IL A ÉTÉ TIRÉ OE CET OUVRAGE
Cinq euemplaires sur papier de Hollande ^ numérotes de i à 5.
JUSTIFICATION DU TIUAGE :
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pajs, y compris la Suède, la Norvège et le Danemark.
La fenêtre, restée ouverte, m'adressa à mon éveil une fraîche bouffée de jardin, quelques meuglement de bêtes, des éclats lointains de forge. Entre une discrète saulaie, lajolie rivière, le Nohain, glissait sa vaguelette frangée. Au delà, une berge de pré coupée de bouquets de coudriers, et la roue à auges d'un moulin. Un arceau gothique, noirci de lierre, s'incurvait en lisière de bois.
Huit heures s'égouttèrent tranquillement de l'horloge de Saint-Caradeuc. Le pas énorme de mon cousin Vincent Têtegrain fit crier l'escalier.
— Et bien, souffla-t-il jovialement en sepoussant dans ma chambre, et cette convalescence ?
— Admirable, éternuai-je le visage dans ma cuvette; depuis hier que je suis chez toi, mon cher, je renais.
— Paris ne te vaut rien, mon garçon. Tu devrais, chaque année, passer ici deux ou trois mois d'été.
UN COCO DB QàniË,
Combion y a-i-il de temps que lu n'es venu ^ Donzy ?
— Quatre ans, cinq ans...
— Tu n'as pas dû trouver çrand changement ?
— Aucun.
— Excepté ta cousine Prudence, qui grossit encore plus que moi.
Il s'éjouit copieusement, mis en i,^aieté par Tépanouissement .natin,sa bonne humeur naturelh*, mon arrivée et par Tobésité de sa femme.
— Alors, tu as bien dormi?
— Royalement.
— Parfait! parfait!... Allons, descends, ajoutat-il en me bourrant largement l'épaule : ta grosse cousine vient de rentrer du marché; elle met l'omelette sur le feu.
Quelques instants plus tard, et ma toilette sommaire achevée, je le rejoignais dans la salle à manger, où Prudence Têtegrain, enflée et bourgeonnante, était en train de dresser un couvert méticuleux. La pièce, dont les murs disparaissaient presque sous un lattis de faïences de vieux Nevers, ouvrait sur la Grand'rue, et l'on apercevait, en face, la boutique de Barbedieu, le droguiste, avec ses peaux de chat sauvage, ses bocaux et ses simples.
— Il va encore faire chaud aujourd'hui, soupira
Prudence ; le lliermomètre de la mairie marquait vingt degrés.
Elle ferma à moitié les contrevents, quoiqu'il n'y eût pas de soleil de ce côté de la rue. Tout en mangeant, Vincent consultait son agenda.
— J'aurai expédié mes gens en deux heures, déclara-t-il satisfait.
— Tu vas à Gosne, ce matin? stionna sa femme.
— Comme tous les samedis. J u .endez-vous avec Pertuiset pour une expertise. Viens-tu avec moi, mon garçon? me proposa-t-il. Ça te distraira. Il y a vingt-cinq minutes de trajet en chemin de fer.
— Bouh ! laisse ton cousin tranquille, émit Prudence. Frédéric ne doit pas être si pressé de se refourrer dans un vs^agon. Frédéric n'a pas besoin de se distraire ; Frédéric a besoin de se reposer.
J'étais un peu de l'avis de Prudence, et Frédéric décida de remettre la visite à Gosne à un autre samedi. Le bon Têtegrain, toutefois, crut devoir manifester de soudaines inquiétudes. Malgré mes assurances réitérées que je n'apprécierais, à Donzy, que deux choses, l'air pur et le désœuvrement, et une troisième, la succulente table de mon cousin Têtegrain, l'excellent homme n'envisageait plus
U» coco DB 0^.?(|R
(l'un <i;il aussi cr)nHant les viii^t ou trente jour s dont j'avais rintention de grever son hospitalid:.
— Je me demandt; à quoi tu vas tuer !•• i^nin^ mon pauvre ami!
— Je le tuerai à me refaire de la santé, c'est le principal. Je respirerai,je flânerai sur le rempartje ferai des promenades en forêt. Donzy est un endroit paisible et délicieux.
— Tu n'as pas dû trouver grand changement? dit Prudence.
— Aucun.
— Excepté ton cousin Vincent, qui grossit encore plus que moi.
Le chat Balthazar, un lourd matou à poil cendre, bondit mollement sur la nappe et fît fuir en éventail un vol de mouches.
L'œil de Têtegrain ne voulait pas se tranquilliser; il paraissait sonder, pour la première fois de sa vie, l'incommensurable insuffisance de la petite localité provinciale. Tout à coup l'œil s'éclaira.
— Nous ferons tous les soirs la partie de billard au Café de l'Agriculture.
L'œil reprit sa sécurité, tandis que, par-dessus la portion d'omelette et le bol de café au lait, la bouche bien dentée réduisait des tartines de beurre et de fromage de Cantal.
— Je rentre par le train de midi un quart. Ne Vous mettez pas à table sans moi .
— Nous t'attendrons, dit Prudence. On mijotera un canard .
' Mon cousin cessa un instant de manger. Il se livrait évidemment à une nouvelle réflexion à mon endroit.
— Si tu t'ennuies, risqua-t-il enfin, tu trouveras au grenier un certain nombre de livres ayant appartenu à ton oncle. Le père Têtegrain... te souviens. tu de lui?... était devenu, sur ses vieux jours, un brin mélancolique et ne se plaisait plus guère qu'avec des bouquins. A part quelques ouvrages d'arpentage et d'agronomie qui me sont utiles, j'ai mis tout ça là-haut.
— Bon ! dis-je, je ne suis pas grand lecteur, et à moins qu'il ne pleuve sans répit, je ne compte pas m'ennuyerau point qu'une excursion au grenier s'impose.
A ce moment, la bonne, une rouge Morvandaise, introduisit une espèce de long personnage, d'aspect a^sez saugrenu. Il était vêtu d'un petit veston de coutil rayé sur un gilet et un pantalon de drap de coton, et portait sous le bras un paquet correctement enveloppé et ficelé.
— Vous allez à Gosne aujourd'hui, mon-
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sieur TtH^jS^^rain ? dit le (juidain en avançant. Ma cousine le fit asseoir et lui offrit du café au lait. Puis, voyant que j'examine le nouveau venu :
— Gomment, vous ne vous reconnaissez pas?... Loridaine, Charles Loridaine, le fils du marchand grainetier, notre voisin ; Frédéric Loiseau, notre cousin de Paris...
Je me souviens, en effet, que j^ai joué jadis avec ce Charles Loridaine autour des maigres platanes du préau de Técole primaire. De son côté, il me rappelle que nous nous sommes entrevus, chez les Chamot, à mon dernier séjour. Loridaine, parfaitement. Mais rien de plus précis que ce nom, ce nez et cette voix .mal timbrée ne m'est resté de lui dans la mémoire.
— Gomment va ton père? dit Vincent.
— Bien, monsieur Têtegrain; il se porte bien. Ma mère a un peu de bile. Alors, vous allez à Cosne?
— Tu as une commission ?
— Si j'osais vous charger...
Loridaine balançait, d'une main incertaine, son paquet, sous les regards à peine curieux de Prudence.
— Il s'agirait de remettre ceci au libraire Coquille.
— Coquille... Place Saint-Aignan?...
UN COCO DE GENIE tt
— Place Saint-Aignan. Cette complaisance ne vous dérangerait peut-être pas trop ?
— C'est sur mon chemin. Que faut-il dire ?
— Rien, simplement que c'est de ma part... Il sait ce que c'est.
Mon cousin prit le paquet, le soupesa. Un hochement de la tête accompagna, le hochement de la main. Il regarda le long garçon, en même temps qu'un sourire mi-bonhomme, mi-goguenard plissait ses fortes joues.
— Il n'y a pas moyen que tu aies fait tant de poésies que ça, Loridaine !
Le jeune homme eut un tressaillement. Une vague rougeur arriva à son front .
— Ce ne sont pas des poésies, dit-il doucement... C'est... c'est autre chose.
— Ah ?
Balthazar, tout ronronnant, vint loger sa plantureuse échine sous son avant-bras. Sentant un point d'appui, une occupation pour ses doigts, Loridaine reprit contenance.
— C'est un roman.
— Tu te môles maintenant de composer des romans ?
— Oui, monsieur Têtegrain. Celui-ci, je crois,
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est (lijy^iie (J'ôtre publié. Le libraire Coquille m'a promis de le lire et de me donner son avis.
Je n'attachai pas i^rande attention à ce que racontait Loridaine, sinon pour me dérider intérieurement à la pensée de ce que devait être la littérature de ce fils de grainetier, en proie à la crise de puberté d'une imagination provinciale et tardive.
— Quand as-tu fait ça ? questionnait mon cousin.
— Le mois dernier, monsieur Tétegrain. Ah ! j'ai bien travaillé, je vous assure.
— C'est pourquoi on ne t'a pas vu tous ces temps ? Tu avais disparu.
Une satisfaction silencieuse éclaira la face fatiguée du jeune homme.
— C^était donc ça! mâchonnait Vincent. Ton père n'était pas trop content. Il paraît que tu veillais jusqu'à des heures indues.
Loridaine reprit :
— Mais ce soir, on me reverra. J'irai chez les Chamot, où jeréciterai une nouvelle poésie. Y serezvous ?
Têtegrain regarda Prudence; Prudence regarda Têtegrain.
— Tiens, c'est vrai, firent-ils presque ensemble; c'est le quatrième samedi du mois.
— Eh bien, fis-je à mon tour pour ne pas paraître inactif, voilà une distraction !
— Voilà une distraction, dit Vincent.
On causa de choses et d'autres, pendant vingt minutes : de Mathieu de la Drôme, de la nouvelle municipalité, du dernier vol de lapins chez la mère Froidure.
Tandis que la Morvandaise desservait, Têtegrain s'égaya sur le compte de sa bonne, racontant que cette dinde était assez bête pour avoir peur des fantômes, et qu'elle en voyait circuler un quelquefois, la nuit, quand elle avait regagné sa mansarde.
La lourde fille ne s'en émotionnait d'ailleurs pas plus que ça. Le fantôme glissait, sans la regarder, sur le ciel, derrière sa fenêtre à petits carreaux, tandis qu'une colique la retournait sur son lit comme une omelette. Le lendemain, elle se levait un peu pâle, ou plutôt un peu moins rougeaude, et son trouble se marquait dans le service par quelques assiettes cassées.
— Et qu'est-ce que tu fais quand tu le vois? demandait Vincent.
— J' fermons les yeux, m'sieur Têtegrain ; pis maintenant j' couchons avec not' chapelet, et j' disons d'affilée tout l' rosaire.
— Et quand tu les rouvres?
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— ,r les rouvrons point, in'sieur Tétegrain, qu'au chant du coq.
Tôtc^rain en faisait des gorges chaudes.
Cette histoire de fantômes parut amuser Loridaine. A intervalles réi^uliers, mon cousin tirait sa montre d'or, pour ne pas manquer son train. Loridaine m'étudiait du coin de l'œil. Il m'interroj^ea, un peu niaisement, sur Paris, me demanda si je me mêlais au mouvement littéraire de la ca[>itale. Je lui répondis que non, que j'étais dans la banque.
— Ça n'empêche rien; moi, je suis bien dans les g'rains.
— Je lis les journaux, parfois un roman à succès, voilà tout.
— Vous avez fait vos études ?
— Jusqu'au baccalauréat, dis-je.
Il me considéra avec un mélange de gène et de contentement. Je jugeai qu'il cherchait à démêler s'il devait se méfier de ma personne, ou espérer, au contraire, gagner en moi un ami; et je me promis de couper court à toute espèce de tentative de sa part, désireux de m'éviter d'ennuyeuses confidences.
Enfin, Têtegrain mit sa montre à son oreille, comme pour s'assurerqu'elle marchait. Juste à ce moment la demie sonna à Saint-Caradeuc. Loridainc
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se leva, non sans avoir coulé un dernier reg^ard sur son paquet et l'avoir recommandé encore à la sollicitude de Vincent. Peu après, dans la rue, nous voyions sa haute silhouette intercepter un instant, à Tentrebâillement des contrevents, les bocaux de la dro§"uerie Barbedieu.
Il n'avait pas passé la porte, que Prudence com~ plétait ses renseignements. Avec plus d^indifïerence., d'ailleurs, que de réelle malignité, ma cousine m'expliquait que ce grand Charles Loridaine avait été brusquement pris, l'an passé, de la manie d'écrire, et qu'il avait, à cette heure, barbouillé pas mal de papier. C'étaient surtout les vers qui le tenaient. Il en faisait d'assez aimables, qu'il récitait volontiers dans les trois ou quatre salons de Donzy où il fréquentait, chez les Chamot notamment. Toute la ville le savait ; il ne s'en cachait pas ; ce qui était faire montre d'assurance, pour un garçon de son âge. Et voilà qu'il voulait aussi devenir romancier !...
En somme, à ce que je crus comprendre, Loridaine n'était pas très apprécié; et dans sa famille, il ne l'était même pas du tout. Loridaine père se lamentait de voir Loridaine lils se fourvoyer, comme un basset écervelé, sur des voies bizarres et inconnues, et il aimait à croire que cette mauvaise mala-
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die lui passerait, il y ;ivail «mj, paraft-il, plus d'une scène à ce propos. Ce mal heureux Charles tenait tôl(» à son père. Le grainetier ne hii avait jamais connu ce caractère.
— Href, concluait Prudence, c'est un gan;on qui fait de la peine à ses parents.
Et s'adressant à son mari :
— Tu devrais bien dire au père Coquille qu'il lui ave un peu les oreilles.
Mais l'honnête Tête^rain se récria. Ma foi, ce n'était pas à faire. Après tout, est-ce qu'on savait?... Et d'abord, ça ne les regardait pas.
— Non, je ne dirai rien au père Coquille. Je ne veux pas influencer son jugement.
Il prenait sa canne à bec d'ivoire, se coiffait de son paillasson maïs, tandis que le grand matou cendre, ému de ces prodromes de départ, plongeait tout à coup de dessus la table pour venir se dépucer contre sa jambe.
Je me disposai à accompagner Vincent à la gare.
— Voilà une distraction, répétait-il alourdi, pensant aux Chamot.
— Est-elle supérieure au billard? dis-je.
— Euh !... Allons-y tout de même : les Chamot seraient vexés de ne pas nous voir, Prudence et moi.
A quoi Prudence dit ;
— Les Ghamol. . . c'est vrai. . .il faut quej'y son^e. . .
La porte, lorsqu'il Touvrit, engouffra dans le vestibule toute la Grand'rue de Donzy, déjà chaude, avec sa rive de maisons au soleil.
Et Prudence, venue jusque sur le seuil, la main en aile au-dessus des yeux, ajouta :
— Je mettrai ma robe à ramages.
ij
Mon gros cousin hissé dans son comparlimeiit et le train disparu derrière le rideau de peupliers de la courbe, j'eus le plaisir, en me retournant, de trouver sur le quai M. Isidore Paumier, instituteur primaire, qmaicheiail son Journai de la Nièvre . Je l'avais déjà rencontré la veille, et nous avions renouvelé connaissance. G^était un homme d'âge i mûr, de courte taille, aux favoris jaune d'œuf arrê- m tés en touffe et aux ongles noirs. Il parlait fort et gesticulait. Quand il s'observait, la voix était belle et la diction soignée.
— Vous êtes en vacances ? dis-je.
— En vacances, oui. Monsieur.
Il entra dans des considérations à ce sujet, suivant sa coutume. M. Isidore Paumierpossédaitune réelle instruction, qu'il aimait à faire valoir. Elle consistait surtout en notions d'archéologie et d'histoire locale assez abondantes, et il jouissait du
titre de membre correspondant de la Société centrale des Sciences et des Arts de Nevers.
Nous descendîmes ensemble l'avenue de la Gare. Tout en marchant à petits pas, un caillou craquant parfois sous son soulier ferré, le Journal de la Nièvre dans une poche, dans l'autre le pommeau de sa canne dressée, M. Isidore Paumier, d'un œil sympathique d'habitué, contemplait, dans le ciel bleu vif, le vieux débris du donjon de Donzy qui, dominant la ville de sa ruine informe, juchait mélancoliquement sur son roc.
— Ah I Monsieur, quand on pense à tout ce que ces pierres ont vu I... Ce donjon n'est pas le premier: il en existait un encore plus ancien, datant du vi^ siècle, et que Louis VII et Gui de Nevers détruisirent. Ce fut en 1170 que cet acte de vandalisme se produisit : je précise, au mois de juillet; et sans doute la néfaste destruction commença-t-elle de suite après la prise de la ville, qui eut lieu le 11 du dit mois. Sont-ce les mômes pierres ou d'autres qui servirent à le réédifier dès les premières années du xiv^ .siècle ?... Grave question, Monsieur, et que je me propose d'élucider un jour.
M. Isidore Paumier ne pardonnait pas au moyen âge d'avoir tant construit pour tant démolir.
20 vn roco nr. otniz
— Que de ruines ! répélait-il navré, que de ruines !
Le fait est qu'il y avait beaucoup de ruines à Donzy.
Mais c'est surtout aux protestants qu'allait la colère du maître d'école.
— Ils ont tout saccadé, Monsieur, en iSGg! Allez voir, je vous en prie, ne fût-ce que par curiosité, l'état 011 ils ont mis l'éc^lise de Notre-Dame du-Pré. Poussez aussi,quand vous en aurez le loisir. une pointe jusqu'à l'Epeau-l'Abbaye : vous verrez ce qu'ils ont fait d'un des plus beaux prieurés de France !
Il me gratifia abondamment de toute l'histoire du prieuré de l'Epeau, de l'ordre du Val-de-Choux. et de celle non moins copieuse de son fondateur. Hervé de Donzy. Tout en parlant, il mâchonnait, roulait dans sa bouche je ne savais quoi, qui le faisait beaucoup saliver. Je ne m'aperçus de ce que c'était que quand je voulus lui offrir une cig-arette.
— Merci, Monsieur, refusa-t-il sans le moindre embarras. Voyez-vous, je suis fils d'un flotteur de Clamecy ; j'ai moi-même flotté le bois dans ma jeunesse. Aussi, lorsque je suis en vacances, je reprends volontiers l'ancienne habitude...
Il compléta l'explication par un fortjet, qui alla
conspuer largement l'omoplate d'un chien. La chique de M. Isidore Paumier devait avoir plusieurs heures, car il n'en tirait plus qu'un jus à peine jaunâtre. Et comme il venait de terminer l'histoire d'Hervé de Donzy, il passa directement à la sienne.
Sur ce chapitre, le fils du flotteur de Clamecy ne tarissait pas. C'était l'éternelle plainte de l'homme de mérite méconnu, réduit par l'injustice et l'envie à végéter dans une petite ville. J'écoutais d'une oreille distraite. Comme nous passions devant l'hôtel du Grand-Monarque, nous saluâmes M.Couperon, inspecteur-adjoint des eaux et forêts. Une légère poussière commençait à flotter dans l'air. Le pavé était sec, excepté aux places où les dernières corbeilles du marché venaient d'être enlevées. Deux paysans en blouse neuve vidaient une bouteille à la terrasse du Café de l'Agriculture. Un grand char de foin, à hauteur de la boucherie- triperie Maigre, barrait la rue. C'était assez morne. Une robe blanche de jeune fille, dans la boutique du pâtissier Babout, avivait seule d'une touche gaie la somnolence environnante. Sous ses cheveux châtains et son chapeau bergère en paille de riz, je reconnus M^^^ Renaude Chamot.
Elle sirotait une glace à la fraise, tandis que sa mère, en grande conférence avec le ventre magistral
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(le IJabout, faisait une commande de pâtisserie. Le gracieux pastel se détachait, joli et frais, derrière les gîlteaux de la devanture, avecrimmohilité charmante des yeux et la moue claire de la bouche gourmande au contact de la froideur rose du sor- ! bel. Le pâtissier, le coin du tablier passé à la ceinture, pérorait. M™^ Chamot, d'un doigt important, désignait des tartes. Je me rappelai la soirée à laquelle j'étais destiné à participer, et je me demandai de laquelle de ces tartes je mangerais. Je me rappelai, par la même occasion, Loridaine.
Nous allâmes faire un tour au jardin publir. Deux pelouses, quatre plates-bandes, un quinconce de marronniers, un kiosque, dans la boucle du Nohain. Un petit canal orné d'un bassin joignait deux coudes de la rivière. A cette heure de la journée, il n'y avait personne, que quelques moineaux et le cygne. Nous nous assîmes sur un banc et M. Isidore Paumier renouvela sa chique.
— J'ai vu ce matin Charles Loridaine, dis-je.
Le maître d'école remua la tête. Par extraordinaire, il ne se hâta pas d'embrocher à ce propos de nouvelles considérations.
— C'était un de mes meilleurs élèves, prononçat-il enfin sobrement. Malheureusement...
— Malheureusement?
— Je ne suis pas sans de graves inquiétudes...
— A cause de sa littérature ?
— Précisément. Ce drôle de garçon est doué d'une certaine... comment dirais-je ?... d'une certaine... imagination... et je crains, Monsieur, qu'il n'en vienne à négliger des intérêts... comment dirais-je?... plus immédiats, pour se livrer sans frein aux chimères qui... aux chimères que... vous me comprenez...
— Vous avez lu de ses productions ?
— Il m'en a montré.
— Des vers ?
— Des vers, beaucoup de vers. J'ai lu une trentaine de poésies, deux ou trois récits en prose... Quoi d'autre ?... une pièce de théâtre sur un sujet sacré... /oa5,^mo5,je ne sais quoi...
— Bien entendu, tout cela ne vaut pas grand' chose?
— C'est ce qui vous trompe. Monsieur : ce n'est pas trop mal. C'est bien loin, naturellement, d'être parfait; mais enfin, c'est suffisant à légitimer chez ce coco-là... comment dirais-je?... des ambitions... et à le faire croire à un avenir possible pour lui du côté des lettres.
J'avais presque autant de raisons de me méfier du goût littéraire du maître d'école que de celui de
i4 urt coco DE ainim
Loridaine lui-môme; mais ce qui me fît plaisir chez le (li^ne homme, ce fut la manière afl'al)le, afFeclueuse dont il parlait de son ancien élève, son absence complète de jalousie à l'égard de ses petits succès poétiques... Il est vrai que la partie de M. Isidore Paumier était l'histoire archéoloi^nquc. Loridaine avait donc un ami auprès duquel épancher l'émoi de ses timides essais, un conseiller bienveillant qui, sans le décourager, saurait peu à peu lui faire comprendre l'inanité...
— C'est très bien, dis-je, je vois que vous vous intéressez à lui.
— Oh! Monsieur, je ne suis pas comme tant de mes collègues... Je m'intéresse aux jeunes gens qui ont joui de mon enseignement, lorsqu'ils ont montré des dispositions, et je les suis dans la vie après leur sortie de l'école... D'autant plus que Charles, Monsieur, appartient à une des bonnes familles commerçantes de la ville.
Comme pour prouver la bonté de son cœur, il ramassa un morceau de brioche, abandonné sous le banc par quelque marmot, et alla l'émietter, philosophiquement, au cygne.
Nous nous quittâmes dans les meilleurs termes, non toutefois sans que j'eusse écouté une nouvelle kyrielle d'histoires, où les sires de Donzy, les cou-
tes de Nevers, le pape, les huguenots et Saint-Caradeuc me parurent bientôt danser une sarabande si enchevêtrée que j'aurais du mal à en rapporter quoi que ce soit.
Le reste de la matinée finit naturellement par s'écouler. Une question me préoccupait : le Nohain était-il poissonneux? Je méditai longuement sur ce point, ainsi que sur les trois suivants : si, où et comment il y aurait une bonne place pour pêcher à la ligne.
Et à midi trois quarts sonnant, Vincent revenu sans incident de Gosne,nous nous retrouvions attablés dans la salle à manger aux faïences vertes et blanches, où, d'une fourchette aussitôt ruisselante de graisse, nous attaquions le canard de Prudence, tandis que Balthazar, assis dans sa queue, nous espionnait de ses yeux ronds.
Les Ghamot habitaienl de l'autre côté de la ville, dans une maison du faubourg de Lardin.
Sur les neuf heures, leur grand salon, meublé d'un bel et confortable acajou, offrait un coupd'œil presque imposant. M°'^ Ghamot, en magnifique crépon gaufré pétunia, occupait le centre d'un vaste canapé grenat, d'où elle pouvait, sans en avoir l'air, surveiller ce qui se passait, et d'un regard, d'un geste, au besoin d'un mot cabalistique, faire évoluer à son idée ses trois filles, ses deux gendres, son mari, sa bonne et le surnuméraire mâle en habit de cérémonie et gants de coton blanc qui faisait loucher de respectueuse envie les nerfs optiques de mesdames ses amies moins fortunées ou plus avares.
A ses côtés, s'éployaient M™e Legrandfour et Mme Bondouffle. La première était en cachemire prune; la seconde, en satin duchesse avec de grosses émeraudes carrées aux oreilles. M™e Legrand-
four s'honorait de son époux, M. Legrandfour, receveur des contributions indirectes; M™e Bondouffle de son fils, maître de forg-es à la tôlerie de l'Eminence.
Les autres dames d'une certaine conséquence étaient : M™® veuve Peloteux, qui depuis dix ans portait le demi-deuil de Me Peloteux, l'ancien notaire de Donzy,M'"^ Loridaine mère etM™<^ de lajGrange- Guignan, d'une noblesse que Ton disait plus parcheminée que dorée.
Quant à Prudence, elle cherchait à dissimuler modestement sa corpulence à l'abri du canapé où trônaient les trois majestés.
Parmi les hommes, outre le receveur, le maître de forges, Têtegrain, le premier gendre Chamot, le second gendre Chamot et Chamot lui-même, figuraient M. Couperon, inspecteur-adjoint des eaux et forêts, le juge de paix Lebègue, le docteur Estambenet, un aimable causeur, qui me rappela m'avoir jadis guéri de la rougeole. J'allais oublier M. Amédée Peloteux-Bondouffle, important propriétaire foncier. M. Isidore Paumier brillait par son absence : le m.aître d'école n'était pas assez huppé pour fréquenter chez les Chamot. Loridaine père arriva en retard, comme toujours.
Mais la joie des yeux, c'était l'escadron rose,
28 UN COCO DE '.r.->it.
hianc et mauve des jeunes filles. Il y avait, dans cette mousseline, deux ou trois partis sortahles, voire avîmta^j-eux.
— Prends bien garde, m'avait confié IVudence, sois aimable avec les deux demoiselles Bondoufllc, et avec Taînée des Legrandfour,qui sera plus riche que sa sœur.
On aurait pu joindre, me semblait-il, à ce lot la troisième Gliamot, M"^ Renaude. Mais outre que la dot, en raison du morcellement de la fortune, menaçait d'être mesquine, M'i® Renaude, au dire de ma cousine, était un peu superficielle. Je me demandai à quoi, dans l'esprit de Prudence, le mot superficiel pouvait bien correspondre.
Une berthe de broderie aux épaules et juste ce qu'il fallait de décolleté pour donner lieu à un innocent collier de perles fausses, la jolie siroteuse de chez Babout, un sucrier à la main, ondulait parmi les tasses de thé, sous l'œil vigilant de sa mère. Le même sourire découvrait devant chaque personne avec chaque morceau de sucre une même dent d'émail, et les dames mûres, sur son passage, se susurraient l'une à l'autre : charmante enfant !
Debout, dans les portes, une demi-douzaine de jeunes gens, rasés de frais, — des Peloteux, des Es-
tambcnet, encore un Bondouffle, — arboraient des épingles extrêmement sportives sur des plastrons sortant de la meilleure chemiserie de Donzy.
Je cherchai Charles Loridaine.
Une longue redingote dont je n'avais encore aperçu, à un chambranle, que le dos froncé et semé de pellicules, se retourna. Mais si ce n'avait été sa tournure inoubliable d'asperge, son front pointu et ses yeux inquiets de visionnaire, c'est à peine si j'aurais reconnu mon Loridaine du matin.
Dans une préoccupation flagrante de se faire beau , il avait débarrassé ses joues de leur bourre, ne laissant plus que la cascatelle de sa barbiche chamois dégringoler jusqu'au petit nœud de satin à fleurs qui luisait sous son col rabattu. Le cheveu, affligé de coups debrosse répétés et aqueux, perruquait d'une calotte plate le crâne, qui, sous l'eff'et de la chaleur, commençait à se gondoler par places. Aux boutonnières de la chemise unie, se piquaient deux trèfles en pierre de couleur, et une belle chaîne-gourmette en doublé descendait du gousset sur le pantalon de molleton pervenche.
Il ne causait avec personne. Sa main froissait nerveusement dans sa poche un chiff'on de papier, qu'il sortait à demi ou rentrait alternativement, d'un tic saccadé et bizarre. Un instant, je le vis
3o un coco DE aéNiE
tirer tout à fait ce chiffon, l'ouvrir, y jeter les yeux, puis le réempocher, avec unrapideregardcirculaire pour s'assurer que son mouvement n'avait pas été surpris. En mi^me temps, la houcheétaitanimécd'une sortede mâchonnement, que scandaitpar intervalles un coup plus net de la nuque, et une ondulation rég-ulière, propagée le \ons; de la barbiche, venait mourir sur le petit no»ud de satin.
Je devinai queLoridaine était en train de répéter les vers qu'il nous dirait tout à l'heure.
Une partie de concert précédait, chez les Chamot, la sauterie mensuelle. Déjà les deux sœurs Leçrandfour, Adolphine et Gabrielle, étaient au piano elexécutaient à quatre mains, au sein d'une bienveillante attention, l'ouverture de Sémiramis, i
II y avait ainsi, à Donzy, quelques sérieux talents j d'amateurs. Le maître de forces cultivait une bonne t voix de basse, et ne se refusait pas, quand on l'en ' priait, à servir la romance du Aac, de Niedermeyer, ou le grand air du Chalet. Le juge de paix sifflait magistralement des valses de Métra. Le docteur, lui, était l'homme de la chanson : Désaugiers et Nadaud , à la i)onne heure ! Un peu de gaîté : c'était encore le meilleur moyen de se bien porter. Il détaillait j avec finesse et bonhomie; l'oeil guilleret se plissait j de malice, et la grosse lèvre charnue, striée de vei-
UN COCO DE GÉNIE 3l
nules violettes, décelait, à chaque chute de couplet, un monde d'intentions spirituelles.
Ce soir-là, le docteur chanta la Garonne...
Si la Garonne avait voulu Lanturlu...
et décrocha son succès habituel.
Les demoiselles tapotaient toutes plus ou moins. D'une séance à l'autre, on constatait les progrès. Nous eûmes ainsi, avec des plaisirs mélangés, sous des mains replètes ou menues, noueuses ou potelées, la valse de Roméo et Juliette, la Gavotte-Stéphanie, une étude du Gradus ad Parnassiim et un potpourri sur le Postillon de Lonjumeaii.
Mlle Renaude, s'étant aventurée dans quelques mesures de Loin du bal, s'embrouilla, plaqua délibérément sur le clavier la mutinerie d'un accord faux, fit pivoter son tabouret et se sauva en déclarant qu'elle ne se souvenait plus.
Puis arriva le tour de Loridaine.
Une de ces dames, tournant vers lui l'onctuosité d'un sourire aimable, le pria de vouloir bien dire (( une de ces jolies poésies de sa composition qu'il récitait si bien ». Un murmure poli d'approbation fit légèrement chorus, et W^^ Renaude lança au poète un regard implorateur dont il rougit jusqu'à la frise .
3a U!f coco PB CKM»
Rcin})li (lo confusion, hallxitianl, délicicuseincMit ému, il ne demandait qu'à s'exécuter.
D'une haute enjambée de héron, il franchit une banquette, déranei^ea, perdu d'excuses, quelques personnes, équilibra, )^lissa plutôt deux ou trois pas en terrain relativement découvert, et, dandinant du buste, flexueux, flottant, vint s'adosser au piano.
A ce moment, son père entra. D'un sourcil mécontent, le grainetier considéra la scène, puis, avec un haussement d'épaules, passa dans la pièce à côté.
Heureusement, Charles, tout entier au souci de son attitude, ne s'aperçut pas de l'arrivée paternelle, qui aurait pu le troubler à la minute où il n'avait précisément pas de trop de toute sa contenance.
Un « chut! » courut; des éventails s'ag^itèrent;un fou rire de jeune fille, précipitamment enfoui sous un mouchoir, fusa dans un angle.
Je crus devoir adresser un petit geste d'encouragement à Loridaine.
Il était calme. Une transpiration perlait à ses tempes, qui le soulageait. Il tira négligemment son manuscrit... Non pas pour lire, il savait par cœur, mais simplement pour le tenir ainsi, sans en avoir
Tair, entre deux doig-ts, parce que cela faisait mieux et pour bien montrer que les vers étaient de lui. Il s'inclina.
— Mesdames, Mesdemoiselles et Messieurs, commença-t-il d'une voix un peu blanche, la courte pièce que je vais dire ne ressemble pas à celles que vous connaissez déjà de moi. Inspiré par de récents événements, qui se déroulent encore, sous les yeux de l'Europe affligée, dans les champs de l'Afrique du Sud, j'ai cru pouvoir hausser d'un ton ma modeste lyre...
— Paulo majora canamus, murmura, finement railleur, à mon oreille le docteur, qui avait des lettres.
Puis, se penchant à celle du maître de forg-es, il dut également lui souffler quelque chose d'ex- Irémemcnt spirituel, car je vis la barbe d'or de Bondouffle se lézarder toute d'un vaste sourire.
Le préambule de Loridaine n'était cependant pas maladroit.
— Le titre de ma poésie, continuait-il, la voix déjà mieux assurée, le titre de ma poésie est : U Enfant hoer.
Il expliqua que le mot hoer devait se prononcer hour^ d'après ce qu'il avait lu dans un article du Journal de la Nièvre. Mais que l'on prononçât
34 t'X COCjO DK oéMfK
boury bôr ou boiû', il avait pris sur lui, en Tahsciice de toute autre autorité, de le faire d'une syllabe, comme four, comme harenç saur et commt fier. Cette remarque prosodique parut généralement superflue. Mais notre homme était scrupuleux.
Un instant de silence, pendant lequel je sentis palpiter toute l'ame de Loridaiiie.
Puis le torse se redressa; Tœil s'alluma ; la voix 1 se timbra tout à coup :
— L'Enfant boer.
Le feuillet de papier vibra dans lamain dégantée.
Roberls a passé là. . .
Une transformation curieuse s'opérait. Loridaine ne semblait plus le même. 11 oubliait visiblement qui il était, où il était, pour s'envoler soudain en plein empyrée et ne plus être que a le poète ».
Roberts a passé là. Tout est ruine et deuil.
Le veldlydu Rand au Cap, n est plus quiin sombre écueil.
Le veldt qu^égay aient les faucilles ^ Le velaty qui dans le Vaal rejlétait ses grands bois,
Ses fermes, ses coteaux
Le geste de l'avant-bras trop long s'allongeait encore, comme pour embrasser toute cette contrée jadis fertile, les champs de blé, les villages, les rochers et le ciel bleu. Une sourde irritation grondait dans sa gorge contre le destructeur de cette
fbeauté, de cette paix. Loridaines'exallait.Loridaine
[s'enflammait. Nous n'étions plus à Donzy, au bord
du Nohain, dans le grand salon des Ghamot, mais
au Transvaal, dans la patrie des vaillants burghers,
au cœur même de la guerre.
' Il faisait chaud. On écoutait sans surprise. Le papillonnement des éventails se poursuivait, tandis que le corps dégingandé du poète se magnifiait d'héroïsme.
Tout est désert. Mais non; seul près des murs noircis, Un enfant aux yeux bleus ^ un enfant boer, assis.
Courbait sa tête humiliée.
Il avait pour asile, il avait pour appui Une blanche aubépine, une fleur comme lui
Dans le grand ravage oubliée .
Depuis un instant, je dresse Toreille. Est-ce que je me trompe? Il me semble connaître ces vers-là.
Ah ! pauvre enfant, pieds nus sur les rocs anguleux . . .
s'exclame Loridaine, les yeux au ciel.
Je connais ces vers, c'est évident!... Ou suis-je le jouet d'une aberration momentanée, d'un de ces phénomènes de dédoublement où, pendant une demi-minute, on a la sensation d'avoir déjà vécu, ailleurs, autrefois, mais identique, cette même demi-
I minute?...
I Pour me ressaisir, je reg-arde autour de moi...
30 VH coco DB oéMIK
L'aiidiloire ne sourcille [)as. Le sourire de Bondouffle continue à jouer sur sa barbe d'or.
Pour que dans leur acur, de larmes orageux, Passe le vif éclair de la joie et des Jeux . . .
Extraordinaire!... J'ai certainement entendu... lu cela quelque part!... Un sentiment deçêne m'é- Ireint. Loridaine se moquait-il de nous?...
Que veuX'tu, bel en/ant, que le faut-il donner Pour rattacher gatment et gaiment ramen<'.r
En boucles sur la blanche épaule Ces cheveux, (/ni du fer nont pus subi Vaffront...
Il déclamait avec ivresse, la paupière clig-nuliinio, mouillée d'émotion, l'index tremblant. Ce lonir g-arçon-là ne se moquait évidemment de personne. Une telle sincérité, à la fois comique et touchante, émanait de lui, que je commençai à douter de l'authenticité de mon souvenir. Avais-je réellement lu ou entendu ce morceau? Ce n'était qu'une impression, très vive, il est vrai, mais qu'il m'aurait clé bien difficile de préciser.
Oui pourrait dissiper tes chagrins nébuleux? Est-ce d'avoir ce Igs, bleu comme tes yeux bleus . . .
Mais en dehors de toute conjecture, un fait s'imposait, et là je n'hésitais plus. Ces vers, que j'écoutais maintenant avec une curiosité stimulée, je les trouvais beaux, presque très beaux, supérieurs au moins
à tout ce que je pouvais attendre, même après les déclarations favorables du maître d'école; et il me paraissait invraisemblable que cette poésie expressive, imagée, sonore, sortît ainsi, armée de pied en cap, du cerveau conique et de la chiche caboche de celui qui la gesticulait.
Veux-tu, pour me sourire, un bel oiseau des bois ?...
C'était charmant. Et je crus m'apercevoir que je n'étais pas seul à apprécier Tart du poète, quel qu'il fût. Toute rose, toute allumée d'admiration, immobile sur sa chaise, le buste gentiment penché r'u avant, M"^ Renaude ne perdait pas un mot, buvait chaque vers, chaque rime qui tombait de la bouche éloquente de Loridaine. Son délicieux visage, qui m'avait semblé jusque-là un peu de faïence, s'animait d'une fine vie que je ne lui soupçonnais pas. Ça scintillait, ça bruissait comme une source sous le gazon. Sa bouche s entr'ouvrit pour aspirer un trait d'air, l'œil se ferma à demi et je vis doucement frissonner sa gorge sous sa berthe de broderie.
Que veuX'lu? Jleur, beau fruit, ou V oiseau merveilleux?
Loridaine prit un temps. Puis, à bout de souffle, d'une dernière halenée il lança :
38 UN coco bl OiNlB
— Ami, dit Fenfant boer, dit Venfnnt aux y eux UeuM.
Je veux de la poudre et des balies.
C'était fini. De maigres appIaudisKcmciils crépitèrent. Téteg^rain poussa un: Vive Krûger! — Dégrisé, retombé de son ciel dans le grand salon des Chamot, Loridaine redevenait flasque et gauclie. 11 s'épongea discrètement, osant à peine couler de côté un regard pour cherclier un chcniin par où il pourrait se dérober. Mais déjà, bousculant les chaises, M^'« Renaude était sur lui.
— Oh ! que c'est joli ! que c'est joli ! s'écriait-elle extasiée. Il faudra me la recopier!
Dans un élan spontané, elle s'était saisie de sa main, qu'une nervosité titillait encore. Leurs yeux se croisèrent. Dans ceux de Loridaine, une brève flamme brilla, tandis qu'une joie enfantine baignait ses traits.
— Renaude!... réprima sévèrement le fausset de M"^^ Chamot.
Et en écho scandalisé, Prudence souffla :
— Oh! cette Renaude !
Je veux de la poudre et des balles !
Cette péroraison à Temporte-pièce venait 4'accroître singulièrement ma perplexité. L'imprévu de ce vers, dans sa forme concise et frappante, avec la fierté presque sauvage de son défi, avait brus-
UN COCO DE GÉNIE 3g
quement a;^i, comme un doi§-t, sur le déclic de mon souvenir. Il n'y avait plus d'erreur possible. Le vers ni le morceau n'étaient de Loridaine : car ce 1^ vers, ce vers imprévu, je l'avais mentalement prononcé avant qu'il ne sortît de ses lèvres.
Malheureusement, je ne me trouvais ^uère plus avancé. Le nom de l'auteur persévérait à me fuir. Tout ce que je savais, c'est que c'était une pièce connue, peut-être célèbre... d'un poète connu, peut-être célèbre... Et je me fatiguais à en triturer des frag-ments... L'obsession d'une aria italienne que l'on a entendu moudre cent fois sur les org-ues de Barbarie ! ... Je me sentais un peu humilié. . . On aurait pu me défiler des noms : il n'y en avait qu'un que j'étais bien sûr qu'on ne pût y mettre, celui de Charles Loridaine.
Dans l'embrasure d'une fenêtre, des jeunes g-ens étaient en train de pouffer. Je m'approche du g'roupe, comptant avoir là la clef de l'énigme. Loridaine était en effet le héros de leur hilarité. Les sarcasmes pleuvaient. Mais c'était de lui, de sa personne qu'ils se moquaient, de son port d'échassier, de son pantalon pervenche et — je crus mal entendre — de ses vers.
Je voulus comprendre des vers qu'il déclamait, ou plutôt de la manière dont il les déclamait.
4o * UN COCO DS GÉmi
Le i^^ndoufflc junior surtout était mordant. Je fais rine^énu ; je hasarde :
— De qui sont ces vers?
On poulie de plus belle.
— Mais de lui! Ils sont assez mauvais pour ra... Je me mords les lèvres. — Pas de gaffe! pen-
sai-je.
Bondouffle junior poursuivait:
— Il en a dit le mois dernier chez le maire... Vous ne vous figurez pas!... Il y en avait notamment un!... Je ne me le rappelle plus... Nous en avons rigolé pendant une semaine. Je vous assure que c'était drôle. Ce vers, Monsieur, était à découper et à envoyer au Rirr de Paris, sous une charge représentant la métaphore qu'il employait!
Je crus bon de ne pas insister. Ces jeunes Donziais paraissaient encore moins que moi ferrés sur la littérature.
Personne, d'ailleurs, dans ce salon, ne m'avait l'air de se douter qu'il venait de se passer quelque chose d'anormal. Il faisait de plus en plus chaud. Un plateau de rafraîchissements circulait. Le concert continuait. Accompagné en sourdine par M"^ Adolphine Legrandfour, qui avait le toucher léger, le juge de paix sifflait la Vague.
Mon cousin, que tant de musique ennuyait, avait
UN COCO DE GÉNIE l^l
dû rejoindre Loridaine père du côté des sandwichs. C'était lui qui avait crié: Vive Krû^er ! Il n'y avait donc rien à tirer de lui. Je cherchai le docteur. Le docteur, avec son clig^nement malin de vieux chimpanzé, devait connaître le fin mot de raffaire. Je le trouvai au fumoir, attablé à un écarté en face du maître de forg^es. Il avait allumé sa courte pipe d'écume.
Je mis cinquante centimes sur le maître de forges. Le docteur gagna la première manche.
— Eh bien, docteur, dis-je, tandis qu'il battait de nouveau les cartes, avez-vous écouté ces vers ?
— Quels vers?...
Il donna, retourna Tatout et demanda au maître de forges:
— En voulez-vous?
— Mais, docteur, les vers... les vers que... D'un flottement de la main, il m'imposa silence,
examina son jeu, puis avec un sourire exquis :
— Je crains bien, cher ami, que vos cinquante centimes ne se soient aventurés.
Une levée après l'autre, soigneusement, il fit la vole. Il compta trois points. Puis, avec le même sourire exquis:
— Vous disiez, cher ami?...
Cette fois, je réussis à poser la mouche. 11 se
t\2 IN (:o(jt DK néMfi
^ratla le iicz. Lorsqu'il cul fMilin trouvé la répons** pifjuanto qu'il méditait:
— \ ousdr'sirez savoir, cher ami, le nom d(^ la maladie dont est affligé ce malheureux jeune homme ' Piron, qui n'était pas médecin, mais qui était cependant un homme d'esprit, l'^ trouvé avant moi. Il en a môme fait une comédie. Cette maladie se nomme: la métromanie.
Je ne pus m'empécher de m'écrier:
— Vous croyez donc que ces vers... sont de lui ?
— Mais, sans doute. De qui voulez-vous qu'ils soient? Pas de moi, je vous le certifie. Entre nous, ils ne sont pas si méchants.
— Chut! dis-je.
Loridaine survenait.
— Le roi ! abattit le docteur.
J'avais perdu.
Loridaine méprit à part.
— Je ne vous ennuie pas?
— Du tout, fis-je très contrarié.
Il avait un air d'heureuse confiance. L'enthousiasme de Mil* Renaude avait dû le réconforter. Dans sa prunelle luisait une paillette d'oru^ueil, que sa timidité naturelle enchâssait pourtant d'une nuance d'incertitude.
Nous étions dans les rideaux d'une fenêtre. La rue du faubourg* ouvrait sa solitude dans le grisbleu à peine obscur de la nuit. Des maisons se profilaient. Un orme dominait une borne.
— Eh bien, dit-il, comment trouvez-vous ce que je fais? J'ai vu que vous m'écoutiez avec attention.
Mon embarras ne lui échappa point. Il reprit modestement :
— Ce sont des vers de provincial.
— Ils m'ont paru bien, dis-je. Je ne suis pas un juge très compétent. Vous avez eu le succès que vous méritiez.
— Le succès... oui... pas tout à fait celui que j'espérais. Les gens d'ici n'apprécient pas beaucoup la poésie...
Son œil conjonctiveux g-uettait sur mon visage une approbation, un signe de sympathie. Je gagnai quelques instants à m'absorber dans le choix d'un cigare.
Doucement, avec un sourire exempt de fiel :
— Ils aiment mieux ça ! dit-il.
On entendait une voix nasillarde — celle de Bondouffle junior peut-être, — qui chevrotait un monologue comique au milieu d'une giboulée de rires.
Au dehors, trois étoiles pâles essayaient de lutter contre le ciel trop clair, tandis qu'un réverbère pi-
44 UN CXiCJO DE Qinif.
(jiiait cl(^ sa lampe à huile la porte d'une manufacture de talons en bois.
— Leur dites-vous souvent des vers? demandai-
Je sentais confusément que si je ne dinijeais pas la conversation, j'aurais du mal à m'en sortir.
— Assez souvent^ depuis que j'en fais. J'aime dire mes vers. Heureusement que quelquespersonnes, au moins, ne m'applaudissent pas par complaisance, mais prennent, je crois, un réel plaisir à me suivre.
— En effet, j'ai cru remarquer qu'une de ces demoiselles...
Il devint cramoisi. Puis il balbutia, éperdu :
— Il y a aussi l'instituteur primaire!...
— ]\I. Isidore Paumier, c'est vrai. Ce matin, précisément, nous parlions de vous.
— Ahî... Que vous disait-il?
— Des choses amicales à votre égard.
— Seulement?
Ma réserve semble l'afTecter singulièrement. Je le désappointe. Mais aussi qu'espère-t-il de moi? De la surprise, des éloges pour son poème de contrebande? Pour qui me prend-il?... Réservé, soit! Je suis même obligé à n'être que ça, puisque mon insuffisance de mémoire ne me permet pas de lui
servir proprement son affaire. Mais dupe, non! Ma docilité ne va pas jusque-là.
Je m'évade dans la contemplation de la rue.
— Il fait beau, dis-je.
— Il fait beau, répète-t-il d'une voix absente. Son œil accompag-ne machinalement le mien sur
la façade de la manufacture. A la lueur du quinquet, je distingue ces mots : Spécialité de talons Louis XV,
— Alors, vous ne voulez pas me dire ce que vous pensez de ma pièce de vers?
— Je vous ai dit ce que j'en pensais.
— Vous m'avez fait un compliment. Vous ne m'avez pas dit le fond de votre pensée. Ne craignez pas de me fâcher : faites-moi franchement part de vos critiques. Je vous en prie.
Il devenait étonnant. Sans trop m'aventurer, je risquai l'abordage.
— Mon cher Loridaine...
Je me méprisai tout de suite pour ce début un peu lâche. Mais ce faciès minable, ce regard maintenant presque anxieux attaché sur le mien me contraignent malgré moi à une sorte de commisération.
— Mon cher Loridaine, sans vous fâcher, me permettrez-vous de^ vous demander si en... com-
46 UN coco DE ckytK
posant voire poème, vous ne vous êtes pas un peu trop souvenu... inspiré. ..je«lis seulement inspiré... de (pielqu'une de vos lectures?
Mon cher Loridaine ne sourcilla pas. 11 se contenta de réfléchir unecoupled'instants à mon objection . Puis, innocemment, sagement, avec la blancheur d'une conscience parfaite, il répondit :
— Non, je ne crois pas. Je viens de faire rapidement le tour de ce que j'ai lu : il ne me semble pas avoir rien imité, même de loin.
— En êtes-vous bien sûr? dis-je.
— J'en suis bien sûr, affirma-t-il après une seconde réflexion. Certes, je ne pense pas avoir déjà acquis ce qu'on appelle, je crois, une orig'inalité, un tempérament. A mon âg'e et depuis le peu de temps que j'écris, ce serait prétentieux. Mais je prends le plus grand soin de ne copier personne. Je n'io^nore pas le profit que Ton peut tirer de l'étude des maîtres : j'estime pourtant qu'il y a mieux à faire que d'essayer de leur ressembler, c'est d'essayer de les égaler.
Comme je ne répliquais rien, confondu de tant de duplicité ou de tant d'inconscience :
— Voyons, continua Loridaine, lequel de ces maîtres, à ce qu'il vous semble, aurais-je, à mon insu, approché de trop près? De qui, sans le vou-
loir, me serais-je souvenu? Je ne demande qu'à m'instruire. Quelle œuvre, que j'ig-nore, vous aurait rappelée mon poème?
C'était à moi d'être sur la sellette.
— Voulez-vous me montrer votre manuscrit? lui demandai-je.
Il sortit son chiffon, passa une bonne minute à vouloir le calendrer sur son genou, puis me le tendit en s'excusant de le présenter dans cet état.
— C'est que je me suis énervé dessus, expliquat-il.
Je ne sus s'il faisait allusion à la confection de son ragoût, ou à la manière dont il l'avait trituré dans sa poche avant de nous en offrir le régal.
C'était un feuillet de grand papier-registre, rayé bleu et rouge. Au lieu de quelque compte de graines, la bâtarde appliquée deLoridaine y avait tracé les vers, disposé les strophes de Y Enfant hoer. L'aspect était assez méthodique; mais par endroits des bizarreries, des déformations curieuses s'observaient : l'amplitude ascendante d'un bout de ligne, tel mot allongé, étiré, presque couché, une hampe chevauchant un groupe de lettres, la boucle démesurée d'une capitale. Les barres, généralement basses ou rudimentaires, dénotaient la passivité ; par contre, d'aventureux jambages venaient greffer
/|8 UN coco DE GàntE
d'exaltation l'ordre un peu fruste de l'ensemble. Ce n'était pas une copie, moins encore un brouillon de premier jet. On eût dit la pajçe pas 1res sûre d'un élève attentif sous le coup d'une dictée. Mais une chose me dérouta : il y avait des ratures.
Jelus, jerelus cet Enfant ^oer. J'aurais vraiment donné quelque chose pour qu'un nom — le nom ! — transfit^urat le maudit papier, pour que l'éclair jaillît. Rien. De plus en plus, je m'enferrais sur ma conviction ; mais de plus en plus aussi la nuit se faisait, les vers, les mots, tout allait se brouillant, «'estompant, s'évanouissant. Ma cervelle tournait enbouillie.
Un souffle de brise remua les hautes feuilles de l'orme.
Je n'avais plus qu'à me replier discrètement.
— M. Isidore Paumier a-t-il vu ces vers? dis-je à Loridaine, en lui rendant g-ravement son manuscrit.
— Pas encore. Je les lui montrerai demain.
— Je serais curieux de connaître son opinion.
— Mais la vôtre ?
— La mienne importe peu. Je vous le répète, je ne suis pas compétent.
— Revenez-vous au moins sur votre première
impression ?
— Ma première impression demeure la même. ( Je trouve ces vers bien ; et s'ils sont entièrement de 1 vous, je vous en fais compliment.
— Il faudra que je vous en montre d'autres. Je fus pris d'une vague panique.
— Pas ce soir ! m'écriai- je.
— Pas ce soir... D'ailleurs, compléta-t-il en se fouillant machinalement, je n'endosse que rarement cette reding-ote et je n'en ai pas sur moi. Je pourrais vous en réciter...
— Non !
— ... direz-vous. Malheureusement, je retiens assez mal ; et quand, comme aujourd'hui, j'ai réussi à me mettre de mes vers dans la tête, je les oublie ; deux jours après, je n'en sais plus que des bribes. Chose étrange, ajouta Loridaine en se pianotant le haut du front, je ne retiens bien que ce qui n'est pas de moi. Pouvez-vous m'expliquer cela?
Je me déclarai incapable de lui fournir la moindre explication de ce fait.
— N'est-ce pas que c'est étrange ?
— Très étrange.
La conversation en resta là. Loridaine père venait
relancer son fils, et je laissai le clignotant poète, qui avait négligé je ne sais quelle manipulation de
5o UM coco DE OÉr<lR
sacs dans la boutique de la Grand'rue, aux prises avec la mauvaise humeur du g^rainelier.
Au salon, la sauterie s'ore^anisail. Les crosses dames et les meubless'étaient collés contre les murs, et au milieu de ce cercle sympathique quelques couples ingambes tourbillonnaient déjà décemment. M"« Cléopâtre Estambenet, trop conscienlr de sa laideur pour s'adonner au plaisir de la danse, s'était dévouée et martelait rythmiqueraent le clavier .
Bien entendu, je fus immédiatement happé.
— Un cavalier ! mirlitonna Tor^ane vocal de M'"^^ Chamot.
Je fis le tour de rigueur avec une mousseline rose, je ne sais plus qui, l'une des trois dots, je crois.
AfFalée sur un fauteuil crapaud, Prudence larmoyait doucement, en se rappelant sa jeunesse.
La dot parlait avec aisance sur tous les sujets : piété, histoire, musique, littérature. Elle connaissait les antiquités de Donzy presque aussi bien que M. Isidore Paumier. En musique, j 'avais pu la juger : c'était elle qui avait exécuté le pot-pourri sur le Postillon de Lonjumeau. Quant à la littérature, c'était son fort ; à l'entendre, elle savait par cœur tous les poètes. Je dois dire tout de suite
UN COCO DE GÉNIE 5l
que pas un instant il ne fut question de Loridaine.
— Mon poète favori, Monsieur ? C'est une femme.
— Sapho, peut-être ?
— Anaïs Ség-alas.
Je veux de la poudre et des balles.. .
L'obsession croissait, chantait, s'incrustait, devenait insupportable. J'eus un instant l'envie d'interro$;-er ma dot. Au fait, que m'aurait-elle répondu? Que ce n'était pas d' Anaïs Ségalas... Je m'en doutais.
M^^*' Renaude paraissait triomphante. Etait-ce l'excitation de la danse? le sentiment de se savoir jolie ?... Etait-ce la présence de Loridaine ?... Celui-ci avait reparu, doux et dég-ing-andé, la tête ineffable posée un peu de biais sur le nœud de satin à fleurs. Il sortait sans avarie notable de l'algarade paternelle. Des demi-sourires, d'imperceptibles railleries, dont j'étais sûr qu'il était l'objet, papillotaient sur les visag'es.
— Ce malheureux g-arçon, me chuchota Prudence, je crois qu'il en tient pour la petite Chamot.
J'attendais avec inquiétude le moment où il danserait. Il ne me semblait pas qu'il pût échapper au
52 vH COCO DE Génie
plus parfait rirlicule. ITcurouscment, le poète ne dansa pas. Il rcjçardait, observait, suivait, rêveur et intéressé, le mouvement souple des tailles et le vol des écharpes. A quoi pensait-il ?
Une mélancolie noya sa contemplation. Pendant une valse, je le vis tout à coup se frapper le pariétal, saisir. un crayon, chercher fiévreusement dan*< ses poches... du papier sans doute. Il n'en trouva pas, jeta de droite et de gauche un œil angoissé, puis, en désespoir de cause, se décida et, en travers de V Enfant ôoer, griffonna hâtivement... une note, un vers, présumai-je. Loridaine était sous le coup d'une inspiration.
Gela cadrait mal, évidemment, avec ce que je soupçonnais de lui. Mais l'attitude était si caractéristique que je ne réfléchis pas tout d'abord à ce qu'il y avait là de contradictoire. La suite me montra que je ne m'étais pas trompé. En voyant valser ces jeunes filles, tandis que M'^^ Cléopâtre Estambenet égrenait ses arpèges les plus berceurs, Loridaine avait eu l'inspiration d'une merveilleuse poésie.
Je n'eus pas l'occasion d'en savoir davantage. J'évitais toute nouvelle rencontre. A onze heures et demie, la débandade commença. Prudence sommeillait déjà sur son crapaud. Mais Têtegrain était
inamovible ; à lui seul, il avait ravag'é un pâté et tari deux ou trois bouteilles. Le docteur et le maître de forges écartaient toujours.
La tribu des Peloteux partit la première ; les Leg^randfour suivirent ; la justice de paix ne tarda pas à s'ébranler. Un dernier couple bostonna une dernière valse en zig-zag au milieu des collets et des mantes. Puis M^^® Cléopâtre Estambenetse leva en criant qu'elle n'en pouvait plus. Les Couperon partaient, les g'endres Chamot partaient.
— Au revoir !
— Au revoir !
— Au quatrième samedi du mois prochain I Des baisers clapotaient à travers les voilettes.
Le docteur et le maître de forg-es écartaient toujours.
— Tu dors, ma bonne? fit Têtegrain, qui avait enfin réussi à mettre son chapeau.
Je secouai ma grosse cousine par le bras.
— En voulez-vous ? fit la voix du maître de forges dans le fumoir.
— Le roi! abattit le docteur.
Une dernière fois mon regard se porta sur Lori-
daine, qui prenait gauchement congé de M'"^ Chamot en murmurant un : a Charmante soirée ! »
Le lendemain, Prudence, revenue de la messe, dit :
— J'ai fait le chemin avec cette pauvre M"^" Loridaine. Nous avons longuement parlé de Charles.
Têtegrain dit :
— Ces o-ens-là, ma parole, finiront par abrutir complètement ce g-arçon !
— Comment, ditPrudence, tu prends son parti?
— Ma foi, si tout le monde l'attaque, moi, je vais me mettre à le défendre.
— Je t'en prie, Vincent, ne te mêle pas de ce qui ne te regarde pas. C'est comme ce paquet de Cosne, tu n'aurais pas dû t'en charger. M. Loridaine se plaint que son fils néglige ses affaires. Ce n'est pas à nous de juger la manière dont il s'y prend pour ramener Charles à la notion du devoir.
Tètegrain eut un vague roulis des épaules.
— Peuh! fit-il, il faut bien que jeunesse se passe !
— Que jeunesse se...
— Voyons, voyons, ma bonne... Je dis que le père Loridaine devrait plutôt s'estimer heureux. A cet âge, g-énéralement, les jeunes s'amusent. Ils vont tous, une fois par semaine, à Gosne ou à Clamecy. Il y en a même qui vont jusqu'à Nevers. Le .sien, lui, trouve son plaisir à gribouiller. Ça ne fait de mal à personne et ça ne coûte pas un sou au père Loridaine.
— Ça ne fait de mal à personne? Qu'en saistu ?.. . Il paraît, dit Prudence mystérieuse, que ça fatigue Charles plus qu'on ne croit. Sa mère craint pour sa santé.
— Quelle énorme bêtise! gargouilla Têtegrain. Comment ça peut-il lui faire du mal? Qu'on cesse de le houspiller, et ce garçon se portera bien. Si c'est sa façon, à lui, de jeter sa gourme I
Il versa une seconde tournée de vermout.
— Mais, nom d'un petit Nivernais ! pétarda-t-il, c'est que ce n'était pas si sot, hier, son espèce de machine. Ce pierrot-là m'a fait plaisir, tiens î II y avait du sentiment, là-dedans, du patriotisme... Voyons, Frédéric ?
Il en appelait à mon témoignage.
— Je suis assez de ton avis, cousin, ce n'était pas si sot.
50 UN coco Di acnu
— Si c'est avec ça, dit Prudence, qu'il compte tourner la tête à la petite Chamot!...
L'excellent Tôtegrain n'avait évidemment pas envisagé cet aspect de la question.
— Tiens, tiens, tiens! fit-il, mais voilà qui serait encore moins sot que tout le reste!... Ah! mon bonhomme !... Eh bien, un bon mariage par làdessus, voilà qui le remettra tout à fait d'aplomb ! Que va dire à ça le papa Loridaine?
— Peut-être pas des bénédicités. La petite n'apporte pas le Pérou.
— Taratata, ce qu'elle apporte est toujours bon à prendre.
Le temps étant radieux, on avait dressé le couvert au jardin.
— A table ! dit Têtegrain, lorsqu'il eut réglé sa montre sur les douze coups de Saint-Caradeuc.
Lui-même descendit à la cave chercher des vins propres à célébrer la solennité du dimanche. Nous abandonnâmes son excellent Pouilly habituel pour nous livrer aux méditations de bourgognes plus notoires. Il resta longtemps rêveur sur un vieux Clos Saint-Hubert, qu'il prétendit dégoter tous les Gortons et tous les Chambcrtins.
Prudence avait pris un quart d'heure pour frire
des cervelles et griller des côtelettes. Une bavette de bœuf finissait de se braiser tranquillement à Tétuvée, et il y avait en réserve un plantureux pâté, préparé de la veille, et un gros poudingue lyonnais, au chocolat et aux marrons, qui était Toeuvre de la matinée. Pour rien au monde, Prudence n'aurait abandonné la confection d'un platàlaMorvandaise.
— Diable ! dit tout à coup Vincent, tandis que la domestique se présentait en plein soleil, les bras chargés, qu'est-ce que tu as, ma fille ?
De fait, la Morvandaise avait une drôle de mine.
— Ce qu'elle a? dit Prudence, elle a son lunatisme.
— Est-ce que tu aurais encore vu ton fantôme?
— Oui, m'sieur Téteg-rain, oui-da, j' Tons encore vu, c'te nuit, sans conteste.
— Qu'est-ce qu'il faisait?
— I faisait rin, i fantômait.
— C'était-il blanc, noir?
— Tout blanc, m'sieur Téteg'rain.
— C'est la dame de Montpassant. ma fille. 11 faudra aller à Saint-Saulge.
Le fantôme de la Morvandaise défraya une partie du déjeuner. Puis on se reporta naturellement aux personnages de la soirée Chamot. Le maître de forges de rEmineuce, le receveur des contribu-
58 UN coco DB OiNIE
lions indirectes, le juge de paix, le conservateuradjoint des eaux et forêts, les dames Clianiol, Bondouflle et Legrandfour furent l'objet d'interminables cancans, dont quelques-uns n'étaient pas sans saveur. Par moments, un coup léger de brise venait chatouiller les ramures ou précipiter une belle chenille sur la nappe. Balthazar, qui ne fréquentait pas le jardin, somnolait en boule sur le seuil de la cuisine. Je me laissais aller avec une douce mollesse au charme de ces racontars provinciaux et à la quiétude de ce chaud soleil d'août, dont la coulée éclatante criblait d'une pluie d'or l'ombre du prunier sous lequel nous mangions.
A trois heures, nous étions encore à table. Alourdi et titubant un peu, Vincent, qui était aussi fier de ses fruits que de ses vins, allait aux espaliers choisir les premières pèches. Un rayon de miel suintait dans un compotier de bois, et ma cousine n'avait pas oublié de rapporter de chez Babout de croustillants croquets de Donzy. Puis le café fuma dans les tasses, une vieille arquebuse miroita dans les verres à liqueur, et tandis que Vincent insérait la lame d'un canif sous le couvercle cloué d'un caisson de cigares qui devait dater de l'oncle Tètegrain, une ample paix digestive me sembla descendre du ciel resplendissant sur notre trio et englober avec nous
UN COCO DE GÉNIE Sq
I la maison, le potager, la crique du Nohain qui J bleuissait, là-bas, entre les saules, Balthasar et le I prunier.
1 Comment, par quel mystère, au milieu des volu- I tes qui émanaient des havanes et qui, vagues d'un océan imaginaire, venaient battre les feuilles basses de l'arbre, un nom, quatre syllabes sonores et capricieuses — vic-to-ru-go — naquirent-elles dans mon cerveau vacillant, et, moitié sons, moitié arabesques, — vic-to-ru-go — se mêlèrent-elles aux blanches vagues aériennes, aux doux chuchotis de la brise — uic-to-ru... — et au tintement lointain d'une cloche sonnant les vêpres — vic-to,,,
— Victor Hugo!...
Mon poing déchargé sur la table, en même temps
que je bondissais à demi pour retomber bruyamment dans mon fauteuil de jonc, fit danser lés lasses et les cuillers avec les soucoupes, broncher la haute cafetière et sauter les verres d'arquebuse. Balthasar, réveillé, disparut d'un entrechat dans l'ombre de la cuisine. Un cochet de Houdan, qui picorait sous nos pieds, s'enfuit, l'aile épouvantée.
— Qu'est-ce qu'il y a? s'écarquilla Têtegrain.
— Qu'est-ce qu'il y a? s'effara Prudence. Réfugié sur le plus haut perchoir du poulailler,
6o UN coco DE cé.Nie
le Cochet de Hoiulaii rcpoiidail à mon exclanialion par un co-co^ri-co courroucé.
— Rien, une idée qui m'a traversé laléte... une lubie...
Et comme la Morvandaise, attirée, montrait sa face qui avait repris ses couleurs :
— Je rêvais au fantôme, fis-je.
Je m'absorbai dans ma découverte.
Victor Hug-o ! Comment n'avais-je pas Irouvr tout de suite?... L'enfant aux yeux bleus! le lys! le bel oiseau des bois!... Loridaine avait simplement copié du Victor Hugo !
Je veux de la poudre et des balles L. .
Parbleu !
Quant à savoir à quelle partie de Tœuvre du poète appartenait exactement la poésie volée par Loridaine, c'était une autre affaire. Autant que j'étais capable d'en faire le compte, il y avait bien, rien qu'en volumes de poésies... Du diable, j'en aurais le cœur net ! Mais existait-il dans tout Donzy un seul Victor Hugo ?... J'entends un autre que celui dans lequel Loridaine avait pillé ?
Pourtant... le Transvaal I... les Boersî... \ oila qui. n'était pas du Victor Hugo... Le vol se com-
UN COCO DE GÉNIE 6l
pliquait donc de maquillage?... Quel était alors le vrai titre de la pièce?
Pincer Loridaine! J'endég-ustais d'avance la joie délicate. Il y avait là^ en quelque sorte, une satisfaction personnelle, comme une vengeance, mesquine si Ton veut, mais d'un indéniable agrément, après le stupide embarras où je m'étais trouvé la veille, devant les forfanteries du triste sire. Encore pour cela me fallait-il...
Je songeai au maître d'école. Peut-être la petite bibliothèque municipale possédait-elle une édition plus ou moins complète de Victor Hugo. Peut-être aussi... D'après ce que m'avait confié le plagiaire, l'instituteur ne connaissait pas encore ces vers : peut-être, sur mon signalement, les reconnaîtrait-il? En somme, c'était un peu son métier.
— Ah! mon bonhomme!... comme disait mon cousin.
Balthasar venait de reparaître à une lucarne. Funambulesque et discret, il daigna observer un instant ce qui se passait en bas, puis s'aventura sur le chéneau, croisa sa silhouette cendre avec le brun verdâtre des tuiles, passa sous la grande fenêtre en tabatière du grenier, contourna une cheminée, dévala d'une chute ductile sur le toit de la cuisine, de là sur le grillage du poulailler, puis à
6a un coco de oéhie
terre, et de deux g^ainhades souples vint reprendn' à la m(ime place sa somnolence un moment interrompue.
— riens, flairai-je, mais il y a des hourjuin^ là-liaut !... Dis-moi donc, fis-je à Vincent... Parmi les livres laissés par mon oncle...
— Les livres du grenier?
— Les livres du grenier... Est-ce qu'il y a des volumes de Victor Hugo?
— Ma foi, dit Vincent, je n'en sais rien. Prudence, consultée, n'en savait pas plus lonjr.
Tout au plus se souvient-elle qu'il doit y avoir 1 v pai/s des milliards^ de Victor Tissot.
— C'est le dernier livre qu'ait lu lepèreTètegrain. Deux jours après, il passait en purgatoire.
— En paradis, rectifie Vincent.
— En purgatoire, insiste Prudence. Le père Têtegrain était bien trop grincheux pour avoir été droit en paradis .
— J'ai assez envie d'y monter tout à l'heure, dis-je. Est-ce ouvert?
— La clef doit être pendue à côté de la porte. Prudence s'effondre.
— De la porte du paradis ?...
— Mais non, du grenier, grande bécasse !... Ce fut encore une étouffade de rires, arrosée,
pour se remettre, d'une nouvelle salve d'arquebuse. — Jenet'accompag-neraipas, dit mon cousin. C'est à peine si je monte encore au premier étage. Les souris ont dû pas mal tripoter par là ! Si le père Coquille voulait m'acheter tout ce vieux papier, ce serait un bon débarras. Tu me diras, à ton avis, ce que le lot peut valoir...
— Entendu.
— Et si tu trouves un roman pour ma femme, tu le lui descendras.
Le premier étas;'e, outre la chambre que j'habitais, comprenait une vaste pièce qui avait été au. trefois la chambre à coucher de mes cousins et où Vincent avait transporté son bureau de g"éomètrearpenteur, depuis que l'obésité confinait sa femme au rez-de-chaussée. Celle-ci ne se livrait plus g^uère à l'ascension époufFée de l'escalier que les jours de grand nettoyag"e. Tête^-rain, quand ses fonctions ne l'appelaient pas au dehors, passait dans ce bureau quelques heures de la matinée, et c'est là qu'il recevait le mercredi, jour de grand marché. Une large galerie, ornée de plans et de cartes, courait autour de la cage de l'escalier. A son extrémité, un vantail feutré battait sur le raidillon d'une vingtaine démarches étroites qui grimpaientau comble.
A partir de la porte feutrée, il n'y avait plus que
r»/| UN coco DE OKNIP,
la Morvandaise qui donnait du genou. Je ne parle pasde Hallliasar, donllcloil, avec sesdépendances, arrondissait le domaine d'une [>rovinceimp(jrtanlo. et où il accédait soit parce chemin, soit par d'autres connus de lui. Deux mansardes, dont la honne occupait Tune, et dont l'autre servait de fruitier, s'ouvraient en face de l'escalier. Enfin, séparée des mansardes par un court palier et une cloison d«* planches, au-dessus du bureau de Vincent et d'un»partie de ma chambre, courait, se déployait, rég-nait toute l'étendue du g'renier.
C'était un beau g'renier. Trente ans de meubles cassés, de faïences ébréchées, d'outils démembrés, d'armoires claudicantes ployant sous la friperie, d'ustensiles crevés, de pots en déconfiture... tout ce qui « pouvait encore servir », et en réalité ne servait plus jamais à rien, s'y alignait, s'y étasreait, s'y empilait, s'y tassait. Une fine poussière, dans l'ensoleillement qui tombait de la grande fenêtre en tabatière, s'éleva au coup d'air de la porte et au claquement de mes semelles sur le carrelage. Je constatai la propreté relative du capharnaûm et la modération des toiles d'araignée. La Morvandaise y allait, à l'occasion, d'un tour de balai, quand mon cousin l'envoyait quérir une mèche de vilebrequin ou un choix de clous, ou que Prudence,
à la suite de quelque bris, intimait, les bras aux solives : « Ma fille, porte ça au grenier ! »
Un établi de menuisier rappelait le temps où Vincent Têtei^-rain s'occupait de travaux artistiques. Au milieu, droit sous la tabatière, s'acag-nardait une table en deux morceaux, qui, comme un ventre ouvert, exhibait son tiroir. L'étripement lamentable d'un voltaire lui tenait compaç;^nie. Entre un bahut de style, dédaiç^né je ne sais pourquoi, et la poussivité défoncée d'une huche de cuisine, un ç^rand sommier s'arcboutait mélancoliquement contre une ferme du toit. Un coucou détraqué laissait tomber ses poids comme des larmes.
Deux, trois, quatre rangées de livres sur des rayons de sapin et deux caisses gorgées constituaient la bibliothèque de Toncle Têtegrain. Il y avait là, au jugé, quelque trois cents volumes, en mauvais état, généralement brochés, presque tous modernes ou réimpressions d'ouvrages anciens, et, autant que je pouvais en décider, sans valeur aucune. La littérature, me sembla-t-il, y tenait une bonne place, suivie de près par l'histoire naturelle. Tomes dépareillés d'œuvres de grands écrivains, éditions scolaires de classiques, romans du milieu du siècle, débris du 3fnsée des familles et de VEcho des Feuilletons. La seule chose qu'il y eût de
66 UN coco nr niniK
complote était un Molière d'Amsterdam en troi^ volumes ; et ce qn'il y avait de plus respectahlr, un Uuffon, dont vini^t-sept volumes sur quarante étaient présents.
Mais je n'avais pas Tinlention de dresser un inventaire de la bibliothèque de l'oncle Têtet^rain : je venais simplement chercher un Victor Hug-o.
Je n'en trouvai aucun sur les rayons. Je ne fouillai pas dans les caisses, dont le désordre poudreux protégeait efficacement le mystère; un reçard hésitant, mais finalement découras^é, fut tout ce qur* je me décidai à leur accorder. J'allais ressortir bn*douille, quand j'avisai, se chevauchant sur la table, une douzaine de volumes auxquels je n'avais pas pris garde en entrant, et dont trois ou quatre émerg^eaient à peine du tiroir.
Un était ouvert. C'était une traduction de la Germanie de Tacite. Par qui diable et quand diable ce Tacite avait-il été feuilleté, sur cette table disloquée, dans ce galetas ? Je dus supposer qu'il avait chu là, en cette posture, avec ses compagnons d'épreuve, à Tépoque du déménagement. Si la poussière l'avait inexplicablement épar^-né, c'était probablement que la Morvandaise, sans se permettre de le déranger autrement, ne manquait pas de le favoriser d'une caresse du torchon ou de
répoussette à chacun de ses rapides passag-es.
Mais j'arrêtai là mon hypothèse. Un titre, sous la loque jaune d'une couverture déchirée, venait d'accaparer mon attention.
Les Orientales, par Victor Hugo.
Je saisis le bouquin par la tranche, entre l'index recourbé et le pouce, et débutai, quoiqu'il n'en eût pas plus besoin que le Tacite, par le faire claquer avec bruit sur ma cuisse. Sans doute étaitce l'unique Victor Hugo qui fi^^urât dans le grenier. Y avait-il quelque chance pour que j'y rencontrasse...
Je m'installai dans le voltaire, qui, lui, poussiéra abominablement, et au grand jour de la tabatière,les coudes sur les capitons miteux, j'ouvris le livre.
J'en avais bien pour dix minutes à le parcourir, consciencieusement. Il ne s'en était pas écoulé trois que je tombais en arrêt :
Les Turcs ont passé là. Tout est ruine et deail, Chio, Vile des vinsy n'est pins quun sombre écaeil,
Chio, qu'ombrageaient les charmilles , Ch io . . ,
C'était mon Loridaine !
... qui flans les Jlots rejlétait ses grands bois...
es UN COCO DE ainiK
La pn'rilière strophe encore un peu repeinte, iriîiis la suite effrontément et vult^airement filoutée.
Tout est désert. Mais non; seul près des murs ndirrls^ Un enfant aux ijenx bleus ^ un enfant grec. . .
Grec!
...assis,
Conrhait sa tête humiliée. ..
Et la mienne, de lôte, se courba éçalemenl humiliée : humiliée pour Loridaine, humiliée pour nous tous qui avions écouté, applaudi cette turlupinade, humiliée pour Donzy !
Que veuX'fu? /leur, beau fruit, ou l'oiseau merueilien.t- /
-r- A mi y dit l'en faut grec, dit V enfant aux yeux bleus,
Je veux de la poudre et des balles.
Garnement !...
Le titre de la pièce était V Enfant grec. Tout le mérite de Loridaine avait été de substituer aux valeureux Hellènes de 1828 les valeureux Boers de 1900, le veldt à Ta île des vins )),et aux culottes bouffantes des Turcs la tunique roug'e du maréchal Roberts.
Et maintenant qu'allais-je faire ?
— Ohé! ho! cria la voix de Tête^rain dans le
jardin.
UN COCO DE GÉNIE Gq
Je montai sur le voltaire, passai ma tête par la tabatière, et je répondis :
— Ohé ! ho!...
Gela me rappela le roman que j'avais promis de rapporter pour Prudence de mon excursion. En tout cas, j'étais bien décidé à lui répliquer vertement, la première fois qu'il oserait me reparler de ses vers. Après quelque recherche, je mis la main sur un Paul de Kock, qui me parut tout à fait convenable. Très satisfait d'avoir résolu ce petit problème qui m'avait intrig-ué peut-être plus que de raison, je ne m'arrêtai pas à autre chose pour le moment. Et, le Paul de Kock sous mon bras, je redescendis.
— Eh bien, as-tu trouvé ce que tu voulais?
— A peu près.
— Et combien Coquille donnerait-il du tas ?
— Ma foi, dis-je, s'il en donne cinquante francs, ce sera payé.
Pourquoi n'amusai-je pas tout de suite mon cousin de ma découverte? Par une vague pitié pour Loridaine, qui, dès le soir même, au Café de l'Agriculture, serait abîmé, vilipendé, plastronné? Ou n'était-ce pas plutôt qu'un point restait obscur pour moi, et que, ne pouvant admettre la stupidité du plagiat pour le plagiat, j'éprouvais encore le besoin de savoir comment, par quelle aberration le mal-
"JO VH COCO DE uéNIB
iicurcux en élail arrive à cel ucle biscornu de s'a|>projuier les vers d'autrui?
Un instant l'idée me traversa l'esprit que, fou d'amour, le nigaud s'était improvisé poète pour gagner le cœur de la petite rjiamot.
— Ce serait son excuse, pensai-je. Attendons.
Et je m'imaginais déjà le nicodème pleurant, me suppliant de ne pas le trahir et me confiant, avec des hoquets dans le gésier, les touchantes et ridicules péripéties de son roman.
Non, je ne le trahirais pas, avant de savoir à quoi m'en tenir. Si c'était ra, eh bien, mon Dieu, je ne le trahirais pas non plus après. Je laisserais la petite, les Ghamot et les gens de Donzy se débarbouiller !
Je ne devais pas tarder à revoir mon oiseau.
J'étais allé, sur les six heures, me préparer au dîner — car après ce déjeuner on se proposait non moins de dîner — par une promenade hygiénique etapéritive. Franchissant la Talvanne, petite rivière qui se joint au Nohain à l'entrée de la ville, et laissant à ma droite la butte pelée du château, je m'étais dirigé, un peu pesamment, vers la forêt. Un chemin prend à travers des éclaircies de coupes, et mène au village bûcheron de Cessy-les-Bois. La
tJN COCO DE GÉNIE '•jt
haute futaie n'est pas loin ; on la voit vallonner, olive et bleue, du côté de Sainte-Colombe, puis masser d'un fusain souple l'horizon. Le pays se ploie, se mamelonné et parfois se ravine. De minces torrents dégoulinent entre les pentes. Des « bouillons » naissent tout à coup aux grandes pluies, pour disparaître au premier beau temps. A mi-coteau, entre rive et lisière, l'Epeau-l'Abbaye ordonne sa ruine ogivale.
Je marchais depuis vingt minutes, le pas bruissant sur la jonchée, et j'avais déjà aperçu, déguerpissant sous les feuilles pourries, le derrière de deux lapins, quand, au débouché dans une clairière, je surpris, assis sur un tronc abattu, le nez rêveur et la barbiche flottante, quelqu'un qu'il me sembla reconnaître.
— Loridaine, c'est vous?
— C'est moi, comme vous voyez.
Il avait le crayon aux doigts et sur sa rotule saillante s'équilibrait un calepin où il griffonnait.
— Vous me trouvez en train de travailler, me dit-il. J'aime la nature. Elle me parle et m'inspire.
— Que faites-vous là? Des vers ?
— Des vers.
11 m'offrit la page. Des strophes y dessinaient leurs quadrilatères symétriques.
72 UN COCO DE (iisHt
— C'est encore de vous?
— Toujours de moi.
Une lumière tamisée ourlait autour de nous les feuillages de jaspures et de scintillements. Au-dessus, vibrait un ciel très clair, bleu pâle, sur lequel s'éployaient quelques hautes branches. Une vaste échappée de vue s'ouvrait sur la forêt.
— Je crois que ce que je viens de faire est bien, dit Loridaine. H y a deux heures que je suis ici, le cœur empli de mon sujet. Gomme c'est beau, ces bois ! . . .
Son g^este transporté découvrait le paysage.
— C'est ce paysage qui vous a inspiré?
— Oui... Lisez, lisez !
Un battement d'ailes partit d'un chêne voisin; le vol droit d'un ramier siflla par-dessus les frondaisons.
Et je lus ceci sur le calepin de Loridaine :
Mon cœiiPy lassé de tout, même de l'espérance^ N'ira plus de ses vœux importuner le sort; Prêtez-moi seulement, vallons de mon enfance. Un asile d'an jour pour attendre la mort.
Voici Vétroit sentier de l'obscure vallée : Du Jlanc de ces coteaux pendent des bois épais, Qui^courbant surmonjront leur ombre entremêlée. Me couvrent tout entier de silence et de paix...
Je connaissais bien ces vers. C'était du Lamartine. Loridaine s'angoissait.
— Gomment les trouvez-vous, ceux-là?
Je crus que j'allais bondir. Le passepoil de mon pantalon s'érafla sur Técorce du tronc.
— Gomment je trouve ceux-là...? Vous me demandez comment je trouve ceux-là?...
— Oui, fit-il, tout tremblant.
Sa conjonctivite attendait, mendiait ma réponse.
— Je les trouve ad-mi-rables, martelai-je avec une ironie sévère.
Il se méprit. Je crus qu'il allait m'embrasser.
— Ah! s'écria- t-il en proie à une véritable émotion, je savais bien que vous étiez capable de me comprendre! Hier, vous hésitiez, je l'ai vu; vous n'osiez pas me livrer d'un seul coup votre appréciation. Votre surprise se doublait de méfiance. Aujourd'hui, vous ne me refusez plus votre franchise. Ge que vous me dites, personne, personne, parmi ceux en qui j'espérais trouver un appui, ne me l'a dit encore. Mais je le sentais, et, malgré mes découragements, j'entendais toujours une voix... une voix qui me disait : Persévère!... Ah ! vous ne vous figurez pas combien vous venez de me rendre heureux!
Des larmes brillaient dans ses yeux. Ma velléité
74 UM coco bs oàftis
(i'ôtre ratcçoriqiie et brutal fondait devant cet attendrissement mystérieux.
Je repris les vers de Lamartine. Il y en avait cinq strophes, excellemment reproduites. Ce n'était (juo le commencement de la pièce. J'en fis la remarque tout haut pour dire quelque chose; et,cliiquenaudanl le feuillet du doigt :
— Ce n'est pas fini... Il y a une suite...
Je le regarde. Il flambe efTectivement de bonheur, et, je crois, de reconnaissance.
— S'il y a une suite!... oh! oui! murmure-t-il... Vous voyez comme vous êtes bon juge, comme vous êtes intelligent ! Vous avez senti que ce n'était pas fini...
Et il répète, charmé :
— Comme vous savez me comprendre!... En effet, sourit-il, j'en ai encore au moins autant à écrire. Vous m'avez interrompu au milieu de mon travail. Mais je ne m'en plains pas!... Laissez-moi seulement ajouter un vers, que je roulais dans ma tête quand vous êtes venu; je voudrais ne pas l'oublier.
Il tourna le feuillet plein et crayonna au haut de la page suivante, après l'avoir essayé de la voix:
Ah! c^est là qu entouré d'an rempart de verdure...
— Est-ce assez ça! fit-il .. un « rempart de verdure »! Comme cela exprime bien la masse imposante de ces feuillages, qui semblent, nous séparer du reste du monde! Oh! je suis enchanté !... Je ne sais si j'aurai le temps d'achever ici, car la nuit ne tardera pas à descendre. Mais cela ne fait rien; je terminerai à la maison. Il m'arrive souvent de noter de la sorte une impression, un ou deux vers, quelquefois un seul mot et de faire ensuite la pièce dans ma chambre, d'une tirée, sous ma lampe. Voilà comme je suis, quand quelque chose me frappe. C'est ainsi qu'hier chez les Chamot...
— Cette note que vous avez prise, en travers de votre manuscrit?
— Vous avez remarqué?
— Oui... C'était pendant que vous regardiez danser, n'est-ce pas?
— Précisément... Tenez!...
La main plongeait sous le vêtement, en ressortait avec une liasse de paperasse. 11 y pinçait le chiffon de V Enfant boer et me le tendait.
— Oh! je ferai cela! je ferai cela ! disait-il.
« Cela, «c'était cequejedéchiflrais, transversalement, grisaille d'un crayon large sur la petite encre revêche et crachotante du brouillon :
Hélas ^ que fen ai vu mourir de jeunes filles /...
7^ Wi coco DE G^MIE
— Je ferai cela! je ferai cela!...
Et suhitenieiit il jeta, comme illuminé :
Une surlout, un anr/e, une Jeune Espagnole...
— Je vous dis que je tiens la pièce! criait-il.
Je la tenais aussi. Je venais de la trouver inextenso,il i\y avait pas trois heures, dansle recueil des Orientales, en compagnie de V Enfant boer... je veux dire de V Enfant grec.
— Répondez-moi, Loridaine...
Je l'envisage, je le surveille...
— Répondez-moi...
Et je lui plante ça à brùle-pourpoint :
— Connaissez- vous Victor Hugo?
Sa figure s'éclaira :
— Victor Hugo!... oh! fit-il, c'est notre grand poète national.
— N'avez-vous jamais rien lu de lui?
Son épaule protesta.
— Si, dit-il, j'ai lu la Légende des Siècles.
— Rien d'autre?
— J'ai lu aussi les Misérables.
— Et puis ?
— C'est tout ce qu'il y a à la bibliothèque municipale.
— Savez-vous, dis-je, que Victor Hugo a com-
posé un volume qui s'appelle les Orientales?
— Je le sais, mais je ne l'ai pas lu.
— Vous ne l'avez pas lu?
— Non, dit-il tranquillement, un peu étonné de l'importance que je paraissais attacher à cela.
Sa voix était pure, son front serein. Un grand coléoptère brun circula sur le tronc; il le prit curieusement, me fit admirer ses longues antennes, ses mandibules crochues.
Je n'osais continuer. Une espèce de contrainte, d'appréhension indéterminée râpait ma gorge. Je me représentais mal ce qui pourrait se passer, si je me mettais à prononcer des paroles désastreuses.
Le coléoptère fut replacé sur sa route, et Loridaine, l'œil perdu sur la forêt, dit :
— Nous sommes les insectes de ce vaste nionde.
— Mais, suivis-je banalement, nous pouvons embrasser l'univers, de la pensée tout au moins.
— Du rêve, oui.
— Rêvez-vous beaucoup, Loridaine?
— Quand je suis éveillé, beaucoup; quand je dors, pas du tout.
— Aujourd'hui, par exemple, à quoi avez-vous rêvé? A cette pièce de poésie?
— Oui, mais pas uniquement à cela. Je rêve à toutes sortes de choses, à propos de tout ce que je
78 UN COCO Di ainiK
vois... Ainsi, tenez, cette forêt. ..Cette forôt évoque en moi hien <les pensées. Je soniçe qu'il y eut un temps où la France entière était [>our ainsi dire couverte de forêts. Et non seulement la France, mais l'Allema... la Germanie... La Germanie! C'est hien ainsi que ça s'appelait autrefois...
— La Germanie?...
— La Germanie, continna-t-il étrangement, était hérissée de forêts. Ses hahitants formaient les divers peu[)les des Germains, hommes aux yeux bleus et farouches, aux cheveux d'un blond ardent, aux grands corps blancs incapables de supporter la soif ni la chaleur, mais résistants au froid et à la faim, par rhabitude du climat ou du sol.
Je fus saisi d'un singulier soupçon.
— Vous avez lu cela dans Tacite, m'écriai-je. Il me regarda naïvement.
— Tacite?... Qu'est-ce que c'est que Tacite?
— C'est un auteur ancien.
— Ah?...
Comme s'il éprouvait quelque honte de son ignorance, il ajouta doucement, en manière d'excuse :
— C'est que je ne suis pas comme vous, moi; je ne suis pas bachelier.
— Vous n'avez pas été au delà de l'école primaire?
— Si, j'ai encore fait deux années au collège communal de Cosne; mais c'est tout. Mon père ne m'a pas même laissé finir mes classes. Il avait trop hâte de me voir dans la graineterie.
Loridaine prononça ces derniers mots avec tristesse, presque avec amertume.
— Et depuis?
— Depuis, j'ai travaillé seul. J'ai lu tout ce qu'il y avait à la bibliothèque municipale.
— A la bibliothèque muni Et. ..et, dites-moi,
vous n'avez eu à votre disposition aucune autre bibl...
Je me débarrassai d'une glaire qui m'obstruait le gosier.
— ... aucune autre bibliothèque?
— Aucune autre.
De nouveau, je fus pris de l'incapacité d'aller plus loin.
— Je- possède en propre quelques volumes, continua Loridaine. Pas beaucoup; une demi-douzaine, à part mes manuels de classe. Les livres coûtent cher. J'ai une petite encyclopédie populaire , une grammaire supérieure...
— Un dictionnaire de rimes ?
— Je n'en ai pas besoin, dit- il.
— Quoi encore?
8o vn coco Di oéMiK
— Les Flarmonies de la nature^ par Bernardin de Saint-Pierre.
— Va parmi ces volumes ne fit^urent pas les Orientales ?
— Non.
— Ni les poésies de Lamartine?
— Non.
Je m'assis sur l'arbre, le dos vague, et, les deux mains appuyées sur le corhin de ma canne dont le bout enfonçait dans la mousse, je restai cpielque temps songeur. Le soir tombant commençait à passementer de violet la longue écharpe de nuages qui ceignait l'horizon. Un écureuil broda diagonalement la clairière d'une série de fines gambades, grimpa, preste, à un tronc et fondit son pelage dans le pourpris dense des ramures. Oubliant ou négligeant ma présence, Loridaine avait repris son travail.
— Loridaine !... bourdonnai-je.
II sursauta; puis, il dit doucement :
— J'ai ajouté deux strophes. Voulez-vous les voir?
— Inutile, je les devine d'ici.
Il élevait déjà la voix pour les émettre. Je l'arrête.
— Loridaine, expliquez- vous franchement. C'est
UN COCO DE GÉNIE 8l
pour M^'e Ghamot que vous... écrivez vos vers?
Pour ne pas troubler son aveu, j'évite de le regarder. Je le sens qui s'ag-ite confusément. Ma canne donne de petits coups flasques sur les débris de mousse.
Un soupir, une espèce de clapotement indistinct, je ne sais quoi, s'échappe. Un g-ouglou dans un larynx. C'est Loridaine qui cherche des mots, qui tente d'exprimer quelque chose. Je l'entends enfin qui babole :
— Eh bien, oui, je l'aime.. .
— Et c'est pour elle que vous écrivez tous ces vers?
— Oh! pas tous! ...
— Comment, pas tous?
— Quelques-uns seulement.
— Ceux-ci, par exemple?
— Non; ils sont trop tristes. Ceux-ci ne sont pas pour elle.
— Pour qui, alors !
— Mais... pour moi.
— Et ceux d' hier... V Enfant...
— L'Enfant boer ?
— Boer, oui.
— Je ne les avais pas faits non plus à son intention. Mais, après les avoir entendus, elle a absolu-
82 im coco DB OÉNU
ment voulu <|ii(! je les lui copie aussi dans son album.
— Vous les lui avez copiés ?
— Oui.
— Et c'est signé?...
— C'est signé... Charles Loridaine.
— Charles Loridaine... Et personne ne s'étonne que vous fassiez de si belles choses?
— Personne. Qui voulez-vous qui s'étonne ?... Pourquoi?... On me connaît trop... on m'a trop vu depuis tout petit... Non, personne ne s'étonne... Personne môme, je pense, ne trouve mes poésies vraiment belles. — Il n'y a que vous...
Il ajouta comme un bruissement :
— ... et elle.
De plus en plus mal à l'aise, je me levai. Une branche sèche craqua sous mon soulier. Je craignis que Loridaine ne voulût rentrer avec moi à la ville. Heureusement, il n'en fut rien. Il était très ému, et je compris qu'il éprouvait plus que moi le besoin de rester seul. Quand nos mains se joignirent, la sienne était moite et tremblante.
Je revins par le même chemin. Les ombres des taillis s'allongeaient sur la route. Un angélus éloigné sonna comme une corde de harpe. Je me
sentais à la fois ahuri et triste. Je ne savais que penser. A Tinstant où le soleil fut mordu, un souffle passa sur les feuilles, qui frémirent et murmurèrent. La ligne des nuages s'empourpra, saigna comme une gencive, se dentela d'or. Tranche après tranche, l'énorme fruit lumineux descendit dans la gueule bronzée de la forêt.
Puis, mon pied reconnut le petit pavé bossu de la ville. Des paysans endimanchés montèrent sur un char à bancs et partirent dans un tintinnabulement degrelots. Des chansons à boire roulèrent d'un intérieur enfumé d'estaminet, mêlées à des braiments de politique. A la terrasse du Café de l'Agriculture, le juge de paix Lebègue et le receveur des contributions indirectes Legrandfour prenaient place pour leur domino quotidien. Devant l'hôtel du Grand-Monarque, je croisai M. Gouperon, inspecteur-adjoint des eaux et forêts.
Il était près de huit heures, quand je me retrouvai dans la Grand'rue. J'en longeai le trottoir étroit entre les volets clos des boutiques. Seule, la droguerie Barbedieu jetait le double reflet de ses bocaux dans le crépuscule.
En face, se trouvaient les deux maisons accotées des Loridaine et des Têtegrain. Sur la haute enseigne de droite se lisait, en larges capitales dorées:
84 UN coco Oe GÉNIE
Loridaiiw, (jniincs fourrarjcres et polatjhres^ tandis que la modeste phKjiie de gauche portait en lettres biseautées : Vincent Trtrgniin, (féonièirrarpenteur y le mercredi. Du coté Téteçrain, les contrevents étaient verts; du côtéLoridaine, ils étaient ocre. Le toit de la maison de droite, un peu [ihis élevé, penchaitavec sollicitude sa déclivité sur le toit delamaison deçauche; Taréte s*encoi^nait sous la corniche, et l'ardoise Loridaine semblait fraterniser avec la tuile Têtegrain. Comme j'avais le nez en l'air, un g-rand chat blanc sortit ostensiblement sur le chéneau du g-rainetier; je le vis doubler la corne du toit, mesurer d'une cambrure du dos la minceur de l'abîme, franchir le pas d'un demibond el continuer sa promenade, la queue en fanion, sur les combles de mon cousin. Etait-ce un ami de Balthasar ?
La lune se levait, à peine perceptible encore; elle commençait à bomber sa forme blanche dans le ciel décoloré. Un pâle rayon prit la rue en enfilade, lava l'ardoise, émailla la tuile, baigna le chat. J'obliquai sur la porte de gauche. Je tirai le pied de biche. La Morvandaise vint m'ouvrir.
Une agréable odeur, en entrant, me monta aux narines. Sur le seuil de la salle à manger, Vincent parut, la serviette au menton.
— Eh bien, qu'est-ce que c'est? Tu te fais attendre ?...
Je m'excusai.
— Allons, fainéant, à table !
De rintérieur, la voix de Prudence s'éleva.
— A table, Frédéric, à table !
Têtegrain reprit, la lèvre engag-eante :
— Nous avons une entrecôte à la nivernaise.
Quand je montai, sur les onze heures, dans ma chambre, je ne me flattai pas un instant qu'il pût suffire de me déshabiller, d'enfiler ma chemise de nuit, de me fourrer au lit, de souffler la bougie, de rouler ma tête dans Toreiller et de rejeter d'un pied mou la courtepointe en raison de la température, pour goûter incontinent les bienfaits d'un sommeil réparateur. Le sacré Pouilly du cousin, auquel nous nous étions remis soi-disant par austérité et pour ne pas faire bombance deux fois dans la même journée, ne se privait pas de me chatouiller le cerveau, car nous n'en avions pas moins fortement gobelotté.
— Aïe donc ! c'est notre blanc de tous les jours, filait Têtegrain.
— C'est notre petit Pouilly du pays, salivait Prudence.
Et comme l'entrecôte à la nivernaise se conlrefortait d'un plat d'audouillettes ^de Clamecy, d'un
jambon du Morvan et des importants débris du pâté du matin, nous avions bu du Pouilly comme trois cordeliers.
Une somnolence m'avait pris insidieusement pendant la première digestion, et je ne jurerais pas avoir entendu sans un trou toutes les histoires de Prudence; mais en ce nioment je n'avais pas la moindre envie de dormir. Une lassitude musculaire, un état général d'affaissement me marquaient bien que j'avais besoin de repos ; mais les nerfs veillaient sous la fatigue et la chute de la paupière ne voulait pas répondre au bâillement de la bouche.
Je chaussai mes pantoufles. Je m'épongeai avec de l'eau fraîche. J'allai m'accouder à la fenêtre.
Il faisait une belle nuit. La lune avait passé pardessus la maison Loridaine et venait jouer sur le jardin Têtegrain. Elle était souple, molle, rieuse; elle était jaune, elle était ronde. Le jardin tendait toutes ses branches, comme pour recevoir une paume. Ici, le prunier faisait des gestes bouffis, gourds, embarrassés, les mains déjà pleines de ses fruits. Là, collés à la muraille, les espaliers ouvraient leurs bras décharnés et se disloquaient les doigts. Les carrés de choux-fleurs et les couches de melons, ramassés sur le sol, retenaient leur souffle. Le tablier bleu du Nohain se tendait,
88 UN coco DB Ctistm
accroche des quatre coins à ses saules. De Taulre côté, les coudriers regardaient, très intéressés, s'api)r(Hant à marquer les coups.
Saint-Caradcuc laissa tomber minuit.
Evidemment, me disais-je, Loridaine veut en faire accroire. Il entre dans son cas de la mégalomanie, de rinf'atuation, et peut-être une dose encore plus forte d'inconscience. Ce n'est tout à fait ni le mauvais plaisant, ni le simple plat^^iaire que j'imaginais. Le cas offre plus de complexité. Loridaine, pensais-je, esi possédé d'une idée fixe; et comme tous les monomanes, à force de vouloir en imposer aux autres, il finit par s'en imposer à lui-même. Il désire être poète, il est poète. C'est l'enfant qui joue au soldat et qui, armé d'un grand sabre de bois et coiffé d'un petit chapeau de papier, se figure être Napoléon.
A y réfléchir, cependant, le cas se compliquait encore. Jusqu'à quel point, m'objectais-je, Loridaine pouvait-il bien être la dupe de lui-même ? On s'approprie de l'argent: l'argent n'a ni signalement, ni odeur; il appartient à qui le montre, et l'on peut commodément négliger le geste qui l'a fait passer dans la poche, pour en jouir en toute sérénité. Mais des vers ! Les vers ont un propriétaire, une couleur, une signature. On ne peut les sortir sans
se faire remarquer. Il se trouvait que, par le plus grand des hasards, personne jusqu'ici n'avait pris la peine de s'apercevoir que le lyrisme de Loridaine n'était pas de lui. Mais, enfin, cette impunité miraculeuse ne pouvait durer ! Si encore notre niguedouille avait eu l'idée de détrousser des poètes peu connus! Mais non. La menuaille ne lui suffisait pas. Il lui fallait des seigneurs : Plugo î Lamartine! Les génies et les chefs-d'œuvre !... A quoi songeait Loridaine?
A quoi il songeait?... Hélas! ce n'était que trop clair. Loridaine songeait à la gloire littéraire. Il avait été touché de l'aile dangereuse et tragique de l'ambition. Sa pauvre cervelle, à ce contact étincelant, avait pris feu comme une étoupe. Un beau matin, il avait dû se réveiller fou.
La gloire littéraire! Tout l'indiquait icettepassion qui le dévorait, sa soif de louanges... Il brûlait déjà du désir de se voir imprimer : le paquet envoyé au libraire Coquille en était la preuve. Qu'estce que c'était encore que ce roman?... Loridaine avait-il aussi volé un roman?...
Plus j'y réfléchissais Fou... Oui. Je ne voyais
pas d'autre solution à l'énigme du personnage.
Peu importait dès lors la manière dont il opérait. Transcrivait-il directement du livre sur le ma-
90 UN coco DB GÉNIE
nuscrit ? On, comme il me paraissait l'avoir pratiqué pour le Lamartine de la forêt, recomposait-il à loisir des pièces lues précédemment et soigneusement étudiées? Ou, plus [>atholo;^iquement encore, se souvenait-il de choses apprises jadis par cœur et qui lui revenaient par bouffées comme des inspirations du ciel? Quoi qu'il en soit, ma manier*' d'opérer, à moi, se précisait avec netteté : éviter le plus possible l'affreux maniaque et attendre prudemment le dénouement inévitable et immanquablement prochain de cette burlesque aventure.
Maisloin dem'apporter le sommeil, ces réflexions, que j'étais cependant heureux d'avoir faites, puisqu'elles avaient abouti, par une conclusion rig^oureuse, à dissiperun véritable malaise moral, venaient de m'énerver encore, au point que je me demandais s'il me serait permis de fermer l'œil avant l'aube. Comptant sur le bon air de Donzy, je n'avais pas apporté de chloral. Ce que je n'avais pas prévu, c'était ce mélange malsain d'histoires de fou et de ripailles au vin de Pouilly, qui me paraissait tout à fait contraire à mon hygiène. J'avais au moins trois heures à tuer. Je ne pouvais rester toute la nuit à contempler le Nohainl... Pas un livre dans ma chambre. Pas même le Paul de Kock, dont ma cousine s'était avidement emparée. Je pris le parti
rtJM COCO DE GÉNIE ht
d'aller en chercher un là où il y en avait, au grenier.
Mon chandelier à la main, je sortis. Dans la galerie intérieure, la flamme de ma bougie dansa sur le lavis des plans et les teintes glacées des cartes. Le feutre de mes pantoufles traîna sur la natte. J'écoutai un instant le sommeil de la maison. De Tétage inférieur, s'élevait dans le silence un double ronflement : l'un fort et sonore, l'autre gras et cadencé. Lequel était celui de Têtegrain, lequel celui de Prudence? Je n'aurais osé les attribuer d'une façon certaine. Tels qu'ils étaient, ils constituaient un ensemble harmonique plein et satisfaisant. Il s'y joignait, d'en haut, un troisième ronflement, celui-là grêle et chanteur : le galoubet de la bonne. A part ce trio humain, qui mettait comme une respiration aux choses, aucun bruit, pas même le grignotement d'une souris ou la crécelle d'un grillon de foyer, ne troublait la paix nocturne de la vieille demeure.
Je m'engageai dans le petit escalier. Deux marches craquèrent à peine. La clef, restée dans la serrure, esquissa un grincement. La porte laissa fuir une plainte légère, comme sous une imperceptible crampe.
Et ce fut de nouveau le curieux et pittoresque
9* tnt coco DE OÉffU
décor (lu grenier, avec ses vieux meuhlcs, sa ferraille, son coucou et, celte fois, tout inondé de lune.
(Ju'on élait bien dans ce gren'utr ! Par la tabatière largement levée, la fraîcheur de l'exlréme matin tombait avec la lumière blanche sur la table rompue, sur le voltaire béant, sur le carrelage inégal, sur les rayons de livres. Je respirai à pleines bronches, deux ou trois fois, délicieusement. Le Tacite s'ouvrait toujours à la même page; le tome des Orientales gisait à la même place. Tout se trouvait dans l'état exact où je l'avais laissé l'après-midi. Je retrouvai, sur un bras du fauteuil, un mégot que j y avais oublié. Il faisait si clair que la bougie était presque inutile. Seul, le fond du taudis, où n'atteignait qu'une pénombre confuse, demeurait obscur. Le grand sommier y dressait son rectangle imprécis, et l'approche de mon chandelier développa les raies rouges de la toile.
Je me mouvais avec précaution pour ne pas lever de poussière. Je côtoyai les rayons; je parcourus des titres.
J'allais, je crois, me décider pour un tome de VEcho des feuilletons . Il contenait du Frédéric Soulié, du Méry, de l'Etienne Enault, du George Sand... Cette littérature me parut appropriée à mon état d'àme; elle s'appariait aux êtres de la maison,
UN COCO DE GÉNIE qS
aux gens d'ici, à la petite ville, à ce milieu fané de lente province, où il ne me déplaisait pas de rapprendre pour quelques jours le charme bénin de la vie d'autrefois. Peut-être y gagnerais-je aussi de m'endormir sur quelque page touchante et berrichonne delà bonne dame de Nohant.
Parmi les volumes tirés se trouvaient encore un Manuel du parfait pêcheur de rivière, une Flore de la Nièvre^ un in-quarto dépareillé de V Histoire des villes de France.,. Pour le Manuel du parfait pêcheur de rivière, je me promis d'en faire mon profit plus tard. L'in-quarto contenait la description desprovinces de Bourbonnais, Berry, Nivernais. Je le feuilletai pour voir s'il y avait quelque chose sur la cité de Donzy. La cité de Donzy figurait à sa place, entre laCharité-sur-Loire et Saint- Pierrele-Moûtier. Elle avait les honneurs d'un chapitre de trois pages.
« Il nous serait difficile, débutait l'auteur, de démêler la véritable étymologie de Donzy dans ses diverses variantes : Dominicus, Donciacum... »
Je n'étais nullement pressé de regagner ma chambre. Pour prendre plus à mon aise connaissance de la notice sur Donzy, j'allai m'installer à la table, comme je l'avais fait l'après-midi; et là, confortablement assis dans le voltaire, sous le grand œil
04 Cn coco db ointM
carré do la tahalif^rc, mon in-quarto soutenu par Tin-douze des Orientales^ à la double clarté de la lune et de la houq^ie, je continuai ma lecture.
« ... Doncidcum, Dominiciacum, Domicilium, Df/onisium, Donseium. Guy Coquille... (était-ce un ancêtre du libraire de Gosne?)... adopte Dyonisium et le fait dériver du nom d'un chevalier romain... »
Je méditais déjà de prendre quelques notes, pour m'amuser à stupéfier l'érudition de mon ami le maître d'école, lorsqu'un vaçue bruit me fit dresser la tête. Etait-ce un mouvement de feuilles dans le jardin, une çlissade de chat sur les tuiles, les premières gouttelettes chuchotantes d'une ondée?... Je levai les yeux. Le ciel était très beau, très pur. Un azur délicieusement clair poudroyait à l'infini comme une diffusion de saphir. Je repris ma lecture.
« ... du nom d'un chevalier romain appelé Dionysius ...»
Mais je n'avais pas achevé de m'instruire sur le compte du chevalier romain qu'un cri, un cri étouffé, mais très distinct, un cri de femme, partit dans la maison.
Ge cri provenait, me sembla-t-il, du côté de la mansarde occupée par la bonne. LaMorvandaise avait-elle un cauchemar? L'oreille aux aguets, un
UN COdO DE GENIE QO
léger tambourinement de sang aux tempes, j'attendis une seconde manifestation.
Tout à coup, une ombre intercepta la lumière de la lune. Je dus devenir très pâle. Etait-ce l'oncle Têtegrain qui revenait visiter sa bibliothèque?...
Quelque chose s'accroupissait à l'orifice de la tabatière. Il s'en détacha, comme un teçitacule, une longue jambe maigre, pileuse, nue, emmanchant un pied coriace et sali de mousse, aux orteils écartés. Introduite dans l'intérieur, cettejambe se tendit, battit un peu l'air; puis le pied vint se fixer sur le bras solide du voltaire. Une autre jambe parut alors, entraînant après elle le bas d'un corps blanc, au-dessus duquel se tordait le retroussement d'une chemise.
J'avais bondi. D'un souffle, j'éteignis la bougie. Deux sauts m'expédièrent dans le fond le plus ténébreux du grenier. Je me retournai haletant.
Le corps continuait sa descente.
Je ne trouvai rien de mieux que de m'insinuer sans bruit derrière le sommier. Je restai là plusieurs secondes, ou plusieurs minutes, n'osant bouger. Un unique tintement glissa de Saint-Caradeuc. Etait-ce la demie de minuit, une heure ou la demie d'une heure? je n*en savais plus rien. Le remuement doux de la présence d'un homme me par-
g6 UN coco DE oéNIB
venait. Un crevé de la toile me permettait d'observer, sans avoir môme à risquer la tôle hors de ma caclietto. Je regardai.
La lune, un moment éclipsée par le passage du fanlAme, éclairait de plus belle le grenier, ou du moins la partie où je n'étais pas. Et là, baigné par la falote lueur...
J'aurais pu m'en douter. C'était lui.
...Baigné par la lueur delà lune, haut, décharné, pointu et le pantet retombé à mi-cuisse, Loridainc dressait sa silhouette fantastique.
Je n'en étais guère plus rassuré. A choisir entre un voleur et un fou, je ne sais si je n'aurais pas choisi le voleur.
D'un lent circuit de la tète ayant pris possession de son domaine, Loridaine mit le cap sur la table. La démarche était souple et glissante. Les mains rencontrèrent l'in-quarto ; elles le portèrent grand ouvert à la hauteur des yeux. Une rotation de tout le corps amena le volume sous le rayon lunaire. Une immobilité générale suivit pendant un temps que je n'appréciai pas. Puis, brusquement, 1 inquarto se referma, et je vis reparaître, derrière, la figure de Loridaine pétrifiée d'indignation.
L'instantd'après, V Histoire des villes de France, voltigeant à travers le grenier, venait s'abattre à
deux mètres de moi, en soulevant une cloche de poussière.
Ce fut ensuite le tour du chandelier. Il fut pris et examiné ; la mèche charbonnait encore : la dernière volute de fumée s'évanouit durant que Loridaine le contemplait avec méditation. 11 mania curieusement la boîte d'allumettes. Je m'attendais à voir le chandelier avec son contenu suivre le chemin de rin-quarto. Mais Loridaine le reposa à la môme place, délicatement.
Aucun objet étrang-e ne frappant plus son attention, il s'assit. L'hypoténuse de ses jambes croisées vint obliquer sous la table, tandis que l'extrémité de son coccys se posait en sommet d'angle sur le bord antérieur du voltaire. Ses bras s'allong-èrent, cherchant et amenant les volumes épars. Il les palpait doucement et dardait sur eux des yeux fixes qui ne se mouvaient qu'avec la tête. Son choix s'arrêta sur les Orientales, Il ouvrit le livre. Un sourire d'extase clicha ses lèvres décolorées, et long-temps je n'eus plus comme spectacle que la nutaiion rég-ulière de la tête et le déclanchement intermittent de la main droite qui tournait les feuillets.
Lisait-il? Je n'en doutai pas une minute.
Claquemuré derrière mon sommier, d'où j'étais
décidé à ne pas sortir, j*eiis tout le loisir df n'fléchir à cette scène iiH|iii('tante, dont je surveillais, nonsans un certain trouble, les moindres péri|j('tics. A mesure (juej'en ordonnais et que j'en sériais les monienls, que je les confrontais mentalement avec ce que j'avais surpris déjà de la vie du sin^lier personnage, que je groupais les faits et que j'en épuisais les significations, une conviction se faisait peu à peu chez moi, grandissait, se serrait de logique et se nouait d'évidence. La nuit, la lune, l'ambulation du malheureux sur les toits, son inconscience à l'état de veille, sa bonne foi qui m'avait paru si invraisemblable, mais qui maintenant s'expliquait avec une aveuglante limpidité, tout concourait à fixer désormais ma certitude. Loridaine n'était pas fou...
L'arrêt de la main cessant de tourner les feuillets marqua que la lecture des Orientales était finie ou suspendue. Il ferma le livre. Il se leva. Toutes les pièces de son corps jouaient avec docilité et précision, comme sur des roulements bien huilés. D'un pas tranquille et sûr, il se dirigea vers les rayons.
. . . Loridaine était somnambule.
Aux rayons, il tira trois volumes, l'un après l'autre, à trois places différentes. Puis, du même pas tranquille, le regard horizontal, il regagna la
table, portant les volumes devant lui comme une châsse. Il s'assit comme précédemment, et une nouvelle séance commença.
Une heure, deux heures se passèrent. Le grand silence de la nuit, où ne s'émiettait que le froissement doux et ponctuel des feuillets, devenait de plus en plus harcelant. L'immobilité me faisait percevoir le battement de mes artères et j'avais presque peur de respirer. J'attendais ainsi qu'une délivrance la fin de cette scène.
Peu à peu, la lune avait tourné. La fuite lente de l'astre m'était sensible par le décroissement graduel de la portion claire du grenier. Millimètre après millimètre, la ligne noire progressa vers la table. Elle l'atteignit. Il lui fallut longtemps pour ronger les pieds, grimper aux jambes de Loridaine. Enfin le moment arriva où la table entière fut submergée. Quand il en eut au ventre et que le livre qu'il tenait fut lui-même touché par le flot, il se mit debout, sans cesser pour cela sa lecture. La marée gagnait toujours. Il monta sur le fauteuil; la marée monta après lui. L'inondation le chassait. 11 ne resta plus qu'un espace restreint de clarté. Débordé, il lâcha le livre, qui tomba pesamment dans les ténèbres. Il eut un sourd gémissement, un râle. Il éleva les bras comme un noyé, s'accrocha
100 UN COCO DE aini%
au cadre de la lahatièrc, se hissa. En moins dr rien, il avait disparu. ï <• crenier était uno nuT d*ombre. J'étais libre!
Ce fut une délicieuse sensation que de me retrouver bougeant, marchant et me déi^ourdissant. J'esquissai avec un vif plaisir quelques mouvements d'haltères, puis, cette reprise instinctive de moimême opérée, je me dirig-eai du côté du rectangle incliné et bleu pale de la lucarne. Je rencontrai la table, j'en longeai l'arête ligneuse. Je touchai le voltaire; le bord en était encore chaud. J'écoutai une seconde; rien. Une autre seconde, et je me trouvai juché sur le meuble, le crâne à fleur de Vorifice. Prudemment, mes jarrets se tendirent, mes talons se haussèrent, et le niveau de mes yeux dépassa le niveau du toit. J'arrivaijuste à temps pour voir une main, un pan de chemise et le bas d'une jambe s'échapper derrière une cheminée.
Il faisait admirablement calme. L'air fraîchissait. A gauche, dans le ciel d'ouest, la grosse face de la lune souriait, moins jaune. Sous moi, le jardin se bronzait, boudant la lune et, de toutes ses ombres, lui tournant le dos. Les saules s'éploraient dans le tablier bleu du Nohain, où traînaient de longues morves d'argent. A droite, entre les interstices d'un rideau d'arbres, un mince fil rose ourlait l'horizon.
UN COCO DE GENIE lOI
C'était l'aube. Une voix, où je crus reconnaître celle de mon cochet de Houdan, s'éveilla dans le poulailler.
Je rentrai dans l'obscurité. Oubliant qu'il y avait là une bougie et des allumettes, tant bien que mal je g^ag^nai la porte. L'escalier devait s'ouvrir en face delà mansarde de la bonne. J'en trouvai le pommeau. J'avais déjà le pied sur la première marche, lorsqu'il me sembla surprendre comme un bourdonnement. C'était la Morvandaise qui égrenait des ave Maria étranglés.
De retour dans ma chambre, je me déshabillai confusément. Le froid matinal me saisit. Je fermai la fenêtre. Puis je me blottis sous les couvertures et m'endormis aussitôt d'un sommeil accablé.
Quand je rouvris les yeux, il était midi. La première chose que j'aperrus fut un ventre rebondi, que secouaient des trémoussements de tjaieté, et, Il cinquante centimètres au-dessus, la fiijure large et éjouie de Tôte^j^rain.
— Quel record! sY*cria-t-il. Douze heures de sommeil I
Je roulai mes poings dans mes orbites.
En bas, l'essoufflement et le ballottement de Prudence s'afl'airaient.
— A table ! tonna Vincent pour me réveiller tout à fait.
Un grand soleil baignait la chambre, m*éblouissait. J'eus la sensation de sortir d'un rêve étrange. Tètegrain me contemplait curieusement, tandis que je m'hébétais sur mon séant.
— Sacré Pouilly!... dis-je.
Ce qui ne m'empêchait pas, un quart d'heure
après, de m'en laisser reverser à plein verre par
UN COCO DE GÉNIE lo3
répaisse main du cousin, qui tremblait de rire.
— Bon sang! ça vaut toujours mieux que tes vins plâtrés de Paris.
Les quatre pattes bien d'aplomb, la queue en broche, Balthasar, gras et luisant comme un moine, dégustait un mou copieux. Prudence paraissait également en appétit, mais elle se plaignait de sentir ses jambes et resta plusieurs fois la fourchette en l'air, déclarant :
— Le temps va changer.
Soudain, un glapissement qui n'était pas arraché par la douleur, mais bien par l'indignation, lui échappa. Un sinistre fracas de vaisselle venait de se faire entendre du côté de la cuisine.
— Encore!...
Elle voulut se lever trop brusquement et retomba sur son siège avec un cri, qui cette fois était de douleur. Au même moment, la figure consternée de la bonne paraissait à la porte. La Morvandaise tenait de chaque main la moitié d'un saladier.
— Elle a vu le fantôme! s'ébroua joyeusement Têtegrain.
— C'est point ma faute I pleurnichait-elle en essayant stupidement de rajuster les morceaux.
— L'as-tu vu?
— Oui, m'sieur Têtegrain, j'I'ons vu!...
io4 vn coco Ttr. orwir.
— Mais enfin, ma fille, dit IVudence, si tu te mets à voir le fantôme toutes les nuits, ma vaisselle n'y suffira pas !
— .rvourais Len point rvoir!...
— Et si tu continues à le voir, qu'est-ce que tu feras?
— Dame, dit-elle en se torchantlesyeux, j'tâclierons d'nous y habituer.
L'après-midi s'annonçait lumineuse et chaude, malgré les pronostics de Prudence. Sur les trois heures, je sortis, sans but précis. Je n'avais pas fait dix mètres, dans la Grand'rue, que je m'entendis appeler.
— Pst!... pst!... eh!...
L'appel était trémolant et discret. Je me retournai sans voir personne. Ne sachant d'où le signal provenait ni si c'était moi qu'il visait, je restai un instant interloqué, le soleil dans les yeux. J'allais continuer mon chemin, quand je distinguai, au fond de la boutique du grainetier, une tête et un bras qui m'envoyaient, de derrière un comptoir, de grands gestes pressants.
Je traversai la rue et je pénétrai dans l'ombre lourde delà graineterie. Une odeur végétale et sèche me prit à la gorge. Des poussières flottaient. De hauts
UN COCO DE GENIE lOD
tiroirs munis d'étiquettes, des casiers à compartiments, où se distribuaient les semences, des planches de botanique horticole, agricole et forestière décoraient et boisaient les murs. Un arrière-magasin assez vaste s'encombrait de sacs de diverses grandeurs. Outre le bureau du fond, où Loridaine fils disparaissait presque sous ses livres de caisse, descendait perpendiculairement un autre long comptoir, sur lequel s'étalaient, attendant un classement, bruns, roux, jaunes, gris, tout un chaos bulbeux d'oignons à fleurs.
Loridaine m'accueillit avec une joie expressive, mais sans éclats de voix.
— Chut! dit-il, papa est allé là en face, chez Barbedieu, le droguiste. Il ne nous voit pas, mais il pourrait nous entendre si nous parlions trop haut.
Il me ménagea une place à côté de lui, sur sa banquette; puis, tout débordant d'une joie intérieure :
— Tenez, regardez ceci.
Entre les folios du registre ouvert devant lui se dissimulaient plusieurs pages fraîchement couvertes d'écriture et qui n'avaient qu'un rapport lointain avec la tenue de livres.
Mais avant d'examiner ce qu'il me montrait, je
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l'examinai, hii. Tremblant, a^^ité, fébrile, combien il élail diflérent du Loridaine calme et méthodique de la nuitî Une tension morbide élimait ses traits. Son visage était hâve et contractile. La j)aupière transparente venait battre de petits mouvements convulsifs le cerne bleu qui bouffissait sous l'orbite. Ses doigts maigres se porlaientcontinucllement au visage, soit pour tourmenter la barbiche, soit pour agacer la narine ou le lobe de Foreille.
— Vous êtes malade, lui dis-je.
— Moi, pas du tout, je ne me suis jamais mieux porté. Mais lisez, je vous en prie. C'est le morceau dont je vous parlais.
Effectivement. La pièce capitale des Orientales^ celle qui débute par ce vers que Loridaine avait « trouvé » l'avant-veille en regardant danser :
Hélas, que f en ai vu mourir de jeunes filles!
toute cette longue pièce, comportant un total de plus de cent cinquante vers, se déployait là, palpitante, ailée, splendide, sans une défaillance, sans un accroc. Je dus feindre de la lire attentivement jusqu'au bout, sous la surveillance étroite de Loridaine, et un « très bien, ma foi ! », aussi consciencieux que je pus le lancer, fut l'épilogue obligé de cette lecture.
— Je VOUS l'avais bien dit, hier, que ça me viendrait tout d'un coup, exulta l'extraordinaire béjaune. Devinez combien de temps il m'a fallu pour composer ces cinqpag-es? Une heure et demie. Je venais d'achever, quand je vous ai aperçu dans la rue. Voyez, les derniers mots ne sont pas encore secs.
Du bout de l'index il écrasa un peu d'encre pâteuse.
Un grand bossu, sanglé d'un tablier vert à bavette, émergea d'entre les sacs de l'arrière-magasin et vint rôder autour des oignons. C'était le garçon de boutique du grainetier.
— Cyprien, dès que tu verras papa sortir de chez Barbedieu, tu viendras me siffler doucement dans l'escalier.
Il fouilla dans son gousset et en retira une pièce de deux sous, qu'il remit au bossu avec un sourire machiavélique. Puis il me fit un signe et me glissa à voix basse :
— Quand papa est chez Barbedieu, il en prend à son aise. Nous avons un bon moment à nous. Venez, je vais vous montrer des choses.
Il me mena dans sa petite chambre. Elle était au deuxième étage et s'ouvrait sur le toit. Mon premier regard fut pour la fenêtre. Elle n'avait rien de remarquable, et je négligerai d'en décrire le
loK xm coco Di okniK
milice appui de l)ois, l'espatrnolette usée, les croisillons écailleux, les carreaux étroits aux anc^les alvéolés de poussière. Mais je songeai que c'était par hi que, chacjue nuit, Loridaine prenait son essor pour son excursion mystérieuse; qu'un fil invisible et sjmpathirpie liait cotte simple fenêtre sans apparence à la tabatière du grenier; et je voyais le pâle voyageur, tiré de son lit par le rayon indiscret de la lune naissante, enjamber le mince appui, chercher à assurer son pit'<l dans le j^oulct du chéneau, aventurer un pas, puis deux, puis trois le long de la corniche, les mains crispées sur l'ardoise glissante... Je me penchai pour suivre en imagination la course bizarre. L'arête du toit filait en ligne droite pendant cinq ou six mètres, puis elle se dérobait brusquement. Au delà, j'apercevais les premières tuiles de mon cousin, sur lesquelles les hautes branches du prunier jetaient un réseau d'ombres...
— Que regardez-vous là?
— Rien... rien... Vous avez une jolie vue.
— Assez jolie.
Je constatai que la fenêtre n'avait pas de rideaux. Quant aux contrevents, incrustés dans le plâtre de la muraille, ils ne devaient jamais tourner sur leurs gonds rouilles.
— Que reg'ardez-vous là? répéta Loridaine dou- ;ement interloqué. Venez ici.
Il avait avancé deux chaises de reps devant un bureau ancien, un peu lourd, mais de bonne apparence, et il s'occupait de rassembler des cahiers. D'un coup d'œil j'inspectai le reste de la chambre : le Ut de noyer ciré avec sa couverture beige et ses draps de toile, l'armoire de chêne et sa serrure ouvragée, la cheminée avec sa pendule de griotte et ses deux coquilles de mer. Aux murs, quatre mauvaises gravures sur bois de l'époque de Louis- Philippe représentaient des châteaux de la Loire, et au-dessus du lit s'encadrait soigneusement une chromolithographie du général Boulanger sur son cheval noir.
Les quelques livres dont m'avait parlé Loridaine se trouvaient rangés en une seule ligne sur la tablette qui surmontait le bureau. Il ouvrit la Petite encyclopédie populaire et me dit, le doigt sur un passage :
— Vous aviez raison, ce Tacite est un historien latin, et il a composé, en effet, un ouvrage intitulé Mœurs des Germains.
— Mœurs des Germains, c'est parfaitement vrai. Aviez-vous l'intention d'écrire quelque chose sur ce sujet?
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— Oh! fit-il, je n*en ai pas eu positivement Tintention. Seulement ces jours-ci, je ne sais pourquoi, la Germanie me trottait par la tête. Mais j'ai bien d'autres projets!
— Voyons?
— Voyons d'abord ce qui est fait. Les projets ne sont pas toujours exécutés et restent parfois à l'étal de rêve; tandis que ce qui est fait, est fait.
— Très juste; voyons ce qui est fait. 11 rayonnait.
— Je ne vous montrerai pas tout, ce serait trop long, je vous soumettrai ce que j'ai de mieux... Pardon de vous parier ainsi, reprit-il en rougissant, mais vous avez été si élogieux à mon égard que je me ferais scrupule de feindre avec vous des sentiments...
Il toussa, compulsa avec embarras quelques papiers, puis dit:
— J'ai fait des vers et de la prose.
Je pensai au roman.
— Et puis, hésita-t-il,jedois vous faire un aveu...
— Lequel?
— J'ai fait aussi du théâtre !
Ce mot de théâtre semblait le troubler. Lui, Charles Loridaine, qui n'avait sans doute jamais été au spectacle de sa vie, avoir osé faire du théâtre !
— Oui, dis-je, M. Isidore Paumier m'a parlé, je crois, d'un Amos.,.
— Joas... c'est. Joas que ma pièce s'appelle.
— Joas... C'est un drame?
— Je ne sais si c'est un drame. . . un drame, si l'on veut... ou plutôt une trag^édie, quoique cela ne ressemble ni aux tra^^édies romaines de Corneille, ni aux trag-édies grecques de Racine.
— Vous avez lu Corneille ?
— Entièrement.
— Et Racine?
— Oui, tout ce qu'il y en a à la bibliothèque municipale.
Il ne restait que Voltaire. Mais je ne voyais rien dans Voltaire... Joas!... Où avait-il bien pu pêcher un Joas ?
— Pour moi, dit-il, j'ai simplement pris mon sujet dans l'Ecriture sainte.
— J'entends, fis-je assez intrigué, Joas... le poisson...
— Non, observa-t-il doucement, il n'y a pas de poisson.. . Vous devez confondre avec Jonas.
Joas, Jonas, en effet, quelle confusion !... C'était à mon tour de rougir.
— C'est Joas, le roi de Juda, celui dont il est
question dans le livre des llois. Il avait pour mère la farouclie Atlialie.
Ce fut un trait de lumière.
— Passez-moi votre drame, dis-je.
Il n'eut qu'à ouvrir un cahier qu'il tenait tout prêt sous sa main. La pa^^e de garde portiiit celte mention : « Acte premier. »
— Voyez, dit-il en m'indiquanl du duii^t une note sous la liste des personnaj^esja scène se passe dans le temple de Jérusalem.
Joad, Abner... Je connaissais ces g-ens-là.
— Ils doivent être habillés en costume de Tépoque, observa-t il.
Abner prenait le premier la parole et s'exprimait de la sorte :
Gloire à Dieu, cher Joad, gloire au Dieu d^ Israël!..,
Je levai l'œil sur Loridaine; puis je revins au cahier.
Je viens, selon Vusage antique et solennel^
Célébrer avec vous la fameuse journée
Où sur le mont Sina la loi nous fut donnée...
Inutile de continuer, c'était bien Athalie,.. A part le premier vers, je retrouvais mot pour mot tout le majestueux début de Racine.
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— Avez-vous été plus loin que le premier acte? dis-je.
Pour toute réponse, il me présenta quatre autres cahiers. Je les feuilletai. Ils contenaient les actes deux^ trois, quatre et cinq de la tragédie. Loridaine avait refait Atha/ie!...
Je ne pus m'empècher de le regarder avec un certain respect.
— Eh bien, fit-il faiblement, vous ne vous sentez pas le courage d'entreprendre cette lecture?
— Si, si... je lirai certainement...
— Que vous a semblé du commencement?
— C'est un peu classique.
— Oui, dit-il, mais j'en crois la langue assez bonne.
— Gela ressemble à du Racine.
— Vous trouvez?... Au fait,, c'est possible. J'ai beaucoup étudié Andromaqae.
— C'est tout ce que vous connaissez de Racine?
— Andromaque et Phèdre, oui.
— Comment, éclatai-je imprudemment, ils n'ont donc pas les œuvres de Racine, à la bibliothèque?
— Ils ont celles de Corneille et celles de Molière. Les deux pièces de Racine que je vous cite font partie d'un volume intitulé: CJiefs-d' œuvre du théâtre français.
Il/j l!M coco DE nÉMIR
— Vous n*avcz donc pas lu Athalie?
— Non.
— Vous savez pourtant que le sujet dWl/inli'' est le iMÔme que celui de...
— De JoaSf je sais.
— Et vous n'avez pas été tenté de vous rendre compte de la façon dont Racine. . .
— Ma foi, non ; je n'ai pas cherché à me procurer Athalie, Avant, je ne l'aurais pas voulu; j'aurais craint d'être troublé dans ma conception. Après, mon Dieu, après, je ne l'aurais pas voulu non plus, de peur de voir diminuer ma confiance dans ma propre œuvre... Et puis, ajouta-t-il en souriant, qu'estce que cela fait? Du moment que je suis bien sûr de ne pas m'ètre inspiré de Racine! . ..
Il me montra la courte notice que consacrait à Athalie la Petite encyclopédie populaire.
— Ceci m'a suffi. D'ailleurs le sujet se trouve entièrement dans la Bible. Racine et moi, nous avons puisé à la même source.
La notice faisait en quelques lignes l'historique de la pièce, rappelait le mot de Voltaire : c chefd'œuvre de l'esprit humain », et citait une douzaine de « vers célèbres », parmi lesquels celui-ci :
Oaiy je viens dans son temple adorer l'Eternel.
Je le désig"nai à Loridaine.
— Est-ce que vous n'avez pas eu envie de commencer votre tragédie par ce vers?
— Oh ! fit-il avec un extrême étonnement, comment avez-vous pu deviner?... J'en ai eu une envie folle. Vous ne vous fig'urez pas quel mal m'a coûté le mien. Il m'a fallu trois jours rien que pour venir à bout de ce premier vers, tandis que la suite est allée presque toute seule.
Gloire à Dieu, cher Joad^ gloire au Dieu d'Israël...
Je n'en sortais pas. Evidemment, l'autre irait mieux; mais enfin, puisqu'il est de Racine, je ne pouvais pas le mettre.
Il n'y avait rien à répondre à cette argumentation.
— Ce sont des choses, dit-il gravement, avec lesquelles il vaut mieux ne pas badiner. Pour moi, voyez-vous, rien n'est plus sacré que l'art, et je crois que je mourrais de honte, si l'on me montrait dans mes œuvres une page, uneidée, une seule phrase, un seul vers que l'on pût m'accuser d'avoir pris ailleurs que dans» ma lête.Cela s'appelle d'un mot horrible, n'est-ce pas? le plagiat. Est-il possible, Monsieur, que des écrivains puissent se laisser aller à plagier? Aussi quand, l'autre jour, vous avez paru supposer
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un coco DE OKNIK
(juc j(* jxMivais m'ôlro inspiré de quelque chose (jue j'aurais lu, ai-je élé un inslaiil très malheureux. Mais depuis, vous m'avez rendu justice, ploino jn^ilice... et je vous en remercie.
Il nie prit la main avec e fin si on.. le mesentnisahoniinahlement g;èné.
— Montrez-moi autre chose, dis-je en érart;nit les cahiers. Nous verrons Jons plus lard.
— Vous voulez d'abord... comment dirai-je?... jeter sur mes essais un coup d'œil général?
— Général, précisément.
J'aurais voulu être à cent lieues.
La prunelle brillante, le bras animé, Loridainc plong'eait dans ses tiroirs. Il ramenait de nombreux manuscrits, les dépliait, les essayait de l'œil, {grimaçant ou souriant, allongeant la lèvre ou se grattant l'oreille, se demandant lesquels il allait me soumettre. Son pied battait un rythme bizarre sur le plancher et l'agitation de son menton faisait ondoyer sa barbiche. Un vol de mouches dansait au soleil dans le cadre de la fenêtre.
— Ceci me paraît vraiment bien!... Et ceci, qu'en pensez-vous?... Parcourez un peu ce morceau!...
Il finissait par se décider, choisissait des pages et me les tendait à mesure. J'en eus bientôt un gros paquet entre les mains.
— Lisez ... Je suis sûr que vous rencontrerez des choses qui vous plairont. . .
Toute une anthologie me passa ainsi sous les yeux. Il y avait là du Victor Hugo, de l'Alfred de Vigny, du Chénier, la Jeanne d'Arc de Casimir Delavigne, la Curée de Barbier, peut-être du Voltaire, à coup sûr du Lamartine, beaucoup de Lamartine. — Lamartine semblait être le poète favori du somnambule. — Il n'y avait rien de Corneille, rien de Molière, rien de La Fontaine, — les auteurs complets de la bibliothèque municipale ou qui ne figuraient pas dans T « autre ». Par contre, j'y trouvai un chant des Géorgiques traduit par l'abbé Delille...
— Bien!... bien!... très intéressant!... hochaisje par intervalles.
Non seulement nombre de ces morceaux m'étaient inconnus, mais je n'essayais même pas de mettre un nom sur tous. Leur variété était extraordinaire. Un assez long fragment sur l'enfer ou sur le paradis pouvait provenir d'une translation du Dante, à moins que ce ne fût de Milton. Je vis un conte dans le genre oriental, un sermon que j'attribuai sans ambages à Bossuet, un morceau de prose qui me parut sortir de Jean-Jacques... Et Loridaine en déterrait toujours !...
I 1 8 UN coco DB G^Nie
Un iiislanl, ses yeux se remplirent de larmes.
— Gomme cVst beau ! laissa-t-il échapper.
Et il me passa le sonnet d*Ar\ers.
Le hasard n'avait pas jirésidé seul à cette sélerlion. Il semblait qu'il y eût je ne sais quelle obscure et lointaine raison dans le choix, une sorte de Vii^nc (^énéiala transparaissant plus ou moins à travers le chaos des motifs et qu'une couleur dominante rég-nât confusément sous la diversité des teintes... Peut-être la couleur de l'âme de Loridaine!...
D'instinct, il allaita tout ce qui est sentimental. Il aimait le dévouement, la passion pure, l'héroïsme. Il était pitoyable et g-énéreux. II avait un certain faible pour la magnificence verbale. Mais l'i- | mage forte ou pittoresque ne le choquait nullement. Quoique Ton trouvât de tout sous sa plume, depuis des descriptions de la nature, jusqu'à des élévations religieuses, on sentait que sa prédilection était réservée aux mouvements et aux émotions qui agitent le cœur de l'homme et aux accents les plus impressionnants de la destinée humaine...
Pauvre âme cachée de Loridaine qui sous la gang-ue de sa prison cérébrale, au milieu de tant d'autres âmes à jamais impuissantes, avait un jour étrangement reçu, dans ses efforts pour se dégager^ le don merveilleux de l'expression 1
Il hésita beaucoup avant de me montrer trois poésies qu^il avait soig^neusement mises à part sous une chemise de papier.
— Je ne sais, dit-il, si je dois... C'est un peu spécial... J'ai presque peur d'avoir écrit cela.
— Qu'est-ce que c'est?
— Je ne les ai montrées à personne... Mais à vous... à vous, prononça-t-il avec une confiance craintive, je crois que je puis les communiquer. — Si ces vers vous déplaisent, vous ne me blâmerez pas de les avoir écrits... Vous ne direz rien et vous me les rendrez sans un mot. Je n'ai jamais éprouvé personnellement de telles pensées; mais je sais que d'autres les connaissent, et l'ang-oisse particulière que ces strophes expriment n'est pas sans me remuer profondément.
Il me les tendit avec une espèce de honte. C'étaient trois pièces des Fleurs du mal.
J'étais en train de les relire sur son manuscrit, me demandant quel jug-ement il convenait de formuler, lorsqu'une légère sibilation se fit entendre. Loridaine eut un sursaut ailblé, comme s'il avait marché sur un serpent. D'un tour de main, il renfonra en désordre ses papiers. Il m'arracha des mains ceux que j'avais.
120 UN COCO DE OtHlË,
Je compris cjuc le bossu venait de sifTliT un bas de l'escalier.
— Venez!..» vile, vile, descendons!...
.le n'eus que le temps de me précipiter sur ses traces.
Il était déjà alFalé comme un phoque à son comptoir, les bras sur ses registres et soufllaiit à la dérobée, quand je rentrai parla porte de derrière. Au même moment, Loridaine père parais^sail sur le trottoir et franchissait le seuil de la boutique.
Il enveloppa la graineterie d'un vague regard soupçonneux. C'était un petit homme trapu, ventripotent, au cou sanguin et aux fortes bajoues. Rouge d'avoir traversé la rue blanche de soleil, il employa une bonne minute à se tamponner le crâne et la nuque, tout en scrutant de son gros oeil bovin l'attitude compassée de son fils.
Puis il roula un peu de salive dans sa bouche et demanda :
— Le relevé Peloteux-Bondouffle est-il prêt?
— Pas encore tout à fait, répondit Charles sans lever les cils et en continuant à chiffrer avec assiduité, mais je vais avoir fini.
— Comment, tu n'as pas encore achevé de m'élablir ce compte ?
II y eut un silence lourd d'orage. Le grainetier [chaloupa quelques pas le long- des oignons.
— Personne n'est venu durant mon absence? Un louvoiement de regards glissa entre Charles
et le grand bossu.
— Personne.
— Que monsieur, rectifia le bossu en me désignant.
— Que monsieur, nasilla Charles.
Legrainetier daigna s'apercevoir de ma présence.
Il me tendit sa main poilue.
— Tèlegrain et sa femme vont convenablement?
— Très convenablement, merci.
Puis, flairant quelque chose de louche entre son fds et moi, il ajouta aussitôt, redevenu méfiant :
— Et qu'est-ce qui me vaut l'honneur de votre visite?
Le fessier sur sa banquette, Loridaine fils tremblait de tous ses membres, changeait et rechangeait de couleur, tirait une langue absorbée et grattait de> la plume avec acharnement.
J'amadouai le marchand de mon mieux. Je lui parlai de céréales et de fourrages, de culture sur couche et de culture en serre ; je lui demandai le prix de la graine de chicorée et du blanc de cham-