‹ Un cœur pour deux amoursChapitre 4 sur 4 · IN COEUR · texte numérisé non relu

IN COEUR

fait une affaire plaisante. Ce jouet d'enfant n'est pas tellement un jouet qu'il ne puisse fort bien percer la poitrine d'un homme. Je vous avertis donc de vous tenir sur vos gardes , car aujourd'hui il faut que l'un de nous reste sur la place. Il faut que dans cette lutte acharnée que nous avons l'un contre l'autre , je sois délivré de vous, ou vous de moi. Vous savez si c'est là une nécessité cruelle ! Vous savez s'il faut que l'un de nous cède la place à l'autre ! Ainsi donc pardonnez-moi votre mort si je vous tue, comme moi , d'avance , je vous pardonne la mienne si je succombe. Donnez-moi encore une fois votre main , mon ami , et puis , par le ciel ! défendez-vous , car je ne vous ferai pas de quartier !

Je lui donnai la main . — Si je meurs, lui disje , je vous laisse pour héritage Anna et Louise ; c'est tout ce que j'ai dans le monde. Ayez soin, comme si elles étaient du sang de votre empereur, de ces deux nobles tilles, dont je suis plus que le père. Ma pauvre fortune , qui est là-bas

en Espagne , je la donne aux Espagnols vaincus qui seront épargnés dans cette guerre civile. Si je succombe , je veux aussi qu'on laisse dans ma tombe une place à mes côtés , afin que Louise y soit au moins ensevelie , car Louise c'est ma fiancée , c'est mon amour. Telles sont mes dernières volontés ; et maintenant , monsieur , en garde ! et , par le ciel ! défendez-vous , car je suis si fort persuadé qu'il n'y a que moi qui puisse rendre heureuses mes deux filles , qu'à coup sur je vous tuerai, si je puis.

Aussitôt le combatcommença. Nos deux épées étaient en effet bien légères , et comme , toutes choses compensées , nous étions à peu près d'égale force sur les armes . le combat promettait de durer longlemps. Lui , il était plus agile que moi ; il était vif , il était souple , il s'animait par degrés ; il regardait son homme non pas à la poitrine , mais dans les yeux. Il savait que dans le duel, regard baissé et cœur touché c'est même chose. Moi, j'étais plus grand que lui , j'avais plus de sang-froid , j'avais le

bras plus fort , et mon regard portait le sien j j'étais immobile , je l'attendais. A nous voir ainsi nous battre simplement et dans toutes les règles de Tart , et sans que pas un de nous fît une faute, et sans que notre cœur battît un battement de plus, on n'eut jamais pu dire que c'était là un duel. Tout au plus nous eut-on pris de loin pour des jeunes gens qui font assaut au fleuret , qui parent tout au plus les coups 1 un de l'autre , et qui mettent peu d'amour-propre à ce combat simulé.

Mais tout à coup nous entendons une fenêtre qui s'ouvre , et à cette fenêtre , voici Anna , voici Louise ; elles revenaient toutes deux de leur promenade du matin : elles avaient trouvé fermée la porte du parc , et elles étaient entrées dans leur chambre ; et voyant ainsi nos deux fers croisés , elles pensèrent d'abord qu'en effet c'était un jeu ; et elles s'écrièrent, les enfants : « Bravo , Martin ! Bravo , mon prince 1 — Je donne à Martin ma couronne de bluets , disait Louise. — Je donne au prince mon bou-

quet de marguerites , » disait Anna. Ainsi elles parlaient , et elles nous excitaient en battant des mains : les enfants ! A leur voix , voilà , à leur tour, que nos deux épées s'animent; le prince se précipite sur moi , pour en finir avec cette comédie pénible : je Tarrête d'un coup dans le bras : son sang coule ! alors les deux enfants de pâlir. — Non , ce n'est pas un jeu ! s'écriait Anna ! Des épées ! des épées ! de vraies épées ? Ils se battent pour se tuer , te dis-je ! Des épées ! Alexandre est blessé ! Arrête ! arrête ! Alexandre I mon Alexandre , arrête ! je t'aime , arrête ! je te l'ordonne ! je t'aime, Alexandre ; je n'aime que toi ! je t'aime ; et elle criait et elle pleurait , et Louise pleurait aussi ; et sans Louise , Anna se serait jetée par la fenêtre. Et quand elles voulurent entrer sur la terrasse pour nous séparer, elles trouvèrent que la porte de la maison était fermée aussi ; et alors elles remontèrent à leur fenêtre : et , comme elles nous virent inflexibles et sans pitié tous les deux , les cris d'Anna s'arrêtèrent ; et, pâles,

immobiles , sans souffle et sans vie , elles attendirent la fin de ce terrible duel.

— Au moins , dit le prince , nous nous battons cette fois dans les règles , nos deux témoins sont là-haut. Puis , se tournant vers le balcon : — Qui de vous me prête son mouchoir? s'écriat-il. Il attendait le mouchoir d'Anna; mais Louise lui jeta le sien ; et en le jetant , elle était si pâle et si belle , et il y avait tant d'intérêt pour le blessé , sur son beau visage , que je fus près, Dieu me pardonne 1 d'assassiner mon rival.

— Voulez-vous me serrer le bras , Martin ? me dit-il ; c'est un coup léger dans les chairs , qui ne m'empêchera pas de recommencer.

Je lui serrai le bras avec le mouchoir de Louise. H faudra , me disais-je , que ce mouchoir m'appartienne ; et je ne fis rien pour empêcher le combat.

Mais au moment où nous nous mettions en garde , elles se penchèrent du haut de leur balcon , et je les vis toutes les deux éperdues de douleur et d'épouvante ; et quand elles enten-

dirent le bruit du fer, leurs beaux yeux se remplirent de tant de larmes , que je compris aussitôt qu'il y allait de toute leur haine pour le vainqueur , et pour le vaincu de tout leur amour. Je compris que Louise, oui, Louise ellemême, n'attendait plus que l'issue du combat , pour se donner au blessé tout entière. Si je le tue y me disais-je , il a pour lui Anna , il aura pour lui Louise : elles vont me maudire le reste de leurs jours! Non , non, plutôt la mort que la malédiction de Louise I Au même instant , je reçus un coup d'épée dans la poitrine; mon fer échappa à ma main : j'entendis le grand cri de douleur de mes enfants , et je tombai sans connaissance. Grâce à ma ruse , et à ma blessure profonde, c'était moi qui étais le vainqueur : Anna et Louise, cette belle âme, n'appartenait plus qu'à moi ; dans ce monde et dans Tautre je n'avais plus de rival.

Ma convalescence fut longue et pénible ; mais cependant si heureuse! je fus Tobjet de soins si dévoués et si tendres ! je fus si aimé par elles! aimé comme si elles avaient été une seule et même personne. Après sa victoire , le prince était parti sans qu^Anna eût voulu le revoir. J'étais resté le maître de ce cœur si longtemps disputé , enfin !

Louise , à présent , était toute à moi , je Tai-

mais, j'en étais aimé; je pouvais le lui dire; et, à toute heure , je lui parlais de mon amour. Le bonheur commença pour nous, un bonheur sans nuage. Nous fûmes tout entiers à ce grand bonheur de deux amants qui sont jeunes, et qui n'ont pas autre chose à faire qu'à s'aimer. Anna nous suivait en silence; et, peu à peu , j'eus tout à fait oublié qu'elle était là , près de sa sœur. En effet , dans ce chaste et innocent amour , Anna , loyal et discret témoin qui nous suivait d'un pas si léger , et dont à peine j'entendais le souffle, ne pouvait guère être importun. Anna était , entre moi et sa sœur, comme un jeune et joli enfant qui joue près de sa mère , et qbi ne la quitte pas, la voyant regarder tendrertieiit celui qu'elle aime. La présence d'Anna ënti*e hioi et sa sœur était moins une gêne pour notre amour qu'une consécration.

Notre bonheur dura ainsi tantqu'il put durer. Nous avions oublié le monde , icomme le monde nous oubliait. Nous repassions en nôus-raémes tous nos chagrins passés ; nous révehibHs sur

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ces tristes souvenirs. Et alors Louise se demandait côttiment elle avait pu jamais ne pas m'ailiiék* , ou aimer un autre que moi. — Et c'était ta fauté, méchante sœur! disait-elle à Anna; tu entraînais ma volonté loin de Martin. Et Anna de baisser les yeux , de cacher sa tête dans le sein de Louise , et de répondre en soupirant : — Ne parlons plus de ce temps-là , ma sœur.

Pauvre Anna ! pauvre malheureuse enfnnt î qu'elle a souffert et qu'elle a du souffrir ! Vous allez voir, monsieur, ce qu'elle a dû souffrir!

Nous avions été si cruels pour cette enfant , sa sœur et moi! Nous l'avions si complètement oubliée! Ce n'était pas de Tégoïsme à deux qu'il fallait faire, hélas! Cependant, chaque nouveau moment de notre bon heur enlevait à l'enfaut quelque chose de sa jeunesse. D'abord les roses de sefe joues ; puis , après les roses , les lis ; puis, quand elle fut si pale <|u'il était impossible d'être plus pale , même après la mort , son doux rejjard s'éteigfnit sous ses ionofs cils, elle se mourait , et c'était à peine si nous la savions malade î

Elle se mourait, et jamais Louise n'avait été plus belle. Elle se mourait, et jamais les joues de Louise n'avaient été plus roses , son sourire plus tendre, son cou plus blanc, son regard plus rempli de bonheur et de feu ; Anna se mourait, et nous, ingrats et cruels, tout entiers à notre bonheur, nous la laissions mourir!

A la fin cependant , force nous fut , à moi et à Louise, de voir la maladie d'Anna. Je m'en souviens encore , c'était par une belle matinée du doux mois d'avril. La veille encore nous avions passé de douces heures sous les arbres en fleurs; l'amandier avait jeté sur nous sa pluie de fleurs; Louise et moi nous nous étions promis de nous lever de bonne Ifeure, et d'aller courir sur la montagne ; hélas ! hélas ! nous ne pensions pas au triste obstacle qui nous attendait! Déjà Louise était parée, impatiente qu'elle était de répondre à ma voix qui l'appelait ; elle veut prendre sa course : 6 douleur! Anna, notre pauvre Anna ne pouvait plus la suivre. Elle s'était levée à demi pour obéir à Tordre de sa sœur,

et pour courir avec elle sur la montagne, noble enfant dévouée jusqu'à la fin ; mais cette fois les forces lui avaient manqué. Elle tombait accablée sous le mal. — Hélas! dit-elle, je n en puis plus, ma sœur. Pardonne-moi; mais il m'est impossible de faire un pas. Si tu veux aller avec Martin sur la montagne , il faudra que tu me portes. Je languis , je souffre , je me meurs ! et elle retomba affaissée sur son lit.

Louise éperdue, hors d'elle-même, ne trouva pas une larme dans ses yeux. Était-ce bien là sa sœur? Était-ce bien là cette autre douce partie d'elle-même , si obéissante et si dévouée ? Sa sœur ! sa petite Anna î II se fit tout d'un coup un si grand silence dans cette chambre , que j'accourus en toute hâte. Anna était évanouie sur son lit; Louise , penchée sur elle , la regardait sans songer à crier au secours I Nous étions bien loin de la montagne et de notre amour !

Le mal d'Anna était un étrange mal , c'était une langueur sans fin , c'était un sommeil tout éveillé. Elle ne prenait aucune nourriture , elle

gardait le silence le plus obstiné, ses yeux étaient fermés constamment, comme si elle eût redouté la clarté du jour. Nous lestions auprès de ce lit de mort, Louise et moi, sans nous adresser une parole , ni un regard , comme deux complices qui viennent de commettre un crime , et qui attendent que la justice des hommes les vienne eherclier.

En ce moment un grand bruit se fit entendre à la porte de notre maison. Nos chiens de garde aboyèrent avec effroi j un domestique vint me dire qu'un homme me demandait , que cet homme était un Français, et qu'il voulait me parler sur-le-champ.

Je sortis delà chambre, j'allai au-devant de Tétranger. 11 avait un de ces nobles visages où rintelligence et la force de Tâme se révèlent en traits de feu ; son front était vaste et magnifiquement couvert de cheveux gris ; son regard était fier et assuré, toute sa personne avait je ne sais quoi d'impérieux qui annonçait un homme accoutumé à commander. Mais quel était Vem-

pirç de cet homme? Était-il soldat? était-il magistrat? était-il orateur? était-il philosophe? gioyvernait-il les hommes par la science ou par )a force? par rintelligence ou par la parole, par la poésie ou par lafortuue? Voilà ce qu'il était impossible de dire au premier abord.

— Monsieur , me dit-il , je suis nu chirurgien français ; après avoir consacré ma vie à flfion hôpital et à mes malades , je voyage pour oï^ §anté; car tel que vous me voyez, je n'ai pas six mois à vivre , j'en suis sûr. Comme je venais en Italie, ^ans savoir dans quelle partie de ritalie, j'ai rencontré au-delà des Alpes un gentilhomme russe, que j aime, non parce qu'il est riche, car, toutes proportions gardées , je suis aussi riche que lui , mais parce qu'il est homnae dp cœur et d'intelligence, et qu'il sait juger les hompaes à leur juste valeur. Quand donc ce jeune bopaine na'aperçut dans une méchante awJDerge du cbemi|i , occupé à me chauffer au soleil et à donner des conseils et des aumôiies à qju,€j|[j^es pauvres diables plus pauvres que

malades , il vint à moi , il me prit les deux mains : — Ah ! docteur , me dit-il , je suis bien à plaindre. J'ai blessé dangereusement un noble gentilhomme, mon ami et mon voisin, que j'avais mille raisons d'aimer. Jusqu'à présent , sa blessure n'a pas été mortelle , Dieu merci , même j'ai appris qu'il était sur pied et qu'il sortait dans la campagne. Cependant, cher docteur , si vous passez par Florence , et vous y passerez, allez voir mon voisin don Martin Scribler, jugez vous-même de sa convalescence , et écrivez-moi pour me rassurer ; que si Florence vous plaît , ma maison est toute à vos ordres ; aussi bien , ajouta-t-il en poussant un grand soupir, si j'y reviens jamais , je n'y reviendrai pas de longtemps.

Voilà , monsieur , le sujet de ma visite. J'arrive un peu tard ; mais je marche à si petites journées , et tant de malades se pressent sur ma roule ! Cependant , je vois avec joie que vous n'avez pas besoin de mon secours , et que vous voilà tout prêt à recommencer à la moindre

dispute qui s'élèvera entre vous et votre ami intime. Ah '.jeunes gens , jeunes gens, c'est bien mal à vous d'abuser ainsi de la jeunesse et de la vie ! c'est bien mal à vous de gaspiller ainsi ce trésor de santé et de vie qui s'en va si vite ! Pardonne-leur, mon Dieu , ils ne savent pas ce qu'ils font! » Disant ces mots, il y avait à la fois tant de solennité et de tristesse sur son visage, que je le regardais encore avec plus de respect.

— Monsieur le docteur , lui dis-je dune voix émue, je reconnais, à la sollicitude de celui qui vous envoie, un généreux ennemi, et si je lui avais gardé rancune , toute cette rancune serait oubliée à l'aspect d'un homme tel que vous. Il est vrai que je suis guéri de ce coup d'épée, qui eût été mortel s'il eût menacé le cœur d'un homme heureux ; mais, monsieur , il y a ici un autre malade du plus haut intérêt , et qui réclame tous vos soins et toute votre science. Une jeune et belle fille de vingt ans qui se meurt sans que personne puisse dire où est son mal.

3g§ v^ çm)^

Je l'ai vue languir et se faner comme uue fleur enlevée par le soc de la charrue. 0 monsieur ! vçnçz à son aide 1 venez à notre secours , preneznous en pitié ! Si yous la sauvez , JQ me donne à vous corps et âme , biens et honneurs , je n'ai pas d'autre dieu que vous.

11 me répondit simplement : r— Où est la malade ?

Je le conduisis dans Tappartement de mes enfants. Louise était assise sur le devant du lit , pendant que sa sœur était plongée, comme toujours , dans cette horrible léthargie. Les volets de la chambre étaient fermés j niais un rayon d^ soleil, qui s'échappait à travers la fente , éclairait la tête de Louise. Sa tête était penchée j elle s'appuyait de ses deux mains sur les deux braç de son fauteuil ; en nous entencjawf yjçnjr , elle releva la tête et nous salua d'un regard.

On eût dit une apparition de*-cieux.

)L.'étranger s'arrêta un instant sur Je |icuil (de la porte , conime étonné par la vtie dç cette belle statue de marbre blanc qui i^vait ujie ^me pt

POUR m^^ AJUOURS. 551

Utt regavd i pui& il me dit toqt bas : —» C'est la malade ?

— Non, lui dis-je du même ton, la malade est là dans ce lit ; vous allez la voir.

— Ah ! reprit-il, c'est qu'alors elles sont deux, car celle-là aussi elle est bien malade.

En même temps il allait ouvrir les rideaux et les volets de la fenêtre ; puis il s'avança vers le lit d'Anna.

A ce moment , Anna se réveillait comme en sursaut. Une légère rougeur reparut sur ses joues, son œil s'ouvrit, et elle nous regarda tous d'un regard étonné. Sa sœur soulevait sa tête dans ses deux mains.

te médecin les regarda toutes les deux du même regard. — Ah! dit-il , voilà qui est en effet bien étrange ! Une arpe eu deux personnes! Quand je di§ une ûi)ie , c'e^t ui^e seule viequ il Caut dire. Puis il prit la pain de Tune et de l'autre f —Oui, dU-il, c'e^t f^ch , la mêpae ^mre l 11 poi'te lu main à leur front : — Lu

même chaleur ! 11 porta la main à leur cœur :

— Le même cœur !

Anna et Louise se regardaient sans rien entendre. Elles étaient si heureuses de se revoir!

— Et maintenant , îeur dit le docteur , laquelle de vous , mes belles demoiselles , me dira ce que vous souffrez? Vous voyez que je viens pour vous secourir , pour vous sauver. Fiezvous à moi , comme à un père , et dites-moi sans réserve toutes vos souffrances et tous vos chagrins.

Anna garda le silence. Elle retira sa main des mains du docteur , elle cacha son front dans le sein de sa sœur ; mais cette fois elle ne dormait pas : à la fugitive et limpide rougeur de ses joues, il était facile de voir qu'Anna nous écoutait.

Louise baisa doucement les blonds cheveux de sa sœur , elle la pressa tendrement dans ses bras j puis , tournant vers le docteur un regard assuré : — Ce sera donc moi , lui dit-elle , qui vous raconterai toutes les souffrances de ma

sœur; car, voyez -vous, monsieur, tout ce qui se passe dans son cœur , je le sais ; tout ce qui se passe dans son ame , je le vois ; toutes les souffrances de son corps, je les sens. Vous saurez donc que cette enfant, qui est ma sœur, après avoir été un monstre de la foire , comme moi , fut élevée par don Martin , notre sauveur après Dieu. Notre jeunesse fut aussi belle et aussi heureuse que notre enfance avait été misérable. Après avoir souffert, nous voulûmes apprendre ; la science nous est venue , à notre premier appel, et nous avons trouvé que c'était un fruit de cendres et sans saveur. Après la science est venu lamour. L'amour nous est venu comme la science, en même temps et à la fois, à Tune et à l'autre. J'ai d abord aimé de mon côté , Anna a fait comme moi ; puis j'ai aimé celui qu'aimait Anna, puis aussi Anna, à son tour, a aimé celui que j'aimais. Et nqus avons été ainsi de misères en misères, de jalousies en jalousies, de désespoirs en désespoirs. Nous avons été partagées l'une et l'autre , tout à la fois et tour

^ UN COEtft ^OUÎl t)feuX AMOURS, à tour, entré Vàmôur et la fcaine, entt*é Iti haine et l'amour. Que dé souffrances ! que Se terreurs I Notre pauvre cœur s'y est brisé. Purs enfin mon amour âtriomphédel'amour d'Anna. J'ai aimé tant que j'ai pu aimer ; j'ai obéi à émette force nouvelle qui me soutenait pendant qu'elle brisait ma sœur. ï'ai oublié ma sœur dans son abandon , et je me suis livrée à toute ma joie d'être aimée. J'ai traîné Anna dans mon amour ! Elle a souffert en silence , elle à laïi'gui ; puis enfin elle s'est brisée. Et la Voilà mainienatft qui se meurt , parce qu'elle ù'a paè été aitnée et parce qu'elle aime celui que j'aime , et parce que je puis bien partager ma vie avec elle, mais non pas mon amour. Voilà, monsieur, voilà notre histoire , voilà nos souffrances , voifà pourquoi Anna va mourir.

Disant ces mots , Louise jeta une dernière fois son œil d'aigle sur le docteur , comme pont* lui dire : — Que fera votre science à présen't?

Le docteur me lit signe de le suivre. — Monsieur , me dit-il , c'est vous qui aimez cette belle personne , et elle vous aime? Je vous plains, monsieur î la mort est entre les deux sœurs ! II ne vous reste plus qu'un espoir, Tune de ces deux jeunes filles est morte : elle n'a pas douze heures à vivre , la pauvre enfant. Sa mort à coup sur entraînera celle de sa sœur. 11 faut donc séparer le cadavre du corps vivant ; c'est

une œuvre nouvelle que je veux tenter demain. Vous avez toute la nuit pour préparer ces deux enfants à cette séparation nécessaire. Pour moi , de bonne heure demain je serai prêt.

Quand le docteur fut parti , je retournai vers le lit de mort. Louise, qui avait été forte jusque-là , s'était sentie malade , et elle s'était couchée auprès de sa sœur ; à mesure que les forces de Louise s'en allaient , celles d'Anna revenaient un peu. La joie d'Anna se colorait de toute la pâleur de Louise ; ainsi l'équilibre encore une fois se rétablissait entre ces deux corps ; mais c'était cette fois l'équilibre de la mort.

Eh bien ! vous le dirai-je? J'eus alors comme un instant de joie , de savoir qu'elles allaient mourir ensemble , et que la mort ne séparerait pas ce que la vie avait réuni. Elles mourraient ensemble , et leur mort devait être douce, puisque chacune d'elles n'avait à rendre que la moitié d'une vie innocente et pure, vous le savez , mon Dieu ! Elles mourraient ensemble ,

et Louise ne verra pas morte à ses côtés une partie d'elle-même , elle ne priera pas pour la moitié de son cœur , elle n'ira pas s'agenouiller sur son propre tombeau! Elles mourraient ensemble , et moi je n'aurai pas à porter la moitié d'un deuil et à donner à moitié une couronne de fiancée ; ma double épouse ici-bas s'en ira dans le ciel en même temps , et je ne porterai pas le deuil de la moitié de mes amours ! Elles mourraient ensemble , et je n'aurai pas la douleur de voir ce noble esprit , si distingué parmi les esprits des hommes , maintenant dédoublé et réduit à notre impuissance mortelle , n'être plus qu'un esprit vulgaire après avoir épuisé en se jouant toutes les connaissances humaines. Elles mourraient ensemble ; tant mieux , ma douleur sera complète ; et puis quand elles seront mortes toutes les deux , je pourrai les aimer toutes les deux , ô mon Dieu ! Oui , les aimer toutes les deux , Anna autant que Louise , Louise autant qu Anna , sans avoir à rougir do mon amour.

Je passai toute la nuit dans ces angoisses. Mes deux malades s'affaiblissaient visiblement; mais pas un mot, pas un cri ne troublait leur agonie. Quand le jour parut, Louise me fit signe d'ouvrir la fenêtre et de laisser entrer Tair frais du matin : j'obéis. A cette douce lueur, Anna releva sa petite tête; elle regarda Louise , et de ses deux petites mains tremblantes elle écarta les cheveux de son front et le baisa. Louise aussi donna à sa sœur son dernier baiser ; et moi qui n'en pouvais plus , moi dont elles étaient Tâme et la vie, je me précipitai entre elles deux pour avoir ma part de ces derniers adieux!

Alors chacune d'elles prenant ma main , me tendit sa joue pâle et glacée ; je les avais à peine touchées de mes lèvres que j'entendis un grand soupir : Anna et Louise n'étaient plus!

Au même instant le docteur entrait dans la chambre. 11 vit ces deux enfants étendues sans mouvement et sans vie, et ces beaux yeux éteints et ferniés par la mort!

Alors, se tournant vers notre médecin italien

qui raccompagnait : — H ne faudrait pas que la nature noire mère s'amusât souvent à de pareils jeux ; car je doute fort que Tintelligence humaine y put longtemps suffire. Pour ma part, si j'avais été témoin d'un pareil phénomène vingt ans plus tôt, je crois que j'en serais devenu fou.

—Mais, monsieur, reprit le médecin italien, quel nom donnerez-vous à cette étrange maladie , qui n'avait aucun des symptômes connus?

Aces mots, le docteur français jetant sur moi un regard plein de pitié : —Du courage, me dit-il, et soyez un homme!— Puis se retournant vers Fautre docteur : —Mon cher confrère, lui dit-il , il n'y a pas de nom pour désigner cette maladie , que nous autres médecins dés corps nous ne pouvons comprendre. Cependant , si vous voulez la nommer à toute force, appelez-la : — Un seul coeur rouR deux amours !

Tel fut le récit de l'Espagnol. Conmie il avait retenu ses larmes dans tout le cours do cette

540 UN CŒLR POUR DEUX AMOURS, fatale histoire, je compris qu'il avait besoin dé tre seul, car moi aussi je me sentais venir des larmes dans les yeux. Je lui pris la main et je lui dis adieu !

— Adieu ! me dit-il ; je pars demain pour TEspagne; ou plutôt je pars cette nuit. Adieu ! mais avant de nous quitter , dites-moi si vous savez le nom de ce médecin français?

— 11 est mort, lui dis-je : il ne s'était pas trompé sur son mal; il ne s'est jamais trompé sur le mal de personne ! Quant à son nom , ce nomlà fut longtemps la sécurité, la providence et l'espoir de toute cette grande ville matérialiste qui I aura oublié demain : il s'appelait Dupuytren .

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