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IDÉE GÉNÉRALE DE LA MIGRAINE

La migraine est une affection qui se manifeste par des accès d’une périodicité plus ou moins régulière, laissant entre eux un intervalle plus ou moins long, pendant lequel le sujet jouit d’une santé parfaite. Ces accès ne se ressemblent pas chez tous les individus, ni chez le même individu aux différentes périodes de son évolution. Ils sont caractérisés par une céphalalgie plus au moins intense, gravative etpulsative, ne siégeant le plus souvent que d’un côté de la tête, et occupant principalement le front, la tempe, le fond de l’orbite, parfois l’occiput. A la douleur de tête se joignent des symptômes généraux qui consistent en un malaise vague, avec bâillements et pandiculations, lequel malaise va souvent jusqu’à la nausée et le vomissement.

Les organes des sens peuvent participer au trouble général : le malade a de la photophobie, des hallucinations de la vue, parfois de la diplopie; il entend des bruits étranges, le plus léger tic-tac d’une montre l’agace ou redouble sa douleur.

L’olfaction présente, mais à un moindre degré, la susceptibilité que l’on remarque pour la vue et l’audition et l’on voit des personnes ne pouvoir supporter les odeurs les plus suaves ou les plus délicates, odeurs qu’elles ne percevraient peut-être pas à l’état normal. La susceptibilité morale du malade n’est pas moins grande que celle de ses sens : tout c 2

l’ennuie; le travail lui répugne; il lui en coûte pour faire le moindre mouvement et cela non pas seulement parce que le mouvement redouble ses souffrantes, mais à cause de son apathie générale. Certains individus présentent des symptômes en apparence bien plus graves ; des fourmillements dans tout un côté du corps, dans la langue ; des troubles dans la parole ou dans l’écriture, de l’aphasie en un mot. On a même noté des convulsions.

Les nausées et les vomissements dont j’ai déjà parlé, manquent dans un certain nombre d’accès chez le même malade ; et l’on voit des migraineux qui mangent et boivent comme d’habitude; d’autres, bien qu’ils n’aient pas de nausées, ont une perte absolue d’appétit; quelques-uns peuvent manger, mais ont une répugnance invincible pour les boissons. La constipation est la règle ; cependant j’ai observé plusieurs malades qui avaient de la diarrhée à chaque accès. La sécrétion urinaire serait, d’après la plupart des auteurs, augmentée au commencement de l’accès, et l’urine serait très claire, nerveuse; je n’ai rien observé de semblable : la plupart des malades que j’ai vus m’ont dit qu’ils n’avaient rien remarqué de particulier du côté de l’urine ; et dans un certain nombre de cas je l’ai trouvée en petite quantité et formant un dépôt briqueté. Quelquefois le migraineux reconnaît dès la veille qu’il aura la migraine le lendemain: son appétit est augmenté, ou diminué ; il éprouve un malaise indéfinissable, une sorte de trop-plein, dont il ne peut pas bien rendre compte, mais qu’il

sait reconnaître. Chez quelques individus, c’est une constipation plus opiniâtre que d’habitude qui présage la migraine. Chez d’autres, c’est seulement quelques heures, quelques moments avant l’accès qu’ils reconnaissent son approche aux troubles visuels déjà signalés.

La migraine peut commencer à toute heure de la journée; mais le plus souvent elle commence dès le réveil et dure jusqu’au soir; elle cesse souvent après un premier sommeil. Les cas légers peuvent se terminer d’une façon insensible, au milieu d’une distraction quelconque, d’une conversation par exemple.

L’accès passé, le migraineux n’est plus malade; s’il s’est endormi avec la migraine, il se réveille le lendemain aussi bien portant que d’habitude; et il reste ainsi jusqu’à un nouvel accès, qui a été provoqué par un écart de régime ; un excès quelconque, qui accompagne le flux menstruel ou hémorrhoïdaire ; ou bien qui vient sans cause occasionnelle.

Pensant qu’il était impossible de donner une bonne définition de la migraine, surtout au commencement de ce travail,. c’est-à-dire avant de l’avoir étudiée à fond, j’ai préféré en faire une description succincte. J’ai pensé aussi qu’on ne peut bien étudier une maladie que lorsqu’on en a déjà une idée générale; c’est pour cela que j’ai réuni les principaux symptômes de la migraine, dans les pages qui précèdent. J’aborderai maintenant son étude.

ÉTIOLOGIE

Il y a deux choses à distinguer dans la migraine, la maladie, ou plutôt l’affection, — car nous allons voir tout à l’heure que la migraine est une affection et non une maladie, — et l’accès. J’étudierai en premier lieu les causes de l’affection migraine.

Étudier les causes d’une affection, c’est rechercher la maladie dont cette affection est une manifestation. Je choisirai un exemple vulgaire. La plaque muqueuse, la roséole, la gomme syphilitiques, ne sont pas autant de maladies distinctes, ce sont désaffections dépendant de la syphilis, des manifestations de cette maladie. Mais, si presque tous les auteurs s’entendent aujourd’hui pour rattachera la syphilis toutes les affections qu’elle produit, il n’en est pas de même pour les autres maladies constitutionnelles ; et il existe beaucoup de vague dans cette partie de la science. Pour Pidoux, il n’existe en dehors de la syphilis que deux maladies constitutionnelles, la scrofule et l’arthritisme; pour Bazin il faudrait joindre à celles-là l’herpétisme. Gigot-Suard n’admet que l’herpétisme et la scrofule, etc. La confusion est bien plus grande encore lorsqu’on veut rattacher telle ou telle affection à une maladie constitutionnelle. Bazin, par exemple, et pour ne parler que des affections cutanées, admet un eczéma scrofuleux, eczéma arthritique, un eczéma dartreux ; un impétigo scrofuleux, un impétigo dartreux ; un pemphigus arthritique, un pemphigus dartreux;

un zona arthritique, un zona dartreux, etc., etc., et il donne des symptômes différentiels qui souvent sont impossibles à trouver. On serait en présence du même embarras, si l’on voulait savoir à quelle maladie constitutionnelle il convient de rapporter les affections du poumon, du rein ou de l’utérus.

Je ne veux pas entreprendre de débrouiller ce chaos, ma prétention est moindre. Je veuxsimplement chercher les maladies qui ont un certain rapport, un certain degré de parenté avec la migraine. Outre que cela pourra éclairer l’étiologie de la migraine, cela lèvera peut-être aussi un tout petit coin du rideau qui nous cache l’histoire des maladies constitutionnelles.

«Beaucoup de gens, dit Trousseau {Clin., II, 4 e édit.) sujets à des migraines périodiques sont ou ont été goutteux, rhumatisants, hémorrhoïdaires, dartreux, ou bien sont nés de parents qui l’étaient; ou bien encore vous verrez le contraire se produire, c’est-à-dire les affections dartreuses, hémorrhoïdaires, les attaques de rhumatisme ou de goutte succéder à des migraines périodiques. Entre autres exemples de ces mutations diathésiques, en voici un, le premier qui ait frappé mon attention au commencement de ma carrière médicale.

J’étais lié d’amitié avec un major anglais, qui, depuis longtemps, était sujet à des migraines revenant avec une telle périodicité, de deux mercredis l’un, qu’il savait, à une heure près, quand il allait être pris. Les attaques étaient si régulières dans leur marche et leur durée, que, chose plus extraor-

dinaire encore, il pouvait dire quand elles finiraient; elles duraient, en effet, quelques heures, et ensuite le laissaient dans un état de parfaite santé. 11 en avait éprouvé les premières atteintes pendant un séjour aux Antilles; depuis cette époque, elles n’avaient jamais manqué d’avoir lieu, et les choses en étaient là quand je fis sa connaissance à Paris. Comme il en était très fatigué, il me demanda un jour de l’en débarrasser à tout prix. C’était en 1824 ; j’ignorais alors ce qu’était la migraine. Prenant avis de quelques-uns de mes confrères, je conseillai à mon malade des pilules écossaises Ahaute dose. Sous l’influence de ces purgatifs répétés, ses attaques perdirent de leur périodicité ; mais sa santé fut loin de s’en trouver mieux. Auparavant, aux accès finis succédait, chez lui, un état de bien-être contrastant singulièrement avec le malaise qu’il éprouvait quand ils étaient près de venir. Il en était d’ailleurs pour lui comme pour tous ceux qui sont sous l’empire d’une diathèse goutteuse ou hémorrhoïdaire et que leurs attaques, précédées souvent de cet état de malaise indéfinissable, soulagent au point que ces crises paraissent en vérité des maux nécessaires.

Mon malade s’était installé à Fontainebleau pendant la belle saison, j’allais le voir et passer quelques jours avec lui de temps à autre. Un matin, il me fit réveiller pour me montrer son pied dont il souffrait cruellement. Je constatai une tuméfaction avec rougeur considérable ; c’était un accès de goutte aiguë bien franc. Ne sachant pas encore combien ces manifestations demandent à

être respectées, ignorant que la migraine et la goutte sont sœurs, subissant, malgré moi et malgré les principes que j’avais reçus dans ma première éducation médicale, l’influence des doctrines de Broussais alors en pleine vigueur, je vis l’indication d’intervenir avec la médication antiphlogistique : des sangsues, des cataplasmes émollients arrosés de laudanum furent appliqués sur la partie douloureuse. L’arthrite céda ; mais, à partir de cejour, le malade perdit sa belle santé d’autrefois. Une seconde attaque fut une attaque de goutte molle, atonique et non-seulement la santé générale fut altérée, mais encore le moral, l’intelligence furent affectés d’une façon déplorable. Le major n’eut plus sa vivacité d’esprit, sa gaieté habituelle ; il devint lourd, maussade, ennuyeux ; enfin il eut une attaque d’apoplexie, et deux ans après il succomba, emporté par une seconde attaque. »

Trousseau cite encore trois observations trèsintéressantes ; la première d’un homme qui eut successivement, une dartre humide aux jambes, des accès d’asthme, des accès de, goutte et des accès de migraine. La seconde d’une dame qui eut un rhumatisme articulaire aigu, puis des douleurs musculaires vagues, des douleurs névralgiques dans différents endroits, des accès de migraine, une toux spasmodique revenant la nuit, une névralgie faciale, une éruption papulovésiculeuse et enfin des accès d’asthme : ces diverses affections se succédant les unes les autres. — La troisième observation a trait à un asth-

matique né d’une mère goutteuse, d’un père épileptique et qui a été lui-même, pendant un certain temps, sujet à la migraine.

Le célèbre professeur fait suivre ces observations des lignes suivantes :

cc Ces faits, messieurs, se rattachent à une grande question, celle de la transformation des affections morbides les unes dans les autres, rappelez-vous que les dartres, les affections rhumatismales, la goutte, la gravelle, les hémorrhoïdes, la migraine et l’asthme, expressions différentes d’une même diathèse, peuvent se remplacer les unes les autres ; à mesure que vous avancerez dans la pratique de votre art, vous n'aurez que trop souvent l’occasion de vérifier l’exactitude de cette proposition. »

Les premiers auteurs qui ont écrit sur la migraine, ont peu remarqué la parenté qu’elle a avec beaucoup d’autres affections ; ils avaient bien vu les affections que la migraine remplaçait ou qui la remplaçaient : pour eux c’étaient des métastases. Ils manquaient de cette idée générale de maladie constitutionnelle qui fait suivre la maladie, non-seulement chez l’individu, mais encore dans toute sa famille. Les anciens n’avaient cependant pas été complètement aveugles, et les théories humorales qui eurent longtemps cours dans la science; les idées de métastases et de tempéraments encore admises aujourd’hui par beaucoup de médecins, n’étaient qu’un acheminement vers la voie nouvelle.

Quelque chdse d’assez bizarre, c’est que si Von veut étudier les affinités de la migraine, ce n’est pas dans les ouvrages écrits sur cette affection qu’il faut chercher : on lirait en vain toutes les thèses de la Faculté de médecine écrites sur la migraine, on feuilletterait inutilement tous les mémoires écrits sur cette affection. On s’est occupé de l’accès, mais pas de la maladie. Les vieux auteurs avaient prononcé le mot de métastase, les nouveaux l’ont repoussé.

Ce n’est que dans les traités sur les diathèses, sur les affections de la peau, sur le rhumatisme chronique, sur la goutte, que Ton trouve quelques indications.

Afin de bien étudier ces rapports, j’ai réuni dans la seconde partie de ce travail un grand nombre d’observations, tant personnelles que tirées des divers auteurs. Je m’appuyerai surtout sur ces observations dans l’étude qui va suivre.

1. Goutte. — Les relations entre la goutte et la migraine ont été signalées depuis longtemps ; mais, comme je l’ai déjà dit, les auteurs modernes y croient peu, et ils appellent la migraine des goutteux : accidents migrainiformes ; Liveing l’appelle pseudo-megrim. J’ai déjà mentionné l’opinion de Junker sur la transformation de la migraine en goutte. Fordyce était du même avis, aussi, disait-il (De hemicraniâ dissertation p. 87) : a Si in iis quos vexare consuevit hemicrania ætate auctâ superveniat Arthritis, ilia, cum utrumque vitium non penitus evanescit, materiâ forsan in articulos jam translata. »

Parry (impulished voritings of D T C. H. Parry, vol. I, p. 557), après avoir décrit les désordres de la vue qui arrivent sans mal de tête, dit que ces phénomènes se présentent souvent chez les dyspeptiques, et en particulier chez les goutteux dyspeptiques.

Mollendorf( Virchow's Archiv. J. Anai. v. Phys.; Bd. xli, p. 387, i867) dit que la migraine reconnaît souvent pour cause la maladie goutteuse. Sir Henry Holland (Med. Notes and Reflections, 1839) est du même avis ; il cite plusieurs observations très-probantes. Charles Scudamore (A Treatise on Goût and Gravel , 1823, p. 368) entre plusieurs exemples rapporte celui d’un hommede 51 ans, fils d’un père et d’une mère goutteux et goutteux luimême, qui souffrait également beaucoup de la migraine. La veille, il était tourmenté de froid aux pieds et d’une espèce de dépression nerveuse; il lui prenait le désir de boire beaucoup plus de vin qu’à l’ordinaire ; et le jour de sa migraine il ne pouvait supporter l’air froid ni l’eau froide ; il était complètement accablé de torpeur, et avait une envie de dormir invincible. Travers ( Observations of Surgery , p. 167, 1852) parle aussi des rapports de la goutte avec l’affection qui nous occupe. 11 cite le cas très-curieux de son fils. Travers souffrait depuis longtemps de violentes attaques de migraine avec engourdissement hémiplégique et désordres de la parole. Son fils avait hérité de cette migraine, et il en avait régulièrement souffert jusqu’alors, lorsqu’il eut une attaque d’uréthrite aiguë. Sa migraine cessa. Or cette uréthrite n’é-

tait pas d origine vénérienne; Travers en fait une manifestation anomale de la goutte. Du reste, les auteurs qui ont écrit des traités spéciaux des maladies de l’urèthre sont d’avis qu’on peut avoir des uréthrites d’origine goutteuse, et que souvent des uréthrites blennorrhagiques ne durent longtemps que parce que le sujet est goutteux ou est d’une famille goutteuse. C’est le moment de parler d’une observation très-intéressante qui a été publiée récemment par M. le professeur Guyon :

il s’agit d’un homme qui avait des migraines en même temps qu’un rétrécissement ; le rétrécissement fut dilaté, les migraines cessèrent ; puis les migraines se reproduisirent avec le rétrécissement et enfin l’uréthrotomie fit disparaître définitivement ces deux affections. M. Guyon, qui considère la migraine comme une forme de dyspepsie, la met au même rang que les divers troubles digestifs qui surviennent chez les urinaires. Il serait intéressant de savoir si le malade en question et sa famille ne sont point arthritiques, ce qui pour moi n’est pas douteux. Je crois que, dans ce cas, le rétrécissement n’a été que la cause occasionnelle de la migraine.

Liveing (p. 404) rapporte également, un cas de migraine liée à la goutte : le D r G. souffrait de la goutte ainsi que son fils. En même temps que sa goutte il avait la migraine, et plus tard il eut des attaques d’angine de poitrine.

J’ai déjà parlé des observations de Trousseau, qui considérait la migraine comme une affection essentiellement diathésique; avec les observations dont

j’ai déjà parlé on trouvera dans la seconde partie de ce travail deux autres observations du même auteur, de migraine liée à la goutte.

Laurent et Percy, Baumès en rapportent également des cas. Parmi les observations que j’emprunte à Bazin, il en est une qui a trait à une femme qui a eu la migraine jusqu’à 40 ans, âge de la ménopause, qui a eu plusieurs manifestations du côté de la peau et des muqueuses, des douleurs articulaires, et qui portait des tophus aux mains.

Parmi mes observations personnelles il y en a aussi où la goutte a coexisté avec la migraine, soit chez le migraineux, soit dans sa famille. Une observation est particulièrement intéressante ; on y trouve chez le même sujet des attaques d’asthme, de goutte, de migraine, des furoncles, des dartres; chez la mère, de la migraine et de l’essoufflement ; chez le frère, des dartres, des furoncles, de l’incontinence nocturne d’urine, etc.

Plusieurs observations ont trait également à des goutteux. Enfin je dois mentionner le fait de l’existence de la goutte et de diverses affections cutanées et rhumatismales dans une famille où il y avait douze migraineux. Je rapporte longuement l’histoire de cette famille.

Enfin, je dois ajouter que Charcot, dans ses leçons sur les maladies des vieillards (Paris, 1868), Garrod dans son Traité de là goutte (trad.fr., Paris, 1867) et Malherbe dans sa thèse (Des affections viscérales dans la goutte et le rhumatisme chronique. Paris, 1866) ont insisté sur la parenté entre la goutte et la migraine. La céphalalgie

goutteuse a été également étudiée par Lynch (Some remarks on ihe Metastasis of diseased oction to the Brain in Goût, etc., in Dublin Quaterly Journal, 1856, page 276).

2. Rhu?natisme articulaire aigu . — Rhumatisme articulaire chronique. — Rhumatisme musculaire. — Chorée. — Si, dans une même famille, si chez un même individu on trouve la goutte et la migraine, il en sera absolument de même du rhumatisme musculaire, et d’une affection que presque tous les médecins considèrent aujourd’hui comme de nature rhumatismale, de la chorée.

Comme exemple de coexistence chez un même individu de migraine et de rhumatisme articulaire aigu, je peux citer le cas d’un de mes amis, interne provisoire des hôpitaux, très-sujet à la migraine, avec troubles oculaires très-prononcés; d’une famille rhumatisante et migraineuse, il a eu déjà lui-même trois attaques de rhumatisme articulaire aigu. Un autre cas existe dans ma propre famille : un de mes frères, migraineux et quelque peu rhumatisant (douleurs vagues, gonflement d’une articulation des deux doigts auriculaires, rétraction de l’aponévrose palmaire), a un fils âgé de 16 ans, qui a eu successivement une légère attaque de rhumatisme articulaire aigu, et une légère attaque de chorée. Je dois ajouter qu’un autre frère a souvent des douleurs dans les genoux, ma mère des douleurs vagues dans les membres, et qu’il existe du côté de la peau et des muqueuses, d’autres manifestations diathésiques dans toute la famille. J’ai vu à l’hôpital

Necker un malade atteint de rhumatisme articulaire aigu, qui était très-sujet aux migraines. Enfin la tante paternelle d’une migraineuse dont je rapporte l’histoire avait été choréique.

Cette relation n’a pas échappé à tous les auteurs, et Jackson (Notes of cases of disease of the Nervous System, service du D r Hughlings Jackson , à l’hôpital de Londres — in the Lancet, 10 juillet 1875), a insisté sur la parenté de la migraine, de la chorée et du rhumatisme. Anstie avait déjà indiqué cette relation. Dans son mémoire Jackson dit que les choréiques sont sujets à des maux de têtes paroxystiques rarement précédés de troubles oculaires. Il cite quelques malades affectés de migraine très-intense, chez les parents desquels il a trouvé du rhumatisme. Chez les rhumatisants entrés depuis quelque temps à l’hôpital de Londres, il a recherché la migraine comme antécédent, et l’a trouvée dans une forte proportion ; enfin G.-E. Herman qui a travaillé avec Jackson à l’histoire clinique de la chorée, a trouvé 63 migraineux sur 68 choréiques ; sur ce nombre 31 avaient des nausées et des vomissements en même temps que le mal de tête ; 14 présentaient des phénomènes oculaires et 11 des étourdissements.

Jules Michelet (Considérations pathologiques sur la migraine , thèse 1866) indique sa nature arthritique, mais ne présente aucune observation.

Malherbe (thèse citée) insiste particulièrement sur la présence de la migraine chez les gens affectés de rhumatisme noueux. Je lui emprunte

deux observations très-intéressantes sur ce sujet. Voici du reste ce qu’ii dit de cette relation : « Sur 30 femmes interrogées dans ce sens par M. Charcot, 12 ont répondu affirmativement, et d’une manière à ne laisser aucun doute. Nous avons pu nous-même constater ce fait un grand nombre de fois. Plusieurs fois, M. Charcot nous a fait observer la cessation de ces migraines au début des accidents articulaires ; c’est du reste ce qui est arrivé pour la malade de l'observation 6. Généralement elles s’observent bien plutôt dans la période prodromique du rhumatisme articulaire chronique que dans sa période avancée.

Elles sont très-communes dans le rhumatisme d’Heberden et s’accompagnent quelquefois de vomissements. M. Charcot a eu l’occasion d’observer dans sa clientèle un malade dont la mère, la sœur et la fille, affectées ainsi que luimême du rhumatisme d’Heberden, avaient tous à des époques diverses, souffert de violentes migraines. Cette observation présente en outre cela d’intéressant qu’elle est un exemple remarquable de l’influence héréditaire sur la production du rhumatisme d’Heberden.

Ainsi nous trouvons dans cette affection un point de contact entre la goutte et le rhumatisme chronique. Il nous a paru intéressant de le signaler, tout en faisant remarquer avec M. Charcot, que la migraine paraît moins fréquente dans la première de ces deux maladies que dans la seconde. »

M. Charcot insiste du reste sur ce sujet. M. Gu-

bler a également étudié cette relation, et Yan Swieten déjà en avait dit quelques mots.

Dans quinze des observations que j’emprunte aux divers auteurs, en outre de celles que j’ai déjà citées, on trouve du rhumatisme articulaire aigu ou chronique, ou du rhumatisme musculaire, soit chez des individus atteints de migraine, soit dans la famille de migraineux. Une observation mentionne un mal de côté fréquent sans expectoration. — Enfin deux observations qui me sont personnelles, ont trait, la première à un migraineux atteint ainsi que son frère, de rhumatisme musculaire ; la seconde à une dame migraineuse qui a des parents qui ont été affectés de rhumatisme articulaire aigu. Schobelt (Tractatio de hemicraniâ, Berlin, 1776, in-12) n’avait donc pas absolument tort lorsqu’il disait : « Hemicrania est ilia rhumatismi species singularis, qua unum capitis latus tantum affligitur craciatibus. »

3. Asthme . — J’ai déjà cité quelques observations où l’asthme avait remplacé, précédé ou accompagné la migraine chez le même individu. Trousseau a beaucoup insisté sur les rapports de l’asthme avec la migraine et la goutte.

Je rappellerai également une de mes observations personnelles. Il existe aussi un cas d’asthme bien caractérisé, dont j’ai vu moi-même plusieurs accès, dans la famille dont j’ai déjà parlé et où il existe douze migraineux.

Willis (de morbis convulsivis, ch. XIï) en rapporte des cas. Tissot a observé cette sorte de mé-

iastase. Heberden (Comment., cap. XVIi, d. 85), racontant nn cas de migraine, ajoute : cc Item asthmate superveniente cessavit ».

On trouvera à la fin de ce travail six autres observations, dans lesquelles l’asthme se ren= contre chez le malade ou dans sa famille.

4. Angine de poitrine. — Bien que moins fréquente que la goutte, le rhumatisme et l’asthme chez les migraineux, l’angine de poitrine s)y observe cependant ; et l’on en trouve quelques cas épars dans les auteurs. On ne doit pas, du reste, s’étonner de cette relation, si l’on songe que l’angine de poitrine est souvent une manifestation goutteuse. Mon père qui a eu la migraine jusqu’à 50 ans environ, et qui avait eu avec cela des furoncles, de l’eczéma, des angines interminables, des dyspepsies douloureuses, est mort à 72 ans d’angine de poitrine. Il avait eu sa première attaque un mois auparavant en allant voir un malade. Dans une autre de mes observations un migraineux a des attaques douloureuses qui ressemblent beaucoup à de l’angine de poitrine.

Tissot rapporte l’histoire d’un homme qui, depuis qu’il n’avait plus la migraine, a était sujet à des attaques de douleurs très-violentes, qui lui occasionnaient le sentiment d’une ceinture extrêmement serrée autour de la poitrine et lui gênaient excessivement la respiration. »

J’ai déjà cité un cas emprunté à Liveing où la migraine, la goutte et l’angine de poitrine avaient éprouvé le même individu.

Lobstein (a Treatise ou the structure , Func -

tions, and diseases of the Human sympathetic Nerve ; transld ; by J. Pancoast, Philadelph. 1831) dit avoir vu des femmes qui, souffrant depuis la puberté de migraine avec vomissements, etc., étaient prises d’angine de poitrine à un âge plus avancé, lorsque la migraine disparaissait ; tandis que celles qui conservaient la migraine ne souffraient pas d ’Angor pectoris.

Heberden avait étudié le rapport de ces deux affections, et s’exprimait ainsi à ce sujet :« Non defuerunt exemplà, ubi certum habuerunt circuitum ; aut ubi invicem modo hi, modo capitis dolores vexarunt » (Comment., cap. 70, p. 308).\ Trousseau rapporte également une observation d’angine de poitrine chez un individu né d’une famille goutteuse, et qui était lui-même affecté de goutte, de manifestations dartreuses,. de dyspepsie et de migraine.

5. HërhorrJioïdes , varices . — Un certain nombre de ceux qui ont écrit sur la migraine ont signalé ses rapports avec les hémbrrhoïcLes ; mais c’est comme cause de l’accès migraineux qu’ils ont étudié cette affection. Ils disent par exemple que lorsque le flux hémorrhoïdal perd dé sa régularité, Ta migraine peut survenir. En un mot, ils ont rapproché l’hémicranie qui accompagne ou précède le flux anal, dé célle qui se produit dans des circonstances analogüès relativement au flux cataménial.

Sauvages (Nosologie méthodique, 7 e classe des douleurs, ordre 13 e ) qui avait admis dix variétés

de migraine décrivait la migraine hémorrhoïdale à côté de la migraine lunatique.

Bien que ces auteurs n’aient pas vu le véritable rapport qui unit la migraine aux hémorrhoïdes, ils ont cependant aperçu une certaine relation entre elles.

C’est principalement Trousseau qui a insisté sur la parenté de ces deux affections, et dans une observation que je rapporte plus loin il place les hémorrhoïdes au même degré d’affinité avec la migraine, que la goutte, l’asthme et les affections cutanées.

Les varices étant de même nature que les hémorrhoïdes, on doit s’attendre à trouver le même rapport entre elles et la migraine. C’est en effet ce qui a lieu. Souvent même on trouve chez le même individu les trois affections réunies. Dans les -pièces justificatives on trouvera de nombreuses observations dans lesquelles cette relation est notée; entre autres une observation que j’emprunte à Bazin : 11 s’agit d’une femme atteinte d’eczéma arthritique. Son père toussait chaque hiver ; avait des douleurs aux changements de temps ; il avait eu des furoncles et une dartre rouge. — Sa mère avait eu dans sa jeunesse un accès de manie aiguë à la suite d’une frayeur ; de 35 à 40 ans elle eut des hémorrhoïdes fLuentes ; elle avait aussi des varices. — Une sœur de la malade a eu des gourmes et des ophthalmies chroniques.

La malade a eu des gourmes dans son enfance.

Réglée à 13 ans ; à 25 ans elle fut prise de migraine qui a duré jusqu’à ces derniers temps (49 ans). A

35 ans elle eut une première grossesse, accompagnée de vives démangeaisons à la vulve. Elle eut successivement sept enfants ; à chaque grossesse prurit, et dans l’intervalle des grossesses, hémorrhoïdes fiuentes et constipation.

Ses migraines « s’annonçaient par une sorte d’engourdissement dans l’un des bras, puis dans la face, et se caractérisaient par une douleur tensive, lourde, occupant la région frontale et disparaissant par le sommeil. Ces céphalalgies n’existaient ni pendant la grossesse, ni pendant l’existence du flux hémorrhoïdaire. » Après la dernière couche, il y a dix ans, apparition de varices. A plusieurs reprises, éruption de furoncles ; angines. A 40 ans-, eczéma entre le pouce et l’index; crevasses aux mains; cuissons,démangeaisons.Maintenant elle a des varices cutanées aux cuisses et sous-cutanées aux jambes. Depuis trois mois, pas de migraine : les hémorrhoïdes ont également disparu.

6. Dyspepsie, gastralgie, constipation. — La dyspepsie est si fréquente chez les gens affectés de migraine, que tous les anciens auteurs, et beaucoup de médecins d’aujourd’hui, admettent que la migraine est produite par la dyspepsie, n’est qu’une manière d’être de la dyspepsie ; que l’on a un accès de migraine parce que l’on est dyspeptique. M. le professeur Guy on, qui a beaucoup insisté sur les troubles gastriques chez les urinaires, s’étonne que la migraine, — qui pour lui est une forme de dyspepsie, — ne soit pas plus fréquente chez eux. Cela tend bien à prouver qu’il

ne suffit pas d’être dyspeptique pour être migraineux ; mais qu’il faut quelque chose de plus.

D’un autre côté, tous les migraineux ne sont pas dyspeptiques ; ou s’ils ont été dyspeptiques, ils ne le sont pas toujours au moment d’un accès de migraine. Je pourrais citer à cet appui ma propre observation. Depuis l’âge de 7 ou 8 ans, j’ai la migraine plus ou moins fréquemment. Jusqu a l’âge de 17 ou 18 ans, mes migraines étaient très-fortes ; je vomissais presque à chaque accès, mais en dehors de l’accès, je n’avais aucun trouble digestif; et si l’accès était léger, je pouvais manger et digérer parfaitement.

A 17 ans, je fus pendant toute une année trèsdyspeptique ; j’avais d’assez pénibles digestions, des acidités ; de la constipation très-opiniâtre ; cette année-là je n’eus pas la migraine plus souvent qu’aupara vaut; et même c’est depuis cette époque que mes accès sont moins forts ; maintenant il est rare que j’aie des nausées ou des vomissements; quelquefois je peux manger pendant l’accès et bien digérer; et en dehors des accès, je ne suis point dyspeptique. Je pourrais citer l’observation de mon père, qui eut la migraine jusqu’à 50 ans environ, et qui n’avait guère jusquelà éprouvé de troubles digestifs ; mais qui, du moment que ses migraines eurent disparu, était obligé, pour ne pas avoir des digestions pénibles, avec pyrosis et éructations, de prendre les soins les plus méticuleux; de ne manger que tel aliment et en très-petite quantité. Les dernières années de sa vie, la dyspepsie était portée à ce point que

le moindre retard apporté à un de ses repas lui occasionnait des douleurs d’estomac atroces.

En parcourant les observations que je rapporte, on verra que la dyspepsie peut accompagner la migraine; mais que le plus souvent elle ne se manifeste que lorsque la migraine passe, ou change de caractère ; lorsque le migraineux n’a plus de ces attaques violentes, qui le rendent incapable de faire quoi que ce soit, pendant toute une journée; et lorsqu’elles sont remplacées par ces légers accès, ces simples lourdeurs de tête qui gênent, mais ne le forcent pas à garder le lit. Du reste, Anstie (The abdominal complications of migraine, and their treatment — the Practitioner, -janvier 1873) reprochant à Allbutt, d’attribuer complètement la migraine à des troubles digestifs, lui indique la cause de son erreur : c’est qu’Allbutt n’observait que des sujets d’un âge mûr, tandis qu’Anstie avait observé des enfants.

Beaucoup d’auteurs, du reste, rapportent des observations de gastralgie succédant à la migraine; ou de migraines remplaçant la gastralgie. Déjà Wilîis (de anim. Brutorum , ch. XV : de colica, p. 550; de morb. vent., p. 355) en rapporte des exemples. Robert Whytt (On Nervous Disorders, p. 302, 1765; et Works, p. 619) en cite des observations; il en est de même de Dwight (Amer. Med. Repos., t. II, p. 16, 1800) et de beaucoup d’autres auteurs. Liveing consacre plusieurs pages à la Gastralgie transformation of megrim (213*217).

La constipation est également fréquente chez les migraineux. Aussi un certain nombre d’au-

leurs ont-ils rapporté des exemples de migraines produites par la constipation. Il est vrai que chez certains individus la migraine se déclare s’ils ne sont point allés à la selle la veille; mais ont-ils eu réellement leur migraine parce qu'ils ne sont point allés à la selle, ou bien une constipation plus opiniâtre était-elle chez eux un prôdrôme de migraine, comme l’est chez d’autres une débâcle.

1 .Affections de là peau. — C’est encore à Trousseau que revient l’honneur d’avoir insisté sur les rapports de la migraine avec les affections de peau, qui sont-excessivement fréquentes chez les migraineux. Je pourrais dire avec autant de vérité que la migraine se rencontre très-souvent chez les individuâ-atteints d’affections cutanées. Pour le prouver, il suffit de dire que sur 25 observations d’ar~ thritides et d’herpétides rapportées par Bazin (Leçons sur les affections cutanées de nature arthritique et dartreuse. Paris, 1860), quinze fois la migraine se rencontre soit chez les malades, soit dans leur famille. J’ai transcrit dans ce travail les 15 observations en question qui sont intéressantes à plus d’un titre. Les affections de cet ordre qui se rencontrent le plus souvent en pareilles circonstances sont : l’eczéma, l’impétigo, les furoncles, le pityriasis, surtout, le pityriasis capitis, le psoriasis, l’acné ; mais on rencontre encore l’herpès, le pempMgus^ l’urticaire, le lichen, Farythème noueux, l’erythème marginé, l’hydroa vésiculeux, le zona. Dans mes observations personnelles j’ai noté l’eczéma, l’impétigo, l’acné, les furoncles, le pityriasis, l’herpès, l’urticaire.

enfin deux cas de zona. Souvent les migraineux ont des démangeaisons causées par de très-petites vésicules d’eczéma, vésicules souvent invisibles à l’œil nu.

Une manifestation intense du côté de la peau peut remplacer momentanément la migraine, commë cela a lieu pour l’asthme, la goutte, etc. Mais presque toujours le migraineux a, bien qu’il ait ses migraines périodiquement, soit de l’acné dans le dos ou sur la figure, soit du pityriasis sur le cuir chevelu, soit de l’eczéma ou de l’herpès des organes génitaux, etc.

A côté des maladies de la peau, je dois placer la carie dentaire qui est très-fréquente ; je ne sais si je dois mentionner les cors aux pieds, qui pour certains auteurs se développent surtout chez les rhumatisants, et que j’ai rencontrés chez plusieurs individus dont je cite les observations. Une affection qui est sans contredit très-fréquente chez les migraineux, ce sont les engelures. On en trouvera plus loin plusieurs observations. — Certains auteurs ont dit que la migraine faisait tomber les cheveux. Il est vrai que*beaucoup de gens atteints de cette affection deviennent chauves de bonne heure; mais c’est la plupart du temps le pityriasis capitisqu’ilfautaccuser. Cependant, dans quelques cas rares, la migraine est pour quelque chose, sinon dans la chute, au moins dans le blanchiment des cheveux. MM. Gubler et Bordier (Dict. Encyclopédique des sc. méd., art., Migraine, 2 e série, VII, 1873)rapportent le cas « d’une dame d’une quarantaine d’années, sujette à des migraines d’une vio-

lence et d’une durée exceptionnelles, qui, pendant une certaine période donnée de la courbe des accès, offrit le phénomène singulier^ de la décoloration de toute la portion de cheveux formée pendant la crise de quelques jours après; si bien qu’au bout d’un certain nombre de mois on observait sur beaucoup de cheveux, non sur tous, des zones alternativement blanches et noires ».

(Outre les observations de Bazin déjà citées, il se trouve plus loin un grand nombre d’observations où sont mentionnées les affections cutanées ; on trouvera aussi des observations où sont notées la carie dentaire et les engelures.)

8. Affections des muqueuses. — Le coryza aigu ou chronique, la bronchite, les angines, les laryngites, les affections catarrhales des voies génitales chez la femme, la longue durée des écoulements blennorrhagiques s’observent aussi fréquemment chez les migraineux que les affections que je viens d’étudier. Mais ce sont surtout les angines chroniques et les gros rhumes qui sont fréquents. Je connais un grand nombre d’individus — et je peux me citer le premier — sujets à la migraine, qui ont continuellement la gorge rouge, et qui de temps en temps, pour une cause ou pour une autre, ont une poussée aiguë. Souvent un coryza et une laryngo-trachéite accompagnent l’angine à l’état aigu.

Il peut se faire chez les mêmes individus qu’une entérite catarrhale venue accidentellement s’implante pendant plusieurs mois chez les mêmes individus. Je pourrais citer à l’appui de cela le cas

de la fille d’un migraineux qui, prise à l’âge de deux mois de diarrhée (on l’élevait au biberon), la conserva pendant six mois, et qui fut prise à la suite de bronchite légère et d’eczéma.

(Voir la plupart des observations.)

9. Affections nerveuses. — Presque tous les auteurs aujourd’hui regardent la migraine véritable comme une affection purement nerveuse.

C’est la migraine idiopathique : mais à côté de celle-là (qui pour moi est un mythe),'ils sont obligés de consacrer quelques lignes à celle qui n’est pas ce vierge de toute diathèse ». Liveing qui a fait un livre de plus de cinq cents pages sur la migraine, ne consacre que quelques pages à la migraine goutteuse, et s’il parle des rapports de la migraine avec l’asthme, avec l’angine de poitrine, c’est pour démontrer que la migraine est d’origine essentiellement, névrotique et qu’elle peut remplacer les diverses névroses, ou être remplacée par elle : ces névroses étant chargées d’enlever brusquement au système nerveux la trop grande quantité de fluide accumulé. C’est pour démontrer cette théorie que Liveing a cherché à prouver la transformation de la migraine en épilepsie, en asthme, en gastralgie, en angine de poitrine, et en folie.

J’ai déjà montré la parenté de la migraine avec l’asthme, la gastralgie, l’angine de poitrine ; il me reste à examiner si l’épilepsie et la folie sont également de sa famille.

M. le professeur Lasègue, qui est migraineux luimême, s’est chargé de réfuter cette théorie (De la

Mig.,Revue crit., Archives gén. de méd., 1873,11, 580). IL prétend que « parmi les gens à névrosité pathologique, la migraine est plus près de l’exception que de la règle, et qu’à nombre égal on ne trouve pas chezeux plus de migraineux que chez les gens qui jouissent d’un fonctionnement nerveux correct. » Il cite ensuite des observations empruntées à Liveing, observations qui se rapprochent plus de l’hystéro-épilepsie que de la migraine et il ajoute : « C’est en se contentant ainsi d’à peu près, en appelant migraine tout mal de tête, en ne tenant pas compte de l’évolution de la crise et des éléments multiples dont elle se compose, qu’on entretient la confusion dans la pathologie nerveuse. »

Mais, si on laisse de côté un grand nombre de faits cités par les auteurs, et qui ne se rapportent pas véritablement à la migraine, on doit cependant reconnaître que quelquefois l’épilepsie se rencontre dans des familles migraineuses.

Dans une thèse sur la transmission héréditaire ae Vépilepsie (Tardieu, Paris, 1868), parmi un grand nombre d’observations, je ne trouve que la suivante dans laquelle la migraine soit mentionnée, encore est-elle très-peu probante :

Fondriou, épileptique depuis l’âge de 3 ans, a eu un grand-père maternel hémiplégique, une tante maternelle aliénée, mère très-nerveuse. Le malade a dix-sept frères ou sœurs : une sujette à des migraines et à des syncopes revenant tous les huit jours ; dix autres enfants ont succombé en bas âge aux suites de convulsions.

Parmi mes observations personnelles, il en est une qui a trait à un individu dépendant d’une famille essentiellement migraineuse et qui a trèssouvent des accès de migraine. — J’ai été témoin de plusieurs. — Il a pissé au lit jusqu’à l’âge de 14 ans ; plus tard il a eu des vertiges qui ont été pris pour du vertige stomacal ; cela était d’autant plus naturel qu’il était très-dispeptique. Mais il a eu plusieurs attaques d’épilepsie bien caractérisée avec aura ; et accompagnées de cris, de perte de connaissance, de convulsions et terminée par le carus. — C’est du côté maternel que sa famille est migraineuse. Tous les enfants et plusieurs petitsenfants d’un cousin germain de sa mère, lequel cousin était migraineux, ont eu des convulsions dans l’enfance; — une sœur de sa mère (sœur de père seulement) a eu des attaques d’hystérie ; une de ses filles a pissé au lit jusqu’à 16 ou 17 ans, et une fille de cette dernière a eu quelques attaques de nerfs ; une autre petite-fille de la sœur de sa mère a la migraine.

Le père du malade en question n’était pas épileptique ; mais il était alcoolique, et l’on sait que l’alcoolisme chez le père produit quelquefois l’épilepsie chez le fils. Pourquoi n’aurait-il pas hérité d’épilepsie de son père et de migraine de sa mère?

Comme à chaque génération il y a un être nouveau introduit dans une famille, lequel apporte avec lui toutes les prédispositions morbides de ses ancêtres, il est très-difficile d’étudier sur un sujet donné l’hérédité pathologique ; les croisements

sont trop fréquents pour cela et la question se trouve extrêmement compliquée.

La sœur de la mère du malade dont il est ici question était, comme je l’ai dit, hystérique; mais elle n’était sœur que de père, et je n’ai aucun renseignement sur sa mère et sur la famille de sa mère. — Une des filles de cette même sœur a pissé au lit ; sa fille a eu des attaques d’hystérie. Cela peut s’expliquer déjà par l’héritage maternel ; mais le père avait eu des enfants d’un premier lit et une fille d’un de ces enfants a été folle quelque temps.

D’un autre côté, le cousin germain de sa mère qui était migraineux, et dont tous les enfants et plusieurs petits-enfants eurent des convulsions, avait épousé une femme de famille névrotique.

Dans une autre de mes observations le frère d’une migraineuse a pissé au lit jusqu’à 9 ou 10 ans, et le fils du migraineux a eu des convulsions. La famille est manifestement arthritique : asthme, goutte, affections cutanées; mais je n’ai aucun renseignement sur les grands-parents et le reste de la famille.

Une observation semble plus concluante ; elle a trait à une jeune fille quelque peu hystérique, qui a quelquefois de véritables accès de migraine ; migraine qu’elle a héritée de son père, dont la famille était manifestement névrotique.

Je dois mentionner un cas assez curieux d’hérédité dans cette famille. La tante de la jeune fille ainsi que sa fille sont atteintes de coloboma de l’iris du même œil. Un frère de la jeune fille a une

tumeur dermoïde de la queue du sourcil, et cette même jeune fille avait un pied-bot dans l’enfance.

Enfin, dans plusieurs autres observations, on trouvera diverses affections nerveuses.

Marshal Hall ( Lects . on the Neck as a Medical Région, in The Lancet , 1849, II, 67 et 68), et Synopsis of Diastaltic Nervous System ., 1850) dit que la migraine fait partie du même groupe de maladie que l’apoplexie, la paralysie, la manie et peut alterner avec elles.

Tissot rapporte le cas d’un individu chez lequel la migraine s’observait en même temps que l’épilepsie ( Traité des nerfs, article Epilepsie ).

Liveing admet aussi des rapports entre la migraine et la folie ; entre la migraine et le spasme de la glotte. A propos de la relation avec la folie, il cite une observation empruntée à J. Moreau (de Tours) ( Traité pratique de la folie névropathique, p. 152,1869).

Les auteurs suivants ont également indiqué les relations entre la migraine et les affections nerveuses.

Parry : Eléments of Pathology, p. 244, 249.

Marshall-Hall : The Threatenigs of Apoplexy and Paralysis, etc.— The Croonian Lectures, 1851.

Sieveking : on Epilepsy , p. 27, 2 e édit. London, 1861,

Prichard : Treatise on Diseases of the Nervous System, p. 385.

Parry : Unpublished voritings , 1, 344.

Solly : on the Brain, p. 588.

Mlle Garett : Sur la migraine , th. Paris, 1870.

Je crois donc qu’il est impossible de méconnaître que quelquefois la migraine se rencontre chez les névrotiques ; je dois dire toutefois que cela est assez rare. D’un autre côté, un certain nombre d’auteurs ont cherché à rapprocher quelques cas d’épilepsie et de folie de la maladie constitutionnelle dont dépend la migraine, c’est-à-dire qu’ils ont décrit une épilepsie et une folie rhumatismales.

10. Affections diverses. —Dans les observations que je rapporte plus loin, on trouve quelques cas de cancer ou de tumeurs diverses. Dans une observation, on voit une mère migraineuse qui donne naissance à toute une génération de migraineux, et qui meurt à 82 ans et demi, avec un épithélioma de la face, qui était arrivé à faire communiquer la bouche avec l’air extérieur. Ces sortes d’épithéliomas que Verneuil nomme adémones sudoripares sont, suivant ce savant professeur, de nature arthritique.

Dans la même famille, les deux sœurs d’une femme atteinte de migraine ont l’une, une tumeur fibreuse de l’utérus, l’autre une tumeur du corps thyroïde. Or les sœurs de leur grand’mère avaient des tumeurs soit au sein ou à l’utérus, et dans leur descendance, ainsi que dans celle de leurs frères, il s’est manifesté plusieurs cas de semblables tumeurs.

Dans ce cas, l’influence du grand-père qui était goutteux s’est montrée chez une petite-fille sous la forme de migraine et de diverses manifestations arthriques ; tandis que chez les deux autres petites

filles, c’est l’infiueQce de la grand’mère qui s’est fait sentir.

Ce n’est qu’en suivant ainsi une affection dans plusieurs générations que l’on peut arriver à trouver la vraie origine d’une affection; mais cette recherche est la plupart du temps impossible.

Dans plusieurs observations sont notés des cas de tumeurs de diverses natures sur des migraineux.

Je dois mentionner une certaine tendance à l’obésité, tendance qui est indiquée dans plusieurs observations ; la gravelle urique ou hépatique dont la nature goutteuse a été indiquée par la plupart des auteurs.

Dans plusieurs observations se trouvent des cas de pneumonie. J’en ai observé un cas très-grave à Tours chez un de mes camarades qui avait trèsfréquemment de violents accès de migraine.

Enfin, je dois dire que M. Gubler et Bordier admettent la migraine des tuberculeux sans tubercules cérébraux.

Après avoir examiné avec soin les diverses affections qui se manifestent d’ordinaire chez les migraineux, j’arrive tout naturellement à conclure avec Trousseau que : « les dartres, les affections rhumatismales, la goutte, la gravelle, les hémorrhoïdes, la migraine et l’asthme, expressions différentes d’une même diathèse, peuvent se remplacer les unes les autres. »

Eh bien! toutes ces affections, Pidoux lésa réunies sous le nom d’arthritisme. L’arthritisme est la maladie ; la dartre, l’asthme, la goutte, le rhu-

matisme,la migraine, etc., sont les manifestations de cette maladie. — Bazin, qui admet l’arthritisme et l’herpétisme, dit que la migraine se déplace dans la première période de la dartre, et souvent aussi, mais avec un caractère moins douloureux dans la première période de l’arthritis. Pour répondre à cela, je pourrais citer par exemple l’observation d’un rhumatisant (deux attaques de rhumatisme articulaire aigu) qui a des accès très-violents de migraine, et il ne me serait pas plus difficile de citer des individus qui n’ont jamais eu de rhumatisme ou de goutte, qui n’ont eu que des affections cutanées, et dont la migraine est relativement légère.

Ce que l’on a trop laissé de côté dans l’étude des maladies constitutionnelles, c’est le rôle de l’hérédité. il est tout naturel en effet, bien que les affections dont nous avons parlé aient un certain degré de parenté, qu’un fils a plus de chance d’avoir l’affection dont un père a souffert, qu’une autre affection dépendant delà même maladie. Si un père a la migraine, le fils a plus de chance d’avoir la migraine que d’avoir la goutte par exemple. Si un père a un eczéma, il y a bien des chances pour que le fils l’ait. Je ne m’arrêterai p>as sur l’hérédité de la migraine que personne ne conteste. Du reste, en lisant quelques observations, on pourra aisément en avoir la preuve. Mais il faut se rappeler, lorsqu’il s’agit d’hérédité, que dans un stirpe, pour me servir d’une expression usitée en biologie, il se trouve les germes de tous les ancêtres de l’individu qui en doit sortir, et que

ce n’est qu’après une sorte de lutte pour l’existence entre ces divers germes que l’individu est constitué de telle ou telle façon. Ce n’est qu’en tenant compte de cela, ce n’est qu’en s’appuyant sur l’hérédité physiologique, que Darwin, pour ne citer qu’un nom, a si bien étudiée, que l’on peut arriver à la connaissance de l’hérédité morbide.

Presque tous les auteurs s’accordent pour dire que la migraine est beaucoup plus fréquente chez la femme que chez l’homme : Ils s’appuient pour dire cela sur ce que la femme est plus nerveuse que l’homme : Les faits contredisent complètement cette manière de voir : Liveing a dressé une statistique de tous les cas de migraine qu’il cite dans son livre et qu’il a empruntés à divers auteurs : ces cas ont été pris au hasard, suivant qu’ils lui paraissaient plus ou moins intéressants ; sur 93 cas il a réuni 41 hommes et 52 femmes : ce qui donne environ 4 hommes pour 5 femmes, ce qui est déjà loin de ce que disent les auteurs. Mais on ne saurait accepter pour exacte une telle statistique/Le D r Symonds de Bristol ( Gulstonian lectures on Headache , in Med. Times and Gaz., 1850, p. 498) est arrivé à un résultat tout à fait en rapport avec les vues des auteurs : sur 90 cas de migraine il a trouvé 76 femmes.

Il est très probable qu’il se trouve une cause d’erreur quelconque dans ce résultat, car je suis arrivé démon côté à des chiffres fort différents. Je n’ai pas fait la statistique de tous les cas de migraine quej’ai rencontrés dans les auteurs : j’ai pensé qu’une telle statistique n’aurait aucune valeur. Et cependant

d’après ce que j’ai pu voir, je serais arrivé presque à égalité entre les deux sexes.

J’ai fait deux parties des cas que j’ai observés; la première a trait aux observations rapportées dans ce travail et pour lesquelles j’ai eu des renseignements sur les membres de la famille de l’individu que j’observais: sur 80 individus atteints de la migraine, j’ai trouvé39 hommes et41 femmes. La seconde partie est relative aux individus sur la famille desquels je n’ai pu avoir aucun renseignement. Il y a dans cette catégorie 23 hommes et 18 femmes; les deux parties réunies, pour un total de 121 individus donnent 62 hommes et 59 femmes. D’après cela il y a presque égalité ; et l’on devait déjà s’en douter après avoir étudié les causes de la migraine, et avoir vu qu’elle dépend d’une maladie constitutionnelle qui n’a aucune raison de respecter les hommes plutôt que les femmes.

Il est encore un préjugé répandu dans le monde et même parmi les médecins, c’est que la migraine est plus fréquente chez les personnes qui se livrent à des travaux intellectuels que chez celles aux travaux desquelles l’activité cérébrale ne prend que peu de part. Si l’on veut bien jeter les yeux sur les observations qui terminent ce travail, on pourra s’assurer qu’aucune classe de la société n’est épargnée. Il peut arriver que le travail cérébral exagéré, de même que le travail musculaire, produise des accès de migraine chez un migraineux ; mais ni l’un ni l’autre ne feront manifester l’affection chez un individu non prédisposé. Il en est de même de la fatigue oculaire par des travaux minutieux, que

Piorry indiquait comme une cause principale. A ce propos cet auteur cite le cas d’un individu, qui habitant un logement obscur avait la migraine, et qui s’en délivra en habitant une chambre éclairée. Nous verrons bientôt que ce n’est là qu’une cause occasionnelle, et que l’influence du lieu se montre quelquefois pour les accès de migraine, comme elle se montre pour les accès d’asthme.

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