc , apportant dans le combat la conviction, le zèle, la sévérité, l'énergie des temps passés (i). „

Un des premiers fruits de la réaction fut le concile de Trente, qui la consacra et l'élargit. Nous citons ici M. Kraus :

Le réveil religieux qui suivit le déchirement de l'Eglise et que provoque surtout le concile de Trente, éclatait à tous les yeux; il s'atteste par le renouvellement de la vie cléricale et de la vie claustrale, par la réforme de quelques ordres et la naissance de plusieurs autres. Mais, sans parler des grands fondateurs d'ordres, des types de vie spirituelle, comme saint Ignace, saint Philippe de Néri, saint Charles Borromée, saint François de Sales, saint Vincent -de -Paul, sainte Thérèse, saint Jean de Dieu, saint Jean de la Croix, sainte Angèle de Merici, etc., partout , dans ce renouveau de l'Eglise, on voyait éclore des fleurs ravissantes qui rappelaient les meilleurs temps du christianisme et répondaient de son immortelle vitalité. Mentionnons ici, d'abord, les saints de la Compagnie de Jésus, François de Borgia, Louis de

(il Ibid., pages 59, 60.

Gonzague, Stanislas Kotska, Jean Berchmans, François Régis; avec eux, un capucin, saint Fidèle de Sigmaringen (t 1622), don Barthélémy des Martyrs (t 1690), saint Thomas de Villeneuve (t 1555), saint Hyacinthe Mariscotti (t 1640), saint Joseph de Cupertino, mineur conventuel, né en 1603, saint Pierre d'Alcantara, franciscain, mort en 1562, le bienheureux Pierre Fourier (t 1636), enfin sainte Rose de Lima, morte en 161 7, à trente et un ans, la première rose que l'Amérique ait donnée au ciel, charmante, merveilleuse apparition, une autre Catherine de Sienne.

„ L'esprit nouveau qui soufflait sur l'Eglise et la rajeunissait se reflète avec un singulier éclat dans les annales de la vie chrétienne et ascétique. Sur ce terrain naquirent tout à coup des fleurs inconnues jusque-là; nombre d'instituts religieux, ordres et congrégations, y germèrent, qui s'harmonisaient avec tous les besoins physiques et moraux de l'humanité souffrante, et portaient la main, pour les cicatriser, sur les mille plaies béantes de la société de leur temps (i). „

M. Kraus énumère plus de vingt ordres et congrégations, fondés ou réformés aux xvi^ et xvii'^ siècle siècles, la plupart très actifs, et encore florissants aujourd'hui.

(i) Histoire de l'Eglise, traduite par Godet et Verschaffel (1892), t. III, pages 155, 156.

Il continue en ces termes :

" Supérieure à tous les instituts que nous venons de nommer, par la grandeur de ses desseins, par l'étendue de ses travaux, par l'énergie de son action, la Compagnie de Jésus fut fondée en 1540, par saint Ignace de Loyola. Les moines de Cluny avaient été Jadis, au xr siècle, les appuis et les apôtres des réformes du pape saint Grégoire VII; ainsi et plus encore, l'institut nouveau, merveilleusement organisé, non moins habilement conduit — l'un des quatre grands ordres de l'Eglise — devint, sans conteste, la cheville ouvrière de la réforme, de la renaissance catholique au xvi^ siècle (i). „

L'immense développement des missions étrangères fut un autre fruit de la régénération catholique assurée par le concile de Trente.

" Dans les cinquante années qui suivirent l'explosion de l'hérésie, dit M. Kraus, le catholicisme eut peine à se tenir debout sur les bords de la Méditerranée; cent ans après Luther, le protestantisme se voyait presque rejeté sur les côtes de la Baltique (2), tant le contre-coup de la réforme au sein de l'Eglise fut puissant et fécond! Ce n'est pourtant

(i) Ibid., pages 162, 163.

(2) M. Kraus s'inspire ici de Macaulay, Hisforv of Englaitd (édition Tauchnitz, 1849), t. II, page 288.

là qu'un cein du théâtre sur lequel l'Eglise régénérée du xvi= siècle déploya sa merveilleuse activité. Les récentes découvertes des Portugais et des Espagnols — l'Amérique et les Indes Orientales — ouvraient au zèle de ses missionnaires une carrière immense... Leurs rapides conquêtes compensèrent, du moins pour une part, les pertes essuyées en Europe et gagnèrent à l'antique Eglise un monde nouveau (i). „

Le P. Hecker (p. 376 1 a osé affirmer qu'à partir de la réaction contre le protestantisme, l'enseignement de l'Eglise a eu pour conséquence de rendre les catholiques un peu enfants, moins virils et moins actifs que d'antres. Justice a déjà été faite de cette monstrueuse assertion par les historiens allégués ci-dessus. Mais il sera intéressant d'insister particulièrement sur l'histoire du catholicisme dans l'Amérique du Nord, où le P. Hecker naquit et passa presque toute sa vie.

Les héros du catholicisme dans cette partie du monde sont légion, tous, ou peu s'en faut, postérieurs à l'éclosion du protestantisme, presque tous latins. Le tableau de leur admirable activité a été tracé nagvière par un prêtre de Saint-Sulpice,

(i) Ihid., page i8o.

par un latin, mais un latin quelque peu engoué des Anglo-Saxons, grand admirateur du P. Hecker, et par conséquent libre d'affection désordonnée pour les races latines.

" Ravissante en vérité, dit M. André (i), est la page écrite par l'Espagne dans l'histoire de Tévangélisation des Etats-Unis. Au xyi"^ siècle, cette noble nation , depuis si longtemps habituée à l'héroïsme du dévouement dans la lutte pour sa foi, prend réellement à cœur la conversion des races indiennes que ses vaillants explorateurs plaçaient sous son empire. Les fils de saint François, de saint Ignace, de saint Dominique rivalisent de zèle et brûlent de donner leur sang pour cette cause.

• „ En Floride, avec de Soto arrivent les dominicains Montesino et Las Casas qui, à eux seuls, font la conquête définitive de ce pays inhospitalier, le civilisent, 3^ étabUssent 44 missions, et font couler l'eau de la régénération chrétienne sur plus de 30,000 sauvages. Cette éclatante victoire fut scellée par le sang du P. Luis Cancer de Barbastro.

„ Au Nouveau-Mexique, terre romantique s'il en fut jamais , c'est un franciscain , le P. Mark de Nizza, qui ouvre la route au jeune conquérant Coronado. Après lui d'autres généreux fils de

(l) Dans V Introduction à sa traduction française du livre du cardinal Gibbons intitulé : L'Ambassadeur du C/iri'st, pp. xi-xv.

l66 UN CATHOLICISME AMÉRICAIN

saint François, les PP. Jean de Padilla, Lopez, etc., s'élancent à la conquête des tribus barbares : les Jutes, les Navajos, les Majaves; ils meurent mart3TS et préparent la voie à l'œuvre civilisatrice du P. Martinez. Celui-ci, à la tête d'une véritable petite armée de moines, finit par amener à Jésus- Christ 30,000 Indiens.

„ Dans r Arizona, un illustre jésuite, le P. Kino, se fait le champion intrépide de l'Evangile. L'histoire nous le montre vivant d'un peu de blé d'Inde, couchant à la belle étoile, apprenant une demi-douzaine de langues, traduisant des prières, publiant des catéchismes, initiant ses néophytes au chant grégorien, mourant enfin d'épuisement, après avoir converti 40,000 Peaux-Rouges.

„ Il en est de même pour le Texas, pa3'S plus grand que la France. Son apôtre, le P. Margil de de Jésus , y mourut en odeur de sainteté. La cause de sa canonisation est introduite à Rome.

„ Mêmes prodiges s'accomplissent en Californie, où après 43 ans de labeurs héroïques, les missionnaires franciscains et dominicains recueillent une moisson de 30,000 convertis et civilisés. „

Il ne se dépensait pas moins d'héroïsme dans les colonies françaises de l'Amérique du Nord.

Nos missionnaires, dit M. André, ne furent étrangers à aucune conquête. Devenus explorateurs eux-mêmes, comme le P. Marquette, qui découvre les sources du grand fleuve américain (Mississipi), ils apparaissent à plusieurs reprises les seuls défenseurs efficaces des droits de notre

Ui\ CATHOLICISME AMÉRICAIN lô"

pa3^s contre les prétentions anglaises, les seuls négociateurs possibles de la paix entre les tribus évangélisées.

„ Représentée par eux, l'Eglise catholique a laissé dans ces immenses régions d'impérissables monuments. Le sang y a coulé avec abondance. Le P. Raie, jésuite, meurt martyr dans la Maine, mais il convertit les Algonquins et les Hurons, et forme une communauté de chrétiens qui sut résister aux cruelles persécutions des tribus ennemies, comme aux continvielles vexations des Anglais; elle subsiste encore aujourd'hui dans toute la pureté de sa foi.

„ Dans l'Etat de New-York, où habitaient alors les furieux Iroquois , se renouvellent les admirables scènes des premiers siècles du christianisme. Rien n'est plus émouvant que le martyre des Pères jésuites Jogues et Bressani, déchiquetés, brûlés à petit feu, flagellés jusqu'au sang, promenés ainsi de village en village, abandonnés ensuite, errant dans les bois, gravant dans l'écorce des arbres le nom de Jésus, puis ramenés en France, et ne se trouvant satisfaits qu'après être retournés sur le champ de leurs combats, où ils achèvent leurs triomphes par la conversion de leurs sauvages bourreaux.

„ Dans le Nord -Ouest, vers le milieu du xvir siècle, une véritable armée de jésuites s'élance à la conquête des âmes. Le P. Nicolette, partant de Québec sur une pauvre barque, vient, à travers mille périls, fonder la célèbre mission du

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Sault-Sainte-Marie , sur les bords du lac Michigan. Le P. Druillettes se fait Tapôtre des Illinois, et fonde une mission là où s'élève aujourd'hui la grande cité américaine de Chicago. Les Pères Mermet, Ménard, Allouez, prêchent à vingt-cinq nations différentes et plantent l'étendard de la croix à côté du drapeau français , au chant du Vcxilla Régis, dans ces immenses régions que nous devions bientôt nous voir ravir.

„ En 1670, le P. Marquette descend l'Ohio, le Missouri, le Mississipi jusqu'à l'Arkansas, puis vient mourir, épuisé de fatigue, aux bords du lac Michigan, heureux d'avoir porté si loin le nom du Rédempteur.

„ Le sieur de la Salle, accompagné de récollets, et pendant quelque temps de sulpiciens de Montréal, lance sa frêle embarcation jusqu'aux embouchures du Mississipi, au golfe de Mexique. Il meurt assassiné, mais il s'enorgueillit d'avoir fait évangéliser plus de vingt mille Indiens, des tribus les plus cruelles.

„ La suppression de la Compagnie de Jésus et la cession de la Nouvelle-France à l'Angleterre, au XVIII'' siècle, arrêtèrent ces conquêtes, auxquelles semblaient nous donner un droit imprescriptible cent cinquante ans de labeurs et de sacrifices. „

Voilà ce qu'a produit non seulement aux Etats- Unis et au Canada, mais dans tout le nouveau monde, en Afrique, aux Indes orientales, en Chine, au Japon et ailleurs, la puissante réaction

catholique provoquée par la Réforme de Luther et de Calvin. Le P. Hecker a ignoré ces prodiges de courage, ou bien il les a attribués à des hommes un peu enfants, moins virils et moins actifs que d'autres, c'est-à-dire, que les protestants, à des hommes chez lesquels l'exercice de l'obéissance avait entravé l'essor des vertus naturelles.

Très incéressarites à rapprocher de ce propos du P. Hecker nous ont paru quelques lignes de M"""^ Th. Bentzon, qui a visité en ces dernières années les Etats-Unis et le Canada. Nous ignorons si cette dame est catholique ou protestante; son nom à coup sûr n'est pas latin.

Après un mot sur " l'épouvantable martyre „ du P. Lallemant, dont elle a vu des reliques chez les religieuses Hospitalières de Québec , elle décrit en détail le supplice du P. de Brébeuf, un autre missionnaire du Canada (i). Elle ne nous apprend rien de neuf à nous, naturellement, et nous saurions, quant au fond, retracer les faits aussi bien qu'elle. Cependant, pour les motifs donnés plus haut, nous lui laissons la parole :

Pendant l'hiver de 1649, une armée d'Iroquois

(il Revue des Deux Mondes, 15 mai 1898, page 327, dans l'article intitulé : Les femmes du Canada français.

lyo UN CATHOLICISME AMERICAIN

massacra la. nation huronne qui était devenue chrétienne. Ces terribles ennemis du christianisme et de la France s'étaient emparés en même temps de deux jésuites, les Pères de Brébeuf et Lallemant, pour lesquels dans leur haine contre les robes noires, ils inventèrent des supplices nouveaux. Le P. de Brébeuf était un géant parmi les missionnaires, un de ces gentilshommes normands athlétiques comme aimait à les peindre Barbey d'Aurevilly, sous les traits d'un abbé de la Croix- Jugan. On lui suspendit au cou un collier de haches rougies au feu, on l'enveloppa d'une ceinture de résine enflammée, on baptisa d'eau bouillante sa tête scalpée, on tailla sur lui des morceaux de chairs grillées et dévorées en sa présence, sans parvenir à lui faire pousser un cri. Jusqu'au bout, d'une voix ferme, il encouragea les malheureux Hurons qui partageaient ses souffrances. Quand on lui eut coupé la langue et enfoncé un fer rouge dans la bouche, il bénissait encore par signes, impassible toujours. Les Iroquois stupéfaits finirent par voir en lui un être surnaturel, ils lui arrachèrent le cœur et le mangèrent entre eux pour se pénétrer de son courage. „

Assurément les Iroquois ont raisonné en sauvages, dans le dernier acte du drame non moins que dans les précédents. Cependant ils partirent d'une notion juste du courage héroïque. Ils comprirent que chez leur victime la patience résultait d'une liberté plus forte que la contrainte,

d'une action de l'âme d'autant plus puissante que les bourreaux sévissaient plus cruellement sur le corps. Les Iroquois sentirent que la vertu la plus passive en apparence, — celle qui consiste à supporter sans protester, ne fût-ce que par un cri, sans se plaindre ni de Dieu ni des hommes, la perte de la liberté extérieure, les supplices les plus effrayants et la mort, — est, par cela même, la plus agissante et la plus courageuse des vertus.

Durant son séjour au Canada, M""-' Th. Bentzon a étudié le rôle des femmes et leur influence dans ce milieu particulier. Sans songer le moins du monde au P. Hecker, elle aboutit à des résultats qui ruinent pour leur part ses vues sur l'histoire et sur l'ascétisme traditionnel. M"^^ Bentzon a trouvé, ce que pour notre compte nous savions fort bien, que depuis la fondation de la colonie française jusqu'à nos jours, les religieuses, dignes sœurs des héros de l'autre sexe, ont joué le rôle le plus humble, le plus utile et le plus glorieux au Canada; qu'il s'est rencontré parmi elles nombre de persormalités originaks, jamais étouffées par le joug pourtant très rigoureux de la règle; que ces religieuses vouées à l'obéissance, sous des constitutions monacales très anciennes, l'un de ces instituts datant même du xii'^ siècle, ont vu

grandir leur situation au sein de la liberté moderne.

Je déclare, dit M"^ Bentzon (i), qu'avec de grandes différences dans leurs moyens d'action et avec un but qui n'est certes pas le même, les Américaines du Canada ont exercé et exercent encore une influence sociale tout aussi grande que leurs soeurs des Etats-Unis; mais les plus intéressantes d'entre elles sont assurément les religieuses. Le prestige qu'elles ont hérité de leurs grandes ancêtres spirituelles , le rôle actif que ces dernières jouèrent dans la fondation de la colonie, le pouvoir indiscuté qui en résulte pour les religieuses d'aujourd'hui, et l'attitude particulière que leur donne le sentiment de cette force, les souvenirs émouvants, les glorieuses annales dont elles sont les gardiennes, le mélange dans les cloîtres comme ailleurs des deux nationalités anglaise et française, le voisinage de la liberté américaine proprement dite qui, — je l'avais déjà remarqué tant à Baltimore qu'à New- York, — ouvre de certaines fenêtres sur des horizons plus vastes que ne le comporte dans nos vieux pays l'état monastique, tout cela contribue à les placer très haut, même au point de vue purement humain. „

A ce compte, si, malgré toutes les prévisions, les religieuses devenaient inutiles en Europe, il

(il Article cité, p. 315.

faudrait encore en entretenir soigneusement des pépinières dans l'Amérique du Nord. M"''' Bentzon a vécu dans leur intimité à Québec; elle a logé assez longtemps chez les Hospitalières de l'Hôtel- Dieu en cette ville; elle a vu, grâce à son sexe et à une faveur particulière de l'autorité ecclésiastique, s'abaisser à son approche les grilles de plusieurs couvents. Elle ne parle donc pas de ces saintes filles à la légère. Femme intelligente , assez indépendante d'allures, et, me semble-t-il, pas très dévote, notre vo3'ageuse nous en intéresse davantage, quand elle peint les impressions qu'elle reçut au milieu d'elles. Ce monde, vu de près, semble nouveau pour cette dame. L'idée de l'observer comme elle l'a fait, ne lui était pas venue spontanément; elle lui avait été suggérée à Québec même. Nous n'y perdons rien, car cela donne plus de fraîcheur et plus d'âme à ses tableaux.

Après avoir retracé les travaux et les souffrances, et souvent les privations et la détresse extrêmes des ursulines et des Hospitalières durant près de trois siècles, M"^ Bentzon écrit, en parlant de ces dernières :

Je les ai vues vivre pendant mon inoubliable séjour sous leur toit, entourées du respect et de l'affection de tous : une atmosphère d'héroïsme autant que de sainteté les enveloppe et il est facile de comprendre le genre d'enthousiasme qui amena

dans leurs rangs tant de filles des meilleures familles. Elles représentaient tout de bon, selon l'expression du P. Lejeune (en 1632), les amazones de la charité, mêlées d'ailleurs à tous les grands événements, recevant chez elles au débarqué cet hôte illustre, le père de l'église canadienne, Mgr de Laval, de la maison de Montmorency, considérées par le gouverneur et les intendants, suivies de loin d'un regard d'admiration par les amis haut placés qu'elles comptaient en France : les Richelieu, les Condé, les Fouquet, les Lamoignon et bien d'autres. Leurs exemples de dévouement furent contagieux, même dans les rangs de la société laïque. . .

„ J'ai subi pour ma part l'ascendant singulier qui se dégage du contact des Hospitalières de Québec, contact bien rare cependant, car elles sont si constamment occupées de leurs malades que l'une d'elles m'avouait n'avoir pas eu le temps, depuis des mois, de descendre un seul instant dans le jardin. Mais on a la fréquente vision de ce voile noir qui passe toujours, on le sait, en route vers une mission de pitié. Ces visages que ne frappe jamais l'air ni le soleil, si blancs sous le fin bandeau qui, cachant le front et encadrant les joues, leur prête une apparence de jeunesse éternelle, vous imposent le calme, un calme qui est d'ailleurs tout le contraire de mélancolique, car jamais je n'ai rencontre de personnes aussi satisfaites de leur sort. Et de temps à autre, quand deux d'entre elles auxquelles je reviens toujours, s'oubliaient

un peu à causer, j'étais ravie de la grâce de leur esprit, de leur vive compréhension des choses qui devaient leur être le plus étrangères (i). „

Jésus-Christ offre à ses disciples la croix avec le repos de l'âme. Les Hospitalières de Québec n'ont cessé de trouver l'un et l'autre au service de l'humanité souffrante, sous la forte discipline monastique. Sans leur révéler les mvstères du Catholicisme américain, la grâce, pour parler comme M. Klein, a élevé " leur être tout entier au plus haut degré de développement, de vie et de bonheur qu'il puisse supporter „,

L'Hôtel-Dieu de Québec , avec les modestes religieuses qui s'y consument dans la charité, efface par son prestige incomparable les trained nurses diplômées et le Royal Victoria Hospital, opulente fondation de la philanthropie anglicane à Montréal. Le Canadien français reste exclusivement attaché " aux Sœurs blanches ou grises „.

" Celles-ci, dit notre charmante causeuse, ont en partage tout ce qui ne s'improvise pas et ce qu'aucun brevet ne peut donner : de longues associations avec le passé historique... Elles représentent la religion des aïeux; quelque chose de plus fort que le devoir professiomiel le mieux rempli

(il Article cité, pages 321, 322.

leur fait braver, rechercher même tous les dangers, toutes les souffrances; le célibat enfin leur donne le droit de vivre pauvres, au service des pauvres (i). „

Un élan généreux de la charité française emporta, en 1639, les premières religieuses aux rivages, alors peu sûrs, du Canada. Deux femmes, aussi pieuses que nobles, M""" de la Peltrie et la duchesse d'Aiguillon, assurèrent leur passage et leur premier établissement. M™'^ de la Peltrie se joignit elle-même au premier peloton des ursulines. Ces deux chrétiennes avaient entendu le cri du P. Lejeune : " Hélas! voilà des vierges tendres et délicates prêtes à jeter leur vie au hasard sur les ondes de l'Océan, et on ne trouvera point quelque brave dame qui donne un passeport à ces amazones du Grand Dieu „?

Le cardinal Lavigerie connaissait l'histoire un peu mieux que le P.Hecker.C'est une heureuse idée qu'il a eue de proposer à ses auxiliaires d'Afrique, comme modèle d'initiative, les illustres pionniers de la France chrétienne de tous les siècles. On peut, on doit imiter les modèles présents. Mais il n'est pas permis, quand on le connaît, de négliger

(i) Article cité, page 347.

un passé glorieux et toujours plein de sublimes leçons.

En Europe, où nous revenons, l'action déployée par l'Eglise en face du protestantisme ne se soutint pas en tout lieu avec une égale intensité. Elle se vit entravée en quelques pays, notamment en Autriche, par le mauvais vouloir de princes indociles et de ministres jaloux. Elle se développa avec moins de force, ou se ralentit, en maint diocèse à cause de la négligence d'évêques mondains, trop peu soucieux du devoir de la résidence, qu'avait imposé le concile de Trente. S'ils s'en étaient mieux acquittés, la vue continuelle de leur troupeau et le sentiment plus profond de ses besoins, auraient stimulé chez eux une activité d'ordinaire sans objet aux lieux dont ils préféraient le séjour. Leur incurie hâta certainement la décadence et le marasme qui s'accentuèrent au dixhuitième siècle, et dont la cause principale fut, non l'exercice régulier de l'autorité suprême de l'Eglise, mais le gallicanisme, devenu si insolent vers le milieu du règne de Louis XIV. Cette erreur se communiqua de la France à l'Allemagne, à l'Autriche et à une partie de l'Italie. Entravant l'action du Saint-Siège, elle favorisa le développement de doctrines pernicieuses, et réduisit souvent

l'Eglise à un étaf passif dans ces pays. Tout y languit, même dans la plupart des ordres religieux, que la Révolution française détruisit partout où elle passa.

" En revanche, dit M. Kraus, le développement religieux et moral du xix*^ siècle témoigne d'un indéniable, d'un fécond essor. Certes les puissances des ténèbres se démasquent avec une audace encore inconnue; certes, les ennemis conjurés de l'Eglise et de Jésus-Christ se rendent plus nettement compte de leur but que leurs devanciers, ils y marchent plus résolument que jamais, sans l'ombre d'un scrupule dans le choix des moyens. Mais les symptômes consolants sont, malgré tout, trop nombreux pour que le troupeau du Christ ait le droit de se décourager. Le clergé, à cette heure, est plus pur, plus dévoué à sa mission qu'il ne l'a été depuis des siècles; les œuvres de charité, nées de l'esprit de sacrifice, font revivre par leur multitude comme par leur grandeur ces jours de saint François d'Assise et de sainte Elisabeth, qui eurent si peu de lendemains (i). „

On voit surtout revivre les jours de saint Vincent-de-Paul, homme de sainte initiative, s'il en fut, dont l'esprit anime, et suscite tous les jours, des œuvres dignes de l'admiration des siècles. Saint Vincent-de-Paul est visiblement béni dans

(i) O/y cit. t. III, page 403.

sa postérité spirituelle, principalement dans ses filles, soit dit sans préjudice pour ses fils, illustrés naguère par un martyr, aujourd'hui sur les autels. Outre celles qui portent son nom, et dont les mérites brillent constamment aux yeux de Dieu dans l'obscurité des dévouements les plus humbles, parfois aussi aux yeux des hommes les moins observateurs dans les calamités publiques et sur les champs de bataille , une foule d'autres femmes réparties en diverses familles, et enflammées d'un zèle viril, qu'elles puisent dans la règle ou dans les exemples du saint, prodiguent en mille lieux leurs bienfaits à l'humanité faible et souffrante. Indiquons seulement les Petites Sœurs des Pauvres, cette création cosmopolite si hardie, si originale, due à l'inspiration personnelle d'un humble prêtre breton. L'Amérique qui les a accueillies, qui les a en singulière estime et leur a fourni de nouvelles recrues, sait que l'initiative et la vaillance chrétiennes ne sont pas éteintes chez les Celto-Latins. N'oublions pas ici un grand disciple de saint Vincent-de-Paul, Ozanam, son compatriote, qui " réussit , dit le biographe américain du P. Hecker, à établir un lien de véritable fraternité entre le riche et le pauvre dans tout le monde catholique (i) „.

(i) Page 56.

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Le simple catalogue des grandes œuvres de charité établies ou développées de nos jours, au prix d'énormes sacrifices, par les catholiques d'Europe, formerait un gros volume. Il en faudrait cent, pour peindre, ne fût-ce que dans les grands traits, comme Maxime Ducamp l'a essa^'^é pour la ville de Paris, l'abnégation héroïque, le labeur industrieux et persévérant qui s'y déploient, sans raffinement d'ascétisme, sous l'inspiration de la bonne vieille piété chrétienne. Si la France a fait merveille en ce genre, les catholiques des autres nations marchent dans la même voie. L'Allemagne a fait des choses admirables; l'Italie a produit dom Bosco, dont les disciples sont déjà répandus dans l'Amérique du Sud, jusqu'en Patagonie.

Nous ne saurions nous étendre ici comme il le faudrait sur une foule d'instituts consacrés à l'instruction de la jeunesse des deux sexes pour les. classes les plus humbles comme les plus élevées de la société. Qu'il me suffise de nommer la congrégation si populaire des Frères de la Doctrine chrétienne, dont l'activité s'accuse d'une manière si éclatante de nos jours en France, en Belgique, aux Etats-Unis, et de plus en Egypte, Syrie, Madagascar et autres pays de missions. Ajoutons que cet objet de l'instruction chrétienne sollicite de plus

UN CATHOLICISME AMÉRICAIN l8l

en plus le zèle du clergé séculier, que ses séminaires, collèges et autres écoles se sont multipliés en Europe, partout où des lois iniques ne mettent pas trop d'obstacles au déploiement de sa puissance éducatrice.

L'Eglise, qui possède actuellement le clergé séculier le plus rapproché qu'il y ait eu du type tracé par le concile de Trente, dispose en outre, pour la prédication et le ministère sacerdotal, de vaillants auxiliaires dans une foule d'ordres religieux. Il me semble que le fait est patent, et qu'il n'y a pas à le démontrer. Je dirai seulement un mot de la congrégation des rédemptoristes, fondée par sai'ht Alphonse de Liguori vers le milieu du siècle passé. Le P. Hecker et les premiers paulistes appartinrent d'abord à cet ordre; ils y passèrent, dit le P. Elliott, plusieurs de leurs années les plus actives (i).

Ainsi, le régime établi par saint Alphonse, en dehors de toute influence américaine, n'a rien non plus de cet ascétisme inerte, qui, au dire du P. Hecker, prévaut dans l'Europe catholique depuis le xvi^ siècle. Saint Alphonse a voulu doter

(I) Page

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l'Eglise d'un organe laborieux; il y a réussi, comme on nous l'avoue, peut-être par inadvertance, dans un livre destiné à assurer le monopole de l'activité chrétienne à la race anglosaxonne.

Disons enfin que les missionnaires européens des deux sexes redoublent d'eftbrts dans toutes les parties du monde, depuis la Laponie et l'Alaska . jusqu'en Patagonie et en Oakland; que l'intérieur de l'Afrique à peine exploré , on les a vus s'y précipiter, sans tenir compte ni de la barbarie des habitants ni des climats meurtriers, et que si nous sommes encore luin des merveilles réalisées par saint François-Xavier et ses imitateurs aux xvi^ et xvii'-" siècles, le travail des missions actuelles n'est pas sans fruit.

Du reste, il ne faut rien exagérer non plus pour l'Amérique. Je me réjouis des conversions qui se produisent chez les Anglo- Saxons aux Etats- Unis, mais quant au nombre de ces retours, je puis bien m'en tenir à l'appréciation pleine de réserve, quoique très bienveillante, formulée par Mgr Ireland. La voici : Depuis que l'Eglise est constituée aux Etats-Unis, il n'y a pas eu de pertes, mais une augmentation constante due à l'immigration, à l'accroissement naturel de familles catholiques, et à un courant de conversions

qui, sans sans être très accentué, existe cependant (i).

Est-ce mieux que dans les vieilles missions chinoises, où le développement des familles catholiques, joint à un certain nombre de conversions, a doublé le nombre des fidèles en ce siècle? De plus, en Chine, chez les Mongols et les Mandschous, les missionnaires de la congrégation belge de Scheut ont créé des chrétientés florissantes. Nous pourrions citer d'autres exemples de ce genre dans diverses missions, bien que la prédication évangélique jouisse, dans la plupart d'entre elles, d'infiniment moins de liberté qu'aux Etats-Unis. Là, il ne peut être non plus question, comme aux Etats-Unis, de l'immigration qui, après tout, donne à l'Eglise d'un côté ce qu'elle lui enlève de l'autre.

Je n'ai pas d'autre but en ceci que de fournir une preuve de l'activité du catholicisme en Europe, spécialement chez les néo-latins. A Dieu ne plaise que je fasse un crime à l'église anglo-saxonne d'être si peu représentée jusqu'à présent dans l'apostolat de l'Afrique, de l'Asie et de l'Océanie. Elle se trouve dans des conditions spéciales que

(i) L'Eglise et le Siècle, page 144.

nous savons apprécier; le temps n'est pas si éloigné où l'Angleterre et les Etats-Unis étaient encore des pays de missions; aujourd'hui même, le clergé américain demande de nombreux auxiliaires au vieux monde.

Je ne désire rien tant que de ne plus parler de races diverses dans l'Eglise, où saint Paul en efface les distinctions. Je veux m'encourager moi-même par la pensée des progrès du catholicisme en Amérique, mais je ne vois pas la nécessité de payer cette satisfaction par le sacrifice des plus belles gloires du catholicisme depuis le xvi*^ siècle jusqu'à nos jours inclusivement.

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