‹ Un cheveu pour deux têtesChapitre 15 sur 29 · SCENE XI · texte numérisé non relu

SCENE XI

BADUREAU, puis JOBIN.

BADUREAU,, un instant seul.

Ils m'ont coupé l'appétit... jai là une barre... et cependant la privation d'aliments... c'est un suicide !.. et je veux vivre... je veux vivre pour la petite chose... son nom est gravé là!., je ne peux jamais m'en souvenir.

JOBi.N, apportant un plateau qu'il pose sur la table à gauche.

Voilà le déjeuner de Monsieur"*.

BADUREAU.

Quel empressement! ce garçon se forme. (// se met à table.)

Et un bon, et un fier, et un fameux déjeuner, je m'en vante.

BADUREAU, ù part.

Il s'en \ante?(.//auf.) l'ourquoi t'en vantes-tu? I"n quoi ce déjeuner peut-il flatter ton orgueil ?

JOBIN

Ce pâté a un odeur.... c'est à se lécher les badigoninces !

BADUREAU.

A se lécher les badigoninces ?

JOBIN

Et tout ça pour pas cher.

BADUREAU.

Pas cher! qu'en sais-tu?

JOBIN

Puisque c'est un cadeau qu'on fait a Monsieur.

• B. J. le D.

BADUREAU,

Un cadeau... de qui ?

JOBIN

Tant qu'à ça, si je le sais, je veux bien que le diable m'eslringole.

BADl'RKAU.

J'ijinore en quoi con?ijle l'action d'cstriogolor quelqu'un, mais je suppose que lu veux dire par là que tu ne sais pas d'où vient ce pâle.

JOBIN

Juste, lia été apporté par un commissionnaire qui n'a pas voulu dire de la part de (juis. BADLUEAU, repousse vivement le pâté qu'il a ouvert et dont il allait prendre un morceau. Il se lève^ tire sa lettre et la regarde un moment.

Je crois le savoir... de la part de quis *.

JOBIN

Monsieur ne mange pas't*.. ah ! quel dommage.' un si bon pâté.

BADUREAU.

L'aurais-lu goûté?

JOBIN, offensé, et mettant la main sur son cœur.

Ah ! Monsieur !.. voyez où je mets la main ! je l'ai reniflé... pour lavoir reniflé... oui, je l'ai reniflé... (// montre son nez.) Voilà le coupable ! si mon nez est fautif, faites-le pincer par lesgendaimos!. Mais avoir goûté à ce pâté!., ah! Monsieur... voyezoù je mets la main !.. Monsieur m'a dit souvent que j'étais unebéte, que j'étais une oie, mais jamais je n'ai été pris au vol. BAuuuEAU, à part.

Ce garçon est d'une scélérates.se jobarde qui^esl extrêmement saisissante. (// tourne autour deJobin qui cherche à l'éviter.)

JOBIN, à part.

Il méprend mesure?

BADUREAU, ullaîU à la table, haut.

Mets-toi là.

JOBIN

(Jue je m'asseye?

BADUREAU.

Oui^ assis, tout de suite" ?

JOBIN, s'asseyant.

Bon ! si son accès le prend il tapera sur ma chaise alors.

BADUREAU.

Tu vas manger de ce pâté! (Il lui en sert.)

JOBIN

Ah! Monsieur, après vous.

BADUREAU, à part.

Après moi ! hein ! comme sa coquinerie perce ! (Haut.) Non pas: tu en mangeras avant moi, et tu mangeras tout.

JOBlN.

Bah!.. Dés que ça fait plaisir à Monsieur... (A

part, en mangeant,) Lui qui trouve toujours qu'on mange trop... c'est drôle!

BADURKAi', stupéfait, il se lève.

Il mange !

J'en suis i^our fe que j'ai dit à Monsieur, c'est fièrement bon. (Il iiunigc avec avidité.)

liADUl;EAU.

Mais tu manges coini'.e une brute! tu me plonges dans i'étonnemenl.

JOBIN, mangeant toujours.

Ne faites pas attention.

BAUIREAU.

J'ai assisté au repas des animaux du Jardin des Plantes, je déclare que lu les dégotes.

JOBIN

Air (le V Apothicaire.

Monsieur, n'en soyez pas surpris, C'est le triste effet de la diète ; Depuis hier je n'ai rien pris, J' mang'rais... la France... en vinaigrette 1

BADUREAU, à part.

Au fait, dans sa position, Je m'explique une ardeur pareille ; En geneial, rien n'est glouton Comme au appétit de la veille.

Assez !

JOBIN, mangeant.

Attendez un peu, il y en a encore.

BADUREAU.

Mais veux-tu bien?.. {Il lui retire son assiette.) Le gueux mangerait tout. {Jobin se lève, Badureau s'assied *.)

Ah ! Monsieur ! quel tort vous me faites, je commençais à me mettre en train.

BADUREAU.

Le fait est que ce pâté a un parfum d'innocence... Ce drôle, d'ailleurs, ne pousserait pas la dissimilation jusque-là. (D'un ton sentimental.) Conservons-nous pour la petite chose ! (// mange.)

JOBIN

Le voilà qui mange. Il ne sait pas ce qu'il veut ; on croit avoir un mallre, on est au service d'une girouette.

BADUREAU.

Mon café !

JOBIN, à Badureau.

C'est humiliant!

BADUREAU.

Mon café ! !

JOBIN

Oui, Monsieur!.. Ah! la girouette a bien besoin d'être raccommodée. (Il sort.)

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