‹ Un chercheur au Salon 1868Chapitre 3 sur 3 · SALLES ALPHABÉTIQUES · texte numérisé non relu

SALLES ALPHABÉTIQUES

inconnus, des méconnus et des trop peu connus. J'y veux mettre en première mention, en ordre séparé, dans une série préalable embrassant tous les genres, les nouveaux arrivés et les noms jusqu'ici trop chichement éclairés, qui réclament à grands et justes cris un plus fort jet de lumière. Ce sont en général, il est vrai, les moins pressés par l'âge, mais les plus altérés de renom et de faveur publique. A s'occuper d'eux avec une préférence convaincue, il y aura peu de mérite et tout bénéfice, car si l'attention éveillée, le suffrage conquis, doivent être pour eux la récompense et l'honneur, ce sera l'honneur aussi, ce sera l'orgueil et le véritable salaire du critique d'y avoir quelque peu contribué.

Il n'y a, dit-on, joie si vive que celle du voyageur qui revient des pays inexplorés avant lui, chargé de trésors inattendus pour la science.

Admirer avec tout le monde les œuvres de la nature ou de l'art, déjà cataloguées, n'est rien auprès du bonheur de révéler un des premiers, le premier peut-être, celles ignorées hier encore, et qu'il va falloir admirer désormais. Admirer s'entend. . . quelquefois ; mais plus souvent goûter, aimer, encourager. Il y faut tous ces degrés pour les vétérans, à plus forte raison pour les nouveaux venus.

C'est donc d'une catégorie tout à fait spéciale de noms et de talents restés en dehors du grand et impétueux courant de la gloire ou du succès.

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de la justice ou de la faveur, que je vais ici m'occuper. Je le ferai, j'espère, avec lucidité de langage, — avec clairvoyance de jugement, je dois le croire pour m'y décider. Mais ce dont je suis tout à fait sur, c'est d'y apporter bon vouloir impersonnel, ardeur et sincérité.

Le portrait deMlle G. B. (1308) doit être mis de quelques degrés au-dessus de celui de M. Benoît- Champy. L'élégance, l'originalité, l'ajustement du modèle y sont pour beaucoup sans doute ; mais le talent de M,le Jacquemart est encore ici plus dégagé, plus libre ; on sent qu'il s'est complu dans tous les ébats où la grâce des tonnes lui donnait carrière. On ne saurait voir de plus souple désinvolture, de corps mieux campé, de lignes plus heureuses, et cela dans les plus parfaites conditions de maintien et de bienséance.

Il n'y a pas moins à vanter celles des rapports et de l'harmonie. M113 Jacquemart a fait du noir une couleur féconde en variétés.

J'admire ces fonds d'un gris intense, gris noir à peu près, qui vit en si bon voisinage avec les noirs gris du costume, l'un et l'autre se soutenant, s'unissant et se faisant valoir. Tout, sauf la tête, les bras et les mains, est d'un noir passé, atténué, un noir qui ne fait froid ni aux yens mi

au cœur. Avec quel art ou quel grand instinct n'a-t-on pas réservé, pour la tête seule, le soin de réchauffer tout cet ensemble, et d'y faire dominer l'éclat résistant d'une riche carnation ! et qu'à bon droit on a concentré sur ce visage les douces chaleurs et tous les revifs de palette que rehausse la sobriété des tons d'alentour î

La fée de la couleur était au berceau de Mlle Jacquemart, et n'y était pas seule.

Voilà un bon et grand succès que je crois général, par hasard ou par force.

J'ai dit, au salon carré, que le portrait de M. Benoît-Champy n'était ni le parfait ni le complet encore; celui-ci me trouble. J'ai remords et crainte pour mes restrictions. En tous cas, justes ou non là-bas, ici je les désavoue.

Dans sa donnée, dans sa volonté particulière, en tant que peinture large, enlevée, résolue, simple et libre, écartant le précieux, le serré classique et l'extrême analyse, cette œuvre de Mlle Jacquemart est de celles qu'il faut oser dire parfaite.

C'est encore, et plus encore peut-être, à certains égards, un très-beau portrait que celui de MIle L. L..., par M. J. Lefebvre (1506). Maisil faut, pour l'annoncer au monde, que la renommée change l'embouchure de sa trompette. A bien dire, ce n'est pas une fanfare qu'il y faut, mais un chant grave, comme l'allure et la pensée de l'œuvre.

Ici tout est serré, compassé, réfléchi, méthodique, extrà-sérieux. Peinture ferme et pleine, dans son extrême tempérance, correction, sévérité, abstinence d'effets, justesse et précision de ligne et profond respect de l'individualité du modèle, avec toute abstraction de galantes complaisances; voilà pour un côté de la médaille, le bon côté.— Froideur inévitable, tendance à la sécheresse ingriste, trop d'acuité de lignes et trop de goût pour l'épure, une vague souvenance de peinture primitive sous le couvert des procédés modernes, et comme le sentiment d'un art chrétien au temps des catacombes, déguisé sous la gaze et le crêpe noir de nos jours, voilà pour le revers. C'est, du moins sur cette médaille-ci, notre façon à nous de marquer pile et face. Mais il y a deux écoles, et je vais être pour beaucoup le numismate breveté du roi Dagobert.

Nous serons tous d'accord cependant sur ce que cette œuvre est capitale et de haut style. Elle fait preuves bien autrement légitimes que la femme couchée. Sans le livret ou la signature je n'aurais jamais cru que ce fussent là deux enfants du même lit: l'un austère, élevé, difficile à luimême et quasi stoïque ; l'autre incontinent, terre à terre, épicurien et se permettant tout. Je ne m'effarouche pas, notez bien î Je constate et distingue seulement.

Mîie Jacquemart me touche plus ; elle agit ëm mon cœur et sur mon système nerreux , ému» pay

la couleur et par la liberté. M. J. Lefebvre parle à ma raison par le raisonnement, à ma conscience par la vérité. Il me persuade et m'oblige sans me remuer.

Un tout petit portrait à l'air simple et bonhomme, par M. Gaillard (1226), est un vrai morceau de peintre, fin, sobre et solide, avec tout ce qu'il faut de vif et de chaud ; de jolis petits tons gris et bruns, tranquilles et suaves; de rares habiletés, sans pimpant ni manière. Je ne saurais trop recommander cette violette à l'attention des délicats.

Mme Laure de Châtillon, Portrait de Jeune Fille (490), montre des qualités différentes, plus viriles, ou du moins plus simplement viriles. J'aurais mis ici plus volontiers la griffe d'un homme, et là l'ongle rose d'une femme. Cette fraîche étude est d'une fermeté, d'un ressort, d'une clarté pleine et vive, d'une tenue d'ensemble et d'une enveloppe homogène qu'on ne saurait trop louer. La sûreté de main et la prestesse de touche quasi dure, l'accord et l'heureux passage des valeurs, l'ombre lumineuse, y proclament une réunion de qualités bien rarement féminines, tant elles sont résolues et nerveuses avec une juste mesure d'agrément et de mélodie.

M. Lobrichon avait sous les veux tous les avan-

tages de la figure et de la prestance, en peignant d'après Mme H... Il y a mis beaucoup d'aisance et de belles dispositions dans la simplicité, puis une riche clarté, jeune et fraîche comme le modèle, un peu de mollesse peut-être.

Il serait d'un critique ignorant ou bien frais débarqué de prendre M. Henry Regnault pour un inconnu ; mais il figure si brillamment parmi les nouveaux et les jeunes, et je le tiens pour si heureux de n'avoir pas encore son étiquette et sa case définitives, que je le veux laisser avec ceux qui débutent, en jouant le gai prologue de l'avenir. Sa grande et belle personne (2101), toute radieuse d'un beau rouge dans ses atours et d'un splendide blanc nacré sur ses épaules nues, a tous les airs du plus proche parentage avec les maîtres portraits des époques seigneuriales ; elle se repose bien sur elle-même, et l'aisance de son abandon la met avec nous en communion de bien-être et de calme. C'est un noble animal, un gardien jaloux du blason que ce noir lévrier ; son fin et chevaleresque museau, relevé con amore sous cette main caressante, dit éloquemment sa tendresse et sa fidélité. Il y a dans toute cette figure une aristocratie d'art et de personne fort heureusement mêlée. Si ce n'est pas contresigné d'Hozier, cela dénote, en tous cas, chez le jeune peintre, un goût, inspiré de Van Dyck, pour les sujets de haute race et les accessoires de grande maison ; l'aspect

d'ensemble est éclatant et riche, les lignes sont fort heureuses, et les ag-encements pleins de magnificence ; les chairs, sobrement et justement reflétées, éblouissent par endroits ou charment les yeux et rehaussent les tons des velours déjà si riches et si chatoyants. Cette gamme d'harmonie toute empourprée rappelle certain concerto magique joué par Vélasquez en l'honneur d'un pape, avec une robe rouge, un tapis rouge, un fauteuil rouge, le tout s' enlevant sur un majestueux rideau rouge. Si c'est hasard et pure coïncidence, au moins, à s'y tromper, n'y a-t-il pas d'affront pour M. Regnault.

Voilà, pour ce jeune prometteur de notre Ecole, un très-brillant point de marqué ; on doit même en penser davantage ; mais c'est assez en dire, car ce serait grand pitié qu'un si bel avenir s'évaporât dans l'ivresse du succès. Que celui-là soit plus sage que d'autres ; qu'il mette pour un temps des béquilles à sa facilité ; qu'il casse bras et jambes aux flatteurs ; qu'il se méfie des exemples et des paroles Doré... es. Je ne sais, pour ma part, aucune autre condition à la destinée glorieuse qui l'appelle.

Le portrait de la baronne d'I..., par M. Piot- Normand, se distingue par un éclat d'espèce toute particulière, une lumière tranquille, forte et grave, et qu'on dirait produite par un juste-milieu de soleil et de lune. Et ce n'est pourtant pas un parti

pris de singularité. Rieû n'est plus simple que la facture de ce portrait. Impossible d'être plus franc et plus correct, et d'obtenir un résultat remarquable en jouant plus beau jeu.

Celui de Mmc de B..., par M. de Balleroy (106), appartient à l'ordre des peintures un peu lâchées, mais avec goût et volontairement, d'une brosse facile et savamment négligente. Bonne marche au demeurant, et cent fois préférable aux excès du faire minutieux.

On doit encore aller voir et de fort près, comme un bijou de prix, la mutine, heureuse et rondelette figure de jeune fille exposée par M. Parrot ( 1.9 24). C'est un charme de lumière et de ton des plus rares, une physionomie toute avenante, avec de grands yeux curieux, sincères et pleins de vie ; et, comme sous l'inspiration de ce bon regard , qui dérouterait toutes les supercheries, l'auteur a fait cette précieuse trouvaille sans préoccupation ni recherche.

Par son « Portrait de Mns Agar dans le rêve de Lucrèce » (184), M. Bénédict nous ouvre une petite percée sur l'antique. Il ne faut pas mesurer à sa taille la valeur de ce morceau, plein de caractère, expressivement tragique et du meilleur aloi.

Dans un rang inférieur peut-être, et sur des proportions quasi-microscopiques, tâchez d'apercevoir deux portraits fort délicats : l'un, celui de Mlle J. L., par M. Landier (2236), et l'autre par

M. Olivier (1884), excellente petite physionomie de penseur blanchi d'intelligence et d'années. Voyez encore celui de M. Damas- Hinard (892), par M. Dupuis.

Voici deux études qui se recommandent par un tout autre mérite : c'est d'abord une « Sibylle » de M. Bailly (98), fantaisie composée d'après un modèle, sans doute; un peu dure et sèche de construction et de touche assez brutale, mais qui sort du commun et s'impose au regard ; et puis une esquisse d'une bravoure extraordinaire, enlevée par vifs et fermes coups de brosse, et mise d'ailleurs en toile bien gauchement par M. Desportes (740).

Il me faut parler de deux portraits que je ne .veux point attaquer, ce serait excès, mais au vif succès desquels je ne saurais me rallier, tout en reconnaissant leurs mérites partiels.

L'un est celui de M1Ie L. de ..., par M. Paul

Cellier. Le talent, le résultat d'aspect n'y manquent pas, assurément ; mais le dessin est souvent bien faible, les tons du visage salis par endroits sans motif. La transparence manque. Les velours n'ont pas de reflets. Quant à l'effet général, je vois là des moyens connus, assez bien employés, mais non pas le tout venu, l'effusion coloriste. Puis, il y a bien quelques lourdeurs et

petitesses dans le faire. Les points visuels, notamment, ressemblent à deux têtes d'épingle en blanc de céruse. Il en est de ce portrait comme de celui du prince de M. S., par M. Giacomotti (1079) : la satisfactiou de quelques-uns se comprend et s'accepte, le très-vif éloge, point; des compliments à certains égards, oui, mais pas d'enthousiasme.

L'autre est le modèle choisi pour servir de type à la Coquetterie, par M. Perrault (1963).

Plus rebelle suis-je encore à cette sorte de qualités qu'on admire ici. Fini précieux, chairs blanches et rosées, car le peintre a sur sa palette le rouge végétal et le blanc de perle, et toutes les pâtisseries de ces dames. Travail de brosse, polissante et lustrante, sans aucun accent ni le moindre accident; la peau est tendue, douce, unie, comme la glace la plus pure de Saint-Gobain et St-Quirin (médaillée) ; des mains de belle gantière, ce qu'on appelle des doigts de rose, effilés, poncifs, avec les lumières traînées à la règle et posées selon la formule ; des étoffes immaculées et reluisantes, telles que la Compagnie lyonnaise les dispose en montre, orgueil de la soierie. Après cela et somme toute, j'en conviens, Mesdames, admirablement propre, net, joli, doux, honnête et comme il faut.

Pour clore cet inventaire des œuvres de portraitistes non montées au rang des succès convenus et tout faits, il me reste à citer deux toiles

demi-nature, une surtout (935), de M. Tony Faivre, remarquable notamment par son aspect de vieille peinture, sobre et chaude à la fois, et par un accord de tons graves que le temps semble avoir, non encore enfumés, mais déjà patines.

Et puis enfin deux petits médaillons, de M. Tony Eobert-Fleury (2156 et 2157), fermes, bien voulus, bien amenés au but proposé, vivement et carrément touchés, mais le tout à l'excès, avec une apparence un peu plate, comme celle d'une matière dure et cassante.

Les œuvres grandes par la taille sont rares aujourd'hui ; les très-grandes ont quasi disparu. On les sent hors de portée de l'attention publique. C'est justice et c'est fatalité. Je m'expliquerai plus tard sur cette question qui fournit matière à dispute ; humble et peu pesant avis, mais sérieux et convaincu, ce qui vaut quelque chose. C'est au point qu'il me faut un effort de conscience pour lever la tête vers les corniches du Salon. Au reste, le devoir est bientôt accompli, parce qu'on a bien vite constaté l'impuissance.

Il faut même avouer que je me désintéresse le plus souvent, à priori, de ces anachronismes ; je m'accuse de cette faiblesse ou de cette lâcheté ; je me résigne, au besoin, à cette incompétence. Le champ de la critique est vaste ; il n'y a pas honte, il y a sagesse, bien plutôt, à n'en pas compter les épis dans tous les sillons.

L'Idylle, de M. Parrot, est d'une poésie d'autant plus frappante que la recherche de la beauté plastique n'y a point de part essentielle. L'œuvre est éminemment remarquable par l'élévation, le pur sentiment, la chasteté. Voilà comment on déshabille une jeune fille, et la plus pudique, sans qu'il en résulte embarras pour elle ni provocation pour nous. Quel abîme entre cette innocente nature et celle de la Femme couchée dans son libertinage ! Quelle noblesse ici et quelle ingénuité ! Quel sensualisme hardi là-bas ! Quel triomphe de l'un sur la bête et de la bête avec l'autre! C'est voulu, je le sais; mais on y peut choisir et dire que l'on voit d'un côté la pensée, de l'autre la matière, séparées d'âme, de corps et de biens, car, il est vrai, chacune a sa richesse, et c'est de l'art, sans doute, l'un et l'autre; on prétend même que l'un s'en va, tandis que l'autre arrive. Eemercions M. Parrot . d'y contredire. Qu'y gagnerait-on, d'ailleurs ? Il n'y a pas ici question de pruderie , mais de raffinement , bien plutôt. Il faut de l'ombre à la volupté, le gT.and jour la fait évanouir ; elle vit de secret et meurt d'indiscrétion. Vous ne confondez pas le gourmet et le glouton, le causeur et le péroreur ; pourquoi le voluptueux et le brutal ? La beauté nue n'est pas faite pour la place publique de nos jours, Y veut-elle descendre? C'est la bestialité. La police l'en fait disparaître, comme la viande corrompue de l'étal. Quand les Athéniens voyaient une

femme statue, sans aucun voile, ils adoraient ; elle devenait déesse dans leurs cérémonies. Nous sommesles modernes, et nous la mettons au violon. Il n'y a beauté chaste qui tienne. Que serace quand elle ne l'est pas ?

Ceux-là se trompent fort, d'ailleurs, qui croient que le nu impudique révolte surtout les vrais dévots ouïes pudibonds, les cacliotiers ou les impotents ; il offense avant tout les plus amoureux, et les voluptueux les mieux avisés.

On voit déjà quelle est ma pensée, mon impression d'esprit sur la femme couchée, de M J. Lefebvre (1505) ; j'y ajouterai quelques mots en exprimant les regrets divers et les réserves que me suggère cette manifestation d'un talent considérable. Si je n'avais pas déjà vu le portrait du même auteur (1506), je serais moins à l'aise ; il me faudrait ou m'abstenir ou déclarer qu'il y a bien dans cette étude, par trop engageante, la marque ..d'un praticien consommé, mais eh aucune mesure le sceau d'un artiste au sens élevé du mot, le sens intellectuel et créateur.

La faute capitale, après celle de la donnée même, ou plutôt la faute qui fait elle-même aux trois quarts la donnée, c'est cet œil assassin braqué sur le public. Ce regard ne cherche pas même le plus beau, mais le plus riche, le plus amoureux, mais le plus fournisseur.

Dans notre monde actuel, il n'y a d'autre forme

de nudité que celle du sommeil, du bain, de la toilette ou du débraillement effronté; nudité moderne, intentionnelle, qui ne saurait être innocente aussitôt qu'elle souffre un œil étranger. Il est impossible, en principe absolu, qu'une femme, en cet état , regarde honnêtement , même une autre femme; que sera-ce des hommes? Alors l'indécence est fatale.

Nous n'avons plus ici la nudité poétique, mythologique, idéale, dont le déshabillé conventionnel ne détruit ni l'action naturelle ou surnaturelle, ni l'aisance, ni la naïveté.

Il s'agit d'une femme de notre ère,' qui vit parmi nous et comme nous.

Que si pourtant' l'intention du peintre a cherché l'effet qu'il obtient, il n'y a plus rien a dire. Ce n'est ici ni le lieu, ni l'heure, ni l'homme du sermon ; je me tais.

Mais, après la question des droits et des devoirs du nu, il reste la question de goût, et je constate bien des vulgarités. La tête, jolie d'ailleurs, est d'un type commun et rougeâtre. On a soupe tard, ce soir-là. Les genoux sont engorges, rouges aussi par place ; la vraie beauté doit nous faire oublier ses jarretières. Les pieds rouges encore et plus rouges même ont été trop serrés dans la.... chaussure. Hélas ! des bottines à Vénus !...

Passons au dessin, il n'est pas sans reproches : pour porter deux ornements aussi volumineux, la poitrine est bien étroite; les avant-bras sont

courts et ne s'emmanchent pas aux poignets peu sentis, qui ne s'emmanchent pas eux-mêmes à la main, le gauche surtout; et puis, j'ai eu beau m'y reprendre à deux, trois, quatre et dix fois, je ne puis admettre le raccourci de la jambe gauche: c'est un membre atrophié, desséché, Hétri, qui va se détacher au-dessous du genou, comme il arrive en de rares et affreuses maladies.

On voudrait vérifier, toucher, deviner au moins ce membre, ce mollet absent, impossible ! Enfin, les pieds ronds et mous, les doigts surtout, ne sont pas dessinés ; ils n'ont rien de cet accent, de cette précision qui fait vive et vraie la forme spéciale.

S'ensuit-il du tout que je veuille retirer à cette peinture ses titres déjà reconnus, d'œuvre considérable et hors ligne ? Non pas ; je la discute plastiquement , comme très- importante ; autrement je la négligerais; elle dénote encore bien plus de savoir que d'erreur, et le sens moral avec le dessin absolu mis à part, elle a de grandes et de riches qualités.

La couleur générale, sans avoir de prestige, sans être ensoleillée comme à Parme et à Venise, a de la force et de la puissance.

La chair est vivante, ferme, résistante; elle est palpable, on la palpe et elle palpite. Je ne sais guère de peintre, en aucun pays, capable d'étaler sur le sofa de Crébiîlon une figure aussi réelle, aussi plantureuse 9 aussi physiquement

douée, ni de lui donner pouvoir plus électrique sur ceux qui prendront un billet à sa porte. Mais j'en sais plus d'un dont le goût l'eût faite, par quelques variantes, moius charnelle , et dont le cerveau d'artiste eût trouvé, dans ses souvenirs de la statuaire ou dans son idéal, quelques petits moyens d'échange ou de complément, pour recréer cette jolie créature. Que ne peut-on, hélas! croiser les talents comme on croise les brebis !

Jeunes filles chrétiennes enlevées par des Bachi- Bouzouks (459), de M. Cermak, médaillé de 1861, mais étranger, producteur de grandes œuvres, et partant peu connu de notre public.

Voilà, parmi les toiles de haute encolure, une fort belle chose, par exception. Les deux Uachi- Bouzoucks sont très-exactement superbes, du caractère de coquins pittoresques le plus pendard et le plus pendable , et ces affreux pirates de la beauté ont toutes les beautés des pirates. Aucun excès, aucune contorsion ne gâte la douleur intense mais résignée des belles et touchantes figures de captives. On n'a pas besoin de leur dire : Lasciate ogni speranza ; elles ne le savent que trop. L'artiste a bien compris son drame et n'en a pas forcé l'émotion ; cela seul est d'une grande distinction dans le tragique. Il en est de même quant au ton, à la couleur humaine, graves et soutenus, sans éclat suspect. Il est dommage que le

ciel, les fonds, les rochers et l'escalier soient si peu réels et pèchent aussi par la valeur.

Les artistes et quelques amateurs connaissent le nom de M. Lecomte-Dunouy et Ses premiers succès. Mais combien y a-t-il de gens de salons, de cercles ou d'ailleurs qui sauraient vous dire ce qu'il a fait et ce qu'il est? Critique, ce sont là de tes coups î Le premier, je crois, des ouvrages exposés par M. Lecomte-Dunouy, la Sentinelle de nuit à Athènes, m'avait vivement frappé. C'était, si je ne me trompe, il y a deux ou trois ans. Sa Folie cVAjax, du Salon actuel, aussi bien peinte, aussi serrée d'exécution, aussi ferme et précise de formes, n'a pas le charme si poétique de ce premier tableau, mais elle s'élève encore bien au-d là par la conception si forte et si réussie, par le beau caractère antique des figures, par l'étude sévère des draperies et par l'intense énergie de t erreur et d'émotion qui remplit ce grand petit cadre.

La hauteur de l'idée, la beauté de sa traduction font oublier quelque sécheresse de surface, quelque froideur de ton .

C'est une œuvre ici vraiment hors de pair, un honneur, d'abord à celui qui l'a faite, et puis à l'école de M. Gérôme.

Il est bien difficile de la décrire, la scène étant du tragique le plus riche :

« Malheureux! j'ai laissé ces Atrides maudits » s'échapper de mes mains pour me jeter sur des » génisses, sur des agneaux bêlants, et je me » suis baigné dans leur sang. »

(Sophocle, Jjaœ).

Ajax en délire se détourne avec horreur des victimes égorgées. Minerve, qui plane au-dessus du héros dans une vapeur argentine, étend la main sur sa tête ; les Grecs, hommes et femmes, accroupis les uns en dedans et les autres au seuil de la porte, le contemplent avec un mélange de terreur et de pitié.

Nous sommes ici dans le plein sublime de la fiction. La Minerve est une figure homérique conçue dans une mesure de réel et de fantastique d'un effet prestigieux. La blanche immatérialité de corps et l'auréole où resplendit la déesse introduisent même ici, dans le drame, un sentiment d'apparition surnaturelle , plus grand et plus religieux que l'idéal antique ; le peintre commente ainsi le poëte avec un rare bonheur, et nous devons l'admirer d'avoir porté si fièrement ce glorieux fardeau. Amplifiez le tableau par la pensée, ce sera la plus belle des grandes toiles historiques, non-seulement de ce Salon, mais de beaucoup d'autres.

Nous avons eu, dans un tableau de moinerie du salon carré, l'exemple de ce qu'arrive à produire, en se livrant à sa faconde, un artiste qui

met tout ses soucis au fort aunage de la toile qu'il couvre, et qui produit comme les poules pondent, — c'est trop peu dire, celles-ci, du moins, couvent l'œuf. Voulez-vous voir comment se distingue le style de la facture et ce qui sort d'un cerveau que soutient la conscience de l'art ? ce que produit l'homme qui ne subordonne pas les intérêts de sa création à ceux de son budget, et qui, dédaigneux du favoritisme courant, sait subir les lenteurs d'une renommée durable? Regardez alors avec soin, contemplez ces Deux Ermites de M. Muraton (1843) ; admirez, quant à l'esprit, combien il y a, dans ce méditatif abattement du délaissé, de regret pour ce mort, ou plutôt, car le froc tue tout cela, d'isolement, de ruine en cette âme , de fardeau du vivre, et peut-être des doutes meurtriers de Pascal ; à quel point ce sujet, pensé dans toute sa profondeur, est réalisé puissamment; quelle simplicité de moyens et quelle grande fin obtenue î

Quel est le plus mort des deux à cette heure , de ce mort qui n'a plus à mourir, ou de ce vivant, abîmé de misère, à qui tout dit la mort? Et si l' âme doit revivre dans une liberté d'esprit pur, que serait-ce que la vie , sinon la mort de l'âme ?

Ce n'est pas moi qui dis cela, c'est ce moine au profond de sa rêverie.

La lettre, maintenant, mais la lettre qui fertilise au lieu de dessécher, et qui, loin de tuer, fait deux fois vivre : voyez par quelle supérieure

entente la mesure et l'usage de la lumière, la couleur, l'effet en un mot, fortifient, assombrissent, aggravent l'intensité du résultat plastique. Combien l'impression morale et toute spiritualiste, née de la forme, de la ligne, du texte de l'idée, acquiert de vigueur pénétrante sous ces secrètes et physiques iniruences du génie de la couleur, par cette sensation qui devient sentiment, par ces mystérieuses puissances du ton, des rapports, qui font frémir notre système nerveux et qui, de même que l'orgue fait pour les sons, soufflent dans nos canaux sensitifs comme les vibrations de l'infinie lumière.

Expliquera qui pourra ces voyages de toutes les harmonies jusqu'à notre âme, à travers les oreilles et les yeux; comment une ombre trop noire, une lumière brutale nous laissent inertes , froids, matérialistes , tandis que l'obscur éclairé doucement, et le lumineux resté suave, nous font enthousiastes et religieux!

M. Muraton ignore, comme nous, absolument la cause ; mais il sent , il éprouve l'effet ; que dis-je ! il le démontre ; il promulgue la loi, puis la consacre par la grande application qu'il en fait.

Pour apprécier ta Prière (1844) il faudrait absolument se répéter. M. Muraton y a déployé des facultés tout aussi supérieures. La superbe figure de moine est pénétrée d'un sentiment religieux que notre art moderne, à mon sens, n'avait jamais atteint.

Pour dramatique forcément et de violent effet que soit la Médée de M. Klagmann (1363), il ne faut pas dédaigner cette composition. Assise et le menton appuyé sur sa main, Médée darde un œil farouche sur ses deux enfants qui jouent à ses pieds :

« Voilà Médée ; on voit dans ses regards » Qu'elle est près d'égorger, dsns sa rage homicide, » Les enfants du héros vainqueur de la Golchide ! »

Ces vers d'un poëte justement inconnu (') semblent avoir été faits pour servir de légende au tableau ; toute la scène y tient.

Une gamme de tons à la fois éclatante et grave, une lumière d'intérieur vive avec sobriété, de la liberté dans l'exécution, des chairs biens modelées (c'est à cette seule fin qu'on met les enfants nus comme vers), un contraste assez bien senti, voilà plus d'une raison pour apprécier convenablement une œuvre, que raillera cette école des jeunes, absolument rebelle aux souvenirs épiques du passé.

L'artiste est toujours louable de ne se point abstenir par effroi de comparaison avec les chefsd'œuvre. Il n'y faut pas non plus de bravades. Aussi, M. Klagmann asseoit sa Médée, que Delacroix avait montrée debout. Elle était fière et terrible de crime résolu ; la voici plutôt indé-

(*) De Valori.

cise et hideuse dans la méditation du forfait. Elle était au dehors, en plein défi de la terre et du ciel; ici dans son palais, couvant l'affreuse vengeance entre des murs indifférents,

Quant à Jason, toujours absent, il doit pourtant arriver au mauvais moment, si l'histoire a dit vrai. Mais l'art ne semble pas tenir à faire comparoir ce vaillant et volage vaurien en personne. Il n'a servi qu'à des bons mots traditionnels, et qu'à fournir aux besoigneux du tragique les fureurs jalouses de Médée.

L'Ecole de l'avenir préfère les Brûleuses de warech, de M. Clairin (517). Il n'y faut pas contredire, quand on approuve le mariage du pitto-^ resque et du vrai. J'y souscris donc volontiers pour mon compte, et aussi parce qu'il se révèle ici des qualités plus fortes, une vue plus directe sur les choses réelles et belles à leur façon, surtout parce qu'on y sent la personnalité. Les fiers champions de l'avenir, copistes à rebours des romantiques d'il y a quarante ans qu'ils bafouent, reprochent pourtant à M. Clairin de poétiser ses bretonnes; ce reflet de Shakespeare les importune. Avec MM. Mt et C*, ils auraient eu là d'affreuses compagnonnes , lourdes, gauches, triviales, et par surcroît fausses. Ce rendez- vous de hideurs bêtes et de navrantes infirmités eût fait pâmer d'aise tous les francs-maçons du goitre et de la cagne, qui croient faire honneur à la

démocratie de la donner comme le rebut de la nature physique, courbée sous sa malédiction et flétrie par toutes ses disgrâces.

M. Clairin n'en est pas encore là. Je l'en félicite et le conjure de n'y venir jamais. Il a vu qu'aux rudes bords de notre Océan, les femmes de pêcheurs, jeunes encore, sont déjà basanées, maigres, et destituées souvent d'attributs féminins; que les vieilles sont osseuses, labourées, parcheminées, sinistres parfois. Mais ce qu'il a vu et compris encore, c'est qu'il y a dans ces courageuses créatures, avec tous leurs mérites ignorés, de l'ampleur de mouvement, du galbe, des altitudes et du geste, une beauté propre, une grandeur enfin, autant qu'on en trouve à l'Alcazar , à Mabille , autour des chopes, autant aussi qu'aux Champs-Flysées, au pesage, au lac, et dans les sottes attifées de jour et de nuit de la femellerie parisienne. C'est ce que nous dit éloquemment chaque jour, sur les vrais paysans, J. Breton, le grand peintre poëte ; c'est ce que ne sauront jamais, si le génie de l'art ne les prend en pitié, ni M. Courbet, ce pieux enfant de chœur de la Messe du Laid, en qui se versent les dons de nature, comme l'eau des Danaïdes, assassin chaque matin sur lui-même de qualités qui renaissent le soir; ni cet Homère des scrofuleux, talent en délire aussi, celui-là, l'erreur vertueuse entre toutes, l'honneur de ses amis, cet homme de bien que tout homme de

cœur aimerait admirer, mais qu'il faut voir se mettre au col, de gai propos, un carcan de rachitisme et de vulgarité.

M. Clairin a vécu près de la mer, au milieu de ses héroïques desservants ; et pour les apprendre et les raconter avec leurs vertus et leurs vices plastiques, il a suffi qu'il ne se plût pas à barbouiller des yeux, faits pour bien voir, du glaire de l'idiotie.

Son autre toile, les Pilleurs de la baie des Trépassés, est aussi très -expressive et d'une poésie farouche, mais les terrains sableux et la mer manquent de lumière et de réalité.

M. Arnold Scheffer a remarquablement composé sa Procession funèbre en ï honneur du duc de Guise. Les mouvements en sont expressifs et variés ; les groupes s'agencent bien ; la physionomie des attitudes, gestes et démarches, supplée de son mieux à celle des visages qui, par mal-^ heur, est à peu près nulle. Les yeux, les nez, les bouches et tant d'autres objets de première nécessité, matières premières de l'expression morale, sont trop pareils et semblent faits au moule. Comme la Révalescière, qui guérit tout, il y a dans certaines peintures des touches qui servent à tout. Rien de plus funeste ! s'élever avec ce défaut, même dans le petit genre, est impossible, et le porter dans ]e haut est folie. Que sera-ce dans l'histoire et le dramatique de grand for-

mat? Nous représenter des caractères, des passions, des vertus ou des crimes, des individualités précises, ou même seulement des temps, des âges, des classes, des états spécifiés, avec des yeux et des nez à tant la douzaine, plus le treizième, c'est le comble de l'insuffisance.

Le dessin général même, la science plastique, sont encore ici bien faibles. Il y a surtout en première ligne, à droite, un jeune garçon, vu de dos nu, tout à fait inacceptable.

M. A. SchefFer, par bonheur, a le temps de se corriger. Il semble s'être chauffé déjà plus d'une fois au feu sacré des grands coloristes, puis il a montré dans les autres aspects de son œuvre assez de sérieuses qualités , assez d'imagination et de sens dramatique surtout, pour que nous devions espérer.

Un tableau remarquable à divers titres est celui de M. Moyse (1839), le Grand Sanhédrin du 4 février 1807. Je doute, à le savoir élève de M. Drolling, que le peintre en soit aux débuts de sa vie d'artiste; mais, adolescent ou mûr, cet ouvrage révèle des facultés que M. Moyse n'a pu recevoir d'un si triste maître.

Dans cette assemblée de savants personnages, cù tous les costumes sont noirs, la lettre est donc aussi sombre que l'esprit est grave, et la physionomie sévère, comme l'habit. C'était un écueil, dont un harmoniste habile et fort pouvait seul se

tirer si bellement. La lumière, solennelle et paisible, convient excellemment au sujet, et la dignité, le calme, l'attention des assistants sont exprimés avec une vue morale supérieure, aidée par une pleine possession des ressources du métier. Ce tribunal suprême des Israélites, qui semble un hommage de respect et de foi par un coreligionnaire mériterait, à mon sens, un éloge sans restriction, s'il n'y avait pas dans les traits des visages un étalement de touche, une répartition d'ombre et de lumière par masses et par tranches qui rendent le modelé quelque peu défectueux et lourd.

M. Ribot continue ses plagiats magnifiques et persiste à n'être pas lui-même ; il le pourrait si bien cependant avec ses dons de coloriste, si rares par la force, l'éclat et le relief, sinon par la transparence et la mesure !

Dans r Huître et les Plaideurs (2126), le pastiche est encore flagrant, les ombres restent dures comme dans le Ribeira, les frontières abruptes, le procédé par masses heurtées et tranchées, l'ossature et le muscle exagérés; là justesse du dessin par trop négligée ; telles mains sont d'une fois trop petites. Le ton et l'exécution, d'ailleurs, ont toujours cette énergie suprême et qui vous saisit au collet. Il y a de bien saillantes qualités dans M. Ribot. Mais il est violent et rude autant que fprt, et beaucoup plus que vrai. Ah ! si l'on

pouvait effacer du passé Caravaggio, Ribeira, Salvator, Valentin , quel artiste éminentil ferait.

Est-ce moi qui suis dans mon tort d'avoir encore pour inconnu le nom de M. Leyendecker? Son Callimaque (1595) est une élégante et fine grecquerie; le ton argentin et bleuâtre s'y ajuste bien à tous ces incidents d'un classique agréaKLe. La figure bien drapée, noble, attentive, le beau galbe antique de l'artiste philosophe, y composent une impression très-athéniennement réussie".

Dans ces rares échappées sur l'antique, de petit format, l'Echo, de M. Job Vernert (1329), est d'un sentiment virgilien très-heureux encore ; élégant sans manière, ce jeune flûtiste, quelque Tityre de la ville, aux membres découplés, accentués et bien pris, a tout son air de patricien amoureux, assoupli par les jeux et les luttes ; il doit pousser des soupirs distingués, mais solides.

Il faut une vigoureuse gestation au génie des rénovateurs qui devront un jour faire clans l'art comme un soulèvement géologique , en jetant à pourrir les vieux ossements au fond de cavernes ignorées. Où pourraient-ils mieux prendre racine et puiser leur sève' que dans le riche humus de la nature, à l'ombre des chênes, aux lisières des chemins creux et sous le doux abri des mousses diaprées, qui tapissent les clairières des forêts? Je suis un amoureux du paysage, il est vrai, partial et féru comme tous les amoureux, mais je puis justifier ma passion par un détour de ces vers du poëte incomparable :

C'est là qu'est le génie

C'est là qu'est le rocher du désert de la vie,

D'où les flots d'harmonie, Quand Moyse viendra, jailliront quelque jour.

Où donc mieux cpi'à travers les pays, à

la montagne, en forêt, ou dans quelque vallon tourmenté, la baguette légendaire ira-t-elle chercher la pierre sainte, pour en tirer de l'eau bonne à boire ?

L'art aurait bon besoin d'assister souvent à la répétition de semblable rubrique.

Ce fut, certes, une assemblée difficile en matière de confiance, que ce peuple gâté d'enfants juifs. Il posait matin et soir à son ministère la question de cabinet, et se montrait, en fait de preuves, étrangement dégoûté.

Tel est notre public pictomane.

Vainement le vrai Dieu lui crève-t-il à toute heure les oreilles et les yeux. A toute heure il se reprend au veau d'or. Sceptique incorrigible, à peine est-il un instant à jeun de miracles, « qu'il retourne aussitôt à son vomissement. » Si quelque impression grande et neuve ne le préserve pas incessamment des influences délétères, il se replonge dans les médiocrités et retombe de peinture en peinturage.

A défaut de nourriture abondante et tout à fait substantielle, les paysagistes nous apportent, cette année, quelques aliments fortifiants et salubres. Aucune éclatante lumière,- mais de vives lueurs; aucune individualité supérieure ne s'est produite pour la première fois; mais il y a de très • intéressants débuts parmi les inconnus d'hier, et d'heureuses persévérances parmi les

contestés. Je place en première ligne, ou plutôt hors ligne, M. Chintreuil, qui n'est, je crois, plus très-jeune et qui, j'en suis sûr, est encore moins un novice qu'un inconnu. Mais son nom a été trop discuté, ses défauts comme ses qualités sont à la fois trop saillants et trop inintelligibles au gros public, pour que sa notoriété soit faite, et qu'on soit dispensé de l'agréable devoir de le présenter au lecteur. Parmi les quelques robustes personnalités de la peinture contemporaine, celle de M. Chintreuil doit, à mon sens, frapper exceptionnellement l'attention de tous, et forcer les sympathies des sensitifs paysagiers. Il est d'abord, à un rare degré, lui-même et lui tout seul, ce qui constitue dans l'art, plus que partout ailleurs, la condition par excellence, le sine quâ non de la vie. Sans doute ce talent a dû se former de plusieurs précédents. On n'invente rien absolument. Esope, Phèdre, Avienus, et même Corrozet et Baïf, ont bien précédé Lafontaine. Mais M. Chintreuil ne rappelle inévitablement et, surtout, ne reproduit personne.

L'audace est ici superlative et sans bornes ; elle sonne la fanfare du défi. Le malheur est que l'œil le plus banal s'ouvre à tous les défauts et que la plupart des mérites affecteront exclusivement les systèmes optiques supérieurs. Or au-dessous, pour ceux-ci, de qualités des plus hautes, audessus, pour ceux-là, M. Chintreuil subit et peutêtre cultive un ou deux péchés capitaux. Son

amour du naïf s'est exalta, parfois, jusqu'à la frénésie ; souvent il s'égare sur le chemin de l'original pour aboutir au cul de sac du baroque.

Or, si la région du simple, qui confine à celle du grand, a des reliefs plus doux, il s'y rencontre aussi des hauteurs et des précipices, et quand M. Chintreuil se va jouer sur l'arrête vive de ceux-ci, nous ne pouvons l'y accompagner sans vertige,

Un champ de neige, un horizon brumeux et rougeàtre, percé d'un gros soleil sanguin, deux pauvres arbriots grêles, aux bras pointus et décharnés, cinq ou six corbeaux insolemment noirs sur ce tapis tout blanc, voilà tel tableau de M. Chintreuil que je décris de visu. C'est insensé, c'est la folie de la Beauce peinte, le délire du vide et du dépouillé. Oui, mais c'est autre chose encore; une poignante impression vous saisit, et voici poindre sous ces voiles des beautés qui les vont déchirer. Une poésie triste et désolée, mais grande en son genre, vous pénètre et vous gagne, si vous regardez un instant sans colère. Pour le goguenard et le distrait, c'est une peinture bête; mais l'attentif et le contemplateur y trouvent la forte expression de l'artiste qui sent et qui pense avec une énergie maladive, peut-être, à coup sûr intelligente et féconde.

D'autres fois , c'est une prairie dans la toute première fleur de sa virginité verdoyante, et d'une puberté si vivement fraîche, que cette inno-

cence tourne à l'effronterie ; la jeunesse de ces tons n'est ni crue ni criarde, mais si franche et candide qu'on la croit affectée. Une flle.de pommiers, de l'âge ingrat, s'aligne à droite, à gauche, quelquefois les deux, dans toute leur maladresse de ligne opposite ou parallèle.

Toujours la solitude ou la nudité, toujours cette conception qui poussera jusqu'au paroxysme une aussi discrète et placide personne que la simplicité. Mais toujours aussi les délicieuses fraîcheurs d'un bain de rosée matinale et les intimités fugitives de l'aurore, ou les mystères charmants d'un crépuscule du soir. Toujours les vivacités ou les langueurs d'une lumière passionnée, transfuge du ciel échangeant avec la terre des propos d'un amour éternel.

J'ai parlé jusqu'ici des œuvres passées et partout éparses de M. Chintreuil, et non pas de celles.des salons; il est temps de le dire. Déjà les expositions des trois dernières années ont permis aux rares voyants spontanés de le juger sur pièces capitales.

En 1865 : Le Soleil boit la rosée; la Campagne par un temps de giboulée.

En 1866 : Le Soleil chassant le brouillard ; Soleil couchant; Ruines.

En 1867 : La plaine au temps des avoines ; la Campagne en automne.

Des effets de matin frais et mouillés, des combats de soleil et de pluie, des magies de soleil

couchant, des métamorphoses et passages de saisons.

Et tout cela, quoique inégal et souvent discutable, plein de brillantes réussites et de ce charme étrange dont M. Chintreuil revêt ses provocations les plus vives ; il rapporta du salon de 1867 une médaille un peu rouillée parle temps. Je m'étonnerais si le jury ne la lui change pas contre une autre mieux frappée, plus large et toute reluisante ('). Cette ondée (509) de 1868 est, à mon sens, la plus remarquable des œuvres de M. Chintreuil, un progrès dont le temps et la patience doublent la portée ; non qu'il n'y ait encore là plus d'un côté critiquable : des tons un peu problématiques et que les docteurs traiteraient d'impudents avec quelque apparence de raison ; une acerbité de printemps, sans égard pour les yeux fatigués; quelques notes .extrêmes, justes peutêtre, mais qui montent sur la corde aiguë jusqu'à vous percer le tympan. Mais, cela dit, toute la part est faite à Jean qui pleure, et nous allons nous réjouir avec Jean qui rit. Il ne reste place qu'à l'éloge, à la bonne surprise, à la sympathie pour ce courageux qui tente le difficile et le grand. J'ai peu vu sur la toile d'horizon plus noyé d'air, d'espace mieux développé graduellement en distances aériennes. Toute la nature

(*) Le jury ne nous a pas donné raison -, noue M donnons tort.

proche et lointaine est fraîche et vivace : de jolies fleurs et fleurettes relèvent de leur éclat multicolore les languettes variées de cultures printanières. L'ombre douce des premiers plans s'étend en un clair obscur lumineux ; les léchées de soleil et les luisants de pluie brillent et miroitent avec allégresse ; on sent que toute la petite gent animale de l'air et des champs s'ébat à saluer le jour qui triomphe et chante son bonheur de vivre ; car le ciel, vague, accidenté, plein de fins caprices nébuleux, livre bien son dernier assaut d'orageuse humeur, et c'est la prochaine victoire de son dieu qu'a célébrée le peintre adorateur du soleil.

C'est encore un cantique pieux que ce Lever de V Aurore. Une surprenante éclaircie de feu illumine l'horizon , entre deux collines assombries. C'est l'appel au céleste rendez-vous de tout ce qui va bientôt vibrer de fluide lumineux dans notre hémisphère ; c'est le magique incendie qui s'allume quelquefois lorsqu'un orage à précédé la naissance du jour.

Mais ici je dois mettre une sourdine à mes compliments. Il y a loin de cette œuvre à la première. Sans doute, l'effet principal est complet et les bandes enflammées du levant produisent une illusion de vérité saisissante. Mais la toile est trop grande pour en résumer ainsi toute la valeur, toute l'action, dans un coin de ciel flamboyant. Les monticules du second plan et les premiers

plans eux-mêmes doivent assurément rester encore silencieux, muets et sourds, devant la scène grandiose qui se passe au fin fond du ciel ; mais trop est trop, et ici l'excès se traduit en sombre mollesse, en obscurité monotone et ronde, qui fait l'ensemble vide et rend inintelligible] a participation du paysage au céleste travail dont il va profiter. Et puis, la recherche de l'effet est flagrante. J'entends la musique du tam-tam chinois et le tonnerre du mélodrame : c'est surtout enfin, j'y reviens, une erreur de proportion manifeste.

Il est vivement à souhaiter que l'auteur s'en corrige; en fait de cadres, le grand et le vide, c'est au moins trop d'un.

M. Chintreuil est, selon nous, un maître relativement incompris ; je lui vote et lui prédis dans la faveur publique une place plus haute et mieux à la mesure de son droit. Moins rompu, cent fois moins habile aux procédés que son maître Corot, sans expédients et sans ruses, nullement spéculateur en succès, il est incomparablement, aujourd'hui du moins, plussérieux, plus chercheur, et, je le dis en toute assurance, malgré ses défauts . peintre plus franc, regardeur plus sincère et voyant plus sagace. Je n'entends pas ainsi nier, d'un trait de plume et par échappée, les charmes, les excentriques séductions et les qualités si rares de M. Corot. Je sais par ; quels énergiques labeurs, par quel rude empoignage avec la nature il a passé jadis, celui-là aussi * mais, qui s'en douterait

maintenant? Il s'agit dn Corot actuel, et celui-ci, c'est la convention et l'a peu près, le factice et le vaporeux à touche que veux-tu, consciemment bien plus que naïvement. Je le vois nouant et dénouant ses invariables ficelles, avec l'heureuse aisance du système, et résigné béatemeut au succès stéréotypé d'une éternelle idylle.

M. Chintreuil, lutteur obscur et qui défriche dansla nuit, me représente l'artiste volontaire et de franc collier, pour qui le succès tout fait et cliché n'est rien, et qui vit platoniquement avec son idéal, en mariage rêvé seulement , mais ardent et riche d'espérances ; un Jacob qui ne se rebuterait point encore, dût-il prolonger, jusqu'à sa dernière heure, le temps de ses fiançailles avec Rachel.

Lorsque l'hiver ensevelit toutes les choses de la terre sous le froid linceul de ses neiges , ce sommeil de la nature, à l'état de blanche chrysalide, présente à qui veut le traduire avec le pinceau des difficultés formidables. Les plans s'effacent , disparaissent ou se mêlent dans une promiscuité qui déroute l'œil. L'uniformité des tons et la suppression d'une foule de petits incidents de surface affaiblissent la perspective aérienne, détruisent ie fuyant des terrains, et les redressent comme dans une planimétrie verticale. Le tout est réfractaire à la peinture et dommageable au peintre. Quelques charmantes finesses de nuances , des tons d'une exquise délicatesse et la note mélancolique 7

ne rachètent qu'à demi tout ce que perd la nature à ce blafard déguisement.

M. Coozemans (574) a bien exprimé quelquesuns des plus poétiques aspects d'un hiver tout blanc. Le ciel et les fonds qui s'enfuient sont fins et charmants, ceux-là surtout qui se dérobent au bout du chemin creux ; les arbres effilés en dentelles sur la nuée grise y déploient toute leur coquetterie. Un peu plus d'air partout répandu , un peu moins de planiformité sur les talus de la route, et ce serait tout à fait excellent.

Au reste , M. Coozemans ne se voue point aux frimats. La parure d'été des grands arbres au bord des étangs semble avoir eu pour sa palette l'attrait d'un contraste piquant. Ceci est prestement peint, à traits nets et vifs et d'une brosse pétulante. Mais les données de la scène , intérieure et toute close, l'absence d'horizons et même de percées, la disposition rectiligne, en font une étude plutôt qu'un tableau.

M. Chenu, très-remarque déjà parles connaisseurs aux deux derniers Salons, étudie l'hiver dans les faubourgs de Lyon, sur les quais et les ponts de la Saône et du Rhône (498 — 499). Il rend la force d'éclat des neiges et la saillie des objets, arbres, fiacres, enseignes, avec une grande puissance. Aucune recherche des détails fins et piquants, jolis et vaporeux. C'est un homme qui prend la nature de son choix comme ni vous

ni moi n'avons encore vu prendre le taureau, par les cornes ; mais il a par trop aussi de préférence pour l'être humain prosaïque et bourgeois jusqu'au laid, et pour ses bâtisses de même acabit.

L'hiver a parmi ses meilleurs interprètes M. Michel, dont la neige (1769), les mares glacées et les fonds de bois embrumés de givre, malgré quelque sécheresse aux premiers plans et quelques raideurs, offrent un sentiment qui pénètre, des impressions très-spéciales et certaines justesses d'eîfets remarquables.

M. Sedille me parait devoir être quelqu1 un , et ce qui le personnifie déjà, c'est une intensité de lumière venant on ne sait d'où, qui se concentre puissamment au foyer principal, et donne un relief extraordinaire aux objets détachés. Déplus, inconscience ou calcul, l'osé remplit ces deux études, mais, dans l'une au moins, un osé de rusticité solitaire , un déshabillé de laideur par trop inutile; si M. Sedille est, de séjour, Beauceron ou Picard, sa destinée pittoresque m'attendrit ; mais si c'est par un libre choix qu'il nous conduit à ces fermes navrantes, oasis de grand chemin, tristes carrés de moellons en pays plat plus triste encore, ce sont là des difficultés vaincues qui risquent d'écœurer bien des gens,

îl y faut un peu de la seconde vue du naturaliste pour s'en accommoder, Alors, en effet, FSE-

pression est forte, quoique bizarre ; quelque chose d'énergique vous saisit. Il y a des points culminants d'un éclat extrême, et qui se modèlent en saillie vivante. Cet homme va se mouvoir et, sur le tronc de ces pommiers, la marqueterie du soleil se déplace ; et pourtant le total n'est pas d'un coloriste. Des terrains chocolatés , des yerts de tapissier, maintes brusqueries fâcheuses, inquiètent sur l'avenir de cette peinture ; il y a conflit dans cet œil. Un principe de bien, un principe de mal ; ceci tuera cela. Mais lequel des deux germes absorbera l'autre? Espérons une bonne réponse pour l'an prochain.

Aux chercheurs de grands effets, des beautés de masses, de la poésie forte et solitaire, d'un jour sombre, mais profond, il faut signaler la Baie du Conquet, de M. de Groiseillez (1156). Ce sont de ces toiles qui vous pénètrent après quelques instants de première complaisance. Il fallait savoir et vouloir s'arrêter. De près, le faire est cotonneux et lâche. Il n'y a guère que l'impression des ensembles de forme, et le détail fait défaut. Mais à distance voulue, l'effet se réempare de vous et vous garde.

Quoique un peu haut placé, soustrait par conséquent à la minutie du contrôle, je persiste, après plusieurs visites, à goûter fort les Laveuses à Anvers, de M. Eugène Lambert (1410). C'est

un pays délicieux qu'Auvers, il est vrai ; mais que font des plus charmants pays tant de promeneurs à parasols et à boîtes? Les masses d'arbres manquent ici de profondeur, de fouillé, par défaut de modelé suffisant ;mais de très-belles eaux, grande ordonnance fournie par la nature, fortes et riches verdures de bois, de buissons, de berges et de prairies, aspect général de tonalité vigoureuse, je trouve tout cela dans ces bords de l'Oise, que leur pendant (1411), Un Crépuscule, est loin d'égaler.

Une curieuse mixture de qualités puissantes et de gros défauts est réalisée par M. Potter, qui s'impose à l'attention, mais un peu trop par voie de raccolement forcé. Il faut savoir que l'auteur est de Genève pour ne pas jurer que ses deux tableaux arrivent des bords de la Tamise, tant ils ont de la rudesse écorchante et sui generls qui caractérise fréquemment cette race énergique. On réserve là-bas le bon sens, la tenue, le sang*froid, pour le foyer, la politique et les affaires ; mais la mesure et le goût dans l'art y détonnent parfois si violemment, que toutes les harmonies de couleur et de ton se bousculent et s'enfuient dans un sauve qui peut éperdu.

Je vois bien dans les procédés de M. Potter le tranchant anglo-genevois, mais j'y cherche en vain la raison et la méthode, la sagesse compassée, qui s'élèvent comme une vapeur morale

des eaux du Léman, et qui s'accordent si mal avec cette férocité de palette. Il y a dans le Soir (2051) des revenez-y du Claude. Quelques animaux et leurs conducteurs dénient au long d'un pan de coteau, découpé durement sur la droite en silhouette excessive ; ils vont déboucher sur un vallon qui s'allonge au centre, à gauche et vers le fond de la toile. Comme il arrive souvent chez le Claude, les bonshommes et les bêtes sont informes et gauches. Mais l'atmosphère est dorée de soleil ; une chaude lumière blonde enflamme toute une partie du pays, dont les détails sont adroits et fermes. Le sens général de l'œuvre accuse une poétique assez élevée, mais qui se résume avec trop d'évidence en un souvenir des vieux maîtres.

Dans la Lisière de la forêt (2050), la marche est toute opposée, toute moderne ; c'étaient tout à l'heure le galoubet et la musette, jouant un air d'autrefois ; voici maintenant les éclats de la trompette, le son aigu du cor anglais et le retentissement des sax-horn dans la musique de Verdi.

Néanmoins, sous cette exubérance, à travers un excès de force et d'insistance, dans ces enlacements tropicaux d'herbes, de ronces, de troncs et de branchages, notons une rare habileté de main, un rendu vif et déterminé qui n'élude rien. C'est excessif et virulent en somme, mais "cela vit d'une vie surabondante et riche. Un grave défaut, le plus grave peut-être, provient d'une

agathisation , d'un poli de la matière, tout à fait factices. Ce n'est pas le tableau seul qui reluit de glacis artificiels, c'est la nature elle-même ; il semble que le peintre l'ait copiée dans an rêve, après l'avoir, du haut de quelque sommet fantastique, arrosée de tonneaux de vernis.

Nous allons rentrer dans les voies de la modération avec M. Wahlberg, dont le Clair de lune (2543) est d'un effet limpide et juste, le plus juste peut être de ses pareils au Salon ; je ne serais tenté de lai reprocher qu'une exécution trop honnêtement conduite.

— Avec M. Grandsire, qui nous montre un élégant effet d'automne, sar une rivière aux eaux profondes, ombragée d'arbres gracieux. M. Grandsire marche à l'indépendance par la division du servage ; il procède à la fois de MM. Dupré, Cabat et Français. S'il se dégage de ses pieux souvenirs, il pourra faire parler de lui.

— Avec M. Chauvel, aux En viron s de Fontainebleau (494), la composition est d'une belle allure, la masse d'un ton un peu sourd, mais à belles notes basses ; il y a des lourdeurs et comme un peu de gêne aux entournures, trop d'apprêt et de calcul ; un sans façons de brosses qui demanderait plus de force ; peinture à l'effet, qui n'est cependant pas du premier venu.

Le Plateau de la Belle Croix, par M. Rion

(2147), est d'un beau faire, poétiquement sombre^ mais au point de manquer de la lumière nécessaire.

Le Chemin dans la forêt, par M. Schneider (2265), peint avec énergie, avec recherche et succès de lumière forte et concentrée. Mais cela tient bien étroitement à l'atelier de l'illustre et malheureux Th. Rousseau. Comment croire au hasard d'une rencontre ?

Une vue prise à Mantoue (2088), petite étude par M.Rammeville, très-franche, vive et courageuse à la pleine lumière, bien mal placée.

La Planche, par M. Beauvais (165), autre étude ferme et très-décidée, d'une marche allègre, et qui promet beaucoup dans tous les sens.

Clair de lune, par M. Schleigh (2258), dont le seul tort est de se trop souvenir de ceux des vieux maîtres chez qui l'harmonie dans la variété des couleurs de la nature était remplacée ■ par un dialogue vif et animé de tous monochromes.

L'Etang de Trappes au soleil couchant, de M. J. Rozier (2198), bon tableau, d'aspect vigoureux, d'un peintre inégal, et qui fait de charmantes choses à son heure ; mais il est difficile de bien apprécier ceux qu'on relègue injustement au haut du perchoir.

J'ai plaisir à signaler encore : en première ligne, une Grève en Bretagne, par M. Villard

(2512). Effet puissant de terre sombre et de ciel éclatant, de clair et d'obscur très-osés et trèsréussis, avec une intense vigueur de lumière et de reflets dans les eaux. — Une Vue des environs de Meaux, par M. Saint-Martin, autre gamme, un peu molle et lymphatique de tons, en débauche de verdure et de clarté, mais extrême aussi dans son genre de mérites. Le soleil fait rage sur une jolie chaumière et sur des eaux limpides, et ces eaux réalisent le summum de leurs charmants effets. — Ensuite, le Soir dans les dunes, par M. Palvadeau (1910) et sa Clairière dans les bois (1900). — Deux Etudes, légèrement et librement faites, un peu trop même, et quelque peu vieillies de genre, par M. Lepine (1561-62). — Une Vue de forêt, de M. Desmarquais (765). — L'Effet du Soleil levant, de M. Papeleu (1912). — Le Souvenir du Vezelay, par M. Guillon, et les Bords du Taurion (75), par M. Auguin.

Sur les toiles mignonnes et dans les tableaux de tout petit vol, le mérite est parfois un coup de hasard et de bonheur, un accès d'imitation, une bouffée de souvenir sans conséquences. Le succès alors est éphémère ; ce sont des illusions météoriques. «On n'a fait que passer, ils n'étaient déjà plus. » Mais il est quelquefois très-difficile de ne s'y pas tromper ; car en peinture aussi :

Souvent un bon sonn§i vaut seul un long po&nf ,

Je cherche toujours avec ardeur dans les recoins et dans les fausses coupes du salon, pour y découvrir ces tableaux de Lilliput. Il sera piquant de vérifier plus tard si l'on a pris la lueur d'un météore pour une étoile, et flatteur d'avoir prévu que tel sonnet portait en germes une ode superbe, ou quelque touchante élégie.

Je garderai de cette année, dans mes épr olivettes critiques, le contenu de quelques fioles trèsdélicates, dont la saveur et la couleur sont du meilleur augure.

Tels sont, parmi les paysagistes, Deux souvenirs de Barbizon, par M. Herson, un élève de Diaz, que fait asseoir à ses festins de couleur, sans le réduire au plagiat, l'amitié de ce maître adorable (1247-48) . — La Vue prise à la Tournelle, par M. C,leMoreau (1805). La Roule de Fervueren, de M. Boulenger (311), un charmant échantillon de chemin agreste, heureux oubli de la Pelle des Cantonniers, une petite perle de finesse et d'élégance, de touche et de valeur de ton. (Les arrangeurs ont mis hors de vue, sous la corniche, une grande étudedeM. Boulenger, Coupe debois (310), qui me paraît fort belle. Mais que vaut pour eux la meilleure étude auprès de la plus médiocre fabrique?)— Les Bords de la Seine, par M. Merlot (1755), et son Chemin creux, un peu plus grand garçon par la taille seulement , tous deux trèssignificatifs. — Quant à la jolie bluette signée de Yillers, mais née Corot, Après V orage (2519),

on n'en peut parler que pour signaler à quel point de trompe-l'œil un élève adroit et fétichiste peut entrer dans la peau de son maître. Un grain de sucre ne se dissoudrait pas mieux dans un fleuve que l'âme de M. Villers ne s'est exhalée dans l'âme de Corot.

Je ne verrai jamais venir assez nombreux, au gré de mes souhaits, les nouveaux engagés de la peinture maritime, et ce doit être apparemment l'avis de tout le monde ; car tout le monde aujourd'hui s'accorde à mettre une variante au mot célèbre sur la montagne :

Puisque la mer ne peut pas venir à nous, heureusement nous allons à la mer.

Qui dit casino tout court maintenant, dit plage ou galet, marée basse ou haute, bains à la lame , grimpées aux falaises ou concours de petits pieds sur le sable ; sans compter le meilleur pour les favorisées de la forme et le plus couru du sexe grossier : les révélations du costume , ce complément du cadastre féminin, commencé, mais hélas! interrompu sitôt par les robes de bal.

Z'ecweiZ, de M. Rohault de Fleury (2165), un Souvenir de Bretagne, nous familiarise tout de

suite avec les belles orgies de l'Océan. La scène est conçue par un homme qui sait que la mer ne s'ennuie pas toute seule, et qu'elle ne se met pas en ses beautés rageuses pour le plaisir de noyer quelques chétives créatures. L'horizon est solitaire et la mer bien chez elle, sans parasites humains ; elle gronde et se précipite , se bat les flancs et se jette aux nues pour son . caprice intime , sans méchancetés, comme sans coquetterie ; car elle n'a ni spectateurs ni victimes. Quelqu'un est là pourtant et l'avertit qu'elle n'est pas seule au monde, et qu'il y a des choses de la terre : c'est recueil. Le peintre nous fait assister à ce redoutable colloque de la vague et du rocher. A vrai dire, et malgré les apparences, on cause ici plutôt qu'on n'y dispute. L'écueil est l'amant de la mer encore bien plus que son contradicteur. Celle-ci tantôt le caresse et l'embrasse, et tantôt l'assaille de ses transports de passion. Ce que nous appelons ses fureurs sont des ivresses, et nous autres nains de terre ferme nous trompons seuls à ces grands ébats de la nature, à ces amoureux secrets des colosses de la création. M. Kohault de Fleury paraît les avoir devinés; car ce spectacle de la: mer qu'il nou donne est effrayant et beau , mais non pas sinistre, et l'impression grandiose dont il nous a pénétrés nous en laisse oublier l'horreur et les dangers.

Quant à la connaissance physique de la mer,

le peintre semble en avoir épuisé les secrets ; il en possède l'anatomie complète, formes et couleurs, détails et nuances, beautés offertes à tous et charmes réservés. Il sait et raconte la transparence de son onde, la verdeur spéciale de son teint, la grâce de ses retombées, les brusques variétés de ses brisures, et son écume qui semble faite avec une poussière de nacre et de perles.

Je le quitterais sur ce compliment, sans restriction, s'il avait réchauffé son tableau d'une lumière solaire plus riche et plus vraie. Le soleil éclaire, anime, entretient, vivifie toute la matière dans l'enceinte asservie à sa juridiction ; les planètes et la terre existent par la vertu seule de son rayonnement; c'est vérité banale. Mais les peintres ont quelquefois l'air d'oublier qu'absent ou présent le soleil est toujours au logis. Antithèse de la mère Benoiton, il n'est jamais sorti. Quand les nuages sont devant, il faut savoir nous persuader qu'il est derrière, que cette lumière triste n'est en deuil que d'un voyageur dont elle continue d'émaner fidèlement et que, sous sa pâleur, elle garde encore un élément doré, Notre œil peut n'en avoir pas conscience et ne pas percevoir, isolé, cet ingrédient de sa sensation. Mais nous voulons sentir sans réflexion à la vue du tableau, comme à la vue du plus morne ciel véritable, que si le soleil ne luit pas à cette heure il pourra luire le moment d'après, et qu'aujourd'hui boudeur, il?

sourira demain; autrement il fait nuit, nuit noire

le plus net avant- goût physique de la mort. La nuit absolue pour le corps, le sommeil sans rêve pour l'esprit, c'est tout un : le néant.

Mais quand la nature semble engourdie dans un jour terne et froid, elle a, comme tel esprit d'homme, sa pensée de derrière la tête ; c'est le soleil de derrière les nuages.

Le soleil, de par derrière, manque à la mer de M. Rohault, et c'est grand dommage, parce que c'est grand défaut, qui rebutera de prime abord plus d'un bon vouloir. Hélas ! il y en a d'innombrables de ces tableaux sans soleil, qu'ils soient du dedans ou du dehors, expression d'un monde sans foyer lumineux. C'est là l'explication la plus fréquente, et la meilleure peut-être, de nos froideurs pour tant de peintures où le talent surabonde.

Les rochers où M. Ponson a trouvé son Nid de Goélands (2038), et la mer qui les baigTte , ont cette précieuse qualité d'être bien les rochers et la mer d'un sol et d'un climat précisés , la Calangue de Portmiou! c'est tout dire. Une grande et claire lumière de notre midi, brillante, azurée, baigne tous ces rivages ; elle en revêt les assises d'une blanche épiderme et transforme les eaux en un cristal bleuâtre; on sent que le seigneur soleil est là dans ses domaines favoris, qu'il y règne et gouverne à la fois. Il donne à l'abîme où ces roes s'enfciHest

une profondeur tranquille, un reflet diamanté qui brûlerait même des yeux marseillais ; mais il n'y a là d'autres locataires que les goélands, et j'avoue qu'ils m'y font plus envie que pitié, si toutefois M. Ponson ne va pas trop souvent troubler leurs niellées. Je l'en soupçonne, à vrai dire, pour connaître si bien leur domicile sauvage, et nous le représenter ainsi dans tout son beau d'argentine vérité.

En remontant au nord avec M. Porcher (2040), nous retrouvons les rudesses de l'Océan dans les Eaux de Roscoff, aux rapides courants , aux récifs sans nombre , aux amers , dont les bandes colorées, éparses à tous les points de la rose des vents, disent aux marins les périls partout éveillés. Mer superbe aussi pourtant, mais d'autre sorte, et dans un cadre de haut pittoresque; parages trop souvent funestes, mais quelquefois si beaux, d'une sérieuse, imposante et toute brune beauté. On ne peut dire que M. Porcher nous les ait montrés dans leur acception la plus favorable. Il les a vus plutôt au jour de leur sévérité, au lendemain de quelque mauvais coup. La mer est basse et laisse à découvert toute la literie de sa couche perfide; on y respire une vraie mélancolie, un juste sentiment des tristesses du lieu, exprimées dans un ton triste et sourd à l'envi. La touche est plutôt d'une esquisse, rupeine suffisante, et c'est un résultat

réussi d'impression générale plutôt qu'une œuvre de peinture achevée ; mais, en somme, de réelles qualités distinguent ce tableau qu'il ne faut pas surfaire.

Une superbe esquisse, le mot pris en éloge, du canal de Bone par un temps de mistral, de M. Bellet du Poisat(17.9). Grand et saisissant tableau des colères du soleil se coucliant dans l'orage. L'effet. très-étrange, très -hardiment abordé, vu et rendu par un homme qu'on sent s'y être réchauffé avec amour, m'a touché peut-être, j'en conviens, par une affinité de goûts.

Sans une certaine indécision de tons et quelques crudités, il faudrait faire un état tout a fait exceptionnel des Chercheurs cV épaves sur la côte de Suède, par M. Bergh (199); les sillons successifs de la mer, le creux des vagues, l'horizon sinistre, l'élément dans son mauvais caractère, témoignent d'un contemplateur pensif , et qui retient les grandes émotions.

• Les Rochers de Piégut (2*284), de M. Ségé, semblent à la fois d'un géologue, d'un naturel Piégutien, et d'un peintre des plus vigoureux. Ces grands bans disloqués, ces blocs épars, ces strates et ces soulèvements, et toutes ces contorsions de la terre en démence, attestent l'œil

d'un voyant, des études profondes et la main la plus déterminée.

C'est beau et sinistre aussi de ton, comme de forme. Je regrette la matité, la froideur de la mer et du ciel.

Les tableaux décoratifs ne viennent qu'au second rang, surtout quand ils ne s'adressent à l'esprit que par de grands effets matériels, où l'humanité n'écrit pas en grosses lettres sa présence et son action.

Alors même, cependant, ils sont encore de l'art et considérables à ce titre ; plus plébéiens d'ailleurs, plus communicatifs; reprenant de ce chef l'avantage du côté de l'humain, ils compensent leur infériorité de rang intellectuel par la généralité des impressions qu'ils produisent.

J'avais d'abord peu remarqué, pour l'avoir vue de trop près , cette espèce de frise où M. Van Elven raconte un Souvenir de Venise. Souvenir, non pas d'un amoureux, ni d'un rêveur, égarés sur les lagunes ou sous le pont des Soupirs, dans la nuit silencieuse, — le format y portait peu, — mais retentissement au cerveau d'un orgueil ou d'une joie nationale, comme le retour de Manin, ou le déménagement de l'Autriche.

A la distance voulue, la toile de M. Van Elven s'équilibre et se recueille dans une harmonie d'effets lumineux ou tranquilles. Les lueurs spéciales et concurrentes des flammes de Bengale,

des fanaux, des illuminations et de la lune , se diversifient à mervelle. Le peintre a ménagé les brillants sur les eaux avec une extrême habileté. Les effets localisés, l'aspect d'ensemble et les parties laissées dans le clair-obscur, en tirent un vrai profit, comme aussi les g'randes lumières et toutes les surfaces reflétées. L'œuvre, en un mot, est symphonique, suprême éloge ; l'exécution, d'une rare fermeté, montre une main sûre de son fait ; le détail, large et de touche résolue , convient à l'ouverture d'angle visuel nécessaire pour la vue compréhensive de toute la scène; les lignes enfin sont heureuses, la perspective g'randement entendue, la disposition des plus pittoresques. C'est Venise, il est vrai ; mais il fallait la bien voir, il fallait mettre à la bonne place navires endormis et gondoles éveillées ; il y avait enfin à distribuer la lumière qui, la nuit surtout, construit encore plus que la forme.

C'est un talent bien personnel et plein d'avenir que celui de M. J. Hereau ; mais au nom du ciel et de nos sympathies, qu'il n'aille pas, comme tant d'autres, se périr dans les grands tableaux. Ses Ramasseurs de varech (1238), diminués des 5/6, vaudraient cent fois plus. J'en connais une petite esquisse qui est une merveille.

Un Coin de grève en Bretagne, par M. Petit (1977), peu plaisant aux placeurs, sans doute, est

juché mal à propos, ce me semble, à deux tiers de hauteur des parois. Coin de romantique sévère et grève mal gracieuse aux humains, mais bonne aux peintres, si la distance ne m'a pas abusé.

J'aurais désiré voir de plus près l'Abordage, de M. d'Ivernois (1296) ; l'aspect en est attractif et l'action a de bons mouvements. Cela m'a paru bien compris, bien vu, largement fait.

La Côte aux environs de Cherbourg (1019) est peinte par M. Freret avec un procédé grenu, d'une pâte arrachotée par système, et qui ne convient guère aux effets d'eau , quand elle y est généralisée ; mais on y sent bien l'étendue. La visée de l'ensemble est poétique, et le tout porte la marque d'un talent qui grandira s'il est jeune encore.

On remarque volontiers le Sauvetage à rentrée du Tréport, de M. Th. Weber. La mer avec ses élans, ses chocs et ses grands jets d'écume, y est très -habilement traitée, mais elle manque un peu de pénétrabilité. La barque et la jetée sont plus faibles, le corps y fait défaut.

Le Passager d'Honfleur, de M. Bentabole (194), est de l'allure la plus leste. Argentine et fine à souhait, un peu sèche, toutefois, mais parfaitement touchée, cette petite marine vaut bien des grands tableaux.

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Nous allons descendre à présent, mais seulement sur l'échelle des tailles et des gravités d'intention. Nous entrons dans le genre proprement dit et circulerons un peu d'aventure dans ses jolis sentiers.

C'était un présage de bonheur que le nom des Nieuwenhuys pour un peintre .

Cette famille est au commerce des tableaux ce que sont les Rothschild à la banque. Les trois frères habitaient isolément Paris , Londres et Bruxelles; mais un double lien d'affection et d'intérêt les tenaient réunis ; c'était entre leurs cabinets des trois capitales un incessant chassezcroisé de toiles de haut prix et de paquets de banknotes. Ils ont meublé de chefs-d'œuvre les palais souverains et les greniers à millions de l'Europe, ne cherchant que le beau, ne vendant que le cher, ne livrant que l'authentique ; une

véritable grande maison de finance artistique, aussi dominante en son genre que la grande maison juive de l'art financier; resplendissantes et dorées toutes les deux, celle-ci par l'or monnayé jaune et vif, l'autre par l'or empourpré des dieux de la peinture. Un des trois frères est mort, le plus original et non le moins expert. Il y a 200 ans, cet étrange petit homme eût été le fou d'esprit de quelque potentat. La nature avait affligé son corps d'un de ces formats qui, de nos jours, n'ont pas perdu la bosse de la malice, mais seulement le privilège du grelot ; c'était l'oncle de M. Jt Nieivwenhuys.

Jamais la caractéristique d'un sujet ne s'accusa sur la toile avec plus d'accent et de frappante vérité. Des chasseurs, des chevaux et des chiens fuient devant l'orage, comme un tourbillon furieux ; ceux-ci portés, ceux-là portant, et le tout emporté. L'homme est courbé sur sa bête et la bête sur son galop ; les naseaux fument, les jarrets font rage, et ces sabots en l'air ne vont retomber sur le sol que pour y rebondir de sauts vertigineux. Les chiens agrippent l'espace et font balle, queue et langue en bas, mais, pour sûr, ils n'ont pas laissé leur souffle à la chasse.

Tout cela vole ou se précipite, chacun pour son compte, au galop insensé des « morts qui vont vite, » et pourtant cela vit de la plus énergique santé de chasseurs. La couleur est belle et profonde; le ciel chargé, noir de son déluge. Quel-

ques faiblesses de dessin par-ei par-là, dans l'anatomie chevaline ou canine ; en résumé, compliment très-vif à l'auteur. La maison Nieuwenhuys peut vendre des tableaux de son crû.

Le Pierrot alchimiste, cherchant le grand œuvre dans l' OEuf cV autruche (158) , rappellerait plutôt par certaines affinités l'atelier d'Isabey que celui du grand coloriste, dontM.deBeaulieufutl' élève. Mais ]a couleur, moins riche et forte que celle du second, est plus brillante et plus transparente que celle du premier ; lalumière plus franche. Quant à la forme, quant au dessin, le chic n'y est pas encore installé comme chez lui , mais il frappe à la porte. Beaucoup plus d'adresse que chez Delacroix, mais seulement plus d'adresse. De l'esprit d'ailleurs à foison, aisance et souplesse, mais trop de brio et peu de solidité.

M. Von Thoren, de Vienne, exempté, médaillé depuis trois ans, est peu connu chez nous. Il a traité le Coup de foudre (2536), sujet du genre turbulent, avec une modération relative. Sa foudre est un peu bien trop matérielle pour être énigmatique et terrible rien, capable de tout, dont on ne peut saisir ni la substance ni la durée. Mais voilà deux chevaux affolés, d'une belle tournure et d'excellent dessin. L'effroi du paysan est simple et juste, l'exécution vive, et le ton général plus que suffisant,

G^NRE.

C'est une sincère, vigoureuse et intelligente peinture que «lie de M. Servin : Un Serrurier (2300).

Celui-là travaille sans abaissement et sans affaissement. Eobuste et content, il a cette forte et calme figure de l'homme dont la vaillante main garantit l'indépendance, et dont chaque effort sert à chauffer la bonne soupe du ménage. Economiste par l'infusion du bon sens et philosophe d'instinct, il ne met pas envieusement toute la félicité d'ici- bas dans un habit noir, des mains blanches et des mets délicats. Il sait que s'il n'y avait pas plus d'une porte à la maison des riches, il y aurait bien peu d'ouvrage pour les serruriers. L'observateur est ici démocrate sans hainev et l'œuvre du peintre s'en est heureusement ressentie. L'allégresse d'humeur, la chaleur de convictions, l'énergie, ont passe de la tête à la main pour s'aller matérialiser sur la toile, avec tous les profits du talent le plus mâle. Cet intérieur est pris sur nature, par le choix du vrai le plus pittoresque ; ordonné, désordonné où il convient ; outils rangés au râtelier, outils vaguant pêle-mêle pour le courant de chaque minute, qui sous la main et qui sous les pieds. De pareils résultats sont des incarnations ; l'homme qui traduit ainsi se peint lui-même, transmigré dans la peau de son modèle ; et tout s'en ressent : la forme et l'accent, qui poinçonnent le plus petit objet, l'espèce et l'intensité de la couleur qui donne atout la vie.

Qtrella saine et gaie lumière bondit par cette fenêtre, et comme elle fait puissamment valoir ces dessous, ces recoins d'obscurité poussiéreuse, où s'amassent en paix le charbon, la fumée, les escarbilles et le mâchefer !

Il est dommage que M. Roybet s'obstine à tirer sur le soleil un rideau de gaze noire assez épaisse, quand il se met au travail. De là vient le seul défaut de ses très-remarquables peintures, le seul, dans les données exclusives adoptées par le peintre. Cette influence noire donne, par le mauvais côté, aux tableaux de M. Roybet, un faux air de plagiat de ton, un rapport étroit d'imitation avec les plus énergiques peut-être, mais aussi les plus rébarbatifs et nocturnes coloristes anciens. Le Ribeyra noir ou noirci, le Valentin et d'autres y revivent, mais dans leurs jours d'huméùrs les plus sombres. S'il y là préméditation de moyens factices, je les déconseille de toutes mes forces. La façon si ferme, si résolue, si marquée d'esprit vif et de goût ancien, de même que les idées de sujets et leur caractère ; la pâte solide et si prestement manipulée, le soutien mutuel de toutes les valeurs, feraient de M. Roybet un homme tout à fait supérieur en son genre, s'il voulait mettre un peu plus de liant dans ses rapports avec le vrai jour du bon Dieu.

Ses Joueurs, de trie trac (2196) n'en sont pas.

moins un des plus forts tableaux de genre ancien du Salon et de ce temps- ci.

La Brouille, de M. Bisliop (250), est une composition familière et dramatique à la fois, dont le sens est un peu douteux. Sera-ce une séparation? N'est-ce qu'une brouille?

A droite le mari, dont on ne voit pas le visage, assis, retourné, accoudé la tête sur la main, est plus que boudeur, et son affaissement dit la désolation. La jeune femme, debout, à gauche, lui tourne le dos et, la main sur un fauteuil, fixe dans le vide un regard perdu, ferme néanmoins et moins douloureux que tristement résolu.

L'impression de cette scène est vive et poignante, et, si ce n'est qu'une brouille, ce doit être ou la première ou la dernière ; graves toutes les deux et qui sonnent le glas du bonheur, compromis ou perdu. On sent ici l'émotion d'une âme qui sait le grand amour. On y voit aussi l'âme d'un coloriste.

Cest un de ces tableaux qui servent, par excellence non pas, hélas ! d'explication, mais d'exemple et de témoignage pour tout ce qu'il y a de mystérieux et d'intraduisible, d'individuel et d'intime dans le sentiment inné, dans le goût critique de la peinture.

On ne saurait trouver de meilleure pierre de touche. Il est absolument impossible qu'un organisme., inapte aux sensations, aux jouissances ré-

servées de ce grand art, sympathise avec la peinture de M. Bishop, ou, s'il est contraint à la bien regardé? , qu'il puisse l'entendre louer sans protestation. Quelques-uns y admettront , y apprécieront même un certain éclat, un tire-1'œil d'impérieuse lumière ; mais ils n'accepteront jamais cet état quasi chaotique, cette apparente impuissance de parfaire, ce négligé, cette insouciance du rendu, cette rusticité du pinceau. Chercher à leur faire comprendre, au contraire, et pénétrer tout ce qu'il y a là de puissance native, de savoir latent et de sève coloriste, sera peine inutile ; on se gaussera de vous, on vous dira poseur du profond, abstracteur pour le moins, on vous croira toqué. De plus, on vous gratifiera de solidarités disgracieuses, on vous imputera les rustauderies de celui-ci, les prolétariats faméliques de celui-là, et les études sur la, la morgue de n'importe qui.

Mais quand vous opposerez, à meilleur escient ,\^V^'ï{r des refus analogues aux admirateurs des Jeux de \^V ^ Suzanne et de Chérubin (415-416), et de la Joyeuse "**"" enfance du foyer bourgeois (438-439), aux Dégustateurs des adroites mièvreries d'un intérieur d'ancien régime (256 -257), et de « Tutte quante confiterie, » la scène changera. Le lieu, le temps, l'acr tion, l'occasion diffèrent, la querelle est la même.

On ne se comprendra mutuellement pas davantage dans ses admirations et dans ses répugnances. Il y a là plus que tempérament : il y a sceau d'o-

rigine et saut de nature, une antithèse plus irréductible qu'entre le nègre et le blanc. Cela est fatal et doit être éternel. Cela sera du moins aussi longtemps que la nature fera des chauvesouris et des colibris, de la glace et du feu r du noir et du blanc, aussi longtemps qu'après un Véronèse quelqu'un se pâmera de voir un Guide, qu'Ingres et son école auront leurs idolâtras, Prudhon, Géricault et Delacroix leurs fidèles, Troyon et Brascassat chacun leurs tenants, Biaz et Bouguereau chacun leurs apôtres ; autant enfin qu'il y aura des gens de la religion des Orcagna, des Brunelleschi, des Donatello, des Lescot, des Bulland, des Delorme, et d'autres gens qui ne feront pas un détour pour éviter de voir le devant et le derrière du nouvel Opéra.

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Il y a plaisir et surprise, quand on a vu le portrait de Mme H , de trouver encore, signée de

M. Lobrichon, une œuvre marquée par des apti tudes et des qualités d'un genre si différent.

Il était une fois (1613) : quatre petites filles sont en récréation ; celle qui nous tourne le dos lit à ses camarades un conte de fées qui doit être merveilleux, au témoignage de tous ces grands yeux dilatés. Cendrillon monte en carrosse pour aller au bal du roi Hurluberlu. Ceci est tout bonnement une perle de grâce enfantine, le plus charmant bouquet de ces charmantes fleurs du premier âge*

Je félicite l'auteur s'il est assez heureux pour avoir autour de lui ces délicieuses petites frimousses de fillettes. Père, oncle ou frère, je le croirais, car ce seraient là de bien rares bonheurs d'invention, et l'on n'invente pas ces trésors de la nature.

L'émerveillée de droite est un chef-d'œuvre de fine gentillesse et de curiosité déjà devinante. Elle dévore le conte et le conte la dévore. Les amies de gauche ont un autre type, plus rondelet, plus joufflu, plus porté vers les confitures, mais toujours si divinement frais et mutin! Ah oui! c'est un cœur de père, ou présent ou futur, qui. vit dans les yeux de ce peintre. Jugez-" en, vous surtout, mères heureuses de quelques petites gazelles en jupon, et vous grand'mères qui les gâtez si bien, et vous aimerez l'artiste, comme tous les connaisseurs l'aimeront de surcroît pour son rare talent. Car la peinture de cet homme favorisé réunit les extrêmes; elle est fine, elle est claire, elle est aimable et jolie, puis elle est libre et facile, grasse, large, harmonieuse et brillante à la fois, et d'un ton aussi charmant que ses adorables petits modèles. Quel exemple et quel beau point de raccord pour tant de cultivateurs acharnés des excès, du rude ou du léché, du brutal ou du mièvre, de l'avenir, disent ils, ou du passé , plût à Dieu !

Encore une bien fine et bien jolie petite scène juvénile à signaler :

La Leçon de maintien au couvent, par M. Aufray (69). Si cela n'est pas tout à fait aussi fort que le tableau précédent, il s'en faut de peu ; ce sont qualités analogues de peinture, et, quant à l'esprit, il est plutôt ici dans les allures de corps et dans les attitudes que dans les visages. La petite fille qui fait la révérence est un pur bijou.

Avant dîner— Fumeurs, par M. Sclilœsser (226 1- 2262). Une petite fille devant un fourneau, goûtant la marmite en contrebande.

Deux gamins, aspirants hommes, et, pour se donner à eux-mêmes de l'avancement, aspirant du tabac .

Ce sont là de hardies et très-franches peintures, vulgo de main de maître, si ce n'est encore d'un maître, et d'une fort belle couleur, mais un peu chargée, convenue, de rubrique. La figure de la gourmande n'est pas éclairée par la flamme ; elle est tout simplement frottée de vin ou de jus de groseille par endroits; mais pardessus ce défaut on peut louer vivement.

M. Simonetti nous donne un épisode local où le cachet physique et moral de la Eome catholico-drôlatique laisse l'empreinte le plus nettement gravée (2307), Rien de plus original ,

italien et romain, que la promenade où ces ânes chargés de reliques (') se prélassent dans un des rôles démodés du vieux répeitoire.

Nous voilà tout de suite pénétrés ex œquo de leur double hypostase ; elle est écrite sur des faciès qui n'appartiennent qu'à cette institution. D'abord (est-ce bien d'abord ?), la conscience immaculée de leur macaronique importance, et la foi clans leur mascarade ; et puis la préméditation d'une prochaine attaque au lacrima-christi des offices cardinales. On est sur qu'ils vous indiqueraient, à demande, le confessionnal 1er choix, plus sûr encore qu'en les suivant, et se faisant un peu bon apôtre, ils vous conduiraient à boire du meilleur.

Toutes gens et choses dans ce tableau, — suisses, enfants de chœur, tambours et populaire, chasubles, crosses, tricornes et schakos, — sont enlevés avec une dextérité, une vivacité de brosse, un esprit de main incroyables, trop d'esprit peut-être selon l'art exigeant. Mais quelle sotte querelle allons-nous ici chercher à cette fantaisie? C'est une caricature de grand vol que nous avons là, certainement ; artiste éminent et raconteur aimable, l'auteur le sait bien, mais il

(1) Ce sont deux bedeaux ou suisses d'église chargés de porter en céiémonie les mandats expédiés parle pape,

y a mis tout le savoir et toutes les habiletés d'un peintre consommé. L'incident anecdotique, t-rés- ■" multiple, papillotte un peu de trop près ; mais à trois pas la paix se rétablit et l'on ne voit plus surgir, sur un fond général de solide entente, que des détails et des rappels richement colorés.

Une recrue se distingue dans l'école de peloton dirigée par M. Meissonier : c'est M. Détaille, avec sa Halte (774). Il n'y a là rien qui se rattache trop étroitement à la consigne ; ni l'absolu modelé, ni l'étonnante larg-eur de perfection du capitaine instructeur. Mais le quelque précieux non plus; au contraire,- un certain au-delà de liberté, de franc naturel. Un grand nombre d'attitudes et d'allures excellemment naïves et troupières; l'insouciance et l'impersounalité du soldat supérieurement rendues. Des terrains faibles et les fonds de gauche plus encore; ce sont les défauts du maître inoculés au disciple. Sur cette Halte, il en faut faire une, et je m'étonnerai bien si l'en ai des reproches.

On retrouve dans le Jeu breton, de M. Bridgman (347), des souvenirs de sujets fixés parles Leleu, les Guillemin et consorts, mais sans imitation ni redites ; la touche et la pâte, quelque peu lourdes et rondes là-bas, aujourd'hui surtout, sont ici fermes et vives; le contour est précis.

sans incrustations, sans découpures ; l'accent trèsindividuel, et la scène a peu ou point servi. Impossible de passer devant cette bretonnerie sans en parler expressément.

Le Jour de fête (1 431), de M111'' Alix Laperelle, dément un peu son titre, car il est difficile de montrer plus triste une fraîche et naïve enfant qui devrait être si gaie de son bouquet de fète.

Le dessin général laisse beaucoup à désirer, mais la tête est jolie et les yeux du peintre sont ceux d'un coloriste.

M. A. Zo.., qui peignait autrefois avec un éclat de couleur aveuglant, apporte aujourd'hui, dans son Tribunal des rois Mores (2587), une modération qui touche à la froideur. La note juste eut été clans le moyen terme. La composition de son tableau, d'ailleurs, est excellente; le dessin des figures noble, sévère et juste, ainsi que le caractère des attitudes et des traits. Ce tableau, dont un peu de tiédeur diminue la première impression, gagne considérablement à retenir l'attention prolongée qu'il mérite sous tous les rapports.

A voir les deux toiles de M. Saint-Jean, fils du célèbre peintre de fleurs et de fruits, dont s'honore la ville de Lyon, il semble entendre les noms de Greuze et de Boucher, comme on entend le son

d'une cloche lointaine, très-lointaine, il est vrai. Za Paresse (2219), surtout, est d'une fraîcheur de ton et de carnations dont, le temps et le travail aidant, on peut beaucoup espérer,

L'intérieur d'une maison d' Arabes chrétiens à Bethléem, de M. Behmer (179), reproduit une scène évidemment vraie, naïve et fidèle, vivement et prestement peinte sans recherche en dehors et sans enjolivement de la chose vue. Le travail du peintre s'y rehausse de l'observation sincère du voyageur.

Je ne sais si M. Rahoult a fait des portraits, en nous montrant la Rentrée de la Cour au palais de justice de Grenoble (2085). Mais les têtes sont si vraies, si vivantes, si ressemblantes, qu'on répond d'abord affirmativement. D'autre part, la nature demi charge est si franchement saisie, la vérité si drôle, quoiqu'avec mesure, qu'on doute un peu de ce courage du justiciable. Toutes les figures, corps et visages, sont très-franchement et finement peintes. La draperie des robes (toga), trèsmagistrale, c'était bien le cas. Le sol, en pavés mollasses et gris, et les maisons durement tracées, semblent d'une main "d'architecte : de toutes petites ombres au tableau.

L'Eté, de M. Leroy (1574), nous ramène, par une brusque saccade, aux voluptés mythologie

ques. Cette figure nue, mais non provocante, a de gracieux contours, une carnation rose-argentine fort délicate, et, sans être vulgaire, plus d'amourante réalité que de poésie. C'est bien là l'enfant de la terre, demi-déesse tout au plus, que doit éclairer d'en haut l'étoile du matin (Ehrmann, 924). Triomphe du style ! car le faire est ici plus suave. Mais c'est bien l'été féminiflore qui convient aux gourmets attardés d'un paganisme délicat et sensuel. Voilà de qnoi désopiler toutes les rates, natives d'Ornans ou d'ailleurs, et qui riment en... et. Accourez, femmes de perroquets, baigneuses vues de dos et vachères goitreuses ! sus à cette jolie créature qui se permet de n'avoir pas une seule des beautés de ï avenir! Elle insulte à vos pâleurs cadavériques, elle raille vos rougeurs malpropres et vos chères essences de fumier! Boulez, barbouillez-moi cette mijaurée dans vos fanges, infectez-la, flétrissez-la de votre gangrène... et ce sera justice!

M. Meissonier fait partout des émules, — je ne veux pas dire des imitateurs ni des élèves. Dans le vaste hôtel du petit grand art où ce haut seigneur, qui tient à ses aises, occupe tout le premier étage, d'autres peintres ont pu vouloir descendre, sans qu'il y ait bienséance injustice à les anonymer sous la rubrique ordinaire :

« Meissonier , famille et suile. »

104 '.rEJSRE .

Ainsi donc, une simple rencontre, c'est, j'aime à le croire, le cas de M. Gessa. Son jeune Liseur est avenant, galant et de haute mine ; le cabinet et l'homme sont encore du temps, comme on dit dans la curiosité. Quelques-uns s'en plaindront. Faudrait-il pas qu'il fut en frac noir, à queue d'hirondelle ?

Que vouliez-vous qu'il fit d'un habit?

— Qu'il le mit !

Et la couleur! et la tournure! et le ragoût! et le style ! Il faut en convenir sincèrement : imposezlui l'habit noir et vous supprimez Meissonier !

Le beau désordre qui réjouit ici nos yeux est un effet d'art très-pittoresque. Bonne marche de ton, d'ailleurs, main déjà fort exercée, malgré quelques tâtonnements allanguis ; le type de la tête, un peu ronde et molle, n'a pas toute la distinction désirable dans la donnée voulue par Fauteur.

M. Jacomin a deux petits tableaux du g'enre Terburg et Meissonier; mais un seul mérite de ne pas nous laisser indifférents. Ce digne compagnon de Porthos, que nous voyons, Lassé d'attendre (1301), est un homme d'épée d'autrefois, endormi dans un vaste et perfide fauteuil. Malgré quelque défaut de consistance et de profondeur, on constatera dans ce début, si c'en est un, de sérieuses qualités en train de croissance. La figure, bien accoutrée, sent son ancien régime.

Le ton général du costume, des accessoires et des fonds est de bonne famille; l'exécution, déjà fort adroite ; mais la tête, et les mains surtout, souffrent d'un rose très fâcheux, comme est le rose partout d'ailleurs, excepté dans les roses et sur la joue d'une jeune femme, et encore ! Il se sera noué là quelque liaison coupable au sein d'un pinceau mal lavé.

Dans le bon et naïf réalisme, sans verrues ni trognes à la clef, citons une petite et modeste toile de M. Pierre Billet, Y Attente. C'est une femme de la mer, assise tranquillement sur un panier de pêcheur. Elle espère et le moment approche de sa tâche quotidienne ; service des filets ou du cabestan, quand accoste, été comme hiver, jour ou nuit, la barque où somhomme s'épuise à la peine, la rude peine du froid et des raffales, ïtes iénèbres et de l'orage, et du péril de mort permanent.

(Jette simple et solitaire figure est parfaite- en rson genre, peinte avec une extrême sobriété de faire et de couleur, exacte et naturelle, et c'est ainsi que nous la voyons à la mer , ni plus ni moins ; note qui peut déplaire, mais d'une indiscu^ table justesse. Par malheur, ce n'est qu'un essai, qui laisse à faire preuves de personnalité, car il pourrait être signé J. Breton; et si le résultat montré par l'élève tient uniquement au maître, c'est; par- un fil cassant. Le pastiche est complet..

106 OENRE.

mais que vaut un pastiche ? Pas même une promesse. Quand on sèvre le nourrisson, gare la crise ! Pour avoir quitté le sein, va-t-il dépérir ou va-t-il profiter ?

Revenant au fin ou franc comique, de bon aloi toujours, je sais que beaucoup de critiques ont déjà loué très-fort M. Beyle (234). J'apporte une voix de plus au concert, une voix qui ne tient pas à chanter en parties et qui, s'il n'y avait eu d'autres musiciens, eût donné la sérénade en solo.

Ce sont deux Léotards de foire, que M. le maire, pas content, a priés d'offrir à son écharpe leur démission temporaire. Père et fils, ou seulement le professeur et i 'élève, Bilboquet avec Gringalet, Socrateet Platon du trapèze. Mais Socrate seul reste lui-même, Platon est déferré par ce coup du sort. Bilboquet est fidèle à la philosophie, Gringalet s'affaisse. Si l'observateur a finement rendu l'épisode, le peintre a fait mieux encore ; celui-là nous ouvre un jour dérobé sur la Cour des Miracles, sur le temps de Gilblas ou de Quasimodo ; mais l'autre est du sang des Salvator, des Goya, des Callot; vigoureux coloriste, indicateur sûr, un œil et une brosse au parti décisif et qui saisissent d'un sujet l'esprit et la lettre, comme le zouave décide la bataille en se jetant à la gueule des canons.

Mon... concierge serait -flatté de voir le portier

de M. Roy Félix, car il est lettré comme celui-ci, beaucoup plus même, je le crois, ayant été de l'imprimerie. L'honorable loisir de son confrère du Salon est très-clignement occupé par la digestion d'un journal aux ailes démesurées. C'est un portier du temps aussi que notre homme, du temps des vrais portiers, un des derniers qui restent ; aussi la bonne figure et quels heureux petits ménages que ceux de son cintième , entretenus par ce vertueux antique ! Henri Monnier, pends-toi ! car tu n'étais pas là. On reconnaît dans cette saynette populaire un talent quelque peu courant, facile et superficiel, mais très-spirituel après tout, d'un sens distingué sur an thème vulgaire, avec des indications trèssagaces, une savante indifférence de faire et de rendu, par parties, et dans une gamme de tons fins et blonds.

A l'anecdotique religieux appartiennent : — Les Fouilles dans F église de Saint-Clément , par M. Adan (13), déjà remarqué l'an dernier. Peinture un peu creuse et clairette, mais assez ferme, intelligente et bien agencée. — Après la Messe, de M. Weisz (2559), d'une facture un peu plus nourrie, plus solidement brillante, adroite aussi, de main assurée ; un butin de peintre observateur et friand de chatteries cléricales. — « Les Chantres de village » (1456), pochade fort drôle et d'un ragoût des plus épicés, par M. de Latouche.

Enfin l'amateur sans préjugés devra se hasarder avec nous jusqu'au Chenil, de M. Max Claude (521). Il aura pour sa peine un plaisir tout cynégétique, s'il est de châteaux et de vénerie, avec ou sans bouton à Compiègne ; — un régal tout différent s'il est touché par les rayons poudrés et rompus d'un soleil aurifère, et par les ricochets toujours si piquants de la lumière, quand elle se giisse en des lieux enfermés.

Un sourire d'éloge aussi pour ce valet de chiens qui s'étire et se détord si bien des ankyloses du sommeil, en se déboîtant la mâchoire clans un de ces bâillements des gens de service, inventés par eux, et d'eux seuls pratiqués.

Je n'avais pas compté parler encore ici de M. Zamacois, persuadé qu'une médaille nouvelle allait le classer tout à fait dans les premiers rangs, et, tout jeune qu'il était, je le voyais dès ce jour en dehors des assaillants et des jeunes.

Je m'étais trompé ; je lui rends donc sa place à regret, mais sans aucun souci, ni pour mon jugement ni pour lui.

Le reporter des Salons dans la plus célèbre de nos revues littéraires, un ce ces charmants écrivains, experts en l'art de bien dire et... d'errer surl'artf, accorde deux lignes à M. Zamacois. Mais par contre, il a toute une page- pour M. Gérôme, et quelle page î II n'a pour M, Chintreuii que

quatorze, mots et quels mots ! Mais de plus, il ne « saurait séparer M. Zamacois de M. Worms, » tant ils se ressemblent\ »

Voilà comme on écrit... la peinture î Que voulez-vous ?

« Il fallait un calculateur! ce fut un... cau- » seur qu'on choisit. »

Il est vrai que celui-ci cause admirablement !

Il reprend M. Zamacois pour avoir « poussé la » peinture de genre à la caricature, » et parce que « son badinage dépasse les limites de Vart. » Il déclare enfin que « le comique en peinture est » erreur. »

C'est ici grosse question qui veut une autre place. Mais que notre critique en attendant s'apaise : M. Zamacois n'a pas fait de caricatures. L'illustre grondeur a sans- doute été victime de quelque malentendu, de quelqu'abus de confiance. M. Zamacois a peint, il est vrai, plus d'une scène spirituelle et piquante, mais très-réalisable ; quant à des caricatures proprement dites, jamais, au Salon du moins.

* Ce Réfectoire des Trinitaïres est copié sur nature, à Borne. La salle, divisée par des arceaux en trois compartiments, est ornée d'une grande fresque et de beaux décors peints, tout cela trèssérieux et sincère. Les moines sont assis sur des bancs de bois, très-réellement durs, autour de leur table frugale ou sensée telle ; car j'y vois du pain, de la soupe, des fruits, et de Y abondance; mais

Y abondance est d'un bien beau ronge, et ce plat fumant, qui fait son entrée, me porte aux narines un flair de venaison.

Un des frères est en chaire, sermon ant ou lisant; un autre, frère servant, introduit les mets que lai passe un frère cuisinier, demeuré dans la cantonnade ; un autre encore, agenouillé, se prosterne, les bras étendus; quelque pénitence, il faut croire. Au fond, qui fait face, quatre moines, largement espacés, mangent ou causent très-naturellement. Ainsi de gauche, ainsi de droite, quelques-uns rapprochés, groupés, épisodes finement, mais en toute vraisemblance.

Au total, vingt-deux personnages. Il y en a "six dont on ne voit pas la figure, sept qui sont de très-séant aspect, et neuf seulement dont les traits, marqués sans doute au coin rabelaisien, reproduisent bien pourtant ces moules inusables où la nature et la fainéantise associées coulèrent autrefois, et coulent encore tant d'adorateurs de sainte Crasse et de saint Paillard. L'Italie, d'ailleurs, n'est pas la France, et le moyen-âge avait une autre couleur que notre âge ; Lapalisse le savait; le critique l'oublie -t-il?

Mais il y a là des figures d'invention ? pas tant. Sont-elles épaisses, bestiales, charnues, satyresques, souvent? Fortes, bonnasses, cruelles, quelquefois? Fines, élevées, rarement? Donc elles sont humaines et surtout monacales. On cause, on

médit, on tue l'ennemi, le temps; on injurie satan, la raison, et surtout on vit g-rossement, on souffle, on mastique, on occupe la bête ; est-ce là caricature ; et ne sont-ce plus des moines que les moines?

Cette critique n'est pas sérieuse, et son auteur, encore une fois, n'aura pas vérifié. Quoi donc! a-t-il vu Eome, Antonelli, la Grèce et les Grecs, par le petit bout de la lorgnette ou par le gros ? Je ne le lui reproche pas; mais encore, d'où lui vient cet air prude ?

C'est à la peinture, il est vrai, que M. Josse défend le comique, pas à l'orfèvrerie. Mais quelle soudaine bégueulerie d'esthétique sur ces lèvres railleuses! Qui s'y fût attendu? Lui donneronsnous raison contre l'excès burlesque ? Cependant, et Callot! etTéniers! Hogarth, Goya, Charlet, Gavarni, et tant d'autres! Il faudra donc acheter des messes pour leur âme à votre sacristie. Et la musique, cette sœur de la peinture, en style ganache, aurez-vous donc moins de pudeur pour elle? Faudra- 1- il biffer encore tant de partitions bouffonnes de Cimarosa, de Mozart et de Eossini?

, Mais la justice et la vérité nous passionnent ! Une vraie caricature cette fois, et qui ferait bien rire cet hilarophobe nouveau-né.

Cette petite querelle a décrit la scène et donné le sens du tableau de M. Zamacois. Les qualités supérieures du peintre y fourniraient un nouvel

argument, le plus probant de tous. On sait qu'en art un certain suprême de vérité, fut-elle matérielle, embellit tout. On ne reculera pas devant un porc de Rembrandt, éventré, saignant, à l'étal d'un bouclier ; on verra sans dégoût le cadavre d'une leçon d'anatomie, un pouilleux de Murillo, un cul-de-jatte, un estropié lamentable de Callot, si Eembrandt, si Murillo, si Callot, en les touchant de leurs mains souveraines, ont guéri ces écrouelles béantes; s'ils ont donné, par l'auréole d'une beauté spéciale, le droit de circulation artistique à ces hideurs de la nature. Ce que la réalité toute pure et nue flétrit, infecte, putréfie même, l'art le peut sublimiser.

En sommes-nous cependant à quelque semblable degré de péché originel dans la question Zamacois ? Un peu d'excès peut-être en quelquesuns de ses types de sottise, de luxure et de gloutonnerie, voilà son crinie. Eh bien! la somme de talent hors ligne, la puissance de coloriste, les illusions de lumière prodigieuses, je le dis trèsmûrement, qu'il a déployées dans ce que vous appelez « un Badinage, » en font une œuvre considérable, et lui vaudraient amnistie pour bien d'autres privautés fantaisistes.

Toute la salle est baignée d'un soleil d'Italie dont les rayons entrent par les fenêtres à droite ; ils tracent obliquement en l'air ces bandes bleuâtres et charmantes, nées des incidences réfléchies par les millions d'atomes dont notre atmosphère

est rempli ; puis, ils se projettent sur les convives et sur les murailles. Le liseur en chaire et les quatre frères qui forment, à gauche, un des meilleurs groupes de figures du tableau, la table et la paroi derrière elles, sont frappés de jets de lumière tellement éblouissants, que beaucoup de spectateurs lèvent les yeux au vrai ciel, croyant que le vrai soleil envoie ses ricochets sur la toile. En outre, la perspective aérienne, l'enfoncement successif, le fuyant des trois zones du réfectoire, le clair-obscur blond et chaud où les doyens du couvent sont mordorés encore d'un beau jour adouci, tout cela regorge de ces habiletés suprêmes et de ces dons de seconde vue intérieure qui font les grands coloristes.

On peut regretter que la nuance verdâtre partout répandue soit difficile à comprendre au premier abord. Celui des deux ou trois rideaux verts qui l'explique le plus est à peine visible. On doit le deviner ; il faudrait pour la plupart des gens une légende explicative de l'effet insolite prémédité par le peintre, et c'est là ce qui doit toujours être évité.

J'espère avoir, par cette espèce de monographie du tableau, fait comprendre l'ardeur qui me porte ainsi à la rescousse d'un peintre que je n'ai pas l'honneur de connaître, même de vue.

Je me demande comment il se peut faire qu'un amateur, un critique, s'il a, par dessus la compétence, u,ne dose d'impression abilité seule-

ment suffisante à son plaisir comme à sa tâche, vienne ici chercher la petite bête, et se borne à jeter en aumône, à ce chef-d'œuvre de genre, quelques dix mots, dont neuf sont un reproche.

Vous trouverez, vous qui saurez voir, dans ce « badinage, » tout ce que l'esprit le plus ingénieux et l'art le plus divinatoire, tout ce que le soleil rayonnant, projetant, poudroyant, ont fourni de magie blanche aux magiciens de la palette. Bien dégoûté, bien nerveux ou bien rèche, bien garotté de réserves, celui que la rage des mais et des seulement, qu'un besoin de quintessence et la fausse honte des impressions vives, poussent, devant une si rare peinture, à l'inquisition du cheveu blanc ! Bien triste juge des peintres, celui-là qu'elle a laissé froid.

Dans l'autre tableau de M. Zamacois, le Favori du Roi, la lumière ne joue plus qu'un rôle contenu, mais qui fait' encore une bonne moitié du succès de la pièce ; c'est ausssi un morceau de premier ordre, où, de même que les chats et les pies du Réfectoire, un grand chien fait seul tache, par son raccourci fâcheux et son faible dessin. Il semble que les animaux soient bien peu fréquentés par M. Zamacois. Ici, c'est regrettable, parce que ce triste chien est énorme ; mais toutes les têtes sont spirituelles, distinguées, peintes à ravir, exquises, en un mot ; les tournures, seigneuriales, les ajustements, de toute élégance ; le fou même, seul, serait un précieux tableau ; c'est

toute une époque et toute une satire que cet afreux petit, rengorgé d'importance narquoise.

M. Worms, autre médaillé tout frais (en 1867), est spirituel aussi sans doute ; sa Romance à la mode chantée dans un salon sous le Directoire (2571) et sa Ronda (2572), sont plus qu'ag-réables, assurément. La touche est vive et sûre à ravir. Il y a du comique encore dans la Romance, mais toujours acceptable; et dans la Ronda, que je préfère de beaucoup, une physionomie de poses, non seulement sincère et simple, mais d'une absolue vérité. La science des mouvements et des attitudes humaines, des plis et des cassures de l'étoffe, est partout au maximum. Mais quelques taches, encore peu marquées, dénoncent un principe dangereux. Nous avons ici une rare dextérité sans doute, un esprit très-fin, mais beaucoup moins de force, de modelé sérieux, de profondeur. Je trouve à la Ronda quelque chose de superficiel, — dans la Romance une assez notable lourdeur de pâte ; la brosse y fait un petit travail fruste et pluchotté, puis la manière y menace ; enfin beaucoup de têtes et de mains sont d'un rose ou d'un rouge briqué très-pernicieux. Le pire de tout, c'est que tandis que personne, ou peu s'en faut, ne regarde la Ronda, tout le public se pâme devant cette comédie de mœurs de la Romance. Mauvais signe et faveur inquiétante ; la foule est corruptrice. Joseph laissera-t-il

son manteau dans les mains de Putiphar? S'il liésite, il est perdu.

Quoi qu'il en soit, vouloir, je ne dirai pas même assimiler, mais apparenter ces deux tableaux à ceux de M. Zamacois, c'est , comme évaluation critique, purement enfantin. Il y a rapport de l'un à l'autre, comme serait le rapport du Titien au Tintoret, ou, plus modestement, d'Ostade à Braivwer, de Terburg* à Bega.

Eeste M.Vibert. Celui-là, c'est autre chose. La comparaison se comprend ; il y a pour et contre, du plus et du moins ; sa touche a plus de pointe et de vivacité, de précision, de finesse; mais aussi moins de force et de modelé, de franchise et de vie. Elle se joue plus adroitement peutêtre que celle de M. Zamacois, dans les lignes et les contours, dans le menu détail ; mais elle n'arrive pas à cette saillante expression, à ce ferme et juste relief. Il y a de l'esprit aussi, infiniment d'esprit. Les amis de M. Vibe^-t savent qu'il en pourrait faire dépense folle, en peinture, sans s'appauvrir sensiblement ; mais il a quelque peu moins d'invention, d'originalité, de satirique finesse ; c'est un Gaalois pourtant, et l'autre un Biscaïen, seulement. Vautre m'excusera si je parle en chauvin. Belle et bonne race, au demeurant, que les gens de Biscaye.

Quant aux dons du coloriste, l'Espagne ici l'emporte. Non que M. Vibert en soit dépourvu,

loin de là, la gamme de ton est sobre, plus sobre même, juste, harmonieuse aussi, surtout dans son « Couvent sous les armes. » Mais, tout en peignant l'Espagne, il n'a pas pu s'infuser dans les veines ce sang brûlant, cette flamme indigène, dont M. Zamacois est tout illuminé.

Quant à la vérité comique, celle du Couvent est absolument parfaite. Ces moines piteux qui font l'exercice, accoutrés de leur grotesque bure, ces rats gros et gras, retirés du monde, puis repris au piège, arrachés par le peuple chat à leur fromage de Biscaye, font l'exercice devant leurs tourmenteurs ! Ratopoiis est bloquée ; la patrie les appelle au maniement des armes ; rien de plus drolatique. Il y a bien aussi là quelques recrues levées par M. Vibert à l'abbaye de Seuillé : « Vrays » moynes, si oncques en feut, depuis que le » monde moynant moyna de moynerie. » Frère Jean des Entomeures les a choisis de sa main ; un gaillard de sergent, qui ne craint pas les coups.

« Diaoul, il n'ia plus de moust? le renye ma

» vie, ie meurs de soif — Comment, dit Po-

» nocrates, vous iurez, frère Iean ! — Ce n'est, » dist le moyne, que pour orner mon lan- » guaige ! »

Rabelais, peintre, eût signé la toile. Pourtant elle est, selon nous, inférieurej mais seulement

comme importance, éclat et richesse, à la revue des reîtres de 1867.

Dans le Barbier ambulant (2494), M. Vibert n'est plus lui-même. Il inquiète mon fanatisme. La peinture est ici plate et creuse ; l'air manque absolument, et le modelé devient tout à fait nul. Les silhouettes sont plaquées sur les murs ; l'œil ne peut pas circuler autour des objets ; entre les fonds et ces jambes on ne passerait pas une feuille de papier. Une gamme sourde et terreuse, un soleil asthmatique alourdissent encore le tableau. J'y ai, d'ailleurs, cherché vainement l'esprit : ces muletiers n'ont ni caractère, ni type, ni couleur acceptables. Ils sont épais, brutaux, laids tout simplement, sans drôlerie qui puisse amuser, sans accent qui frappe et ne choque pas.

Or, je ne connais pas la Biscaye, mais j'ai vu les muletiers de la Navarre et ses contrebandiers, c'est tout un, et je regrette que M. Vibert n'ait pas connu ces fiers et nobles hidalgos de la laine et du charbon. Les Biscaïens prétendent que le roi, simple seigneur suzerain de leur province, doit entrer chez eux déchaussé d'un pied. On ne soupçonnerait pas ces rustauds du Salon d'avoir il y a trente- cinq ans, pour sauver leurs fueros, grossi les rangs des carlistes.

Je n'accuse pas M. Vibert de caricature, entendez bien, j'accuse le commun, le vulgaire. La nature, il est vrai, n'a pas que des puissances ? elle a aussi des faiblesses ; elle ne -fait

pas toujours briller son esprit ; elle étale souvent sa platitude ; on y trouve la finesse et la grossièreté, la délicatesse et la pesanteur. Mais il faut montrer les uns et cacher les autres, ou du moins, si Ton découvre les tares, il faut que le génie du superlatif les sache racheter par les moyens de couleur ou de forme. C'est à ce prix que, même dans ses jeux, la peinture est un grand art; ne la ravalez pas.

Je me suis arrêté complaisammenl à ces deux jeunes peintres qui, jeunes encore et dans leur ordre, seront des maîtres incontestés. Le Réfectoire , de M. Zamacois, est, à mon estime, dans les tableaux de genre, la première œuvre de peintre du Salon. J'ai franchement blâmé le Barbier, parce que je tiens franchement M. Vibert pour un artiste de grande valeur et fécond en revanches.

Que ma critique panachée lui soit donc une preuve de ma sincérité, de ma confiance en sa force.

On ne saurait appeler M. Zamacois ni M. Vibert des imitateurs ni des élèves. Déjà fort audessus de ces situations, et pesant gros de leur propre bagage, ils sont eux-mêmes. Ce qu'ils sont de plus pour beaucoup d'autres et pour nous, dès à présent, ils le seront, devant peu, pour tout le monde ; ils désennuieront M. Meissonier de sa hauteur solitaire. Un présent doré leur sourit donc et un bien autre avenir encore les attend, s'ils gardent la mesure du goût et le souci d'eux-

mêmes: — j'entends de leur mérite, plus que de leur succès.

Mieux vaut mériter qu'obtenir ! C'est une belle devise ; elle fut et doit rester celle de tous les grands artistes.

Le genre agTéable et doux au cerveau de la nature morte, qui convient aux détaillistes, aux monographes, aux coloristes surtout, n'est pas aussi simple qu'il en a l'air, etlapreuve, c'est qu'il ne produit pas une plus forte proportion d'excellences que les autres, tandis qu'il le devrait, étant plus abordable.

Un nom s'y place en tête avec une autorité et un droit au succès qui priment tous les rivaux, c'est celui de M. Kreyder, déjà médaillé d'ailleurs en 1867, et que le beau défaut de jeunesse et sa notoriété de fraîche date me font placer ici dans la levée nouvelle.

C'est tout d'abord un très-extraordinaire tableau que le sien ; et puis il nous présente un accord de contradictoires, une singularité, connue déjà, mais cette fois extrême, dont l'étude est curieuse, et qui sera le mais de ce très-vif éloge.

Quelques grappes d'un magnifique raisin, avec

leurs bouts de ceps et leurs bouquets de feuilles, accrochés ou pendus au long ou près d'un tronc d'arbre, à fleur du sol, sur un fond montagneux, voilà tout le sujet. Ce sont des raisins phénomènes, et comme on n'en voit guère, si ce n'est aux noces de Gamache. Ils doivent assurément venir de Chanaan, où le poids d'une seule grappe fatiguait deux hommes.

Il ne se peut rien voir de plus admirable, au relatif, de plus inouï, que l'art et le prestige avec lesquels sont peints tous ces fragments de treille, branches, feuilles et fruits. C'est à forcer le Dieu des bons es gens, créateur de la vigne, d'intenter à M. Kreyder un bon procès en contrefaçon. Il y faut aller voir pour le croire ; et ce n'est pas au moins une reproduction sèche et froide, affaire de précision et de fini seulement, à la DesgofFes, point du tout. L'éclat, le velouté, la fraîcheur, le fin duvet, la chaleur, la fermeté de grain, les plus suaves rondeurs, les infinies nuances, tout y est. Pour son objet d'élection, pour son préféré, le raisin en soi, le peintre a prodigué non-seulement les prouesses de l'exécution, mais les merveilles du ton. Dans les feuilles, pourtant, la note violâtre et la transparence empourprée s'exagèrent contre la vérité mélodiquement désirable, sinon absolue; ici déjà la précision tourne en sécheresse et le détail en minutie ; puis, une foule de brimborions végétaux, qui surgissent deci delà, brodés et découpés au travers de l'ensemble, ont une acuité

dont l'œil se fatigue, ne s'en pouvant épargner un seul filament.

Arrivent enfin à la perception nette le support et l'enveloppe de tout cela : le terrain, quelques herbes, -un peu de mousse, le tronc de l'arbre les fonds et le ciel; et là commencent nos douleurs : la machine harmonique se détraque ; le tronc est de carton brun , le terrain en pâte violette, les verts sont inconnus, les fonds bleu timbre-poste. Enfin, quand on regarde et qu'on juge l'œuvre entière, on fait un inventaire de délicieux morceaux et de total criard, de valeurs de tons trop disparates pour faire bon ménage et partant divorcés. Tout à l'heure, à prendre une grappe isolée, vous teniez le magicien de la forme et de la couleur, et maintenant il ne vous reste plus qu'un prodigieux spécialiste, un imitateur sans pareil des individualités végétales, mais point de peintre au sens de la palette, des airs charmants et point de symphonie, des tours de force localisés , aucun don de concentration. Tel était, au reste, aussi le défaut de Saint-Jean, avec un faire nn peu plus gras et libre. L'un et l'autre, à plagier la nature, égalent en plus d'un point Vanhuysum. En tant que peintres, ils ne vont pas à la cheville de Chardin. C'est là le mystère de la couleur, la séduction et l'honneur des coloristes : si le secret n'était pas si profond, ce ne seraient pas des noms si radieux que ceux du Titien et de Véronèse, de Vélasquez et de

Rembrandt, de Chardin même et de Watteau ; ce n'en devrait pas être un jour de si glorieux que ceux de Delacroix et de Diaz de la Pena.

J'avoue ne pas partager l'engouement de quelques personnes pour « U Cerisier » de M. Méry (1758) ; sans doute l'habileté de main, le savoir horticole y sont manifestes; la coloration est forte et profonde ; mais quel motif et quelle excuse pour? ce poëme en douze chants sur une feuille et sur une cerise ? Pourquoi des idées irrésistibles de paravent et de papier peint vous envahissentelles, sans la moindre malveillance pour l'auteur? C'est ici de l'art appliqué à l'industrie.

Les Frelons (1759) ne me raccommodent pas avec ce succès; cette fois la peinture est faible, mince de procédé , douteuse de ton. « Il ne faut par irriter - les Frelons, » certainement ; niais il ne faut pas en abuser non plus ; des rats, pas davantage, surtout pour en faire des épopées. Voilà bien du talent gaspillé sans opportunité, comme sans compensation, et un satisfecit qu'il fallait au moins ajourner.

Le peintre -roi" des^attributs les plus divers, beaux instruments et grossiers ustensiles , fins gibiers et basse victuaille, le Titien de l'office et du garde-manger, le Véronèse des fruits et des fleurs, Chardin, compte au Salon quelques jeunes gens de sa lignée qui lui feront honneur.

C'est encore M. Gessa, dont un peintre en Te-

nom , M. Protais, s'est, d'un goût avisé, donné les Oranges, Prunes et Groseilles (1075), petit morceau de couleur exquise et de brosse excellente, où quelques groseilles détachées valent des rubis. L'auteur est originaire de Cadix, un soleil d'Espagne luit dans sa peinture.

C'est M Billot, dont les Fruits (378) arrivent à la suite, au concours de la couleur et du libre faire, si ce n'est ex œquo.

Avec un peu moins de force et de chaleur, c'est M1Ie Anna Péters, de Manheim, qui s'élève aux élégances florales et reste coloriste éminente; elle dispose avec grâce et peint d'une main sûre (1^0).

Pour la valeur et l'éclat du ton et lalageur du procédé, principalement, sans refuser le reste, la Nature morte de M. Bâllé (1 04) doit être citée.

Enfin, M. Germain mérite une mention fort

honorable pour son Vase de fleurs et ses Faisans

ÎBi n&

Me voici parvenu au terme de mon premier propos ; je dirais, de ma tâche, si je n'avais pas le désir d'être sincère et l'horreur des formules. On accepte ou l'on subit une tâche par devoir ou par intérêt, on se donne, on se crée une occupation, un travail, un but, par conviction ou par goût.

J'ai donc achevé la première et la plus forte partie de mon travail, et j'en resterai là probablement. C'était pour moi la plus intéressante, ce devrait être, à mon sens, la mieux venue du public, étant la seule utile.

Lorsque tout a été dit sur un artiste, lorsque sa réputation est faite, quand ses mérites, cent fois vantés, sont constants, ses faiblesses connues, les comptes rendus à son endroit perdent à peu près toute raison d'être. Ils n'intéressent plus que son budget, ils ne touchent plus que son amourpropre, et celui des acheteurs de tableaux, ou

des modèles de portraits. Mais l'orgueil du peintre est blasé jusqu'à la parfaite insouciance, sinon exalté jusqu'au délire ; sa caisse bien remplie nous rassure; sa vanité ne nous touche plus; la gloriole des autres ne nous est de rien.

Quant à critiquer ces œuvres, au profit de l'art, le plaisir et le résultat sont médiocres. Celui qui les crée, l'artiste fait, arrivé, sûr de son succès, ne se modifie guère. A quoi bon aller crier au bord d'un neuve qu'il aurait mieux fait de prendre un autre cours. Au point de vue de ceux qui regardent, apprécient, achètent, les mauvais courants sont, durs à remonter. L'habitude est... ce que chacun sait, la routine aussi; le troupeau de Panurge est plus en point que jamais :

-mebc ^ansqmoo

Bien broutant, en bon corps. m mmb

Et puis enfin, être mouche du coche ou bourreau n'a pas de quoi tenter; si l'artiste est en aussi juste possession der l'estime des gens de goût que de la faveur publique , tout est dit! Que reste-t-il à faire? Il n'y a pas de plaisir à crier dans un désert ; j'en- vois moins encore à joindre une faible voix de plus aux bruyantes clameurs de la foule. Et si c'est un succès usurpé, si le goût public est assez malade pour qu'aucune opération ne puisse le sauver, à quoi bon jouer du bistouri sans espoir? 4 Eester fruit sec de l'éloge, passe encore. L'éloge élargit et réjouit le cœur. Mais il n'y a que dé-

goût à l'être du blâme qui le rétrécit et le fait souffrir. On ne s'y expose qu'en de rares occasions, quand la mesure est comble, l'intérêt suprême, et que, par son excès même, le mal vous parait guérissable. Il faut se jeter dans la mêlée, quand l'artiste égaré, railleur, imprudent on g*risé d'encens, conscient ou non, fausse la direction des idées, pervertit l'intellect et compromet la dignité de l'art qui est à tous; car alors il attente au dépôt commun dont chacun a la garde.

Avec les inconnus, les obscurs et les jeunes, au regard de ceux-là qui sont encore tous en chemin, et que l'ignorance ou l'envie méconnaissent, l'aspect change aussitôt. Il y a tout honneur et tout bonheur à lea mettre en lumière. La récompense de tant de généreux efforts est l'indépendance ou la gloire ; il est noble et généreux aussi d'aider qui les mérite aies conquérir.

Que si l'artiste se trompe, au contraire, il y a bon espoir encore de s'en faire écouter, de préserver à temps le commun sens de l'art. — Illusion, direz-vous î eh ! que ferà-t-on au monde, quand les cheveux grisonnent, si Ton'ne s'est pas cuirassé contre l'illusion avec le chêne et le triple airain du poète! Au moins, si le labeur est ingrat, n'est-il ni cruauté ni sottise, et ne serezvous pas en péril ou de répulsion ou de ridicule.

Mais c'est déjà trop insister sur des considérations dont la justesse est ou devrait être évidente.

Quelques écarts, quelques entraînements, la difficulté de certains classements et souvent l'indécision des limites, ont troublé parfois ma démarche et traversé l'économie de mon plan. Je n'avais d'abord voulu m' occuper que des peintres non encore signalés par des récompenses, puis de ceux qui n'en avaient obtenu qu'en 1867 seulement. J'ai dû manquer plus d'une fois à ma propre régie, difficile à garder inviolée, comme toutes les règles.

D'autre part, j'ai passé sous silence nombre de tableaux dont beaucoup de gens font l'éloge. Il n'est permis à personne de se croire à l'abri des erreurs, encore moins des oublis. Sous cette réserve, on ne juge qu'avec son opinion ; y admettre en la moindre société celle des autres, ce ne serait d'une critique ni convaincue ni convaincante.

Les motifs de mes omissions volontaires sont nombreux et divers ; quiconque s'y intéresserait pourra choisir; les voici :

— La peinture est mauvaise absolument, irrémissiblement.

— Ou bien étant en dehors des données les plus nécessaires de l'idée ou du savoir, de la forme ou du dessin, elle ne se rachète par aucune valeur exceptionnelle de ton ou de procédés qui signalent, soit un talent de traducteur en herbe, auquel manque la maturation complète seulement, soit un coloriste.

— Ou bien, n'y voyant briller la plus petite étincelle d'où surgirait cette flamme, où s'allumerait ce feu, la couleur, c'est-à-dire le cœur de la peinture et la moitié de son Ame, on n'y trouve rien non plus de l'autre moitié, de ce qui en est l'esprit et la raison, c'est-à-dire le dessin, le pur contour, l'accent énergique, le mouvement passionné.

— Souvent, avec un dessin suffisant et quelquefois plus, mais avec des valeurs de ton ordinaires et quelquefois pire, ou réciproquement, elle sort par la vulgarité, l'insignifiance ou la grossièreté, des conditions de l'art sérieux et présentable.

— Elle est à la fois ordinaire, banale, honnête à la douce, sans vices ni vertus, quant à l'idée, quant au dessin, quant à la couleur.

— Ou, comme certains bonbons ou plutôt poisons, qui s'appellent des fondants, si doux, si bons, mais bons surtout à faire fondre le goût , — comme certaines femmes arrondies, grassouillettes, et dont la beauté douceâtre, incolore et placide vous ferait aimer toutes les laides.

— Il y a d'autres peintures comme il y a d'autres femmes, emmiélées, mijaurées, minaudantes, au col plissé par les contorsions, aux yeux bridés par le clignement, pommadées, parfumées aussi, mais avec des accroche-cœurs en sus et des mouches ; il serait, au Salon, bien aisé de mettre les noms sur les types.

Ces tableaux-là, c'est le pire de tout, la fin des fins de l'art, son Josaphat, son néant.

Sans doute on trouverait dans beaucoup de toiles de ces trois dernières catégories plus d'un échantillon de ce qu'on appelle, au courant de la langue, du talent ; elles témoignent souvent, disons presque toujours, d'un long travail, d'intentions excellentes et d'habiletés relatives dont l'acquisition aura Coûté des efforts méritoires. On s'en voudrait d'autant plus d'en dire du mal, qu'elles n'en font à personne, a condition toutefois que dès ig-norants ou des compères ne s'en viennent pas servir, pour étouffer le goût des gens entre les deux matelas de la prétention et de la médiocrité.

On n'en peut donc rien dire. Une critique du Salon n'est pas une statistique, et la nomenclature n'a qu'y faire. Assez de dames, de demoiselles et de messieurs sauront trouver tout seuls ces jolies ou terribles choses et s'en régaler à leur aise.

Assez et trop longtemps... il s'est commis déjà, dans les sphères dites hautes jadis, de ces illustrés bévues. Où sont les Girodet, les Gérard, les Abel de Pujol, les Picot, les Kinson, les Champ- Martin, les Blondel, les;Deveria, les Mauraisse, les Bidault, les Eémond, les Lapito, les Gros- Claude et tant d'autres ? Où seront, dans cinq, dix ou vingt ans (la justice est patiente), lesBrascassat, les Robert, sauf un , et encore ? Avec ;peù

d'exceptions, les Ingres? Où sont les Horace Vernet, malgré les chauvins et lesratapoils, qui les ont tenus debout si longtemps?

Pour achever ces trop longs circuits où me poussait un souci de conscience, il faut dire encore que, pour le peintre en graine ou qui vient de lever seulement, un peu d'attente et d'irritation seront quelquefois salutaires» Un Salon rentré n'est pas toujours un mal, quand on a toute une vie pour le dédommagement. Il y a, pour le plus noble coursier, deux conditions de force et d'ardeur: c'est qu'il ait bien mangé son avoine ou qu'il la sente au bout du chemin. Or, la peinture a aussi son Pégase , dont le picotin est la gloire .

Il sied mal à qui vient s'offrir à l'ouvrage de se donner pour le meilleur ouvrier. Mais, outre les inaptitudes spéciales, ce que j'ai toujours déploré dans la critique d'art, où le talent de forme et l'esprit d'à côté surabondent, c'est cette satisfaction de si bon caractère, cette insouciance du pour et du contre, du noir et du blanc, du sang ou de la lymphe, cette promiscuité de louanges ou de blâmes contradictoires.

La méthode éclectique, la complaisance, l'infirmité d'oeil, plus souvent, de certains critiques compromettent l'autorité solidaire de tous et font de leur ancienne influence un pur amusement littéraire. En art on ne prouve rien absolument, sans doute, et c'est peut-être là l'ex-

cuse de ces compromis sceptiques auxquels se laissent aller tant de juges.

Mais tout homme qui vient écrire pour conseiller, éclairer, convaincre, doit agir et parler avec cette préoccupation constante que sa parole pourra produire un acte et son conseil décider une prise de parti. C'est cette croyance et cet espoir seuls qui lui doivent mettre la plume à la main ; autrement, sa parole est oiseuse et sa fonction, métier ; autrement, il fatigue, inquiète ou déroute le public.

On connaît la recette ordinaire, la formule de style à l'usage des gens du monde qui disent leur avis sur le Salon de l'année, comme de la plupart des écrivains qui le racontent. Cette formule, qui sert depuis longtemps, est concise et facile:

* L'art est en décadence, il n'y arien ou quasi » rien ; du talent courant, mais point de sommi- » tés. »

Et puis arrivent... la pauvreté d'invention, le' manque d'idées... et le grand art disparu! etc.

Tout le monde a ouï ces Jérémies critiques annonçant la fin des peintures, et les a vus s'arrachant les cheveux... des peintres.

Mais il en est ici comme des devises de confiseurs : où la demande est facile à rédiger, la réponse plus facile encore.

Aujourd'hui, l'an prochain, dans deux ans,/

dans dix ans, à quiconque vous viendra réciter cette sentence : qu'il ri y a rien au Salon, — à celuilà répondez hardiment par cette autre sentence : qu'il n'y connaît rim.

Il y a bien des années qu'on aurait pu faire une splendide galerie princière avec le dessus du panier de nos expositions. Cette fois encore, si nos riches amateurs étaient connaisseurs, au lieu d'être seulement des acheteurs, ils feraient mieux de s'honorer en allant rechercher là des œuvres de leurs contemporains qu'en donnant jusqu'à des vingt mille francs, et souvent beaucoup plus, de tels tableaux anciens qui ne valent relativement, et quelquefois absolument, rien.

L'art est évidemment toujours en ébuliition, l'art français surtout. C'est un Vésuve qui fume sans relâche, et dont, par malheur cette fois, les grandes éruptions sont très-rares ; mais il en sort à tout instant de beaux jets de flammes et de pierres volcaniques.

L'art évolue lentement, et ne suit que de loin les phases du progrès et du temps. On discute même si le progrès social et celui de l'art marchent de conserve ou se tournent le dos. Grand et creux débat, si creux que la sonde esthéticoergotique n'en a pas encore trouvé le fond.

L'art, selon nous, étant d'essence humaine,™

notre orgueil et notre passion, — n'a pas été créé

pour nous fausser compagnie.

Le grand art peut changer de figure, d'habit et de religion. Dogmatique, orthodoxe, il est certain qu'il périra, dans le temps, comme les dogmes et l'orthodoxie périront.

Mais l'art sans église, sans cocarde et sans phrases, vivra si nous vivons.

Il a résisté à bien, des assauts comme à bien des caresses.

Il a guéri d'un million de vieux paradoxes, il

guérira des nouveaux.

Il a subi l'esthétique des anciens et subit celle des modernes, et pourtant il vit.

Enfin, il a supporté les attaques et surtout le secours des critiques.

Crest toujours là sa plus rude épreuve ; il en sort toujours triomphant.

C'est son plus glorieux tour de force et celui qu'il renouvelle à toute heure.

Paul Pierre.

P. S^ — Parmi les peintres qui se sont le plus récemment signalés depuis et y compris 1866 jusqu'à cette année, je répare ici avec empressement les erreurs de dates ou de fait accidentel qui semblent m' avoir fait passer volontairement sous silence :

Les deux superbes marines de M. Clays?

les deux plus belles du Salon sans contredit. Ebloui par l'éclatante beauté de son exposition de 1867, je l'avais rangé parmi les glorieux les mieux consacrés ;

Et les remarquables tableaux de MM. Eni. Breton, C1Ie Bernier, Gonzalvo, Meissonier fils, Reynaud, Humbertet Vollon, dont les Curiosités seraient un chef-d'œuvre si l'on y voyait la vraie lumière du soleil et plus d'unité.;

Je dois signaler aussi M, Michel Bouquet, artiste de renom ancien déjà, mais dont les faïences peintes sur? émail crû, qui réunissent à leur si grand mérite celui d'être uniques en leur genre et qui sont hautement goûtées des connaisseurs, semblent, chose étrange, n'avoir pas encore été tenues pour ce qu'elles valent, au moins par la direction des Beaux- Arts. Les médailles obtenues par M. Bouquet, pour là peinture, le mettaient hors concours au Salon, et : c'est de plus haut qù-aûraient dû partir les distinctions qu'appelaient, depuis longtemps, les; créations de cet éminent artiste, dans un art par lui renouvelé.

Et je termine enfin comme font les meilleurs comptables au bas des comptes qu'ils croient les plus exacts,

INDEX

Pages

Adan 107

Aufray 98

Auguin 75

Bailly 38

Balle 125

Balleroy (de) 37

Beaulieu (de) 91

Beauvais 74

Behmer 102

Bellet du Poisat 8i

Benedict 37

Bentabole 87

Bergh 84

Beyle 106

Billet 105

Bishop 94

Tages

Boulenger 76

Breton (J.) 73

Bridgman ICO

Bulot 125

Cellier 38

Germak 46

Chatillon (Mme Laure de) 3i

Ghauvel 73

Chenu 68

Chintreuil 61

Glairin 52

Claude 108

Coozemans 68

Desmarquay , 75

Desportes 38

INDEX

Détaille 100

Doré................... 26

Dupuis.... .. .. 38

Ehrmann.

Faivre (Tony) 40;

Freret................ .. 87

Gaillard.......... £4

Germain 125

Gérome 125

Gessa 104-124

Giacomotti.......i....r. 39

Giraud(Ch.). *.......... Ï25

Grandsire ....... ....... 73

Groiseillez (de) . . . . .V. .. 70

Guillaumet 25

Guillon(A. I.).. 7£

i" -":•••' ■'... ~oxl Hennings 26

Hereau 86

Herson , . . . , . . W

Ivernois (d') 87

Jacomin 104

Jacquemart (Mlle Nélie) 21-32 Job Vernert.,..,., 57

Eiagmann -••• y

Kreyder' M m

Lambert (Eug.) 70

Landier 37

Laperelle (Mmc A. do) loi

Latouçhe (de) 107

Lecomte-Dunouy . . ' 47

Lefeb vre ( J . J .)....... 32 - 4 3

Lepine . .. . 75

Leroy (Et.)............. 102

Leyendecker. 57

Lobrichon ............ 35-96

■Merlot. •.-.-.-.** Mery ...... . .

Michel ...,,,.»,... .....69

Moreau (G.) 7ti

Moyse 55

Muraton 49

N Nieuwênhuys........... 89

Olivier . .

Palvadeau 75

Papelen 75

Parrot 37-42

Perrault 39

Peters (M11 e Anna), m

INDEX

Petit . . ' 86

Piot-Normand ....... .-.■-■ 36

Ponson 82

Porcher 83

Potter '. 71

Rahoult ................ 102

Ramméville . . . . . ...... . 74

Regamey. ............. . 25

Regnault..... 35

Ribot.............. ..... 56

Rion... ...... ........ 73

Robert Fleury (Tony)... 40

Rohault de Fleury 79

Rousseau (Ph.) 19

Roy Félix.............. 107

Roybet. . . , , . . , , , . . .... , 93

Rozier (J.) .,,.,,,., feifcj 74

Saint Jean 101

Saint Martin- li

Scheffer (A.)....... ...,., . 5^

Schleich... . .... .. , . 74

Sphloesser 98

Schneider..... 74

Sedille 69

Ségé 84

Servin. . . . . ... . . . . . . 4 92

Simonetti 98

Van Elven. . ......... .V. 85

Vibert 116

Yillard ,\ 74

Yillers (de) 76

Von Thoren. . .... . .... . . 91

Weber (Th.)............ 87

Weisz,,...,.,,.. .,,' 107

Wahlberg.......... .... 73

Worms. .,.,.*.......... 115

Zamacois..

Zo

P. S.- Bernier (CUe.), - Bouquet (Mé!.), - Breton (Em-.), — Clays, — Gonzalvo, — Meissonier fils, — Reynâùd» — > Yolion...... ,............,.> ;. , .... 137

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