‹ Un chercheur au Salon 1868Chapitre 1 sur 3 · ALCESTE · texte numérisé non relu

ALCESTE

Nous allons voir3 monsieur.

J'ai toujours eu si peu de goût à payer l'impôt des préfaces, qu'il ne me siérait pas de l'infliger aux autres. La préface la mieux réussie, c'est de montrer au plus vite ce qu'on vient faire et dire. Mais il faut 'cependant entrer en matière, et je veux dire pourquoi j'entre en celle-ci..

J'assistais naguère, avec le tout Paris jdélicat, aux débuts, dans la critique d'art, d'un de' nos plus brillants écrivains humoristes, causeur au jour la journée.

Il n'est rien désormais à quoi ne puisse prétendre le chroniqueur favori d'une époque aussi cavalière, et, quelque improvisée que lui soit la fonction, il y portera cette verve rare, toute empointée d'éclairs que la moindre étincelle d'ironie fait jaillir.

Il revêtira de son charme sceptique, il saura parer de formules inventives et piquantes l'expression de son sentiment sur le laid et le beau, sur le faux et le vrai, sur tout ce qui doit vivre et ce qui va mourir.

Singulier tour de l'opinon, néanmoins! étrange calcul des probabilités! condition peu prévue pour juger pertinemment d'une chose que de toucher à toutes, et le beau titre à raconter les coutumes d'un pays que d'y avoir fait un déjeuner sur le pouce, dans quelque bivouac de passage !

Eh bien ! il aura pourtant raison celui-là, s'il nous force à lui donner raison ; si le moindre monticule, élevé de ses mains, dépasse le terre-plein monotone et stérile de la critique générale.

Il sera le bien venu quand il nous apportera^ sur

les ouvriers et les œuvres de l'art, des jugements qui ne soient pas des jugeottes, un sentiment original, des aperçus vigoureux et libres , et nous l'applaudirons s'il se révèle à nous intelligent chercheur et discernant sagace , indépendant et ferme à l'éloge comme au blâme, et non moins impatient des extravagances de l'avenir que des lisières du passé.

Ainsi donc, pas plus qu'aux écrivains de grande haleine, et qu'à personne, au reste, je n'ai l'outrecuidance de refuser aux élégants tirailleurs du journal, à tous ces maîtres Jacques de l'esprit , le don de sentir les beauxarts excellemment, et, quand ils brûlent de ce feu sacré, le droit de nous en dispenser la chaleur î Ce que je leur conteste absolument, jusqu'à ce que mort s'en suive, c'est le privilège ; c'est même un simple droit de préférence, une commission présomptive. Je les autorise et les accueille, moi public, non parce que, mais quoique écrivains, non parce que, mais quoique supérieurs en d'autres facultés. La nuance est là ; c'est trop peu dire, la querelle bientôt, j'en ai peur; mais j'y suis préparé, bien armé, très- confiant, et je ne m'y viens pas jeter à l'étourdie.

Les grands lettrés ont presque tous trébuché sur les œuvres d'art de leur temps . Il

y avait sur ce thème une étude à faire ; je l'ai faite avec un intérêt qui, je l'espère, sera partagé quelque jour. La loi des compensations humaines s'y manifeste fort curieusement. On y voit, dans le port d'Athènes, maint bel esprit de la race d'élite se tromper comme le singe et prendre le Pirée pour un homme, sans se noyer pourtant; c'est la seule différence. On y apprend que le sixième sens, le sens de l'art, redoute les hauts sommets et se plaît aux collines ; que le train des princes de l'esprit l'effarouche et qu'il préfère un modeste logis. Ainsi m'ont quitté mes derniers scrupules, au seuil d'une entreprise dès longtemps caressée, car ma demeure est humble et ma maisonnette au bas du coteau.

Mais au premier pas la sainte vieillerie me barre le chemin ; quoi donc ? on pourrait se mêler de critique d'art sans être un homme de lettres ? Comment ! un maître écrivain ne serait pas de plein droit maître ès-arts! Voyez-vous le blasphème. Où sont les pierres de la Bible pour ce contempteur des prophètes î

Oui, voilà bien ce qu'on crie sur la scène, et les niais du parterre applaudissent. Le bon sens a beau gronder ; la routine a le vrai diapason. A ses yeux le sens de l'art est un frère Siamois du talent d'écrire ; il s'y faut ranger, car la routine

c'est un dogme, et tout dogme exige que la raison tourne autour d'une sottise.

Amateurs, méfiez-vous des dogmes de la sacristie littéraire. Rappelez -vous qu'il ne faut pas chercher des noisettes sur un chêne, non plus qu'interroger un médecin sur la jurisprudence. A la satire, au pamphlet, au journal, lisez, relisez, savourez les maîtres du genre. Au livre, à la revue, cherchez l'imagination, la profondeur et la science ; mais au Salon, comme ailleurs, en tant que guides attitrés sur l'art contemporain, ne rejetez pas sans doute à priori, mais n'acceptez qu'après les avoir mis en respectueuse quarantaine les privilégiés de l'esprit et du style.

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