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Un coeur pour deux amours

Il y a en ce moment à Paris , rue RicneTîeu , n® ^1^4 , un homme double, ou , ce qui est plus vrai , deux beaux jeunes gens de dix-huit ans qui forment à eux deux , ou plutôt qui forme à lui seul, un des plus étranges spectacles qu'on puisse voir, — et naturellement aussi un spectacle que personne ne va voir. Pourtant, quelle rare merveille! et quel monstre admirable! En effet, il ne s'agit pas ici d'un de ces méchants monstres qui ont occupé la vie de M. Geoffroy

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Saint-Hilaire , par exemple; ignobles morceaux de chair sans forme , sans couleur et sans vie , destinés à pourrir dans Tesprit de vin et à flotter incessamment dans un bocal. Non, non certes! Il s'agit bien , en effet , cette fois, de deux nobles créatures à qui le ciel n a donné qu'une âme en deux corps ; il s'agit cette fois d'un double regard , animé doublement du feu de Tintelligence divine : il s'agit d'une belle âme qui plane sur ces deux corps; et d'un sang jeune et transparent qui circule dans ces doubles veines ; il s'agit, non plus d'un mystère, mais de deux mystères; non plus d'une seule volonté , mais de deux volontés. Il s'agit d'un être qui remet en question toutes les choses conve^mes , la religion , la philosophie, la loi. Qu'aurait dit Bossuet? qu'aurait dit Pascal? qu'aurait dit Montesquieu? 11 y a là un double néant.

Mais non , personne ne s'inquiète de ce grand phénomène ; un chien à deux tètes ou un agneau à six pattes occuperait tout autant l'attention publique que les deux frères Siamois. Nos Bo§~

sujçfç, nos Pascals et nos Monstesquieux de ^ 85Ç ont {)ien autre chose à faire, par le ciçl ! quç (|^ ^'occuper de savoir s'il y a là deux âmes ou unç seule âme , deux volontés ou une seule volonté, deux existences ou une seule existence! A quoi bon se donner tant de peines? A quoi bon tant de recherches? Qui est Taîné et qui est le cadet? Qu'arriverait-il si celui-ci était un scélérat sans remords , et cet autre un enfant innocent et plein de candeur ? Comment ferez-vous séparer par la hache ces deux corps si fortement unis , que la mort de Tun sera à coup sûr la mort de Fautre ? En même temps , si la société veut la mort du coupable , comment sauverez-vous lïunocent? Et pourtant, si vous sauvez Tinnocent , comment punirez-vous le coupable? Et une fois morts , tous les deux , au mêi^e instant, comme c^est leur arrêt, où ira cette âme à moitié innocente et à moitié criminelle, ou, ce qui n est pas moins difficile à arranger, doublement innocente et doublement criminelle? Ou encore, si celui-ci a la fièvre,

comment oserez-vous tirer du sang à celui-là qui se porte bien? Et pourtant, toutes ces questions , qui tiennent de si près au principe de toutes les lois civiles et morales, elles glissent sur nous, cœurs endurcis, comme Teau glisse sur le marbre. Que nous importe? Et nous passons notre chemin , et nous allons à nos affaires , à nos devoirs et à nos plaisirs de chaque jour, comme s'il y avait dans le monde une affaire plus importante, un devoir plus impérieux, et en même temps un plaisir plus digne d'un homme, que de s'inquiéter du plus étrange problème qui se soit offert à Tinlelligence humaine , depuis le temps où toute philosophie s'est résumée dans ces deux mots : — connais-toi toi-même ! J'étais donc l'autre jour auprès des deux frères Siamois, et je contemplais avec cette tristesse inséparable de tous les spectacles inaccoutumés, ces deux êtres créés à l'image de je ne sais quelle puissance bizarre et capricieuse. Je les voyais ainsi réunis côte à côte , réunis sans espoir d'être jamais séparés , môme par la mort.

Singulière alliance, à laquelle eux seuls ils ne songent pas , et qui nous ferait peur à nous autres; oui, certes, une peur horrible, dut-on ainsi nous réunir au frère le plus chéri, à la femme la plus aimée , à notre ami le plus cher. Oh! vivre ainsi à deux toujours! n'être jamais sur ni de sou ame, ni de son cœur! n'être jamais seul! Ne pouvoir pas rêver tout bas ou délirer tout haut ! 0 mon Dieu ! ne pas avoir à soi une prière ou un blasphème , un mouvement d'envie ou un mouvement d'orgueil ! 0 mon Dieu ! toi qui nous as faits si misérables, pensestu quel supplice ce serait là : n'avoir pas un secret à soi! pas une passion à soi ! pas un crime à soi î pas une vertu à soi ! Plutôt mourir que vivre ainsi , en traînant toujours après soi une seconde vie qui n'est pas votre vie ; obligé de commander à sa conscience comme tout homme en ce monde , et de commander en même temps à cette autre conscience en chair et en os , qu'il faut porter de ses bras et soutenir de son cœur! Comprenez-vous cela : sentir une

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fenêtre ouverte dans son ame, et voir un œil curieux qui s'y introduit nuit et jour? cohduirc une chair qui est votre chair, conduire une volonté qui est votre volonté ; ou bien , sentir qu'une autre volonté que la vôtre vous ^Otiverne, qu une autre chair que votre chail* vous supporte? Etre unis sans avoir aucun des bonheurs de cette fraternité des ûmes, que le consentement de deux volontés rend si douce! Être unis malgré soi et sans l'avoir demandé ni à Dieu ni aux hommes; avoir deux doutes , ou , ce qui revient au même, deux espérances; avoir deux cœurs , ou , ce qui revient au même , li^avoir pas de cœur? — Puis tout à coup languir, parce que celui qui est là vient a languir; être triste parce qu'il est triste; ou bien , être malgré soi emporté dans sa joie quand soimême on est triste ; réaliser dans toute son horrible vérité le vers de Virgile, du cadavre utti avec un corps vivant '?

' îlortii^ quin etiain jungebant cordon vivis.

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Non certes , je ne connais pas de supplice pareil, pas même au bagne. En effet, que me parlez-vous de la même chaîne à porter et du tnême boulet à tiaîner? Un forçat uni à un autre forçat par une même chaîne de fer, ce sont encore deux forçats ; un homme uni à un autre homme par le même sang et le même cœur, ce n'est qu'un seul et même homme. Le forçat attaché à un autre forçat a toujours sa pensée à lui ; il conserve la propriété exclusive de son crime, de son silence^ de son sommeil, de ses remords , s il a des remords. Le forçat est attaché à une chaîne qu'il peut briser ; il est lié à un compagnon qu'il peut tuer de ses mains sans se suicider. Le forçat vit, pense, agit, dort et s'éveille en liberté au bout de sa chaîne. Le bout de celle chaîne, qui a deux pieds, c'est tout un monde , c'est l'univers, comparé à la chaîne de ces pauvres forçats en chair et en os , les deux jumeaux de Siam !

J'en étais là de ma terreur, et j'allais m'éloigner de ce malheureux spectacle et de ces

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deux chairs gouvernées par une seule volonté , ou, ce qui n'est pas moins horrible, de ces deux volontés lo(jccs dans une seule et môme chair, lorsqu'on reportant mes regards de Fautre côlé de Tappartcment de cet hôtel garni, je découvris cette fois un homme, un homme vraiment étrange, et plus étonnant à voir, même au premier coup d'œil , que tous les monstres réunis de M. Geoffroy Saint-Hilaire. Dans les arts comme dans l'histoire, en philosophie comme en morale, ne me parlez pas des exceptions , pour attirer longtemps l'intérêt. L'exception , quelle qu'elle soit , vous cause tout d'abord je ne sais quel sentiment d'effroi qui est bien près d'être du dégoût. Vous avez beau parer votre monstre et lui donner la voix et la taille des sirènes . si vous me faites votre héroïne plus belle que la plus belle femme que j'aie rêvée , plus belle que vous, la dame à qui je pense et qui êtes si belle , votre héroïne me fait peur. I\Iême dans notre monde ordinaire, il y a telle femme si au-dessus de tous par sa beauté ,

que tout ce qu'on peut oser de loin , c'est de la regarder en silence, caché dans la foule, et soi-même de baisser les yeux en rougissant quand par hasard son regard distrait retombe sur le tas d'hommes où vous êtes caché. Ne me parlez donc pas, dans les arts, de Texceplion. L'exception ne dit rien à la multitude, elle ne rappelle aucune idée à la foule, elle fatigue le poëte qui Tadopte, elle amuse à peine le curieux qui la contemple. En preuve , allez voir les jumeaux de Siam , et vous serez tout étonné, une fois que vous serez là , de ne rien regarder de ce que vous êtes venu voir. Mais au contraire vos yeux se porteront çà et là, et, faute de mieux , s'arrêteront complaisamment sur les plus insigniBantes figures ; quelque chose vous dit en effet, à Taspect de ces physionomies courantes : — Voilà des êtres comme moi , voilà ce qu'il faut que j'étudie , voilà mon portrait qui marche, voilà comment bat mon cœur et comment est fait mon visage! Voilà mes frères véritables, voilà des hommes comme moi!

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Or l'étrangler dont la mâle et belle physionomie se détaciiait avec tant de vjfjueur sur le fond (le ce tableau , dont les deux frères Siamois étaieiit le sujet principal , aurait sans nul doute , et dans tous les temps, attiré mon attention , même dans une assemblée ordinaire ^ tnéme dans ces quatre murailles éclairées et bourdonnantes qu on appelle un salon parisien , même dans cette foule d'assez laides petites femmes à moitié nues et de jolis petits messieurs à taille de guêpe, qu'on appelle un bal.

Mon homme était un beau jeune homme qui, dans son port et dans les habitudes de sa personne , n aifectait ni prétention ni négligence. Son œil était noir et plein de feu, mais ce noble regard était d'une immobilité si douce, qu'il fallait deviner le feu de ce regard. Son manteau , car il faisait grand froid , se drapait naturellement autour d une taille jeune et vigoureuse ; mais évidemment c'était là un manteau espagnol , tnnt re noble vêtement s'arrangeait

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de lui-hlônie autour de ce jeune homme, lant ce gros drap brun se feisait souple et docile pour obéir aux mouvements de celui qui le portait ! Plus d'une fois , eu vbyant comment messieurs nos dandies sont lourds et communs dans leurs riches manteaux ^ et comment le dernier Espagnol se drape fièrement et se fait beau dans la plus méchante guenille, ai-je pensé que le mailteau espagnol n'était pas un vêtement ordinaire. C'est une seconde peau que revêtent ces gentilshommes au-delà des Pyrénées. Le manteau de r Espagnol est un esclave soumis et dévoué ; il protège son maître à la guerre ^ il le défend en amour. Il est son bouclier dans le jour , son laquais le soir , et, la nuit venue , il est son lit. Le nianteau , c'iest Tégalité de l'Espagnol. Chaque Espagnol, dans son manteau , est grand d'Espagne! Certes voilà encore un homme double , moitié honinie et moitié manteau^ unis Tun à 1 autre pour la vie, inséparables j occupés nuit et jour aux tiiêmes combats et aux mêmips amours, deux jumeaux si vous

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voulez. Ils sont nés le même jour , ils tomberont le même jour. Le manteau de cet homme que vous voyez là a été d'abord son berceau , il a été plus tard son habit couleur de murailles sous les fenêtres des belles Andalouses, et enfin , quand Thomme sera mort, ce lange d'enfant , cet habit de gentilhomme amoureux , ne sera qu'un linceul !

Ainsi notre homme n'était, à tout prendre , qu'un regard caché sous un manteau; mais ce regard , je vous Tai dit , était si rempli de passion ; mais ce manteau recouvrait une si noble origine et tant d intelligence, que j'étais là, moi , regardant cet homme aussi avidement que cet homme regardait les deux jumeaux de Siam ; et comme il les regardait, et tant qu'il les regardait, je le regardais, lui! et tout ce qu'il pensait d eux je le pensais de lui : à savoir, que c'était là un phénomène étrange , inexplicable , une impossibilité visible et palpable, et qu il y avait entre ces deux corps (ainsi pensaitil, moi je pensais qu'il y avait : sous ce manteau)

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un grand problème dont l'explication serait singulière, sans contredit.

Quand nous eûmes bien vu ce que nous voulions voir , lui les jumeaux, moi l'Espagnol , il s'avança vers ces deux jeunes gens , qui étaient occupés à répondre de leur mieux à mille questions oisives de quelques honnêtes bourgeois qui , pour leur argent , voulaient rapporter mille solutions des plus grands problèmes que jamais la physiologie, la religion et la morale aient jetés dans le monde ; et alors l'Espagnol , prenant les quatre mains de ce joyeux petit phénomène qui le regardait, non sans peur : — Allez, mes anges, leur dit-il dans ce beau langage des romanceros , que je comprends pour l'avoir souvent entendu chanter à mes oreilles de vingt ans ; allez , mes anges , votre mort est proche, mais vous avez deux sœurs dans le ciel!

Disant ces mots, il sortit rapidement comme un homme qui va pleurer.

ÏI.

Il est certain que l'action de cet homme m étonna fort. Les deux jumeaux de Siam euxmêmes parurent comprendre les paroles de Tétranger; car le plus jeune , se penchant doueement sur le bras de son aîné ( Taîné c'est le plus fort, Taîné c'est la volonté la plus ppomple, c'est le langage le plus rapide , c'est la détermination la plus hardie), lui sourit doucement, comme s'il avait voulu se rassurer lui-même contre le présage de l'Espagnol.

Quand je sortis dé cette maisou , la rue Richelieu était remplie comme elle Test toujours sur les quatre heures , quand la foule se heurte en courant , quand s ouvrent les maisons de jeu et les théâtres , quand tout le vice qui part de ce point central s'étend sur Paris jusqu^à minuit, et s'empare delà ville comme firent les Grecs dllion dans la dernière nuit troyenne. Ainsi, nul moyen de rejoindre Tinconnu. Son manteau , en véritable manteau espagnol , avait pris la teinte de la brume parisienne. Où était cet homme? qui était-il? que voulait-il? Toutes questions aussi embarrassantes à résoudre pour moi, que s'il se fut agi d'expliquer les deux jumeaux de Siam.

Mais déjà j'élais bien loin des deux jumeaux. Que m'imporlaient , en effet , ces deux pauvres diables qui vivent du prolongement de leur appendice xiphoïde , comme M. Paganini vit de son archet? que me fait à moi Thistoirede Chang et Yeng , deux exceptions renfermées là dans leurs quatre murailles , figures de cire vivantes

dont la vie ressemble à celle des figures de cire? Celui à qui j'en veux, celui qu'il me faut retrouver à tout prix , c'est mon Espagnol , c'est mon homme en chair et en os, qui vit au milieu des hommes et qui cependant leur ressemble si peu. Mais comment le retrouver? et puis, quand bien même il serait là , par quels moyens le faire poser devant moi , et comment décider son manteau jaloux à le laisser libre un seul instant?

Eh ! mon Dieu , n'avons nous pas le hasard? le hasard , cette providence bâtarde qui remplit si bien les menus emplois de la véritable providence, et qui accomplit pour notre bonheur tant de petits événements que la providence jugerait indignes d'elle? 11 y avait donc déjà près d'un mois que je pensais à ma rencontre avec Finconnu, lorsqu'un soir, sur les quatre heures, rue Richelieu , n^'^M , à la même porte , je vis sortir le même manteau, aussi ému que le premier jour ; car il était venu tous les jours , car il y va tous les jours , car avec un peu de bon

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sens j'aurais pu me passer, pour retrouver uotre

homme , de notre providence secondaire , le

hasard.

11 allait donc comme un fou , je parle de notre homme , et moi je le suivais tout droit et sans perdre haleine. Evidemment c^étail le même chagrin qui le poussait. Etait-ce bien le chagrin? Un instant je crus que c^ était la faim ; car notre homme entrait , toujours en courant , dans un de ces somptueux bazars de îa cuisine parisienne à prix fixe , où , moyennant quarante sous , dix sous de moins que pour voir les Siamois , vous pouvez assister au dîner de deux cents pauvres diables qui trompent leur faim avec des petits morceaux de viande dans de grands plats d'argent, et qui étanchent leur soif avec de la petite bière qui grimace son sourire anier dans de magnifiques verres de cristal. C'est la vanité parisienne portée dans le pain de chaque jour, il faut avant tout que le Parisien mange dans l'argent et boive da:is le cristal , après quoi peu lui importe ce qu'il boit et ce qu'il mange. U s'in-

forme d'abord , quand il va dîner quelque part , si le salon est fraîchement décoré, et non pas si la cuisine est bonne. Véritable Espagnol en ceci , le Parisien ,• ne vous étonnez donc pas que notre Espagnol eût fait cboix de ce maigre et splendide local pour y dîner.

Cependant rien n'était prêt encore pour le recevoir, ni lui, ni aucun dîneur. Les domestiques de Tendroit étaient chez leurs coiffeurs ou chez leurs maîtresses ; le gaz du lustre, captif encore, attendait la permission de jeter son infecte lumière au plafond noirci. Tout faisait silence encore, tout était noir et sombre, encore si sombre que je perdis de vue mon Espagnol dans ce vaste salon. Son manteau venait de prendre, en effet, la couleur de ce salon, un jaune fauve. Heureusement le regard de notre homme, qui s'était assis dans un coin de la salle , jeta tout d'un coup un éclat si vif, que j'aperçus à la fois sa colère et son manteau. Il avait senti que je le suivais , et à présent , me voyant acharné à sa suite jusque dans les ténèbres , il se contenait

à peine et il était sur le point d'éclater. Moi cependant j'avançais toujours à talons , et plus j'avançais , plus ce regard brillait, plus ce manteau se rembrunissait ; tout cela se passait dans Tombre. On eût dit une répétition de la nouvelle tragédie de Meycrbeer à TOpéra, quand toute lumière est éteinte; quand rien ne brille sur le théâtre , pas même Tactrice qui chante ; quand un tas d'hommes , de femmes et d'enfants, font entendre leur voix dans je ne sais quel lointain confus ; quand enfin , on ne devine pas même Meyerbeer qui est là-bas dans Torchestre, âme invisible de tout ce bruit si rempli de passions, de mélodie et de terreur !

Lorsqu'enfin je fus arrivé à la table où l'Espagnol était assis , je pris place à ses côtés, non . sans une certaine émotion qui eût été plus grande , n'eût été la nuit qui nous couvrait. Cependant 1 homme, me prenant par la main , me dit tout bas, mais cette fois en français : — Que me voulez-vous? et qui êtes-vous , monsieur ? Il y avait dans cette parole tant de vigueur et d'as-

surance , que je compris tout d'un coup qu'il ne me prenait pas pour un homme de police , et qu'il n'était pas un auxiliaire de ce roi moitié de droit , moitié de fait , qu'on appelle don Carlos.

— Monsieur , lui dis-je , je suis un simple amateur de choses étranges , bien que j'aie eu fort peu de rencontres de ce genre dans ma vie. Par ma profession, qui est des plus honorables et des plus belles , je suis tout simplement un honnête homme d'esprit et de style, que le sort a jeté dans des temps bien difficiles. Vous me voyez, pour tout dire, à peu près dans la position du héros de votre pays , du seigneur Quexada , quand il se mit en route , l'excellent chevalier, pour chercher des enchanteurs, pour délivrer de belles filles , pour sauver la veuve et défendre l'orphelin. Vous savez ce qui arriva au chevalier de la Triste Figure. Vainement il était un homme d'un grand sens, d'un grand esprit et surtout d'un grand cœur ; vainement il se précipita avec le courage d'un héros dans les

aventures les plus hardies, il mourut, le pauvre homme , sans avoir trouvé , ni une veuve à consoler , ni un orphelin à secourir , ni une belle dame à aimer, ni un enchanteur Merlin à pourfendre de sa bonne épée. Ainsi suis-je , seigneur , moi qui vous parle. Depuis dix ans que je suis entré dans la chevalerie des lettres, j'ai souvent entendu raconter de terribles histoires pleines de mystères ; on m'a tant ditqu'il y avait dans le monde des femmes de vingt ans , des femmes de trente ans , et surtout des femmes de quarante ans, qui étaient les plus séduisantes et les plus malheureuses des femmes ; on m'a tant parlé de certains maris qui trompaient , qui battaient, qui humiliaient, qui volaient leurs femmes! — si vous saviez aussi quelles histoires j'entends raconter sans cesse à mes oreilles ! — histoire d'une femme qu'on marque au front, d'unfer chaud; —histoire d'unefemme dont le mari fait murer l'amant dans une porte j histoire d'une autre femme qui , dans une autre porte, brise le doigt d'un autre amant, pour

cacher cet amant à un autre mari ; — histoires terribles et sans fin , où Ton voit des gestes, des robes, des postures, des fauteuils, des couronnes de roses, des mystères incroyables : horrible et joli pêle-mêle d'embùclies cachées , d'épaules qui descendent jusqu'aux talons , de soupirs qui ébranlent de vieilles tours; histoires remplies d'enfants phthisiques et charmants, et de vieux maris qui sont fous. Quoi encore? des damnations ! des femmes qui sont jeunes , belles , aimables , et qui fuient leurs amants ; des fureurs! 11 y a là des abîmes de mousseline, des montagnes de dentelles , des océans de parfums , des jarretières roses à pendre une armée de dix mille hommes , des gazouillements à faire taire un rossignol , des vieillards ridés qui n'ont pas de dents , des dents qui n'ont pas de sourire , des femmes à cœur tendre , des femmes à cœur mélancolique , et des femmes sans cœur. — Bref , je m'y perds, je m'y brise le crâne, j'étouffe! Il faut donc à tout prix que je trouve, moi aussi, mon héros extraordinaire , mon homme extra-

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va[jant , mon beau monstre. Il me Je faut , dussé-je faire , comme don Quichotte , ma Dulcinée , ma femme de quarante ans , de quelque vieille servante du Toboso, et d'une rosse, mon cheval de bataille. Je suis donc sorti de ma tranquille maison , uniquement pour découvrir une histoire étranjje, et, jusqu'à présent, je n'ai pas pu rencontrer même un moulin a vent. Où sont les femmes-histoires? où sont les hommesdrames? Ils ou elles se cachent quand j'arrive. Tout le monde en trouve, excepté moi; moi je ne trouve rien de rare ou de curieux comme on l'en tend de nos jours. Je ne rencontre que des femmes qui ressemblent à toutes les femmes, jeunes et belles quelquefois, mais si tranquilles, si recueillies , si posées, si reposées, qu'il n'y a rien h faire avec elles, pas même le plus petit chapitre. — Des hommes assez insio^nifianls , fort peu extraordinaires aussi , mais aussi trèspeu méchants, et tout-à-(ait dignes de ces mêmes femmes. Quant aux événements de chaque jour, ce sont les événements les plus simples

du monde : des bals dans les temps de bal, de beaux jours au printemps , de la glace en hiver, du soleil en été, des raisins en automne , voilà tout. On avait bien parlé d'une comète , il y a trois mois ; mais cette comète était sans queue. Enfin, monsieur, depuis que je cherche une histoire, depuis que je me suis mis en quête d'un homme ou d'une femme étrange , je n'ai trouvé que vous et les jumeaux Siamois. Mais , à vous dire le vrai , c'est à vous seul que j'en veux ; vous qui avez cet œil noir et ce long manteau ! Ayant ainsi parlé , j'attendis la réponse de l'inconnu.

Il prit ma dissertation en bonne part. — Monsieur , me dit-il d'un ton de voix très-doux et le regard baissé, toute prière qui me sera faite au nom de don Quexada , mon noble compatriote , me sera douce et me trouvera favorable. Tel que Cervantes Ta fait, monsieur, don Quichotte est encore la gloire de l'Espagne. L'antique foi , l'antique honneur, la loyauté de la chevalerie , tout cela vit en lui : il est notre orgueil im péris-

sable, il est toute notre poésie j don Quichotte, c'est le Cid des temps modernes , c'est le Cid qui ne trouve pas de Maures à chasser de TEspagiie. Soyez-donc le bien-venu près de moi. Seulement je ne comprends guère ce que c'est qu'un don Quichotte littéraire, comme vous dites. Si pourtant, vous ne voulezde moi qu'une histoire étrange et vraie, une histoire très-simple , et pourtant presque incroyable , j'en ai une là à vous dire (en même temps il mettait la main sur son cœur) : aussi bien cette histoire m'oppresse et me tue , et j'ai besoin de la raconter pour qu'elle me laisse un peu de repos. Je suis donc tout h vos ordres , monsieur , et, par le ciel ! vous pouvez ajouter foi à ce que vous dira , en bonne conscience , don Martin Jean Rodrigue Scribler , grand d'Espagne de première classe , et chevalier de la Toison-d'Or. En même temps, il se levait debout; en même temps le lustre jetait tout d'un coup sa vive lumière sur cette vive et ardente physionomie , pleine de beauté et d'expression. Ce lut

seulement à cet instant-là que je vis que j'avais affaire à un Iiomnie jeune et beau. Sa taille élait plus grande que je n'avais cru d'abord. Son visage était long et pâle; mais de cette belle pâleur olivâtre qui va si bien aux gens de sa nation. Deux sourcils noirs et très-épais suffisaient à peine à amortir Fardeur de deux noires prunelles; son nez tirait sur l'aquilin; sa barbe était épaisse et noire; figurez-vous Zenon à vingt ans! Sous son manteau, qui avait daigné s'en tr 'ouvrir , voyant que son maître me faisait politesse , il portait un habit très-étroit et trèscollant , et à son côté il avait une épée démesurée qu'on eût dit attachée à sa cuisse. Son corps était épuisé par les travaux de l'âme ou vieilli par les passions du cœur.

Cependant le salon se remplissait en même temps de dîneurs et de lumières. Chaque convive arrivait avec son appétit et ses quarante sous de chaque jour. Chacun se mettait à sa place accoutumée et demandait sa pitance. Le silence était grand , le silence bruyant du pre-

mier quart d'heure, si bien qu'il eût été impossible à mon Espagnol de me parler et à moi de l'entendre.

— Seigneur , lui dis-je , puisque vous avez tant de bonté que de me raconter votre histoire, voulez-vous que nous allions dîner autre part dans un bon petit endroit que je connais et où nous serons fort à Taise, vous et moi, pour causer?

— Allons, dit-il, et en même temps ils se relevèrent, lui et son manteau, à la grande satisfaction d'un employé au Mont-de-Piété qui enviait depuis dix minutes cette excellente place , entre le poêle et la fenêtre qui donnait sur le jardin du Palais-Royal.

Je conduisis mon hôte par de mauvaises rues, dans un cabaret d assez triste apparence. La porte est encombrée d'écaillés d'huîtres; la maison est assez mal éclairée ; on vous fait entrer dans un méchant petit cabinet où c'est à peine si deux personnes sont à Taise ; je voyais bien que mon Espagnol n'était guère content

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de ce domicile , et que sa fierté regrettait dans Tâme le gaz brillant et les glaces nombreuses, et le comptoir d'acajou , et la grande femme rousse qui y était étalée , et en un mot , tout le luxe de son restaurateur habituel. Mais qu'y faire? je Tavais conduit dans une cuisine qui n'a pas sa pareille, même dans toute l'Andalousie , au Rocher de Cancale, tout simplement. Quand nous fûmes bien assis à notre petite table nette et parée , et quand mon convive eut bu à petits traits quelques petits verres de vin de Bordeaux, bienfaisante chaleur qui passe du cœur à la tête sans autre transition, la conversation devint plus familière entre nous. Mon Espagnol se montra, non-seulement un homme bien élevé, mais encore un homme aimable. Peu à peu toute sa raideur avait disparu. 11 avait quitté en même temps sa morgue et son chapeau (honneur qu'il ne faisait jamais , même au roi d'Espagne ! ) : son manteau , accroupi à ses pieds, semblait dormir comme un dogue fidèle qui dort tout éveillé et toujours prêt à défendre

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son maître; bref, TEspagnol et moi nous étions déjà deux amis , et j'étais d'autant plus sûr de lui faire raconter son histoire , que j'avais pris les plus grands ménagements et les sentiers les plus détournés pour arriver à ce but tant désiré de mes efforts. Ainsi , plus j'avais envie de le ramener à son histoire , et moins je paraissais me souvenir qu'il avait une histoire à me raconter.

— Monsieur , lui dis-je , seriez-vous par hasard le descendant de ce célèbre Martin Scribler , qui florissait à Londres au temps de la reine Anne, et dont le palais de Saint-James raconte encore des histoires merveilleuses? S'il en était ainsi , je bénirais doublement Theureux hasard qui m'a fait vous rencontrer.

A quoi il répondit en se frappant la poitrine :

— Je suis le dernier descendant de Martin Scribler , — Ex operibus Martini Scribleri.

Eh quoi 1 lui dis-je, vous descendez en droite ligne de ce grand homme avec lequel M. Pope, le docteur Swift et le docteur Arburthnot ont

vécu dans une familiarité si honorable ! Martin Scribler, petit-fils de Paracelse et d'Albert-le- Grand , le descendant des Scaliger . prince de Vérone! Martin Scribler , le même qui a corrigé V Enéide de Virgile avec tant de succès , on peut îe dire? Et quels heureux changements, par Apollon ! — nomen Junonis , pour numen, — armi hominum au lieu à' arma virtim, — fugimitque ministri au lieu de faror arma ministrat! Oh! c'est un grand critique, Martin Scribler; vous voyez que je le sais par cœur. — Comme aussi il a remplacé : continuère omnes par concubnêre omnes. Oui , c'était un grand latiniste celui-là.

— Et c'était aussi un grand médecin, ajouta mon homme. Il y a de lui dans les archives du parlement de Paris , comme je m'en .suis assuré moi-même, un projet d'une salivation générale, qui aurait empêché de grands malheurs dans votre pays, si ce projet eut été mis à exécution. C'est mon aïeui le premier qui a démontré qu'il était absurde de chercher le siège de Pâme, que Pâme était logée dans tout le corps; que le cer-

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veau était son cabinet , le cœur sa chambre de

parade , et qu'elle faisait sa cuisine dans Testo-

mac.

— Vous avez raison , lui dis-je, et le monde savant lui doit aussi un traité de VArt d'éviter le sublime , qui me paraît le seul livre qui eût pu sauver le monde littéraire de nos jours, si ce monde-là eût pu être sauvé. Donc à la santé de votre grand aïeul ! à la santé de Martin Scrihler !

Il me fit raison ; et quand cette fois son verre fut bien vide :

— Hélas ! reprit-il , je n'ai que trop senti Finfluence du sang de ce grand homme ! Vous voyez devant vous une victime de tant de théories auxquelles le monde n'a pas rendu justice ! Nous seuls, nous les fils et les petits-fils de Martin Scrlbler, nous avons été fidèles aux découvertes de son génie. Bien plus, nous avons poussé jusqu'à leurs dernières conséquences les découvertes de cet illustre philosophe. Que de malheurs cette persévérance a jetés sur notre famille ! Qu'il nous en a coûté pour rester fidèles

à la science de notre maison et pour résister à la science du vulgaire ! Enfin me voici , moi , le dernier de ma race , arrivé à n'avoir plus qu'à mourir et à ne plus laisser mon nom que sur ma tombe , pour avoir suivi , jusqu'au précipice où il me conduisait , le sentier tracé avec tant de conviction et de sang-froid par mon aïeul Martin Scribler !

Mais il est temps, monsieur, de satisfaire votre curiosité et votre impatience. Je vais donc vous raconter mon histoire , et s'il vous prend envie de Técrire , vous pourrez fort bien Tinlituler : Le Dernier des Scribler.

Alors il commença l'histoire suivante ; je voudrais bien vous la redire sans en rien oublier :

Puisque vous savez si bieu mon nom et mon origine , je n'ai pas besoin de vous dire cominent il se fait que , dès ma première jeunesse , je me suis adonné avec une passion véritable à Tétude des sciences naturelles. Vous savez que moii illustre aïeul avait été lui-même un grand naturaliste et un hardi voyageur. Or, je n'avais pas dix-sept ans , et pour la première fois j'avais pris ma course à travers le nionde , quand un jour , dans tirie Ville du nord de la France , je

vis affichée contre un mur Tannonee suivante : — A vendre , par autorité de justice, la ménagerie du sieur Joseph Capricorne, au plus offrant et dernier enchérisseur. Cette vente , disait Taffiche , consistait en éléphants mâle et femelle, tigres de Nubie et hyènes tachetées, loups-cerviers , lion d'Afrique , perroquets , singes , serpents boas , et autres monstres vivants d'un moindre débit.

Vous comprenez qu'une pareille vente ne me trouva pas sans intérêt , ou tout au moins sans curiosité. Cela était déjà assez étrange de vendre un tigre et un éléphant à Tenchère j mais je n'étais pas fâché de connaître Tacheteur. D'ailleurs, quel prix pouvait avoir unJion? et combien se vendrait Thyène? Voilà ce que je me disais en me couchant, le soir, et je m'endormis, bien avant dans la nuit, aux rugissements, aux vagissements, aux grincements de dents de toute cette ménagerie qu'on allait vendre à l'encan le lendemain.

Le jour venu, je me levai en toute hâte, je

pris sur moi tout l'argent que j'avais apporté d'Espagne, et à tout hasard j'entrai dans la vaste tente qui abritait cette ménagerie à l'encan. Toutes ces bêtes fauves déjeunaient férocement , sans se douter qu'elles allaient changer de maître. Bientôt tout l'espace libre se remplit de la foule des spéculateurs et des curieux ; rhuisier-priseur monta sur la cage vide d'une panthère , et la vente commença.

A mon grand étonnement les enchères furent vives et nombreuses. Pas un animal de cette collection ne resta sans acheteur. On vendit d'abord les perroquets aux vieilles femmes assez riches pour aimer un perroquet au lieu d'aimer un chien ; les singes passèrent aux bateleurs , le tigre et le lion furent adjugés à quelques petits princes d'Italie qui montaient peu à peu une ménagerie ( luxe royal ) ; enfin , ce qui m'étonna le plus, ce fut de voir les deux éléphants achetés une somme énorme. Même je ne pus m'empécher de demander à mon voisia ce qu'on voulait faire de ces deux monstres si inutiles et

58 iiiï oc^yp

quj mangeaient à eux seuls plqs qpe quarante phevf^ux de trait? Mon voisin me répondit que cette vente à si haut prix de ces deux vilains animaux était la conséquence de la décadeace complète deTart dramatique français; que dans |a France de Corneille et de Talma tous les grands comédiens étaient morts, comme aussi tous les grands poètes comiques ; qu'il n'y avait plus sur les théâtres de la première nation dramatique de lunivers , ni rire dans la comédie, ni terreur dans la tragédie, et qu'ainsi ces deux gros animaux étaient destinés à jouer en France le rôle de Molière, quand Molière était à la fois Tauteur et l'acteur de ses comédies; et qu'enfin il n'y avait plus de spectacle possible pour le peuple français que dans les longues trompes et sous les (Jeux petites queues de ces deux poètes comiques d'une nouvelle espèce. Mon homme aurai! longtemps parlé sur ce ton si j'avais voulu l'écouter plus longtemps ; niais je me ITiéfîai de cette plaisanterie française , et je rentrai dans ma dignité et dans mon repos, ie

4oi^ <jire cependant que j'avais vu depuis les deux éléphants régner en maîtres, et comme les deux plus grands poètes comiques de ce tempslà, sur les plus grands théâtres de l'Europe , et qu'ainsi , pour cette fois, notre Français ne plaisantait pas.

Voici maintenant mon histoire ; et vous verrez, seigneur, si je vous ai trompé en vous disant qu'elle était étrange. Cette vente singulière venait de finir; déjà on avait emporté, dans leurs cages de fer. Tours et la panthère; déjà le lion, ce roi des forêts , avait été chargé sur une charrette à bœufs ; déjà plus d'un perroquet avait été bourré de chocolat par sa nouvelle propriétaire, et 1 éducation de plus d'un sin^e avait été commencée à coups de bâton, quand le propriétaire spolié de cette ménagerie , voyant que de tant de bétes dévorantes il ne lui en restait pas une seule, même pour le dévorer, se précipita dans un certain recoin qui lui servait de chambre à coucher, et l'instant d'après il reparut portant dans ses bras deux petites

filles de douze à quinze ans , couvertes de haillons, et d'une apparence chétive et maladive.

L'homme déposa gravement ces deux enfants sur la cage que venait de quitter le commissairepriseur , et se servant à lui-même de commissaire-priseur : — Messieurs , nous dit-il , vous êtes-là une douzaine d'amateurs qui , je le vois, ne s'amusent pas aux bagatelles de la porte. Vous avez laissé passer , sans mettre aux enchères , le tigre, rhyène, le lion et le loup-cervier , animaux vulgaires aujourd'hui , et dont toutes les foires de village sont abondamment pourvues. Mais voici quelque chose qu'on n'a jamais vu ni entendu; quelque chose facile à nourrir , facile à porter ; quelque chose que les créanciers ne peuvent pas saisir et vendre à Tencan , comme un singe ou un tigre; quelque chose que je vous vends, messieurs-, en toute confiance; une curiosité sans pareille, une merveille. Voyez plutôt! En même temps ce barbare arrachait violemment les haillons dont ces deux petites filles étaient couvertes.

POUR DEUX AMOURS. 4i

Ce fut alors seulement que je m'aperçus que , par un jeu singulier de la nature , ces deux petites-filles , timides enfants , ne faisaient qu'un seul et même enfant. Elles étaient unies par un certain prolongement du côté gauche , qu'on eût dit sortis du cœur. Figurez-vous deux petits enfants tout blancs , de petits membres grêles et fins ; de petites mains bien faites , de jolis pieds bien mignons , et sur chacun de ces petits visages le coloris de la pudeur offensée. Pauvres petites créatures! elles n'avaient jamais entendu la voix d'un père ! une chèvre les avait allaitées de son lait; elles n'avaient jamais été enfants, elles avaient commencées par être bêtes sauvages. Et tous ceux qui étaient là les regardaient, les palpaient, les retournaient, pour bien voir s'il n'y avait pas de supercherie , et si le maître de la ménagerie ne voulait pas attraper les acheteurs et leur vendre deux jolies petites filles de douze à quinze ans , au lieu d'un monstre affreux qu'il annonçait.

Monsieur , vous êtes jeune , et vous ne me p

raissez guère avoir perdu de vue les tours de Notre-Dame , votre mont Taurus et votre mont Ararat; cependant vous mèneriez pendant cinquante ans la vie d'un voyageur, que jamais vous lie rencontreriez des figures pareilles aux figures de ces dix ou douze hommes qui étaient là avec moi, dans cette ménagerie dévastée, marchandant ces deux petites chairs vivantes. Meneurs d'ours , qui auraient servi d'ours au besoin, ils regardaient, ils marchandaient, ils calculaient , et ils trouvaient que mille écus cette marchandise-là , c'était bien cher; et que, pour ce prix là, ils auraient eu un dromadaire ou un c{iameau , avec un singe sur ia bosse du chameau

et par-dessus le marché.

te — ,]Mais, mon cher Crocodile, disait Tun,

pense donc que ton phénomène a déjà quinze ans bien comptés, et qu'il n'a pas grand temps 5 vivre , et qu'il est déjà bien chétif et bien maigre. Tiens, regarde, il est déjà tout plein de fièvre, et il tremble de ses huit membres comme un chien (|u'on va jeter à l'eau. ^Jille

éci|s celg ? Je t'en donne cent écus , si tu veux.

— Mais mon cher Crocodile , disait Tautre , jnoi qui te parle , je reviens de Paris où j'ai vu ton affaire, en plus petit, il est vrai. On allait voir cela de toutes parts. Mais un beau jour , et quand ça faisait le plus d'argent, ça se mit à tourner de Tœil, et puis plus rien. Cay , vois-tu, ça meurt tout d'un coup et en même temps ; et glors ça n'est plus bon à rien , niême à enfermer dans un bocal d'esprit de vin. Ti; vois donc qu'il n'y a même pas de Teau à boire avec ta machine I.... — Et voilà, monsieur, comment ils parlaient tous !

Moi alors prepant la parole : — Vous avez raison , dis-je à l'Espagnol , d'être indigné. Pour moi, votre récit oie touche d'autant plus, que j'ai vu languir et s'éteindre ainsi le plus doux et le plus charmant petit phénomène qu'on ait pu voir, depuis le phénomèue dont parlait l'ami du vieux Crocodile. V-^l^s avaient nom Rita-Christina. C'était bien le plus paisible enfant à deux têtes qui se j>ùt embrasser sur un

seul front 1 Elles avaient un si doux regard, et quand elles souriaient , il était si difficile de voir leur sourire ! Tout Paris a été les voir et a baisé ces deux petites joues sous lesquelles le froid de la mort se faisait déjà sentir. Elles sont mortes en effet un matin , sans aucune raison de mourir. Rita a rendu la première sa petite portion d'âme , et Cliristina a fait comme elle. Sur Tentrefaite est survenue la révolution de juillet, ce qui fait qu'on n'a plus parlé de Rita- Christina,

Une larme roula dans les yeux de mon nouvel ami.

— Ce que vous dites là , reprit-il , m'a remué le cœur ; mais permettez que je continue mon récit sans interruption , autrement je ne répondrais pas de le mener à bonne fin, tant j'ai de chagrins et de douleurs à raconter I

Je vous disais donc que j'écoutai jusqu'au bout la conversation des marchands de chair humaine; et cependant ces deux pauvres petites et misérables filles , toutes pâles et toutes violet-

tes sous le vent de bise , sollicitaient du regard Ja permission de reprendre leurs humbles guenilles : leur supplice me fit mal ; je m'approchai de Crocodile.

— • Quel est ton dernier prix, lui dis-je, pour ces deux enfants qui vont mourir de froid?

— Mon dernier prix? me dit-il , ces deux enfants ! puisque ce sont deux enfants que monsieur achète, monsieur m'en donnera dix mille francs. Voilà mon dernier prixl En même temps il empaquetait de nouveau ses deux petits enfants dans leurs haillons de chaque jour.

Que vous dirai-je? Les enfants furent à moi ; on me les vendit , on me les livra , je les emportai dans mon manteau ; et chacun s'étonnait, à cette vente , que deux jumeaux en si triste état , se fussent vendus plus chers que le tigre et le lion.

0 monsieur! si vous saviez combien il y eut de joie dans mon cœur, lorsque, rentré chez moi , je me trouvai le père de ces deux petites créatures tremblantes encore , et qui rae pre-

4pb un C(JEUR

naieiil pour tin nouveau rnaîtrel Elles avaietiit déjà changé cinq ou six fois de propriétaire nouveau, elles avaient vu s'augmenter leurs misères. Déjà, pour me complaire, les deux enfants se dressaient sûr leurs jambes malades , et chantaient en s'efforçant de sourire, mais les larmes dans les yeux , leur chanson la plus gaie. Pauvres petites! que de peines il me fallut pour leur faire comprendre qu'elles redetenaient tout simplement des petites filles comme toutes les filles des hommes, et que désormais elles n'auraient de sourire que pour sourire , de gaîté que quand elles seraient heureuses ; et qu'elles auraient chaque jour , sans l'acheter par leurs chansons , le pain blanc et lé lait chaud de chaque jour ! En effet, elles étaient si dignes d'intérêt et de pitié ! Figurez-Voiis deux petites âmes asservies dans ces deux petits corps. Mon premier soin cependant fut de détendre ces corps. Je les fis mettre au bain tiède , et puis je

les fis manger , et puis je les fis dormir. Peu à

* peu le sang revint à leurs jolies, là éoiiplessé k

POUR DtUX AMOURS. 4t

leurs membres , la grâce à leurs mouvements , le sourire et rincarnat à leurs lèvres ; c'était plaisir de voir comment ces quatre beaux yeux , sécbés par les larmes , se remplissaient de nouveau de Teau limpide et transparente de la perle; et en même temps leurs beaux cheveux se déroulaient mêlés ensemble, mais non pas confondus ; on eût dit à les voir si blonds et si noirs , pêlemêle , flottant tantôt sur une tête , tantôt sur Tautre, ce point unique du Rhône et de la Saône, dont les eaux vertes et jaunes , bien que réunies, conservent longtemps leur couleur. Tels étaient les progrès physiques de mes deux élèves , et en même temps que leurs corps se redressaient, s'élevaient leurs deux âmes. Ces deux cœurs , humiliés si long-temps , renaissaient à Tespérance, ou plutôt, pour la première fois, elles connaissaient l'espérance, et partant la charité. Ces deux âmes s'embellissaient comme ces deux corpus ; lintelligence reparaissait avec la santé sur ces deux jolies figures épanouies. Elles étaient libres enfin, elles étaient

heureuses enfin, elles avaient enfin Tair, la terre, le ciel , les eaux , le gazon , le soleil pour leur corps ; et pour leur ame la prière , Taumône , les lointains désirs , Tamitié , la reconnaissance, Tamour de leurs semblables , la douce pitié , en un mot , ici-bas et là-haut , sur la terre et dans le ciel , dans le présent et dans l'avenir , mes enfants étaient redevenus deux enfants.

Comprenez-vous, monsieur, comprenez-vous quels furent mes transports , quand je me fus ainsi donné ces deux âmes et ces deux cœurs, à moi orphelin ^ à moi, pauvre savant de dix-sept ans, qui n'avais jamais connu ni mon père, ni ma mère? Après leur avoir rendu la vie et Tintelligence, je voulus leur donner un nom. J'étais leur sauveur, je voulus être leur parrain. Les eaux du baptême coulent à flots pour tous les enfants de ce mondej la rosée du matin et la rosée du soir, la rose qui se penche et le lis dont le calice est plein ; le fleuve qui gronde et le petit ruisseau qui murmure , la coquille du rivage et la vaste mer, la pluie du ciel au printemps et

les ourafjans de Tliiver, tout ce qui est flots, murmure, vague, onde, rosée, tout cela c'est le baptême pour les petits enfants. Mais je vous ai dit que^ jusqu'à présent, mes enfants adorés n'avaient été qu'un monstre; elles avaient été élevées comme on élève les monstres ; on ne leur avait jamais parlé ni du ciel, ni de Dieu qui est là-Laut, ni de son fils qui est mort sur la croix pour tous les hommes , et qui , par sa mort , a sauvé même les monstres. Aussi quelle fut leur joie quand elles entendirent parler de ces lois qui sauvent et de ce baptême qui ennoblit Thomme, et quand le vieux prêtre leur eut appris toute riiistoire de la croix, et quand enfin Téglise s'ouvrit pour elles, autrefois la risée du peuple, l'amusement des oisifs, la terreur des petits enfants, malheureux phénomène étalé tout nu dans toutes les foires comme un mensonfje de la nature. L'église pour elles! elles qui n'avaient jamais pensé que les hommes avaient une ûme, et qu'elles étaient filles des hommes! l'église à ces deux âmes ! Et voici maintenant que , moi

50 UN cœuR

profane, je leur donnais la croyance chrétienne comme je leur avais donné leur premier morceau de pain sans larmes , et leur premier sourire sans douleur !

Je suis Espagnol, monsieur, et vous me pardonnerez sans peine de me souvenir dans ses moindres détails de ce touchant baptême. Mes deux pupilles étaient libres depuis un an déjà ! Leur double convalescence avait été longue, convalescence de Tame et du corps. De quelles misères et de quelles ténèbres il avait fallu les tirer ! Mais enfin Tintelligence et la santé avaient pris le dessus. Elles étaient enfin deux jolies jeunes filles de seize ans , si semblables , et en même temps si différentes Tune ^ de l'autre , qu'il est impossible de vous le dire. Grâce à mes soins, et grâce à leur ame aimante, partout autour d'elles elles ne trouvaient que des témoignages d'amitié et d'intérêt. Elles étaient si bonnes et si belles , que chacun les aimait et les trouvait belles. Plus tard, je vous dirai comme elles étaient belles. Ce jour-là , c'étaient deux

saintes. L'autel était paré , Téglise brillait de mille joyeux rayons du soleil qui retombaient dans le sanctuaire avec les sons de la cloche , brisés par les arceaux gothiques ; une foule pieuse et émue remplissait la vaste enceinte. Mes deux anges entrèrent dans Téglise , timides et tremblantes , mais bien heureuses. Elles se tenaient par le bras ; le bras de Tune placé sous la taille de l'autre. Un seul voile couvrait ces deux têtes charmantes. Elles s'approchèrent ainsi du vaisseau de marbre où devaient se pencher leurs chastes fronts. C'est là que je devais leur donner un nom chrétien, un nom fait pour elles. Je leur donnai les deux noms de ma mère, Anna et Louise; les deux plus beaux noms de ce monde , à ces saintes filles toutes blanches, tout émues , ainsi agenouillées sous la main de ce vieux prêtre , et renonçant d'une voix tremblante à ces pompes , à ces vanités et à ces œuvres d'un monde qu'elles ne connaissaient pas î A dater de ce jour, mes deux enfants furent tout à fait deux élégantes jeunes filles, vives

et timides, passionnées et tremblantes, aussi prêtes à la guielé qu'à la tristesse, charmantes toutes deux, et si bonnes, et si douces, et si dévouées! Rien ne restait plus du monstre de Tan passé enfermé dans sa cage de bois. Il est vrai qu'elles marchaient du même pas et qu'elles riaient du même sourire, et que leur prière était la même prière , et que leur sommeil était le même sommeil, comme aussi leur réveil était le même réveil ; mais quoi? où était la merveille?

C'étaient deux sœurs jumelles qui s'aimaient et qui ne pouvaient se séparer. L'idée même de la séparation ne leur était pas venue, tant elles étaient poussées par la même volonté, animées du même désir, heureuses du miîme bonheur ! Laissons-les donc ensemble , ne les séparons pas , et laissons-les marcher dans la vie comme elles y sont entrées, bras dessus bras dessous, ame sur âme, cœur sur cœur.

Vous dire combien chaque jour je m'attachai de plus en plus à mes deux orphelines, c'est impossible, monsieur, même à présent que je

comprends en leur absence tout l'amour que je leur portais. Jamais un père n'a aimé son enfant, jamais un frère n'a aimé sa sœur unique, jamais un amant n'a aimé sa maîtresse, comme j'aimais Anna et Louise. Je les aimais chacune d'elles comme deux enfants ég^alement adorés; je les aimais toutes les deux comme on aime un enfant unique dont la mère est morle à vingtcinq ans. Il me semblait souvent que j'élais plus que leur père, il me semblait que j'étais leur mère. Je les regardais grandir, je les écoutais grandir. J'assistais au développement successif de tant de grâces, et notez bien que c'était pour moi un progrès d'autant plus facile à signaler, que ce progrès était double. Pendant que mon regard enchanté se reposait sur Anna, Louise s'embellissait d'une beauté nouvelle; pendant que je regardais Louise, Anna prenait une grâce de plus; lutte charmante de ces deux printemps fleuris qui marchaient d'un pas égal. Figurez-vous deux belles roses du mois de mai, attachées à la même tige , édoses sous le même

$é UN COEUR

souffle, douées du môme parfum et cachées dans le même feuillage ! Seulement Tune est blanche et l'autre est rose; mais Tune est d'un incarnat si doux et l'autre d'un rose si tendre , qu'il est impossible de leur assigner, du premier regard, à chacune leur couleur.

Elles, de leur côté, me payaient ma tendresse par mille tendresses. Elles me reconnaissaient à ma voix quand j'étais loin, et à mon pas quand je venais. Ma joie était leur joie , ma tristesse était leur tristesse. Elles m'aimaient, non pas parce que j'étais le premier être qu'elles avaient aimé, elles m'aimaient parce que c'était moi qui avais donné le premier éveil à leur pensée, à leur intelligence , à leur volonté ; jeunes esprits que j'avais tenus à la lisière , et qui, maintenant qu'ils avaient pris leur volée, revenaient sans cesse à leur point de départ.

Où avaient-elles pris cependant toutes ces notions si simples et si nettes du bien et du mal, du vice et de la vertu, dont tout d'un coup je les vis parées? Qui leur avait appris à avoir

tant d'admiration poux* ce qui était noble et beau , et tant d'horreur pour tout ce qui était infâme? D'où leur venaient, je vous prie , toutes ces vertus acquises , que relevaient en elles tant de grâces et tant de beautés naturelles? C'était Dieu qui avait fait tout cela! Grâce à Dieu, ces deux jeunes regards, sortis si brusquement de l'ignorance et des ténèbres, n'avaient pas été éblouis et confondus par la lumière et par la vérité.

Nous vivions ainsi tous les trois depuis deux ans dans une vieille petite ville normande, tout entiers à nos progrès de chaque jour. Depuis le premier instant de notre bonheur à tous trois, pas un nuage ne s'était élevé dans ce petit coin bleu du ciel bleu que nous nous étions creusé sous le ciel. Tout le temps que nous avions passé Tun sans l'autre , mes deux enfants et moi , nous paraissait un rêve. Je le croyais, je l'espérais du moins quand un événement imprévu vint déranger cette existence nouvelle, ce bonheur que nous goûtions, et troubler pour long-

temps, dans ces deux jeunes âmes la sécurité el

le repos.

C'était un jour d'automne, mais une belle et douce journé9. Jamais mes deux enfants n'avaient été plus heureux et plus tranquilles. Tout le jour, Anna avait agacé Louise , Louise avait agacé Anna tout le jour. Et c'étaient des gaietés! et c'étaient des joies! et c'étaient des éclats de rire! Elles allaient, elles venaient, elles se jouaient sur le gazon, elles sautaient à pieds joints les petits ruisseaux qui serpentaient en murmurant sous les grands pommiers chargés de fruits; elles se défiaient à la course, les deux espiègles , ou bien elles couraient après moi , et j'étais le but de cette courte toute vive, tout animée, haletante ! Puis quand elles eurent bien joué, la faim les prit, et chacun se plaça à notre petite table, bien garnie, et les voilà qui se servent l'une Tautre. Anna portait les fruits à la bouche de Louise, Louise portait la jatte pleine de lait aux lèvres d'Anna. Et alors elles ensemble, et c'était merveille de voir ces

quatre petites lèvres roses doucement agitées, et ces deux petits cous tout blancs comme celui du cygne à moitié tendus , et ces deux gorges naissantes qui battaient à Tunisson. Oh ! qu'elles étaient charmantes vues ainsi ! Hélas ! hélas! qu'êtes-vous devenues, mes deux amours, mon seul amour?

Je ne vous ai pas dit que la salle à manger de notre maison était située au rez-de-chaussée , entre la rue et le jardin. La fenêtre qui donnait sur la rue était plus souvent fermée qu'ouverte ; ce jour-là elle était ouverte. Le dîner avait été aussi gai que le reste du jour et le repas touchait à sa fin , quand un bruit inaccoutumé dans la rue nous fît lever de table tous les trois ; et mes chers enfants curieux, de se mettre aussitôt à Tétroite fenêtre I Moi j'étais derrière eux , et comme eux je regardais je ne sais quel bateleur ambulant qui faisait faire mille tours de force et d'adresse à un malheureux chien caniche bien misérablement habillé d'un surtout de velours.

o8 UN COEUR

Ce chien sautait, se démenait, donnait la patte, traversait un cerceau , devinait les objets perdus ; mais la pauvre bete faisait son métier de chien savant, d'un air si humilié et si triste , qu'on ne pouvait s'empêcher de le plaindre. Sous les sales oripeaux dont il était affublé , on devinait encore le noble animal plutôt fait pour être l'ami de son maître que son esclave, et qui n'avait rien dans le cœur des mœurs du bateleur. 11 faisait toutes ses courbettes noblement et comme à regret. Évidemment ce n'était pas la faim qui le faisait danser ainsi. Il serait plutôt mort de faim que de gagner son pain en amusant la foule , le noble animal; mais peutêtre avait-il pitié de son maître, et dansait-il ainsi par charité. Voilà ce qui se passait dans mon ame , et peut-être aussi dans l'ûme de Louise et d'Anna ; je le croyais du moins, tant elles étaient immobiles, tant elles paraissaient attentives ; c'est à [peine si je les sentais respirer.

Quand le malheureux chien eut fini tous ses

tours , son maître, prenant d'une main 1 horrible chapeau qui couvrait sa tête , fit sa tournée au milieu de rassemblée qui l'entourait. C'étaient plusieurs paysans grands et petits , aussi pauvres que le chien Médor , et qui n'avaient rien à donner au maître , ni même au chien. Ce fut donc bien vaiaement que le maître de Médor présenta son chapeau à la ronde dans ce cercle de paysans ; il ne ramassa pas de quoi acheter un verre de cidre. Mais cet homme nous avait vus à notre fenêtre étroite et basse , et en luimême il savait déjà qui paierait la tournée de Médor. Il s'avança donc hardiment vers nous, son chapeau à la main : — Donnez quelque chose, s'il vous plaît, 7non bon monsieur et mes belles dames ! En même temps , il jetait sur nous cet œil fauve, terne et louche, qui faisait peur même à son chien Médor.

Non, je vivrais mille ans que jamais je n oublierai l'effet de ce féroce regard ! un regard sans pitié et sans intelligence ; une fascination maladive qui pesa sur mes deux filles , comme

on dit que Toeil du serpent pèse sur la timide alouette qui descend de Tarbre dans la gueule du reptile, en jetant un cri plaintif. Cet homme était hideux. Il y a des laideurs plus puissantes, plus irrésistibles que la beauté. On a vu des louves enragées s'arrêter épouvantées par un de ces regards de béte féroce que nulle parole ne saurait rendre. On a vu aussi des agneaux mou rir, et ce n'est pas sans raison que Virgile a dit quelque part :

Nescio quis oculas teneros mihi fascinât agnos !

Quel est le mauvais œil qui tue les nouveaux-nés de mes Irebis.

Et pendant que nous étions tous les trois consternés , arrêtés , fascinés par le regard de cet homme, lui, son chapeau à la main, nous répétait toujours : Quelque chose , s'il vous plaît, mon bon monsieur et mes belles demoiselles ! quelque chose, s'il vous plaît !

En cet instant , j'aurais donné tout au monde pour être débarrassé de cet homme , et j'en vou

POUR DEUX AMOURS. 6i

lais à Anna de lui faire attendre si longtemps son aumône. En effet, c'étaient mes deux filles qui étaient chargées de la bourse commune. Il me semblait qu'une aumône tombée de leur main et de leur sourire doublait de valeur; jamais leur pitié compatissante n'avait fait attendre un malheureux si longtemps. J'attendais donc qu'elles vinssent à mon secours en me débarrassant de cet homme ; mais, je vous le répète, elles étaient immobiles, elles se pressaient de toute leur force l'une contre l'autre; elles n'avaient jamais paru , même à mes yeux, plus qu'à présent, n'être en eiiei qu'une seule et même belle personne de seize ans.

Déjà l'homme perdait patience. — Mon bon monsieur, mes belles dames! Il disait cela d'un ton plus impératif. Plus il élevait la voix, et plus son chien était humble et baissé. A la lin je jetai une pièce de monnaie dans le chapeau troué; et il est heureux que cet argent se soit trouvé sous ma main, je n'aurais jamais consenti à tourner la tête pour le prendre , et à laisser un

instant , une seconde, mes deux enfants, seules

et sans protection , sous le regard de cet homme.

Quand il eut ma pièce de monnaie , il remit son chapeau sur sa tête , puis donnant un grand coup de pied à son chien : — Ici , Médor ! et, du même pas il alla chercher un cabaret ; Médor le suivit en tremblant , non sans jeter sur nous un long regard de misère qui voulait dire : — Et moi F

Alors, alors, aussitôt j'étends les bras et je reçois dans mes bras, pâles, immobiles, évanouies , mourantes, mortes , qui sait? Anna et Louise. Deux meurtres! L'épouvante avait glacé ce cœur trop faible pour résister à ces deux terreurs. Que faire? que devenir? qui va leur rendre la vie ? 0 mes enfants ! mes enfants ! mes enfants si heureux tout à l'heure I Parlez-moi ! où êtes-vous? Louise? Anna ? Enfants I enfants ! Je suis seul avec vous , il n'y a plus personne ! L'homme est parti ! Et en même temps nos trois domestiques d'accourir. — L'un était vieux et disait: Ce nest rien; l'autre était jeune, et il

pleurait. — Quant à mon domestique espagnol, il murmurait entre ses dents : — C'est le diable, c'est le diable, deux personnes en un seul corps ! Et cependant elles restaient là immobiles et comme mortes , dans mes bras !

A la fin , la douleur me fit songer que si j'en sauvais une je les sauverais toutes deux. Je m'approchai alors de Louise, et je réchauffai ses mains dans mes mains , son visage sur mon visage , et peu à peu la couleur revenait aux joues d'Anna , peu à peu Anna ouvrit les yeux ; puis elle parla , puis elle regarda sa sœur qui n^ avait pas encore donné signe de vie , et tout d'un coup Anna s'écria avec un accent indéfinissable : — Crocodile ! Crocodile ! A ce cri Louise relève la tête , et , se jetant dans les bras d'Anna, elle s'écria : — Crocodile! Crocodile! Oh ! que d'épouvante dans leurs regards ! Oh I que d'énergie dans leurs embrassements ! Oh ! que de terreurs dans tous leurs traits! car d'un coup d'œil elles avaient reconnu cet homme qui les avait achetées comme un chien curieux ,

qui les avait revendues comme un chien malade , qui les avait remplacées par un chien savant ! Crocodile ! Crocodile ! Le nom de cet homme, ce nom que j'avais oublié comme son visage, leur était revenu en mémoire, et avec ce nom toute leur enfance misérable ! toutes les faims , tous les châtiments de leur quinzième année! 0 malheur! le regard de cet homme avait détruit tout le bonheur qui s'était posé sur ces deux petites têtes si longtemps courbées sous un joug infâme. Crocodile! Crocodile I c'està-dire la faim, la foule, la misère, les coups, les médecins qui viennent et qui voudraient voir des cadavres , les curieux qui vous interrogent et qui vous palpent des pieds à la tète ; Crocodile ! Crocodile ! c'est-à-dire toute la vie passée sous une tente entre un ours et une pan-* thère , sans prier Dieu , sans voir le ciel , sans aimer les hommes , sans avoir ses semblables en ce monde , c'est-à-dire mille fuis plus à plaindre que Tours et la panthère , hélas!

Vous trouverez peut-être que je m'arrête bien

longtemps sur cet accident de notre vie ; mais cet accident, léger en apparence, eut cependant une grande influence sur toute notre vie. Depuis ce jour, le féroce regard de cet homme , que mes deux enfants avaient oublié , n'a plus cessé de peser sur leur destinée comme un joug de plomb. Elles Tont revu dans leurs rêves ; elles lont retrouvé la nuit et le jour. 11 a brûlé leur ame et leur cœur. Que de fois , au milieu d'un accès de gaieté , elles se sont arrêtées dans un éclat de rire commencé ! Que de fois je les ai vues verser des larmes soudaines ! A force de rappeler leurs souvenirs , elles en vinrent à croire que cet homme , qui les avait achetées et vendues à prix d'argent, avait conservé sur elles une puissance sans bornes, et qu'il avait le droit de les reprendre partout où il les retrouverait ; et que, en un mot, elles étaient son monstre comme son chien était son chien. Ainsi je vis contrariés, par cette rencontre fatale, tant d'heureux efforts pour les rendre à la dignité de la nature humaine , le seul sentiment humain

que la misère avait effacé de ce noble cœur. Vous dire combien de temps elles furent malades , et quelle bizarre maladie , il m'est impossible de vous le dire. Il fallut tout mon dévouement à cette double vie , et toute mon ignorance médicale, pour les sauver. D abord la fièvre les prit, et. par un phénomène qui s'est souvent renouvelé depuis , quand Anna était malade, Louise avait le délire; et plus d'une fois, pour calmer Louise, il fallut secourir Anna. Quand la fièvre les eut quittées Tune et l'autre, et quelle fièvre! une fièvre tierce qui revenait pour chacune d'elles deux fois tous les trois jours , une grande langueur s'empara des deux sœurs et les laissa bien longtemps encore aux portes du tombeau. Cette fois ce fut leur union qui les sauva; car l'une et l'autre voulaient mourir, mais chacune d'elles voulait la vie de sa sœur. Ainsi chacune d'elles , tout en s'oubliant soimême , veilla avec tant de soin sur la santé de sa compagne , que toutes les deux elles revinrent à la vie en même temps. Et comme Louise

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regardait Annal Et comme Anna regardait Louise ! Chacune d'elles avait sauvé Tautre 1 Et ensuite comme elles me regardaient toutes deux , moi qui les avais sauvées toutes les deux , deux fois 1

Moi , peut-être , je gagnai à ce changement quelque chose dans leur tendresse. Avant de s'être rendu compte des misères de leur vie passée, avant d'avoir retrouvé dans leur mémoire le nom de Crocodile^ elles m'aimaient comme un frère ; depuis ce jour elles m'aimaient comme leur sauveur. Elles virent en moi je ne sais quelle puissance supérieure qui les avait arrachées à leur mauvais génie , comme cela se dit dans les contes de fées ; et dès lors je fus pour elles un gardien , un défenseur , une sentinelle vigilante; je fus pour elles la loi vivante; car elles s'étaient remises à douter que les lois humaines fussent faites pour elles. Et, de fait , comment auraient-elles pu croire à une loi qui, par une exception sanglante, par une ironie misérable , avait souffert qu'elles fussent acbe-

tées et vendues et étalées devant le public comme la plus vile des marchandises, elles qui avaient droit a la protection de la loi comme la plus pauvre créature de ce monde, et dont Tâme était faite doublement à Timage de Dieu? Comme je vis qu'elles étaient obsédées par ces idées funestes , je résolus de les rendre , par tous les moyens possibles , à la sécurité qu'elles araient perdue. Je résolus en premier lieu de les transporter dans une solitude plus riante et sous une température plus molle et plus douce; car , bien qu'elles fussent deux enfants d'un pays froid, leur santé délicate appelait le soleil. Donc je les transportai dans le seul pays où le soleil soit doux et tiède , où le vent soit frais et chaud, où le nuage soit transparent comme la lumière, où le printemps soit éternel. L'Italie me parut, en ce monde , le seul paradis qui fut digne de mes deux anges ; un paradis ignoré, tranquille, heureux. L'Espagne, il est vrai, m'offrait bien aussi ses doux abris et son beau ciel , et ses orangers en fleurs j mais le ciel de TEspagne est

brûlant, mais l'Espagne était encore en ce temps- là une terre de superstition et de terreurs. On se fut inquiété, au-delà des Pyrénées , de mes deux enfants , beaucoup plus que je ne l'aurais voulu. Au-delà des Alpes, on y fit à peine attention. Parlez-moi , pour être libre, d'un pays esclave du saint Père! Or il nous fallait du repos , du soleil et de la liberté, pour vivre encore quelques beaux jours de plus tous les trois !

Nous voilà donc en chemin encore une fois» Adieu le Nord ! adieu à ces tristes villes à moitié françaises, par le doute sinon par Tesprit, où tout est soupçon et moquerie, adieu! Nous allons tous les trois dans le pays du soleil.

Ici don Martin , prenant sa tête à deux mains, garda le silence et se mit à réfléchir profondé ment.

Après quoi il releva la tête , tout à fait re mis de son émotion :

— Où donc en suis-je resté de mon récit? me dit-il.

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— Vous en étiez , lui dis-je , à cette partie de votre histoire que vous disiez le plus remplie d'intérêt et d'émotion , à savoir votre voyage et votre séjour en Italie , et j'avoue que vraiment je me sens intéressé au plus haut point, et que cette histoire, qui m'a paru d'abord très-vraisemblable, m'intéresse à présent comme une de ces histoires sans issue dans lesquelles se perdent les plus grands romanciers de notre âge, faute d'un dénouement tant soit peu naturel.

Hélas , reprit don Martin Scribler , plut à Dieu que mon histoire fût en effet une histoire «ans dénouement 1 Quoi qu'il en soit, nous passâmes les Alpes , Anna , Louise et moi , tous les trois dans le même manteau , ce ftianteau que voici à mes pieds, et il n'y a pas au monde de parole assez poétique pour vous dire tous les charmes de ce voyage. Le mouvement, le grand air , les hautes montagnes , les précipices qu'il faut cùloyer, les glaces éternelles, ce frileux sentier de neige qu'il faut parcourir avant d'arriver sur la première Heur d'Italie; ce furent là

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de vives et toutes puissantes émotions pour mes deux filles. Songez donc que les pauvres enfants venaient de naître à peine! Songez donc qu'elles venaient du Nord ! Songez donc que toute leur vie , elles l'avaient passée dans une cage de bois , espèce de prison ambulante sans jour et sans air ; car , en leur qualité de pbénomène , il leur était défendu de voir les hommes et d'en être vues! Songez donc que leur première liberté avait été une surprise , et qu'il leur avait fallu bien du temps pour s'habituer à la vie de tout le monde. Et maintenant , chose étrange pour elles! elles passaient de la vie de tout le monde à la vie exceptionnelle. Les voilà à présent qui passaient sous d'autres cieux , qui gagnaient une autre terre et un autre soleil ! Leur enchantement fut immense, leurs transports ne sau raient se décrire. Elles oublièrent encore une fois leur misère passée , et elles purent de nou veau s'endormir le soir sans revoir Crocodile dans leurs rêves ! Mais que devinrent-elles Juste ciel ! quand enfin , après avoir gravi bien long-

temps, il leur fallut descendre le versant opposé du mont Saint-Bernard? En ce moment elles entraient dans le printemps de Tltalie ; en ce moment elles quittaient le Nord pour le Midi , les glaces pour les fleurs, le nuage pour le soleil ; elles quittaient ce monde où elles avaient été vendues et marchandées comme des bêtes fauves , pour un monde qui allait les recevoir comme des filles chéries , comme deux belles chrétiennes de seize ans. D'abord leur admiration fut muette; leurs transports s'exhalèrent dans une prière silencieuse ; puis enfin , n'en pouvant plus, elles se jetèrent dans les bras runedeTautre en s'écriant : L'Italie! l'Italie! Italiam! Italiam! comme dit Virgile; mais je doute, monsieur, que jamais Virgile ait entendu dans son âme ce cri retentir comme je Tentendis prononcer par Louise et par Anna.

Que vous dirai-je? il leur fallut longtemps admirer en silence , s'étonner par des larmes , prier tout haut et remercier le ciel d'être si clair , le fleuve d'être si limpide, l'air d'être si

doux , les jours d'être si purs, la nuit d'être si belle et si suave, les étoiles de briller de ce vif éclat. Sois béni , mon Dieu ; car , grâce à cette Italie que tu as faite , l'Italie ton bel ouvrage , ta perle tombée dans les mondes , mes deux anges ont été heureux un jour.

Oui , ce fut là un beau moment dans ma vie , une belle heure dans mon éternité! Je cherchai et je trouvai non loin de Florence un de ces riants petits coins de terre dont Horace a dit quelque part : Mihi prœter omnes angulus ridet, charmante expression qu'on ne peut bien comprendre que lorsqu'on les a vus et touchés , ces riants petits coins de terre, qui sont autant d'Édens. Figurez-vous donc une petite maison très-simple et tout en marbre, caprice du xyi** siècle, longtemps oublié dans le désert d'orangers et de verdure dont cette maison fait Uornement. Un grand parc l'entourait de ses allées sinueuses , mystérieux petits sentiers qui vont sans cesse , dans leur course infatigable , se pliant et se repliant I un sur l autre. Figurez-

vous aussi mes deux enfants cachés dans ces grands bois épais qui les abritent de leur ombre contre tout regard profane. Là point de bruit, si ce n'est Toiseau qui chante et le flot qui murmure; point d'étranger, sinon le paysan italien qui revient du travail , ou la jeune femme de Florence qui porte son enfant à la mamelle. Là tout était murmure, silence, repos, sommeil, faciles repas, courses enivrantes sur un tapis de gazons , sous les arbres en fleurs.

Quand elles se furent bien emparées de leur Italie , quand elles Teurent bien touchée de Tâme, du regard et du cœur, Anna et Louise, cette fois plus calmes, songèrent à cultiver ce noble esprit qu'elles avaient reçu'du ciel, et qui était resté profondément endormi , tant que leur corps était resté dans son profond sommeil. A chaque pas qu'elles faisaient daHs le parc, les nobles filles , leur esprit faisait un progrès nouveau; et vous jugerez de ma surprise , quand un matin je les vis toutes les deux , assises dans le petit salon du jardin , qui se H-

vraient à l'étude des beaux-arts : tant est puissante l'influence de l'Italie !

Mais pour vous donner, monsieur, une juste idée de ce travail tout nouveau de deux intelligences si nouvelles, il est nécessaire que je vous fasse encore une fois le portrait de mes deux filles , car j'imagine que je vous Tai déjà fait bien souvent. Vous savez déjà qu'Anna était blonde, et que Louise, qui était Taînée, l'aînée d'une heure , avait au contraire les cheveux aussi noirs que ses yeux étaient noirs. Anna était Tenfant des deux sœurs, Louise était la femme faite ; Anna était le caprice de cette âme, Louise en était la volonté ; Anna avait pour elle les larmes et le sourire, Louise avait le regard et la puissance; Anna c'était le désir, Louise c'était la passion* Anna vivait dans le présent, Louise vivait dans l'avenir. Bonnes et simples toutes deux , mais d'une bonté et d'une simplicité bien différentes , la bonté d'un enfant et la bonté d'une jeune fille. Anna était toute rose , et toute bouclée , et toute joyeuse; les cheveux

de sa sœur encadraient d'une façon presque sévère le bel ovale de cette noble tête ; mais cependant ses yeux étaient si doux, que souvent on prenait son regard pour le regard d'Anna. Les voyez-vous ainsi mêlées , ainsi entrelacées , ainsi se parlant Tune et l'autre, Anna rieuse, Louise sérieuse; Anna jetant de temps à autre son joli petit cri dans les notes plus graves de sa sœur? Voyez-vous Anna penchant.sa tête mignonne sur les belles épaules de sa sœur, et sa sœur appuyant son beau col sur la gorge naissante d'Anna? Voyez-vous ces regards qui se mêlent , ces sourires qui se confondent; ces attitudes si variées ; l'une qui marche , l'autre qui court ; Louise qui emporte Anna comme une mère un enfant, Anna qui rit et qui joue, Louise qui rêve et qui pense; et, à la fin du jour, toutes les deux à genoux, leurs deux têtes penchées sous le même rayon de la lune , et sous la même pensée de Dieu ?

Eh bien ! les mêmes différences qui se trouvaient dans ces deux belles personnes se remar-

quaient dans ces deux nobles esprits. Chose étrange I ces deux sœurs jumelles ainsi réunies par le même cœur , ainsi attachées Tune à Tautre par un lien que la mort seule pouvait briser, elles offraient cependant mille nuances différentes dans leur esprit comme dans leur image. Plus d'une fois , les voyant ainsi si peu semblables Tune à l'autre , et en même temps si semblables Tune à l'autre , je me suis mis à penser que j'avais là devant moi le génie du Midi attaché au génie du Nord par quelque volonté suprême venue d'en haut. En effet , dans leurs passions poétiques , Anna et Louise ne se rencontraient jamais sur le même terrain, non plus que dans la même admiration. Anna s'habitua de bonne heure aux douces passions , aux histoires élégantes , aux vers des grands poètes qui ont subi l'influence des grandes sociétés et des grands rois ; Louise , au contraire , chérissait de préférence les époques de révolutions , les innovations littéraires , les témérités et les hardiesses de tout âge. Pendant que la folle Anna

récitait en chantant à demi les strophes scintillantes de FArioste , Louise déclamait à haute voix les vers de Dante, son poëte; pendant qu^Anna avec son sourire moqueur récitait quelque scène plaisante de Molière , Louise , l'œil en larmes , répétait le monologue d'Hamlet ou les imprécations du roi Lear : Louise appartenait à Shakespeare ; Anna savait par cœur les douces et philosophiques causeries de La Fontaine; Louise s'était éprise pour les enseignements de Goethe. Chacune ainsi marchait de son côté : celle-ci descendant doucement la pente facile de la philosophie la plus douce; celle-là gravissant en tout courage les sombres hauteurs delà misanthropie humaine ; Tune tendait ses deux mains à la douce gaieté , l'autre marchait tout droit à la douleur ; Anna en voulait aux joies innocentes des hommes , Louise préférait à ces joies innocentes les terreurs innocentes , mais les terreurs sans relâche. Comme aussi avaientr elles chacune son parti distinct dans Thistoire. Anna choisissait de préférence les bons rois ,

Louise Uéchissait le genou devant les héros; Anna vivait avec les peuples, Louise vivait avec les monarques; Anna pleurait sur les malheurs de la guerre , Louise ne voyait dans la guerre que la victoire. Je vous le dis, monsieur, c'était un grand spectacle d'assister à la lutte de ces deux intelligences unies qui allaient au même but par des sentiers si divers. Je vous le dis , monsieur, c'était là un moment solennel, quand cette âme unique se divisait en deux parts pour applaudir en môme temps tant de choses si diverses , tant de professions si contraires : — la paix et la gloire , — le pâtre et le soldat , — le peuple et le monarque , — la joie et la douleur. — Hélas! je les entends encore! J'entends encore la petite voix enfantine d'Anna réciter, en les chantant à demi , comme fait le gondolier de Venise dans les lagunes , les strophes scintillantes de TArioste, pendant que sa sœur se récite à elle-même le chant le plus terrible de la Divine Comédie. Sublime mélange de deux chefs-d'œuvre ! Ici des paladins qui enlèvent de

belles dames , des fées qui se jouent entre les fleurs, des amours qui chevauchent sur un rayon de soleil , des lits tout ouverts à la rosée du ciel , des murmures et des éclats du rire sans fin et sans cesse , des femmes et des guerriers , des clairons et des flûtes, de la soie et de Tor, du velours et de Tacier, de la gloire et des amours ; et en même temps écoutez ce grand bruit de passions qui bouillonnent , ces colères qui fomentent! c'est le torrent de Dante qui se précipite à larges flots dans son lit d'airain , pendant que le petit ruisseau de TArioste s'enfuit en murmurant à travers les cailloux dorés de son rivage ; ici Tenfer , Ugolin qui mange une tête et le féroce Gibelin sortant tout sanglant des ruines de sa patrie , et écrivant sur ces ruines ce qui est écrit , et en lettres de feu , sur la porte du véritable enfer: Laissez là l'espérance, vous qui entrez !

Même dans le ciel , vous n'entendrez jamais rien qui ressemble à ce double et poétique murmure des deu\ sœurs, à cette double inspira-

tioD. Elles se récitaient, il est vrai, à elles-mêmes les plus beaux vers de leur poésie ; mais tout emportées qu'elles fussent Tune et l'autre sur les ailes de la poésie de leur choix, jamais elles ne se séparaient tellement qu'Anna ne ressentît quelque chose de la tristesse poétique de Louise, que Louise ne ressentît quelque chose de la douce gaieté d'Anna. Elles allaient ainsi tant qu'elles pouvaient aller , chacune du côté de sa poésie et de son inspiration ; mais enfin il arrivait toujours un moment où c'était Dante qui triomphait d'Arioste , à moins que l'Arioste ne triomphât de Dante ; il arrivait toujours un moment où le Midi l'emportait sur le Nord, Louise sur Anna , les larmes sur le rire , à moins qu'Anna ne l'emportât sur Louise, c'est-à-dire la joie sur la douleur; et alors adieu la poésie! adieu les passions opposées ! Les deux sœurs redevenaient tout simplement les deux sœurs; les larmes de Louise venaient mouiller le sourire d'Anna, ou bien le sourire d'Anna arrêtait les larmes de Louise; sourire mouillé , dit Homère,

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et elles restaient daps les bras lime de Tautre , ravies , émues , suffoquées , attendait que leur pauvre pœur se calmât.

Et à ce propos je me rappelle que je leur fis lire un jour notre chef-d'œuvre, Don Quichotte, le chef-d'œuvre dç la gaieté humaine. Si sout veut elles m'avaient entendu parler avec Tad-p miration du respect de ce grand livre, Thon- Beur impérissable de 1 Espagne , que ce fut une fête pour elles d'aller s asseoir à Tombre d'un vieux hêtre touffu comme celui de Virgile, et alors elles se mirent à lire en même temps celte touchante et spirituelle histoire de la vieille chevalerie et des mœurs modernes. A mesure qu'elles lisaient, je les observais de loin, et bientôt je retrouvai mes deux caractères si diver^ sèment passionnés à proposde notre héros . Anna, la folâtre , riait tout haut à gorge déployée des burlesques aventures du chevalier de la Manche ; Louise , plus pensive que jamais, prenait en pitié ce noble héros qui devenait un jouet d'enfant ; et plus la gaieté d Anna était vive , plus I9

tristesse de Louise était profonde. Singulier poëpie qui peut être admiré ainsi de deux points de vue bien différents. Anna, mon enfant, ne voyait dans Don Quichotte que le bourgeois qui se fait armer chevalier ; Louise ne voyait , elle, que le noble chevalier devenu forcément un bourgeois ; Anna se faisait complaisamment Tamie intime de la nièce du curé, et elle aidait bien volontiers sa nouvelle amie à jeter au feu ces grands diables de livres si remplis d'enchanteurs et de coups d'épéej Louise, ambitieuse pour la première fois de sa vie , aurait voulu être en effet la grande dame , la reine du Toboso, pour parer le chevalier de ses couleurs , pour accepter avec un sourire, et pour le payer avec un baiser de ses lèvres , son tribut quotidien d'or-? phelins vengés , de veuves défendues , de malandrins mis aux fers , de captifs délivrés. Anna riait au spectacle de ce terrible duel entre Don Quichotte et le moulin à vent , Louise se prenait d'une belle passion pour cette lutte inégale dans laquelle le bon chevalier plus h^rdi que Dugueg-

clin était sûr de succomber. Et c'est ainsi qu'elles accueillirent toute cette histoire, celle-ci en riant jusqu'aux larmes , celle-là admirant jusqu'aux larmes; c'est ainsi qu'elles parcoururent en même temps toutes les hautes montagnes, hôtelleries, bouchons à bière, grandes maisons seigneuriales de ce poëme. Rien ne leur échappa de ces aventures , comtes et muletiers , belles dames et servantes d'auberge , la rêverie et la réalité, l idéal et le positif, le bourgeois et le chevalier, le bon sens et l'héroïsme, et elles allèrent toujours ainsi jusqu'à la fin de ce grand drame , Anna doucement et mollement assise sur l'âne du bon Sancho , son favori ; Louise fièrement en selle sur le dos de Rossinante qu'elle n'eût pas changé contre le cheval de Bayard.

Comment elles firent pour arriver ainsi , en si peu de temps , presque sans guide et sans maîtres , à connaître les grands écrivains de tous les siècles et dans toutes les langues , je ne saurais expliquer ce miracle que par l'admira-

ble organisation qui avait confondu ces deux intelligences excellentes dans un seul et même point. Elles représentaient , à elles deux , deux étudesetune seule mémoire , Tune et Tautre elles allaient au même but , mais par deux chemins différents. Ce que Tune apprenait en silence, l'autre le savait en même temps. Sans se le dire, elles s'étaient partagé leurs études , et chacune d'elles obéissait ainsi à sa nature. C'est ainsi que dans leurs travaux philologiques , qui étaient complets , Anna avait appris l'italien pour Louise, pendant que Louise apprenait l'allemand pour Anna. Si Louise avait enseigné à sa sœur la langue de Shakspeare , de son côté elle en avait appris les vers de Racine. Noble et mutuel échange de nobles études et de grandes idées ! il faut dire cependant que des deux sœurs Louise était l'intelligence la plus laborieuse et la plus vive. Les langues difficiles et les fortes études lui appartenaient de droit. Anna en voulait surtout aux idiomes qui ressemblent à une musique parlée ; elle n'était pas

m UN COEUR

assez laborieuse pour se perdre dans le dédale des grammaires compliquées ; elle aurait trouvé bien rude le sentier le mieux entretenu dans le Jardin des racines grecques , et c'était avec peine que son gosier s'habituait aux langues du Nord. Pour Louise , aucune route littéraire n'était difficile. Elle comprenait tout ce qu'elle voulait comprendre ; elle savait tout ce (Jumelle voulait savoir; elle était pour sa sœut' cortime ce frère de Corneille qui donnait des rimes à son irère. Elle protégeait l'esprit de sa sœur , comme elle protégeait son corps ; elle prenait pour elle toutes les épines de la science, laissant à sa douce Anna toutes les fleurs. Hélas ! je lîie rappelle qu un soir Anna dormait sur l'épaule de sa sœur; cependant Louise veillait encore, elle étudiait.

— Que faites-vous là, ma Louise? écrivis-jé silr mes tablettes.

— J apprends, écrivit-elle, la leçon d'Anhâ pour demain. Elle s'est donné bien de le peine, ce soir , [)our mettre daus sa mémoire quelqlkfes

POUR DEUX AMOURS. gt

v^s d'Horace , je veux qu'elle sache Tode tout entière demain à son réveil.

Or, monsieur, c'était Fode d'Horace Donec gratus erafn, ce chef-d'œuvre sur lequel a vécu et vit encore toute l'histoire amoureuse de tous les siècles. Et en effet , le lendemain, Alida, Se réveillant la première embrassait sa sœUr en battant des mains de ses petites mains, et il me settible l'entendre encore qui récite sans s'arrêter : Dànec gratus eram tihi ! Mais , de grâce , faites tiiï effort sur vous-même; revenez à vos dix-huit ans , s'il est possible , reportez^Vous par la pensée à vos premières inspirations de l'antiquité latine et grecque , quand enfin , après tant de travaux et d'efforts , vous entriez tout à coup dans le secret, c'est-à-dire dans les passions de la muse latine. En ce temps, n'estce pas, vous étiez amoureux de Nééra et de Glicère, deNémésisou de Myrrha, ou deCynnare, l'dVare fille qui pourtant ne voulait d'Horace que sa beauté et son esprit? Figurez-voiis donc le matin , quand le soleil se lève , le soleil ita-

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lien, quand l'oiseau chante là-bas sur la pelouse, mes deux printemps joyeux qui se réveillent dans leur lit blanc comme la neige , qui s'embrassent avec un sourire , qui se pressent dans leurs quatre petites mains toutes blanches et tout effilées , et pendant que Louise orne les blonds cheveux d'Anna, pendant qu'Anna arrange sur son front les noirs cheveux de sa sœur, entendez-les gazouiller toutes deux , mais dans une acception bien différente , mais dans leur sens le plus chaste et le plus pur , la plus belle ode amoureuse de l'antiquité.

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