LE DUC , LA MARQUISE
LE DUC
Mademoiselle , avouez-le avec moi, nous voici tous deux seuls dans l'endroit le plus gracieux de la terre ; à dix minutes de Paris, dans l'âge le plus heureux de la vie; vous êtes divinement belle, moi^ je ne vous déplais pas peut-être; tout cela fait, j'espère , que vous supporterez avec aussi peu de contrainte que moi la nécessité où nous placent nos affaires de famille.
LA MARQUISE
Doucement, monsieur le duc; ce mariage n'est pas encore fait.
Sans doute, sans doute, puisque nous passons notre trimestre d'épreuve, têtc-à-tête dans ce riant château, afin de juger si nous sommes l'un l'autre à notre parfaite convenance: voilà bien un mois aujourd'hui^ le tiers de notre noviciat, que nous sommes dans le Paradis terrestre, témoin ma mère, la duchesse de Roquefeuille ; votre tuteur, le vicomte do Chalillon; votre gouvernante, madame de Vilry; voire demoiselle de compagnie, mademoiselle de Valençay; votre jolie cousine, mademoiselle Bonneval: oui, ils sont tous ici pour témoigner des progiès de notre heureuse sympalhie.
LA MARQUISE
Je vois que vous ne reculez [)as devant la confession que nous avons promis de nous faire aujourd'hui avant d'entrer dans le second mois de ce que vous appelez ingénieusemenlnolre noviciat... Eh bien , commençons. [Elle s'assied sur le banc de jardin.) LE DUC. debout à côté d'elle , penché sur le banc.
Commençons.
LA MARQUISE
J'attends...
LE DUC
Si vous vouliez, la première...
LA MARQUISR.
Avez-vous aimé, monsieur le duc '/
LE DUC
Voilà à peine six mois que je suis sorti de l'école des pages... qui voulez-vous que j'aie aimé ? Et vous marquise ?
Moi, aimer!.. et qui donc au couvent?.. Je n'aimais en imagination que les héros des livres que je lisais à la dérobée , mais je les aimais bien... Qu'ils me plaisaient avec leurs grands sacrifices aux dames de leurs pensées.
LE DUC
Vous êtes romanesque, Made;noiselIe?
LA MARQUISE
Et vous, monsieur le duc ?
LE DUC
Moi aussi , et ire.-' fort !
UN CUEVEC BLOND.
LA MARQUISE
Je ne le crois pas.
LE DUC
Quel sacrifice faudrait-il faire pour être aimé de vous? parlez.
LA MARQUISE
Ne me défiez pas !
LE DUC
Au contraire...
LA MARQUISE
Eh bien ! essayons. {Elle fait signe au duc de s'asseoir près d'elle.) Vous aimez la danse...
LE DUC
J'en conviens , c'est un plaisir dont je ne me lasse pas...
LA MARQUISE
Si je vous priais d'y renoncer ?
LE DUC, avec une légère hésitation.
J'y renonce, Mademoiselle^ et pour toujours...
LA MARQUISE
Très bien ! Vous prenez quelquefois du tabac?
LE DUC
C'est la mode... je fais semblant; mais je vous sacrifie volontiers ce caprice. (// se lève.)
LA MARQUISE
Que faites-vous? (Elle se lève.)
LE DUC
Vous voyez. (// va jeter sa tabatière dans le bassin.)
LA MARQUISE, à part.
Il est charmant I
LE DUC
Demandez davantage.
LA MARQUISE
En vérité... je n'ose...
Non, exigez, exigez !.. je vous en supplie!..
LA MARQUISE
Vous aimez aussi la chasse, monsieur le duc ?
LE DUG^ enthousiasmé.
Avec fureur, Mademoiselle.
LA MARQUISE
Eh bien ! ne chassez plus...
LE DUC, après une longue hésitation.
C'est fini de ce jour...
Air de La vicomtesse Lolotte.
Adieu les monts! adieu la verte plaine ! Adieu la course à travers les grands bois! Adieu le cerf qu'on suit à perdre haleine! Adieu du «or la fanfare et les voix ! Celle que j'aime aujourd'luii me l'impose. Sa volonté doit être mon désir; Ce sacrifice est pour moi douce chose, Car son bonheur vaut mieux que mon plaisir.
LA MARQUISE
Dites-moi à votre tour, monsieur le duc, les sacrifices que je dois vous fairC;, pour ne pas rester trop au-dessous de voire générosité.
LE DUC
Mais...
LA MARQUISE
Je vous en prie... c'est trop justb !
LE DUC
Eh bien! essayons. Les mouches vous vont à ravir.
Eh bien ?
LE DUC
Je désirerais...
LA MARQUISE
Je vous comprends. {Elle enlève une mouche.) Continuez...
LE DUC
Le rouge vous sied à merveille le soir.
LA MARQUISE
Je n'en mettrai plus.
LE DUC
Elle est ravissante !
LA MARQUISE
N'oubliez-vous rien, cher duc? Cherchez encore quelque chose que j'aime, et je ne l'aimerai plus. {Elle respire un flacon.)
LE DUC
Vous aimez, je le vois, les parfums.
LA MARQUISE
Que ma cassolette aille rejoindre voire tabatière plus de parfums à ma toilette. (La marquise défait aussitôt le bracelet où pend le flacon, et se dirige vers le bassin,)
OÙ allez-vous?
LA MARQUISE
Que ma cassolette aille rejoindre votre tabatière. {Elle la jette dans le bassin.)
LE DUC
Pour moi !
LA MARQUISE
Air de La vicomtesse Lolotte.
Adieu du bal les brillantes toilettes !
Adieu le soir le blanc et le carmin I
Signes charmants, adieu ! mouches coquettes,
Adieu! parfums de l'ambre el du jasmin.
Celui qne j'aime aujourd'hui me l'impose,
Sa volonté doit être mon désir;
Ce sacrifice est pour moi douce chose.
Car son bonheur vaut mieux que mou plaisir!
LE DUC
Ah ! merci! merci ! et maintenant, vous voulez bien...
LA MARQUISE
Je veux que notre mariage ait lieu dans deux mois... le premier mois d'épreuve nous a trop bien réussi.
LE DUC, tombant à ses pieds.
Que de reconnaissance! que de grâce!
On vient... monsieur do Chalilk)n.
* Le Duc, la MarqiiibC.