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QUELQUES MOTS D’HISTOIRE

Eel jetant les yeux sur la liste des auteurs qui ont écrit sur la migraine, on serait presque tenté de s’écrier avec La Bruyère : Tout est dit. Tout cependant est loin d’être dit sur cette singulière affection, que les poètes chantent en madrigaux et que l’on appelle dédaigneusement le mal des beaux-esprits. Ce n’est même guère qu’à la fin du siècle dernier que l’on a commencé à écrire quelque chose de sensé sur la migraine.

Je n’entreprendrai pas ici d’analyser les divers ouvrages qui ont été écrits sur l’hémicrânie ; je ne ferais que répéter ce que d’autres ont dit ; et ce serait une besogne aussi fastidieuse de lire une

dissertation sur la migraine insectale ou lunatique que de faire cette susdite dissertation.

Je crois qu’il est tout aussi inutile de discuter la valeur du mot migraine et de rechercher s’il ne vaudrait pas mieux le remplacer par un mot plus baroque, tel que monophthalmalgie ou- hémipéricrânalgie.

J’esquisserai donc à grands traits l’histoire de la migraine, en m’étendant davantage toutefois sur les idées qui ont actuellement cours dans la science, afin de pouvoir les comparer avec les résultats de l’observation, devant laquelle toutes les fausses théories sont réduites à néant.

Les anciens auteurs, Hippocrate, Arétée, Cœlius Aurelianus, Galien et autres ne connaissaient point la migraine ; ils la confondaient, sous le nom dezéphalalgie, avec les diverses lésions du crâne et du cerveau capables de produire de la douleur de tête et il serait tout aussi insensé de rechercher dans leurs écrits une description se rapportant véritablement à la migraine, que d’y rechercher s’ils n’ont point fait mention de Y auscultation.

Ce n’est qu’au dix-septième siècle qüe l’on trouve des auteurs décrivant spécialement l’affection qui nous occupe. En 1618 Charles Lepois (Carolus Piso) décrit sa propre migraine ët en donne une théorie dans laquelle la sérosité joue le principal rôle. Il fut chanté par ses contemporains en vers que je me garderai bien de reproduire.

Willis, Wepfer, Junker citent tous des observations de véritable migraine ; mais pour avoir un

ouvrage véritablement sérieux sur ce sujet, il faut arriver a Tissot, qui dans son Traité des nerfs et de leurs maladies (1783), fit une monographie où l’on trouve encore aujourd’hui de précieux renseignements. Plusieurs auteurs de dissertations de cephalalgiâ ou de hemicraniâ avaient émis cette opinion que, lorsque pour une cause ou pour une autre la migraine disparaît, elle peut être remplacée par une maladie plus grave. Tissot admet ces métastases , il cite même à l’appui des observations très-intéressantes, que l’on trouvera plus loin. Cependant il ne veut pas, comme le soutenait Schobelt, que la migraine soit de nature rhumatismale, ,ou comme le soutenait Junker, que la transformation de la migraine en goutte soit trèsnaturelle. C’était pourtant sur dés faits que se reposaient ces auteurs, et ces faits, malgré les observations de Trousseau, de Garrod, de Charcot, sont comme non avenus pour beaucoup de médecins.

Les auteurs qui sont venus après Tissot ont reproduit ce qu’il avait dit, tout en niant les métastases, ou bien, comme Piorry, ils ne se sont occupés que d’une forme spéciale de l’accès de migraine. Ce dernier auteur a décrit (1831) une forme peu connue alors d’hémicrânie, celle qui s’accompagne de troubles de la vue. Cette manière d’être intéressante de la.migraine a beaucoup été étudiée depuis lors ; et tout dernièrement M. Galezowski (juin 1878) a publié un mémoire très important sur la migraine ophthalmique.

Le tort qu’ont eu la plupart des auteurs, c’est

d’avoir étudié surtout l’accès, et pas assez la maladie. Comme la migraine est très variable dans ses allures, ils ont admis une foule de formes : migraine stomacale, oculaire, nasale, etc. A ces formes d’autres auteurs ont ajouté la migraine menstruelle, hémorrhoïdale, parce que la migraine, — chez les migraineux, ce que l’on n’a pas assez vu accompagne souvent les règles ou les hémorrhoïdes. On a même voulu créer une migraine anale parce que des accès sont quelquefois occasionnés par la constipation.

Tissot avait réuni un certain nombre de cas d’accès paraissant tenir tout d’abord à une affection plus grave que la migraine : je veux parler de ces cas où l’on retrouve des phénomènes d’origine cérébrale, des fourmillements dans les membres, de l’aphasie, des convulsions même.

Un certain nombre de faits analogues ont été reçu si llis depuis ; on en trouvera plusieurs observations dans la seconde partie de ce travail : j’ai même été assez heureux pour en voir un cas sur un de mes camarades. Liveingdans son beau livre on megrim a recueilli un grand nombre d’observations de ces accès bizarres.

Tous les auteurs qnt tenu à donner une explication des phénomènes que l’on observe dans la migraine, à donner une théorie de la migraine. Je ne parlerai pas de ceux qui attribuaient la migraine à Vébullition de la bile dans le foie , ou à un amas de sérosité qui se fait dans la tête sous Vinfluence maligne de la lune, des astres ou des vents, etqtii,par son effervescence , distend violera -

ment les membranes du cerveau. Je ne mentionnerai pas davantage l’auteur d’une théorie relativement récente (1846), qui veut que la migraine soit produite par une accumulation de sang dans les sinus de la base du crâne, lequel sang comprimant le trijumeau amène la douleur. Ausias Turenne — je l’ai nommé sans le vouloir — explique tous les symptômes de la migraine, toutes les particularités qu’elle présente, à l’aide de sa théorie. Si la migraine qui est liée à la menstruation chez certaines femmes, cesse lorsque l’écoulement sanguin est bien établi, c’est qu’un raptus sanguin vers le bassin fait cesser les varices des sinus, qui reparaîtront lorsque le raptus cessera. S’il se produit dans le cours d’un accès des bâillements, des pandiculations, on ne peut méconnaître l’intervention d’un instinct salutaire qui appelle l’air et le sang veineux dans la poitrine ; lequel instinct s’explique à son tour par la compression de la partie motrice du trijumeau et par la compression de la portion motrice des nerfs vertébraux lorsqu’ils traversent les trous de conjugaison, par des veines ayant de larges communications avec les sinus, etc., etc. L’auteur a lu un long mémoire sur ce sujet à l’Académie des sciences et deux thèses ont été faites pour soutenir cette ingénieuse théorie. C’est beaucoup trop déjà pour que j’insiste (Gaz. des hôpitaux, 24 février 1849).

Une autre théorie sur laquelle je m’arrêterais moins encore, si elle n’avait été soutenue dernièrement par Liveing et approuvée par d’autres

auteurs, c’est celle des orages nerveux, cc La migraine, dit Hervez de Chégoin, est liée au tempérament nerveux qui a ses pléthores nerveuses, comme le tempérament sanguin a ses pléthores sanguines. Les unes se dissipent par une espece de décharge électrique, comme les autres cessent par une hémorrhagie. » . Liveing prétend que la force nerveuse peut acquérir un certain degré de tension dans le système nerveux, et que le besoin d’une décharge se fait bientôt sentir. Cet orage nerveux, véritable éruption volcanique, qui constitue la décharge, s’appelle migraine, comme dans certains cas, il peut s’appeler hystérie ou épilepsie.

Beaucoup de ceux qui ont écrit sur la migraine, font jouer un grand rôle à l’estomac dans sa production. Pour Tissot et beaucoup d’autres, qui ont écrit avant lui et depuis, l’estomac est la cause . de tout le mal, et c’est la sympathie qui existe entre l’estomac et le cerveau qui explique tout. Pour ceux des modernes qui incriminent l’estomac, la céphalalgie est l’effet reflexe de l’impression que le nerf vague va puiser dans l’estomac. Clifford Albutt croit que les troubles viscéraux jouent un rôle principal, et il donne des raisons : le vomissement de la migraine diffère du vomissement cérébral en ce qu’il est précédé de nausées prolongées ; le vomissement se compose en grande partie de bile ; il existe des désordres du foie, sensibilité, teinte sub-ictérique, matières fécales décolorées ou très-bilieuses ; des désordres de l’estomac, dyspepsie : le moindre écart de régime

amène un accès. — Ces observations sont fort justes : mais la migraine ne s’accompagne pas forcément de troubles digestifs : il y a des migraineux qui n ont jamais été dyspeptiques, pu qui ne le sont devenus que lorsque leur migraine s’est affaiblie ; d’autres n’ont jamais vomi pendant l'accès; etc. Et puis la migraine ne se déclare après un écart de régime que chez les migraineux ; et un individu qui n’a jamais eu la migraine, qui n’est pas prédisposé à l’avoir, peut mener la vie la plus dévergondée possible, sans avoir la migraine.

On a encore voulu faire de la migraine une simple névralgie du trijumeau, une névralgie de l’iris, un état névralgique du cerveau lui-même ; je ne discuterai pas ces diverses théories.

Enfin Du Bois Reymond et Mollendorf remarquant l’un le rétrécissement des vaisseaux de la face, l’autre leur dilatation dans le cours de l’accès, ont inventé chacun une théorie vasculaire en sens contraire ; puis sont venus des conciliateurs qui ont dit que l’un n’avait vu que la première période de l’accès, l’autre que la seconde. — Je m’étendrai plus longuement sur la théorie vasculaire lorsque je m’occuperai de la physiologie pathologique de laccès migraineux ; et je dirai en quoi elle se rapproche, selon moi, de la vérité.

Pour ce qui est des divers modes de traitement, tout a été essayé. On a tour a tour combattu la migraine avec la saignée pratiquée dans divers endroits du corps, pendant ou eh dehors del accès, avec les purgatifs, le fer rouge. On a aussi eu re-

cours à l’artériotomie de la temporale, même faite avec le fer rouge.

On a employé des compresses froides, des compresses chaudes ; des bains de pieds ; des sinapismes ; des sangsues à îa tempe, au cou, à la nuque, à l’anus, à la vulve. Les narcotiques ont eu leurs partisans. D’autres ont préféré les reconstituants. Les uns ont recommandé la sobriété, l’exercice au grand air ; les autres le repos et la bonne chère. Les uns accusent Vénus et Baccbus d’être pour beaucoup dans la production de la migraine ; les autres recommandent le coït pendant l’accès et prétendent que îa continence doit être bannie par les migraineux. — Le suc de lierre terrestre mélangé d’huile et de vinaigre ; des vers lombrics broyés avec du poivre blanc et additionnés de vinaigre ; de l’ail ; un mélange d’absinthe, d’opium et de concombres sauvages cuits dans l’huile ; de la teinture de coccinella septempunctata ; l’extrait de belladone ; la solution de cyanure de potassium ;etc., etc., ont été employés en frictions sur divers points de la face et du crâne. Le café» la digitale, le sulfate de quinine, la paullinia, le bromure de potassium, voire Je salicylatede soude, à l’intérieur, ont donné autant de résultat que les moyens précédents. Enfin des auteurs recommandent des cautères, des vésicatoires ; d’autres l’électricité ou le magnétisme ; d’autres enfin ne recommandent rien du tout.

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