VS COCO DE ORNIB
[)iy^non ; je feit^nis de rn'intéresser vivement mu cours des blés.
— Le blé de Bordeaux, Monsieur, 3^ francs les cent kilos; le chiddam de mars, qui aie tç^rain hian**, au môme prix ; le blé de mars rouge est le f)lus cher de tous, il vaut r)^ francs ; quant au blé barbu, Monsieur, il est à 3/ ; je le recommande pour les semis tardifs.
Je finis par lui acheter un cornet de i^ros blé pour la pèche à la ligne.
Du moment que j'étais un client, le grainetier recouvrait sa prévenance.
— Et vous voilà parmi nous pour... pour...?
— Ma foi, monsieur Loridaine, je resterai bien, je pense, jusqu'à la fin du mois.
— Tant mieux, tant mieux!... J'espère que vous vous plaisez à Donzy... Dites donc à votre cousine, ajouta-l-il d'un air confidentiel, que j'ai une nouvelle variété de laitue très avantageuse, la Passion blanche. On sème maintenant et on récolle en marsavril. Veut-elle que je lui en fasse porter un petit paquet par Cyprien, pour faire l'essai? Elle en sera contente.
Je promis de parler de la Passion blanche à Prudence, et je pris congé du père et du fils.
— Ah 1 vous avez de la chance d'aller vous pro-
mener, vous! g-eignit celui-ci d'une voix de martyr.
Puis, comme le père avait le dos tourné, il me glissa tout bas:
— Revenez demain...
Mais le lendemain. Prudence manifesta des intentions sur moi. Il fallait aller faire des visites. Des visites! Je commençai par pousser les hauts cris. M'avait-elle bien reg-ardé ? Vincent ne m'appuya pas. Je dois dire qu'en cette occasion Vincent observa môme une neutralité exagérée . Il savait que quand sa grosse moitié avait quelque chose en tête... Et justement elle l'avait bien : d'autant mieux que, par extraordinaire, ce jour-là elle ne sentait pas ses jambes.
Nous nageâmes d'abord en pleine utopie. Il s'agissait de me faire rendre visite, en une ou plusieurs fois, primo aux Bondouffle de la forge, secundo aux Bondouffle de la rue du Château, tertio à M'"*^ de la Grange-Guignan, quarto aux Legrandfour et quinto aux Chamot. C'était tellement exorbitant que Prudence elle-même finit par concevoir la vanité de ses prétentions. Après un débat qui dura tout le déjeuner, les trois premiers furent passés par profits et pertes. Restaient les Legrandfour et les Chamot.
— Tu ne peux te dispenser. . .
llf\ |;N coco de «iÉNlB
C'est vrai, la di;çestion Chamot. Nous fîmes une cote mal taillée : j'accordai les Chamot, mais je me refusai énert^ifjuemenl aux Lefi^randfour.
— Pourtant, l'aînée desLec^randfour...
— Pourtant... aux cent mille diantres !... L'après-midi donc, quand la chaleur fut un peu
tonilx'c, Prudence mit sa robe de popeline verte, et je. l'accompagnai chez les Chamot. Bien qu'on fiU au mois d'août, la vie mondaine, si j'ose employer ce terme, ne chômait pas dans ce petit chef-lieu de canton, où les cens n'avaient pas encore pris l'habitude d'aller à la mer, aux eaux ou à la montagne. M'"*^ Chamot s'excusa de nous recevoir sans aucune cérémonie au jardin.
— Mais par cette température. Madame...
— Madame !...
Les gloussements obligatoires s'échangèrent.
Installées sur des fauteuils à parasol autour d'une table de bambou où s'enchevêtraient des nécessaires à ouvrage, il y avait là, outre M°^e Chamot, une de ses filles mariées, qui cousait, M"® Renaude, qui brodait, et la veuve Peloteux, dans son éternel demi-deuil, qui crochetait.
Mon arrivée produisit une certaine sensation. Prudence paraissait très fière de m'amener. J'étais malheureusement le « Parisien ». Aussi, bien que
je n'eusse aucun titre à une considération quelconque, le seul fait de venir de Paris m'en valait une absolument imméritée.
— Oh, Monsieur !... alors, vraiment, notre petite soirée de samedi dernier...
Je dus g"lousser à mon tour.
A tout propos. M''® Renaude envoyait rouler vers moi les deux jolies billes de son regard. Sur ses lèvres, où boug'eait sans cesse un sourire de curiosité, tout un essaim de questions voletaient. Je me doutais que ce qui l'intéressait en moi était bien moins de venir de Paris que d'habiter pour le moment tout à côté de la graineterie Loridaine.
Pour un peu, elle eût eu l'air de me demander si je n'étais pas porteur d'un billet de Charles pour elle. A quoi tient la sympathie ! Ce qu'elle n'attendait ni de sa mère, ni de Prudence, ni de personne peut-être à Donzy, je crois qu'elle l'attendait presque de moi : une partialité révoltante en faveur de leur amour.
— Renaude, mon enfant, tu pourrais montrer le jardin à M. Frédéric.
M^'® Renaude ne se le lit pas dire deux fois.
— Aimez-vous les fleurs. Monsieur?
— Beaucoup, Mademoiselle.
Et nous voici par les allées. Elle a pris une oni-
ati im coro de oéxie
!)rL'IIt' crème, ([u'clle ouvre sur son chiiçnon châtain ou qu'elle ferme, suivant que nous passons au soleil uu (jue nous entrons à l'ombre des bosquets. Kntre le huis des bordures, le gravier crisse sous nos pieds. Nous côtoyons des plateh-bandes. Tous les (piatre ou cinq pas elle s'arrête, s'extasie sur un pied de g"iroflée, sur la belle venue d'une pivoine, se baisse pour chiquenauder un insecte ou rectifier une corolle, et je vois frisotter les cheveux follets de sa nuque. Unecoccinelle s'envole sous son doii^t rose.
— N'est-ce pas, Monsieur, qu'il est malheureux avec son père?
— Oui ça, Mademoiselle?
— Mais... Charles Loridaine...
Nous disparaissons derrière un monticule ; nous descendons une pente vallonnée. Nous causons de Charles. La petite Chamot est extrêmement fâchée contre ceux qui n'apprécient pas son poète.
— Je dis (( mon » poète, parce que je le défends... et puis aussi, ajoute-t-elle sans la moindre fausse honte, parce qu'il me fait des vers à moi, rien que pour moi... Voulez-vous que je vous montre mon album ?
Ce doit être l'album dont m'a parlé Loridaine.
— Volontiers, Mademoiselle.
— Vous êtes erentil! s'écrie-t-elle rouge de plai-
sir. Éh bien, attendez-moi dans ce pavillon. Je reviens de suite.
Elle remonte vivement, en coupant par les g^azons. La dentelle de sa jupe bouillonne sur la cheville que chausse un bas isabelle.
Rustique et brun, le pavillon ajoure son octogone faite de chaume à l'orée d'un fourré d'arbres. Du chèvrefeuille y grimpe et des meubles de bois non décortiqué y pourrissent. G^est la limite de la propriété. Au delà,unéboulis débroussailles culbute en berge rapide, et à travers un inextricable réseau de branchages, je vois luire les petits losanges vert sombre d'une eau qui coule doucement.
— M}^^ Renaude vient me rejoindre, toute essoufflée.
— Voilà!,., rit-elle lorsqu'elle peut parler, en posant sur la table un album oblong à dos de maroquin un peu fatigué, à plats de peluche et à fermoir doré.
Elle reprend haleine; elle tapote son volant où des graminées ont laissé des ébarbures.
— On est au frais ici, respire-t-elle.
— Qu'est-ce que c'est que cette rivière ?
— Mais c'est le Nohain.
— Ah ça, mais on le rencontre donc partout, le Nohain?...
128 UN COCO DK OÉNnC
Je n'arrive pas à m'explirpier comment, par quels méandres ce cours d'eau qui, de l'autre côté de la ville, l)ai^ne le jardin Tùtegrain, baigne aussi, de ce coté, le jardin Cliamol.
M"'' Renaude rit encore; elle essaye de me dessiner, du bout de son ombrelle, sur la lèpre du plancher, une hydroî^raphie complifjuée; mais elle s'embrouille et renonce. Nous ouvrons Talbum de peluche.
Elle passe rapidement sur le premier tiers des feuillets, où d'informes peinturlurasses ou des fleurs sèches adornent des : « Ta Louise pour la vie » ou des : « Je meurs où je m! attache ».
— Ça, ce n'est rien; ce sont des souvenirs d'amies. Charles commence à partir d'ici.
Je lis :
Si vous crof/er que je vais dire Qui J'ose aimer y Je ne saurais, pour un empire^ Vous la nommer...
Je tourne un feuillet :
Rappelle-toi y quand VA urore craintive Ouvre au Soleil son palais enchanté...
Un autre :
Non, je n^ étais pas né pour ce bonheur suprême.
De mourir dans vos bras et de vivre à vos pieds. Tout me le prouve, hélas! jusqu'à ma douleur même... Si je vous le disais pourtant que je vous aime. Qui sait, brune aux yeux bleus
— Charles remplit presque tout le reste de l'album, murmure M'^*^ Renaude.
Ce qui le remplit, c'est Musset. Je trouve des fragments entiers des Nuits. Il y a aussi un peu de Lamartine, et je reconnais des vers de Gautier. La dernière page écrite contient cet Enfant boer dont la jeune fille a exigé la transcription. Mais c'est Musset surtout, Musset qui règne dans l'album de M^'® Renaude.
— Voyons, Monsieur, votre avis bien sincère... N'est-ce pas que c'est joli?
— Très joli, Mademoiselle.
— N'est-ce pas que celui qui a écrit les poésies que vous venez de lire a réellement du talent?
— Réellement du talent. Mademoiselle.
Ma position est délicate, et je ne vois pas autre chose à faire que ce que fait M'^® Renaude ellemême : admirer ce qui est digne d'être admiré et avouer franchement cette admiration. M'^*' Renaude manifeste ainsi son bon goût; je manifeste aussi le mien. Il est vrai qu'il y a une petite différence : moi, je sais. Mais, vraiment, je ne me sens pas le
1 3o VN coco UF. («ÉNIK
coiiraiçede souffler sur ce frae;^ile et curieux cfiAleaii de cartes. Pas de g^aiïe, pensais-je l'autre jour; j»pense aujourd'lmi : Pas de cruauté. Non, ce n'esi pas moi qui soulilcrai. Après tout, qu'est^e que je risque ? Rien de plus grave que de passer plus tan! pour un âne.
— Je savais bien! roucoule M"^ Uenaude. I*ersonne ne veut en convenir. Vous, au moins, vous êtes juste. Vous ne me croirez pas, Monsieur, mais je n'ose presque plus montrer ce malheureux album. On se moque de moi.
— Oui se moque de vous ?
— Tout le monde, mes amies, mes sœurs, papa, les gens de Donzy... je vous le répète, tout le monde.
— Qu'est-ce qu'on dit ?
— Que je me monte l'imagination, que je suis une écervelée, une toquée, que Charles n'a aucun talent, que
Une gentille colère l'anime. La pointe de son petit soulier bat rapidement le pied de la table.
— Oui, Monsieur, j'ai entendu le docteur le dire un jour devant moi...
— Quoi donc ?
— Que ses vers étaient idiots.
— Il a dit idiots ?
— lia dit idiots.
M"*^ Renaude ne doit absolument rien comprendre au fou rire étrange et tout à fait hors de situation qui me renverse sans force sur le dossier de ma chaise.
— Le docteur a eu tort, il a sûrement eu tort, articulai-je péniblement.
— Aussi, ce que je lui en veux ! jappe-t-elle. Enfin, Monsieur, vous voyez que tout n'est pas rose pour ce pauvre Charles, et qu'il aura à vaincre bien des difficultés, avant...
— Avant quoi ?
Je commence à m'inquiéter; je n'ai pas encore bien envisag-é toutes les conséquences de la situation.
— Mais, Monsieur, avant de réussir à se faire apprécier selon son mérite. Puisqu'il a du talent, il doit percer; n'est-ce pas là votre avis? Et si je n'étais pas là pour l'encourager...
— Vous l'encouragez ?
— Je le dois.
Je l'envisage, maintenant, la situation. Elle m'apparaît pleine de gravité.
— Un homme de la valeur de Charles ne peut pas rester éternellement méconnu. 11 publiera ses
i3a Vf* coco DB oéniE
œuvres. Il ira à Paris. Il conquerra la notoriété à
lar|ii<'!lo il a droit...
— La notoriété ?...
— La çioire !
— La i^loire, xMademoiselle, vous allez peul-ctre un peu loin.
A cette restriction, pourtant bénigne, M"* Renaude prend un petit air piqué.
— Comment, vous aussi, vous lui conseilleriez...
— Je ne conseille rien. Je sais seulement que la carrière littéraire est une des plus difficiles qui soient.
— Il a du talent !
— Que les désillusions, les mécomptes, les déboires...
— 11 a du talent !
Sapristi!... Que faire, en présence de ce « sansdot » ! catégorique éclos sur les jolies lèvres volontaires de M'^^Chamot? Je me brouillerais avec elle, voilà tout ce que j'obtiendrais. Ah ! pourquoi Musset, Victor Hugo et Lamartine n'avaient-ils pas prévu Loridaine? Ou plutôt pourquoi, diable, le vieil oncle Têtegrain...
Nous retournons un peu mélancoliques du côté du groupe des fauteuils à parasol, elle pensant
UN COCO DE GÉNIE l33
peut-être à l'injustice des hommes, et moi, sûrement, à celle du sort. Nous étions venus le long de la pelouse de droite; nous remontons le long de celle de gauche.
A celle heure de la journée, la température était devenue extrêmement agréable. L'odeur des fleurs se mariait avec la langueur du soir ; quelques abeilles tardives volaient encore àmoilié ivres et, les pattes lourdes, regagnaient pour la dernière fois le rucher.
A mi-pente, la jeune fille me fit admirer une magnifique corbeille d'oeillets. Ils étaient tous de la même espèce, quoique de tailles et de couleurs diverses. C'étaient de ces beaux œillets à ombelles, aux hampes fines, aux feuilles gladiolées, aux bouquets riches et nombreux.
— Savez-vous, me demande M'i^ Renaude pendant que je m'extasie, comment s'appelle cette sorte d'œillets ?
— Non, Mademoiselle.
— Ce sont des œillels-de-poète.
Toute la corbeille se gonfle, se bombe, se pavane somptueusement au soleil couchant.
La jeune fille énumère :
— Voici l'œillet-de-poète varié ; celui-ci, c'est le poète nigricans, entièrement rouge-noir; ce grand-
i34 vn coco DE oéMii
lA, c'est le poMe roijçe éclatant... Ce juli petit, avec ses fleurs hlunches et roses, c'est le poète nain. Quant à celui-ci, ret^ardez : c'est le poète douljlr. Mais le plus beau de tous, et le plus cher aussi, 1<* voilà : c'est le poète géant oculé.La graine en coOlc un sou la pièce.
Le poète géant oculé me [)araît absolument glorieux.
— N'est-ce pas que cette corbeille i ^l superbe ?
— Superbe, Mademoiselle.
— C'est moi qui l'ai choisie et semée.
Elle se rengorgea gracieusement. Un léger coup d'air remua la corbeille. Tous les œillets-de-poète inclinèrent la tête du même côté, comme pour saluer au passage la reine de leurs ombelles : l'ombrelle crème de M"* Renaude.
La lecture de Joas demanda trois jours. Chaque après-midi, le père Loridaine s^absentait pour une heure ou deux, et j'appris bientôt à connaître ses habitudes. S'il sortait entre trois et quatre, en peten-l'air et en calotte, c'était pour aller lantiponner chez Barbedieu ou chez Podebit, l'horlog^er. S'il sortait vers cinq heures, en jaquette d'alpaga et en tyrolien de paille, c'était pour aller faire la partie au Café de l'Agriculture. Mais le mercredi, jour de grand marché, Loridaine père ne sortait pas : la boutique faisait plus d'affaires, ce mercredi-là, que tout le reste de la semaine. Il va sans dire que c*était aussi le jour redouté de Loridaine fils. Quant au dimanche, c'était moi qui ne voulais rien savoir; j'en aurais eu pour toute la journée.
A part ce fâcheux mercredi et à part ce bienheureux dimanche, sitôt donc que le grainetier avait tourné les talons, je ne tardais pas à voir apparaître le tablier vert et la haute bosse de Cjprien,
l3G UN coco DK GÉlflB
qui venait me cherclier delà part de M. Charles. Tout se passait alors très convenablement. Cvprien touchait ses deux sous ; nous montions dans la petite chambre ; une séance avait lieu sous l'œil l)Ieu du général Boulanger ; le sifflet du bossu modulait son ap[)el d'oiseau dans l*escalier ; el nous avions acquis une telle virtuosité dans la vollige de la descente que nous nous trouvions rendus dans la boutique, Loridaine à son comptoir, les coudes sur ses livres de caisse, et moi le nez en l'air à déchiffrer curieusement des étiquettes, avant que le ventre en poire du bonhomme ait émergé d'entre les bulbes et les herboristeries de la devanture.
Seulement, au bout de huit jours, j'avais déjà acheté de quoi ensemencer un jardin.
Mon appréciation sur Joas fut simple et nette :
— C'est une belle pièce, dis-je à Loridaine, d'un style puF) d'une langue harmonieuse et d'une véritable noblesse de sentiments.
Alors, il m'avoua une chose énorme :
Il avait recopié la pièce de son écriture la plus avantageuse, sur beau papier ministre, et il l'avait adressée, sous pli recommandé, à M. le Directeur du Théâtre national de l'Odéon, à Paris.
— Quand avez-vous fait cela? m'écriai-je tout pâle.
— Peu de temps avant votre arrivée à Donzy.
— Et... avez-vous reçu une réponse ?...
— Aucune encore.
Je respirai. Mais, à partir de ce moment, une appréhension nouvelle vint greffer son piquant sur mes rapports déjà suffisamment épineux avec le poète de Joas. Un pareil manuscrit aventuré dans de pareils parag-cs me semblait constituer le vrai, le g'rave, Timminent danger. C'était de l'Odéon que tomberait, immanquablement, le coup fatal. La réponse attendue se fourbissait et s'aiguisait en épée de Damoclès, suspendue au-dessus du crâne conoïde de l'attristant Loridaine; et chaque fois que j'allais le revoir, ce n'était pas sans trembler que je me demandais si la catastrophe s'était produite.
— Eh bien, faisais-je en l'abordant, avez-vous reçu une réponse de l'Odéon ?
— Aucune, répondait aussi invariablement que mélancoliquement le poète.
Et je me sentais tranquille pour une journée de plus.
La douzaine de « vers célèbres » cités par la Petite encyclopédie populaire diyàienl tant bien que mal été remplacés par un nombre égal d'alexandrins de la fabrication de Loridaine, sur lesquels
i38 UM coco DE ai:<tt
le scrupuleux ^^arçon avait dû suer sang et eau. A part cela, l'œuvre de Racine était intacte et complète. Les chœurs mômes avaient été respectés.
.le nie trompe. Il y avait un trou. Au deuxième acte, dans la scène où Alhalie pénètre dans le temple et consulte Matlian, une lacune existait. Le manuscrit s'arrêtait à ce vers ;
Un songe [me devrais-je inquiéter d'an songe ?)
pour reprendre à celui-ci :
Que présage j Malhan^ ce prodige incrogable ?
C'était tout le récit du fameux song-e d'Athalie qui avait été ainsi sauté. Ce ne pouvait pourtant pas être. la faute de la Petite encyclopêdip, qui, du fameux son^e, se bornait à citer un seul vers.
— Ici, m'avait dit Loridaine lorsque nous en étions arrivés à ce passag-e, ici doit fiçurer le récit d'un songe que la reine Athalie a fait...
Celait pendant V horreur...
Vous comprenez... pendant l' horreur... Je ne vois pas très bien encore ce qui suivra... J'ai réservé ce morceau. Il faut que ce soit une page achevée. . . Le songe! . . .vous comprenez. . .le songe î . . . Mais il ne put parvenir à m'expiiquer ce que devait exactement être ce songe.
UN COCO DE GÉNIE I Sq
Je connus bientôt la cause de cette omission. , Il m'arrivait parfois de reprendre le chemin du \ grenier. Ce n'était, bien entendu, qu'au gros de la l journée et par le plus éclatant soleil, que je risquais cette expédition. Je n'y allais pas par désœuvrement, ni pour déranger un nouveau Paul de Kock à l'usage de ma cousine, encore moins dans le désir malsain de revoir à la belle lumière du jour le théâtre où se jouaient les mystères troublants de la nuit. Je remontais au grenier poussé par la curiosité de vérifier ou d'éclaircir tel point, tel détail demeuré obscur ou qui m'avait intrigué dans mes rapports avec le somnambule. Je retrouvais avec un certain plaisir les livres qu'il lisait ; je cherchais à deviner ceux qu'il lirait par la suite : je m'édifiais sur son œuvre présente et je conjecturais son œuvre future.
Je faisais aussi des expériences. Un jour, je commis le forfait de tirer d'un coin perdu des rayons un petit volume de La Bruyère et de le mettre bien en évidence sur la table. Ce volume-là n'eut pas le sort de V Histoire des villes deFrance. Douze heures après, je surprenais mon Loridaine en train d'ébaucher un des meilleurs portraits des Caractères.
C'est ainsi que je découvris l'exemplaire qui avait
l/tO UN COCO DE céME
servi à inspirer Joas, Or, au bas d'une pa^e, une drrhirure s'était pnjduite. Le second liémisliclie de
(Tétait pendant Vhi)rreur...
avait été emporte et tout le teuilict suivant, contenant le son^e, manquait.
Loridaine ne s'était pas senti les forces nécessaires pour composer, à lui seul, un autre sonjje d'Allialie.
— Comment avez-vous fait, lui dis-je, pour le manuscrit de l'Odéon ?
— J'ai laissé une page blanche, me répondit-il ; et au travers, j'ai écrit au crayon bleu ces mots : Sera complété plus tard.
Entre la pêche, la promenade, l'excellent ordinaire de la cuisine Tétegrain et l'étude du cas Loridaine, je passais mon temps fort honorablement. Les fructueux repas, la marche, l'air salubre de la foret me remettaient physiquement ; la pèche me remettait moralement. Loridaine, c'était le piment intellectuel, dont mon séjour à Donzy eût risqué autrement d'être privé. Une cure ennuyeuse n'est jamais qu'une cure imparfaite. Grâce à Loridaine, je ne connaissais pas l'ennui. J'engraissais donc, je reprenais du jarret, je reconstituais des globules
UN COCO DE GÉNIE l/jl
roug-es, tout en rapprenant la littérature de mon pays et même celle des peuples étrangers ; et ce mélange, proportionnellement dosé, me réussissait. Quant à la catastrophe en perspective, comme, après tout, ce n'était pas moi qu'elle toucherait, je m'étais décidé à l'attendre avec la plus grande résignation. La nuit, je dormais, d'un sommeil bon, profond, réparateur. La fenêtre entr'ouverte laissait pénétrer l'oxygène vivifiant du dehors et la rumeur berceuse des plantes. Parfois, un rayon de lune venait s'égarer sur mes paupières et diluer malicieusement mon sommeil. Je m'éveillais un peu, très peu. J'entendais alors, comme en rêve, le frôlement mystérieux du somnambule au-dessus de moi. Je souriais, ainsi qu'à un bruit familier. Je songeais un instant, bien vaguement, à l'étrange duperie de la plupart des efforts humains, aux pauvres chercheurs de gloire comme aux pauvres chercheurs d'or dulointain Alaska... Puis je me retournais, paresseusement, sur l'oreiller et je me rendormais.
Le vagabondage nocturne de Loridaine ne dérang-eait d'ailleurs plus personne. La Morvandaise elle-même dormait maintenant comme une souche.
— Ferme tes contrevents, grosse bête, lui avait dit mon cousin.
l/{2 UN COCO UB aititt
La Morvandaisc avait fermé ses conlrevfiits el, depuis lors, la vaisselle de Prudence n'avait pas en à enregistrer de nouveau dommage.
La bonne fille remercia Tôtegrain en pleurant :
— Dieu vous bénisse, mon maît', vous m'avez sauvée d'mon lunatisme !
La situation du sympathique malade me semblait au reste, et à tous les points de vue, digne de pitié. Au bout de peu de temps, je pus me rendre compte que ses plaintes, ce que je soupçonnais déjà, agrémentées de celles de M"^ Renaude, n'avaient rien d'exagéré. La vérité, c'est que, dans la ville, Loridaine était l'objet d'une hilarité générale. Le fait seul de prononcer son nom déchaînait une incroyable gaieté. Au Café de l'Agriculture, notamment, les parties de billard se saupoudraient d'impayables calembours, de désopilantes facéties dont le « poète de Donzy » fournissait la denrée. La présence du père, loin de calmer les brocards, les aurait plutôt provoqués. Le grainetier, d'une mauvaise bouche, essayait de plier son sourire aux plaisanteries : mais son cou se gonflait d'une rage sourde et son gros œil se striait de bile. Aux quatre à six des dames, aux thés de demoiselles, aux réunions amicales de jeunes gens, il était sans exemple que Charles Loridaine ne servît pas de thème à quelque
UN COCO DE GÉNIE l^'d
ébaudissant racontar. On ne se donnait pas la peine d'être féroce : on était narquois et railleur. On colportait les mots du docteur. Bondouffle junior propageait de savoureuses fables dont se délectait la friandise féminine. Parmi les plus acharnés figurait, je ne sais pourquoi, le juge de paix Lebègue , dont Tadolescence avait dû être quelque peu romantique. Du côté du sexe aimable, la palme allait de droit à M™^ Legrandfour, qui avait une secrète aversion pour M™^ Loridaine; elle revenait de fait — M™® Legrandfour étant moins spirituelle que bien intentionnée — au bec aigu de la veuve Peloteux.Le maître de forges, lui, paraissait incapable de rien trouver; mais le sourire de sa barbe d'or en disait plus que bien des paroles et avait une influence considérable.
Et personne ne se doutait de rien.
Submergé par ces vagues déferlantes d'allégresse ou d'hostilité, M. Isidore Paumier, seul à peu près bienveillant, ne pipait trop mot. Sa verbosité naturelle faisait eau dans ces parages dangereux. Il ne défendait ni n'attaquait son ancien élève. M. Isidore Paumier se méfiait. Il avait été, au début, le confident habituel de Loridaine. Depuis, je l'avais complètement supplanté, M. Isidore Paumier ne s'en plaignait pas.
)44 vn coco DE oiniB
— Nul n'est prophète dans son pays, se bornuilil ;\ exprimer, sans insister davantage.
Je crois qu'il s'appli(juait cette parole à lui-mt-iiH* plus encore qu'à Loridaine.
Bizarreaventure ! Certes, Loridaine était ridiculr : mais enfin, il faisait des choses admirables, il pondait des chefs-d'œuvre. L'homme déleiçnait-il pareillement sur l'œuvre, que l'œuvre, quelque indiscutable qu'elle fût, en parût grotesque? Ou étaitce l'œuvre, si disproportionnée avec la petite ville où elle venait éclore, qui rendait grotesque celui qui la créait?
Cette seconde alternative se trouvait probablement la vraie.
Je demandai un jour à Bondouffle junior:
— Depuis quand vous payez-vous ainsi la tète de ce pauvre Loridaine?
Je m'attirai cette réponse :
— Depuis qu'il fait de la littérature.
Peut-être aussi Loridaine avait-il le tort de parader un peu trop. Il déclamait ses vers, communiquait ses cahiers, faisait circuler ses produits avec une malheureuse facilité. Mais au moins était-ce là une raison pour qu'on n'en ignorât pas. On le jugeait en connaissance de |cause. Et rien ne pouvait égaler mon naïf étonnement à constater l'animosité
UN COCO DE GÉNIE l45
irraisonnée de toute cette population, pourtant intelligente, devant ce phénix, ce canard si l'on veut, en tout cas cet oiseau rare qui lui était né.
Le Républicain de Donjzy, qui paraissait le jeudi, avec la date du dimanche, et où écrivait Penouillard, le conseiller g-énéral, lui avait refusé deux contes de Maupassant. On jugea ces récits insuffisants pour le fond, incorrects dans la forme, et, Loridaine père ayant des opinions vaguement cléricales, leur mise au panier pure et simple fut ainsi triplement motivée.
Chacun avait, en parlant de Loridaine, une expression favorite. Ce coco-là, ou ce drôle de garçon, disait volontiers le maître d'école. Ce pauvre garçon, disait Vincent. Ce malheureux garçon, déplorait Prudence. Bondouffle junior ricanait : ce ridicule garçon! Le docteur : ce folâtre garçon. Cet horrible garçon! sifflait la veuve Peloteux. Le grainetier marmonnait : ce sacré garçon ! Penouillard, lui, ne l'appelait que : ce sale garçon .
Où et comment s'était-il procuré des textes de Maupassant, c'est ce que j'eus un certain mal à élucider. Il ne se trouvait aucun volume de Maupassant dans la bibliothèque de l'oncle Têtegrain. J'eus beau explorer les rayons, fouiller tous les recoins du grenier et retourner même les caisses, je
i48 tm coco DS aÉifiB
curieux (juc Ut prcnjitT, et celui-ci tout à l'honneur du Loridaine conscient, c'est que ce coco-là, co m in < disait M. Isidore Paumier, avait du goût, heaucon[ de coût, bien plus que n'en avait eu feu mon oncle Têlegrain, dont la bibliothèque fourmillait d'œuvres médiocres et banales. Je ne sais si le somnambuî» lisait tout: l'autre, en tout cas, ne se souvenait que des belles choses. Dans ce qu'il me montrait, il y avait fort peu de pag"es inférieures. Et si même c'était le somnambule qui choisissait, ce choix n'était-il pas toujours l'indice de la personnalit.' intime du sujet?. . . N'impliquait-il pas qu'un vrai poète dormait en lui?
C'est pourquoi, à mesure que j'entrais plus avant dans la familiarité de Loridaine, je me prenais d'amitié, presque d'estime pour lui. Il m'inspirait un peu de cette affection mélancolique qu'on porte aux malades intéressants qu'on sait voués à une mort certaine. Il m'affligeait et je l'aimais. Mon rire intérieur, j'oserais presque dire mon sarcasme, avait pris maintenant un autre chemin: il allait bien plutôt aux gens de Donzy, à tous ces estropiés de l'intelHgence et du bon sens, qui, à défaut d'instruction? ce qui était pardonnable, ne voyaient rien, ne devinaient rien, à qui n'avait pas été dévolue la simple notion du beau et du laid, qui ne s'étonnaient
UN COCO DE GÉNIE l49
même pas aux merveilles que leur servait inlassablement leur bouffon, que dis-je, qui trouvaient cela naturel.
— Mais qu'est-ce qu'il leur faut donc? s'éplorait, les bras au ciel, Loridaine désespéré. J'ai beau m'ing^énier, me mettre la tête à l'envers, je ne parviens pas à les satisfaire.
Nous étions comme d'habitude dans sa petite chambre, tranquillement. C'était le jour du Café de l'Ag-riculture : le grainetier avait arboré la jaquette et le tyrolien de paille, et ce jour-là il y. avait toujours deux heures de bonnes.
Loridaine paraissait très affecté. Tout à coup, il se leva, les yeux pleins de larmes.
— Monsieur, ils se moquent de moi.
— Mais non, dis-je, essayant de le calmer... D'où prenez-vous cela?
— Je le sais.
— Qui vous l'a dit?
— Renaude.
— Elle a eu tort, fis-je... Mettons qu'elle ait pu surprendre quelques plaisanteries... Oui n'en a sa part?
— Elle a eu raison. . . Ce ne sont pas quelques plaisanteries : c'est un monde de plaisanteries... de méchancetés, de persiflages î. . .
l5o UN coco DE OÉMIE
— Voyons, mon cher ami, c*csl maintenant vous qui . ..
— Non, je ne plaisante pas.
— Alors, vous vous trompez.
— Je ne me trompe pas. Je suis la risée de la ville... la risée!...
— D'un Bondouffle.
— D'un Bondouffle et de toute une ville. Et je ne m'en étais pas aperçu! Je m'explique aujourd'liui leur dédaigneuse indifférence. Benaude m'a ouvert les yeux. Elle m'a tout raconté. Benaudeestoutrée î . .. Elle ne veut plus que je .sois aussi confiant... tranchons le mot, aussi bête. Elle ne veut plus que je dise mes vers en public, que je montre tout ce que je fais. Elle veut que je me réserve, que je sois fier, que j'attende... Est-ce votre avis aussi, que j'attende?...
— Certainement.
— Mais attendre... quoi?
Ses yeux gris se plantaient dans ma figure; ses cils cessaient de trembloter, épiant la réponse que j'allais faire. Je me taisais. Il la fit à ma place.
— Paris, murmura-t-il.
Nous y étions.
— Paris!... répéta-t-il d'une voix de rêve. Comme je ne disais toujours rien, il poursuivit :
UN COCO DE GÉNIE l5l
— Ah ! le jour où un poème de moi serait déclamé sur une scène par une grande artiste ou couronné par l'Académie! Le jour où un de ces contes refusés par le Républicain de Donzij paraîtrait dans un journal de la capitale ! Le jour où un grand éditeur parisien..... Quelle revanche !. . . Et quelle gloire le jour où...
Je l'interrompis.
— Vous n'avez reçu aucune réponse de l'Odéon? Il répondit plaintivement :
— Aucune.
Avec une nouvelle ardeur il reprit :
— On n'arrive que par Paris. Dans mon roman, il est question de la province, vous verrez. Ce sont des choses senties et vécues. Mais je ne les ai jamais senties si bien que maintenant. La province est dure et odieuse. Je ne sais si les grandes villes sont respirables : les petites y sont nauséabondes. Oh! ces gens! Ces esprits obtus et ces cœurs fermés ! Mesquinerie, mauvaise foi et sécheresse ! Ils n'admirent que ce qui leur vient de Paris, et encore avec jalousie et haine, mais ils l'admirent, parce qu'ils le subissent. Il leur faut courber sous l'autorité. J'ai quelquefois envie de leur dire : Tenez, ce que je vous récite là, c'est du Victor Hugo, c'est du Musset, c'est du Lamartine... Vous les verriez alors s'en-
i52 UN COCO DE ainiE
ihoiisiasrner de confiance à ces mc^mes vers qu'ils écoutent d'une oreille distraite quand je les leur dis et dont ils se moquent outrageusement quand je ne Suis pas là. Et pourtant, c'est moi, c'est tout moi... c'est ma chair et mon sang que je leur offre. Le malheur, voyez-vous,je m'en rends compte, c'est que ces vers que je fais soient signés de moi. C'est pour cela que je voudrais être connu à Paris.
— C'est difficile, dis-je.
Ses pupilles s'élargirent. Il balbutia, tremblant de désir :
— Vous pouvez y aider. Voulez-vous entreprendre cette œuvre?
— Je ne vois pas très bien...
— Si, si, vous allez voir.. .
— Vous ne songez pas à aller à Paris?
— Non. Où trouverais-je l'argent? Je suisconfiné ici. Je ne puis même pas aller comme je veux à Cosne ou à Nevers. Chaque sou m'est parcimonieusement compté. Mais vous... Vous habitez Paris. Vous pourriez...
— Quoi ?
— Vous charger de quelques-uns de mes manuscrits...
— De vos manuscrits ?
UN COCO DE GÉNIE l53
Il ne put ne pas remarquer mon air d'effarement. Il fit, un peu étonné :
— Y a-t-il là quelque chose d'extraordinaire ?
— Rien... rien... Alors, vous voulez...
— Ne croyez-vous pas que si vous alliez montrer de mes vers — nous choisirions les meilleurs, n'estce pas? — à un homme éminent... comme par exemple...
— Par exemple?
— M. Coppée, de l'Institut, ou M. Francisque Sarcey...
— Celui-ci est enterré, dis-je.
— Ah!... C'est dommage, c'était un bon critique. Enfin, vous arriveriez bien à trouver quelqu'un qui consentirait à s'intéresser à moi. Il est impossible que cela ne soit pas, impossible! s'écria-t-il avec nne agitation croissante. Je sais ce que je fais. Je ne m'abuse pas. C'est beau, voyons! C'est beau!..
Il se dressait, farouche, devant moi. Son haut crâne allongeait son ombre contre la muraille. Une de ses mains se crispait au dossier de ma chaise; l'autre, en un geste aigu, paraissait invoquer l'avenir. Jamais je ne l'avais vu pareillement excité.
Après avoir encore divagué quelque temps:
— Eh bien, me dit-il, que décidez-vous? Allez-
VOUS m'abandonner? Allez-vous me laisser me déballro comme un malheureux dans cette situation sans issue? Sonj^ez-y, cela en vaut la peine. Vous tenez ma vie entre vos mains. Décidez de m'abandonner I Dans un an, quand vous reviendrez à Donzy, vous me trouverez mort... Mort!... Je ne sais comment ni de quoi : sera-ce de désespoir, d'ennui ou de dét!;^oût? Mais ce qu'il y a de certain, c'est que je ne supporterai pas plus longtemps l'existence que je mène.
— Parlez -vous sérieusement?
— Jamais je n'ai parlé plus sérieusement. Je vous ouvre toute mon âme, parce que je n'ai que vous, parce que j'ai besoin de vous, parce que vous seul pouvez me sauver. Il faut que vous soyez à Paris un second moi-même, jusqu'à ce que j'aie pu vous rejoindre. Je vous enverrai des contes, des nouvelles, des pièces de théâtre... Il est impossible que vous ne trouviez pas moyen d'obtenir un résultat, un petit résultat. Aussitôt que cela aura produit quelque argent, j'accourrai voir ce que devient Joas, Vous irez...
II s'étouffa. De grosses larmes coulaient sur ses joues.
— Je vous enverrai aussi mon roman, quand Coquille'l'aura lu. Je vous assure qu'il est très inté-
UN COCO DE GÉNIE l55
ressant. Et puis, j'ai un drame en tête... un drame mag'nifique...
Comme s'il avait surpris dans mon œil la lueur même d'un doute, il répéta sourdement et les dents tremblantes :
— Je vous jure qu'il est magnifique.
Hélas ! je n'en doutais pas.
Il reprit :
— Et qui sait, quand j'aurai encore travaillé pendant des mois comme je travaille maintenant, que j'aurai conçu, achevé, accumulé de nouvelles choses, qui sait s*il ne s'y trouvera pas l'œuvre appelée au succès, au g-rand succès, l'œuvre destinée peut-être au triomphe, celle qui ferait de moi un de ces illustres dont on prononce le nom dans tous les pays de la terre?... Ah! Frédéric... Vods me permettez de vous appeler Frédéric?...
— Je vous en prie.
— Je m'adresse à votre cœur, à votre bonté... Je ne veux pas dire à votre pitié. . .Je ne mérite pas votre pitié, mais votre estime... Vous m'estimez, n'est-ce pas?
— Certainement.
— Vous rendez-vous compte que vous êtes en quelque sorte responsable de moi, de ce que je suis, de ce que je représente, responsable de tout ce
150 tm coco DE G^NIE
qui peut arriver, de mon destin et peut-ôtre...
Il me sembla surprendre dans un sanglot :
— ... de ma gloire.
Il me sembla aussi... ou plutôt je me souvins plus tard avoir efTeclivement entendu à ce moment un léger sifflement dans Tescalier.Mais nous étions trop préoccupés, trop émus l'un et l'autre pour v faire attention. Loridaine me regardait, cherchait à lire en moi.
— 11 se peut que je me trompe, dit-il. Il se peut que je sois incapable de juger sainement ce que je fais. Si je suis la victime d'un excès d'orgueil, si je m'illusionne sur moi-même, si je me suis laissé griser par l'ardeur de mon travail, par l'ambition de mon rêve et aussi par vos éloges dithyrambiques...
Dieu sait que je n'avais jamais été dithyrambique !
— ... Dites-le-moi. Je veux aujourd'hui la vérité, ce que vous pensez franchement être la vérité. Parlez : j'ai confiance en vous. Si je n'ai pas de talent, dites-le-moi.
Nous nous observâmes.
— Et que feriez-vous? dis-je lentement.
Sa lèvre frissonna un peu; puis il prononça, tout pâle :
— Je brûlerai tout.
J'eus un instant d'hésitation. C'était peut-être la
UN COCO DE GÉNIE iSy
solution. J'allais ouvrir la bouche. Mais je le vis, là, debout, presque effrayant d'ang-oisse^, d'immobilité, de silencieuse bravade. Une me croirait pas. Et s'il me croyait... Je n'osais guère penser à ce qui pourrait suivre.
Je fus dispensé de répondre. La porte s'ouvrit. Poussif, bruyant, le cou écarlate et l'œil furibond, le g-rainetier faisait irruption dans la chambre.
Il bancrocha sur son fils,, le poing- titillé de tressaillements confus.
— Je m'en doutais, bêla-t-il. C'est ici que tu passes tes journées, dès que j'ai le dos tourné. Ah çà, mauvaise graine, te figures-tu que je me suis donné la peine de te planter pour faire de toi un vaniteux et un incapable?
Charles n'avait pas bougé. Il garda le silence, dans la même attitude, évitant seulement de porter les yeux sur son père. Une ride douloureuse raya son front. Ce fut l'unique modification de sa physionomie.
— Pourquoi n'es-tu pas en bas? Réponds!... Réponds, malheureux! bondit le grainetier, aiguillonné par ce silence.
Il me parut urgent d'intervenir.
— Je suis désolé, exprimai-je, d'être la cause... C'est pour moi que Charles s'est dérangé...
58 riN coco DR G^.MF.
— Oh! vous (i'ahonJ, miit^it-il, tout ^-onfl»'* sur ses courtes jambes, vous êtes mille fois Irop hori pour ce ImutjHe. Ce rrest pas. vous qui le d(^ran|çez, c'est vous qu'il dérauî^e. J'aime à croire que vous avez mieux à faire que d'écouter ses histoires.
— Et ensuite? dis-je assez piqué du ton qu'il prenait.
— Ensuite... Si vous aviez été tant soit peu un hommedecœur, vous auriezdû lui faire entendre... C'était votre devoir, cria-t-il, votre devoir!...
Je sentis la moutarde me monter au nez.
— Ne continuez pas, criai-je aussi. Je n'ai de devoir ni vis-à-vis de lui, ni vis-à-vis de vous. S'il lui plaît de faire ce qui vous déplaît, je m'en lave les mains.
— Vous l'approuvez ?
— Oui, je l'approuve, lâchai-je sans bien mesurer la portée de cette parole, tellement j'étais indigné par l'intrusion violente du butor, auquel le hasard seul donnait raison.
Je la regrettai immédiatement. Les yeux de Charles commençaient à lancer des éclairs.
Estomaqué par mon coup de tête, le grainetier battit l'air d'un geste informe et se retourna sur son fils.
— Voilà la révolte ouverte installée chez moi,
UN COCO DE GÉNIE iSq
alors?... Tu refuses de travailler du métier honnête que je te destinais?... De quoi vas-tu vivre, quand je ne serai plus là pour subvenir à tes besoin?... Je suis malade, tu le sais, dit-il en se tripotant les lombes d*un air trag-ique; je puis être emporté d'un jour à Pautre. De quoi vivra ta mère?.. Nous avons onze cents francs de rentes, moitié sur l'Etat, moitié sur le département, pas un sou de plus. La g-raineterie en vaut quatre à cinq mille; mais si tu la laisses péricliter, elle ne vaudra plus rien ; et plutôt que de nourrir l'idée qu'elle puisse tomber un jour entre les mains de Barbedieu qui la g-uigne pour son g-endre, j'aimerais mieux me crever la panse tout de suite. Ce n'est pas avec ta littérature que tu gagneras de l'arg-ent, n'est-ce pas?
— J'en gagnerai, glapit Charles.
— Tu en dépenseras. Es-tu seulement capable d'écrire un bon article de journal? Tu ne sais rien de la politique, ni du commerce ; tu ignores tout des questions économiques qui préoccupent notre région.
— Je ne suis pas un journaliste, c'est vrai. J'ai du talent.
— Tu n'en as pas. Si tu en avais, on le reconnaîtrait; or, personne ne le reconnaît, personne,
^>0 UN COCO DE oi.flB
entends-lu, personne... pasm<lme monsieur Ion ami ici présent, qni dans son for intérieur doit seg^ausser de toi comme les autres.
— Mais répondez-lui, répondez-lui donc! vociférait le mallieureux Charles en me tenaillant le bras.
— Taisez-vous, beug^lait le grainetier; vos encouraij^ements ne font que le pousser à l'abîme.
C'était vrai, je le poussais à l'abîme. L'image était peut-être excessive, mais elle exprimait quelque chose de juste. Ma première colère tombait peu à peu devant l'étrange tristesse qui émanait pour moi de cette lamentable altercation.
— La littérature, borborygmail le grainetier... Il prononçait littérature comme il aurait prononcé flétrissure, raclure, pourriture.
— La littérature est une sale passion, comme le jeu ou comme l'ivrognerie. On y laisse son argent, son temps et sa santé... Sa santé, oui. Monsieur, fit-il en s'adressant de nouveau à moi. Regardez cette mine de déterré. Il ne dort plus. Monsieur. Je l'entends de mon lit marcher dans sa chambre. Il travaille même la nuit à ses maudits papiers.
— Ce n'est pas vrai ! hurla Loridaine, exaspéré par ce qu'il croyait être la mauvaise foi de son père.
— Tu oses dire que ce n'est pas vrai ?
UN COCO DK GÉNIE l6l
— Je ne travaille jamais la nuit !
tk — Mainte et mainte fois je ne t'ai pas entendu navig-uer dans ta chambre, ouvrir et fermer ta fenêtre?
— Non.
— Non?... Alors, je mens?
— Oui.
— Je mens ?. . . Moi, ton père ! . . . Tu déclares que ton père ment ?
Des cloques de salive aux lèvres, le grainetier s'élança la main haute sur son fils.
— Ne le touchez pas! Vous n'avez pas le droit... Je me jetai au-devant du petit homme.
— Le droit?... Ah! je n'aurai pas le...
— Non, vous ne l'aurez pas ! . ..
Toute ma colère remontait. Je n'étais plus maître
de moi.
— Mais c'est superbe, ce que fait votre fils ! m'écriai-je. C'est superbe!... entendez-vous !...
II me considéra stupidement ; puis une fureur passa dans son gros œil.
— Superbe ! lui éclatai-je au visage.
— Ah! c'est sup... Ah! c'est sup... entendis-je encore.
J'avais pris violemment la porte, incapable d'en supporter davantage.
l62 UN COCO DE GÉXIE
Mais î\ ppine l*avais-jo tirée sur moi que le hniil d'un formidable soufflet me faisait sursauter. Ce forniidal)le soufflet, suivant toute certitude, venait de s'abattre sur la joue cave de Fauteur de Joas.
Mon sang ne fit qu'un tour; je voulus rentrer. Un brusque coup de migraine me barra le front. Je portai douloureusement les doigts à ma tempe. Mon cœur battait à se rompre. En descendant l'escalier, j'entendis les cris de M"™^ Loridaine qui sanglotait très haut dans une autre pièce de la maison. Puis je traversai la boutique, où Gyprien, la bosse désolée, me fît un geste qui pouvait signifier : Que voulez-vous? ce n'est pas ma faute; j'avais pourtant sifflé.
Dans la rue, j'enfilai une direction, au hasard. Je dus prendre par la place du Marché. Je dus passer devant l'hôtel du Grand-Monarque et devant le Gafé de l'Agriculture. J'ai peut-être salué Gouperon, aperçu peut-être le juge depaix et le receveur des contributions indirectes s'installant à leur domino quotidien. J'ai dû arriver au donjon, grimper entre les vieilles pierres. Du haut du tertre , les coudes encastrés dans un pan de ruine, j'ai dû contempler le panorama de la vallée du Nohain avec, dans le lointain, les hauteurs dorées de Saint- Loup et les bleus coteaux d'AUigny.
UN COCO DE GÉNIE l63
Je ne sais pourquoi, le bruit de ce soufflet m'avait positivement bouleversé. C'était stupide, et cependant l'impression m'en restait poig^nante comme d'une chose effroyable. L'idée que ce grainetier
avait pu C'était comique, évidemment, mais
c'était aussi monstrueux.
. En somme, il y avait là beaucoup de ma faute. Si je n'avais pas créé la situation, j'avais probablement contribué à la tendre. Mes compliments forcés, quelque réservés, quelque prudents qu'ils fussent, avaient dû exalter le malheureux au delà de toute mesure. Livré à ses seules forces, qui sait s'il ne se serait pas découragé, usé dans cette lutte contre les mauvais vouloirs ? Qui sait s'il n'aurait pas renoncé de lui-même à ses périlleuses ambitions ? J'aurais dû faire comme les autres, lâchement et de parti pris : ag-ir au moins comme le maître d'école, qui s'était cantonné dans son énigmatique neutralité... Ou alors déterminer vaillamment le cataclysme. Mais après les paroles fatales de Loridaine, qui avait évoqué la perspective de la mort, pouvaisje encore y songer ?
— Parfaitement, Monsieur, dit unevoix derrière moi, Saint-Caradeuc, que vous avez sous les yeux, quoique fortement restauré sous Louis-Philippe, n'en date pas moins du xiii« siècle. C'était jadis
i64 UN coco DB aéniK
la collégiale, et TéglUe comportait un trésorier et six chanoines. De ce côté, c'est le hameau de I)onzy-le-Pré, avec Tancinnne église paroissiale de Saint-Martin; la nef est du xii® et le chœur du xiii«. Non loin, vous voyez les forges de TEminence édifiées en iGScj par Mazarin, et qui appartiennent aujourd'hui à la famille Bondouffle...
M. Isidore Paumicr vint s'accouder à mon côté J et lança dans le vide, par-dessus les broussailles 1 qui dévalaient sous nos pieds, un long jet jaunâtre.
Il poursuivit sa dissertation, tandis que je gardais le silence.
Après avoir dégoisé pendant un quart d'heure, il commença à s'étonner d'un mutisme que ne ponctuait ni une interjection, ni même un signe de tête.
— Vous ne dites rien... Qu'avez-vous ?...
— Loridaine... balbutiai-je.
— Encore? fit-il ennuyé.
Je lui racontai la scène à laquelle je venais d'assister.
— C'est fâcheux, c'est bien fâcheux, marmotlat-il en roulant sa chique.
. Voilà tout ce qu'il trouvait. Je l'empoignai assez rudement par le bras et je lui demandai avec irritation :
UN COCO DE GÉNIE l65
— Avez-vous lu Joas?
— Sa tragédie ?
— Oui.
— Je Tai lue.
— Eh bien ?
— Ce n'est pas mal... évidemment, ce n'est pas trop mal...
— Et le reste ?. . . tout le reste ?... Je lui citais des vers, des titres.
— Oui, j'ai lu ça... il m'a montré ça, faisait-il.
— Et vous jugez aussi que ce n'est pas trop mal ?
— Assurément... assur. ..
Je le secouai comme un poirier.
— Mais c'est splendide! écumais-je.
Il me regarda effaré.
— Ah! vous... ah I vous trouvez...
— Voyons... et vous?... sans circonlocution !
— Ah ! après tout, je n'en sais rien... Oui... oui, après tout, cela m'a étonné... Après tout, ditil en expulsant un nouveau jet de salive, après tout, ce coco-là..
— Achevez! dis-je.
— C'est peut-être un coco de génie.
Il me regarda en dessous, comme pour voir ce que j'en pensais. Puis il reprit tranquillement :
i66 UN coco DB QÈnim
— Mon Dieu, il faut bien tju li tn naisse quelque part. Moi-même, Monsieur...
Et le maître d'école commença la Ionique série de ses infortunes.
Je restai deux jours sans voir Loridaine. Le troisième, qui était un dimanche, je me levai de bon matin, non dans l'intention de savoir ce que devenait mon « coco », mais pour aller à la pèche. Il faisait un petit ciel vaporeux, sans un souffle d'air : le temps idéal, suivant Fauteur du Manuel du parfait pêcheur de rivière. Le vieux bateau plat de Vincent avait été sommairement radoubé par mes soins, et à condition qu'il fût délesté environ toutes les heures de Teau qu'il faisait avec la plus grande régularité, il pouvait encore supporter son homme. Les dangers de la navigation sur le Nohain étaient, au reste, parfaitement négligeables.
Muni d'excellents hameçons irlandais, bien approvisionné de vers et de pain de chènevis, je pris place avec mes cannes, mon épuisette et mon chapeau de planteur dans la préhistorique pinasse, et, les lourdes rames tripotant l'eau indolente, je
l68 UN GOCO DE 1 II
me mis à descendre le cours à pcme mobile de i;i rivière.
Je connaissais déjà plusieurs places, pour le^ avoir pratiquées avec plus ou moins de succès. Le moulin, bon en semaine, était exécrable le dimanche : vingt pêcheurs y érigeaient dès l'aube leurs gaules patientes. Le pont, excellent pour le gou jon, ne valait rien pour la grosse pièce. Le confluent de la Talvanne était infesté de perches. Il v;i sans dire que plusieurs vieux pécheurs chevronnés s'étaient fait un plaisir de mecommuniquer le fruit de leur expérience ; mais il va sans dire aussi que leurs précieuses indications, reçues de ma part avec reconnaissance, se trouvèrent autant de honteuses mystifications. J'en étais donc réduit à ne prendre conseil que de ma seule sagesse et à méditer cet aphorisme toujours vrai, aphorisme que Fauteur du Manuel n'avait pas oublié d'inscrire soigneusement en épigraphe à son ouvrage : A la pêche comme à la pêche, chacun pour soi et le Dieu des pêcheurs pour tous.
Ramant et devisant, car un pêcheur devise toujours avec lui-même, j'avais peu à peu dépassé les points précédemment explorés, et, tout en tournant, me semblait-il, autour de la ville, j'étais arrivé dans une partie de la rivière que je ne connaissais
pas. Les attroupements de masures venant tremper, comme des jambes noires, leurs pilotis dans l'eau avaient fait place à des berges de vieux jardins ou de cultures maraîchères, que rompait parfois le mur tartreux d'une usine, le clavier d'un lavoir ou la descente indécise d'une ruelle détachée du faubourg. La rive gauche, plus champêtre, présentait une succession de brandes, d'oseraies et de petits prés au gazon dur que paissaient de hautes vaches du pays au corps membru et au pelage blanc. Le talus d'une sapinière, une ligne mouvante d'ormeaux, la corne d'un bois de chênes venaient y amorcer la forêt.
De temps à autre, je faisais escale. C'était une anse propice, un coin séducteur, offrant du fond, un courant moyen, une surface paisible. J'enchaînais mon bateau à la racine d'un saule et je jetais la ligne. Je capturais un peu de fretin, un mulet modeste, une petite brème. Au bout d'une heure, je vidais ma charge d'eau, je reprenais la rame et j'allais voir plus loin. Entre le plan des premières verdures et le rideau de fond du ciel, la ville glissait le carton découpé de ses pio;'nons, de ses combles, de ses clochers. J'avais entendu successivement sonner Tangelus, sonner la première messe basse, sonner la tierce, sonner la grand'messe, et
I70 UN coco HE GÉNIE
chaque fois \o linfement des cloches avait rempli mon être de quiétude, taudis que, l'œil fixe sur le flotteur et le poignet doucement ému, j'attendais la louche.
Pour la quatrième fois depuis la Taivanne, j'avais amarré mon bateau.
C'était le fond d'un petit coude plein de charme et de mystère. L'eau, presque verte, se zinzolinait ou s'irisait de traînées, tandis qu'au delà de lia li^ne de lumière elle éclatait comme une coulée d'argent tisonnée de courtes flammes d'or. Elle était extrêmement transparente. Le fond se fourrait de lourdes herbes, gonflées et fournies comme des queues de loutres, entre lesquelles circulaient de grosses ombres pisciformes qui les faisaient ondoyer et s'écarter. Parfois, à la surface, le tout petit rond d'une gueule d'ablette montait comme une bulle d'air et venait déranger un reflet de feuilles.
Ma solitude m'enchantait. Jamais pêcheur de Donzy n'avait dû darder le scion en cet endroit. Un lacis de branches nouait ses mailles au-dessus de jnoi; des plantes pendaient entre les pierres; un escarpement de ronciers allait se perdre dans les hautes souchesî
L'appât au gros ver s'imposait.
Ma li^ne trempait depuis quelques instants, et j'en observais avec sollicitude les lentes dérives, quand la plume se mit à s'énerver, puis tout à coup disparut, gobée par l'eau. Je ferrai. Cette fois, c'était sérieux. J'avais quatre livres au moins au bout de ma lig'ne — quatre livres qui en paraissaient cent — avec mon irlandais dans le ventre.
Et la lutte commença : lutte opiniâtre, silencieuse, palpitante, où la force n'est pas de mon côté, — tout serait brisé, — mais où j'ai l'astuce. Je donne du champ, puis j'amène doucement, doucement... De nouveau du champ!... Je sens les coups de queue monter le lonç^ de mon bras jusque dans mon épaule... Une défaillance de ma part, et tout est perdu. Une rosée d'angoisse perle à mes tempes... Je dois rapporter cette bete à Pru dence!... De longues minutes... Est-ce une illusion? les coups de queue deviennent moins puissants. Le monstre en a assez ; moi aussi. J'amène. Il vient. Un remous de l'eau glauque. J'empoigne mon épuisette... L'onde s'ouvre, et j'en vois lentement surgir le mufle brun d'une carpe.
— Il ne l'aura pas, prononce une voix au-dessus de moi.
Je serre les dents. Je l'aurai.
17^ UN coco DE aimm
— Pourquoi iieraura-t-il pas? répond une autre voix, féminine.
— Parce que c*est un lâche et un misérable, reprend la première.
Des mots qui ne me parviennent pas bourdonnent. Je distinj^ue : ... sauvage... attitude infâme... Une colère me prend. Mon poignet tremble. La vibration se communique à la canne, passe de la canne à la ligne et de la ligne à la carpe, qui semble reprendre courage. Un coup de queue... Attitude infâme !... Mon poisson seul aurait le droit...
Je lâche l'épuisette pour ressaisir ma canne à deux mains. L'animal, galvanisé, tire de nouveau dessus comme un pendu. Bigre ! je vais perdre l'équilibre. . .
El à ce moment précis, j'entends tomber sur moi ce mot inimaginable :
— Assassin î
Je me redresse violemment. Ma ligne voltige.. .Je n'ai plus que la moitié de mon crin, et mon scion est en deux. Tout est perdu. Je vois un instant frétiller allègrement sur la surface de l'eau une queue bifide. •
Je me retourne. Personne. L'encorbellement des branches me couvre. Je quitte le bateau. Je risque dans les rocs quelques pas d'escalade en écartant
UN COCO DE GÉNIE t']^
les buissons. Je n'aperçois que des ronces et des troncs. Je m'arrête... et j'entends une voix, la seconde voix, flûter :
— Oh ! Charles, comme vous parlez de votre pèrel...
Où suis-je?...
— Il ne l'aura pas, répète lamentablement la première voix : il n'aura pas ce droit.
Où je suis? Je suis derrière la propriété Chamot. Je commence à m'en rendre compte. La butte du château est là-bas; j'ai tourné avec la rivière; ces toits au-dessus de la berge, c'était le faubourg. J'ai dû accoster au bas du jardin.
Et M^'^ Renaude, apparemment convaincue par les arguments de son poète, déclare à son tour :
— Il ne l'aura pas.
Ils sont là, dans le pavillon. Ils ne me voient pas plus que je ne les vois. Le malheureux Charles parle de son père. Il n'a pas encore digéré son soufflet. Le misérable, l'homme à l'attitude infâme, l'assassin, c'est le grainetier.
— C'est jeudi qu'il a tout découvert, reprend Loridaine. Je ne vous raconterai pas ce qui s'est passé. J'en rougis encore. Qu'est-ce que M. Frédéric a dû penser?...
— M. Frédéric était là?
174 vi*i coco DE (iimm
— Oui, puisque c'ost avec lui qiK'je travaillais. Nous étions précisf^'moiit nn train (\o parjpr du nrr»jet de Paris.
— Lui avez-vous montn'î Joasi
— Je crois bien, et beaucoup d'autres choses.
— Qu'est-ce qu'il en pense? Que c'est su[»erhe?
— Tout juste. Eh bien, Renaude, mon père, lui, trouve que je suis un propre à rien. Il a pris toute la journée de vendredi pour réfléchir, et hier samedi il m'a sig-nifié sa décision.
— Signifié?
— Signifié.
Je me figurais sans peine, de mon poste qui n'était malheureusement pas un observatoire, la jolie mine éveillée de M"'^ Renaude, ses gentils mouvements de nuque, tandis que, séparé ou non d'elle par la table à pied de champignon, le grand corps filandreux de Loridaine dressait vers le chaume du pavillon son altitude étriquée.
— D'abord, reprit-il dramatiquement, ma chambre sera fermée à clef pendant la journée et il ne me sera plus permis d'écrire que le dimanche.
— Que le dimanche? s'écrie M*^^ Renaude.
— Ensuite, mon argent de mois sera réduit de moitié. Au lieu de quarante francs, je n'en toucherai plus que vingt.
— C'est une infamie!
— C'est ce que je me suis dit. On veut me couper les vivres. Comme je ne puis me passer de bottines ni de cravates, on pense que c'est mon papier qui en souffrira.
— Vous volerez celui des reg-istres.
— J'en use déjà. Mais ce que je puis enlever aux livres de caisse est loin de me suffire.
— Je vous en donnerai.
— Cela n'est rien. Voici qui est plus grave. Il me sera défendu de revoir M. Frédéric.
— Pourquoi?
— Parce qu'il m'encourag-e.
— Votre père est fou.
— Plût à Dieu! Il sait ce qu'il fait. Enfin voici qui dépasse tout...
— Ce n'est pas fini?
— Il me sera défendu de vous revoir.
— Oh!...
— Je n'en aurai plus la permission qu'une fois par mois, le quatrième samedi, au milieu du tourbillon de vos invités, entre les Bondouffle, les Legrandfour, les Estambenet, les Peloteux... Car il paraît que vous aussi, vous surtout, vous m'encouragez...
Il se moucha bruyamment. M^^« Renaude, évi-
17^ l^N coco DE OàNIB
(lemrnent impressionnée, se mit, à son tour, à larmoyer.
— Et vous ne me reverrez plus?... que le quatrième samedi du mois?...
— Le croyez-vous?... Non, non... lia beau invoquer ce qu'il appelle son droit paternel, je le lui dénie.
— Ah! c'est beau, ça! s'écrie M"® Renaude avec transport.
— Je vous reverrai, Renaude... Je re verrai M. Frédéric... Je trouverai le moyen de travailler... je travaillerai!... J'ai justement en tête?
— Quoi?...
— Oh! cet homme: s'irrita-t-il de nouveau avec de rauques éclats de syllabes... Me traiter de la sorte!... Renaude, j'en suis à me demander s'il est bien mon père !
Le poète était évidemment en proie à une mélancolie profonde. La solitude où je l'avais laissé ces derniers jours, sa confusion de la scène qui avait eu lieu devant moi, son amertume de n'être pas compris, de se savoir en butte aux moqueries de tous, ces diverses circonstances jointes à son état maladif, à l'anomalie fonctionnelle que j'étais seul à connaître, mais qui devait avoir sur son cerveau une répercussion à coup sûr fâcheuse, tout cela
n'expliquait que trop la crise de désespoir à laquelle il s'abandonnait.
Et la réponse de l'Odéon qui n'arrivait toujours pas!...
Mais c'est égal, il me paraissait aller un peu loin.
— Vraiment, vous vous demandez cela ?
— Oui, je me le demande, je me le demande.
Les deux voix se mariaient curieusement, évoluaient l'une autour de l'autre avec des enroulements imprévus, et dans cette partie concertante où la polyphonie de Loridaine tenait à la fois le hautbois, le basson et le cor de chasse, la douce flûte traversière de son amie égrenait ses gammes et ses arpèges que parfois un gruppetto incisif ornementait.
Des cloches sonnèrent au loin, mêlant leurs tierces et leurs quintes argentines au contre-point du duo. Cette fois, c'était la communion. De nouveau je serais en retard chez Prudence, et Vincent m'accueillerait avec son : « Allons, fainéant, à table! » Cette pensée me rappela que je n'avais rien mangé depuis le grand matin, et un tiraillement d'estomac en fut illico le désagréable commentaire.
Pendant ce temps, ma carpe, elle, prenait
ses ébats clans le Nohain, ayaat déjeuné de mon hameçon et sans doute de mon gros ver.
— Des journées comme celles que je viens d< passer, Renaude ! . . .
— Qu'avez-vous? trilla la petite flûte légèremen' inquiète.
— Je remue tout un monde d'idées... Ça me fait mal... J'éclate...
— Vous sere2; peut-être mieux quand vous les aurez écrites. M
— C'est que je les sens d'abord... je les vis!... ï Et c'est ce qui m'épouvante... Mon père...
— C'est lui qui vous trouble à ce point?
. — Oui, c'est lui... Il me tue, répéta-t-il plusieurs fois. Il tue l'homme qui est en moi, mon idéal, celui dont je suis le vrai fils, le créateur de mon être et de ma pensée... Il le détruit, il l'assassine jour par jour... Quand je vous le disais que c'est un assassin !... Lorsqu'il me parle, il me semble que cha- * cune de ses paroles, il la verse comme une goutte " de poison dans le trou de mon oreille...
Les cloches de la communion avaient cessé leur tintement. L'orchestre seul du Nohain accompagnait de son léger trémolo liquide le /amentoso du jeune homme.
— Et maintenant... et maintenant que faut-il faire?...
Il resta long-uement en suspens sur ce point d'orgue.
— Oui, que faut-il faire ? recommença-t-il àbassonner tragiquement. Quel est le sens de ceci? Oh ! quelle lourdeur, quel goût de ranceme semble avoir la vie!... Pourquoi?... D'où vient cette chose?...
— C'est horrible ! coula la flûte comme un sanglot.
D'une voix de plus en plus étrange, le somnanbule rythma :
— Horrible ! horrible ! très horrible ! Je tressaillis.
Loridaine continua :
— Etre ou ne pas être, voilà la question. Est-il d'une âme plus noble de subir les coups de la fortune ou de s'armer contre elle et, résolument, finir ses peines?... Mourir... dormir... Dormir?... rêver peut-être!...
— Charles, vous voulez mourir? se désola la flûte.
Un silence suivit, pendant lequel Loridaine dut se livrer, présumai-je, à une mimique que ^'imaginai. Puis il soupira :
— Ophélie!...
is
l8o UN coco Dl OÉNIB
— (J'cst moi (jijc vous appelez ainsi? questionna la flûte.
— Oui, c'est Je nom que vous portez dans mon drame. Laissez-moi vous le donner.
— Si vous voulez. Mais répondez- moi : vous ne voulez pas mourir?
— Je ne sais, fit-il sourdement.
Puis il reprit, — et j'aurais voulu voir le geste maigre de son index se porter méditatif à son Iront :
— Oui, voilà Pobstacle ! Car dans ce sommeil de la mort, quels rêves peuvent bien venir, alors que nous avons secoué les préoccupations humaines?...
— Mais moi, moi, s'éplora romanesquemenl la jeune fille, moi, que ferai-je ?.. . Oh! mon Dieu, que deviendrai-je?
La voix de Loridaine déclama :
— Va-t'en dans un couvent!... Ou si tu veux à toute force te marier, épouse un sot!... Au couvent!... au couvent!...
— Oh ! Charles, comme vous me traitez î Moi qui vous aime!... Mais je n'irai jamais dans un couvent!... Si vous mourez, je mourrai aussi.
— Oui, cela vaut peut-être mieux , dit-il.
Un sanglot lui répondit. M^'^ Renaude prenait la situation tout à fait au sérieux.
UN COCO DE GÉNIE l8l
— Gela vaut peut-être mieux, répéta Loridaine songeur. Je deviendrai fou et vous vous noierez.
— Où?
— Mais là, tout près, dans le Nohain... On dirait que c'est fait exprès.
Il y eut un mouvement dans le pavillon. Je me rejetai en arrière, d'un recul instinctif, car je ne pouvais être surpris, et ma jambe vint butter contre le tronc oblique d'un saule, dont le feuillage allait mirer ses larmes grises dans la glace verte de Teau.
Un cri me stria les nerfs. Des fleurs lancées volèrent au-dessus de moi. Quelques-unes restèrent accrochées aux branches du saule; d'autres joignirent le courant; des soucis et des marguerites tombèrent sur la pointe de mon bateau.
— Gomme vous m'avez fait peur!... Vous jetez mon bouquet?...
— Vous descendrez pour le chercher, un rameau se rompra... vous tomberez avec les fleurs... Quelque temps votre robe flottera et vous soutiendra... Puis vous enfoncerez peu à peu... et l'eau vous boira, vous, vos fleurs et vos chansons...
Mon regard se porta sur cette eau, où je crus voir, en eff'et, flotter un cadavre. Mais ce n'était pas la robe de M^^*^ Renaude, c'était plutôt le corps, le long
1^2 UN COCO DB oéNlB
corps à (lerni décomposé de Loridaine. Car ce serait lui, sans doute, qui viendrait, un jour ou l'autre, se noyer là.
Je frissonnai. D'un çeste de la main, je chassai la vision...
— Que dites-vous? s'écria la jeune fille efTarée. ' — Ah l c'est une bien tragique histoire î
Certes, je ne viendrais plus pécher la carpe en cet endroit.
— Charles! vous devenez fou!
— Je vous l'ai dit. Fou, c'est la vérité. On ne sait pas bien si je deviens réellement fou ou si je fais semblant de l'être. Ma vengeance, vous comprenez... Et dans vingt ans d'ici, quand je serai 4 mort moi aussi depuis longtemps, Pidoux le fossoyeur, remuant un jour la terre pour faire place
à un nouveau décédé, trouvera peut-être mon crâne. — A qui était-il? lui demandera -t-on. — Le père Pidoux répondra : A un fou, à un bon fou. A qui croyez- vous qu'il était? Ce crâne, Monsieur, était le crâne de Loridaine, fou de Donzy. — Celui-ci? — Tout juste celui-là.
Le pied sur un nœud du saule, je m'enlevai d'un élan. Des orties brûlèrent mes mains, tandis que j'écartais un lacis de tiges. Mon œil se haussa au ras du plancher lépreux du kiosque. Je les vis là,
UN COCO DE GÉNIE l83
debout tous deux, à un mètre de distance Tun de Tautre : la jeune fille, immobile, le buste un peu rejeté en arrière, considérant son ami avec un mélange d'étonnement et d'épouvante ; lui, très haut sur jambes, sa belle redingote battant ses flancs et coiff'é d'un chapeau de paille à ruban moiré. Il avait à la main le vase qui avait contenu les fleurs. Il le contemplait. Il le tournait et le retournait. Il dit, l'œil rivé sur ce vase vide :
— Hélas ! pauvre Loridaine !...
Il marmotta encore quelque peu, perdu dans un songe. Puis il partit, dans une exaltation sans borne :
— Ah! quelle scène! Quelle scène pour mon drame ! Quelle magnifique scène!... Oui, j'y suis... j'y suis...
Le visage de M^^^ Renaude s'éclaira.
— C'est votre drame que vous me racontiez ?
— Oui. Gomment le trouvez-vous ?
— J'ai eu une frayeur 1...
Elle respira; le buste reprit sa position verticale, tandis que Loridaine, rendu tout à coup au sentiment de la réalité, sortait son mouchoir pour s'éponger.
— Que vous ai-je raconté? fit-il en la regardant.
— Les fleurs, la noyée...
l84 UN coco DE céME
— C'est mon drame, dit-il.
— Le cnine ?...
Il resta un instant les yeux sur son vase, deTair de se demander comment il se faisait qu'il avait cet ustensile vide à la main. Puis il le reposa sur la table.
— C'est mon drame, dit-il.
— Va-t'en dans un couvent ?...
— C'est mon drame.
— Mourir, dormir...
— Rêver peut-être... C'est mon drame. Mais c'est aussi la réalité. Je suis triste, je suis affreusement triste, Renaude. Tout me manque à la fois. Qui suis-je ? Où suis-je ? Le vertig^e me prend devant ce mystère de l'existence où je me débats comme un aveugle... Avez-vous jamais pensé àces choses, Renaude ?
— Jamais.
— Que vous êtes heureuse !... Ah ! si je ne vous avais pas, je ne sais si j'aurais le courage de croire encore à quoi que ce soit.
La jeune fille s'approcha de lui. Son regard, le doux regard de ses yeux bruns autour desquels tremblaient ses cils, courut sur lui comme une caresse. Son bras, qui sortait à demi nu de la manche, se haussa, s'arrondit, lui prit le cou.
UN COCO DE GÉNIE l85
— Vous ne croyez donc plus en vous? murmura-t-elle.
— Non. Je viens de voir le fond de tout.
Puis il faiblit tout à coup, comme un bâton de cire qui va fondre, et sanglota :
— Renaude !...
Ce fut ridicule et touchant. La petite Ghamot, devenue presque maternelle, le courba, le ploya, l'amena, flottant et mou, jusqu'à ses lèvres et lui chuchota :
— Et en moi ?
— Oh ! en vous, Renaude!...
— Vous croyez encore en moi ?
— Oui, oui, Renaude.
— Je vous aimerai tant, et vous ferez de si belles choses I... Il ne faut pas vous décourager.
— Non.
Elle le consolait, elle lui parlait...
— Et si vous ne pouvez plus venir aussi souvent, c'est moi qui irai vous voir...
Victorieusement elle faisait renaître, sous ses murmures et ses baisers, son ardeur un instant défaillante.
— Et ce drame, ce drame terrible, vous l'écrirez, je le veux. Puisqu'il m'a fait frissonner, il fera frissonner le monde.
iB6 UN coco Di ainiR
— Oui.
Son œil s'exalla. Son bras se mit à tournoyer comme une aile de moulin à vent. •
— Vousavez raison... Croire, lutter... l'action... L'homme du drame fondait à grosses gouttes.
— L'action ! cria-t-il, en activant son moulinet bizarre.
Loridaine reprenait le dessus. Son sujet, qui l'avait un moment écrasé, il le défiait maintenant, il l'assaillait, il le subjuguait sous son escalade puissante.
— Venez, ne restons pas ici, dit M"*^ Renaude radieuse.
Le bras du jeune homme s'arrêta, se tendit vers la ville, dont la ligne de combles roux s'assoupissait au soleil.
— Je vaincrai, proclama-t-il.
Ils s'éloignèrent. Elle prit son bras droit, tandis que le gauche continuait à gesticuler avec enthousiasme. Je les vis s'engager le long de la pelouse. Bientôt leurs mots ne m'arrivèrent plus que comme des onomatopées indistinctes. Le ruissellement du Nohain recommença son chantonnement.
La robe rose et la redingote disparurent au détour d'un bosquet.
Je ne pus m'empêcher de les suivre un instant
en pensée. Je les imag"inai longeant lentement la pelouse, appuyés Tun sur Tautre, s'enivrant Tun et l'autre de paroles de gloire et d'amour. M^'^ Renaude avait ouvert son ombrelle crème. Ils s'abritaient tous deux ensemble du soleil, et elle devait la lever très haut pour ne pas faire tomber son chapeau de paille.
Gomme elle était heureuse, la petite Chamot, d'avoir reconquis son poète!... Et tière!...
Ils arrivaient près de la corbeille d'œillets. Ils s'arrêtaient, souriaient aux fleurs et les admiraient. M^^® Renaude se penchait, cueillait l'un de ces beaux œillets à ombelles, — le poète géant oculé peutêtre, — et rouge de plaisir, lui donnant à tenir son ombrelle et se haussant sur la pointe des pieds, elle le lui passait à la boutonnière.
La semaine s'écoula sans nouvelles.
Si je n'avais pas assisté au duo du jardin Cliamot, je me serais sans doute alarmé de ce silence. Ma préoccupation n'était pas moindre; seulement, édifié sur les sentiments que Loridaine père professait à mon égard, je n'osais aller voir ce qui se passait à côté, comme c'eiit été naturel, et plutôt que de risquer une rencontre avec TafFreux bonhomme, j'aurais, je crois, attendu sans bouger d'une ligne l'effondrement de son toit d'ardoise.
Ma provision de graines n'augmentait pas : c'était du moins cela de gagné.
Pour ce qui touchait le sort de Charles, quelque chose cependant m'avait fait plaisir et avait contribué à amincir mes inquiétudes. A deux reprises, de derrière la fenêtre à losanges de la salle à man ger, où après déjeuner, vautré sur une chaise longue, avec Balthasar sur les cuisses, je faisais ma sieste, j'avais aperçu, tout au bout de la Grand'-
rue, une petite marionnette pas plus haute que ça, qui s'approchait, grandissait, grandissait, devenait M''*^ Ghamot en personne, virait d'un quart de cercle sur ses talons en face de Barbedieu, le droguiste, traversait délibérément la rue, un petit sac de vannerie pendu par des rubans au pli du coude, levait gentiment le pied, passait le trottoir et pénétrait dans la graineterie.
M'^*^' Renaude tenait parole : c'était elle, maintenant, qui venait acheter des graines.
Gomment le père Loridaine prenait-il la chose? Fort mal assurément. A moins qu'il n'en profitât pour lui vendre la graine de l'œillet-de-poète géant oculé beaucoup plus d'un sou la pièce.
— Gette péronnelle ! critiquait Prudence ; courir la ville et faire ses emplettes sans sa maman!
— A deux heures de l'après-midi, ce n'est pas compromettant, adoucissait Vincent.
Balthasar, lui, se contentait de digérer sans la moindre observation.
Le samedi soir enfin, un coup de théâtre se produisit. Prudence avait déjà mis le tapis vert sur la table, et nous nous apprêtions à nous livrer aux charmes d'un savoureux piquet normand, quand une ombre bossue, derrière la fenêtre, masqua subrepticement les bocaux delà droguerie, en même
igO UN coco DB^GÉffll
temps (jii'iin doigt noueux frappait aux vitres. Celait Cyprien, porteurd'une lettre de M. Charles pour M. Frédéric.
— Y a-t-il une réponse?
— On n'en attend pas. Tout le monde est couché. Moi, je vais en faire autant. Bonsoir, messieurs et dames.
Les bocaux reparurent, tandis que la grande ombre de Gyprien s'enfonçait dans la nuit.
La lettre contenait simplement ceci :
« Cher monsieur Frédéric, venez demain, je vous en supplie. Croyez-moi votre Charles Loridaine. »
Mon dimanche était flambé. Je ne pouvais évidemment pas me dérober à cet appel pressant. D'ailleurs, j'avais comme un pressentiment que les choses devaient bientôt en finir.
Avais-je un plan? Je ne puis dire que j'en avais positivement un. A la vérité, j'en avais ruminé plusieurs; mais tous, pour une raison ou pour une autre, m'avaient paru impraticables. Cependant ma semaine n'avait pas été stérile. A défaut de projet bien défini, j'étais parvenue cette résolution, jug^ée par moi suffisamment virile, de profiter de la première occasion pour jeter sinon la lumière, du moins quelque obscure lueur, quelque doute salu-
taire dans l'âme ténébreuse et Tillusion obstinée de Loridaine. Gomment? je n'en savais absolument rien. Mais c'était mon devoir, comme aurait dit Loridaine père, c'était mon devoir et je le sentais.
— Gomme tu es soucieux! setracassaitPrudence. Il y avait de quoi.
Le lendemain dimanche donc, quand nous eûmes pris le café à l'eau sous le prunier, je me levai pour aller chez les Loridaine.
— Encore un coup d'arquebuse! cligna Vincent.
— Non, non, il est déjà assez tard. Trois heures !
La boutique étant fermée, je passai par le jardin. Une porte basse dans un mur à espaliers donnait accès directement du potag-er de Prudence dans la cour poudreuse des Loridaine. D'une fenêtre du premier étag-e, Gharles surveillait ma venue. Sitôt qu'il m'aperçut, il quitta en hâte son poste pour se précipiter à ma rencontre. J'eus comme une rapide intuition. La réponse de l'Odéon était arrivée.
— Eh bien, fis-je, tandis qu'il débouchait de l'allée et descendait les deux marches du perron pour me serrer les mains, et bien avez-vous reçu...
— Aucune, dit-il. Mais venez, venez... Montons là-haut. G'est dimanche aujourd'hui; personne ne nous dérangera.
iga UN coco de oéNis
La grosse tôte du grainetier se m'»nfr:i ^ nne feni^tre du rcz-de-cliaiissée.
Charles eut une revendication.
— C'est dimanche! jeta-t-il.
Je portai un doig^t à mon chapeau et saluai froidement. La grosse tête rentra à l'intérieur.
Charles me précéda dans Tescalier. Ses sandales de basane claquaient sur les degrés de bois et ses hautes jambes flageolaient d'impatience.
La porte s'ouvrit, et le petit lit de noyer, l'armoire de chêne et le portrait du général Boulanger dans sa baguette à filet d'or m'apparurent de nouveau.
Quand nous fûmes Tun devant l'autre, Loridaine me prit aux épaules et débuta par me brasser un bon moment sans pouvoir parler. Enfin, il articula, en me brassant de plus belle :
— Tout ce que j'ai fait n'est rien!... rien!...
— Comment, rien?
— Voilà î exulta-t-il en me lâchant et en allant poser sa main à plat sur un tas de papiers qui encombraient le bureau.
Il y en avait de toutes les sortes : morceaux arrachés de registres, pages jaunies de vieux cahiers d'école, rognures de papiers d'emballage, cornets déchirés et jusqu'à des marges de journaux. Mais
UN COCO PE GÉNIE igS
ce qui dominait était un petit papier rose tendre qui sentais Tiris et qui me paraissait provenir en droite ligne du secrétaire de M"*"^ Renaude. Tout cela, bien entendu, couvert d'écriture.
— Qu'est-ce que c'est? fis-je.
Je m'en doutais vaguement, mais j'osais à peine le croire.
— Je vous dis, trembla-t-il, la main toujours sur ses papiers, que ce que j'ai fait jusqu'ici n'est rien... comprenez-vous? rien... en comparaison de ceci. C'est ceci que vous emporterez à Paris, ceci seulement. Quand partez-vous?
Mon départ était proche. Il le savait.
— Vendredi ou samedi, répondis-je.
— Bien, fit-il satisfait. J'aurai fini.
— Que vous reste-t-il à faire?
— Le dernier acte.
— Les quatre premiers sont terminés?
— Terminés.
— Dans tous leurs tableaux?
Je l'interrogeais etil me répondait comme si nous nous étions vus régulièrement chaque jour, sans qu'il songeât à s'étonner que je fusse si bien au courant de ce qu'il faisait, et sans qu'à mon tour je songeasse à m'étonner de ce qu'il ne s'en étonnât pas.
194 UN coco DE GÉNIB
— Dans tous leurs tableaux. La terrasse, la salle dans le château, les comédiens, Toratoire... tout est achevé, parachevé. Il ne manque que le cimetière et l'assaut d'escrime. Cela surpasse de beaucoup tout ce que j'ai fait, croyez-le. Cette fois, j'en suis sûr, ajoula-t-il les yeux brillants de fièvre, j'en suis sûr, j'ai fait un clief-d'œuvre.
— Mais quand avez-vous écrit tout cela, dis-je, maintenant que vous ne pouvezplus travailler que le dimanche?
Sa fig-ure s'illumina.
— Ah! ah! fit-il, c'est merveilleux. Cela vient tout seul. N'importe où, à toute heure de la journée, à mon bureau, à table, à ma toilette le matin, en me déshabillant le soir, sur les sacs de l'arrièremagasin aussi bien que sur les tonneaux de la cave quand je vais tirer le vin pour le dîner, pas une place de la maison où je ne trouve le moyen de composer, pas un instant de répit que je ne mette immédiatement à profit pour dialoguer une scène ou pour aligner une réplique. Cela tient de l'enchantement. Vous me demandez quand j'écris ce drame? Tous les jours. Où? Partout. J'écris toujours, même quand je mange. J'écris partout... Partout où je peux distraire une feuille et une minute... Partout, vous dis-je, et même... pardon-
nez-moi ce détail, mais c'est pour vous montrer jusqu'à quel point mon travail est facile... et même aux cabinets d'aisances.
— Je comprends, dis-je, vous êtes forcé de produire cela?
— C'est cela même, comme par une force mystérieuse. C'est étrange, fit-il plus g"ravement... et c'est affolant. Affolant, non... affolant n'est pas le mot... Divin!... c'est divin que je veux dire. On se sent emporté comme sur des ailes...
L'incohérence des comparaisons qu'il employait pour traduire, sans y parvenir tout à fait, ses sensations, ne réussissait que trop en revanche à déceler l'état de complète suggestion où il vivait depuis une semaine.
— En vérité, dit-il, il n'y a qu'une portion de la journée où il est bien certain que je ne compose pas.
— Quand ça?
— Quand je dors.
Il me montra ses dents jaunes dans un sourire.
— Et vous pensez avoir fini prochainement?
— Ce n'est qu'une affaire d'heures. Revenez mercredi, tout sera prêt.
— Jour de grand marché? Vous n'y pensez pas.
— C'est juste. Revenez jeudi.
iqG un coco dk g^nib
Je lui promis de revenir jeudi. Mais soudain, je me souvins de la grosse tôle.
— Votre père . . .
— Mon père? frémit-il. Ne nous occupons pa de cet liomme. Qu'il vous voie ou non, cela m'rsf égal. Qu'il soit là ou non quand vous viendrez, peu m'importe. S'il dit un seul mot, je me charge (\<' lui répondre. Cyprien n'aura même pas besoin d • siffler. Mon père... Ah! ah!...
De nouveau sa main, comme un presse-papier, vint se poser sur le tas du manuscrit.
— ... Je le traite là-dedans comme il le mérite! Je risquai une allusion timide à la scène qui
s'était passée dans celte même chambre dix jours auparavant. Mais Loridaine était aujourd'hui plein de fougue et d'assurance. Une mousse d'orgueil montait au pli de sa lèvre, tandis qu'à évoquer le mauvais passé son œil luisant se frangeait de dédain. Les menaces paternelles? Il les négligeait. Les moqueries des gens de Donzy ? Les gens de Donzy n'existaient plus pour lui. Il ne solliciterait même pas mon avis sur son ouvrage, tellement il était sûr d'avoir fait un chef-d'œuvre. Cet état d'esprit compliquait singulièrement ma tâche.
— Tout sera prêt! répéta-t-il. J'aurai même le temps de reprendre à l'encre les fragments écrits
au crayon et de numéroter dans leur ordre ces feuillets.
— Ne tombez pas malade, surtout! eus-je le cœur de plaisanter.
— Il n'y a pas de danger, je suis de fer. Quant à mon dernier acte, ne craignez rien : c'est comme s'il était là. Tenez, fit-il, en saisissant un cahier du petit papier rose, avez- vous une heure? Je vais faire devant vous la scène du cimetière.
— Non, non, dis-je, reposez-vous.
— C'est justement ce qui me reposerait. Je la sens, cria-t-il, elle sourd, elle jaillit ; je vais la lancer d'un seul jet...
Il se comprimait la poitrine, il se prenait la tête comme s'il voulait retenir le flot prêt à déborder.
— Elle jaillira mieux à loisir, dis-je. Réservez ça.
— Ah! si vous saviez... si vous saviez, Frédéric... Vous me permettez de vous...
— Mais oui, comment donc !
— Si vous saviez!... C'est ce qu'il y aura de plus beau!... Ecoutez... Voyez-vous d'ici le cimetière?...
— Oui, oui, je vois... le fossoyeur, le crâne... Il me regarda.
— Comment savez-vous? fit- il.
19^ UN coco DB GÉNIE
Je venais d'aller trop loin.
— Ne me Tavez-vous pas raconté tout à l'heure? dis-je.
— C'est possible, dil-il un peu interloqué. Vous voyez donc le cimetière... et aussi le fossoyeur... les deux fossoyeurs, il y en aura deux...
— Deux, soit. Mais, dites-moi, dans votre travail, n'avez-vous éprouvé jusqu'ici aucune difficulté? N'avez-vous pas souffert de quelques-uns d» ces arrêts inexplicables qui vous avaient tourmenté à certains vers de Joas ?
— Non, dit-il, c'a été tout droit.
Il reprit après une réflexion :
— De difficulté, je n'en ai eu qu'une.
— Laquelle?
-^ Je suis resté longtemps perplexe au sujet du nom...
— Du nom?...
— ... Du nom à donner à mon héros.
Après un court silence, que j'employai à dresser une batterie, je fis très décidé :
— C'est en Danemark que se passe votre pièce?
— Non, répondit-il, en Islande.
Ma batterie faisait long feu.
— En Islande, s'apirpa-t-il, cette terre de neiges et de glaces, cette terre où Ton a peur, où desspec-
très reviennent, bardés d'airain, hanter les brumes de la nuit... Cette terre... qui est une prison, cette terre... où il y a quelque chose de pourri...
— Tout comme le Danemark.
Loridaine continua :
— Mon héros est donc prince d'Islande. Ceci n'a souffert aucune difficulté. Mais c'est pour le nommer, pour lui donner son nom, vous comprenez, son nom... le nom qui domine la pièce, le nom par lequel elle sera connue. . . et peut-être, ajouta-t-il avec exaltation, sous lequel elle sera célèbre. . .
Nouvelle batterie, cette fois formidable :
— Pourquoi ne rappelleriez-vous pas Hamlet ? Il tressaillit. Une rapide convulsion agita sa paupière. Puis il se mit à rire nerveusement.
— Vous plaisantez. Hamlet est le nom d'une pièce anglaise.
• — Ah! fis-je, sans mettre une nuance de quoi que ce soit dans mon interjection. Et comment vous êtes-vous tiré de ce pas?
Il reprit son assurance.
— Bien simplement. Je lui ai donné mon nom.
— Vous avez appelé votre héros Loridaine?
— Pas tout à fait, dit-il. Je l'ai un peu transformé. Loridaine n'est pas assez noble, assez poé-
tique. Un prince ne peut pas s'appeler Loridaine.
— C'est juste.
— Je l'ai appelé Loridan.
— Loridan, prince cT Islande ?
— Loridan, prince d' Islande. C'est un beau titre, n'est-ce pas ?
— Il sonne bien.
— Quant aux autres, ils sont tombés l'un après l'autre sous ma plume avec la plus grande facilité.
La Petite Encyclopédie méprisait évidemment llamlet et ne lui faisait l'honneur d'aucun nom de personnages, ni d'aucune citation.
Il enleva la première feuille sur le paquet.
— En voici quelques-uns, dit-il : Ophélie, lloratio, Guildenstern... Que dites-vous de Guildenstern?... Est-ce assez islandais!...
— Et Polonius? dis-je... Avez-vous Polonius? La feuille lui échappa des doigts. Il se dressa
fort pâle, et retournant de deux ou trois coups de fourche secs de sa main la javelle de sa chevelure, il dit avec une vacillation dans la voix :
— Vous êtes donc sorcier?... En efTet, j'ai un Polonius parmi mes personnages...
— L'homme au rat?
— L'homme au... Mais comment le savez-vous? s'écria-t-il en s'emparant violemment de ma per-
sonne. Vous connaissez Polonius... Vous connaissez le crâne... Vous connaissez les fossoyeurs... Et pourtant, je ne vous ai rien raconté, j'en suis sûrl... Qui vous Ta dit?... Que connaissez-vous encore de mon drame?...
— Laissez-moi, dis-je, vous me faites mal. Ses ongles s'enfoncèrent dans ma chair. Je criai,
fje me débattis, et il me lâcha.
, — Qui vous Ta dit ? balbutia-t-il. Et comment savez-vous que je n'ai plus la permission de travailler que le dimanche? Car cela aussi vous le saviez!... Parlez!...
— Je vous le dirai plus tard.
— Vous allez me le dire tout de suite! Ses dents tremblaient de fièvre. Puis, inopinément^ sa fi^^ure s'éclaira.
— C'est Renaude 1 Je ne le détrompai pas.
Il se prit à respirer bruyamment.
— C'est Renaude, répéta-t-il soulagé. Je lui avais cependant bien recommandé... Mais vous, dit-il tout joyeux, vous ne comptez pas... Je veux dire que vous comptez parmi ceux qui doivent être du secret. Car c'est un secret entre nous trois. Je ne dis plus rien à personne. Je suis le conseil de Renaude et le votre. Personne ici, pas même M. Isi-
202 Vît COCO DE demi
dore Paumier, ne se doutera que j*ai fait cela.
J'eus un hochement de tète, qu'il prit pour un assentiment.
— J'en ai lu un important fragment à Renaude» poursuivit Loridaine avec animation. Renaude n<' comprend pas tout; elle n'est pas tout à fait à la hauteur. Elle préfère les poésies que j'ai écrites sur son album. Mais elle se rend bien compte qu<' c'est ce que j'ai produit de mieux, que c'est sur cette œuvre-là que repose mon avenir. Car j'ai un avenir!... Après cela, dit-il en frappant pour la troisième fois de la paume de la main sur l'informe manuscrit qui contenait les quatre premiers actes de Loridan, prince d' Islande, — après cela, je n'en doute plus. Ah! Frédéric, jubila-t-il, vous m'avez sauvé! Sans vous, je ne sais ce que je serais devenu. Je me noyais : vous m'avez retiré de l'eau. C'est vous qui m'avez rendu à la vie, rendu à moi-même t...
Je coupai court à cet accès de lyrisme.
— Vous devriez lire Hamlet, dis-je.
Il se contracta comme une huître sur laquelle on presse un citron.
— Hamletî.,, encore Hamletl Et pourquoi voulez-vous que je lise Hamlet?.., Est-ce que mon
drame a un rapport quelconque avec cette pièce anglaise dont je sais tout juste le nom?
— Un certain rapport, dis-jc.
— Vous êtes toujours à jeter des seaux d'eau froide, maugréa-t-il presque en colère.
— Tout à l'heure, vous disiez que je vous retirais de Teau?
— Vous me retirez de Teau, et puis vous jetez un seau d'eau froide.
J'étais dans la bonne voie; je n'avais qu'à continuer. Malheureusement, arrivé à ce sommet d'ang-le de ma tactique, je ne me sentais plus aussi calme qu'au début. C'était sur moi qu'on aurait dû jeter un seau d'eau.
Loridaine me toisait du haut de sa conviction. Pour un peu, il m'eût jaugé à l'égal d'un simple ressortissant de Donzy. Un mot de trop et je compromettais irréparablement la campagne.
Il réfléchissait pourtant à ce que je venais de lui dire. Je voyais son front se plisser, son sourcil proéminer, son nez bouger. Tout d'un coup, il se tira violemment la barbiche.
— Ce n'est pas possible, déclara-t-il. C'est trop original. Impossible que deux hommes au monde se soient rencontrés sur une pareille idée. Pour le reste, tout ce que vous voudrez. Mais ceci, non.
2o4 UN COCO DE oémm
Ceci ne ressemble à rien, j'en suis sûr... à rienî...
— J'ai pourtant lu, dis-je, quelque chose d'analogue.
— Jlamlet?
— If amie t.
Il me rcg-arda comme s'il se demandait si je me moquais de lui ou si je parlais sérieusement.
— Vous savez donc l'anglais ?
Je ne pus que répondre lâchement :
— Oui, je le sais.
Je n'en savais pas le moindre mot, mais comment lui dire...
Loridaine s'avançait sur moi, comme soulevé par une vague de colère.
— rEt vous osez... et vous osez prétendre que mon drame ressemble...
— Oui, dis-je, beaucoup.
Il me fallutfaire un véritable effort pourlui servir cette réplique. Mais j'occupais un point stratégique important. Je l'avaisconquis avec peine. S'il m'était impossible d'aller plus loin aujourd'hui, j'étais du moins résolu à ne pas m'en laisser déloger.
— Beaucoup, beaucoup, confirmai-je.
Il éclata comme un obus.
— Je vois ce que c'est. Vous avez assez de moi. Je vous fatigue et je vous gêne. Vous prévoyez la
place que je vais prendre dans votre existence, les services que je pourrais demander de vous. Rien que d'y penser, vous en reculez déjà d'inquiétude. Et à la veille de votre départ, supputant la somme d'ennuis que je vais vous causer, vous préférez vous débarrasser de moi sur le premier prétexte venu...
— Ne croyez pas,dis-je...
— Inutile. Je vous devinejusqu'au fond. Il m'interrompit avec un geste brusque. J'étais
bleu de surprise.
— Ne vous défendez pas, continua Loridaine. Vous êtes libre et vous ne me devez rien. Si vous considérez, après tout ce que vous savez de moi, que je ne vaux pas la peine d'un sacrifice, je considère à mon tour qu'il n'est pas de ma dignité de vous persécuter davantage. Vous m'avez donné quelques heures de votre temps, je vous en remercie.
F II était presque beau, et je demeurai quelques
secondes à l'admirer. Mais je ne pouvais rester sous le coup de l'accusation qu'il me portait.
— Vous vous trompez, lui dis-je; je m'intéresse toujours à vous. Si j'ai prétendu que votre drame...
« Prétendu »... Je battais déjà en retraite. Mais cette « prétention», cette seule « préten-
2nO UN coco DB oàNic
tion » (le ma parlsuffisail encore pour faire hondir Loridaine.
II bondit, en effet. Son long corps se détendit comme sous la morsure d'un aiguillon, tandis que ses grands bras montaient adjurer le plafond.
— C'est insensé ! clama-t-il. Vous ne connaissez que des parcelles démon œuvre, par quelquesmots que je viens de vous en dire et par quelques récits de Renaude; vous n'en avez pas vu une ligne d'écrite, et vous vous permettez... Non, non, je vous tiens quitte de tout expédient. Vous voulez rompre? Rompez. Rompez franchement, j'aime mieux ça. Je sais ce que vaut mon drame, je sais ce qu'il est... ce qu'il sera dans deux jours. Tout ce que vous pourriez me dire, même après l'avoir lu, n'infirmerait pas ma certitude. Si Joas est superbe...
J'esquissai un vague geste.
— Superbe!... Vous l'avez dit vous-même! Vous Tavez jeté au visage de mon père!...
Et à ce mot il me parut monter encore démesurément.
— ... Si Joas est superbe, claironna-t-il,ZorzV/a/i est deux fois superbe. Avec Loridan (quatrième décharge sur le manuscrit, mais cette fois le poing ferméj... avec Loridan, je ne crains plus rien. Vous
refusez de concourir à mon succès? J'arriverai sans vous. Vous renoncez à m'accompagner? J'irai seul. — Seul ! cria-t-il avec une singulière intonation, mélange de tristesse, d'amertume et de triomphe... Seul!... Seul!... Je suisseul, maintenant!...
Puis il allongea vers moi sa main maigre et me dit simplement :
— Adieu.
Je me sentis aussitôt tout impressionné.
— A jeudi, répliquai-je d'une voix trouble.
— Non... non... adieu pour toujours.
Un rideau brillant de larmes voila ses yeux.
— Je n'oublierai cependant pas ce que vous avez fait pour moi, murmura-t-il; je n'oublierai jamais que vous seul...
Et tout à coup une forte émotion l'étreignît ; le flot accumulé jaillit, il me jeta ses bras autour du cou et m'embrassa.
— Adieu... adieu... sanglota-t-il.
Je me trouvai sur l'escalier sans trop savoir comment. La porte était maintenant entre nous.
Je descendis en me tenant à la rampe. Je comprenais que je n'avais pas su, à un certain moment, prononcer les paroles qu'il fallait. Mais j'aurais été incapable encore de trouver ce qu'il aurait fallu dire. J'avais seulement^ le sentiment confus que
ao8 UN coco Dl GÉNIE
j'étais plus (''loigiu* (jiie jamais du dénourmr'îit.
Arrivé au hasje tournai rnachiiialemcnt à droiti*, oubliant (jue c'était dimanche et que la graineterie était fermée. Dans la pénombre, je heurtai un ventre.
— Pas par ici ! bougonna une voix.
Une main me retourna, tandis que l'autre, d'un doigt reveche, m'indiquait l'allée. Aux deux marches du perron, je faillis tomber. Je me retrouvai dans la cour, puis dans le potager de Prudence, où je dus recouvrer un peu de présence d'esprit pour circuler sans ravage entre les pommes blanches des choux-fleurs et les melons en pleine maturité.
Lundi, mardi et mercredi se passèrent. J'espérais un mot de Loridaine. Ce mot ne vint pas. Evidemment, j'aurais pu laisser aller les choses ; et puisque j'avais été remercié, rien ne s'opposait à ce que je considérasse ma responsabilité comme dégagée. Mon honneur même l'était : ou si le mot d'honneur est trop gros pour une simple question de littérature, disons mon amour-prppre. Dûment averti par moi, Loridaine se souviendrait, une fois la catastrophe produite, que je n'avais jamais été sa dupe.
Malheureusement , ma responsabilité et mon amour-propre sauvagardés, il me restait un cœur.
Et ce cœur ne voulait pas se satisfaire aussi facile ment. Ces trois jours furent même pour lui particulièrement pénibles. Ce que j'avais compris obscurément, lorsque je m'étais enhardi à risquer auprès de Loridaine la tentative dont le résultat avait été si médiocre, commençait à m'apparaître avec une abondante clarté.
Loridaine était perdu.
L'effondrement personnel qu'il éprouverait au moment tragique de la révélation était déjà quelque chose de grave. Mais ce qui était tout à fait mortel, c'était la débâcle morale qui en résulterait, le ridicule public où il se sentirait sombrer, les loques de son orgueil éparpillées à tous les vents et réduites en charpie sanglante par les milliers d'ongles venimeux de toute cette population qu'il bravait maintenant avec tant d'inconsciente audace.
Il n'existait qu'un moyen de le sauver. C'était qu'il découvrît lui-même, avant tout le monde, le secret fatal qui s'attachait à lui.
Sans doute , la minute serait épouvantable : ' mais ça, c'était l'inévitable. Par contre, une fois le premier accablement passé , il pourrait retourner la situation. Il leur crierait: Vous n'êtes tous que des misérables, et je vous ai joués! Voyez! ce que je vous montrais, c'était du Victor Hugo, du Racine,
210 UM COCO DE Oéffll
du Shakespeare. Vous avez ri de Victor lluijo, vous vous êtes moqués de Kacinc et vous avez hafijué Shakespeare!... Il leur cracherait à tous son mépris à la face. Ça le remettrait et il serait veni^é.
Or, il était évident qu'il ne pouvait découvrir tout seul la chose. H fallait donc quelqu'un qui la lui découvrît. Et il était non moins évident que ce quelqu'un ne pouvait être que moi. Voilà précisément ce qui m'apparaissait avec cette abondante, cette surabondante clarlé.
Mais comment? — Je ne pouvais lui dire : Vous avez copié Ilamlet.U me jetterait de nouveau à la porte, et cette fois sans m'embrasser. Je comprenais si bien ce qu'il devait éprouver, qu'il me semblait que je me serais jeté à la porte moi-même, et avec beaucoup moins de mansuétude.
Comment?...
Le mercredi soir, j'y pensais encore. La nuit, je dormis peu. J'entendis les pas du somnambule. Il venait apparemment s'approvisionner pour son cinquième acte. Le matin, Prudence s'effraya de ma mine.
— Et tu veux rentrer à Paris !... Tu devrais rester encore un mois.
— Impossible, ma cousine. Les affaires, mon bureau. J'utilise jusqu'à mon dernier jour de congé.
— Tu pars décidément samedi? s'attrisla Vincent.
— Décidément.
Je déjeunai d'une bouche distraite.
Avant tout, combinais-je, il s'agissait de tenir Loridaine seul à seul. Et seul d'une façon sûre et pour un temps appréciable, car il fallait faire la part de l'émotion, du saisissement et de l'inévitable syncope. L'opération devait se faire entre quatre yeux ou n'être pas. Ni Loridaine père, ni Loridaine mère, ni personne, ni même le bossu ne devait troubler de sa présence cette délicate résection. La réussite n'était qu'à ce prix. L'opération aurait lieu dans la petite chambre. Je prendrais place en face de lui. . . Immédiatement après le coup, peut-être même avant, je ferais luire cette idée de la veng-eance à exercer sur les Donziais, idée que je m'obstinais à trouver mag-nifique et qui constituait ^ptout au moins l'adjuvant précieux sans le secours duquel je n'eusse guère songé à tenter l'héroïque médication. Au besoin, je trouverais moyen de rester quelques jours de plus pour panser la plaie et bander la blessure. L'orgueil de l'amputé ferait le reste.
Installé à mon poste d'observation, Balthazar sur li mes genoux comme d'habitude, je passai une par-
2ia im coco dk atttit
lie de raprès-midi à examiner les détails de ce projet, tout en surveillant la sortie du p«^re Loridairie. Sur les cinq heures, je vis le bonhomme quitter la graineterie et, son tyrolien de paille posé hargneusement sur sa tête, se diri^^er à petits pas du côté du Café de l'Agriculture. J'attendis qu'il eût disparu au bout de la rue. Puis, d'une décisirm raide, je me levai. Balthazar, tout endormi, alla rouler comme un gros hérisson à l'autre bout de la chambre.
Cinq minutes après, le veston hermétiquement boutonné, le canotier sur l'oreille et la cigarette à la bouche, je sortais à mon tour de la maison Têtegrain. J'étais strict et doctoral. J'avais conscience de ma charge et de mon autorité. J'étais impassible. Je me sentais une âme de chirurgien.
Je tâlai une place dure sur mon veston. Cela figurait assez bien la boîte de chirurgie. De la poche intérieure où elle reposait, elle précisait au dehors, sous la caresse de mes doigts, son rectangle mystérieux et cruel. C'est là que se trouvaient les instruments... l'instrument plutôt (car il n'y en avait qu'un) au moyen duquel je me flattais d'opérer, sinon sans douleur, du moins avec succès, mon malade.
Cet instrument, que j'étais fermement résolu à
exhiber d'une main sûre au moment où il s'agirait de trancher sur le vif, était de format in-octavo et comportait une reliure à dos de toile bise et à plats de papier jadis marbré, aujourd'hui simplement graisseux, et de quelque deux cents pages jaunies et piquées des vers, en tête desquelles figurait ce titre : Ilamlet, prince de Danemark, par William Shakespeare, traduction française de Letourneiir et Guizot, Paris, 182 1,
Inutile d'ajouter que j'avais découvert le précieux instrument au grenier, parmi les livres dont se composait la bibliothèque de feu mon oncle Tetegrain.
Il faisait une chaleur lourde et un ciel opaque; le gros œil du soleil déchnait, morne et rouge, derrière la crête d'un toit, éborgné par la mitre d'une cheminée. Une buée de poussière brouillaitle pavé. Les oignons de la devanture Loridaine se tordaient péniblement dans leurs caisses.
Trois pas exécutés sans broncher me firent passer de l'étuve de la rue dans l'ombre relativement fraîche de la boutique.
Une voix se dérangea de dessus des registres et me salua de son fausset étonné :
— Gomment, c'est vous?...
— C'est moi, dis-je. Gomment allez-vous?
&l4 l'N COCjy DE GéniB
— Très l)ien, je vous remercie.
Je considérai un instant son visage fatigué et fiévreux qui se dessinait rapidement à mesure que mon œil s'adaptait au changement de clarté.
— Ne me remerciez pas encore, dis-je; vous me remercierez tout à l'heure, ou dans quelques jours, ou dans un an, quand vous serez tout à fait remis.
— Remis? fit-il en dressant sa lonçue ossature derrière le comptoir, les moiç^nons appuyés sur son livre de caisse où s'éparpillaient des feuillets. Me croyez-vous malade?
— Je ne vous crois pas, je vous sais malade. Vous ne vous en douiez peut-être pas, mais vous n'allez pas bien du tout, mon ami.
. — Vous êtes bien bon de vous occuper de ma santé, repartit-il avec une goguenardise évidente. Je croyais que vous ne deviez plus revenir !
— Je reviens parce que je suis inquiet de vous.
— Eh bien, dites-moi ce que vous avez à me dire. Je ne demande pas mieux que de renouer de bons rapports avec vous, si toutefois vous êtes revenu à de meilleurs sentiments à mon égard.
Je ne m'amusai pas à répondre à ces innocentes insinuations.
— Ce que j'ai à vous dire est grave. Ecoutez-moi avec attention. Et d'abord sommes-nous seuls?
UN COCO DE GENIE 2l5
— Papa est allé au café.
— Je sais. Mais Gyprien?
— Gyprien est dans la cour, occupé à tamiser des sacs de graines.
— Ce sera long?
— Très long ; il y en a dix-huit.
— Et votre mère?
— Ma mère a son mouvement de bile; elle est couchée.
— Tant mieux. Mais nous serions peut-être plus tranquilles là-haut. Montons, voulez-vous?
— Vous savez bien que ma chambre est fermée à double tour. Papa a emporté la clef dans sa poche. D'ailleurs, crut-il devoir ajouter, je ne puis laisser ainsi la boutique vide.
— Alors, vous ne pensez pas que nous soyons dérangés ?
— Sûrement non.
— Eh bien, restons ici.
Quant à la rue, elle était déserte comme le Sahara.
— Et maintenant, dis-je à Loridaine après avoir fait deux ou trois fois le tour du grand comptoir, silencieusement, les mains derrière le dos, et maintenant étes-vous courageux ?
A cette question, il lit également deux ou trois
aïO UN coco DK G&NIB
fuis le tuiir de ma personne, silenr.ieuseinent aussi, de son œilsouproFineux et papillolant.
— Courat^eux? Comment l'eiitcndez-vous?
Sa méfiance, que je n'avais évidemment que trop provoquée depuis la scène du dernier dimanche, ne m'en était pas moins souverainement désagréable Je brusquai les choses.
— Où en êtes-vous de votre drame? dis-je.
— De Loridan ?
— Du drame que vous écrivez.
II me regardait, toujours dans la môme posture, arcbouté des poings sur ses paperasses.
Tout à coup, à ma vive surprise, je le vis descendre de son bureau, marcher à moi tout tremblant, je le sentis me saisir au collet et je l'entendis me crier :
— Vous ne le saurez pas !
— Avez-vous perdu la raison?...
Il voulut me secouer, mais il n'en eut pas la force, et ce fut tout son corps qui se secoua, tandis qu'il hachait convulsivement :
— Je l'ai vue... Je l'ai interrogée... Elle est venue ici avant-hier... Je lui ai demandé... Elle ne vous a rien dit !... rien !...
— Qui avez-vous vu? Oui ne m'a rien dit?
— Renaude.
Je commençais à comprendre.
— Alors, comment saviez-vous? reprit-il... Elle ne vous a pas adressé la parole, elle ne vous a même pas aperçu depuis que j'ai entrepris cette œuvre... Gomment saviez-vous ce que vous m'avez dit?... Répondez!... Gomment le saviez-vous?...
— G'est justement pour cela...
Il se secoua de plus belle, toujours prenant mon collet pourpoint d'appui.
— Eh bien, je vais vous le dire, moi 1... Vous vous êtes introduit ici en mon absence... Vous êtes venu fouiller dans mes papiers...
— Ou'inventez-vous là ? criai-je à mon tour.
— J'invente ce qui est... la seule façon possible d'expliquer... Et c'est d'autant plus la vérité que vous avez totalement modifié votre manière d'être... que vous me trahissez, maintenant... que vous vous êtes fait l'acolyte, le complice de mon père!..»
Je l'arrachai, cette fois, un peu rudement à mon collet et l'envoyai chanceler à deux mètres de moi.
— Taisez-vous, dis-je, vous n'êtes pas de bon sens...
Puis, voulant faire preuve de magnanimité, j'ajoutai :
— Je suis avec vous contre tout le monde à Donzy, sachez-le; avec vous contre votre père, avec
ai 8 UN coco OB air<iE
vous contre mes cousins lètc^rairi, que j aime pourtant et (juc je respecte, avec vous contre vous-niôme.
— Contre in<»i-nicaic? s'ébahit-il en retrouvant son équilibre.
Ce fut moi, cette fois, (jui allai le prendre au collet, non pas dans un g'este de colère, comme lui, mais dans un geste de persuasion. Je m'abstins aussi de le secouer, maisjeplantai fortement mes yeux dans les siens et je lui dis :
— Renoncez à cette entreprise, mon cher ami, elle est absolument folle.
Mais loin de se rendre à mon injonction, loin de paraître même admettre qu'elle pût être autre chose qu'une vaine intimidation, il se raidit sous mon regard et laissa filtrer entre ses lèvres :
— Vous êtes jaloux I...
— Jaloux ?...
— Oui, jaloux!
Puis, croyant m'avoir vivement blessé, il se mit à trembler de tous ses membres.
Je l'invitai à m'écouter avec plus de modération.
— Pour vous prouver, dis-je, à quel point je prends votre parti dans le malencontreux concours de circonstances qui pourrait vous exposer aux pires mésaventures, si vous ne me permettiez pas
de vous éclairer, je vous apprendrai que c'est à moi que vous devez Tespèce de tolérance dont vous jouissez parmi vos concitoyens.
Ses yeux s'écarquillèrent. J(^ continuai sans m'émouvoir :
— Lorsque je suis arrivé à Donzj, les moqueries dont vous vous plaignez avaient déjà pris un tel caractère d'acuité que vous n'auriez pas tardé à en ressentir directement les effets, si mon attitude, vite remarquée, je dois le dire, n'avait étonné, puis dérouté certaines persécutions qui ne demandaient qu'à naître.
Je crois bien que je n'avais dérouté personne, mais il fallait prendre position.
Nous étions à quelques mètres l'un de l'autre. J'avais repris ma promenade autour du comptoir perpendiculaire ; Loridaine avait été se réfugier derrière sa caisse.
— Et maintenant que vous êtes bien persuadé, dis-je, de ma constance et de ma sympatliie...
Je ne sais s'il l'était, mais je marchais de l'avant.
— ... Je fais appel à toute votre raison et atout votre sang-froid. Oubliez un instant qui vous êtes, ou qui vous croyez être, et examinez avec moi, d'un jugement sain, la situation telle que je vais vous l'exposer. N'ayez crainte, je n'avancerai rien dont
7>n im coco DE OÉNIK
je nv puisse iinniédititernent faire la preuve. II n'eu résultera pour vous aucun dommage, que celui dont votre imaî^'^iuation seule pourrait ôlre la cause.
On aurait entendu voler une mouche. Un gros frelon sortit effectivement d'une botte de millet, et le ronnemenl de ses ailes à travers la boutique parut étourdissaiil.
Loridaine voulut parler, mais aucun son ne sortit de ses lèvres.
— Allons droit au fait, renouai-je. Vous avez écrit avec une rapidité dévorante un drame qui aurait exi^é de tout autre — et en disant de tout autre, je ne parle que d'un auteur de tout premier ordre — de longs mois, sinon des années de travail. Cela ne vous paraît-il pas miraculeux ?
— Miraculeux ou non, cela est, parvint-il enfin à exprimer.
— Eh bien, non, cela n'est pas ; ou plutôt cela n'est pas comme vous le pensez.
— Voulez-vous dire que je n'ai pas écrit ce drame ?... Je l'ai bel et bien écrit, de ma main.
— De votre main peut-être, mais non pas de votre cerveau.
— Par exemple !
— Comment alors expliquez-vous que mon cerveau, à moi, contienne des noms, des détails tels
que ceux que je vous ai cités? Voulez-vous que je vous en cite d'autres?
— Ce n'est pas la peine. L'explication est simple et je vous Tai fournie. Vous avez lu mon manuscrit.
— Je ne l'ai pas lu. L'explication est autre, sinon aussi simple que la vôtre, et je vais à mon tour vous la fournir. Je vous signalais, l'autre jour, certaines ressemblances avec un drame..,
— Je ne l'ai pas lu.
— En êtes-vous bien sûr? Mais là n'est pas la question. Le drame dont je vous parlais n'a pas, comme le vôtre, l'avantage d'être manuscrit; il est imprimé, et, si vous ne l'avez pas lu, tout le monde peut le lire. Ne croyez-vous pas qu'il serait sage...
— C'est déjà ce que vous disiez pour Joas, fanfaronna-t-il, et cependant...
— Et cependant vous avez montré Joas. C'est bien là le tort que vous avez eu.
— Le tort? Mais personne ne s'est avisé... Vousmême dans votre lecture...
— Oui, je sais, la réponse de l'Odéon n'est pas arrivée. Ne la souhaitez pas trop prompte.
Mon assurance l'impressionnait.
— Voudriez-vous insinuer... pâlit-il.
— Avant tout, dis-je, avant tout et quoi qu'il
2?2 UN COCO DE O^.rdC
puisse résulter de cet entretien, ne prenez pas les choses trop au trafique. Si Joas, si telle autre rie vos productions (juc vous auriez déjà montrée partout, et dont on se serait partout moqué, se trouvait dans le môme cas que...
— Que Lnridan?
— Que Loridan, soit, pour lui laisser je nom dont vous avez affuble cette œuvre...
— Affublé? glapit-il en se dressant tout maig're.
— Baptisé.. .j'ai dit baptisé... Si donc, cher ami...
— Ne m'appelez pas cher ami !...
— Cher Loridaine... Ne voyez-vous pas quel rôle puissant serait le vôtre, vis-à-vis de tous ces gens-là... Vous leur diriez... je suppose... je ne fais que supposer...
— Vous supposez des infamies! cria-t-il.
— Vous leur diriez : Ce n'est pas seulement de moi que vous vous moquez, c'est de... c'est de...
J'était prêtàdévelopper le thème. Ilm'interrompit.
A — Mais c'est moi qui me moque de ces gens-là! Ils peuvent dire ce qu'ils veulent, cela m'est égal, profondément égal, je vous l'ai déjà fait savoir.
— Nous parlerons de cela plus tard, dis-je. Je vois que vous n'êtes pas en état... Je comprends : il faut d'abord que vous vous convainquiez, de vos yeux, de la réalité de ce que j'avance.
— Je serais curieux, dit-il...
— Vous allez être satisfait. J'ai précisément sur moi... •
— Qu'est-ce que vous avez sur vous? fit-il en me jetant un reg-ard subitement inquiet.
Je déboutonnai mon veston, tout en faisant quelques pas vers lui.
— N'avancez pas! me cria-t-il en proie à une véritable terreur.
Visiblement, une idé(3 nouvelle venait de s'emparer de son esprit.
— Qu'est-ce qui vous prend ? dis-je.
Ses dents claquèrent.
— Vous êtes fou, bég-aya-t-il.
Il aurait voulu se sauver. La peur le clouait sur place. Son bras seul s'ag-itait, en même temps que sa mâchoire.
— N'avancez i)as! grelotta-t-il... J'appelle au secours!... Je n'ai qu'à ouvrir la porte!... Gypriea est là !...
Il me parut prudent de reculer. Je revins m'adosser au comptoir et, à travers la pièce, je lui dis :
— Ne craig-noz rien; ce que j'ai dans ma poche, c'est tout simplement un exemplaire d'IIamlet.
— Hamlet? ... Qu'est-ce que c'est que... Partez, :j,e vous en supplie,..
2a/| UN coco DE oéntm
— Ecoulez, clis-je, vous allez lire ce volume.
— Je ne le lirai pas.
— Je ne vous dernaiicie que de l'ouvrir. Ouvrezle n'importe où, au liasard; vous n'en lirez qu'une page, quelques lij^nes môme, si vous voulez... et vous me direz si ce que vous avez écrit ne ressemble pas prodigieusement à ce qui est imprimé là.
Je tirai le volume.
Comme un aj)pAt, je le posai sur le comptoir. Puis je m'éloignai doucement, de façon que Loridaine, surmontant la crainte que je lui inspirais, osât s'en approcher. Il suivait tous mes mouvements d'un œil de souris sous le guet d'un chat. Dans cinq minutes, pensais-je, tout serait consommé .
— Encore un mot, lui dîs-je et comme pris d'un dernier remords : souvenez-vous que personne ne sait, ni ne saura jamais ce que vous allez découvrir. Je n'en ai parlé et je n'en parlerai à âme qui vive. C'est de vous à moi. Vous parliez d'un secret entre trois: c'est entre deux qu'il est et qu'il demeurera à tout jamais.
Nous formions, inscrit dans la boutique, un triangle à peu de chose près équi latéral : Loridaine, figé derrière son bureau; moi, collé au mur sous le grand tableau des céréales de France; le volume,
UN COCO DE CiÉNIE 225
sur le comptoir, entre une pile de sacs à raisins et un assortiment de greffoirs. Le crépuscule du soir venait coucher dans ce triangle le long quadrilatère encore lumineux de la porte.
Six heures sonnèrent à Saint-Garadeuc.
Le sixième coup venait à peine de s'évanouir, qu'une ombre tomba comme une gaze sur le quadrilatère. En même temps, une robe s'encadrait dans la porte, un petit pied finement chaussé passait le seuil, une voix fraîche criait: « Bonjour ! w... et W^^ Renaude entrait.
Je reportai vivement les yeux sur Loridaine. Loridaine était sorti de derrière son bureau et se mettait en mouvement. Mais ce n'était plus sur moi qu'il tenait son regard fixé, ni même sur M''6 Renaude, qu'il n'avait pas l'air d'avoir aperçue. C'était sur le volume à'IIamlet... et il marchait au volume en ligne droite.
Je puis à peine reconstituer ce qui se passa alors exactement. Ce que je sais, c'est que tout fut à cet instant retourné en moi comme un sablier. Je ne pris pas môme le temps de remarquer combien cette marche de Loridaine s'opérait étrangement. Je ne me demandai pas si la vision du bouquin, de ce bouquin qu'il connaissait ^ venait comme un point magnétique de le replonger subitement dans son
2a6 UM coco PB at.sir.
étal de somiianihulisme; ou si, par le fait seul r]ue son « inconscient » le reconnaissait, il se sentait invinciblement attiré par ce livre que, peu de minutes auparavant, il déclarait ne pas vouloir lire. Je ne vis qu'une chose: la catastrophe se produisant sous les yeux de M"'' Renaude; tout étant perdu, ruiné, démoli; leur mutuelle illusion détruite, leur amour brisé, leur bonheur, leur pauvre part de bonheur terrestre en miettes.
Je m'élançai.
— Laissez ça! m'écriai-je.
Mais au moment où j'atteignais le volume, Loridaine, qui s'était également précipité, le saisissait avec un cri rauque.
Une lutte eut lieu. Nous roulâmes à terre. De la poussièremontaautour de nous. Un spasmede forces que je ne me soupçonnais pas galvanisait mes nerfs, durcissaitmes muscles. Mais celles de Loridaine me paraissaient décuplées. Sa dent s'enfonça dans mon épaule. Il hurlait conime un forcené. Je me mis à crier aussi. Nos crânes heurtèrent des angles de solides. De sa bave coula sur ma joue.
Toute pensée m'avait quitté, que celle de lui arracher le volume. Ma main cherchait sans cesse ses yeux pour l'empêcher de rien surprendre du texte. Nos poitrines haletaient et la poussière bru-
lait nos gorges. Le tome se déchiquetait. Je lui en disputais avidement les morceaux, que je fourrais dans mes poches. Un instant sa poigne crispé m'étrangla.
Les cris d'effroi de la jeune fdle, au milieu de notre double frénésie, parvenaient confusément à mon oreille. 11 me sembla aussi voir une bosse et un tablier vert traverser en hâte la boutique et gagner la rue. La porte me parut déjà pleine de Donziais attroupés. Du moins, je reconnus, en roulant une dernière fois sur moi-même, les bas de pantalon effrangés et les jambes cagneuses de Podebit, rhorloger.
Soudain, le corps de Loridaine se raidit. Son étreinte se relâcha. Il était temps: je n'en pouvais plus. Je me relevai. Des oignons écrasés poissaient ma peau; j'avais du terreau plein la bouche. Dans un coin, la petite Chamot était en proie à une crise de nerfs et la grosse mère Barbediou la soignait, tandis que le droguiste allait de ci de là, de son vol de chauve-souris. M"^*^ Loridaine, épouvantablement jaune, se lamentait, en camisole blanche, près de la porte du fond.
Le groupe de la rue s'ouvrit pour livrer passage. Le bossu ramenait Loridaine père, que suivait le docteur Estambenet.
228 im coco DE oéifu
Cliarlrs se conviilsaità terre. De vagues sons roiilairiit comme des ^granulations dans sa gort,^e. Une lét^^ère écume savonnait sur ses lèvres ouvertes.
Le docteur se pencha.
Après l'avoir ausculté et lui avoir juncé les narines, il g-rilïOFina à la Iiûte une ordonnance sur son genou (ît la tendit à Barbedieu, fjui fila aussitôt dans la direction de sa droguerie. Puis on mit dehout le malade et finalement on se décida à Fasseoir sur un escabeau, auquel le bossu, (pii lui tenait la tête, servit de dossier. Quelques gouttes de sang, qui avaient glissé le long de mon bras, provenant sans doute de mon épaule mordue, tombèrent sur le dos de ma main. Le droguiste ne tarda pas à revenir avec des fioles, et on administra un électuaire.
L'œil grimaça.
— Il revient, dit Barbedieu.
Des paroles sortirent:
— ... Morne lâche... Mol, le fils d'un cher père assassiné... Fi donc, fi!... A l'œuvre, mon cerveau î...
Puis il parut se réveiller et promena sur l'assistance un regard atone.
Plusieurs minutes se passèrent ainsi.
Le docteur était allé prendre un feuillet sur le bureau. H s'approcha de moi pour me le montrer*
Je reconnus, tracées de la main de Loridaine, les dernières phrases à^Hamlet.
Le docteur les lut et les relut. Puis, faisant crépiter le papier sous trois ou quatre petites chiquenaudes, il me dit à demi-voix :
— Je m'en doutais . . . Pauvre «garçon ! ... Je crois bien que nous allons être obligés de le mettre quelque temps en observation dans une maison de santé.
Mon départ, fixéau samedi malin première heure, me débarrasserait je l'espérais, pour loni^temps,de Loridaine, de Donzy et des Donziais. Je ne reg^retterais, dans tout cela, que la bonne maison Têtegrain, un peu encombrée par deux excellents êtres, ma grosse cousine Prudence et mon gros cousin Vincent, et par un troisième, non moins, excellent et non moins t^ros, Balthasar, mais oîi Ton mangeait bien, où Ton buvait bien, où Ton ronflait bien, où la vie coulait douce, molle et lente, et qui n'avait que le seul tort de receler sous son toit de tuiles une fâcheuse bibliothèque. Vincent m'accompaii^nerait jusqu'à Gosne; nous déjeunerions ensemble au buffet de la gare ; à midi quarante je monterais dans l'express venant de Roanne par Moulins et Nevers, et je serais à Paris pour l'absinthe.
Je dois avouer que le lendemain, vendredi, je m'étais réveillé assez moulu. Mais ma blessure à l'épaule était, en somme, insignifiante. Aussitôt
rentré, j'avais opéré quelques lavages et la nuit Pavait cicatrisée. Par contre, mon veston était en piteux état.
Je passai la matinée à préparer ma malle. Prudence avait fait le grand effort et s'était coltinée au premier pour m'aider. Elle tenait à ce que le compte de mes chemises fût exact et à ce que je remportasse un nombre de paires de chaussettes sensiblement égal à celui que j'avais apporté. Quand la malle fut pleine, elle exhiba un énorme paquet de croquets de Donzj, qu'elle prétendit encore me faire prendre.
— Tu les mangeras à Paris; ça te rappellera notre vieille maison.
Il fallut l'y fourrer. Pour fermer, on appela la Morvandaise, qui s'assit sur le couvercle.
En l'honneur de mon dernier déjeuner, Vincent avait été déterrer ce qu'il avait de mieux dans sa cave. Il revint triomphant avec un Château-Margaux i835.
— Il en restait encore deux 1 La seconde, c'est pour quand tu reviendras.
Ornée de ses faïences, la salle à manger couvait de sa centaine d'yeux attendris notre repas. Balthasar fainéantait sur une chaise de paille, et tout ce qu'il pouvait faire était de suivre d'une prunelle mordo-
aSa UN coco db aittiE
rée le vol obstin<^ d'une mouche, avec Tenvie terrible de lui décocher un coup de patte que la paresse lui faisait indcfiniinent retarder. Ces vieilles choses et ces bonnes t^ens prenaient pour moi un attrait familial et louchant. Il m'en coûtait de les quitter. Un soleil léî^er, annonçant l'automne, éçayait la Grand'rue, où les bocaux de Barbedieu flambaient comme d'habitude. Une hirondelle, l'aile basse, rasa l'imposte de notre fenêtre. Un marteau lointain ferrait un cheval.
— On est bicFi, bâillait avec appétit Vincent.
Et à la vérité, on était bien.
Prudence s'assoupit au dessert. Un coup de sonnette la réveilla. Elle fit « ah! » puis se rendormit.
Ce n'était, en effet, que Loridaine.
La Morvandaise l'introduisit, et son entrée me rappela celle du jour où je l'avais vu, revu plutôt pour la première fois et où nous avions noué, renouvelé plutôt connaissance. Il y avait un mois de ça, presque jour pour jour... Jour pour jour tout à fait, car le lendemain était un samedi, jour de Cosne, et Loridaine avait, ce vendredi-là, charg^é mon cousin du paquet pour le libraire Coquille.
Il était seulement un peu plus maigre, un peu plus long, un peu plus malade qu'alors. La bataille
de la veille avait, en outre, laissé des traces sur sa personne. Une forte écorchure suivait Tarrête du nez, et la paupière gauche se pochait d'une ecchymose violette. Des marbrures terreuses souillaieut les méplats, manifestant qu'il n'avait pas mis à sa toilette la même minutie que moi. Des g-rumeaux de poussière parsemaient sa barbiche. Des graines étaient restées prises dans sa chevelure.
— Eh bien, mon garçon, nous en faisons de belles! s'égaya Têtegrain, mis au courant, comme tout Donzy, de l'incident.
Prudence, à qui son alourdissement avait fait complètement perdre de vue Tesclandre de la veille, se réveilla à nouveau sur ce mot, se souvint tout à coup et se mit à considérer Loridaine comme une bête curieuse.
Il s'excusa du mieux qu'il put. D'une voix chevrotante et fatiguée, il me demanda pardon de cette scène inqualifiable. Gomment avait-il pu se laisser aller à un pareil éclat ? C'était si peu dans son caractère ! Il m'avait l'air de ne plus du tout se rappeler le motif exact de son agression. Autant que j'en pus juger sur ses explications embarrassées, il semblait croire que c'était parce que j'avais paru mettre en doute sa sincérité qu'il s'était ainsi jeté sur moi comme un enfant.
23/| VH COCO DB OéNIR
— J'ai vu r()Uj;je, h.aihutiait-il ; je ne sais vraiment ce qui m'a pris.
Je lui dis de ne pas se tourmenter, que je lui
pardonnais de grand cœur et qu'il fallait oublier |
cela. j
Nous scellilmes la réconciliation d'un verre d'arquebuse, l
— Oui, dit-il, toute ma vie j'aurais çardé cela sur î le cœur ; j'avais besoin de vous revoir et de m'as- j surer que vous ne m'en vouliez pas. ]
Il était humble et doux. Une résig-nation mélan- j
colique noyait son regard. Il ne me parla pas de \
ses œuvres, ne me demanda rien, ne fit aucune | allusion à Paris, ni aux projets dont il m'avait si
souvent entretenu. Il va sans dire que je ne cher- i
chai pas non plus à l'aiguiller sur cette voie dan- j
gereuse. 1
Prudence parla de la Passion blanche, qu'elle ,
avait semée et dont on verrait les résultats au prin- j
temps. Le chat, après s'être longuement étiré, vint ,
fourrer son échine sous les doigts de Loridaine, qui j
le caressèrent avec bienveillance. ;
— Encore un coup d'arquebuse! cligna Vincent. \
— Encore un! , Après avoir rempli les quatre verres et de nou- !
veau vidé le sien, Têtegrain s'éclipsa un instant.
Lorsqu^il revint, il tenait à la main un paquet... le paquet! Il avait été l'avant-veille à Gosne et Tavait rapporté de chez le libraire Coquille.
— Voilà, dit-il. Coquille Ta lu jusqu'au bout. Loridaine renvoya doucement le chat, défit le
paquet, constata que son manuscrit lui revenait complet et en bon état. Puis il demanda sans trouble apparent :
— Et qu'a dit le père Coquille?
— Voilà, dit Vincent. Le père Coquille t'en parlera plus long-uement plus tard, quand tu iras le voir. Il dit que c'est plein d'inexpérience, mais que tu manifestes certainement des dispositions. Il t'engage à en écrire un autre. Pour celui-ci, a dit Coquille, on ne peut songer à le faire imprimer. Quand tu en auras fait encore trois ou quatre, et s'il y a progrès, on pourra peut-être tâter un éditeur de Paris.
— C'est tout ce qu'il a dit?
— C'est tout. Il a ajouté des mots latins : Labor improbiis... J'ai su ça dans le temps, mais je ne me rappelle plus.
Les mots latins parurent produire peu d'efFet sur Loridaine.
— Voulez-vous me permettre? dis-je en avançant la main.
a36 UN coco DB oéifii
— Cola vous intéresse encore? me demanda-t-il faihlcment avec un imperceptible reproche dans la voix.
Sans lui n;pondre, je me mis à feuilleter son manuscrit.
Marc Pécari y étalait sa balourdise dans un milieu de province minutieusement évoqué. Des deux côtés de la route paressait le bour^ d'Yonville, avec sa mairie, son auberj^e et son drapeau tricolore de fer-blanc au haut du clocher de Té^lise, Emma Pécari commettait ses adultères, et je constatai la présence du pharmacien Barbenfer et de ses deux fils. Napoléon et Franklin.
A la liste, déjà belle, de ses œuvres, Loridaine avait adjoint Madame Bovary.
— J'oubliais, reprit Tôteg'rain . Le père Coquille a dit aussi qu'il aurait bien fait lire ton roman à sa femn ;, mais que le sujet lui en avait semblé trop risqué.
— Qu'est-ce que tu as donc raconté ? fit Prudence émoustillée.
Sous ses plaques de poussière, Loridaine rougit un peu.
Je remontai à la pag"e de titre. Elle portait celuici, tracé de la belle bâtarde de Loridaine : Cette pauvre Emma !
« Cette pauvre Emma! »... Je reconnus bien là Tâme tendre et miséricordieuse, le cri du cœur de rhonnôte Loridaine devant les malheurs de son héroïne. Penouillard, à supposer qu'il eût accepté le roman pour le RcpiiblLcain de Donzy, nous aurait certainement chang-é ce titre-là !
Ma curiosité une fois satisfaite, et sans même lui demander pourquoi, ayant jugé à propos de donner son nom au prince d'Islande, il avait cru devoir débaptiser le médecin d'Yonville de son prénom, je lui rendis son manuscrit.
Il le rempaqueta et le refîcelasans un mot. Je vis
seulement trembler le bout de ses doigts et une larme furtive glisser de sa paupière.
— C'est demain le quatrième samedi du mois, dit Prudence. Est-ce que tes parents iront chez les Chamot?
— Je ne sais, dit Loridaine. Moi, je n'irai pas.
— Pourquoi? fit Vincent. On ne s'était pas ennuyé, la dernière fois. Tu pourrais nous redire cette romance... comment déjà?... ily avait du Transvaal là-dedans... C'était bien, ça, mon garçon !...
Il lui allongea une claque énorme sur la cuisse.
— Moi, dit Prudence, je sais bien une chose : c'est que je ne remettrai pas ma robe à ramages.
a 38 UN coco di oàmi
Elle est trop voyante. M"'* Le/çrarulfour {'Adii m cachemire prune; je l'imiterai.
Loridaine s'attardait. Visiblement, il aurait voulu me dire quelque chose. Il n'osait fias. Il avait l'air d'attendre une avance de ma part. Je me gardai, cela va sans dire, de lui tendre la moindre perche.
Gyprien vint heureusement mettre un terme à cette situation. Il était envoyé par le çrainetier pour chercher M. Charles. M. Loridaine père avait donné vin^t minutes à M. Charles pour faire ses adieux à M. Frédéric, et les ving-tminutesétaient depuis longtemps dépassées.
Il fallut nous séparer. Charles mit sa main dans la mienne et me souhaita bon voyage. Pour le consoler un peu, je lui promis, en termes peu précis, de ne pas l'oublier. Un hoquet monta de son cœur à sa gorge; et dans un mouvement qu'il fit pour s'essuyer le front, des graines tombèrent de ses cheveux, roulèrent à terre avec un petit bruit sec, et Balthasar,qui avait enfin achevé sa digestion,sc mit en devoir de les poursuivre.
Puis l'auteur de Joas, de Loridan, prince dislande et de Cette pauvre Emma!, son paquet sous le bras, suivit le bossu.
Le lendemain, de grand matin, la carriole du père Pidoux, lequel cumulait les fonctions de fossoyeur et'de voiturier, s'arrêtait devant la porte pour nous transporter à la gare, ma malle et, par surcroît, Tetegrain et moi.
Les adieux avec Prudence furent longs et surchargés de recommandations. Ma grosse cousine se faisait d'un voyage en chemin de fer une idée excessive. Ces préoccupations de dernière heure empêchèrent du moins son émotion de trop déborder; mais il y avait dans sa poitrine un roulis qui ne présageait rien de bon.
— Va-t'en donc, Parisien!... fit-elle moitié riant, moitié pleurant.
La Morvandaise elle-même, après avoir aidé à charger la malle, y alla de sa larme.
— Allons, houp! claqua gaillardement Vincent, qui avait plusieurs heures encore à passer avec moi.
— Y est-on? demanda le père Pidoux.
— On y est, répondit Tetegrain. Tape ta bête.
A la gare, nous trouvâmes M. Isidore Paumier qui aitenda'itson Journal de la Nièvre. Il avait déjà la chique à la bouche.
— Oui, oui, c'est comme cela... et on recommence les classes lundi, fit-il d'un air navré.
a4o UN coco UB ointK
Ce fut naturellement le thème d'une abondante dissertation, que le retard habituel du train venaiil de Glamecy lui laissa développer à son aise. Enfiîij le petit sifflet aigre de la locomotive cingla l'aii humide. Le convoi, composé de quatre wagons ei demi de troisièmes et d'un demi-wagon desecondej vint se ranger le long du quai. Quelques goultei de pluie commencèrent à tomber.
— Hue donc ! fit mon cousin en se hissant. Je lui passai mon bagage à main et je montai
après lui.
— Bonne santé et bonne chance! souhaita mélancoliquement le maître d'école.
Le train s'ébranlait.
A ce moment, nous vîmes, débouchant sur le quai, un grand corps essoufflé, agité d'un long bras. C'était Loridaine.
— Je vous écrirai! me cria-t-il.
J'eus encore le temps de lui jeter par la portière :
— Avez-vous reçu une réponse de TOdéon?
— Aucune, entendis-je dans le brouhaha des roues.
A travers les peupliers de la courbe, j'aperçus encore son long bras, emmanchant un mouchoir à carreaux qui me faisait des signes. j
Un voile de brumes couvrait Donzy. C'était le premier jour, depuis mon arrivée, où le temps fût franchement mauvais. A Suilly-la-Tour, le soleil reparut un peu et quelques maigres rayons zébrèrent un verg-er. Mais sa tentative en resta là. A Saint- Quentin, la pluie avait pris victorieusement le dessus. A Saint-Martin-du-Tronsec, elle régnait en souveraine, et nous n'aperçûmes de cette charmante localité que quatre parapluies de cotonnade rouge abritant des jupes relevées sur des tibias chaussés de gros bleu.
— Quel temps! pestait Vincent, tandis que Teau fouettait les vitres.
A Gosne, nous débutâmes par nous installer à la buvette devant un robuste champoreau. Un petit frisson nous avait pris dans le courant d'air de la gare, et Vincent ne manifestait qu'une ardeur modérée à faire ses courses.
— Bon sang! dit-il enfin, j'ai donné rendez-vous à Pertuiset sur les dix heures; il faut pourtant que j'y aille.
Je demandai le dernier indicateur paru, pour voir s'il n'y avait pas quelque modification dans l'heure du train. Il y en avait une. Le train partait à midi trente-sept au lieu de midi quarante. On gagnait trois minutes sur l'indicateur consulté à Donzy.
242 UN COCO DE ciNlB
— A onze heures an buffet, dit Vincent en] retroussant ses bas de [lanlalon et en ouvrant son] parapluir.
— A onze heures au buffet.
Aj)rès avoir fait les cent pas dans les diverses!
salles d'attente, toutes plus maussades les unes quel les autres, je finis par ouvrir aussi le mien et par aller patauger.
.l'allai donner un coup d'œil à la Loire. Elle était] pauvre, morne, grise, effilochée entre ses bancs] de sable. Le pont suspendu tissait dans la brume] les fils noirs de sa toile d'araignée. Les verdure? de rile s'atténuaient sous leur voilette de pluie. Au delà, dans le lointain du lit ridiculement large, les premières collines berrichonnes profilaient une ligne imprécise.
Je tournai le dos à ce fleuve. De la Promenade, je passai dans de petites artères décentes, silencieuses, lavées. Je longeai des devantures où la quincaillerie et la coutellerie me parurent jouer un rôle important. Quelques vieilles maisons présentaient sans tapage une architecture intéressante. Je reconnus le Tribunal, avec son air d'ancien couvent ; je côtoyai le mur, qui me sembla restauré, du Collège. Puis, au détour d'une rue, j'aperçus, sous un clocher-porche, un portail cintré orné d'un ban-
UN COCO DE GÉNIE 2l\'6
deau à sujets sculptés. C'était Saint-Aig-nan. Non loin, à Tétalag-e d'une boutique d'aspect recommandable, paraissaient séjourner des volumes, dont les couvertures jaunes et les cartonnages scolaires essayaient, avec désavantage, de lutter contre la buée de la vitre. Je lus sur l'enseigne : Librairie Coquille,
Je n'y pensais certainement pas. Mais quand je la vis ainsi devant mes yeux, — je n'oserais dire en chair et en os, mais en papier et en rayons, et que je discernai à l'intérieur le petit père Coquille lui-même, cette fois bien en chair et en os, — ou plutôt non, en parchemin et en zigzags, avec son bonnet grec sur la tête et ses lunettes sur le nez, je ne pus m'empêcher d'entrer.
Le petit père Coquille parut fort surpris de cette entrée. Mais il se remit vite et me demanda d'un ton amène ce que je voulais. Puis,s'apercevant que mon parapluie laissait des arabesques sur son plancher, il me le prit en souriant des mains et alla le mettre à égoutter contre la porte.
Ce que je voulais? Mon Dieu, simplement le voir, jouir du son de sa voix, respirer sa bonhomie. Et tandis que je feuilletais par contenance des illustrés, une idée folâtre me prit.
-^ Avez-vous des romans? lui demandai-je.
2/|4 UN COCO Dl GÉNIE
— Oui, Monsieur, les dornièrcs nouveautés de Paris.
— Je ne tiens pas précisément aux nouveautés, dis-je. Mais ne connaît riez-vous pas, par hasard, un roman qui s'appelle... attendez donc... cjui s'appelle, je crois, Madame Bovarij ^'
— M adamr Bovary? ,.. Monsieur, c'est un roni;«ri très connu.
— Vraiment ?
— Et si vous aimez les œuvres fortes, Monsieur, les œuvres profondément étudiées... ' t
— L'avez-vous donc lue ?
— Si j'ai lu Madame Bovary ?,., Oh! Monsieur, un des chefs-d'œuvre de la littérature française ! Et c'est à un libraire que vous demandez cela î... Oui, Monsieur, jel'ailue.Etje l'admire. Je réprouve de toutes mes forces le procès stupide qui a été fait à ce livre sous un régime d'oppression et de tyrannie. Monsieur, je vous eng^ag^e vivement à faire l'acquisition de ce volume.
— Vous pourriez me le procurer?
— Rien de plus facile. Le voici.
Et le petit père Coquille, montant lestement sur
une escabelle, alla droit à un rayon, mit sans hésiter le doigt sur un volume broché, le tira, redescendit et me le présenta aimablement.
Je le pris, j*en considérai un instant le titre dans son cadre à angles historiés; puis, complètement abasourdi et ne sachant que dire, je ne trouvai pas autre chose à faire que d'ahgner simplement trois francs sur le comptoir.
— Pardon, Monsieur, pardon, dit le petit père Coquille...
El ici, le ton du petit père Coquille devint ineffable :
— On voit que Monsieur est Parisien !... Mais en province, et avec les conditions léonines que nous font les éditeurs, monsieur, c'est trois francs cinquante.
Je complétai la somme, je repris mon parapluie et, mon emplette fourrée dans la poche de mon pardessus de voyage, je redescendis ducôlé de la gare.
Vincent, la carte en mains, s'occupait déjà du déjeuner.
— Nous allons nous régaler, dit-il; il y a des tripes.
De temps en temps, je consultais l'heure. Un employé passa.
— L'express de Paris est bien à midi trentesept? Nous gagnons bien trois minutes?
— Trois minutes, oui, Monsieur. Mais on annonce vingt minutes de retard à Moulins.
a46 UN coco DE oisiK
On en annonça quarante à Nevers. A Pouiçiics, ces quarante se transformèrent en quaranle-cin(j. A la Charité, ce fut cinquante. Plus l'express avançait, plus il reculait.
Pendant ce temps, aux tripes succédait du navarin, au navarin des tournedos, aux tournedos les premiers perdreaux de contrebande. A mesure que le train retardait, le déjeuner se prolongeait, tournait au banquet, devenait un véritable festin. Il n'y manquait que Balthasar.
Quand vint le moment de régler Tadditinn, il y eut entre nous une longue dispute, où Vincent, qui serait allé jusqu'à se fâcher tout rouge, finit naturellement par avoir le dessus.
— Les voyageurs pour Paris î...
Comme pour masquer son retard, l'express entrait en gare avec un vacarme infernal.
Des faces d'Anglais et des calvities de Parisiens, revenant de Pougues ou de Vichy, parurent aux portières. D'autres descendirent, lappèrent des bocks.
— Adieu, mon bon, fit Vincent les larmes aux yeux.
Nous nous embrassâmes, et son ventre tendu ballonna sur le mien.
— En voilure!...
UN COCO DE GÉNIE 2l\']
Les portières taratapèrent.
Une demi-heure plus tard, ayant déployé ma couverture sur mes genoux et suffisamment observé mes six compagnons, trois Anglais, un boulevardier à monocle, une tête de clerc à favoris et, unique échantillon de la province, une sorte de petit rentier vineux, qui d'ailleurs pouvait être des Batignolles, et alors que je méditais déjà de m'endormir d'ennui, je sentis dans la poche de mon pardessus une forme quadrangulaire qui amena un sourire au coin de ma lèvre et changea mes dispositions.
Le premier Anglais lisait* le Punch; le second Anglais lisait le Punch; le troisième Anglais lisait le Punch; le boulevardier pointait un Jockey le petit rentier était plongé dans V Intransigeant; le clerc triturait un dossier. Pour moi, la tempe sur l'oreillelte, et tandis que les longs paysages du Loiret circulaient sur la vitre dans leur gaine de bruine, je me mis à relire Madame Bovary.
Dos le soir, je retrouvai des camarades; dès le lendemain, je retrouvai à la centième je ne sais quelle odieuse revue de café-concert que j'avais déjà failli siffler à la cinquantième; dès le lundi, je retrouvai le bureau. La vie de Paris, certes plus semblable cent fois, dans sa monotone diversité, que la vie de province, mais plus assujettissante, me reprit aux mille fils de sa trame ingénieuse. Peu à peu, — et ce peu à peu fut encore fort rapide, — Donzy s'effaça, ses habitants, ses vieux murs se noyèrent dans mon souvenir, et je finis par ne plus y penser qu'en rêve, alors que quelque obscure cellule de mon cerveau, se mettant à marcher toute seule, ressuscitait sans crier i^arele pavé pointu de la Grand'rue,Saint-Caradeuc, les Chamot et le Nohain. Au réveil, tout disparaissait dans un frottement d'yeux et, l'instant d'après, j'aurais été fort empêché de dire à quoi diable j'avais bien pu rêver d'agréable ou de désagréable, ou simplement d'indifférent .
Les semaines se passèrent, les mois aussi. Quand j'ouvrais un journal, je ne dédaignais pas de jeter un coup d'œil sur le petit texte des nouvelles des départements, et je m'arrêtais volontiers à celles de la Nièvre; mais jamais, au grand jamais, il n'y était question de Donzy. La fin de l'automne fut triste et boueuse. Il tomba des neiges en décembre. La nuit de Noël, un fort coup de vent fit dégringoler ma cheminée dans la rue. Puis, un matin, le facteur me monta le nouveau calendrier.
J'échangeai, à cette occasion, de tendres félicitations avec mes cousins Têtegrain. Vincent me mandait qu'il était bien portant et que Prudence avait maigri de trois kilos; que tout allait donc heureusement pour tous deux, mais que Balthasar avait la boule et filait un mauvais coton. Pas un mot de Loridaine.
Pas un mot non plus venant de lui. Cet être qui avait menacé de m'écrire ne donnait pas signe de vie. Que faisait-il ? Que devenait-il ? J'avoue que, dans ma lettre à Vincent, je me gardai de poser la question. La bombe avait-elle éclaté ? Il me semblait impossible que, dans ce cas, la missive de Vincent, malgré sa sobriété, eût négligé de mentionner ce fait-divers important. C'est donc qu'il ne s'était rien passé ? Mais comment pouvait-il ne s'être rien
zTio UN coco DR ainiK
passé? Que conclure de ce silence! Loridaine si réservait-il? Accumulait-il sournoisenrient de nouveaux ciiefs-d'œuvre? Composait-il les trois ouquj tre autres romans conseillés par Coquille, et allaii je le voir, \in beau jour, me tomber dessus à Parii avec toute la littérature française sous le bras] sans compter les Princes d'Islande et autres lieu: (ju'il pouvait y avoir annexés ?
Celte perspective nie troubla jusqu'au jour des Rois. Puis, les circonstances qui l'avaient fait naître ayant cessé, je recommençai à n'y plus penser, autrement qu'en rêve et par le simple automatisme de ma cellule.
Le printemps vint. Les premières feuilles pointèrent aux arbres. Le 6 avril, ce fut la Sainte- Prudence. Nouvel échange de lettres. Dans celle que Tètegrain m'écrivit, et où Prudence mit ég^alement sa sig^nature, on m'apprenait que tout allait bien. Vincent avait eu un accès de g^outte. Prudence avait malheureusement reperdu les trois kilos gagnés l'hiver, ou plutôt le contraire. Balthasar arrondissait sa boule. En revanche, la Passion blanche donnait des résultats merveilleux. On me remerciait de mes vœux aimables et l'on buvait à ma santé. Pas un mot de Loridaine.
Il y eut une série de beaux jours, pendant les-
UN COCO DE GENIE -iO 1
quels les marronniers fleurirent. Une subtile odeur de renouveau se répandit dans Tairv Le charbon cessa de brûler dans les grilles ; les fenêtres s'ouvrirent ; les vêtements d'hiver regagnèrent un à un les placards, avec des billes de naphtaline dans les poches. Dès le mois de mai, les chapeaux de paille se mirent à émailler les terrasses des cafés.
Une sourde rumeur s'éveilla alors tout le long de mon être. Elle augmentait par le soleil et diminuait par la pluie. Mais à mesure que la saison s'avançait, la pluie elle-même, changeant de caractère pour devenir fréquemment orageuse, loin de l'apaiser, contribua encore à l'accroître. Je me surpris à errer dans les jardins publics. L'éparpillement lourd d'une bande de moineaux ou la floraison symétrique d'une plate-bande municipale me plongèrent dans des méditations sans fin, où le cygne unique de la ville de Donzy et les sous-bois rugueux de la forêt venaient se mêler fort mal à propos.
Le i5 juin, ce fut l'ouverture de la pêche. Les deux rives de la Seine, celles de la Marne, celles du canal Saint-Martin et peut-être même celles de la Bièvre se hérissèrent aussitôt d'une double rangée serrée de cannes, au bout desquelles pendaient des lignes, au bout desquelles pendaient des hame-
252 UN COCO DE céMIB
çons, au bout dcsfjuols peiidaif^nt rarcmenl (\r< poissons.
Cet été-là, les odeurs de Paris régnèrent d'une faroii insupportable. Il faisait très chaud. I>e i4 juillet, je pris en véritable pitié les malheureux qui dansaient au coin des rues. Enfin, comme je n'en ^ pouvais plus, une lettre de Vincent, la troisième, arriva. Elle contenait en substance ceci : « Eh bien, viens-tu? Ta chambre est prête. » Il n'y était pas plus question de Loridaine que dans les deux précédentes. Mais sous la signature s'était glissé un post-scriptum insidieux, qui portait en propres termes : (( Il y a un bateau neuf. » — Cet argument me sembla décisif. Un quart d'heure après, j'étais au télégraphe et je dépêchais à mon cousin cette réponse: «Aimable invitation touche profondément. Partirai samedi matin 8 h. o4. »
Ce ne fut que rentré chez moi que je compris toute l'imprudence de ma précipitation. Pour passer un été semblable au précédent, non, mille fois A non! Mieux valait tranquillement rester à Paris. La pensée de Loridaine et de ses manuscrits, — et cette fois, sans même l'intérêt de l'énigme à résoudre, du personnage à déchiffrer, — me remplissait d'appréhension. Subir de nouveau ses tentatives, esquiver ses confidences, ménager ses susceptibili-
tés, quelle horreur!... Le souvenir seul des pas du somnambule g"lissant, la nuit, au-dessus de ma chambre suffisait à m'afFoler.
Puis, je me mis à réfléchir. En somme, qu'est-ce que je venais de promettre à mon cousin? D'aller. Je ne m'engageais pas à rester. Rien ne s'opposait à ce que je demeurasse deux ou trois jours seulement à Donzy, le temps de voir ce qui s'y passait. Si la situation avait changé et que la place fût tenable, je ne demandais pas mieux que de rester. Si elle était toujours la même, je prétexterais quel- (jue chose, n'importe quoi, ma santé : j'irais faire une cure d'eaux à Fougues ou une cure de montagne dans le Morvan; je reverrais de nouveau les Têtegrain au retour, et j'aurais passé un été encore très appréciable.
— Parfaitement, me dis-je en moi-même ; à la première alerte, nous déguerpirons.
Et tout joyeux, le samedi i[\ juillet, à 8 h. o4, je prenais le train pour Cosne, où je débarquais à II h. 42, avec 18 minutes de retard.
Vincent m'attendait à la gare.
— Ah! sapristi !... ah I sapristi!... bégaya-t-il tout ballottant. Te voilà donc?... Ah ! sapristi!...
Il n'avait pas bougé d'un poil ; son ventre seul avait quelques lignes de plus.
V7* COCU i>e fJKMR
— C'(;st IVudencr «jui va t'en faire, une fête!... J'eus un véritable plaisir à le revoir en si bel
état. Il avait fait ses coursesdans Cosne, dépôclié ses affaires, vu Pertuiset, et nous allions monter ensemble dans le train de Donzy, dont l'unique conducteur fermait déjà les peu nombreuses portières.
— Nous avons le temps démanger un morceau. Tu dois avoir une faim!...
Il fallut engouffrer, entre le coup de sifflet et le départ, deux ou trois tranches de terrine. La bouche pleine, nous montâmes dans le demi-wagon de secondes. Il me trouvait maigri; son œil compatissant m'examinait avec intérêt, tandis que sa paume venait à chaque instant s'abattre sur ma cuisse pour souligner une boutade ou accentuer une effusion,
— Quel temps 1 rayonnait-il, le geste large dans la fenêtre ouverte. Je suis sûr qu'il ne fait pas si beau, à Paris?
— Ma foi, tout est déjà brûlé, rôti.
— Et ici, regarde-moi ça !.. .
Les verdures éclataient, fraîches et franches, dans le soleil limpide. Un champ de blé baignait de sa coulée d'or le bas d'un petit coteau froncé de vignes. Le Nohain glissait le long du val un méandre bleu tendre, tandis que sur le bleu foncé du ciel
frisaient des houppettes de nuag-es. Nous passâmes Saint-Martin-du-Tronsec, avec ses maisons rouges nichées entre ses pentes de vergers. Nous passâmes Saint-Quentin. A Suilly-la-Tour, un troupeau de gros porcs bourbonnais, aux fortes pattes et aux derrières rebondis, s'enfonça en grognant dans une venelle. Des meuglements de vaches parsemaient l'air.
Vincent tira sa montre et dit :
— Dans cinq minutes!
Au détour d'un bois de chênes, Donzy apparut. Les derniers brins de nuages avaient fondu dans le ciel radieux. Saint-Garadeuc, le château, Donzyle-Pré avec sa ruine Notre-Dame et son église Saint-Martin-du-Pré, la tôlerie de PEminence, le culbutis des créneaux, la boucle du Nohain et le petit trou régulier du jardin public au cœur racorni de la vieille ville enchevêtraient dans l'atmosphère leurs mille formes compliquées, où la lumière mettait des vibrations. La ligne noire de la forêt barrait l'horizon.
Puis les peupliers de la courbe, comme un rideau tiré, masquèrent le tableau. Le train s'arrêta en soufflant.
— Nous y sommes! fit Têtegrain.
256 ON coco DB aisiz
Il se sortit pesamment du compartiment et je lui passai mon ha^age à main.
Sur le quai, nous trouvâmes M. Isidore Paumier en train d'acheter son Journal de la Nièvre. Il avait son air heureux de maître en vacances et une belle larme de salive jaune déi^oulinait sur le côté de son menton.
— Nous revenez-nous au moins pour longtemps, cette fois? dit-il en me secouant les mains d'une façon singulière.
Qu'est-ce qu'il lui prenait? Trouvait-il, par hasard, que mon séjour de Tété précédent...
— Je ferai prendre ta malle tantôt par Pidoux, dit mon cousin.
— ' Oh! ce n'est pas pressé, fis-je, repris d'une crainte obscure. Demain, après-demain... J'ai ce qu'il me faut dans ma valise.
Nous descendîmes tous trois l'avenue de la Gare.
— Oui, me dit le maître d'école, j'ai ruminé des choses, depuis l'an dernier.
Je le regardai un peu inquiet.
De sa canne, il montrait la ville, les toits et, pardessus les toits, les anciennes assises du donjon. Il en suivait dans l'air les lignes supérieures, les cheminées, les clochetons, les débris de tours.
— Est-ce dommage! crachotait-il.
— Quoi?
— On n'a jamais rien fait sur ça.
— Sur ça quoi?
— Sur Donzy.
Il m'épia du coin de Toeil. Vincent hochait gravement la tête.
Nous fîmes une centaine de pas en silence, puis le maître d'école dit :
— Vous verrez... vous verrez...
— Oui... oui... confirma Vincent, méditatif.
— J'ai commencé... vous verrez, reprit le maître d'école...
Il avait, indéniablement, quelque chose de tout à fait pas ordinaire. Sa lamentation, sa vague amertume d'homme incompris avait totalement disparu. Il se montrait dispos, confiant, optimiste.
— ... J'ai commencé un travail littéraire...
— Littéraire!... m'écriai-je.
— Oui, devinez quoi.
— Une communication pour la Société centrale des Sciences et des Arts de Nevers ?
— Vous n'y êtes pas.
' — Quoi donc, mon Dieu ?
— Un drame.
— Un drame 1...
— Historique.
258 '"N ^.Or-Yi iii.- i.i-*iiv
— Historique!...
Je fus près de rebrousser chemin, de retourner à la gare, d'attendre le passaçe du premier train pour Gosne ou même pour Clamecy et de m'enfuir à tout jamais de cette ville contaminée.
— Oui... oui, opinait Vincent d'un air informé; c'est un beau travail. Pour un beau travail, ce sera un beau travail.
— Je l'espère, fit avec ampleur le maître d'école. Nos archives municipales renferment des trésors. Ce drame, dont notre chef-lieu, à Tépoque de sa gloire, forme le centre et, comme (jui dirait, le cadre...
Il continuait, il pérorait. Sa main promenait dans l'air, en orbes satisfaits, son Journal de la Nièvre qui se ployait au bout de son geste. Je ne l'écoutais plus. Je songeais avec effroi à cette nouvelle calamité et je me disais mélancoliquement que le père Pidoux ne ramènerait pas ma malle de la gare et que j'aurais, selon toute apparence, à renoncer aux joies du bateau neuf.
Nous entrâmes en ville. Les vieilles maisons, avec leurs portes étroites et leurs encoignures déséquilibrées, me parurent me recevoir d'un air paterne et ♦ doucement narquois. Entre les pavés secs de petites herbes croissaient. Devant l'hôtel du Grand-Mo- j
narque, nous croisâmes M. Couperon, inspecteuradjoint des eaux et forêts.
— Vous verrez, vous verrez, dodelinait le maître d'école.
Je ne pus m'empêcher de dire :
— Et Loridaine ?. . .
— Oh I Loridaine 1... chiqua-t-il avec un jet d'apitoiement et un sourire de supériorité.
11 nous quitta sur la place du Marché, et entra au Café de TAg-riculture.
A Tangle de la place, nous enfilâmes le boyau de la Grand'rue. A ce moment, Vincent, (jui m'avait déjà attaqué plusieurs fois, réussit à me prendre de force ma valise des mains.
— Veux-tu bien!... Que dirait Prudence?...
J'aperçus de loin les contrevents ocre de la maison Loridaine, tandis qu'en face les bocaux Barbedieu réverbéraient le soleil. A mesure que nous approchions, un lé^er battement de cœur me prenait. A mesure aussi que la boutique se présentait sous un angle plus ouvert, j'en constatais avec étonnement le meilleur aspect extérieur. Un changement que je ne définissais pas, mais qui me frappait, s'était produit. C'étaient toujours les mêmes oignons, les mêmes pancartes, les mêmes acces-
300 UN COCO DK Oé^dK
soires horticoles; mais un ordre nouveau, une propreté, une abondance inconnues Tan dernier flattaient incontestablement le regard. L*î8 casiers avaient été revernis. Une sorte de coquetterie [générale régnait dans l'arrangement de la devanture.
Plus que quelques pas et mes yeux allaient pouvoir fouiller à l'intérieur.
Sous les capitales dorées de Tenseigne : Loridaine^ graines fourragères et potagères^ l'embrasure de la porte s'ouvrit. Au fond, une forme, qui était bien celle de Charles Loridaine, mais qui me sembla plus corsée, plus étoffée, m'adressa de la main un petit salut amical. J'allais répondre, lorsque mes yeux, qui, machinalement levés, passaient comme mus par un souvenir du toit Loridaine au toit Têtegrain, se figèrent de stupéfaction.
Je restai un grand moment sans pouvoir parler. Mon bras s'agitait, ma main s'agitait encore plus au bout du bras, tandis je désignais, ahuri, à Vincentce toit déconcertant. Le bon Têtegrain, qui n'y comprenait rien, levait le nez, suivait mon bras, cherchait, prenait des poses, les jambes fléchies et les mains sur ses genoux, essayant en vain de deviner le sujet de mes cris inarticulés et ne paraissant nullement choqué par ce qui me comblait, moi, de surprise et d'ébahissement.
— Quoi? quoi?... faisait-il tout pantois, tout écarquillé.
Enfin, lorsque je pus émettre des sons :
— Tu as donc un toit d'ardoise? babolai-je.
— Mais oui, dit-il tranquillement; ne le savaistu pas?
Ebaubi, je regardais ces deux toits, maintenant semblables, Tun seulement tout battant neuf, tandis qu'un grand matou blanc, Tami de Balthasar précisément, passait de Tun à l'autre avec précaution.
— Comment ça s'est-il fait?...
— Comment ça s'est fait, mon bon? Bien simplement. J'ai brûlé.
— Tu as brûlé?...
— Oui. Ne te l'avais-je pas écrit?
— Pas un mot.
— C'est vrai, je ne t'ai pas... Je t'expliquerai...
— Comment, m'écriai-je, tu m'écris trois fois, tu me dis que tout va bien, qu'il ne se passe rien, que Balthasar a la boule... et pendant ce temps tu brûlais?...
— Je t'expliquerai...
Mais la porte s'ouvrait ; des exclamations, des ébrouements de joie partaient du vestibule ; Pru-
afia LN coco i>k r.àsitL
dence était là, énorme, plantureuse, cordiale; h' chat était là; la Morvandaise était là...
L*explicalion,jene l'eus qu'une fois attablés, sous l'ombre du prunier, en face de la seconde bouteille ^ i835 et devant une j)()ulardet^onflée de chair à saucisse qu'accompag^nait une gibelotte de lapin de * chou toute parfumée des rham[)iq-nons de la forêt.
— I ii^ure-toi, mon bon...
On n'avait jamais su comment le feu avait pris: était-ce au grenier? était-ce dans la mansarde de la bonne? La Morvandaise se défendait bien d'y être pour rien; mais, d'autre part, il n'existait an grenier aucune cause d'incendie. Les pompiers dr Donzy avaient fait merveille. On avait installé une pompe dans le jardin et le tuyau de prise courait comme un long serpent entre les plates-bandes d»légumes et allait tremper sa tête dans le Nohain. C'était le i8 septembre que le sinistre avait eu lieu, pendant la nuit, deux ou trois jours avant la nouvelle lune. Et en racontant son incendie, Vincent j avait l'air heureux et satisfait d'un homme qui a fait une excellente opération.
— Car, mon bon, figure-toi...
Ce que j'avais à me figurer, et la seule chose qui eût été jusqu'ici bien élucidée, c'est que mon cousin avait touché de la compagnie, pour la perte de
son étage supérieur, une indemnité de trois mille francs. Or, comme il était parvenu à le reconstruire pour douze cents, ayant été à lui-même son propre architecte et ayant pu mettre la main, grâce à ses relations d'affaires, sur un entrepreneur bon enfant, c'était bel et bien dix-huit cents francs de bénéfice que lui avait laissés l'incendie de son grenier.
— Le père Coquille ne m'aurait jamais donné ça de ma bibliothèque! déclarait-il en se frottant les mains.
— Mais tu ne racontes pas le plus beau! s'écria tout à coup Prudence en pouffant.
Le plus beau, suivant Prudence, et ce qui l'amusait tant, c'était qu'on avait trouvé Loridaine errant sur les toits, en pantet et les jambes nues, et considérant d'un air hébété les progrès de l'incendie.
Il fallait croire que le pauvre garçon avait été tellement effrayé par la vue des flammes qu'il s'était sauvé comme un benêt, sans même prendre le temps de passer un caleçon !
Ce souvenir couchait encore Prudence de rire dans son fauteuil, et tout Donzy s'en était esclaffé pendant un mois.
— Ah! fis-je, devenu soudain rêveur.
La pensée de Loridaine venait de me frapper... L'incendie pendant la nuit : le malheureux surpris
204 CN COCO DB oiNIE
parmi ses livres, sa fuite éperdue, son réveil devant réblouisscment des lanî,^uesde feu... Qu'avait-il dû se produire dans son esprit? S'étail-il douté... Et inopinément une nouvelle pensée surgit. Si c'était lui ([ui... Je me souvins de la bouî^ie et de la boîte d'allumettes que j'avais laissées... La nuit sans lune, le travail interrompu... Le somnambule avait dû trouver l'usage des allumettes...
— Enfin, tout s'est bien passé, dis-je un peu pâle et dominant mon trouble.
— On ne peut mieux, fit Vincent en reprenant un morceau de poularde.
Du seuil de la cuisine, Balthasar nous tenait compagnie, tandis que la jupe rouge de la Morvandaise, allant et venant pour le service, lui balayait la tête en passant. Sa principale occupation consistait à se lisser les poils à petits coups de sa langue rêche.
— Pauvre gros, soupirait Prudence en considérant d'un œil apitoyé son manège : il augmente sa boule.
Une chenille tomba du prunier. Après un court étourdissement, elle se mit à anneler au travers de la nappe jusqu'au précipice du bord, où Vincent la recueillit délicatement entre ses gros doigts pour l'écraser ensuite à terre sous son soulier.
— Et Loridaine? fis-je avec une certaine curiosité d^en entendre davantage.
— Mort, dit Vincent.
— Comment, mort? m'écriai-je. N'est-ce donc pas lui que je viens d'apercevoir...
— Ah ! tu parles du fils?
— Du fils, oui.
— Je parlais du père.
— Le père Loridaine est mort?
— Oui, mon bon, mort, on ne peut plus mort. Nous Tavons enterré... nous Tavons enterré...
— Voici huit mois, compta Prudence.
— Ce que c'est que de nous ! dit Vincent. Il tirait, il traînait, et puis un beau jour il est tombé, plouf! On Ta trouvé dans son arrière-boutique, le nez dans des haricots. Le docteur Estambenet a bien tenté la saig-née; mais c'était trop tard. La science s'est montrée impuissante.
A la poularde succédait un de ces flans estimés, que préparait somptueusement l'industrie de Prudence.
— Et Charles ? questionnai-je.
— Charles?... Quoi, tu ne sais pas ?...
— Non.
— Il est marié.
— Marié?...
266 UN COCO DE okstK
— Mon Dieu, oui, dit Prudence. Tla lui |Mîiidait au menton. Il a fini par épouser la petite Chamoi .
— Ce que c'est de nous ! philosophait toujoin TAteçrain, en coupant le flan.
Cette fois, j'éclatai franchement et, me remémorant mes craintes de Paris:
— Par exemple ! dis-je, et vous ne m'aviez rien écrit de tout ça ! L'incendie, la mort, le mariage...'
Que vous fallait-il donc ?...
On m'expliqua que l'on avait, en effet, pris; chaque fois la plume pour me narrer ces divers événements, mais que, devant la difficulté des pa ges à écrire pour exposer proprement les faits, onf avait chaque fois renoncé. 4
— Vous ne pouviez pas me dire en six mots : grenier brûlé, grainetier mort, Loridaine marié ?
— Mais non, se gendarma Vincent, tu nous aurais demandé des détails 1 Et pour ce qui est de tenir la plume, tu sais, ni Prudence, ni moi, nous ne sommes des notaires.
De vive voix, on m'en donna, des détails. Je dus entendre trois fois le récit circonstancié de l'incendie. La Morvandaise elle-même présenta sa version. Je dois dire de suite que le fantôme n'y jouait aucun rôle. Toute espèce de fantôme paraissait même avoir disparu de son souvenir.
— C'est comme j' vous parle, m'sieur Fréd'ri, qu'on y veyait si clai qu'en plein jou !
Ma chambre avait été légèremei^t touchée par Teau. Quant au g^rand bureau de Vincent, il n'avait par bonheur subi les atteintes d'aucun des deux éléments. Mais du grenier il ne restait rien : tout avaitété carbonisé, volatilisé, réduit en cendres. Des livres de l'oncle, pas un seul n'avait échappé, que le Paul de Kock de ma cousine qui n'avait jamais été remonté. Des morceaux de papier brûlé avaient longtemps voltigé sur la ville; on en avait retrouvé jusque sur la butte du donjon.
La reconstruction avait été menée rondement. Pour se mettre au goût du jour, on avait remplacé la tuile par de l'ardoise. A part cela, les frais avaient été réduits au strict, et dans le règlement de comptes, comme il y avait eu une petite contestation avec le charpentier, on s'était mis d'accord avec le bateau neuf.
La mort du grainetier donna lieu à moins de commentaires. La mort, c'est la mort : chacun sait ça. En revanche, le mariage fut plus fertile. On ne m'en épargna aucun point. Prudence décrivit la toilette de la mariée, Têtegrain celle du marié, la Morvandaise celle des demoiselles d'honneur. On me fit avaler la liste des invités. La voiture, décorée de
a68 UN coco db oénib
fleurs d'oranger, était conduite par le père I*idou\ le reste du cortège suivait à pied et Cyprien fermai i la marche. Je n*évitai ni la cérémonie à l'église, ni le repas de noce à l'hôtel du Grand-Monarque, îii le toast du juge de paix Lebègue, ni la chansormett' du docteur au dessert. Le charivari des garçons d»* Donzy devant la graineterie s'était prolongé fort avant dans la nuit. On avait fini par décrocher renseigne et par la promener triomphalement an flambeaux dans les rues, places et carrefours de I ville et jusque dans les campagnes environnante^.
— Voilà donc^ dis-je, les trois demoiselles Chamot mariées!
— Les voilà mariées toutes les trois, fit Vincent — A propos, dis-je, n'est-ce pas aujourd'hui 1
quatrième samedi du mois?
— C'est, en efl'et, le quatrième samedi du mois, fit Vincent; mais il n'y a plus de quatrième samedi du mois. A présent que les Chamot ont marié leurs filles, ils se tiennent tranquilles.
— Tu sais, dit Prudence^ que l'aînée des Legrandfour est toujours à prendre?
— Merci bien, répondis-je, nous verrons plus tard. Une nouvelle chenille tomba; mais Vincent, perdu dans ses rêves, la laissa circuler librement.
— Au moins, m'informai-je, entretenez- vous des
relations de bon voisinag^e avec le jeune couple?
— Heu ! dit Vincent, nous ne nous voyons guère.
Sur quoi Prudence ajouta sagement :
— Entre voisins, n'est-ce pas, on s'estime, mais il vaut mieux ne pas trop se fréquenter.
Néanmoins je jugeai indispensable d'aller, dès le lendemain, rendre visite au ménage. On me fit monter au salon, oùje n'étais jamais entré. J'y reconnus cependant deux ou trois meubles du salon Chamot, entre autres le grand canapé grenat. Loridaine comme de juste, occupait maintenant le premier étage. Gyprien avait hérité de la petite chambre sous le toit. Je remarquai le même air de netteté, de bon ordre, d'élégance qui m'avait déjà frappé dans la boutique. Le premier étage de la graineterie Loridaine respirait en outre un bonheur parfait.
On me reçut comme un vieil ami. Il y eut bien d'abord un peu de gêne, mais elle s'évanouit vite.
— Et vous voilà parmi nous pour... pour...?
La petite Chamot, maintenant M"'<^ Charles Loridaine, avait un peu engraissé; mais elle possédait toujours ses yeux bruns et ses longs cils. Quant à Loridaine, il était méconnaissable. Sur sa barbiche décemment taillée, le visage s'élevait rose et blanc,
270 UN COCO DE O^fflB
florissant do paix et de santé. Le vcHemenl él:ni |)n)j)re et juste. Le ^este, toujours un peu t^aucli» , avait acrjuisunetranquille sobriété, du plus curieux effet quand on avait encore dans l'œil, comme moi, TiFitempérance et la sin^-ularité d'autrefois. Mais co; que j'appréciai surtout, ce fut le regard, ce reiçard limpide, ce reg"ard qui ne clignotait plus, r<; regard où il n'y avait plus d'inquiétude, plus <J(î doute, plus de flamme non plus, mais une belle, noble et confiante sérénité, la sérénité d'une conscience heureuse, la sérénité de l'homme qui dort.
Je lui fis compliment de sa bonne mine. Il se tourna en souriant vers sa femme, comme s'il voulait lui en attribuer le mérite.
Oui, il était heureux ; ses affaires marchaient bien; la graineterie avait notablement aug^menté son rendement cette année; il avait réussi à lancer la Passion blanche dans le pays et tout le monde en voulait.
J'eus le plaisir aussi de présenter mes hommag^es à M°ie Loridaine mère. Elle se portait bien, n'avait pas eu de mouvement de bile depuis longtemps et paraissait vivre dans la meilleure intellig^ence avec sa bru.
On m'invita à dîner pour le jeudi suivant : le lundi étant réservé aux parents Chamot, le mardi
étant retenu par les Bondouffle de la forge et le mercredi étant jour de grand marché.
Le jeudi donc, sur les sept heures, je me présentais à la graineterie, où Cyprien était en train de placer les volets. Loridaine avait aménagé dans son arrière-magasin une sorte de petit salon, muni d'une table ronde et de fauteuils cannés, où il offrait le vermout à ses meilleurs clients. C'est aussi là que nous le prîmes.
— Il est bon, dit Loridaine; je vous le recommande.
Sa langue claqua sur son palais, ses paupières se joignirent, tous ses plissements de peau et ses remuements de lèvres commentèrent la bouteille.
Le général Boulanger avait été accroché au-dessus d'une panoplie d'épis, et son sort était désormais de surveiller du haut de son cheval noir les fructueux marchés que passait Loridaine.
La dégustation du vermout achevée, nous montâmes. Je repassai, par la porte de derrière, je retrouvai l'escalier de bois tant de fois témoin de nos furtives ascensions etde nos dégringolades affolées. Mais au heu de grimper jusqu'au second, nous I nous arrêtâmes au premier. Ces dames nous attendaient. M""® Loridaine mère était en robe noire atténuée de pois blancs; M"'^ Charles faisait valoir sa
272 UN COCO DR oiniK
luille un peu moins tine que jadis dans une charmante toilette mauve. Une bonne joufflue vint annoncer que c'ëlait servi.
— A table! cria Loridaine.
J'offris mon bras à M'"* Charles et nous passâmes dans la salle à mander, où je n'avais également jamais pénétré. La fenêtre donnaitsur la rue et les contrevents en étaient tirés à cause du demi-jour. Une belle suspension neuve projetait surla nappe éblouissante les incandescences de son bec Pigeon. C'était sur cette table, sinon sur cette nappe, que Loridaine avait dû griffonner à la dérobée nombre des répliques de Loridan, Elle était maintenant couverte d'une superbe vaisselle déterre de fer, monogrammée aux initiales entrelacées de son nom et de celui de sa femme, ce qui faisait en même temps, me fit-il remarquer avec esprit, Charles Loridaine aussi bien que Loridaine-Chamot.
— C'est tout à fait sans façon, dit M""*^ Charles ; nous n'avons qu'une pièce de boeuf.
Le dîner s^ouvrit sur la soupe aux topinambours, fameuse dans tout le Nivernais; il se continua par des amourettes de veau servies à la sauce poulette dans une croûte vol-au-vent; et ce ne fut qu'après s'être poursuivi avec une couronne de côtelettes d'agneau garnies de truffes autour
d'un rag"oût de crêtes et de rognons de coq que parut la pièce de bœuf annoncée.
La jolie maîtresse de maison dut avouer en rougissant qu'elle n'était pas restée étrangère à la confection de ces différents plats.
— Que voulez-vous? dit-elle; nous ne sommes pas comme vos Parisiennes : le temps que nous n'employons pas à courir les magasins de nouveautés, il faut bien que nous le passions à la cuisine.
— Ce n'est qu'un autre genre de coquetterie, complimentai-je, la fourchette animée.
LNe voulant pas rester en arrière, Loridaine, qui vait le département des vins, me fit g-oûter d'un petit Montrachct dont je constatai l'ag'rément, puis (l'un vieux Romanée qui me parut soutenir hardiment la comparaison avec le Clos Saint-Hubert de mon cousin.
— Voyons, dites-moi bien le fond de votre pensée, me scrutait Loridaine; que pensez-vous réellement de mon Romanée?
— J'en pense... j'en pense, réfléchissais-je en l'essayant à petits coups, qu'il est absolument authentique.
Une lueur d'orgueil passa dans ses yeux. On mangeait lentement ; on prenait le temps de savourer les mets ; on sentait qu'après le travail
274 UN COCO Di oémB
tranquille du jour et la lernieture des volets de I ) graineterie il n'y avait rien de mieux à faire au monde, avant d*aller se coucher, que de se nourrir longuement et intellit^emment, sous le bel éclat paisible de la lampe l^igeon,au milieu d'une bonne causerie dont les faits et gestes de la ville de Donzy constituaient l'essentiel .
On parla donc de Donzy, de la dernière crue du Nohain, d'une maison que Ton bâtissait sur la route de Clamecy, du mariage sous roche de l'une des demoiselles Bondouffle, et de M"* Cléopâtre Estambenct, qui persistait à rester vieille fille. On me demanda des nouvelles de Balthasar :
— Est-ce vrai qu'il a la boule, le pauvre minet? Sur les dix heures, M*"® Loridaine mère se retira.'
Son meilleur sommeil était le soir, et elle ne voulait pas le manquer.
— Le mien, c'est le matin, dit M™® Charles.
— Le mien, c'est toute la nuit, déclara Loridaine.
Sur quoi M"^e Charles minauda :
— Oh! vraiment?...
Et elle vint chatouiller, du bout des doigts, son mari sous le menton.
Mais quand Loridaine eut apporté la cave à liqueurs, que le café fuma dans les tasses, qu'il eut
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allumé sa pipe et que sa femme eut pris son crochet, on se mit tout de même à parler un peu du passé.
— Oui, dit-il, c'est une chose étrange qui m'est arrivée. Il faut croire que le mariage transforme bien les hommes I
— Ohl dit-elle, ce n'est pas le mariage. Longtemps avant que nous soyons mariés, tu n'écrivais déjà plus.
— C'est vrai, fit-il ; ça m'a quitté... tenez, peu après l'incendie qui a eu lieu chez votre cousin.
— Tu vois bien! fit sa femme.
— Un beau jour, mon cher monsieur Loiseau, — il m'appelait maintenant mon cher monsieur Loiseau, — j'ai dormi quarante-huit heures de suite. On ne pouvait plus me réveiller. Le lendemain, ou plutôt le surlendemain, quand j'ai voulu me remettre à mes travaux littéraires, jugez de ma surprise extrême : rien n'est venu. J'avais beau me torturer l'esprit, me mettre la cervelle à l'envers, pas moyen d'avancer d'un pas. Je crus que c'était une incapacité passagère ; mais les jours suivants, même résultat. Je disposais tout ce qu'il fallait : mon papier, mon encre, mon petit dictionnaire à côté de moi pour chercher l'orthographe des mots difficiles. Mais une fois la plume à la main, je pensais
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à toute autre chose et cerlainernenl beaucoup plus à Renaude qu'à la littérature.
— Gomment, dit M""' Charles, c'est moi qui...
— Chut ! fit son mari, qui n'aimait pas à être interrompu quand il racontait une liistoire : tu vois que j'avais raison de dire que c'était le mariage. Je n'avais plus qu'une idée en tête, celle de m'établir. En môme temps, je prenais goût aux affaires. Le commerce des graines se présentait à moi sous un nouvel aspect. J'en aimais la minutie, l'ordre et la grande sécurité. Je réussis quelques opérations, qui me firent trouver un charme infini à la fructification de l'argent. Bref, d'un an à l'autre, je suis devenu ce que vous me voyez, le fidèle et digne successeur de mon père. Je me flatte mème,ajoutat-il avec un petit air de fatuité, d'être un bien meilleur grainetier que lui.
11 me versa pour la seconde fois du cognac et nous bûmes à sa prospérité. Les événements, pour lui comme pour moi, avaient tourné au mieux. Mais je ne sais pourquoi, devant son assurance et son contentement actuels, je ne pus me défendre d'un incompréhensible sentiment de tristesse, tandis que, dans les yeux de celle qui avait été Ar'° Renaude, traînait aussi comme une sorte d'obscur regret.
— Et qu'avez-vous fait, dis je, de tous vos manuscrits?
Il me répondit avec tranquillité :
— Je les ai brûlés.
— Vous avez eu ce courag^e?
— Ce courage? fit-il étonné. Non, ce fut plutôt... attendez...
Il cherchait à se rappeler le motif qui avait bien pu déterminer cet holocauste.
— Ce fut plutôt dans un accès... comment diraisje ?. . . de décourag-ement... disons le mot, de désespoir... Oui, je m'en souviens, je fus d'abord désespéré devant ce que j'appelais alors le désastre de mon intelligence.il y eut quelques jours terribles. Ce fut dans un de ces moments d'accablement que, pris de fureur contre moi-même, contre la destinée, contre les hommes, j'anéantis en quelques minutes ce qui avait été l'œuvre de plus d'une année de ma vie... Ahl quand j'ai vu flamber tout ça !...
Il s'interrompit, il hésita, tandis que je l'observais.
— Eh bien, non, fit-il, je n'ai pas eu lieu de me repentir de cet acte. Voyez-vous, mon cher monsieur Loiseau, je me perdais, je soulevais quelque chose de trop lourd pour moi... Et qui sait, reprit-il avec
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nn accciil loinlain dans la voix, si j'avais conserve* par devers moi ces paperasses...
Et il me sembla, k ce moment, que lui aussi regrettait peut-ôtre quelque chose...
— A propos, dis-je...
Une question était sur mes lèvres. Allais-je la ris(juer?... Je la riscjuai.
— Vous avez dû pourtant, mon cher monsieur Loridaine...
— Quoi?
— Recevoir un jour une réponse de l'Odéon? Il me regarda, puis il dit :
— Aucune. Ces gens-là ont dil m'oublier, comme je les ai oubliés moi-même. Si jamais vous passez par là, ajouta-t-il après une pause, vous pourriez, sans vouloir les offenser, aller leur retirer ce manuscrit.
— Que faudra-t-il en faire?
Il secoua la cendre de sa pipe.
— Vous n'aurez qu'à le jeter au feu. Il ira rejoindre les autres.
M'"^ Charles s'était éclipsée un instant. Elle revint avec un petit album de peluche qu'elle ouvrit sur la table.
— Le monstre, dit-elle, il n'aura toujours pas brûlé ça!
— Ah! oui, sourit faiblement Loridaine.
La jeune femme, de son doigt t'ose, tournait des pages...
Non, je n'étais pas né pour ce bonheur suprême De mourir dans uos bras et de vivre à vos pieds...
— C'était pourtant bien!... murmura-t-elle.
Si je vous le disais pourtant que je vous aime, ,
Qui sait, brune aux yeux bleus, ce que vous en diriez?...
— C'était pourtant bien!... murmura-t-il.
Et tandis que les strophes inspirées s'égrenaient Tune après l'autre des lèvres de la jeune femme, deux larmes, deux lentes larmes coulèrent sur les joues de Loridaine; puis, sous leur voile brillant, deux éclairs passèrent tout à coup au fond de ses yeux, comme s'il se souvenait qu'un jour il avait eu du génie.
— Voulez-vous me confier cet album? dis-je à la jeune femme.
— Pourquoi?
— Je désire recopier quelques-unes de ces poésies et peut-être les faire lire à un ami que j'ai à Paris.
Elle esquissait déjà un refus.
— Donne-le-lui, dit brusquement Loridaine : il vaut mieux qu'il ne reste rien ici de tout ça I
Il sentait le danger; je le sentais aussi. Ce n'était
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pas le inènrK;, mais nous étions tous deux d'accord pour l'écarter. Celui que je redoutais, c'était (pi'un jour, une fois, — tout est possible, — quelqu'un, fiH-ce de Donzy, sous les yeux de qui s'ouvrirait Talbum de peluche, ne n;conniM l'une ou l'autre des {)ièces qu'il contenait.
Sans doute, ce ne serait plus la môme catastrophe... C'en serait une tout de même. Qui sait si l'amour de la jeune femme pour son mari n'était pas composé en grande partiede l'admiration qu'elle avait eue pour lui, jeune fille?...
La soirée s'était prolongéeassez tard. Deux heures sonnaient à Saint-Caradeuc. Loridaine commençait à s'agiter, à devenir nerveux. Il était temps de m'en aller. Je remerciai mes hôtes de leur charmant accueil et je leur souhaitai bonne nuit. Je rentrai un peu gris chez les Têtegrain.
Dans le vestibule, à la place concertée avec Prudence, je trouvai mon bougeoir avec une boîte d'allumettes. La flamme étoilée scintilla dans l'escalier. Je dus tituber quelque peu le long des marches. Sacré Romanée !... Dans ma chambre, un magnifique clair de lune m'accueillit. Je soufflai la bougie, puis j'allai m'accouder à la fenêtre. Un délicieux zéphyr nocturne caressa mon front. Une odeur potagère, fraîche et salubre, montait. Le
Nohain bleuissait entre ses saules, et le bateau neuf y dessinait à Tencre sa silhouette. Je demeurai là quelques quarts d'heures, que Saint-Garadeuc me coula l'un après l'autre, délicatement, dans Toreille. Ma lég^ère ébriété passait. Je me mis au lit.
Je n'étais pas complètement endormi qu'une succession de bruissements étrang-es courut audessus de moi. Etait-ce un rêve qui commençait? Etait-ce mon demi-sommeil qui s'atténuait pour me laisser percevoir un bruit réel ? Un g-lissement, puis un cri, une sorte de long* miaulement déchira l'air. Ma paupière se souleva et battit. Un grand rayon de lune balafrait la chambre. Mal éveillé, je me crus reporté à l'année dernière. Je crus entendre le somnambule vivre là-haut. Et tout à coup, l'ardoise crissa sous des griffes. Une effroyable avalanche, glapissante, miaulante, sifflante, hurlante, balaya le toit. Mes yeux s'ouvrirent tout g-rands. Une double bête fantasmagorique dégringola du haut en bas de ma fenêtre, dans l'épilepsie de dix membres frénétiques ag-ités comme des décharges et avec un vacarme étourdissant. Je me mis sur mon séant. Le sabbat continuait dans le jardin. Une bataille forcenée tourbillonna. Elle s'éloigna dans la nuit et ne me parvint plus enfin que comme un guilleri d'oiseaux rageurs. Ma tête retomba sur
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l'oreiller. Mon sommeil interrompu me reprit tout entier, et je ne me réveillai que le lendemain à midi .
Nous venions de nous mettre à table. Têtei^rain ouvrait un pâté, et je me préparais, pour l'édification de Prudence, à entamer le récit du dîner Loridaine, lorsqu'un fracas de vaisselle nous fit tous les trois sursauter.
Suffoquée, Prudence s écria :
— Oh ! c'est trop fort ! 11 y a un an que ça n'était pas arrivé !
— Est-ce que cette bringue-là, fit Vincent, aurait par hasard revu.. .
La porte s'ouvrit ; la bonne parut, ses débris de faïence dans les mains.
— Ah ! ça, ma fille... commençait déjà Pi*udence.
Mais elle demeura court devant Tair particulièrement bouleversé de la bonne.
— Qu'est-ce qu'il ya?changea-t-elle de couleur.
— Qu'est-ce qu'il y a ? fit à son tour Têtegrain. Est-ce que tu aurais revu...
La Morvandaise g^émit :
— Oui, m'sieur Tétegrain, j' Tons revu !... Mais j' savions maintenant c' que c'étiont...
— Et qu'est-ce que c'étionl ? patoisa sans le vouloir Têtegrain.
— G'étiont les chats.
Puis levant au plafond ses tessons :
— Ah! m'sieur, m'ame, que malheur !...
— Quoi?... Quoi?... Quoi?... fîmes-nous, ne pouvant supposer qu'elle déplorait si trag^iquement le sort de ses assiettes.
— Regardez-le 1...
Elle s'effaça pour laisser Balthasar faire solennellement son entrée.
Nous nous levâmes tous les trois.
— Ah 1 mon Dieu ! glapit Prudence.
— Ah I mon Dieu! s'écroula Vincent.
Et je ne pus m'empêcher de crier aussi :
— Ah ! mon Dieu !...
Balthasar avait la queue coupée.
Ce fut d'abord unegrande lamentation. Prudence vagissait ; Têtegrain sacrait ; la Morvandaise invoquait les saints. Balthasar seul semblait prendre philosophiquement son parti de l'aventure. Au lieu du dîner Loridaine, ce fut la bataille de la nuit qu'il me fallut conter. La Morvandaise, avec pleurs, compléta mon récit par ses propres observations.
— Je suis sûr que c'est cet immense sacripant de matou blanc ! suggéra Vincent. II y a un an
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que je le giiclte. Les amitiés de chats, voyez-vous. . .
Il n'acheva pas sa pensc'e.
On parla de faire venir le véiérinaire. Mais qu'y aurait-il fait? Il aurait fallu tout au moins retrouver la queue coupée. Et où était-elle ? Les recherches furent vaines. Atout hasard, on décida d'avertir le garde champêtre, afin que, s'il la rencontrait, il ne manquât pas de la rapporter. Puis, comme, dans toutes les choses humaines, on finit par se conso-J soler, en pensant qu'ayant moins de poil à lécher] Balthasar aug^menterait moins vite sa boule.
Le jour même, je fis venir ma malle de la gare.j
Le père Pidoux la véhicula avec le sérieux qu'il! apportait généralement à ces sortes de choses. Je l'ouvris sous l'œil minutieux de Prudence. J'en^ tirai les vêtements de saison, le linge, les chaus-j settes, la double paire de souliers en veau jaune. Ma cousine dressa du tout un compte exact. Je retrouvai dans les angles du fond quelques débris de croquets.
Pleinement rassuré désormais sur la tranquillité de mon été, je m'apprêtai à jouir du soleil, du bon air, de la forêt et du bateau neuf. J'inspectai mes lignes.
Huit jours plus tard, je rendis chez mes cousins le dîner Loridaine. On y mangea, à mon honneur
et à ma gloire, une superbe carpe que j'avais eu rinconscience d'aller pêcher à Tenciroit même où j'avais juré de ne jamais retourner, droit derrière le jardin Chamot. Etait-ce celle que j'avais si magistralement ferrée l'an dernier? J'eus le cœur de le supposer.
— La chair en est succulente, gloutonna Loridaine.
La petite M""® Charles, toute impressionnée, demanda la recette, et ma cousine commença volontiers :
— Prenez une carpe de rivière...
— De rivière, fit M™® Charles, mais comment savoir qu'elle est de rivière ?
— Il faut la pêcher! repartis-je en un facile triomphe.
Au milieu de cette quiétude, il y avait bien encore un point noir : le maître d'école. Mais^ moins génial, le maître d'école se trouva aussi beaucoup moins dangereux que Loridaine.
Il fallut pourtant un jour subir la lecture de son drame, ou plutôt des premières scènes de son drame, car il n'y avait encore que les premières scènes d'écrites. Il me les lut un dimanche matin, pendant la messe, sur le banc du jardin public. Le cygne promenait dans le bassin la sohtude de son
col hliiiic, et (1(; temps en temps son hec tournait vers nous sa camanlise intrig'uée.
Le drame de M. Isidore Paunii«îr s'appelait : Jlervr de Donry.
— lleroé de Donzyî Qu'en dites-vous?
— Ce que j'en dis?...
Ah! pour sûr, celui-là sortait bien de la tête innocente et doucement pédante de l'ancien flotteur de Glamecy!
— Je mettrai trois ans à Técrire. Mais ça, Monsieur, ce sera une œuvre !
C'était informe et stupide. Je lui fis les plus grands éloges.
Il voulut bien s'en contenter. Deux ou trois fois encore, il me pria d'écouler une scène, puis ce fut tout. Sa fécondité ne rappelait que de très loin celle de Loridaine. J'y gagnai même d'entendre moins de dissertations sur les antiquités locales, et je pus aller me promener sur la butte du donjon sans y risquer la fatale rencontre avec l'intolérable bavard. M. Isidore Paumier se devait maintenant à ses concitoyens. Il y recueillait d'ailleurs une ample et légitime considération : et une soirée ayant eu lieu chez les Bondouffle, M. Isidore Paumier fut invité.
L'été progressa sans autre secousse. Les pre-
mières feuilles se dorèrent, les soirs s'assombrirent et le drame de M. Isidore Paumier progressa luimême lentement.
Quand le premier acte fut achevé, tout Donzy s'en réjouit et Penouillard l'annonça dans son journal.
Et maintenant, rentré à Paris, je songe, durant ces longs soirs d'hiver, à toute cette histoire singulière et parfois vaguement touchante. J'en repasse les divers épisodes et j'essaye d'en conter les peu notables péripéties. C'est novembre avec son ciel humide. Puis, c'est décembre avec de rares flocons de neige flottant comme des frelons d'hiver dans le gel de l'espace. Le vent souffle dans ma cheminée et ma girouette grince. Le charbon tire de toutes ses braises. Un oiseau mort est tombé sur mon balcon et son petit corps se givre tranquillement dansle soir qui tombe. J'allume ma lampe. J'ai reçu ce matin une lettre de Vincent. C'est la première. Je sais qu'il y en aura deux autres cette année. J'en ai lu avec plaisir le papier quadrillé. Il ne se passe rien, ou du moins Vincent me l'affirme. Il n'y a eu
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ni nouvel incendie, ni nouveau décès, ni nouveau mariati^e. Ballliazar, avec sa queue coupée, sendiN* reprendre ffoût à la vie, et M. Isidore Paumier a coninicncc le second acte A' Hervé de Donrij,
Je sont.'^e. Ma plume va mettre fin sous le cahier relatant l'histoire de ma courte liaison avec le ^^rainetier actuel de la Grand'rue. J'ai là, sur ma lahle, l'album de peluchedc M"' Rcnaude. J'en considèreles pa^es, dont les coins ne sont plus très propres... Puis je relis quelques-unes des miennes...
... Au fond, qu'est-ce que le génie? Qu'est-ce que l'inspiration?... Qui sait si les hommes de trénie ne sont pas, eux aussi, des somnambules?... les somnambules d'œuvres écrites de toute éternité, existant déjà dans d'autres planètes ou dans d'autres mondes, peut-être, que nous ne soupçonnons pas !... Un philosophe, dont je ne me rappelle plus le nom, n'a-t-il pas émis l'idée du retour éternel des choses?... Oui sait?...
... L'album de M''^ Renaude, voilà tout ce qui reste de l'œuvre de Loridaine, ce petit album que j'ai là sous les yeux et que je ne rendrai jamais... Ce petit album et, quelque part, dans les cartons de rOdéon, où je n'ai jamais eu le courage d'aller le retirer, un manuscrit sur beau papier ministre, portant en tête ce titre iJoas, tragédie en cinq actes,
par Charles Loridaine, et au milieu duquel se trouve une lacune inexplicable, avec ces mots écrits au crayon bleu, au travers de la pag-e blanche : Sera complété plus tard.