‹ Un cheveu blond: comédie-vaudeville en un acteChapitre 6 sur 14 · LE DUC , LA MARQUISE · texte numérisé non relu

LE DUC , LA MARQUISE

LE DUC

Mademoiselle , avouez-le avec moi, nous voici tous deux seuls dans l'endroit le plus gracieux de la terre ; à dix minutes de Paris, dans l'âge le plus heureux de la vie; vous êtes divinement belle, moi^ je ne vous déplais pas peut-être; tout cela fait, j'espère , que vous supporterez avec aussi peu de contrainte que moi la nécessité où nous placent nos affaires de famille.

LA MARQUISE

Doucement, monsieur le duc; ce mariage n'est pas encore fait.

Sans doute, sans doute, puisque nous passons notre trimestre d'épreuve, têtc-à-tête dans ce riant château, afin de juger si nous sommes l'un l'autre à notre parfaite convenance: voilà bien un mois aujourd'hui^ le tiers de notre noviciat, que nous sommes dans le Paradis terrestre, témoin ma mère, la duchesse de Roquefeuille ; votre tuteur, le vicomte do Chalillon; votre gouvernante, madame de Vilry; voire demoiselle de compagnie, mademoiselle de Valençay; votre jolie cousine, mademoiselle Bonneval: oui, ils sont tous ici pour témoigner des progiès de notre heureuse sympalhie.

LA MARQUISE

Je vois que vous ne reculez [)as devant la confession que nous avons promis de nous faire aujourd'hui avant d'entrer dans le second mois de ce que vous appelez ingénieusemenlnolre noviciat... Eh bien , commençons. [Elle s'assied sur le banc de jardin.) LE DUC. debout à côté d'elle , penché sur le banc.

Commençons.

LA MARQUISE

J'attends...

LE DUC

Si vous vouliez, la première...

LA MARQUISR.

Avez-vous aimé, monsieur le duc '/

LE DUC

Voilà à peine six mois que je suis sorti de l'école des pages... qui voulez-vous que j'aie aimé ? Et vous marquise ?

Moi, aimer!.. et qui donc au couvent?.. Je n'aimais en imagination que les héros des livres que je lisais à la dérobée , mais je les aimais bien... Qu'ils me plaisaient avec leurs grands sacrifices aux dames de leurs pensées.

LE DUC

Vous êtes romanesque, Made;noiselIe?

LA MARQUISE

Et vous, monsieur le duc ?

LE DUC

Moi aussi , et ire.-' fort !

UN CUEVEC BLOND.

LA MARQUISE

Je ne le crois pas.

LE DUC

Quel sacrifice faudrait-il faire pour être aimé de vous? parlez.

LA MARQUISE

Ne me défiez pas !

LE DUC

Au contraire...

LA MARQUISE

Eh bien ! essayons. {Elle fait signe au duc de s'asseoir près d'elle.) Vous aimez la danse...

LE DUC

J'en conviens , c'est un plaisir dont je ne me lasse pas...

LA MARQUISE

Si je vous priais d'y renoncer ?

LE DUC, avec une légère hésitation.

J'y renonce, Mademoiselle^ et pour toujours...

LA MARQUISE

Très bien ! Vous prenez quelquefois du tabac?

LE DUC

C'est la mode... je fais semblant; mais je vous sacrifie volontiers ce caprice. (// se lève.)

LA MARQUISE

Que faites-vous? (Elle se lève.)

LE DUC

Vous voyez. (// va jeter sa tabatière dans le bassin.)

LA MARQUISE, à part.

Il est charmant I

LE DUC

Demandez davantage.

LA MARQUISE

En vérité... je n'ose...

Non, exigez, exigez !.. je vous en supplie!..

LA MARQUISE

Vous aimez aussi la chasse, monsieur le duc ?

LE DUG^ enthousiasmé.

Avec fureur, Mademoiselle.

LA MARQUISE

Eh bien ! ne chassez plus...

LE DUC, après une longue hésitation.

C'est fini de ce jour...

Air de La vicomtesse Lolotte.

Adieu les monts! adieu la verte plaine ! Adieu la course à travers les grands bois! Adieu le cerf qu'on suit à perdre haleine! Adieu du «or la fanfare et les voix ! Celle que j'aime aujourd'luii me l'impose. Sa volonté doit être mon désir; Ce sacrifice est pour moi douce chose, Car son bonheur vaut mieux que mon plaisir.

LA MARQUISE

Dites-moi à votre tour, monsieur le duc, les sacrifices que je dois vous fairC;, pour ne pas rester trop au-dessous de voire générosité.

LE DUC

Mais...

LA MARQUISE

Je vous en prie... c'est trop justb !

LE DUC

Eh bien! essayons. Les mouches vous vont à ravir.

Eh bien ?

LE DUC

Je désirerais...

LA MARQUISE

Je vous comprends. {Elle enlève une mouche.) Continuez...

LE DUC

Le rouge vous sied à merveille le soir.

LA MARQUISE

Je n'en mettrai plus.

LE DUC

Elle est ravissante !

LA MARQUISE

N'oubliez-vous rien, cher duc? Cherchez encore quelque chose que j'aime, et je ne l'aimerai plus. {Elle respire un flacon.)

LE DUC

Vous aimez, je le vois, les parfums.

LA MARQUISE

Que ma cassolette aille rejoindre voire tabatière plus de parfums à ma toilette. (La marquise défait aussitôt le bracelet où pend le flacon, et se dirige vers le bassin,)

OÙ allez-vous?

LA MARQUISE

Que ma cassolette aille rejoindre votre tabatière. {Elle la jette dans le bassin.)

LE DUC

Pour moi !

LA MARQUISE

Air de La vicomtesse Lolotte.

Adieu du bal les brillantes toilettes !

Adieu le soir le blanc et le carmin I

Signes charmants, adieu ! mouches coquettes,

Adieu! parfums de l'ambre el du jasmin.

Celui qne j'aime aujourd'hui me l'impose,

Sa volonté doit être mon désir;

Ce sacrifice est pour moi douce chose.

Car son bonheur vaut mieux que mou plaisir!

LE DUC

Ah ! merci! merci ! et maintenant, vous voulez bien...

LA MARQUISE

Je veux que notre mariage ait lieu dans deux mois... le premier mois d'épreuve nous a trop bien réussi.

LE DUC, tombant à ses pieds.

Que de reconnaissance! que de grâce!

On vient... monsieur do Chalilk)n.

* Le Duc, la MarqiiibC.

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