‹ Un cœur pour deux amoursChapitre 2 sur 4 · LOUISE · texte numérisé non relu

LOUISE

Ingrate et volage ! s'il en est ainsi , je suis heureuse de vivre avec toi , heureuse avec toi de mourir !

Tecum vivere amem , tecum obeam libens î

Et comme elles disaient : — Libens ! et comme Anna était fière et heureuse d'apprendre de si belles choses en dormant !

Et , en même temps , elles se levaient , elles faisaient à la même fontaine leurs ablutions du matin; elles séparaient Tune l'autre, mais quelle simple parure ! puis elles bondissaient dans le parc , et elles m'appelaient de toute leur voix : — Martin ! Martin ! Et moi je me cachais derrière les plus vieux arbres , et enfin elles finissaient toujours par me rejoindre , et alors elles

me tendaient leur front Virginal sous un charmant regard bleu et noir qui voulait dire : — Embrasse-nous !

C'était là le réveil.

Si je n'avais pas été si heureux, quel beau livre j'aurais pu écrire! Si mon savant aïeul Martin Scribler eût été à ma phaê , quelle grande histoire il aurait écrite de inon joli monstre! Ce n'est pas , à présent que j'y pense, que je fasse grand cas de cette science qui n'est que de la science, de cette analyse qui n'est que de l'analyse. Vous avez chez vous un certain savatit, qu'on appelle Geoffroy Saint-Hi!aire , qiii ressemble à mon aïeul Martin Scribler comme un pédant horrible ressemblée un horrible pédant. Votre Geoffroy Saint-Hilaire est urte espèce d'anatomiste qui ne voit dans ce monde que de certains morceaux de chair enfermés dans de l'esprit devin. Tout ce qui peut entrer dans utt bocal d'une certaine dimension entre facilenientdans le crâne de cetillustre savant homme j mais toute chair et toute existence que l'éau-dé-

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vie lie pourrait contenir est au-delà de son intelligence. Ce grand honime ne doute de rien ; il doute seulement de toutes les œuvres de la nature qUi s'éloigdent d un certain moule , que lui , M. Geoffroy Saint-Hilaire , il a tracé à la nature. A reillendre, tout être humain qui ne ressemble pas exactement à M. Geoffroy Saint- Hilaife , à son portier , à sa femme ou au petit de soû portier, est un monstfë. Les plus nobles facultés de Thomme , potisséésà tin certain de- Ijî^é, foilt de cet hottime un monstre, à entendre rillUstre nometiclateur. Vous auriez deux cœurs et deux âmes, vous seriez un tnonstre. La grande tête de George Cuvier était une monstruosité , à ce sens. Aussi est-on etfrayé, quand . par hasard , on prête Toreille à ces théories savantes , de savoir combien , au compte de ces professeurs , il y a de monstres dans là nature. Donc, tout biéii (îonlplé , je remercie le ciel de tié pas rti^atoit* donné la science pure et complète de ition ëïéUl. La science aurait eu bientôt fané mes dedX enfants. La science les aiJràit passées au

scalpel. Elle aurait soumis à son triste rayon visuel ma douce Anna et ma belle Louise. La science aurait interrogé d'une main profane ces deux têtes charmantes ; elle se serait glissée sous ces beaux cheveux touffus et bouclés , pour toucher le crâne à nu ; elle aurait fait de ces tètes vivantes et pensantes deux tètes de mort. Ne me parlez donc pas de la science , je la hais et je la méprise ; je la hais parce qu'elle fane , parce qu'elle brise, parce qu'elle détruit, parce qu'elle souille , parce qu'elle touche de ses mains ce qu'on ne doit toucher qu'avec son cœur : je la méprise parce qu'elle est inutile , parce qu'elle ne devine rien , parce qu'elle n'explique rien , parce qu'elle ne jette pas la plus petite étoile dans l'immense doute de l'humanité. Ainsi donc , grâce au ciel , je n'ai pas été un savant ; je ne me suis pas posé comme un académiste devant ces deux enfants chéries. Je les ai aimées tout d'abord fraternellement, simplement et sans me rendre compte de mon amour. J'ai assisté à leurs études et à leurs progrès , sans espionner

leurs études pour les raconter aux philosophes , sans noter leurs progrès, jour par jour, pour les envoyer à Tacadémie des sciences , comme fait un fermier pour les produits de sa bassecour ou de son étable , qu'il veut envoyer au marché. Ne vous attendez donc pas à un récit plus complet et plus logique ; je vous dis mes souvenirs comme ils me viennent , au hasard , confusément , sans choix et sans suite. Je n'ai pas étudié mes élèves , je les ai aimées ; pardonnez-moi I

Ainsi , quelque chose de plus curieux peutêtre que leurs études poétiques , ce sont leurs recherches et leurs opinions sur la société en général, qu'elles ont étudiée chacune d'elles sous le point de vue qui lui était personnel. L'histoire, vous le savez, c'était, pour Anna, une longue suite de belles actions et de héros ; l'histoire, pour Louise, c'était un immense et sanglant chapitre tout rempli de forfaits et de crimes. Pour Anna, l'humanité, à dater de son premier pas dans la carrière, n'avait pas

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cessé de suivre le sentier de la vertq et de la gloire ; pour Louise, rhumanité n'avait été belle qu'une heure, après quoi elleétaitdevenue conime une espèce de conte de fées tout souillé par le meurtre et tout obscurci par le n)ensouge. — Ef c'étaient entre elles deux des disputes ^ans fin. -— Et que serait-ce dope si je vous racontais leurs croyances et leurs doutes sur rame humaine, sur l'immortalité, sur la puissance de Dieu, sur toutes les idées philosophiques qui font, depuis le commencement du monde , le sujet inr fini de tantd'ardentes disputes? Une fois entrées dans ce vaste champ des opinions humaines, meç deux philosophes s'arrêtaient confondues et épouvantées. Puis bientôt la douce Anna prer nait son parti comme une humble chrétienne qui n'a ni le temps ni la force de discuter. El)f croyait au catéchisme qu'on lui avait enseigné , à Tévangile qu'elle savait par cœur. Elle trojiir vait que cela lui était trop commode d'obéir # une autorité toute puissante qui venait du ciel, Pour ce qui était de son âipe, elle ^'e^ dout^il

pgs, raimable fille, elle Tavait vue si souvent dans les yeux de sa ^œur . Louise, toutau rebours, elle était poussée à la révolte pqr je ne sais quel sang-froid incroyable , qui donnait à son esprit quelque chose de railleur. Toutes les fois que Louise rencontrait une bonne révolte quelque part, toutes les fois qu'un noble esprit levait la tête et se défendait contre la force, Louise triomphait; son regard s'enflanira^it, sa tête se dressait majestueusement , ses deux belles narines lançaient du feu , ses deux paupières s'animaient d'une vie nouvelle. Qu'elle était belle ainsi ^ Et alors il fallait Fentendre appe- \qv Socrate un saint, Luther un grand homme, et saluer des plus nobles épitliètes Zvy^ingle e\ Mélanchton 1 Voltaire lui-même ne faisait pas peur à Louise. Si elle aimait la colère , elle ne haïssait pas l'ironie. La révolte la conduisait naturellement au doute, plus d'une fois, dans les disputes que nous avions à nous trois sur l'excellence de Téglise catholique et sur l'intaillibilité de notre saint père, n«oi l'Espagnol croyant et

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convaincu , Anna , la jeune fille qui se soumet sans discussion, Louise Tesprit fort qui raisonne, j'ai vu Louise toute prête à abjurer son baptême catholique, toute prête à jurer par Luther! et alors, Anna et moi, les mains jointes, nous lui disions : — Tu veuxdonc aller dans un autre paradis que nous, ma Louise? EtLouise nous répondait, en nous montrant le ciel : — Le ciel est grand ! Vous dirai-je encore leurs autres études, et comment elles se passionnèrent pour la forme après s'être passionnées pour l'idée? et comment elles transportèrent dans l'art le feu sacré qui dévorait leur cœur? Ce fut là encore une influence de l'Italie. En Italie , l'art peut tout. Il est partout ; il est dans l'air qu'on respire, il est dans le flot qui murmure , il est dans le monument qui s'élève, il est dans la ruine couchée à vos pieds , il est dans la nature d'hier, il est dans la nature vieille comme l'histoire des Romains. J'ai entendu dire à Paris qu'il y avait plus de tableaux de Raphaël au musée du Louvre, que dans toute l'Italie ; c'est une erreur.

Vous pouvez bien avoir quelques toiles signées du nom de Raphaël • mais de véritables tableaux de Raphaël, il n'y en a qu'en Italie. Ce qui fait Raphaël, c'est le soleil de l'Italie. L'Italie! l'Italie ! elle est à elle seule Raphaël et l'Arioste, Dante et Cimarosa , Michel-Ange et Cellini ; elle est l'art , elle est toute la poésie , elle est toute la passion de l'Italie , en un mot , elle est ritalie.

Une fois qu'elles eurent posé un pied timide dans le domaine des beaux-arts, une fois qu'elles eurent porté à leurs lèvres cette précieuse coupe d'or et d'ivoire , ciselée par les grands maîtres, mes deux enfants me semblèrent avoir pénétré dans un bonheur tout nouveau. Ce furent des enchantements , des extases , des joies, des ravissements sans fin et sans cesse. Tout ce qu'elles savaient de poésie , de philosophie et d'histoire, tout ce qu'elles avaient de grandes idées, de piété, de reconnaissance et d'amour; toutes leurs croyances et tous leurs doutes, toutes leurs joies et toutes leurs douleurs , tout leur

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passé , tout leur présent et tout leur avenir, tout cela fut absorbé par cette passion nouvelle, étrange, infinie, insatiable. L'art domina bientôt leur vie; il s'empara de leur âme et de leur cœur. Et remarquez bien que cette fois le penchant naturel des deux sœurs cessa de se manifester comme il s'était manifesté jusqu'alors. Cette fois, elles eurent Tune et l'autre les mêmes émotions; elles comprirent avec la même intelligence, elles admirèrent avec le même enthousiasme. Plus de différences, plus de disputes, plus de théories en présence de l'art. Anna fut aussi sérieuse que Louise ; Louise fut aussi geie qu'Anna. Ce fut entre elles deux comme un lien tout nouveau qui réunissait ces deux esprits par une force égale , comme étaient réunis ces deux corps.

Tous les arts furent bientôt à leur portée, couséquence inévitable de ce double travail de l'intelligence dont je vous ai déjà parlé. Elles faisaient des progrès si rapides, que ces progrès effrayaient les plus grands maîtres. Quand pour

la première fois elles touchèrent un crayon , il se trouva qu'elles savaient dessiner. Le coloris leur vint comme le dessin leur était venu , par intuition. Cette science des couleurs est la plus grande des sciences , ou plutôt la couleur n'est pas unescience, cest, comme la poésie, un don du ciel. Elles passèrent ainsi tout un printemps à étudier les ombres et les clartés , à voir des lignes,- à comprendre comment s'élève la montagne , comment se creuse la vallée , comment Tarbre jette là-haut ses premières feuilles, et comment le soleil illumine la création de ses rayons lumineux. Pauvres enfants! Elles étaient si fières de produire , enfin I de jeter leur âme en dehors, enfin! si fières et si heureuses! Et par quels incroyables procédés elles arrivaient à ces chefs-d'œuvre dignes des plus magnifiques toiles de l'école italienne! Elles mettaient alors en commun toutes leurs perceptions. Jusqu'à présent elles s'étaient dédoublées, pour ainsi dire- à présent elles ne faisaient plus qu'un seul corps, une seule âme , un seul regard. Or, c'é-

tait la petite Anna qui était la main, c'était Louise qui était le regard dans le travail de la peinture. Mais comment vous les peindre, moi qui parle? Comment vous les montrer là, à la même place, sous le léger kiosque de la terrasse? Anna était assise , tenant à la main sa palette et ses pinceaux j Louise était debout , contemplant la terre et le ciel . Louise voyait Tétendue , elle suivait la lumière dans ses harmonies infinies ,• Anna , le regard fixé sur la toile , y jetait les couleurs dont le regard de sa sœur lui renvoyait le reflet éclatant et magnifique. Ainsi dans ce tableau exécuté à deux, avec tant d'unité, il n'y avait pas d'interruption entre le regard du peintre sur son modèle, et le regard du peintre sur la toile. Ainsi c'était là une perception de la nature , suivie , continue , entière et double , et qui n'était pas exposée à ces alternatives d'ombre et de lumière, de réalité et de rêve, de contemplation et de souvenir qui fait de la peinture le plus difficile de tous les arts. Notre peintre était double, en ce sens qu'il était eu

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même temps à son tableau et à son modèle , à la nature et aux couleurs de sa palette; il était à la fois la main et la pensée de son œuvre : Louise dictait le tableau qu'elle avait sous les yeux, Anna le copiait sous le regard de Louise. Vous avez un poëte qui a fait dire cela à Apollon en parlant d'Homère : — Je dictais, Homère écrivait !

Chaque année, chaque mois, chaque jour amenait ainsi son étude , son bonheur. Ardentes à toute idée nouvelle , les deux sœurs en avaient bientôt vu le fond , ou plutôt elles en avaient bientôt senti la vanité, dirait un chrétien. Elles se passionnaient rapidement pour toute science inconnue , pour toute étude extraordinaire; mais, aussitôt qu'elles étaient arrivées à une certaine perfection , Tennui les prenait, et elles s'arrêtaient là avec une inquiétude qui ressemblait à de Teffroi. Comme aussi jamais on ne les vit revenir sur les sciences qu'elles avaient le plus aimées , jamais on ne les vit lire deux fois le même livre; jamais je ne les entendis ré-

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péter deux fois les mêmes vers. Elles épuisaient ainsi toutes choses , sciences , idées , religion , beaux-arts , philosophie , paradoxes ; elles dévoraient tous les livres , sans mesure et sans cesse, elles apprenaient ainsi tous les arts, sans mesure et sans relâche , et elles allaient , elles allaient toujours en avant , comme si le monde intellectuel ne devait pas leur manquer ! Mais le mondie des idées, si vaste pour un seul homme, qu'il n'y a pas un seul homme qui en ait parcouru la circonférence à lui seul , donnez-le à parcourir à deux intelligences unies, ces deux intelligences l'auront bientôt traversé en trois bonds. On parle de phénomène , monsieur , on crie au monstre! et Ton vient voir de toutes parts et sans effroi deux êtres qui se trouvent liés Tun à Tautre par un mince filet de chair. Et quand les curieux sont là, devant ce filet de chair , ils s'étonnent , ils se regardent entre eux , ils veulent toucher de leurs mains cette chair , et ils rient de ce niais sourire d'idiot si commun sur les plus froids visages. Hélas I les insensés et les ignorants qu'ils sont de

s'arrêter à ce phénomène extérieur ! Comme ils resteraient muets d'épouvante s'ils pouvaient voir en effet où est en ceci le phénomène ! Ce qui fait le phénomène , ce qui constitue le miracle , ce n'est pas ce lambeau de chair, juste ciel ! ce n'est pas l'union physique de ces deux corps périssables, mon Dieu! c'est la réunion de ces deux âmes immortelles , c'est la réunion de ces deux intelligences à la fois distinctes et confondues, à la fois une et double ; c'est cette dualité divisée en deux esprits qui ne se séparent ni la nuit ni le jour , qui profitent l'un l'autre de son progrès et du progrès voisin; qui échangent leurs sciences, leurs opinions, leurs idées; deux flambeaux qui brillent de la même lumière, ou plutôt un flambeau à deux branches qui éclaire la gauche et la droite , et dont la clarté se prolonge indéfiniment dans les deux sentiers différents. Voilà ce qui est étrange! voilà ce qui est bien fait pour nous confondre! Or voilà justement le phénomène! voilà justement le miracle qui m'a épouvanté dans mon âme , dans mon esprit et

dans mon cœur , dans ma croyance et dans mon doute! voilà justement Tabîme sans fond autour duquel , insensé que j'étais , j'ai vu , plein de sécurité, s'avancer mes deux enfants, puis se livTer à leurs jeux et à leurs études sur ce bord funeste , sans songer au danger plus que je n'y songeais moi-même, jusqu'à ce qu'enfin je les ai vues tomber dans ce gouffre béant de la science humaine poussée à ses derniers résultats.

Monsieur! monsieur! quand je vous disais que mon histoire était une étrange histoire! quand je vous promettais le malheur le plus compliqué qui se puisse ouïr parmi les malheurs vrais ou faux de ce monde! Commencez-vous enfin à comprendre ce qui m'arrivait alors? Jusqu'alors j'avais applaudi aux études d'Anna et de Louise; j'avais suivi , mais de loin , et en les admirant comme on admire des efforts plus qu'humains , ces études persévérantes de l'antiquité et de l'histoire moderne, de la poésie et de la philosophie des peuples. J'avais versé de douces larmes, quand je vis mes deux anges

changer encore une fois de patrie et passer du monde des faits dans le monde des idées ; mais que devins-je , quand un jour je m'aperçus que , dans toute science , Anna et Louise allaient tout d'abord au dernier mot de cette science? que Tart , l'art , ce secret caché et si lent à découvrir, même pour les grands génies, n'aurait bientôt plus de secrets pour elles? quel fut mon effroi indicible , quand je les vis entasser l'un sur l'autre tous les faits , tous les hommes , toutes les époques, toutes les dates, tous les arts, tous les progrès , tous les calculs , toutes les révolutions des hommes? Oh ! que je fus épouvanté, quand je vis ces deux jeunes filles qui allaient avoir vingt ans , ces deux enfants qui avaient encore le regard , la voix , le geste , le corps souple et délié, la peau transparente, le lisméléderoses des enfants, aborder avec un sang-froid digne de Newton , ou de Raphaël , ou de Corneille , ou de Mozart , tout ce qui était science, peinture , poésie , musique ! Rien ne les étonnait , rien ne les arrêtait , rien ne les rassasiait , rien

ne les fatiguait. Bien plus , elles étaient insatiables sans être avides. Elles marchaient d un pas si sûr et si solennel dans le grand chemin de la science universelle , que je vins à me demander un jour si je n'étais pas la victime de quelque intelligence surnaturelle qui m'avait pris pour son jouet ? Monsieur , vous avez lu quelque part l'histoire de Faust et de Méphistopbélès. Faust est un savant qui sait presque tout et qui appelle à son aide le diable , pour lui apprendre ce presque rien qu'il ne sait pas. Voici donc qu'ils font un pacte , le diable et Faust, et qu'ils sont réunis chair pour chair , âme pour âme , esprit pour esprit, cœur pour cœur. Ils marchent ainsi longtemps, tant que Faust peut marcher, tant qu'il a du souftle. Faust et Méphistopbélès, c'est aussi la science universelle, et c'est justement pourquoi le poëte allemand a fait là un drame rempli d'une si grande épouvante. Mais au moins le docteur Faust sait-il bien qu'il a un contrat et avec qui il a passé ce contrat , et que, s'il avait été sage , il aurait toujours trouvé ,

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entre lui et la dernière scieDce et le dernier désir de rhomme , ce mur d'airain infranchissable , que ni Cuvier , ni Newton , ni Bonaparte , n'ont pu franchir. Il savait cela, le docteur Faust, et , s'il avait perdu sa précieuse ignorance de ce presque rien qui lui restait à découvrir , s'il avait passé, lui vivant, derrière le rideau d'Hamîet, ce rideau fatal que le prince de Danemarck lève à peine d'une main tremblante , au moins le docteur Faust savait-il qu'il portait ainsi la peine de son crime , et que , comme Satan , il expiait son orgueil. Mais mes deux enfants qui savaient tout et qui allaient tout savoir , sans se douter qu'elles marchaient à la science universelle; mais ces deux esprits ingénus qui croyaient avoir à peine mis le pied dans la science , et qui allaient se trouver à ses dernières limites, qu'avaientils fait pour arriver ainsi au plus grand châtiment que Dieu tout-puissant puisse inlliger aux hommes , puisqu'il ne Ta infligé qu'à notre premier père, pour avoir touché à Tarbre de la science? mais ces deux enfants qu'allaient-ils

devenir une fois qu'ils auraient tout appris? mais si c'était là l'histoire de Faust et de Méphistophélès , qui des deux était le docteur Faust et qui donc était son compagnon satanique? Une fois entré dans ces horribles doutes , je me sentis saisi d'un froid mortel ; mille terreurs me pénétrèrent jusque dans les entrailles; je doutais de tout , même de la vérité céleste ; je doutais même de mes enfants. Tantôt je voulais avoir , moi aussi , le dernier mot de ces progrès incroyables qu'elles faisaient toutes seules, et alors je les excitais de toutes mes forces , leur apportant les œuvres des hommes les plus inconnus , les mettant en présence des chefs-d'œuvre les mieux consacrés ; tantôtje voulais arrêter ce progrès que nulle force humaine ne pouvait arrêter, et alors j'éloignais d'Anna et de Louise tous les livres , tous les travaux , toutes les pensées. Vains efforts ! vains efforts I Soit que je voulusse les précipiter dans la science , soit que je voulusse arrêter le progrès , elles marchaient toujours du même pas rapide et solennel ; elles

entassaient toujours idées sur idées , travail sur travail, et plus elles allaient, plus elles marchaient encore , et la science d'aujourd'hui se doublait de la science d'hier , plus une certaine fraction qui représentait les intérêts usuraires de cette science; car il en est de la science comme de ces fortunes gigantesques qu'on ne saurait comprendre. Chaque science tient à une autre science , comme chaque écu d'or d'un millionnaire tient à un autre écu d'or*; et à chaque minute tous ces écus d'or entassés produisent d'autres écus d'or qui eux-mêmes produisent d'autres écus d'or. C'est d'abord une rosée de printemps , c'est ensuite une pluie d'automne , c'est enfin une inondation d hiver ; c'est tout ce qu'on voudra y c'est un déluge. Ainsi l'idée pousse l'idée , la science pousse la science, les faits poussent les faits ; ainsi mes chers enfants étaient précédées , poussées , entourées , inondées par toutes les choses qu'elles avaient apprises dans toutes les langues, dans tous les langages , dans tous les temps , dans tous les livres,

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dans toutes les histoires, dans toutes les sciences , dans tous les arts , toujours et partout , en même temps et à la fois, dans leur veille et dans leur sommeil , sur la terre et dans le ciel !

J'ignore même ce que je serais devenu à force de m'arrêter sur ces pensées, trop gi-andes pour mon esprit ; j'ignore si ma raison eût pu résister à cet assaut continuel de l'impossible contre le possible , de la fiction contre la vérité , et si j'aurais pu longtemps regarder encore , sans être ébloui , ce phénomène moral que j'avais sous les yeux. Mais un jour , dans mes plus pénibles angoisses, comme j'errais dans la campagne, je m'arrêtai à regarder un laboureur qui, à l'heure du midi , dételait son cheval pour atteler à sa charrue un autre cheval. Ainsi la charrue allait toujours sans se reposer; ainsi , grâce à mes deux enfants, Anna et Louise, Tesprit qu'elles avaient reçu en commun allait toujours. Et non-seulement il allait nuit et jour, comme un cheval qu'on attelle à la place d'un autre cheval , il a liait en même temps comme une charrue attelée

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à uu second cheval qui profiterait du mouvement imprimé par le premier cheval. Je m'expliquai ainsi, mathématiquement, comment mes deux enfants pouvaient n'être en effet que deux enfants , et marcher ainsi à pas de géants dans la science et dans les beaux-arts. Je m'expliquai ainsi comment ce monde des idées , qui était trop grand pour être parcouru par un seul génie , fût-ce Newton lui-même , serait bientôt trop petit , s'il pouvait être ainsi parcouru par deux intelligences , même médiocres, mais deux intelligences telles qu'elles marcheraient toujours d'un pas égal , et qu'elles marcheraient sans cesse , et que 1 une serait toujours là pour relayer Tautre, et que leur vitesse de Iheure présente irait toujours s'augmentant de la vitesse de l'heure passée ; et que , pour ces deux intelligences d'élite , ou pour parler comme vous autres, pour ces deux intelligences-monstres, il n'y aurait ni nuit , ni jour , ni repos , ni fatigue , ni faim, ni soif, ni maladie, ni santé; que ce serait le mouvement perpétuel , tant cherché

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dans la matière , transporté dans l'esprit ; intelligences telles que Dieu lui-même ne les a pas rêvées. Et alors je fis comme fait tout homme de bonne foi et craignant Dieu , qui se trouve , à force de savants raisonnements , être arrivé à Tabsurde , je m'humiliai profondément devant la divine sagesse, et je remerciai le ciel de m'avoir choisi , moi , Thumble de cœur , pour assister au développement de ce phénomène , qui ne s'était pas encore présenté à un regard mortel depuis la création.

Et maintenant que j'y réfléchis , monsieur, je vois bien que c'était là , en deux corps mortels, une intelligence à la manière des intelligences célestes , que les peintres , et TÉvangile , et nos rêves d'enfant nous représentent sans cesse , comme de jolis chérubins, tout roses et tout bouffis , s'avançant toujours dans l'espace deux par deux , naïves têtes d'enfant qui s'envolent portées sur deux ailes uniques. Eh bien ! ces enfants sont des anges, parce queces enfants sont deux. Ces enfants-là sont des intelligences su-

périeures , parce qu'en effet c'est une môme pensée divisée en deux corps, c'est-à-dire une pensée qui ne s'arrête pas et qui se divise en restant toujours une et indivisible. Un de ces enfants, isolé de son autre enfant, serait, j'imagine , au-dessous du dernier enfant des hommes. Une de ces pensées dédoublées n'irait pas loin dans l'espace , et bientôt elle tomberait dans i abîme , comme a péri Satan , cet ange déchu , c'est-à-dire cet ange séparé violemment de l'autre ange qui lui servait de point d'appui et d'unité. Voilà comment je m'expliquais péniblement , par les raisons les plus contraires , par les chevaux de labour qui tracent péniblement leur sillon sur la terre, et par les chérubins ailés qui voltigent dans le ciel , les deux êtres de mon adoption , à la fois corps et ame , traçant à deux leur sillon dans la vie , et s'élançant à deux dans l'espace , comme c'est le droit de toute pensée humaine. Ainsi je pensais, ainsi je rêvais, ainsi je cherchais la cause à jamais cachée de ces effets incroyables. Et plus je révais, plus j'étu-

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diais , plus je rae rendais compte des effets et des causes , et plus je doutais , ou plutôt, plus je croyais en toi , ô mon Dieu î dont chaque créature a son sens dans ce monde ; en toi, mon Dieu , qui nous as tous faits à ton image , et qui ne peux jamais te tromper 1

Cependant le mal que je voulais combattra faisait de nouveaux progrès chaque jour. Chaque jour la dévorante activité de ces deux esprits , que j'aurais voulu éteindre à tout prix, faisait des progrès nouveaux. Évidemment Taliment allait manquer à ces deux âmes si confiantes dans Tavenir. Et cependant je n'osais pas les avertir de Timmense danger qu'elles couraient. Pourquoi leur ôter toute cette noble confiance? Pourquoi leur faire prendre en mépris cette pauvre sagesse humaine vaincue à son insu et à leur insu , par ces deux faibles enfants ?

Quelquefois cependant je disais à notre Anna : — N'es-tu pas fatiguée , ma petite Anna, de tout ce que tu sais par cœur, et n'aimerais-t« pas mieux te imposer quelque peu et jouer comme au-

trefois dans le parc et puis rentrer toute fatigruée et dormir de ton doux sommeil d'il y a trois ans?

A quoi répondait Anna : — Je ne suis pas fatiguée , Martin ; ma sœur m'emporte , je yais où elle veut que j'aille, et ce qu'elle veut que je sache , je le sais. La science m'arrive comme le lait arrive aux petits enfants, et quel est le petit enfant qui soit jamais rassasié du lait de sa oière? ne t'inquiète donc pas de moi, Martin, je vais sur les pas de Louise , je la suis comme son page , c'est moi qui porte la queue de ma noble maîtresse , quand son esprit s'en va dans l'air couvert de sa robe de gala. Ne t'inquiète donc pas , Martin , et , si tu veux que je me repose , dis à Louise : Repose-toi . et aussitôt je me couche à ses pieds.

Alors j'allais à Louise , et prenant sa main dans mes mains: —Louise, mon enfant, ne voulez-vous pas faire trêve à tant d'études? Croyez-vous donc que ce soit là la vie ? Apprendre, toujours apprendre , ne rien ignorer de ce que les hommes ignorent , user tous les livres ,

toutes les opinions , tous les systèmes , et encore les user en se jouant; réduire à rien, ou ce qui revient au même , réduire à leur plus simple expression toutes les vanités de ce monde, briser avec cette petite main d'enfant la science universelle; qu'est-ce à dire? et n'avez-vous pas peur , ma Louise , de fatiguer votre sœur à vous suivre et vous-même de mourir écrasée sous les ruines que vous amoncelez sur vos pas , en vous jouant ?

A quoi Louise me répondait sérieusement : — Don Martin , pourquoi railler ainsi une pauvre fille ? Me fere^-vous donc croire que toutes ces misères que nous apprenons en nous jouant, ma sœur et mo/ » ce soit là en effet la science? Ces méchants lambeaux d'opinions toutes faites, que nous ramassons comme l'enfant ramasse un jouet à moitié brisé , appelez-vous cela de la science? Serait-il donc possible que ce grand fardeau de la science sous lequel les hommes les plus courageux et les plus forts ont succombé , fut porté à deux mains, et d'un pas si léger, par

deux petites filles qui ont comoiencé par être un monstre de la foire? En ce cas , nous serions donc deux génies , moi et ma sœur , deux phénomènes , deux curiosités sans prix? En ce cas, il faudrait donc nous revendre à un autre charlatan plus horrible que le premier Crocodile , afin que cette fois on ne montrât plus nos corps, mais notre esprit , afin que cette fois on nous colportât (chose mille fois plus horrible!) non pas de foire en foire , mais d'académie en académie , afin qu'on dise : Elles savent le latin et le grec, l'allemand et l'anglais, l'espagnol et l'italien ; elles lisent Dante et Klopstock ; Shakspeare et Racine ! voyez , elles savent trèsbien ce que c'est qu'un angle droit, et elles vous expliqueront la formation des cristaux! voyez I demandez-leur Fhistoire des Borgia et l'histoire des guerres d'Italie , et l'histoire de Carthage et de Numance! voyez, approchezvous I la petite en sait autant que la grande , seulement la grande est plus hardie ! voyez , accourez , payez à la porte , vous qui êtes les

plus savants; elles savent tout, et encore ce

n'est pas tout ce qu'elles savent!

Voilà pourtant, ajoutait Louise, où nous en serions , ma sœur et moi , si ce que vous dites était vrai , don Martin ! voilà pourtant ce que nous aurions gagné à changer de maître ; nous serions devenues un immense phénomène moral d'un pauvre et chétif phénomène physique que nous étions. Cette fois on vendrait nos âmes ; autrefois on ne vendait que nos corps. Les hommes viendraient toucher notre intelligence ; ils ne touchaient autrefois que nos poitrines. Mais non , cela n'est pas vrai. Nous n'avons pas épuisé la science, nous , pauvres filles; non , cela n'est pas vrai ; nous ne sommes que des enfants chétifs , achetés par pitié et sauvés par miracle, et à qui vous avez enseigné les premiers principes de quelques futilités sans portée , ces choses qu on appelle Thistoire , la poésie , la philosophie , la grammaire , jeux d'enfants! et bien, ces jeux nous amusent; ces hochets sont lesncMres. Nous laissons aux hom-

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mes la science des homn>es , cette seience qui est aussi loin de nous que. le soleil j laisseznous la science des enfants. .Yoyçz l avons-nous jaDMiis parlé des livres q,ue npus avions lus et des systèmes que nous avions compris? Nous avez- vous jamais entendues nous vanter, comme font les savants , qui se vantent eux-mêmes dans leurs livres ? jugez-nous , Martin , ne sommesnous pas toujours les deux petits enfants qu on promenait dans un coffre grillé , entre un singe et un léopard ? 0 Martin 1 ne dites donc pas que nous sommes savantes; vpiis nous feriez peur, comme si vous nous disiez encore: Crocodile va venir l

O Martin , ne nous dites pas de renoncer à Tétude ; ce serait briser tout d'un coup le charme et le bonheur de notre vie 1 0 Martin , ne m'aecusez pas de fatiguer ma sœur ; ma sœur, c'est de nous deux la plus belle intelligence, car c'est la plus simple des deux. N est-ce pas que je ne te fatigue pas, ma sœur? n'estce pas, Anna, que tu es mon enfant que

j'aime? N'est-ce pas que nous étudions bien peu , que nous rejetons presque sans les lire tous les livres ; que dans les livres que nous lisons il y a à peine quelques pagres sur lesquelles touche notre âme ? N'est-ce pas que tu es ignorante? n'est-ce pas que tu es heureuse, Anna?

Et en même temps de grosses larmes roulaient dans les yeux de Louise; et en même temps, voyant : sa sœur émue, Anna employait pour Louise le remède du jeune David pour le roi Saiil. — Chantons , ma sœur, disait Anna. Et les voilà se mettant à leur piano , qui chantent, comme on chante dans le ciel , le Requiem de Mozart !

Que vous dirai-je et que pouvais-je répondre? Que faire, sinon me soumettre? Quand elles chantaient ainsi , les cieux s'ouvraient pour moi. La voix grave et sévère de Louise accompagnait la voix claire et limpide d'Anna , comme Torgue accompagne la voix des enfants de chœur. C'étaient alors des extases si terri-

POUR DEUX AMOURS. fâi

blés et si douces entre nous trois , que plus d'une fois je n'ai pas fait au ciel d'autre prière : — Nunc dimiUis, — cest maintenant qu'il faut nous raf 'peler à toi, ô mon Dieu !

Ainsi , par faiblesse autant que par ignorance, je les abandonnai l'une et l'autre à toute leur science ; le torrent suivit son cours. Je fermai les yeux pour ne pas voir mes enfants tomber dans l'abîme. Même^ à ce sujet , je me rappelle encore qu'un jour, les voyant plus calmes depuis longtemps , je me pris à espérer encore. J'espérais qu'elles reviendraient peu à peu à leur première enfance , à leurs jeux faciles , à leurs modestes plaisirs , à la vie simple et calme que j'avais voulu leur faire. Elles étaient donc ce jour-là dans le parc ; Louise était assise sur le gazon , et, la tête penchée , elle en regardait les petites fleurs bleues avec ce charmant petit sourire d'enfant ingénu que je n'avais vu encore que sur les lèvres d'Anna. Anna , de son côté, agenouillée à côté de sa sœur et dans l'attitude du plus profond recueillement,

122 UN CCELR

contemplait le ciel. Son regard était pensif , et il y avait tant d'action dans son regard , que son œil était presque noir. On eût dit Louise ellemême , mais Louise avec des cheveux blonds.

Heureux de les voir ainsi changer de rôle , je m'approchai d'elles : — Que faites-vous là? Louise , ainsi penchée sur ces petites fleurs ?

A quoi Louise me répondit gravement : — J'étudie le ciel!

' — Et toi , Anna , que fais-tu là les yeux levés au ciel ?

A quoi Aima me répondit , montrant le ciel : — Voyez-vous, Martin, cette jolie petite fleur bleue qui me sourit et qui m^appelle dans le gazon ?

Hélas! hélas! malheureux que j'étais! cette âme doublement intelligente en était venue à ce point de confusion qu'elle n'avait plus besoin des yeux de Louise pour contempler les astres du firmament, qu'elle n'avait plus besoin des yeux d'Anna pour admirer la petite fleur bleue épanouie dans le gazon.

Et voiJà comment elles épuisèrent en un jour, sans le vouloir et sans même s'en douter, les malheureuses ! la terre et le ciel , les astres d'ici-bas et les fleurs de là-haut, l'astronomie et la botanique! Voilà comment elles entrèrent Tune aidant l'autre , et en même temps , et du môme pas, dans les secrets d'une science qui a lassé Linnée et J.-J- Rousseau, et d'une autre science qui a fatigué Galilée et Copernic 1 »

Ainsi parla notre Espagnol. Disant ces mots , il était visiblement ému et fatigué. Ce récit l'avait doublement épuisé , et je vis que sa voix et son cœur lui demandaient également un instant de repos.

— Seigneur , lui dis-je , voulez-vous que nous fassions venir quelques bons cigares , afin de pouvoir, pendant quelques instants, reprendre haleine et penser en repos , moi à ce que je viens d'entendre , vous à ce que vous avez encore à me raconter? J'ai entendu dire que, chez vous , il était peu de chagrins de l'arae qui pussent résister à un bon cigare , dont l'odo-

in UN COEUR POUR DEUX AMOURS, rante fumée vous enveloppe d'un bienveillant nuage. Le cigare a encore cela de bon et d'utile, c'est qu'avec son aide , deux hommes qui s'aiment peuvent passer un long temps sans se rien dire :' intimité charmante et sans fatigue, celle-là.

— Monsieur, reprit l'Espagnol, je fumerai volontiers un cigare avec vous. D'ailleurs , arrivé à cette partie de mon récit si saignante et si douloureuse, j'éprouve, comme vous dites , le besoin de reprendre haleine et de revenir lentement sur chacun de mes souvenirs pour n'en être pas suffoqué en vous les racontant.

On apporta des cigares. J'allumai le mien le premier. L'Espagnol me dit : — Candela l et nous restâmes ainsi près d'une heure dans un élan de douce béatitude impossible à décrire.

Après quoi , il reprit son récit en ces termes.

Nous disions , reprit don Martin , que voyant mes deux enfants arrivées tout d'un coup à tout savoir, grâce à l'union infinie de leur esprit, je m'étais mis à trembler pour leur avenir. Hélas I je n'avais que trop prévu ce qui devait arriver. Quand elles n'eurent plus rien à apprendre , l'ennui les prit , et elles tombèrent dans un découragement mortel. Elles imaginèrent, sans me le dire , qu'on leur cachait ce qu'elles appelaient la science des hommes, et qu'on les

estimait trop peu pour les initier à des mystères qui n'étaient pas faits pour leur intelligence d'enfant. Alors elles se demandaient tous bas ce qu'elles allaient devenir , et à quoi désormais serait employée leur inutile vie ? Rappelez-vous toujours , si vous voulez comprendre toute cette histoire , qu'il ne s'agit pas ici d'un seul esprit, mais bien de deux esprits, non pas d'une seule intelligence , mais de deux intelligences réunies. Ainsi livrées à elles-mêmes et se voyant si profondément tombées dans l'oisiveté , cet abîme qu'elles ne soupçonnaient pas , leur douleur fut grande ; mais d'abord leur résignation égala leur douleur. Plus d'une fois , il est vrai , elles voulurent relire les chefsd'œuvre qu'elles avaient déjà lus et revenir sur les études qu'elles avaient déjà faites j vains efforts ! vain espoir ! L'inflexible analyse de ce double esprit était si grande et si complète , que mémo , dans les chefs-d'œuvre qui honorent le plus le génie humain , cet esprit d'analyse ne laissait rien à admirer une seconde fois. Anna

POUR DELX AMOURS. 187

et Louise à elles deux avaient jeté tout d'un coup, et sans le vouloir, un regard si perçant sur V Iliade, par exemple , ou sur le Misanthrope , par exenaple; elles avaient pénétré si avant dans Tâme de Virgile, par exemple, ou de La Fontaine , par exemple , que tout ce qui était sorti de ces âmes d'élite , elles le tenaient en réserve là dans leur esprit , là dans leur ame , là dans leur cœur ; elles s'étaient emparées des chefsd'œuvre en coupant Tarbre par le pied , comme fait le sauvage qui veut atteindre un beau fruit dans ce chapitre de V Esprit des Lois, de Montesquieu. Elles avaient passé sur les plus beaux vers, sur les plus grandes idées , comme fait la grêle qui passe dans un verger et qui enlève le fruit et la fleur, et Técorce, et les feuilles, tout ce qui peut s'enlever. Du premier coup elles avaient jeté en dehors toutes leurs larmes , toutes leurs émotions , toute leur pitié , toute leur terreur, tout ce qui fait l'intérêt , la valeur, la vertu et Tharmonie des poètes ; tout ce qui fait la poésie. Et aussi à propos de la science

elles étaient arrivées au même nivellement. Leur impitoyable intelligence avait tellement procédé du connu à Tinconnu ; elle avait été à si petits pas de problèmes en problèmes ; elle s'était si bien gardée de rien laisser dans Tombre ou dans le doute derrière elle ; elle avait trié avec une expérience si infinie les vérités et les sophismes , séparant les vérités des sophismes , classant les vérités une par une , entassant dans le même monceau les sophismes et les mensonges , comme on fait la paille après la moisson , que désormais revenir sur leurs pas dans la science était plus qu'impossible , c'était inutile. Elles savaient, à une vérité près, combien il y a de vérités vraies et de fausses vérités dans le monde , et cette science fatale les avait privées à la fois de la vérité et de Terreur , de la croyance et du doute. Ainsi elles voyaient jour dans toutes les choses humaines : seulement , arrivées à leur dernière vérité , elles avaient pris le vide pour un nuage, et elles se révoltaient sourdement contre ce nuage qu'elles ne pou-

vaient pas percer ; elles se révoltaient donc contre rimpossible. Et puis, quand , fatiguées d'être immobiles, elles revenaient sur leurs pas, elles s'indignaient de ne plus retrouver que des ruines dans les nobles chemins qu'elles avaient parcourus d'un pas léger et qu'elles avaient trouvés semés de tant de poésie, de tant de chefs-d'œuvre, de tant de beaux vers, de tant de comédies riantes, de tant de tragédies pathétiques, noble et grand chemin du mensonge poétique que l'ignorance sème de fleurs , mais que la vérité et la science couvrent d'épines I Voilà donc où elles en étaient venues , et nul moyen de les tirer de ce double abîme à présent.

A présent, loin de la poésie et de l'étude, elles se flétrissaient comme de jeunes plantes sans eau et sans soleil. A présent, plus de gaîté, plus de courses haletantes dans les bois , plus de douces larmes à leurs paupières , plus de nobles soupirs dans leurs cœurs. La science les avait fanées de son souffle. Peu à peu leur re-

gard s'éteignait, leur doux sourire s'arrêtait, leurs deux jeunes têtes penchaient Tune sur Tautre ; sans avoir été malades , sans fièvre , on les voyait mourir. Elles ne me parlaient plus , à moi , leur ami assidu j elles ne se parlaient plus à elles-mêmes. Elles étaient honteuses Tune de Tautre, car, pour la première fois, la conscience se faisait sentir en elles , ou plutôt, pour la pr-emière fois elles comprenaient l'une et l'autre qu'elles n'avaient pas de conscience dans laquelle elles pussent se réfugier l'une loin de l'autre ; point de fort intérieur dans lequel Anna pût se barricader contre Louise , et Louise contre Anna. Elles étaient comme deux frères qui ont longtemps vécu en paix dans le même, héritage, mais un jour arrive, un jour d'humeur et de caprice , où il faut diviser l'héritage pour que chacun des deux frères cultive en paix son coin de terre et se retire dans sa niaison. Mais elles, arrivées à ce point de découragement et d'ennui, voulurent en vain diviser leur âme , cet héritage en commun que leui;

POUR PÇUX AMOURS. 15^

ay^it Réparti le ciel; ce partage fut impossible , il ^taiji écrit là-haut qu'elles vivraient à deux et qu'elles mourraient à deux. En vain Louise voulut-elle renvoyer à Anna sa part d'âme * qu'elle avait prise comme Taînée; en vain Anna voulut-elle réclamer de Louise cette part d'intelligence qu'elle avait laissé prendre , il se trouva que Tame qui doit toujours commander ne voulut pas obéir, quelle alla à son gré de l'une à l'autre sœur, comme fait la flamme du bûcher, si bien que tantôt Louise , malgré elle, était tpvite remplie d'Anna , tantôt c'était Anna, en dépit de tous ses efforts pour être une et seule , qui était toute remplie de Louise. C'était un flux et un reflux perpétuel de la pensée qui ébranlait, qui fatiguait , qui ruinait peu à peu ces deux faibles corps. Et que de peines flottaient ainsi de l'pne à l'autre, d'Anna à Louise, et de Louise à sa sœur! et qu'elles devaient se trouver malheureuses quand elles comprirent, povjr la première fois, combien elles éta^i^ jflyij^iciblçment réua^çs I^ Aprése^^ çett<3

im UN COEUR

union , qui avait fait leur force et leur joie , faisait tout leur malheur. Réunies , elles n'avaient rien à espérer , rien à attendre. Elles savaient tout , — et qui plus est, elles commençaient à apprendre qu'elles pouvaient ne plus s'aimer. Fatal résultat de cette union forcée ! Réunies , elles allaient se haïr ; séparées , au contraire , elles redevenaient tout à coup deux jeunes filles, elles rentraient dans toutes les grâces et dans tous les bénéfices de l'ignorance ; bien plus , elles devenaient deux sœurs , deux tendres sœurs , bonnes , faciles à vivre , indulgentes l'une à l'autre, inséparables cette fois, mais inséparables, parce qu'enfin c'était leur volonté qui les unissait et non pas la nécessité; inséparables, parce que chacune d'elles , pouvant cacher dans son cœur les mauvais petits mouvements que le plus noble cœur éprouve souvent à son insu, n'était pas forcée de rougir devant sa sreur. Inséparables cette fois , parce qu'il y aurait grand mérite à la petite Anna à dire ses secrets à sa sœur ; parce qu'il y aurait de

la gloire à Louise à veiller sur sa sœur, parce qu'elles entreraient nécessairement dans Tabnégation personnelle 1 une pour T autre ; inséparables, en effet, parce que chacune d'elles aurait à elle-même son cœur , son esprit , sa conscience, son âme, sa volonté; sa volonté surtout, cet impérieux besoin de dire : je veux! qui ne s'était pas fait sentir à elles jusqu'à présent, que Tétude avait endormi dans leur sein, mais qui venait de se réveiller enfin comme en sursaut et avec une affreuse témérité.

Voilà donc où elles en étaient venues à force d'apprendre et de savoir. A présent, elles se demandaient à quoi bon leur vie; elles avaient vécu si vite! L'oisiveté pesait sur leur âme , comme le remords pèse sur Tâme du coupable ; plus d'études pour elles , plus d enthousiasme, plus de découvertes, plus de poésie, plus d'ignorance, plus d'avenir, plus d'espérance, plus rien de ce qui les avait soutenues jusqu'à présent.

Moi qui les aimais, comme je vous ai dit, ou

plutôt comme il m 'est iinpossiblé de >rbh's le dire, je ne savais plus quel remédé trouver li ce désastre , et souvent je m'arrêtais épt>uvàutè en me disant qu'en effet nies deux enfants nV v'aient plus qu'à mourir, quand un noble jeune homme , qui était mon voisin de campagne , vînt, pour quelque temps encore, à mon secours.

Ce jeune homme était un gentilhôninie russe qui'/ avec tout l'esprit dun Français, avait conservé toute la volonté d'un homrrie de son pays, habitué à commander aux autres, parce que lui-même ii est fier d'obéir à son maître. Entre gens comnâe lui et moi, s'il y avait une grande différence de fortune , la fortuné ruinée et délabrée dun pauvre Espagnol et là fortune fabuleuse d'un riche Moscovite, il y à\'àit plus d'analogie qu'on ne pourrait lié croire àii premier abord. Lui et moi, lui le Russe et niôi l'Espagnol, iious nous ressentions de notre origine orientale, aux vives et nobles passions renfermées dans notre cœur. Lui et rèoi nous

POUR DEUX AMOURS. iSS

étions heureux et fiers de respecter ce que les autres peuples méprisent d'ordinaire , la croyance et la royauté. Lui et moi , nous vivions séparés de la foule, car nous n'avions ni ses instincts, ni ses caprices, ni ses haines, ni ses amours. Aujourd'hui, pour avouer en Eu» rope qu'on est un gentilhomme et qu'on tient à son blason , il faut presque autant de courage qu'il en fallait sous Charles-Quint pour avouer qu'on était un juif. Aujourd'hui quiconque suit fidèlement sa bannière, quiconque dit à son roi : Mon maître : est frappé d'anatnème ; il est mis au ban de tous les révoltés de TEurope , et il faut qu'il ait bien du courage pour marcher tête levée hors de son pays. Ainsi, mon voisin et moi, nous nous étions compris du premier regard. Nous nous étions dit, sans nous lé dire, que nous étions des enfants de la puissance absolue, des hommes de la vieille race, entêtée si l'on veut, mais brave, dévouée et fidèle. Du reste , chacun de nous , mon voisin et moi , vivait à part , loin du monde , lui , parce qu'il

méprisait ce monde d'esclaves et de flatteurs , et moi , parce que je n'avais qu'une pensée , qu'une passion , et qu'il fallait la solitude à mes deux filles. Bien plus , c'est à peine si nous échangions quelques paroles de bienveillance et de politesse , quand nous nous rencontrions au même carrefour , moi sur mon unique et fidèle alezaffi , lui monté sur ses magnifiques chevaux anglais qui auraient été Torgueil des plus belles écuries de l'Italie. Cependant, sans nous être parlé trois fois, nous nous aimions.

Un jour que j'allais au galop de mon cheval , et que , dans ce mol abandon qui est à peine le mouvement, je pensais tristement à la destinée de mes enfants; mon noble voisin, m'abordant avec ce sourire empressé de la jeunesse si remplie d'honneur , de probité et d'intimes confidences : — Seigneur duc, me dit-il , qui vous fait peine? J'ai vu le temps où vous ne sortiez pas de votre parc, et maintenant vous voilà galopant par monts et par vaux sans ménagement et sans pitié pour ce noble animal. Au

moins, seigneur , puisque vous voilà devenu un infatigable écuyer, usez-en avec moi sans façon, comme avec un voisin tout disposé à vous aimer, et envoyez-moi demander un cheval quand le vôtre sera fatigué. J en ai trente qui sont à vos ordres , monsieur ! En même temps, il flattait de la main mon pauvre Antar , qui était tout joyeux d'aller de compagnie avec un autre cheval.

— Monsieur, lui dis-je , vous me voyez bien reconnaissant de tout l'intérêt que vous me témoignez ; mais il est vrai que j'ai là un grand chagrin qui me ronge. Et tenez, votre parole me soulage, je vous rends grâce de votre pitié; mais mon malheur est un malheur sans remède.

J'étais si malheureux en effet que mon voisin voulut savoir mon histoire. Il me la demanda avec tant d'intérêt et de bienveillante sollicitude, que je me mis à la lui raconter. Il m'écouta en toute attention. C'était un jeune homme intelligent de tous les mystères du cœur. Tout jeune qu'il était, il avait beaucoup vécu , car dès

iU UN GŒUB

sa première jeunesse il aVait été beaucoup flatté et beaucoup trompé : si bien qu'il connaissait les hommes beaucoup mieux qu'on ne les connaît k èôn âge. Quand donc je lui eus raconté toute trion histoire et toute ma misère , ^iland je lui eilè dit, bien mieux que je ne voiis le dis à vousînême , au bord de quel abîme nous étions àr- Hvés sans nous en douter , Anna , Louise et moi, mon jeune voisin devint pensif J et, tidë tendant la main , il me promit de me donner un bon conseil ; mais il me demanda jusqu'au lendemain pour y réfléchir.

Rentré chez nous , je trouvai Louise et Anna à la même place où je les avais laissées à mon départ. Elles étaient là , immobiles , entre là veille et le sommeil , sans pensée et sans têvè. t)n eût dit , à les voir ainsi sans aucune perception de Fânié , que ces deux jeunes filles, na'guère d'une gaîté si active et d'une vivacité sans pareille , étaient toiit d'un coup tombées eh enfance ; lioil pas dans cette première et belle enfance qui gran- (lii vers lé cîél , hiâis dans là Irisle et niiséràblô

eni

POUR DEbX AfeuRS. \^

lîance du vieillard qui descend vers la tombe. Elles voyaient sans voir , elres entendaient sans entendre; elles ne s'aimaient plus, elles ne m'aimaient plus, elles n'aimaient plus personne ; ertes n'avaient plus àe pitié pour le pauvre , plus de prières pour le ciel ; elles n^avaient plus d'espérance, plus de cfiarité, plus d'amour dans le cœur; c'est à peine si elles avaient faim , si elles avaient soif et sommeîl. Hélas ! hélas I avant cette fatale science , si vite épuisée , il y avait là pourtant deux âmes pour tin seul corps ; à présent^ voici Lien deux corps, mais où est même l'âmé unique de ces deux corps?

Le lendemain, je fus exact au rendez-vous que In'avait donné mon noble voisin. Il m'avait promis un bon conseil : fragile espoir! mais je n^avais plus que cet espoir , et je m'y cramporinais ae toutes ines forces; car évidemment il était impossible que cette apkbîe morale put suffire longtemps , même a la vie physique die mes enfants. Bien que jé me fusse hàtè^ mon

gentilhomme était le premier au rendez-vous. Il m'attendait en se promenant de long en large , et dans toute sa personne il y avait je ne sais quelle bonne humeur qui me mit tout de suite à Taise. On est si crédule et si prompt à espérer quand on a peur 1

— Venez, me dit-il en me prenant les mains ; asseyons-nous sur ce banc et causons. J'ai bien pensé hier à votre histoire; elle est incroyable , mais il faut qu'elle soit bien vraie pour que vous la racontiez ainsi. Toujours est-il que j'ai passé toute ma nuit à penser à votre étrange problème. Deux jeunes intelligences, dites-vous, éteintes à force d'apprendre et de savoir ! deux pensées anéanties à force d'étude ! C'est grave , cela , et il n'y a peut-être que Dieu qui saurait y trouver un remède certain. Maintenant, voici ce que j'ai pensé ; car , bien que je sois plus jeune que vous de quelques années, j'ai plus d'expérience et je sais mieux que vous qu'il y a , même pour nos simples âmes immortelles, à nous autres , qui n'avons qu'une seule âme dans un

seul corps , des momens de découragement qui peuvent être mortels. Qui de nous , soit dans le bonheur de la misère , soit dans la fatigue de la fortune , spit passion naissante , soit amour perdu , qui de nous pour un vain bruit de moins dans la gloire humaine , pour un sourire qu'on aura oublié de nous donner en passant, n'a pas songé à se tuer , au moins deux ou trois fois dans sa vie , à vingt ans ? Qui de nous , à la fin ou au commencement d'un amour , par dégoût, ne s'est pas dit: // faut mourir! Et pourtant, notez-le bien , nous n'avons qu'une âme , c'està-dire nous sommes une fois plus dans notre libre arbitre que si nous avions deux âmes ou que si nous n'en avions que la moitié d'une. Or, il y a de certaines intelligences qui ne vivent que par les contrastes. Moi qui vous parle , je suis l homme des excès, Texcès c'est ma vie. Aujourd'hui soldat, à pied dans le sang , dans la boue , les neiges , et à jeun , montant à l'assaut contre le Turc; le lendemain vrai sybarite et plongé dans la soie et dans l'or ; aujourd'hui

sQ^s le soleil de rjtalie, qui n'a pas assez de feu3^ ppur moi; demain peut-qtre en pleine Sibérie, qui ^'aura pas assez ^e glaces pour moi ; aujourd'hui le vin de Bordeaux m'enivre , qui sait si Teau-de-vie me suffira demain? Aujourd'hui un simple amour sous \e^ hï^ies en fleurs , et moi tremblant comme la fleur de Faubépine aux pieds de ma bergère qui me dédaigne ; peut-être sera-t-elle uue duchesse à mes pieds demain. On vit de contrastes , on vit de passions quand on est jeune. La jeunesse qui reste calme dévore le cœur. Je ne conçois Is^ vie que dans un grand bruit ou dai^s un grand silence , au bivouac ou sous les lambris d'or, àTarméeou dans les fleurs , et pourtant je n'ai qu'une âme. J'avoue que ridée d'avpir deijx âmes me rendrait le plus malheureux des hommes. Deux ânies I que pourrais-je en faire? II faudrait être Teqipereur de toutes les Russies pour y sufflre. Deu^ âf^eç! que pourrais-je ei> faire? il me faudraj( u^ royaume ^conduire , une armc^ç à commandef. Deux âmes ! voys avez r^^spn , c'es^ hprrj-

ble, c'est affreqx. Je me suis doiip bien répété toute |a nuit qu'il y avait là , dans votre parc , deux âmes dans un seul corps , qui se mouraient fau(e d'aliment. Ceci trouvé , je me suis dit : quel sera Taliment durable et nouveau de ces dçux îimes? D abord, j'ai pensé à la religion chrétienne qui a fait tant de miracles en ce genre, inépuisable aliment de tant de nobles cœurs qui seraient morts consumés sans la croyance. Vous savez par cœur l'histoire des solitaires d'Orient et d'Occident? Oui, sans doute , c'était là une grande ressource , l'abnégation chrétienne. Il y a des âmes qui peuvent compter pour deux âmes , et qui s'en sont contentées : saint Augustin, mademoiselle deLa Vallière , l'abbé de Rancé, des saints à deux âmes ; mais ces âmes-là ne sont entrées dans la croyance qu'à moitié usées et consumées dans les passions du monde. Mademoiselle de La Vallière , sans Louis XIV, n'aurait jamais été une sainte; saint, Augustin, le chrétien profane, a été soutenu dans sa convex^sion par cette noble idée

qu'il allait être le grand levier d'une révolution ; et , pour jeter l'abbé de Rancé dans son cloître , il a fallu que la Providence fît tomber à ses pieds la tête coupée de sa maîtresse au moment où il entrait dans son boudoir. Les âmes doubles , plus que les autres , ont besoin pour vivre de mouvement et de passion. 11 leur faut des révolutions à faire ou à dompter , des états à conquérir ou à agrandir , ou tout au moins des royaumes à perdre. Voyez Napoléon ; il avait deux âmes celui-là aussi ; il est mort en deux fois. Une de ces âmes s'est envolée à la bataille de Waterloo ; son autre âme , la dernière , mais non pas la moins belle, s'est traînée péniblement jusqu'au rocber de Sainte-Hélène. Voyez César , il avait deux âmes celui-là aussi ; il a fallu le cribler de coups de poignard pour que ces deux âmes pussent sortir en même temps de son corps. Charles-Quint aussi avait deux âmes; Tune était Fâme du grand empereur qui a vaincu François 1" à Pavie et rêvé la monarchie universelle ; lautre était l'âme du

moine stupide, qui s'est usée dans de misérables intrigues de couvent. J'en sais un encore, un empereur qui a deux âmes, l'une pour l'Orient , l'autre pour l'Occident , Tune qui veille au Midi , l'autre qui commande au Nord ; l'une qui dicte des lois , l'autre qui mène des armées ; deux âmes également immortelles. Vive l'empereur !

En même temps il leva son chapeau , je levai le mien , puis il reprit : — Je dis donc que puisque nous avons affaire à deux âmes qu'il est impossible de réunir en un seul point , c'est-àdire qu'il est impossible de gouverner , et puisque ces deux âmes , après avoir épuisé toute la science humaine comme un enfant vide en souriant une jatte de lait dont les bords sont entourés de miel , il nous faut à présent jeter ces deux âmes dans quelque situation nouvelle qui occupe ces deux corps, ou dans quelque passion nouvelle qui satisfasse ces deux âmes. La religion , qui peut sauver les âmes usées par le monde, perdrait peut-être, et pour toujours,

146 m COEUR

ces deux âmes novices. Attendons. Traitez v,o» deux enfants comme une fille unique. Jusqu'à présent votre fille a vécu dans la solitude -, meuezrla dans le monde. Elle a vécu dans la médiocrité ; jetez-la dans le luxe. Vous lui avez donné la science, donnez-lui 1 amour. Croyezmoi , don Martin , Tamour est la science inépuisable , surtout dans le cœur d'une femme. L'amour , c'est la religion de la femme , c'est sa vertu , c'est sa croyance , c'est son but eu ce monde , c'est son orage et son repos. Jetez votre enfant dans l'amour, jetez vos deux enfants dans l'amour. Vous voulez occuper cette pensée oisive , quelle plus noble occupation que l'amour? Vous voulez ranimer ce cœur qui ne bat plus , quel feu plus doux et plus brûlant que Tamour? Vous voulez rappeler la rose sur le lis de ces deux joues , quelle fleur plus épanouie que l'amour ? Vous voulez relever ces deux têtes penchées par le doute , quelle espérance plus élevée que Tamour? Enfin , et c'est là , si je vous ai bien compris , votre plus grande peine , vous

vous demandez comment vous ferez de ces deux âmes deux âmes bien distinctes , ou comment vpps parviendrez à faire de cette âme unique une âme unique. Eh ! quel aimant plus grand , quel égoïsme plus puissant , quelle attraction plus invincible trouverez-vous que cet égoïsme , cet aimant, cette invincible attraction l Tamour? Ainsi il me parla. Il avait dans la tète et dans Tesprit toutes sortes d'images orientales comme un homme né sur les confins de TOrient, qui en a septi de loin les brises parfumées, d'assez près pour être quelque peu un poêle , mais trop peu pour être un oriental eiféminé. Il était un homme éloquent lorsqu'il parlait avec passion et quand il était convaincu ; mais il faut dire qu'il était rarement passionné et rarement convaincu. Il était né croyant ; mais le monde l'avait rendu sceptique. Il était né poëte ; mais, dans pe siècle d'aifaires , il s était fait homme d'affaires par orgueil. 11 étajt né soldat ; mais il u'îivait pas trouvé de guerre à la taille de sou sabre , et à défaut de batailles il cherchait à re-

muer des intérêts à la taille de son esprit. De toutes ces généreuses inclinations , qu'il avait non pas étouffées , mais qu'il avait détournées de leur but , il avait conservé un égal dévouement à ses devoirs , à ses plaisirs et à ses amis C'était un homme qu'au premier abord on pouvait ne pas rechercher, mais qu'on ne pouvait pas aimer médiocrement une fois qu'on l'aimait. — Voici donc, me dit-il , ce que je vous propose, et en ceci je vous prie d'user de moi comme si j'étais votre frère, ou tout simplement un honnête médecin qui doit son concours à tous ceux qui l'invoquent. Je donne dans huit jours une grande fête ; je réunis dans ma maison et dans mon jardin toutes les belles personnes et tous les galans jeunes gens qui voudront y venir. Ce sera une fête à la don Juan , moins le trio des masques. C'est une grande joie pour moi , quand l'envie m'en prend , de réunir sur un seul point, que je choisis , toutes les beautés, toutes les jeunesses , tous les amours. Ils obéissent à mon premier signe , ils arrivent à mon

POUR DEUX AiMOURS. 149

rendez-vous, comme les alouettes qui volent sur le'miroir ; ils prennent place à ma table, ils chantent à mes banquets , ils dansent sous mes orangers en fleurs ; je suis leur maître toute la nuit, et en ma qualité de suzerain j'ai mon obole dans ces doux sourires , dans ces tendres regards , dans ces battemens de cœur qu'abrite à peine la dentelle indiscrète. Je suis l'hôte de la fête, et j'en prends ma belle part. Il me semble que lorsque je vois entrer chez moi toutes ces jeunesses à la taille élancée, toutes ces épaules à demi nues , toutes ces têtes sous leur voile de longs cheveux, toutes ces paupières humides , quelque chose de tout cela , un morceau de ces écharpes , une fleur de ces cheveux, une larme de ces paupières , va tomber sur mes gazons fleuris, et en effet le lendemain, quand je suis seul , je retrouve toujours, par le souvenir , quelques-uns de ces précieux débris ([ue les amants imprévoyants n'ont pas ramassés, les prodigues qu'ils sont, pour les emporter avec eux. Ainsi, quand je donne une fête , c'est moi

ir>0 LN cteuR

qui remercie les convives , c'est iiioi qui ai de la reconnaissance pour toutes les belles passions qui s'abritent sous mon toit ou sous mes charmilles.

Ainsi donc, je donne une fête dans huit jours; c'est la plus belle occasion pdiir produire Anna et Louise dans ce monde de luxe et de plaisir dont elles n'ont aucune idée. Naturellement je Jes invite à cette fête. Faites-moi l'honneur de me présenter à elles demain. Elles viendront , et je vous assure, sans flatterie , qiie ce sera là une vive épreuve pour ces jeunes esprits. Elles ont beau être savantes daris toutes sortes d'iirts et de sciences , elles ne pourront f)as se défendre de l'émotion du bal. Elles ont begii avoir étudié à fond le cœur humain , comme vous dites, il y a tout au fond du cœur humain des isentittiens ignorés dont la découverte leur sera douce et profitable. Vos jeunes filles sont de grJliids philosophes , je le crois bien , mais ce soiit âiisèi deux jeunes filles qui saisiront avec transport le premier prétexte pour revenir h leur bbnile el

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facile nature. Ainsi, soyez sans crainte pour l'avenir, vos enfants peuvent être sauvées encore ; fiez-vous à mon remède , ou tout au moins essayez-en ; le monde et les passions , le bal et Tamour , les tendres flatteries des hommes et la tendre jalousie des femmes , Tor et la soie , la fanfare et le tumulte, la dentelle et les perles , la danse et la musique , la coquetterie et Tamour : il me semble que ce sont là autant de trompettes plus puissantes à réveiller une âme engourdie , que les trompettes de la vallée de Josaphat , qui ne vaut pas notre vallée. Croyezmoi , on ranimerait des âmes encore plus éteintes , on ressusciterait des femmes encore plus mortes que les vôtres , avec ces remèdes-là , mon ami.

Et il fut convenu qu'Anna , Louise et moi , nous irions au bal , pour la première fois de notre vie , dans huit jours.

Je vis bientôt que mon gentilhomme avait raison, et j'eus encore cette fois un espoir de bonheur. En effet* à peine rentré à la maison, je n'eus rien de plus pressé que de dire à mes deux filles que c était fête pour elles dans huit jours; que, les voyant si tristes et si abattues, je me repentais à présent de les avoir laissées dans cet isolement et dans cette solitude; que le monde avait ses plaisirs et ses joies, des joies bruyantes . de violents plaisirs , et que cela les

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changerait , d'aller toutes brillantes et toutes parées au milieu de jeunes femmes brillantes et parées comme elles. Chose étrange ! Elles me comprirent du premier mot, et elles furent toutes joyeuses de me comprendre. Je n« sais quel instinct féminin se révéla tout à coup dans ces jeunes âmes si candides et si innocentes , mais à ce mot- seul , le bal , je vis ces yeux éteints se ranimer ; cette joue pâlie reprit ses roses ; ce jeune sein abattu battit plus fort ; toute langueur disparut comme aussi toute oisiveté. Le bal ! le bal ! la parure ! la dentelle qui blanchit le teint , la perle qui relève là blancheur du col , les bracelets ^les colliers , et la robe de satin , chaste vêtement de^ soie , et tout TattilvTil des fêtes humaines à Viil^tànS; elles virent tout cela d'un coup d'œil , et cependant elles ti'ën avaient jamais entendu parler qiie dans leurs livres. Tout d'un coup le bal fut poiib elles une passion nouvelle, une sciefacé nouvelle toute trouvée. Elles se félicitaieiit tout haut d'étt'e , seulement tili jdur , belles et parées

POUR BIÈIIX AMOURS. ife

comme leg autres femmes, .le les vis renaître ainsi tout d'un coup , ranimées par la même joie et par le même orfjueil. Vous Taiouerai-je? Cette nouvelle révolution dans la destinée de mes deux dilgeâ me parut si heureuse , mais aussi si fort inespérée et si soudaine, qu'elle me fit peur. . , Toute celte nuit-là, elles la passèrent sdhs sommeil, mais ce fut pour elles une dé ce^ charmantes insomnies que donne" la passion , (Jiiâiid, tout éveillé que toUs êtes, vôiis voyez de^cëhdre le rêve à vos côtés , quaiid vous devinez sbh sourire , quand vous entendez sa parole , quand TOUS tremblez de bonheur et d'émotion au fi-ôlement de ses habits ; cette nuit sans sommeil leur fît grand bien. Le matin venu , ellles se levèrent joyeuses et s'aimant bomme autrefois. Puis en s'embrassant tendrement elles se dirëhl i^ans un regret , mais au contraire avec une bienheureuse espérance , qu'elles n'ataieiit plus que huit jours â attendre ! Hiiit jours d'éSpërance iq\ie le ciel hotife ehtoyait , ùii Siècle de bdriheur î

Le lendemain , notre aimable et brillant voisin vint nous faire sa première visite , et porter lui-même son invitation à ces dames, comme il disait , le flatteur I Nous le vîmes venir de loin ; il était dans sa plus belle voiture, dans tout le luxe de ses chevaux et de sa livrée ; il était jeune et beau et bien fait , il avait cet usage du monde anglais et parisien que je ne soupçonnais même pas , moi , pauvre gentilhomme espagnol ; il traînait avec lui tout le bonheur , tout le parfum de la puissance , du luxe , des titres , de la jeunesse , de la santé ; il avait en lui cette assurance cachée et l'orgueil modeste que donne la grande fortune augmentée par un beau nom , quand tout cela est soutenu par un noble cœur , et quand ce cœur est protégé par une longue épée ; et puis la grande fortune dans cette Italie si riche de sa nudité, le grand bruit dans ces campagnes si paisibles , la grande livrée dans ces palais de marbre , faits pour des princes , mais habités par des bourgeois , faute de princes et de laquais pour les remplir ; tout

cela donnait à la visite de notre jeune voisin je ne sais quelle pompe extraordinaire que je ne vous explique pas , mais que vous comprenez.

Nous étions à peine revenus tous les trois , Anna , Louise et moi , de notre première admiration , que notre jeune voisin , avec la bonne grâce la plus affable , était entré dans notre petit salon d'été, et alors, Dieu me pardonne! s'il nous avait étonnés le premier, il ne fut pas peu surpris à son tour , quand il se vit en présence de ce monstre à deux têtes, dont il avait tant ouï parler. A coup sur, il s'attendait à trouver quelque caprice bizarre de la nature, deux petits êtres incomplets , mais curieux ; deux beautés manquées , mais dignes d'intéresser et d'amuser une heure. Il trouva donc mes deux chefs-d'œuvre qui le regardaient avec leurs quatre grands beaux yeux tout grands ouverts ; mais cependant leur attitude était si modeste et si réservée, qu'il les aborda comme deux femmes ordinaires ; et, tout en les saluant, il les regardait et il les trouvait si belles l'une et l'autre

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dans leurs petites robes blanches , les b^as h demi nus comme le bras d'une Italienne, les cheveux flottants derrière leurs jeunes têtes , et il devinait dans ces traits . dans ce sourire , dans ce double regard , tant d'innocence et d'intelligence à la fois, et elles avaient si bien Tair de deux jeunes filles naïves , ignorantes des choses du monde , mais protégées par ce sentiment exquis qu'on appelle la pudeur et qui n'est autre chose que la science des vierges , que je vis soudain notre beau gentilhomme , si peu timide avec toutes les femmes , tremblant , confondu , et contenant à peine son émotion.

Cependant , comme il était , à lui seul , plus habile que nous trois, il eut bien vite caché sa surprise, et me prenant par |a main : — Faitesmoi rhonneur , me dit-il , dp me présenter à ces dames , don Martin ; et en même temps leur adressant la parole avec son plus aimable soui:ire : — Mesdemoiselles, leur dit-il , don Martin m'a fait espérer que vous voudrez bien honorer de votre présence cettp petite ptiaison dont

POUR DEUX AMOURS. m

vous vpye? le toit là-haut , au sommet de la montagne. Cette maison c'est la mienne , nous serons heureux et fier si vous voulez bien la considérejT comme la vôtre dès à présent.

A ce compliment si nouveau pour ejies , car jamais elles n'avaient entendu de belles paroles civilisées à leurs oreilles , mes deux anges restèrent profondément étonnés. Louise pâlit beaucoup , Anna rougit beaucoup , elles étaient bien belles ainsi. Puis leur conscience leur disait qu il fallait répondre ; mais Anna regardait Louise, Louise regardait Anna ; c'était à qui prierait Tautre de lui servjr de truchement. A la fin j Anna , qui en sa qualité d'enfant était plus har4ie que sa sœur , prit la parole et répondit en leur nom à elles deux , avec beaucoup de gi-ace et de convenauce. Ce fut l'embarras d'un instant; bientôt Louise se mêla à la conversation ; un quart d'heure après , nous étions tous les .quatre de vieux amis.

Notre voisin se retira enchanté de sa visite. — A présent je suis sûr de ma fête , me dit-il , el

nos plus belles Italiennes n'ont qu'à se bien tenir. Qu'elles sont belles , vos deux filles ! Je n'ai jamais vu d'enfant plus charmant que cette jolie petite Anna 1 je n'ai jamais rêvé une plus noble beauté que Louise ! Quel double chefd'œuvre vous avez là , don Martin , et quel inestimable trésor î 11 m'en parla ainsi fort long temps, pendant qu'Anna et Louise parcouraient dans sa voiture les belles routes sablées qu'elles avaient parcourues à pied jusqu'à présent !

Le surlendemain de ce jour ( nous n'avions plus que cinq jours pour être à la fête ) , mes deux anges s'occupaient de leurs robes de bal. Elles cherchaient déjà quelles fleurs pareraient leurs têtes , et elles arrangeaient de leur mieux leur simple et élégante parure, sans trop penser qu'on en pût voir de plus belles , quand on nous annonça un message de notre voisin. Cet homme apportait une lettre de son maître et un petit coffre d'ivoire tout chargé de riches sculptures et d'armoiries. Il déposa son coffre et sa lettre et se retira sans attendre de réponse.

Aussitôt ou ouvre la lettre et le coffre. La lettre auuonçait à ses belles voisines qu'on prenait la liberté de leur envoyer quelques parures et qu'on espérait que ces parures leur seraient agréables. Et en effet , c'était tout un arsenal de coquetterie, ce beau coffre ; c'étaient des perles aussi blanches , aussi pures et aussi bien rangées que les dents de Louise ; c'étaient de petites pierreries aussi brillantes que les yeux d'Anna. Il y avait des boucles d'or pour les ceintures de soie , et des ceintures de soie pour les boucles d'or; il y avait de vieilles bagues du bon temps vénitien , toutes rehaussées d'anciennes devises galantes , emblème du xvi^ siècle, ce siècle d'amour, qui se rajeunissaient à ces doigts si déliés et si fins; il y avait aussi des boucles d'oreilles en émeraudes; il y avait des chaînes scintillantes du plus bel or ; il y avait des camées du siècle d'Auguste , pour servir de collier à Louise; il y avait encore mille rubans , mille dentelles , mille riens transparents , des voiles , des châles de l'Orient , lé-

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gers tissus que le vent déployait et faisait briller aii soleil. Que de richesse ! que de luxe! que de bon goùtl Et comme elles étaient là toutes les deux attentives , ravies , éblouies, heureuses ! Heureuses , mon Dieu! Elles croyaient rêver , et de temps en temps, AnJla touchait le front de Louise , comme pour lui dire : — Est-ce toi , Louise? et n'est-ce pas un rêve que tu fais là endormie et que je fais là tout éveillée avec toi ?

Enfin le grand jour parut ; la fête se leva derrière la montagne avec les premiers rayons du soleil. La maison du prince resplendissait d'un éclat inaccoutumé ; l'étendard impérial flottait sur ses nobles murs ; déjà un grand bruit de cors et de fanfares se faisait entendre ; la jeunesse italienne accourait de toutes parts , les flancs de la colline se remplissaient de bruit et de mouvement ; les paysans des campagnes voisines accouraient de toutes parts; l'air jetait au loin mille joyeux accents , le prêtre sortait de son église , le moine de son couvent , la paysanne italienne mettait ses plus beaux atours ;

le bandit nettoyait sa carabine de parade et passait à ses oreilles ses plus lourdes boucles d'argent ; il n'y avait pas un chapeau et pas une tête qui ne se parât de rubans et de fleurs ; il n'y avait pas un cœur, vieux ou jeune, qui ne battît de souvenir ou d'espérance. Vive l'Italie pour se laisser être heureuse ! Vive Fltalie pour s'abandonner, sans savoir pourquoi , aux mouvements spontanés des grandes joies 1 Vive 1 Italie pour les douleurs qui durent peu ! Ainsi tout ce canton s'animait , et se préparait dès le matin pour les spectacles du jour et pour le bal de la nuit !

La chasse commença de bonne heure. C'est le plaisir innocent de la jeunesse , c'est son duel toujours prêt , c'est sa bataille toujours disposée. Tous ces jeunes gens de divers pays , Français , Anglais, Russes, Allemands, Italiens, montés sur de légers chevaux , trouvaient encore moyen de se disputer la palme du courage, même à la poursuite d'un renard. Les belles nations, mon Dieu î et quel bonheur pour des peuples qui s'en

vont tous à l'égalité , comme on marche au néant, d'être ainsi représentés par de pareils ambassadeurs partout et toujours , même dans les divertissements en apparence les plus futiles 1 Je les ai vus tous , ce jour-là, courir au renard comme ils auraient couru à la bataille. Rien ne les arrêtait, ni la montagne à descendre, ni le fossé à franchir , ni le fleuve à traverser , ni la muraille, ni le fossé; ils allaient, ils allaient toujours à la poursuite de ce renard italien , comme s'il se fût agi de la gloire ou de leur maîtresse. Le prince m'avait dit en passant : — Venez-vous, Martin ? Et aussitôt j'étais monté sur mon cheval, j'avais suivi la chasse, et c'est ainsi que je les ai vus tous , les unw après les autres , courir à travers champs en même temps et à la fois et tout droit devant eux , au risque de perdre la vie. Où le renard allait , ils allaient; où le premier chasseur passait , ils passaient tous ; où lepremier sautait, ils sautaient tous. Pas de muraille qui ne fût franchie, pas de fossé qui fût un obstacle. Si par hasard le Français s'ar-

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rêtait pour reprendre haleine et mesurer la hauteur, arrivait l'Anglais sur son cheval, qui d'un trait franchissait le Français et son cheval ; l'Anglais avait-il de l'avance , et cherchait-il à descendre de côté une montagne à pic , survenait le Russe qui descendait la montagne , droit comme une flèche ; ils étaient tous autant de flèches rapides; rAllemand, piqué au jeu sur la terre , se faisait distinguer dans le fleuve en homme habitué à dompter le Rhin qui gronde , et qui n'a pas peur d'un fleuve italien qui chante ; quant aux cavaliers italiens , ils se tiraient d'affaire en crevant leur cheval ; leur cheval mourait sous eux , alors ils se relevaient tout fiers et très-heureux , ils n avaient pas le prix de la course , mais aussi ils n'arrivaient pas les derniers. Pour moi qui , dans celte lutte étrange, représentais l'Espagne, mou doux pays, moi qui n'avais qu'un cheval, comme un véritable prince italien , je fus le premier à gravir la montagne, et la queue blanche de mon Arabe, se dessinant sur ma tétg, fut ap-

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plaudie de haut en bas par toutes les voix humaines et par toutes les voix de cuivre. Ainsi donc le Français à la course , TAng^lais au saut de loup, l'Allemand à lananre, le Russe à la descente, rEspa<}nol à la montée , Tltalien partout, sur son cheval; voilà la chasse! voilà comment ce jour-là aucune nation ne fut vaincue dans cette course, où les chevaux seuls furent vaincus, mais non pas leurs cavaliers. '

Après la chasse , on entendit la messe ; c'est une partie de la fête en Italie. L'église est ouverte à tous les vents favorables et à tous les doux murmures. La messe est un chaste oratorio, mélancoliquement chanté par quelques jeunes voix invisibles , et accompagné le plus souvent par quelque organiste de génie qui ne se doute pas de son génie. Et ensuite c'est si vite écouté une messe italienne; le Christ italien est un Dieu si facile, et qu'on a prié si vile! Après latnesse, nous prîmes tous place à un grand festin servi sous les orangers en fleurs. Il n'y avait à table que des I^mmes , et tout homme qui venait

s'asseoir , pâtre ou gentilhomme , était le bienvenu. De temps en temps de jeunes dames venaient passer en revue les convives , leur visage était défendu contre le soleil par un masque de velours. Elles venaient deux par deux, et autour des tables joyeuses c'étaient mille propos de galanterie et d'amour. Figurez-vous un bal masqué en plein soleil , sur la verdure , sous les arbres en fleurs , quand le vin de Champagne est vaincu par la glace, quand les hommes , au retour de la chasse , savourent lentement le sorbet; quand mille voix agaçantes murmurent à leurs oreilles d'agaçantes paroles; quand tous les regards sont fixés sur eux comme autant de rayons qui brûlent ; quand ils entendent rire tout bas sans voir le sourire ; quand mille belles mains blanches pfennent leurs verres à demi pleins et les portent à des Lèvres roses et humides ; quand mille petites jambes rouges foulent le gazon qui se relève comme les épis sous les pas de Camille dans Virgile. Quelle fête ! quelle joie ! Il y avait surtout deux sœurs

sous le masque qui faisaient la joie et la désolation des convives. Elles allaient, elles venaient, elles couraient d'une marche si assurée et d'un pas si égal , qu'on eût dit une seule et même créature humaine à quatre pieds. Et puis elles riaient ! et puis elles chantaient ! et puis elles savaient les noms de tous les convives I elles savaient même le mien. — Don Martin ! don Martin ! disaient-elles, prends garde à la glace de ton verre. On les entourait , on les regardait , on les admirait. Tous les hommes se demandaient entre eux : Qui est-elle? ou : Qui sont-elles ? et parmi tous ces hommes nul ne pouvait le dire. A la fin les hommes demandaient aux femmes : Qui sont-elles? Et parmi les femmes aucune ne put le dire. A la fin les deux inconnues s'échappèrent comme elles étaient venues; seulement , quand elles furent au coin du bois , elles jetèrent leurs deux masques dans l'air en signe de défi, et comme pour dire : —Attrapez-nous!... attrapez donc le bel oiseau bleu qui s'envole làhaut en chantant.

Après les jeunes filles à pied , vinrent les dames de la ville. Elles passèrent dans leurs beaux atours, nonchalantes Italiennes pâles , qui sont tout regard au dedans , et toute âme au dehors. En général , il n'y a en Italie que des femmes d'Italie. Une fois entrée en cette terre enivrante , toute femme qui n'a que vingt ans en prend les mœurs , les habitudes, le caractère, les passions , la voix, la mélodie, tout jusqu'à Fâme et au regard. Il n'y à entre ces femmes Italiennes que la différence qui se trouve entre toutes les Italiennes de l'Italie. Naples façonne la Française; Rome se charge de former les femmes d'Angleterre; Venise couve sous son aile d'alcyon les sincères et naïves Allemandes qui succombent peu à peu à cette langueur bienaimée ; Florence est la grande patrie des belles comtesses russes. Ainsi , qui que vous soyez , beauté de vingt ans , qui descendez confiante et timide dans ces parages enchantés , vous en reviendrez Romaine ou Florentine, Vénitienne ou Napolitaine ; vous en reviendrez à coup sûr une

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Italienne , c'est-à-dire une autre femme que vous étiez.

Nous vîmes donc passer l une après lautre les Italiennes de TEurope et les Italiennes d'Italie , toutes brûlées du même soleil et des mêmes passions , toutes abandonnées au même bonheur, insouciantes et endormies en attendant le réveil, c'est-à-dire la main qui cherche la main, le sourire qui répond à leur sourire , le rejjard qui se baisse devant leur regard. Elles venaient là comme dans un tournoi , pour choisir d'avance leur chevalier de la nuit , pour indiquer leurs couleurs , pour se faire voir les unes aux autres, pour se compter, et pour savoir, par la beauté de leur voisine , combien elles seraient belles le soir.

Cependant, au milieu de toutes ces voitures, il y avait une belle calèche noire , attelée de deux magnifiques chevaux g^ris , que personne ne connaissait. Autour de cette voiture , des jeunes gens à cheval suivaient, épris d amour, deux jeunes filles souriantes et éveillées , qui

seules n'avaient pas cédé à Tinfluence de leur Italie. Au contraire , à leur grâce sans apprêt et sans nonchalance , à leur sourire plein de bienveillance et d'urbanité , à leurs saints moitié polis, moitié moqueurs, on les prenait pour des Françaises échappées d hier aux fêtes . à rélégance et à Tesprit de la vie parisienne. Cette calèche noire fut donc un étonnement nouveau parmi les promeneurs et les curieux des deux sexes. Cette calèche noire entraîna la foule après elle. Les hommes la saluaient du regard , les femmes la saluaient du geste et de la voix -, bientôt on la couvrit de fleurs. — Qui donc se promène ainsi? demandai-je au jeune prince; mais lui il me répondit : — Ce sont peut-être les deux jeunes cousines du roi de Naples? Allons voir. Et il partit à cheval. Et jnoi je cherchai vainement un cheval ; il n'y avait plus sous ma main que mon cheval qui avait couru tout le matin. — Bah 1 me dis-je , es-tu fou d'aller te ruer à travers une voiture qui s'en va ? Rentre plutôt au logis pour embrasser tes enfants , et pour faire panser ton cheval.

Mes enfants , me dit leur femme de chambre, étaient renfermées dans leur appartement , et elles me demandaient la permission de ne pas me voir avant le soir , tant elles étaient occupées. Du reste , elles étaient fort heureuses et bien portantes. 11 fallait bien faire ce qu'elles voulaient ; et , d'ailleurs, la chasse m'avait fatigué , le repas m'avait échauffé, les agaceries de toutes ces jeunes filles masquées m'avaient re-

mué violemment le cœur. J'allai dans le jardin et je me couchai au pied d'un arbre , tout en face de la fenêtre de la chambre de mes deux filles , et je m'endormis de ce sommeil de deux heures de l'après-midi, qui est la véritable nuit de l'Espagnol.

Je rêvai ; il me sembla que tout d'un coup le lien mortel qui unissait mes deux enfants se brisait sans effort et sans violence. Elles étaient libres enfin. Anna, mon enfant, courait sur le gazon en cueillant des fleurs. Elle était si heureuse , si joyeuse et si fière d'être libre ! Elle courait çà et là , à droite et à gauche , en relevant sa petite robe blanche, et elle était si jolie I Elle allait , elle venait , elle se reposait , elle s'étendait de tout son long sur l'herbe fleurie , elle bondissait comme un jeune cheval qu on vient de mettre en liberté. Elle était si souple , si fine , si déliée , si rose , si bien enfant ! Elle se regardait dausTeau, puis elle troublait l'eau de ses petites mains en poussant de petits cris de joie ; puis elle fermait le« yeux , et elle mur-

murait tout bas comme si elle se racontait à elle-même des secrets que nul ne pouvait entendre. Quelquefois elle se retournait à droite et à gauche, puiâ elle jetait un regard d'effroi derrière elle , comme si elle avait peur qu'on ne voulut la rattacher à sa sœur ; et alors , voyant qu'elle était libre encore , elle souriait doucement, puis l'enfant venait tout d'un coup se jeter dans les bras de sa sœur ,• et alors elles s'embrassaient avec des transports infinis et une tendresse infinie. Elles s'aimaient tant depuis qu'elles s'étaient quittées 1 Anna , comme autrefois , prenait Louise par sa taille fine et déliée. Et elles dormaient ensemble. Puis tout d'un coup Anna se réveillait , et elle se remettait à bondir de nouveau. Elle courait, elle disparaissait; on ne la voyait plus. Son écharpe même restait aux buissons, et je criais vainement : — Anna ! Anna ! Anna !

Cependant Louise , délivrée de sa sœur , prenait une attitude simple et noble, posée et réfléchie. Anna , livrée à elle-même , était plus

enfant que jamais j Louise, en liberté, était plus que jamais , sérieusement et complètement, une jeune femme. Pendant que sa sœur courait dans la prairie et se livrait à sa douce folie de quinze ans, Louise marchait à pas lents et la tête penchée , résumant en secret sa jeunesse. A quoi pensait-elle? et à qui pensait-elle? Dieu le sait! mais à coup sûr il s'opérait dans son cœur un de ces changements suprêmes qui décident de la destinée d'une femme. Ainsi Louise, non plus qu'Anna , ne regrettait que le lien fatal qui l'unissait à sa sœur se fut brisé. Au contraire, elles en étaient heureuses et fières l'une et l'autre , mais de deux manières différentes toutes deux. Anna avait gagné à ce changement inespéré la liberté de Fenfance; Louise y avait gagné le libre arbitre de la jeunesse. Anna pouvait désormais s'abandonner à ses jeux enfantins ; Louise pouvait écouter ses passions sans en rougir, et les combattre sans que personne , excepté Dieu , fût dans sa confidence. Pour Anna , l'enfance était entière , la bienheureuse

enfance, l'enfance qui rit et qui dort sans aucun mélange de pensée sérieuse et sans les inquiétants battements de c«eur de la jeunesse ; pour Louise , la jeunesse était entière aussi , sans les frivolités puériles et la naïveté ignorante de l'enfance; elles redevenaient ainsi ce qu'elles eussent été , en effet , sans ce caprice de la nature , Anna une enfant , Louise une jeune fille , sans être condamnées à être plus longtemps et tout à la fois jeune fille et jeune enfant.

Après quoi mon rêve continuant toujours, je me figurai qu'Anna et Louise n'étaient plus séparées, mais, au contraire, qu'elles étaient réunies plus que jamais. Seulement, par un étrange et affreux caprice du sort , Louise n'était plus une jeune fille décente et modeste , l'amie et la compagne innocente de sa sœur , c'était un beau et hardi jeune homme attaché à ma douce Anna , qui jetait sur sa compagne des regards de flamme. Oh ! que cet amour m'épouvantait! Anna , ma pauvre enfant, s'y abandonnait peu à peu , doucement , innocemment , puis enfin

elle s'y livrait avec délire. Les deux amants, tout entiers à leur passion furieuse , ne vivaient que pour eux seuls. Ils bénissaient le lien indestructible qui les réunissait ainsi pour l'éternité. Le jeune homme commandait avec ivresse ; la jeune fille obéissait avec bonheur. Ou bien c'était Anna qui soumettait son bel amant à ses moindres caprices. Elle était volontaire, exigeante, capricieuse ; il était soumis , réservé , humble , modeste ; ou bien il était impérieux , colère , réservé , jaloux à son tour , et alors c'était elle qui se montrait patiente et résignée à son tour. L'amour était toute la vie de ces jeunes gens , l'amour était toute leur pensée, tout leur orgueil. S'aimer, se regarder, se sourire , s'incliner humblement et tendrement sous le fardeau charmant de leur bonheur, obéir à leur amour comme on obéit à la vertu , s'aimer parce que c'est la loi de la nature et la loi de son cœur , obéir à cette nécessité de Tamour , être deux et un seul , toujours ; se dire tout bas , se dire tout haut , se dire toujours qu'on vivra et qu'on

mourra ensemble ; écouter les mêmes chansons (laiis les airs, avoir les mêmes sentiments dans son âme et les mêmes pensées dans son cœur, être plus sûrs r un de l'autre que ne le furent jamais les passions les plus unies , n'avoir qu'une beauté commune , et être sûr qu'on n'a qu'un seul et même cœurl vous comprenez leurs transports infinis ! vous comprenez leur ivresse intarissable l vous comprenez aussi quelle jalousie et quelle rage s'éleva en ce moment dans mon cœur. Figurez-vous ce songe horrible ; les voir ainsi s'aimer , les entendre ainsi se le dire , assister à ces joies ineffables de leur cœur, et moi n'obtenir pas même un regard , et moi n'avoir pas une place dans leur cœur , et moi savoir que je ne compte pour rien dans cet égoïsme à deux , et moi perdre ainsi mes enfants , ou plutôt me voir ravir un de mes enfants par mon autre enfant î Comprenez-vous quel rêve horrible ! Je m'agitais, je me démenais, je criais, j'appelais; j'aurais mieux aimé les voir morts ou mortes toutes les deux.

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Tout à coup je sentis une petite main sur mon front. J'ouvris les yeux : le fatal mensonge s'en alla. Mais , ô ciel I qui est là près de moi? Quelle est cette jeune fille éclatante et parée qui me regarde? elle est seule. Est-ce donc vous, ma Louise , et qu'avez-vous fait de votre sœur? Ainsi je la regardais , et plus j'ouvrais les yeux, plus il me semblait qu'en effet elle était toute seule , là , devant moi , ô mon Dieu I

Mais elle n'était pas seule. L'autre enfant , voyant sa sœur si blanche et si éclatante, s'était enveloppée dans un manteau de couleur sombre, sous lequel elle courbait la tête. Anna rit beaucoup de son espièglerie d'enfant. Louise avait commencé par en rire ; mais elle découvrit tant d effroi et tant d'espérance sur mon visage , que le sourire s'arrêta sur ses lèvres. Elle comprit qu'elle jouait un jeu sérieux.

Anna , toujours rieuse , me dit qu'elles m'avaient entendu dormir, et que Louise, me voyant ainsi ému et agité dans mon sommeil , avait voulu venir à mon secours , et qu'elle-même ,

Aniia, ne voulait pas , parce qu'elle n'était pas encore habillée ; mais que sa sœur l'avait entraînée. — Et maintenant, monsieur, ne voulez-vous pas nous dire U horrible rêve que vous faisiez là ?

Je pris les mains d'Anna et je les portai à mes lèvres : — Moi , Louise ? lui dis-je ; mais il me semble que j'ai dormi bien longtemps , le soleil passe déjà de l'autre côté de la montagne , Tombre descend peu à peu de la montagne , rose et transparente comme votre image. Levez la tête , voyez-vous la maison de notre voisin qui s'illumine déjà ? hâtez-vous Jonc l'une et l'autre ; hâtez-vous , la fête vous attend et vous appelle ; et tenez , voici déjà votre voiture qui vient vous prendre ; hâtez-vous donc. — Et elles partirent : Anna courait , Louise marchait lentement. — Elles ressemblaient de loin aux deux jeunes gens que j'avais vus dans mon sommeil.

Il y avait ce soir-là chez le prince , nonseulement toute ritalie , mais toute TEurope. Tous ces jeunes gens, Tespoir de l'avenir , Tété de Tannée prochaine , se cherchent et s'appellent de toutes les parties du monde. L'intelligence devine Tintelligence, la passion devine la passion , la jeunesse appelle la jeunesse; aujourd'hui , il n'y a plus qu'une nation dans le mondp , la nation des hommes qui sont jeunes.

Quand l'un d'eux a placé sa tente quelque part, vous voyez tous les autres accourir , apportant chacun sa tente, avec cette devise : Nous sommes bien ici ! Ils étaient donc accourus au joyeux signal que leur donnait leur ami et leur compagnon du haut de sa montagne. Et à présent , quand les jeunes gens accourent quelque part , vous voyez les jeunes femmes accourir ; autrefois c'étaient les hommes qui allaient partout où allaient les femmes ; la tactique est changée, mais le résultat est à peu près le même. Courage donc, la fête commence. La douce harmonie murmure sous les arbres; les oranjjers laissent tomber leur blanche et odorante poussière ; les eaux jaillissent et retombent en perles et en rosée ; le rossignol , un instant épouvanté , éclate tout bas dans la verdure. Courage donc. La fête commence peu à peu. Elle centre en souriant et à petits pas par la grande porte du parc , elle traverse les petits sentiers sablés, elle prend le plus long chemin, elle s'arrête dans les bosquets, elle n'est pas

pressée d'arriver, la fête. Peu à peu, elle vient, elle arrive, elle pénètre dans ces salons dorés , et alors que voit-elle ? or et peinture , marbre et bronze , soie et velours , glace et cristal , ombre et lumière , fleurs et parfums , gaze et beauté ; elle porte la main à ses yeux , elle est éblouie! puis bientôt la fête parle plus baut, elle sourit , elle se met à Taise , elle montre ses belles épaules toutes nues et toutes resplendissantes de jeunesse , pèche veloutée et éclatante , dont Téclat vous blesse les yeux et le cœur; puis bientôt la fête éclate , elle danse , elle chante , elle s'abandonne à Tamour , à la passion , à la folie , à toutes les joies nées et à naître ; allons donc ! Ils étaient là dans ces riches salons, tous les jeunes; elles étaient là toutes les belles , les blanches mains , les blancs visages , le pied attaché à la jambe comme la fleur à sa tige; et au dehors, ils étaient là aussi les gentilshommes des campagnes de Florence , les belles duchesses de la moisson prochaine , les marquises des gras pâturages , les

princesses royales du bosquet d'orangers ou du bois de sapins. A qui appartient le soleil , appartient aussi la douce rosée. Laissez les plafonds dorés à ceux qui s'en contentent , heureuses gens , vous avez pour vos danses le plus beau des plafonds, vous avez le ciel semé d'étoiles. Ainsi était la fête quand nous arrivâmes enfin , moi et mes filles , au milieu de cette foule joyeuse. La fête était partout, elle était au dedans et au dehors, sur le parquet uni et sur la verte pelouse , dans la maison et sous les bosquets, au bord du lac et sur le perron de marbre ; la fête était tout-à-fait la maîtresse de ce doux petit coin de terre , elle avait toutes ses broderies et toutes ses dentelles ; elle s'était parée de diamants et de perles ; elle avait mis ses plus riches uniformes , et elle portait tous ses décorations des pieds à la tête. Ici, la noble Jarretière, plus haut la Toisond'or; hommes et femmes, chacun avait son ruban et son bijou d'or ou de pierreries ; il y avfiit là toutes les gloires et toutes lesi passions;

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il y avait là toutes les coquetteries , la coquetterie de rhonneur et4a coquetterie de l'amour.

Eh bien! pourtant, quand au milieu de cette fête , ainsi animée , qui n'eût pas entendu le ciel tonner, nous entrâmes tous les trois, Anna, moi et Louise, il se fit soudain un grand silence qui vint à nous , et qui nous présenta à cette grande foule , comme si le silence en personne nous eût pris par la main !Moi , j'avais un habit d'Espagnol , sévère et triste , comme doit être l'habit d'un gentilhomme qui n'a pas de monarque , et d'un citoyen qui n'a pas de patrie. J'avais mon chapeau sur ma tête , comme c'était mon droit , et sur ma poitrine le grand ordre de la Toisond'or, chevalerie éteinte comme toutes nos chevaleries de l'Europe , et dont il ne reste plus que les emblèmes décolorés. Ce n'était donc pas pour moi que la fête s'était ainsi arrêtée ; mais bien pour mes deux enfants , pour ces deux belles personnes que j'amenais au milieu de celte belle foule , et qui attiraient à elles toutes les admirations et tous les cœurs ! Quand on les eut

bien vues de près et de loin^ ce fut un doux murmure d'enthousiasme. Toutes les âmes étaient ravies , tous les cœurs étaient émus ; elles étaient si belles ! et non seulement si belles , mais si nouvelles encore , et si émues et si transportées l Elles n'en croyaient pas leurs yeux ni leurs oreilles. Ce luxe de tous les arts amoncelés par une main intelligente et prodigue ; ces meubles des temps passés dérobés aux vieilles monarchies , dont ils portaient encore le blason; ces lustres redorés, qui auraient pu raconter au besoin les fêtes de la régence et les petits soupers du roi Louis XV ; ces magnificences du Versailles de Louis XIV, le véritable Versailles , vendues à Tencan par les révolutions , achetées et sauvées par un gentilhomme russe, comme autrefois le dix-huitième siècle français avait été emporté au fond de la Russie par la grande Catherine ; ces ivoires et ces ébènes brodés par le|ciseau des grands artistes , tout exprès pour François P' et pour sa belle Diane ; ce chêne sculpté pour saint Louis, encore empreint de la

sévère loyauté du vieux temps ; cette argenterie florentine mêlée à cette vieille argile de Bernard-Palissy , aussi précieuse et aussi recherchée que Tor; ces armures, ces cuirasses du moyenâge , ces merveilles infinies et sans nom, que la Chine envoie à l'Europe , caprices bizarres de rimagination d'un peuple-enfant qui est vieux comme le monde, et au plafond les sévères peintures de lécole italienne , souvenir ingénu de l'école du Titien , et sur les murs les chefsd'œuvre de Técole hollandaise, joyeux petits drames de la vie vulgaire, qui se passent au bruit de la bière qui mousse et de la pipe qui fume , tout étonnés de se trouver au milieu de la vie italienne , la vie du luxe et des plaisirs; et ces glaces brillantes, par lesquelles les murs de ce palais sont doublés , et ces statues de la Grèce antique et de Tltalie moderne, c'est-à-dire la mère et la fille en présence ; et , au milieu de ces chefs-d'œuvre , ces jeunes gens et ces jeunes femmes , toutes ces beautés réunies , entassées , ces vieux siècles qui entourent ces vingt-cinq ans

m UN COEUR

confondus pêle-mêle dans le même luxe et dans la même joie ; et , au milieu de tout cela , mes deux filles , mes deux enfants , Anna et Louise, aujourd'hui les deux reines de celte fête , autrefoié monstre de la foire , que Crocodile montrait pour deux sous , toutes nues aux curieux. C'était à en être ébloui !

Je ne sais si elles vinrent à se souvenir de Crocodile , toujours est-il que le second moment de leur admiration et de leur étonnement fut du malaise; Louise, surtout, fut légèrement épouvantée quand elle comprit combien de regards brûlants tombaient sur ses fraîches épaules et sur ses bras nus , et sur son cou sans parure ; quand elle comprit confusément , la pauvre enfant , combien de cœurs se dilataient déjà dans son atmosphère virginale. Cependant, ce fut là un moment de malaise et d'embarras qui fut bientôt passé. Les femmes , toutes les belles l^mmes qui étaient là , vinrent au secours des deux nouvelles venues : elles s'en emparèrent comme de leur bien j elles les entraînèrent au milieu

d'elles ; elles leur montrèrent que leurs épaules étaient nues aussi ; et leur cou nu aussi, et leurs bras nus aussi ; elles les couvrirent de caresses. Faut-il qu'elles aient été belles ce soir-là ! L'idée ne vint à aucune de ces femmes d'être jalouse, même de Louise ; Louise, cette belle jeune fille, plus belle cent fois que cette Vénus du Titien , que cette duchesse de van Dyk , que cette statue de Canova , chastes toiles , chaste marbre , poésies vivantes , mais poésies vaincues et dépassées par mes enfants.

Cependant la fête, qui ne s'arrête guère , un instant suspendue par Fadmiration et par l'enthousiasme , reprenait sa course fleurie dans les salons et dans les bosquets de cette heureuse villa. Le bal donna le signal, et voilà toute cette jeunesse qui se précipite , la main tendue , implorant, pour la danse, la main d'Anna et la main de Louise. Le croirez-vous ? ce fut alors seulement qu'on s aperçut qu'elles étaient plus que deux sœurs , et que l'une ne pouvait pas danser sans l'autre , et qu il n'y avait qu'un seul

cavalier pour elles deux 1 A son tour , ce fut la foule qui s étonna , ce fut la foule qui eut peur à son tour. Il y eut un moment terrible d'indécision et de silence , si terrible que je pensai m'évanouir. 0 pitié ! peu s'en fallut que toute cette foule , tout à Theure si empressée autour de mes deux enfants , ne se retirât épouvantée , voyant que ces deux enfants n'étaient qu'un monstre I j'en serais mort de douleur et déboute. Et elles , mes anges , que seraient-elles devenues? elles, si faciles à troubler ; elles, si tremblantes ! Déjà même elles s'apercevaient que le cercle s'élargissait autour d'elles , et que le bal s'arrêtait. Un instant de plus et elles étaient perdues, quand soudain notre bote et notre ami , mon gentilbomme , que j'aurais embrassé de tout mon cœur , perçant la foule, — Mesdemoiselles , leur dit-il en s'inclinanl profondément , c'est mon droit de vous inviter le premier à danser ; puis se tournant vers les dames. — Mesdames , yoici les deux jeunes personnes si jolies que vous avez admirées ce matin dans

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celle calèche noire. Messieurs , voici les deux petils masques lout noirs qui vous onl si forl in- Irigués à déjeuner ; et voici leur frère , raon noble aiiû , don Marlin Scribler , grand d'Espagne de première classe , el chevalier de la noble Toison-d'Or. Ainsi donc, maintenant que nous sommes tous de vieux amie , et que la maison est pleine de jeunes femmes , vive le bal !

Le bal recommença. Bientôt on fut habitué à notre monstre. On n'eut plus peur , on les vit danser. Et comme elles dansaient, savez-vous ! C'était vraiment une seule et même chaste pensée, un même regard baissé, un même sourire heureux. Elles allaient , elles venaient , et toujours on voyait une jeune tète , brune et blonde tour à tour ; toujours on voyait un rose et frais sourire ; c'était un petit Janus féminin, qui était à la fois la paix et la guerre. Le prince dansait comme un jeune homme qui danse avec sa tête et avec son cœur. Quand il eut fait danser Louise , et comme les autres jeunes gens se précipitaient pour la faire danser à leur tour , il

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