‹ Un cœur pour deux amoursChapitre 3 sur 4 · UM UN COEUR · texte numérisé non relu

UM UN COEUR

prélendit que c'était son droit de faire aussi danser Anna , et la danse recommença de plus belle. Après quoi la mesure changea , Torchestre joua une valse , et tout d'un coup ^na et Louise laissant là leur danseur , se prirent à tourner Tune et l'autre , emf)ortées et perdues dans le même tourbWlon. Elles étaient légères , elles oubliaient tous les regards ; la valse les avait prises Tune et Fautre, elle les soulevait , elle les entraînait , elle les ramenait ; jamais la valse n'avait joué avec des tailles plus sveltes , des jambes plus mignonnes , des poitrines plus émues , des visages plus animés. Ainsi précipitées dans cette joie sans fin , nul pied humain n'eût pu les suivre , nulle passion humaine n'eût pu les vaincre ; tout s'arrêta autour d'elles , l'orchestre seul ne s'arrêta pas ; au contraire , il précipita sa mesure avec la rapidité de l'éclair, mais rien n'y fit : elles triomphèrent de l'or chestre , elles le lassèrent , elles le brisèrent ; l'orchestre s'avoua vaincu par cette valse que valseraient à peine les filles de l'air dans Ossian.

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La valse lut donc encore une révolution pour elles , comme la danse. La nouveauté de ce mouvement et de cette foule fut pour elles comme une science inconnue qu'il fallait apprendre , mais qu'elles eurent bientôt apprise. Ce fut parmi tous ces jeunes gens , Télite de six royaumes , ce fut, toute cette nuit-là, à qui aurait l'Êonneur de danser avec elles , à qui serait assez heureux pour toucher une de ces quatre petites mains si jolies , pourvoir une de ces deux jolies bouches lui sourire. Leur succès fut complet, il fut immense. Elles étaient à la fois Tune de l'autre le corps et l'âme, l'ombre et le corps, le regard et le sourire, comme aussi elles se protégeaient, elles se défendaient l'une et 1 autre. Louise tempérait parfois la gaieté de sa sœur, pendant qu'Anna rendait le front de Louise moins sévère. Là aussi elles furent complètes, ou pour mieux dire, là aussi elles se montrèrent des êtres doubles et charmants , à qui rien n'échappait de toutes les vertus et de tous les défauts des hommes. Ou eût dit, à les voir ainsi agir et par-

1er avec tant de grâce , de modestie et d'aisance , qu'elles avaient passé leur vie dans les plus hautes sociétés de ce monde. Elles parlaient à chacun son langage , naturellement et sans efforts. Il y avait là des artistes et des poètes , ces grands seigneurs de Tintelligence, aristocrates de la pensée et de Tesprit , les rivaux de toutes les gloires et de toutes les noblesses ; il y avait là des femmes belles et titrées ; il y avait des jeunes gens d'un grand nom , gais et insouciants militaires, taillés presque tous sur le patron français , et qui savaient par cœur les femmes et Fesprit de Voltaire ; il y avait des Italiens de la vieille roche , tout remplis de Tacite et d'Alfieri, catholiques sincères qui regrettaient Auguste et son siècle ; il y avait des Allemands qui venaient de fermer les yeux à Goethe le grand poëte , Goethe dojit la grande tête retomba pour jamais sur les blanches épaules de cette jeune et belle Française, qu'il appelait sa fille, le saint vieillard, digne mort d'une si belle vie! S'il y avait là des Français de i 850, tout grisés de leur révo-

lution nouvelle , ce vin de Champagne dont le bouchon ébranla le monde, mousse bruyante qui cette fois n'est allée que jusqu'au bord du verre, Dieu merci, il y avait aussi des Russes, Français du Nord, enthousiastes et polis, sceptiques en toutes choses , excepté pour ce qui est Tautorité , hommes dévoués à leur maître comme à Fidée la plus grande de leur pays, faisant bon marché de leur passé qui commence à Catherine , mais qui ne donneraient pas leur avenir pour tous les passés de la terre ; race intelligente et alerte , aussi prête à marcher contre le feu que contre les idées nouvelles , dont ils ne veulent pas, et qu'ils connaissent aussi bien que nous ; il y avait aussi quelques membres éparset moroses de cette famille d Anglais émigrés qui ne trouvent rien de bien ni chez eux ni chez les autres, espèce de juifs errants que protège cette bourse toujours remplie dont on leur sait trop de gré ; encore une fois il y avait là toute TEurope , il y avait des savants estimés de M. Cuvier , il y avait un cardinal de

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réalise romaine, grand amateur de Virgile et d'Horace , qui eût donné saint Augustin pour Cicéron , et saint Basile pour une page de Tite- Live ou de Salluste ; eh bien ! le savant et le poëte , le soldat et le cardinal , le gentilhomme du Nord et le gentilhomme du Midi , la révolution et le pouvoir absolu , tous les hommes et toutes les femmes, tout le monde et 'chacun en particulier, furent bientôt subjugués par cette influence presque surnaturelle , et quand la danse se fut bien agitée dans ces riches salons, et quand le calme revint un peu à ces visages et à ces esprits , Anna et Louise , qui avaient été reçues d'abord comme deux monstres, qu'on avait applaudies ensuite comme deux ravissantes jeunes filles , furent entourées et applaudies comme deux nobles et élégants esprits, deux mémoires ingénieuses , deux jeunes femmes incroyables , dont on s'étonnait d'abord , auxquelles on s'habitua bientôt, et qu'on finit par accepter comme un second phénomène d'esprit, de savoir et de génie, après s'en être étonné

comme d^un miracle de grâce , de jeunesse et de beauté.

A chacun elles parlaient sa langue , Anna toujours souriante, et Louise toujours sérieuse. Anna parlait aux plus jeunes , Louise répondait à tous les autres ; Anna parlait de poésie , Louise parlait d'histoire. En même temps elles avaient pour les femmes qui étaient là chacune un regard, chacune un doux propos, une douce petite caresse bien féminine , qui leur faisait pardonner toute leur science à l'instant même; et elles parlèrent si bien toutes les langues , et de chaque langue elles parlaient si bien chaque dialecte , que chacun aurait juré que celle-ci était vraiment de son pays. Le cardinal de Téglise romaine, entendant Louise lui réciter ce beau commencement des histoires : Summum opus aggredior, la regarda avec respect.

Elles, cependant, elles étaient loin de se douter de Tadmiration générale, tant elles se croyaient ignorantes de toutes choses. Elles répondaient à chacun parce que chacun leur

adressait la parole, mais si simplement, si naïvement, si facilement, que personne n'osait crier au miracle. Ainsi , pour les entendre , la danse fut suspendue , mais non pas la fête ; ce plaisir tout nouveau d'une intelligence universelle , se montrant sous des formes si enfantines , mettait en émoi toute cette assemblée de jeunes gens et de jeunes femmes qui avaient pour devise : Amour et frivolité! On les écoutait, on les regardait ; et ce qui les fît parler longtemps , c'est qu'on oublia de les applaudir.

Ainsi, dans cette foule, tout le monde était heureux, excepté moi. Elles s'abandonnaient avec toute la bonne grâce de leurs vingt ans à la bruyante contemplation du monde ; le monde , de son côté . se livrait de toutes ses forces à son admiration et à son étonnement. Pour moi , instruit comme je l'étais du fatal penchant de mes élèves à épuiser tout d'un coup toutes choses, moi qui devinais déjà que , sans le savoir, et sans le vouloir, elles auraient épuisé en une seule nuit toutes les joies et tou

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tes les admirations de ce monde , mon dernier espoir ; moi qui savais que la nuit prochaine les trouverait inatteniives el dégoûtées de ces mêmes plaisirs qui leur paraissaient si doux à présent, et qui ne devaient pas avoir de lendemain pour elles , je me prenais à trembler de nouveau dans mon cœur. —Hélas! hélas! me disais-je à moi-même , les voilà à présent qui abusent de la société des hommes, comme elles ont abusé de la solitude; les voilà qui épuisent la conversation . comme elles ont épuisé la science et la poésie! Voilà mes imprévoyantes qui la vident d'un seul trait , cette nouvelle coupe portée à leurs lèvres. Hier encore elles ne connaissaient ni les hommes . ni les femmes, ni les mœurs, ni la foule; hier encore elles ne savaient rien du monde; hier encore elles étaient alertes et joyeuses à la seule idée de faire partie de cette belle foule qu'elles n'avaient entrevue que de loin ; leur grande joie d'espérance avait duré huit jours , mais demain cette grande joie , où sera-t-elle? Demain que di-

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ront-elles de tous ces hommages, de toutes ces admirations silencieuses , de toutes ces louanges à peine murmurées? Demain que penseront-elles de tous ces beaux uniformes chamarrés à'ov et d'honneurs , de toutes ces belles femmes aux regards si doux et aux yeux si tendres? Demain, quel souvenir auront-elles conservé de ces magnificences qui les entourent? Oh ! les malheureuses 1 si vite au bout de tout étonnement , de toute surprise et de toute émotion ! Oh ! les malheureuses ! si vite au bout de toute science! Filles trop à plaindre en effet, pour qui la science n'a pas d'épines , pour qui le monde n'a pas de rivalités, pas de médisances et pas de calomnies. Malheureuses! bien malheureuses! que rien n'arrête dans leur chemin , et qui n'ont à espérer aucune illusion d'aucun genre! Puis, passant de la tristesse à la fureur, je me disais tout haut, mais toujours en moi-même : — C'est cela I mes gentilshommes, c'est cela! Entourez-les; flattez-les, montrez-leur tout d'un coup le fort et le

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faible de votre esprit, de votre âme et de votre cœur ; exposez-vous , imprudents que vous êtes, à cette double et inflexible analyse qui n'a laissé d'abord derrière elle aucun sophisme , pas même le plus utile ; aucun paradoxe , pas même le plus innocent , et qui ne vous laissera aucune de vos hypocrisies , même la plus loyale ; aucune de vos vanités^ même la plus légitime ! C'est cela , papillons de cœur et d'âme 1 papillons de philosophie ou de christianisme! venez brûler vos imprudentes ailes à ce double regard si baissé et si inoffensif ! C'est cela , c'est cela! laissez-vous deviner, laissez-vous surprendre, montrez-vous bien à jour, et venez me demander demain ce qu'elles penseront de vous ! Mes gentilshommes , s'il en est temps encore, prenez-y garde! Il ne s'agit pas ici de deux jeunes filles coquettes et naïves; il s'agit encore moins de quelque longue expérience de quarante ans, amassée dans tous les boudoirs, vernissée au dehors, et au dedans vermoulue; il s'agit du plus honnête cœur, mais aussi du cœur

le plus droit de ce inonde; il s'agit de rimagination la plus chaste , mais aussi de la pensée la plus active ; il s'agit d'un regard si clairvoyant, qu'il ira chercher , sans le vouloir , au fond de votre âme , votre pensée la plus cachée : voilà de quoi il s'agit , messeigneurs ; et si j'étais à votre place , au lieu de présenter le flanc comme vous faites, au lieu de faire le» jeunes et les heaux, je me tiendrais prudemmeift sur mes gardes; mais non, au contraire, vous leur faites beau jeu. et vous vous montrez dans toute votre nature et dans toute votre vérité; donc, à la garde de Dieu! Triomphez aujourd'hui ; mais demain vous serez traités comme une lecture dont on sait le dernier mot; demain vous serez dédaigneusement rejetés comme un livre assez amusant d'abord , mais qu'on a lu et jusqu'à la dernière ligne et qu'on sait par cœur. Il en sera donc tout ce qu'il vous plaira.

Ainsi je parlais à moi-même , et vous verrez ({ue mes prévisions n'ont été que trop justifiées : je connaissais trop bien l'enthousiasme

brillant, mais fugitif, d'Anna et de Louise, pour ne pas savoir que c'était là un brillantfeu de paille, qui jette plus de flamme que de chaleur; étincelle d'un instant qu'un souffle allume, qu'un souffle éteint. Bien plus , je ne sais pas si ces jeunes gens si empressés , et ces femmes si prévenantes , auraient conservé même toute la nuit leur premier prestige aux yeux de mes deux anges , si on n'eût pas annoncé le souper.

Le souper , c'est le repos de la fête , c'est la première halte de sa joie ; le souper recueille ce que le bal a semé , les tendresses , les abandons, les soupirs, les regards qui se trouvent à travers le cristal , et les pieds qui se rencontrent sous la table. Le souper , c'est le repos dans le mouvement, c'est le silence dans le bruit. La fête prit donc une face nouvelle : de grands domestiques , armés de flambeaux d'argent , nous précédèrent dans une galerie toute parée et toute brillante. La table était chargée de fruits et de fleurs; le cristal brillait sur nos têtes, il étincelait à nos côtés; ce double éclat se brisait

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doublement contre le feu des diamants semés à profusion sur la gorge des femmes ; c'était un éclat immense, qui me rappela ce qu'on dit de la vieille Espagne à ses grands jours de royauté. Chacun de nous prit place à cette immense table , chacun trouva sa place , et aucune place ne resta vide. Fête complète, pas un absent et pas un de trop j au dehors la douce musique se faisait entendre accompagnée du bruit de mille jets d'eau , de ces jets d'eau qui ne se taisent ni jour ni nuit, comme ceux de votre grand Condé. Était-ce le silence? Était-ce le murmure? Étaitce le bruit que nous entendions autour de nous? C'était mieux que cela, c'était la poésie d uue belle nuit de fêle, quand la fête a été décente et jeune, passionnée et chaste, quand elle a été à la fois et tour à tour de la danse et de la musique, de l'esprit et de l'amour , de la puissance et du courage, de la philosophie et de l'histoire, du pouvoir absolu et de la liberté. On riait tout bas ; on parlait tout bas , mais si bas que chaque eonvive pouvait entendre le moindre rire et la

moindre parole; les hommes avaient oublié d'être hardis, et les femmes avaient oublié d'être craintives ; on s'aimait tout haut , mais en toute innocence. Les femmes comprenaient d'autant mieux qu'elles étaient belles , et les hommes qu'ils étaient aimables^ qu'ils ne pensaient pas à se le dire. Telle était l'influence des deux sœurs sur cette fête , dont elles étaient les reines et l'idole. La sérénité de leur âme avait passé dans toutes les âmes , la grâce de leur sourire avait passé <kns tous les sourires , ou plutôt elles étaient l'âme universelle , elles étaient le sourire unique de cette belle nuit de fête. A leur voix toute jalousie s'était éteinte, toute rivalité était oubliée , toute distinction de rang , de nation , de fortune , d'honneurs , de pouvoir ou de beauté , avait été laissée dans l'antichambre , comme de mauvais serviteurs de luxe qu'on est toujours sûr de retrouver en sortant. Cette suspension d'armes de toutes les passions petites et mesquines , entre tant d'hommes et tant de femmes , cette trêve de lambition des sens et

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de Tesprit , qu'on pourrait appeler à bon droit la trêve de Dieu , c'était là Touvrage de Louise et d'Anna. Aussi tous les regards et toutes les âmes étaient tournés vers elles ; elles tenaient la place du maître , qui s'était mis à leur droite , et elles firent les honneurs de ce repas avec une grâce parfaite et comme habituées , les pauvres enfants ! à représenter de pareilles grandeurs ! Peu à peu cependant la conversation devint plus animée et plus bruyante. Le vin , après avoir éclaté dans les verres , brilla dans#les regards. La joie , un instant comprimée par ce calme bien-être du premier service, éclata dans toute sa fougue au dessert. Alors jeunes gens et jeunes femmes se souviennent comme par miracle de toutes les émotions de la soirée. Quelle main brûlait encore sur cette main? Quel regard brillait encore sur ces épaules ? Sur quel bras cette taille flexible sétait-elle penchée pour la valse ? Quel était ce pied léger qui avait effleuré le vôtre , si bien que vous aviez cru que c était une rose qui tombait? Et cette boucle de clie-

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veux que la danse avait jetée sur vos lèvres? Et cette fleur brisée que vous aviez ramassée et que vous n'aviez pas rendue? Et cette dentelle qui s'était dérangée au bas du corset ? Et cette jarretière rose et bleue qui avait brillé tout d'un coup sur le tapis , comme un serpent nuancé épanoui au soleil? Etces mille accidents, adorables hasards du bal , butin charmant de la jeunesse , espérances non trompeuses que jette çà et là la jeune femme pour la personne aimée. Quelle est, dites-moi, la jeune femme au bal , qui ne soit pas quelque peu et pour quelqu'un la jeune duchesse de Salisbury ? Mais honni soit qui mal y pense , seulement il est permis d'y penser.

Donc tous les convives étaient si heureux , qu'ils en vinrent tous à s'écrier qu il fallait que la fête recommençât , et qu'on devait renouveler les bougies de la salle de bal , et dire à ces soleils qui brûlent : Arrêtez-vous ! comme fit autrefois Josué pour une victoire non moins certaine, mais pour de moins doux combats.

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A ce nouveau mouvement des esprits et des âmes , Anna et Louise répondirent encore. A leur premier pas dans cette foule , elles avaient été à la hauteur de tous les plaisirs ; elles avaient fatigfué les plus infatigables à la danse ; elles avaient lassé de bien loin les plus légers à la valse ; elles avaient été tour à tour Uironie et l'éloquence de ces mille conversations qui se croisaient ; elles avaient gravement présidé à ce banquet au milieu du silence ; et maintenant que la joie éclatait de toutes parts avec le vin de Champagne , elles commandaient encore à cette joie nouvelle. On remplissait les coupes, leur coupe était remplie; on portait des santés , leur coupe était vidée ; leurs voix se mêlaient aux chansons , et quelles voix I Alors toute voix humaine s'arrêtait , toute harmonie lointaine faisait silence ; mais le bruit recommençait pour admirer et pour applaudir. Là-dessus un poëte italien se leva (quand je dis un poëte italien , je devrais dire tout simplement un Italien , car ils sont tous poètes) ;

c'était UD de ees improvisateurs vagabonds, qui sont à eux seuls le drame , la comédie , la satire, la chanson , l'élégie, Tode héroïque , le journal quotidien de Tltalie. On les laisse errer et chanter où bon leur semble, ces simples poètes à l'usage du peuple qui dort et qui se réveille dans les carrefours ; poésie toujours prête celle-là , qui tantôt coule limpide comme Teau du ruisseau , qui tantôt gronde et bouillonne comme Teau de la cascade immense ; facile colère , facile enthousiasme, mais aussi facile oubli. Poésie qui brille et qui s'efface comme Téclair dans le nuage; tonnerre qui tombe sans jamais rien abattre ; feu follet qui ne brûle pas ; ivresse sans danger; quelque chose de plus qu'un rêve; en un mot, poésie d'indépendance et d'opposition que protègent le pape , Tempereur d'Autriche et M. de Metternich !

— Chante , dit le prince à Titalien , chante comme si tu étais, à l'heure qu il est , sur la place publique de quelque village , et chante librement

comme si tu chantais devant les portes du Vatican ou devant la statue de Pasquin !

Alors vous eussiez vu Tltalien se redresser de toute sa hauteur , son œil éteint s'animer , son sourire étonné et obséquieux redevenir grave et imposant, redevenir le sourire d'un homme. Cet homme avait déjà dix ans de moins. Oh I ces Italiens , la poésie , à défaut de liberté , les domine et les passionne; la poésie, c'est leur ivresse, c est leur amour, c'est leur patrie. Pour eux , chanter c'est vivre, chanter c'est être libre. Celui-là , qui était tout à Theure plié en deux comme un pauvre esclave, et qui se faisait si petit pour ne pas coudoyer un comte allemand ou un baron français , celui-là à qui un prince russe disait : Chante! qovuiwq on lui aurait dit : Tends la main! maintenant le voilà l'égal , que dis-je? le voilà le maître de toute cette noble assemblée ; il la domine, et bientôt il oublie qu'elle l'écoute. Oui , certes , il chantera comme s'il était dans un carrefour; car pour lui peu hii importe où il chante, pourvu qu'il

chante. Que lui fait cette assemblée qui l'écoute? N'a-t-il pas toujours à ses côtés, pour l'entendre, ritalie, sa belle maîtresse; l'Italie, sa bien-aimée souveraine ; l Italie, son adorée? C'est l'Italie qui l'applaudit, c'est l'Italie qui l'encourage, c'est l'Italie qui ôte sa couronne de son noble front , pour la déposer sur le front de son poëte. Voici donc à peu près ce que nous chanta ce poëte dans une improvisation facile comme son sourire et rapide comme son regard.

J'ai quitté les bords du Tibre , où le flot imprudent me montrait dans ses ondes , à nu , tout armée, et toute saignante, l'image des vieux Romains Brutus et Cassius. — Esclaves, versez-moi du vin que buvait Thraséas * !

' Quale coronati , Thrasea Hclvidiusque bibebant Bratorum et Cassî natalibus.

( JoVKNAIi. )

J^ai quitté les bords de 1 Arno. Les roseaux y soupiraient les vers de Virgile , ces vers qui chantent les bergers et les soldats de l'antique Latiuni. — Esclaves, versez-moi du vin que buvait Thraséas !

J'ai dit adieu à la fontaine Castalie : elle murmurait le nom d'Horace et l'ode sacrée qui célèbre le vieux Catou sur les ruines du monde, et Régulus retournant à Carthage pour y mourir. — Esclaves , versez-moi du vin que buvait Thraséas !

J'ai voulu me promener sur les bords de l'Adriatique; mais l'Adriatique pleurait Venise;

et quand je lui ai demandé ce qu'elle avait fait de Venise , sa favorite , la perle tombée de ton sein , Amphitrite , elle m'a répondu que Venise s'était perdue sous le Pont-des-Soupirs. — Esclaves , versez-moi du vin que buvait Thraséas l

Enfin , je suis venu ici dans ce palais d'or et de verdure , dont les eaux sont nouvelles , des eaux qui n'ont connu ni Brutus ni Cassius , des eaux innocentes qui murmurent sans parler de Caton d'Utique , ni de Régulus ; des eaux qui n'ont pas perdu leur Venise ; ô bonté ! des eaux qui pour la première fois entendent parler d'Helvidius et de Thraséas — Esclaves, versezmoi du vin que buvait Thraséas I

Et dans cette maison de puissance et de fêle,

j'ai vu non pas même des restes d'une Liberté mutilée , mais des blocs de marbre et de granit, bruts ou à moitié ébauchés, de quoi en faire des Libertés pour Tunivers. — Esclaves, versez-moi du vin que buvait Thraséas !

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Et là j'ai vu des morceaux de houille d'Angleterre qui avaient toutes les façons et toutes les apparences de la Liberté. Malheureusement un feu caché brûlait sous la houille ; et la statue , avec tous les dehors de la force, n'était que cendre et poussière en dedans. — Esclaves , versez-moi du vin que buvait Thraséas !

vm.

Et là j'ai vu un bloc de marbre français qui venait de l'île de Corse. D'horribles statuaires avaient travaillé ce bloc pour en faire une sta-

lue de la Liberté. Le bloc avait résisté lontgemps ; il avait fallu , pour y mordre, le fer du bourreau et le plus noble sang humain. Et cependant, quand on crut que cette Liberté était faite , il se trouva qu'elle avait bien les habits de la Liberté ; mais, hélas! elle avait la tête d'un empereur, et sur cette tète d'empereur elle portait une couronne d'empereur. — Esclaves , versez-moi du vin que buvait Thraséas !

Et là j'ai vu un noble morceau de pierre taillée dans le roc allemand , pour faire une statue de la Liberté allemande. L'œuvre avait été commencée avec conscience et poésie. Elle avait été interrompue par des guerres de géants, mais non pas arrêtée. Plus prévoyante que la France , qui avait commencé par l'habit et par le bonnet de la statue de sa Liberté, l'Allemagne avait commencé la sienne par la tête. -- Esclaves, versezmoi du vin que buvait Thraséas !

Mais ce n'est pas assez pour une Liberté d'avoir une tête et un cœur , il faut aussi qu'elle ait des bras et des arnies. M. de Metternich ne veut pas des bras à cette tête, pas d'exécution à cette pensée ; c'est assez , ô Liberté ! qu'il te permette d'avoir des lauriers poétiques sur la tête , des soupirs dans ta poitrine, et de nobles mouvements dans ton cœur. — Esclaves , versezmoi du vin que buvait Thraséas I

Et là j'ai vu dans la fournaise ardente du fer qui fondait avec de For ; le passé qui se mêlait à l'avenir ; l'Orient qui se fondait avec l'Occident. Un hotSîme tenait un sceptre , et de son sceptre il ajjilait cet airain précieux. Et il disait : — ISous n'avons pas chez nous d'ouvrier

habile qui sache tailler de statue de la Liberté. — Esclaves , versez-moi du vin que buvait Thraséas.

Cet homme disait encore : — Nous n'avons pas chez nous d'ouvrier habile qui sache tailler dans le marbre ou dans la pierre , des statues de la Liberté. Mais voici , o mes peuples ! de quoi me faire un trône plus solide que toutes ces vaines statues coiffées d'un bonnet phrygien. Sur ce trône d'or et de fer, vous n'aurez pas une statue , mais vous aurez un homme. — Et les peuples de cet homme battaient des mains. — Esclaves , versez-moi du vin que buvait Thraséas !

Mais ce que j'ai vu de plus triste , ô mon Dieu î

parmi toutes ces nobles ébauches de Libertés , c'est une belle et noble statue toute blanche, du plus beau marbre de Paros , indignement brisée et couchée par terre. Elle avait été la gloire du monde et la terreur des nations. Les peuples l'avaient adorée à genoux , et maintenant voyez ce qu'elle est devenue , vous qui passez dans son chemin couvert d'épines. Cette belle statue en débris , c'est la Liberté de Tltalie. — Esclaves , versez-moi du vin que buvait Thraséas I

Et là, j'ai vu aussi déjeunes hommes qui savaient aimer les beaux vers , de jeunes femmes qui avaient un doux sourire pour le pauvre poëte qui chante , des étrangers qui se disaient mes amis et "mes frères , des gentilshommes qui reconnaissaient ma voix dans la foule, — et qui boivent avec moi le vin que buvait Thraséas.

Mais ce que j'ai vu là de plus charmant à mes yeux , ce que j'ai entendu de plus doux à mon oreille , ce ne sont pas les diamants et les perles, ce ne sont pas vos tendres murmures, ô mes beautés vénitiennes ! ce n'est pas toi , ô ma belle coupe d'argent ciselé, —remplie du vin que buvait Thraséas !

Ce que j'ai vu en ces beaux lieux de plus charmant , ce que j'ai entendu de plus doux , c'est votre double regard , ma jeune beauté , sans nom ici-bas ; c'est la touchante mélodie de votre double voix , mes deux anges tombés des palmiers du ciel ; je vous ai vues sourire, je vous ai entendues parler comme on chante dans le ciel , et je me suis dit , vous voyant inséparables

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et si belles : Celle-ci c'est la Vertu , celle-là c'est la Liberté ! — Esclaves , versez-moi du vin que buvait Tbraséas !

Vous êtes un miracle , madame ; un doux miracle; mais vous n'êtes pas le seul miracle de ritalie. Le lion de Saint-Marc a des ailes , ou plutôt il avait des ailes , le noble lion ; Taigle d'Autriche a deux têtes , et l'aigle aussi de Russie.— Esclaves, ne leur dites pas que vous m'avez versé du vin que buvait Tbraséas 1

xvm.

Vous aussi, jeunes fdles, vous êtes la colombe à deux têtes , la blanche colombe au doux regard. L'aigle noir à deux têtes tient le monde dans une main , et de l'autre il porte un glaive; vos blanches mains tiennent d'un côté noire

amour , et de Tautre côté nos respects. Soyez donc propice à votre poëte, ma double muse, — et vous , mes frères , remplissons nos coupes et buvons à la santé des deux sœurs le vin que buvait Thraséas !

Ainsi chanta le poëte , et vraiment j'ai regret, monsieur , de n'avoir pas retenu ces beaux vers italiens si cadencés et si souples et si bien disposés à prendre toutes les empreintes du cœur de l'homme. Notre poëte avait été écouté dans le plus profond silence et avec le plus tendre intérêt ; ses beaux vers sur les deux étrangères furent surtout accueillis avec enthousiasme. Anna et Louise étaient bien émues et bien heureuses aussi.

Quand le poëte eut repris sa place , le silence se rétablit. Louise et Anna comprirent qu'elles devaient répondre , et ix\ec celte merveilleuse facilité de leur ame, elles improvisèrent ces vers , chacune a son tour :

Louise.— Le poëte qui fait ainsi l'honneur de son Italie à deux étrangères , est bien sûr de la faire aimer quand bien même nous n'aurions pas salué ces doux rivages, admiré ce beau soleil et entendu vos vieux fleuves murmurer dans les saules la sainte histoire des vieux temps.

Anna. — La belle Italie! Oui, nous sommes ses filles ! Elle nous a bercées comme des enfants, dans ses fleurs et dans sa poésie; elle nous a prêté son doux langage , ses frais abris; nous nous sommes repues de lait à ses mamelles toujours pleines ; nous nous sommes réveillées au chant de ses poètes , toujours inspirés ; nous nous sommes endormies au chant de ses rossignols chanteurs.

Louise. — ^^Et maintenant, permettez, poëte^ que les deux étrangèros sans nom , comme vous dites, mais non pas sans patrie, portent la santé de la patrie italienne, dans cette coupe

de notre hôte illustre ! N'est-ce pas que son vin vaut celui de Tbraséas , quel que soit le vin que buvait Thraséas?

Vous jugez de Tenthousiasme , surtout parmi les âmes italiennes ! L'Italien est aussi sensible aux beaux vers que le Français est sensible à Fesprit j ce furent aussitôt mille acclamations italiennes et françaises. On eut dit, à la vivacité des regards , à Texpression des sourires , que la fête commençait à peine. Dans le lointain , mille bruits nouveaux se faisaient entendre ; dans les jardins les beaux paysans et les nobles villageoises de Florence se rapprochaient peu à peu de la salle de nos banquets, nous appelant à leurs danses. Quand la dernière coupe fut vidée , notre hôte magnifique envoya une coupe d'or à l'improvisateur italien, c'était la coupe d'Anna et de Louise. J'avais encore un diamant à ma main droite , éclatant débris de ma petite fortune : — Veux-tu, dis-je à l'Italien, me donner ta coupe d'or pour ma bague? — Soit fait comme vous le voulez, seigneur , me

dit le poète; puis se tournant vers uue jeune et fraîche paysanne qui tendait sa joue curieuse et émerveillée à travers les rosiers de la fenêtre : — Et toi , Juanita , veux-tu me donner un baiser pour ma bague? — Soit fait ainsi, répondit Juanita en tendant sa joue et sa main. — il prit le baiser; il donna la bague. Juanita Taura donnée le lendemain à son amant au même prix.

En avant donc ! Évoé î Évoé ! la fête recommence. C'en est fait, plus de distinction dans le plaisir , plus de Pyrénées ! à tout le monde les salons et les jardins ! nous sommes tous villageois et grands seigneurs ! il faut que les danses recommencent ; nos duchesses Adonneront la main aux galants danseurs de la campagne ; nos jeunes seigneurs seront trop heureux d'avoir dans leurs mains la main brunie et vigoureuse de Juanita et de ses compagnes. 11 faut que le soleil trouve demain notre joie pêle-mêle et confondue , qu'il trouve encore notre joie tout éveillée et notre plaisir debout 1 Que chacun

donne ce qu'il a dans son cœur : celui-ci sa poésie, celui-là sa chanson, celle-ci son sourire, celle-là son aimable moquerie; il faut que demain pas un verre ne soit vide et brisé , que pas un sentier ne soit privé de ces pas légers et fins comme les pas du bonheur qui marche avec ses ailes ; il faut aussi que pas une feuille ne manque au bosquet, et pas une épine à la rose ; nous sommes tous de vrais Italiens d'Italie, et notre enivrement doit être chaste et poétique. Ainsi la fête prit tout à coup une face nouvelle ; on dansait sous ta charmille ; on foulait Tépais gazon ; la bure se mêlait à la soie , les plumes flottantes et les voiles de dentelle se confondaient avec les rubans aux mille couleurs ; les blanches peaux faisaient ressortir le ton plus vigoureux des beautés du soleil ; c'était là un silence plein de charme ; c'étaient d'attrayants murmures; c'était une confusion pleine de grâce, de goût et de gaîté. 0 la belle, la douce et heureuse nuit que tu as passée là, mon pauvre Martin Scribler I

Ce soir-là, j'ai vu mes deux enfants danser le fandango , la danse napolitaine ; un jeune et beau pêcheur dlschia leur servait de partner ; il était vif et léger comme on Test à dix-huit ans , quand on se laisse aller à l'heure présente et à la passion. Comme il dansait I et quelle souplesse dans ses mouvements ! et quel abandon et quelle grâce dans ses poses ! Ce fut ensuite au tour de ses danseuses à danser et à circuler autour du beau jeune homme , qui les voyait passer à genoux; et elles glissaient sur Therbe, et la lune les couvrait de sa blÊfticheur transparente, et leur sourire était si doux, et l'herbe était si peu froissée sous leurs pas ! et j'entendis à mes côtés le vieux cardinal qui se récitait ces vers d'Horace :

Discrimen obscurum Imminente luna !

Mais à quoi bon vous parler de cette heure et de cette nuit? l'éternité ne ramènera jamais la pareille nuit pour personne.

Cependant le soleil jaloux commençait à se lever derrière la montagne. Déjà Taube colorait de ses teintes si molles et si calmes le sommet du rocher ; le jour n'était pas là encore , mais on pouvait deviner le jour. Déjà Talouette se préparait à sortir de son sillon, Talouette de Vérone, famille ailée invoquée par Juliette du haut de son balcon pour retenir Roméo ; on sentait que la nuit était finie , bien que le jour ne fût pas commencé. Alors vous auriez vu toute cette foule de jeunes gens et de jeunes femmes , qui toute la nuit avaient été tous et chacun de son côté , à tous les convives et à tous les danseurs , s'appeler , se chercher , se retrouver dans la mêlée. Le moment du départ était venu ; mais qui eut voulu partir sans dire le dernier adieu à cette personne choisie dans Tâme, qu'on ne regarde pas dans le bal , avec laquelle on danse à peine, dont on touche la main et la mantille sans le vouloir ; à cette personne presque inconnue ; qu'on salue avec un si froid respect ? Vraiment alors le cœur fait explosion dans ce dernier mo-

ment de la fête , et comme c'est un délire général personne n'y prend garde. C'est à la dernière contredanse que tous ces jeunes gens qui se fuyaient se retrouvent, toujours à coup sur et toujours par hasard. Voilà comment je me trouvai à côté de Louise à qui j'avais parlé à peine deux fois de toute la nuit ; voilà comment notre hôte retrouva ma petite Anna , qu'il avait perdue dans les méandres du bal ; voilà comment chaque danseur rencontra sa danseuse , chaque jeunesse sa jeunesse , chaque passion sa passion. En même temps , la musique, longtemps comprimée, éclata de toutes parts. Dans la vallée sonnaient les cornets de chasse , au haut des monts retentissaient les cors ; la musique militaire , placée sur la terrasse du palais, jetait au loin son harmonie guerrière, dans les écuries les chevaux hennissaient , les chiens hurlaient dans le chenil ; — lâchez les chiens ! lâchez les chevaux ! lâchez \eè cors ! lâchez le torrent ! lâchez la cascade ! lâchez tout ce qui est bruit et mouvement ! la-

chez le renard que nous chasserons demain ! disait notre hôte ; voici le jour ! voici le jorir ! Allons donc, une ronde générale pour finir ! et soudain la fête d'obéir à ce nouveau signal. Et ainsi nous voilà qui commençons toiis un galop qu'on eût pris pour la ronde de Faust , mais une ronde innocente et parée. D'abord nous parcourons tous les jardins , dont les arbres nous saluent; des jardins nous revenons dans la maison ; de là par ce vestibule encombré de niarbres antiques, par l'escalier de marbre, entouré de ces fresques admirables qui sont un produit de l'Italie , par ces vastes galeries remplies de chefs-d'œuvre , par ces salons brillants encore de lumière , du haut en bas et de bas en haut ; nous parcourons ces riches demeures , afin de ne pas laisser line place qui n'eût été témoin de nos joies; en même temps, la musique là-haût sonnait toujoui#. Quand le galop eut visité de fond en comble cette noble maison , il pfii fe'à courî^e haletante dans lé parc , et il se mit à redescendre la montagne , aux son$ des troiti-

pes qui l'appelaient en bas. En ce moment , il faisait jour. Nous nous précipitions tous les quatre , Anna , Louise , le prince et moi , avec un infatigable sang-froid , et un sang-froid difficile à décrire. Anna s'appuyait légèrement sur le prince, qui portait un habit d'or. Moi, je tenais dans ma large main la fine taille de Louise, et c'était beau à voir cette blanche fille attachée à mon épaule , et se détachant , comme un rayon du soleil levant , sur mon pourpoint de velours noir. Toute la fête allait ainsi au hasard. Elle descendait la montagne en dansant deux à deux , mais elle descendait par les chemins frayés. Le bruit et le mouvement étaient partout. Et toujours là-haut la musique sonnait. Et à ce bruit de musique se mêla bientôt le feu et le bruit des armes d'un régiment autrichien , qui nous saluait de ses hourrahs et de ses fusils sur la route. Ainsi on eût dit que lagpiontagne valsait avec la vallée , que l'arbre entourait le rocher de ses bras de géant ; les genêts en fleur courbaient la tête , les buissons se chargeaient d'écharpes dé-

chirées , on allait , on allait , on se perdait dans cet abîme. Et la musique allait toujours. On eut dit quelque souffleur infatigable fait tout exprès pour cette danse infatigable. Cependant tous les quatre , nous aussi , nous descendions la montagne. Mais cette fois Louise avait méprisé les chemins frayés. Elle descendait tout droit comme une flèche , Anna la suivait heureuse et triomphante , et nous les suivions tous les deux , le prince et moi , à travers les arbres , àfravers les précipices , à travers les rochers ; nous les aurions suivies dans Tabîme ; nous les aurions suivies dans TEtna ; les dangers de la chasse n'étaient rien , comparés à cette course rapide sur des pentes glissantes , rendues plus glissantes encore par la rosée du matin. Le prince suivait Anna sans comprendre par quelle rage insensée elle se précipitait dans ce péril ; moi je suivais Louise , et je comprenais bien toute la pensée de Louise ; et je savais , à n'en pas douter, que c'était la mort qu'elle cherchait , et qu'elle eut été heureuse de mourir aujourd'hui,

â54 UN cœm

pour ne pas se réveiller demain. Pauvre Louise ! elle avait compris, en revoyant le jour, qu'une pareille joie ne se relèverait jamais dans sa vie , et que ce monde était déjà fini pour elle comme tant d'autres choses , et que cette coupe nouvelle portée à ses lèvres , elle Pavait épuisée sans y laisser une goutte pour la soif à venir. Voilà pourquoi elle se jetait à corps perdu à travers les précipices ; et la pauvre Anna suivait sa^fœur , heureuse et fière de courir à tant de périls. — Cependant la musique là-haut et là-has sonnait toujours.

Tous les danseurs avaient disparu ; toute la fête était dispersée ; tous les sentiers de la montagne restaient éblouis de ces mille apparitions. Nous nous trouvâmes ainsi tous les quatre, tout seuls au fond de la vallée et dans l'endroit le plus sauvage ; dans le bas de ce vallon un ruisseau avait formé une douce et limpide nappe d'eau , dans laquelle se reflétaient déjà le^ premiers rayons du soleil.

Arrivées là , et voyant (ju'il n'y avait plus à

POUR DÊIÎX AMOURS. «tô

descendre , et plus de dangers à courir , Anna et Louise se penchèrent au bord de la lontaine , et là elles regardèrent leurs doux visages tout colorés. Nous étions derrière elles , le prince et moi , et nous les regardions aussi à travers ce brillant cristal. Louise ôta une à une les fleurs de ses cheveux, Anna en fit autant, puis elles les baisèrent , puis elles les jetèrent dans la fontaine , puis Louise prit le grand voile noir qui couvrait ses épaules ; elle le déploya et elle le jeta sur leurs deux têtes ; après quoi elles se levèrent , toujours en silence , prenant à gauche un petit sentier qui menait tôiit droit à notre maison , elles rentrèrent chez elles bras dessus bras dessous , sans se douter même que nous les suivions encore , et d'un pas si doux et d'une démarche si calme , qu'il eût été impossible de ch)ire qtie c'étaient là les mêmes jeunes filles qui , tout à l'heure , ertiportces par une passion innocente , s'étaient précipitées comhle une avalanche de là-haut.

Arrivés à nôtre parc , la porte s'ouvrit ; là

gouvernante , déjà inquiète , attendait ses deux enfants. Anna et Louise nous tendirent leurs deux petites mains déjà refroidies et elles entrèrent dans la maison.

Puis , sans nous parler , le prince et moi nous reprîmes lentement le petit sentier. Les quatre jolis pieds y étaient empreints à peine. Nous allâmes jusqu'à la fontaine , les petites fleurs de la double chevelure flottaient encore à la surface comme d'innocentes fleurs aquatiques. Je me baissai , je pris les roses de Louise ; le prince s'empara des bluets de ma douce Anna : — Savez-vous , Martin , me dit-il , que j'ai bien peur d'être amoureux de votre Anna?

— Et moi , lui dis-je en lui serrant la main avec force , je suis plus à plaindre que vous , j'aime Louise et j'en suis sûr I

Il remonta chez lui tout pensif; et alors , me voyant seul au bord de la fontaine , je me pris à pleurer.

Disant ces mots , don Martin fondit en larmes j mais ces larmes furent bientôt compri-

mées : — Vous voyez , me dit-il , qu'il m'est impossible de continuer ce récit aujourd'hui. Voici d'ailleurs bien longtemps que je parle , et ma voix est presque aussi fatiguée que mon cœur. Souffrez donc que je me retire, et remettons à un autre jour la suite lamentable de cette triste histoire. Si donc vous voulez me donner ici même un rendez-vous dans quinze jours , je tâcherai d'y arriver plus calme et moins ému que je ne le suis à présent. D'ailleurs , ce qui reste à vous dire est sans contredit la partie la plus intéressante , mais aussi la plus difficile , d'une histoire qui , toute vraie qu'elle est, ne peut être vraisemblable qu'à force de simplicité , de naïveté , et aussi à force de détails.

Il fut donc convenu entre l'Espagnol et moi que nous nous trouverions , lui et moi , à la même place dans quinze jours.

Quinze jours après notre dernière entrevue , et ces quinze jours avaient été un siècle à mon impatience , je me rendis de bonne heure au rendez-vous que m'avait donné mon gentilhomme espagnol ; car lorsqu'on désire vivement, on se figure que l'heure va vous obéir , et que le temps est à vos ordres , et qu'il n'y a qu'à lui donner l'exemple pour qu'il marche aussi vite que vous , ou pour qu'il s'arrête quand vous

vous arrêtez , l'inflexible vieillard. Quand j'arrivai au Rocher de Cancale , dans le petit réduit où nous avions déjà dîné il y avait quinze jours , mon Espagnol n'était pas encore venu. Je l'attendis, et tout en l'attendant je m'amusai à voir entrer dans cette maison, enveloppées dans leur manteau de velours et dans leur voile de dentelles , toutes les jeunes passions parisiennes. Cette maison du Rocher de Cancale, espèce d'oasis perdue dans cette ignoble rue , est en effet le dernier refuge des douces intrigues , des gais propos de table , de la joie cachée. Là se passe à toute heure une joyeuse fête sans bruit. Que de douces émotions dans ces murs ! que de battements de cœur ! quelle fièvre ! et comme toutes ces joies sont silencieuses! et comme tous ces amours se dissimulent ! Là se donnent rendezvous les jeunes et les vieillards ; là chacun d'eux rencontre ce qu'il veut avoir : celui-ci un jeune pied qui frémit sous la table, celui-là une vieille bouteille qui frémit sur la table 1 J'étais donc là, caché par les rideaux de la fenêtre, occupé à les

voir arriver riin après Tautre, ces épicuriens de la journée. Le bonheur était sur toutes ces figures : le bonheur qui a vingt ans ou le bonheur qui en a soixante. Je voyais descendre de ces voitures mystérieuses tous ces convives qui venaient chercher en ce lieu le tête-à-téte de Tamitié ou de Tamour ; ils laissaient sur ce seuil jonché d'écaillés d'huîtres tous les soucis de la vie , toutes ses inquiétudes , tous ses chagrins , tous ses esclavages , sauf, hélas ! à les reprendre en sortant.

A la fin cependant , et tout au sommet de la rue , et au moment où je n'espérais plus le voir, je vis accourir mon gentilhomme porté dans son manteau. Il avait la tète haute , et il me rappelait ce gentilhomme de Shakespeare , qui s'écrie quelque part : Plus d'une fois f ai ôlémon chapeau de ma tête , pour voir s'il n avait pas pris feu au soleil! 11 marchait tout droit son chemin, ne s'arrétant devant aucun obstacle; mais, au contraire , chacun se rangeait devant lui , hommes , femmes, chevaux. On comprenait conlu-

î24>2 m COEUR

sèment quil y avait dans cet lionime tant de douleur, qu'il eût remercié volontiers le cheval qui Teùt foulé aux pieds.

Arrivé à la porte de la maison, il monta sans rien dire , et il retrouva avec un instinct merveilleux notre petit cabinet du premier jour. Déjà autour de nous s'animaient les cabinets voisins ; ici commençaient de mystérieux chuchotements; plus loin s'entre-choquaient les verres ; quelquefois on entendait dans Tescalier le frôlement d\nie robe de soie ou le bruit agaçant d un soulier neuf. Rien ne pouvait distraire l'Espagnol de ses ennuis; il se jeta sur une chaise, et, prenant la main que je lui tendais : — 11 faut bien tenir sa parole , me dit-il ; mais, en vérité, si vous ne m'aviez pas témoigné tant d'intérêt, et s'il y avait eu une larme de moins dans vos yeux au récit de mes malheurs, vous ne m'auriez pas revu et je serais parti, sans prendre congé de vous, pour ce malheureux pays de divisions intestines qu'on appelle encore l lispagiie et qui n'est plus l'Espagne. Ah I

monsieur , que Tamour est une passion égoïste et lâche , et comme cette passion nous fait oublier tous nos devoirs ! Quoi , mon pays est déchiré par la guerre civile ! quoi , on se bat , on s'égorge, on s'immole là-bas, au nom d'un roi dont les droits sont douteux, et d'une liberté que personne ne comprend ! quoi , les vieillards sont égorgés sans pitié des deux côtés, et non-seulement les vieillards, mais encore les femmes, et non-seulement les femmes, mais encore les enfants ! quoi , nous donnons à l'Europe le spectacle d'un peuple de stupides cannibales qui n'ont de férocité que pour égorger les prisonniers , et qui ne savent pas en venir aux mains en rase campagne ! et moi , le fils de mes pères, moi porteur d'un nom de vieille date, moi Martin Scribler , le maître de cette grande épée et de ce large manteau , je n'ai pas encore montré mon épée dans cette guerre ! Je n'ai pas encore dit aux victimes de cette guerre : Que mon manteau soit votre tente et votre abril Et me voilà errant, les bras croisés, chez une

244 UN CœUR

nation constitutionnelle, comme on dit, qui a déjà changé vingt fois de monarchie et de constitution ; et me voilà oubliant que je suis un soldat quand toute la Péninsule est en armes ! Oh ! oui, c'est une grande honte pour moi! Aussi je pars demain. Sans vous , je serais parti déjà depuis huit jours; mais vous aviez ma parole ; et puis , entre nous , j'ai voulu voir encore les frères Siamois ; et puis faut-il tout vous dire? Oui, je vous dirai tout, car vous êtes mon confident bienveillant et attentif : si je ne suis pas allé en Espagne encore , c'est qu'en vérité je ne sais pas encore quel parti je dois prendre, et quelle cause je dois suivre. D'un côté , c'est un roi d Espagne que je regarde comme mon maître légitime ; oui , par le ciel , il est mon maître : ainsi le veut la loi du pays , ainsi le veut mon bon sens de gentilhomme ; oui , moi, grand d Espagne, je dois crier : Vive Carlos, roi! Mais, d'autre part , qui vais-je combattre? une jeune reine! une petite fille, une enfant; Isabelle : et Isabelle, c'est peut-être Anna , c'est

POUR DEUX AJMOURS. 245

peut-être Louise ! Isabelle, c'est une jeune fille en robe blanche, à la joue roseet aux lon{js cheveux. Quel courage ne me faudra-t-il pas pour aller l'attaquer sur son petit trône , cette petite fille dont le premier regard me rappellera mes deux enfants ? Serai-je ainsi ballotté longtemps entre mes affections et mon devoir, entre mes sympathies et mes croyances, entre mon roi légitime et une petite reine que j'aime, uniquement parce que cette reine est une douce petite fille? Dieu le sait! Et maintenant, si enfin je ne veux pas être un lâche, si enfin je veux avoir ma part dans ces dangers sans gloire, je n'ai plus d'autre parti à prendre que le parti du vaincu , afin d'être sûr, moi aussi, d'être vaincu à mon tour; et tout sera dit, mon Dieu!

— Seigneur , lui dis-je , en ces sortes de cocnbats de la conscience et du cœur , j'ai vu souvent que les raisonnements les plus compliqués avaient de tristes résultats. Quand une guerre civile en est arrivée à ce point de confusion que les deux partis sont tachés de sang et couverts

246 ÎIN COEUR

de lâchetés et de crimes , il est bien difficile , à mon sens, de prendre parti pour Tune ou pour Tautre bannière. Et ensuite, de quel droit se dire à soi-même : Voyons ! il faut que je me décide à combattre contre ce côté ou contre cet autre côté de ma patrie I Voyons, mon épée, de quel sang espagnol tu vas f abreuver. Alors, ne pensez-vous pas que ce n^est pas le cas de tirer de soe fourreau une noble épée , et à votre sens ne vaudr^t-il pas mieux attendre que les champions de ces idées mal faites de royauté absolue ou de liberté constitutionnelle aient fait halte entre les débris et les cadavres amoncelés autour d'eux? Mais, seigneur, ne pouvonsnous pas faire trêve à ces tristes*'idées , et renvoyer les affaires sérieuses à demain?

En effet, notre dîner était servi. Don Martin, toujours triste et préoccupé , mangea à la hâte, sans mot dire, et comme un homme qui accomplit une tâche quotidienne. Je voulus en vaih rinviter à boire de ce vin de Bordeaux qu'il aimait, il en but à peine un demi-verre; il

eut, ce jour-là, toute la sobriété taciturne d'un Espagnol dans ses montagnes , on eût dit qu'il commençait son métier de soldat de don Carlos. Aussi notre dîner fut triste et court des deux parts , et Fun et l'autre nous avions hâte d'en finir.

Après dîner, don Martin me dit : — • Sortons ! on étouffe ici; il n'y a plus assez d'air, assez d'espace ici pour les malheurs que j'ai à vous raconter. Je ne comprends pas comment vous autres Français , si remuants et si actifs , vous trouvez plaisir à parler de vos amours ou de vos affaires dans ces espèces de cages sonores où l'on entend le bruit des baisers mêlé au bruit des verres. Par Dieu! vous êtes de singuliers galants, d'amener ici vos maîtresses, entre ces cloisons mal aérées , et de les tenir là des heures entières , comme si elles étaient dans quelques belles salles de l'Alhambra. Par Dieu! si c'est ici que vous conspirez contre le gouvernement ou contre le repos des maris, j'en fais mes compliments bien sincères au gouvernement et aux

maris. Pour ma part, si j'étais un mari de France, et que j'eusse des doutes sur la fidélité de ma femme, j'irais m'asseoir pendant huit jours sur cette borne en face , et je serais bientôt sûr de mon fait; mais ce ne sont pas là mes affaires. Toujours est-il que je ne puis pas vivre ici plus longtemps , que j'y étouffe, et que mon cœur s'y briserait si j'étais forcé de me souvenir dans ce trou de Thistoire que je dois vous raconter.

J'obéis sans rien dire. Nous quittâmes ce petit réduit, au grand plaisir d'un jeune honmie de province qui avait à son bras une modeste danseuse de l'Opéra , qu'il ne voulait pas compromettre.

— Où voulez-vous que nous allions? dis-je à don Martin.

— Où vous voudrez, reprit-il, pourvu qu'il y ait de l'air, de l'espace et du silence.

— De Tair, de l'espace et du silence! ce que vous demandez là est bien difficile à trouver à

Paris, don Martin! Cependant je le menai aux Champs-Elysées, dans une de ces allées qui sont si belles et si tranquilles par une belle soirée d'hiver.

Arrivé là , il me dit : — Maintenant, répétezmoi en trois mots ce que je vous ai déjà raconté. Car , vous le savez, mes souvenirs se mêlent et se confondent. Je suie si malheureux, que je suis malheureux comme si j'étais le jouet d'un songe! Ayez donc pitié de moi , et ne me tenez pas dans cette horrible angoisse plus qu'il n'est nécessaire. Où donc en étions-nous, s'il vous plaît?

— Don Martin , lui dis-je , du courajje. J'ai, il est vrai, votre promesse; mais si pourtant ce récit vous est insupportable , riialgré tout mon regret, je vous rends votre parole. A Dieu ne plaise que je veuille acheter la fin de ce drame lamentable par une si grande cruauté! Voici donc où vous en êtes resté l'autre jour. Vous me direz ensuite la fin de votre histoire si vous voulez ou si vous pouvez. Vous m'aviez raconté Tenfance et la jeunesse de Louise et d'Anna, les deux sœurs jumelles , ces deux cœurs unis pour 1 éternité en ce monde et dans Tautre. Vous m'avez dit encore votre séjour en Italie , et comment ces deux intelligences unies eurent bientôt dévoré, grâce à leur union, toute la science , et toute la philosophie, et toute l'histoire, et, en un mot , toutes les connaissances humaines, (^est alors que vous fîtes la connai&sance de ce gentilhomme russe, ou plutôt de cet élégant et spirituel Français de Saint-Pétersbourg , qui vous conseilla de jeter vos deux filles dans l'amour, et de les mêler aux passions du monde,

puisque aussi bien elles n'avaient plus de sciences à épuiser. Voilà où vous en êtes resté de votre histoire, don Martin. C'était après le bal de ce jeune prince russe , cette fête orientale dont Anna et Louise avaient été les deux reines , les reines de Tesprit et de la beauté. Et môme , faut-il le dire? votre jeune, ami était amoureux d'Anna , et vous , don Martin , vous étiez amoureux de Louise.— J'aime Louise, disiez-vous au prince, et j'en suis sûr.

— Ahî s'écria Martin Scribler avec l'accent de la plus profonde douleur , ah ! monsieur , vous avez une mémoire cruelle ! Oui , en effet , j'étais amoureux de Louise depuis cette nuit fatale , ou plutôt depuis longtemps ; mais je l'aimais sans le savoir. Ce fut alors que commença entre nous quatre , Anna , Louise , le prince et rfioi , cette lutte étrange, acharnée, incroyable , mystérieuse , que personne dans le monde ne saurait ni expliquer, ni comprendre. Il me faut donc, cette fois encore, vous raconter, aussi simplement qu'il raç sera pos-

sible , les plus simples accideuis extérieurs de

cette passion , sous laquelle mes deux anges ont

succombé.

J'étais donc amoureux de Louise. Rentré chez moi , je reculai épouvanté devant cette horrible vérité que je m'avouais enfin. J'aimais Louise? mais quelle Louise? Où commence Louise , et où finit-elle ? Qui me dira où est ce cœur que je veux toucher? où se tient cette ame que je veux rendre sensible? Comment faire pour séparer Louise d'Anna , et pour n'attirer sur moi que le regard de Louise , le sourire de Louise , la volonté de Louise? Comment faire pour placer une passion d'amour entre ces deux sœurs si unies, si invinciblement unies? et comment m'y prendre pour ne pas séduire Anna en me faisant aimer de Louise? Ou si Anna ne m'aime pas , ô ciel ! comment faire pour n'être pas haï de Louise ? Telles étaient mes premières terreurs. Hélas ! mes craintes allaient plus loin encore , et jamais on ne saura combien j'étais malheureux.

Cependant Anna et Louise , de leur côté , rentrées chez elles après les fatigues du bal , dormirent d'un sommeil agité. Le souvenir de cette fête brillante les poursuivit jusque dans leur sommeil. Le grand bruit du monde obsédait encore leurs chastes oreilles. Toutes ces louanges , toute cette admiration , toutes ces prières muettes , tous ses regards fixés sur elles, tout cela les tourmentait doucement , comme aussi leurs vingt ans qui s'approchaient. Le soir venu , j'hésitais à les aborder Tune et l'autre , comme je faisais chaque jour à leur réveil. Anna me parut beaucoup moins une enfant que je ne l'avais cru jusqu'alors ; quant à Louise , il me fut impossible de la regarder en face ; elle était entourée des pieds à la tête de cette brillante auréole de flamme , vêtement angéliquede la femme aimée. Chose surprenante encore ! c'est que de leur côté elles eurent avec moi plu#de réserve qu'à l'ordinaire. Ma petite Anna , si folâtre , me dit bonjour avec un grand soupir; Louise me jeta un de ces longs regards

2o6 UN COEUR

si remplis de tristesse, qu'elle avait trouvés au milieu du bal. li^uiie et Tautre elles avaient quitté leurs riches atours , elles avaient repris leur simple toilette de chaque jour; et pourtant, dans ces vêtements aueje leur connaissais, je leur trouvais je ne sais quelle grâce plus imposante. Ni les perles , ni les rubis dont elles étaient parées la veille; ni les colliers , ni les dentelles de leur robe , ne les faisaient aussi belles que cette simple majesté de leur parure de chaque jour ; comme aussi leur sourire avait quelque chose de plus tendre, leur parole avait quelque chose de plus doux , leur jeune sein battait avec un mouvement plus vif; je croyais les avoir vues dans toute leur beauté, et leur beauté commençait à peine : ce cœur battait pour la première fois.

Naturellement nous parlâmes de la fêle et des plaisirs de la veille. La nuit commençait alors, carelles étaient restées dans lenuphambre tout le jour. Le crépuscule du soir, qui est si doux , sous de beaux arbres , nous entourait de

ses molles et limpides clartés. Louise et sa sœur étaient assises sur un banc de gazon que je leur avais fait moi-même, et moi j'étais couché à leurs pieds entre elles deux , comme c'était ma douce habitude , car autrefois elles se disputaient pour avoir chacune la moitié de leur Martin. A nous voir de loin, dans ce demi-jour, on eût dit un amant auprès de sa maîtresse dans ce calme heureux d'un amour partagé qui n'ose pas encore dire tout haut : Je suis l'amour !

— Eh bien ! chère Anna, dis-jeà Louise, êtesvous remise des fatigues de cette nuit de bal, et trouvez-vous que le monde vaille en effet notre solitude et ses simples plaisirs?

— Pour moi, don Martin, me répondit Louise, j'en ai fini cette nuit avec le monde. Je l'avouerai, d'abord cet éclat m'a séduite et toutes ces voix humaines qui se mêlaient si haut et si bas m'ont paru joyeuses et pleines de bonheur. L'illusion n'a pas duré longtemps , n'est-ce pas, mon Anna? Anna et moi nous eûmes bien vite deviné toutes les tristesses cachées de ces

258 UN CCEUR

cœurs si joyeux en apparence. Vous ne savez pas , mon pauvre Martin , ce qui se passait dans Tânie de tous ces hommes et de toutes ces femmes; l'envie, la jalousie, la haine, mille passions funestes qui se croisaient, voilà pourtant cette fête ! Toute cette joie était fausse , toute cette bonne humeur était mensonge. Vous autres hommes, quand vous êtes entre vous, vous votis hâtez de sourire , vous cachez vos haines sous un visage riant , vous avez pour votre retranchement ce que vous appelez la politesse, triste rempart derrière lequel vous vous tenez à Tabri des jugements de votre voisin ; vous parvenez ainsi si vous tromper les uns les autres; mais pour nous deux, le^auvre monstre clairvoyant que Ton croit un monstre aveugle , il n'y a pas de sourire , il n'y a pas de politesse, il n'y a pas de mensonge possible. Les moindres nuances de ce monde , si beau au defiors , ses plus imperceptibles mouvements, ne sauraient échapper à notre double regard. Ce que Louise ne voit pas , Anna le découvre. Si quelqu'un se

fait le flatteur de Louise , Anna dit tout bas à l'oreille de sa sœur : — - Prends garde, Louise, cet homme te flatte ! Nous nous défendons ainsi Tune l'autre contre les séductions de ce monde. Nous ne pouvons pas tomber dans ces piéges-là , nous autres , car chacun de ces pièges est fait à la taille des hommes ordinaires ; or nous sommes deux personnes en une seule , et si l'une de nous tombe dans le piège , l'autre la retire à l'instant. Voilà pourquoi nous te demandons, ô Martin! est-ce donc là le monde? Ces hommes si niais et au cerveau si vide ; ces femmes si belles vues de loin, mais qui, vues de près, sont si perdues et si fatiguées ; ces visages que couvre le fard , ces regards qu'anime l'envie , ces cœurs qui battent pour de si petits désirs , ces bouches qui mentent sous de si misérables prétextes , ces hommes et ces femmes qui font semblant de s'aimer et de se plaire tout une nuit et sans relâche, 6 Martin ! est-ce donc là le monde? Est-ce donc là le monde dans ses hauteurs, princes, chevaliers et poètes?

est-ce donc là la beauté et l'esprit du monde? Les rois de ce monde sont-ils donc ainsi faits , qu ils n'aient pas une grande idée dans le cerveau et pas un sentiment tendre dans le cœur? Car si en effet c'est là le monde , ce que tu disais était vrai , Martin ; l'histoire que nous avons apprise et que nous prenions pour un conte d'ogres et de fées , c'était en effet l'histoire réelle du monde. La philosophie que nous avons épuisée , ce grand château désert formé de nuages amoncelés sur des nuages , c'était en effet la philosophie du monde. A ce compte , nous sommes vraiment un phénomène , moi et ma sœur. Oui, ma douce Anna, si c'est là le monde, te voilà un grand miracle! Oui , mon enfant , tu es le plus grand philosophe de celte terre , tu es toute la poésie , lu es toute la science, tu es Socrate , tu es Platon , tu es Bossuet , tu es Voltaire ; laisse-moi t'adorer , Anna , ou plutôt pleurons sur nous , ma sœur, pleurons sur nous, pauvres filles à qui tout va manquer, la science et les hommes , la solitude et le monde : ô

POUR DEUX AMOURS. t26i

Martin ! Martin î que de mal vous nous avez fait en nous sauvant !

En ce moment , Louise pleurait sur le sein d'Anna , qui était émue et qui baissait la tête.

La nuit était venue , le silence était grand partout. Je profitai de l'obscurité et du silence , je pris la main de Louise dans les miennes , et lui parlant aussi bas que je pus lui parler :

—0 Louise ! pardon, Louise î ô mon bel ange ! est-ce donc ma faute si le ciel t'a donné deux âmes? Veux-tu donc me punir de t' avoir aimée comme on aime Tenfant qu'on a sauvé? Eb ! que dis-tu ? que la science te manque , et que maintenant le monde va te manquer? Eh ! que dis-tu? que ta vie est sans but et sans espoir? 0 ma noble Louise ! crois-tu donc qu'il n'y a dans le monde que de la science pour ton esprit , et qu'il n'y a pas aussi de l'amour pour ton cœur? 0 Louise ! ne vas-tu pas obéir enfin à la plus sainte loi du ciel, qui est d'aimer? L'amour, c'est la vie de la femme, c'est son esprit, c'est sa science ; l'amour, c'est le monde , c'est le pré-

sent , c'est l'avenir. Comment donc vivent ces hommes que tu méprises , et comment se sauvent-ils un peu de leur ignorance et de leurs passions mauvaises ? Ils vivent par l'amour , ils se sauvent par Tamour ; c'est Tamour qui fait les poètes ; c'est Tamour qui fait les grands hommes ; comme aussi ce qui fait la beauté , la jeunesse , la gloire , Thonneur et la vertu des femmes, c'est Tamour. Ainsi donc, Louise, laisse reposer ton esprit et laisse aller ton cœur. Te souvient-il, ce soir, de notre course sur la montagne ce matin ! Et comme le soleil levant touchait à peine ton jeune front de ses premiers rayons ! et comme ta blanche épaule faisait envie aux fleurs de la terre ! et comble le vent du matin soulevait à peine tes noirs cheveux ! et comme les précipices s'abaissaient sous tes pas! et comme le torrent osait à peine toucher tes pieds ! et comme le lac s'est calmé vite pour te voir ! et comme la terre était heureuse et fîère d'être foulée par toi ! et avec quel soupir tu as jeté dans l'eau les fleurs de ta chevelure, que j'ai

là sur mon cœur 1 et comme tu t'es reposée sur moi l et comme tu f es abandonnée à toi même j et comme tu as oublié la terre et le ciel , Dieu et les hommes , ton enfance et ta jeunesse ! et comme tu as oublié même ta sœur Anna î et comme tu as été heureuse d'un bonheur douloureux ! et que la terre t'a paru belle! et que le ciel était serein , et que tu as été heureuse une heure ! 0 Louise I ô mon adorée Louise ! ô mon ange icibas et dans le ciel ! par pitié pour moi qui te prie et qui suis à tes pieds, pitié pour moi, Louise : ton abandon de ce matin c'était là de l'amour I laisse-moi croire que c'était de l'amour! Et je prenais la main de Louise, et déjà je sentais cette main presser la mienne , et déjà cette jeune tête se penchait vers moi , et déjà son front était sur mon front , et nous allions oublier ce ciel jaloux; mais, hélas! je sentis bientôt dans l'ombre une autre main qui pressait la mienne , un autre front qui se penchait sur mon front, un autre amour sur mon amour ! Jugez de mon effroi et de mou désespoir ! Anna

264 UN COEUR POUR DEUX AMOURS, elle aussi m'aimait à son tour comme j^aimais Louise ! Éperdu , hors de moi , je me levai épouvanté ; et , tout en fuyant , j^entendis Louise qui pleurait , et qui s'écriait en sanglotant : Martin ! Martin! Martin !

Dans ma fuite je rencontrai mon voisin , mon gentilhomme russe , qui venait me trouver de son côté ; car , lui aussi , il ne pouvait pas dormir ; cette double beauté l'avait fasciné à le rendre fou. D'abord il avait voulu combattre, et se bien répéter à lui-même : C'est impossible! Mais c'était un mot rayé de son dictionnaire , ou plutôt il était comme moi sous l'empire de la même passion ; il était fou. 11 aimait Anna , et

il avait voulu la revoir uniquement pour la revoir, comme nous faisons tous quand nous aimons. Quand il m'eut trouvé au milieu de son chemin . et qu'il eut découvert ma terreur , à mes mains tremblantes , plus encore qu'à mon visaq;e : — Grand Dieu ! Martin , me dit-il , qu'avez-vous donc? et quel crime venez-vous de commettre? car vraiment, l'un et l'autre, nous sommes voisins d'un crime , si vous aimez autant Louise que j'aime Anna. Que devenir? Qu'allons-nous faire ? Et comment nous tirer de cet horrible précipice? Mais , cependant , pourquoi trembler ainsi ? Quel est donc ce désespoir ? et que vous est-il arrivé? dites-le-moi.

— Oh ! lui dis-je , ne m'interrogez pas ! tout à l'heure j'étais au ciel , je suis à présent dans l'abîme î Oh ! je vous dis que nous sommes les victimes d'un monstre ! Si vous l'aimez autant que moi, je vous plains : mais non , votre amour vous est venu dans la vapeur d'un bal ; il s'en ira comme s'en sont allées vos danseuses de l'autre jour; mais moi qui les ai vues naître,

POUR PPUX 4M0URS. S67

moi qui le§ ai Yues grandir, moi qui les ai aimées le premier ; ^ès le premier jour ; bien plus, moi qui ai deviné qu'on les pouvait aimer ; et qu'elles étaient des créatures humaines faites à l'image de Dieu , comment voulez-vous que je me console , à présent que j'ai pris les mains de Louise, ^t que je lui ai dit : Je t'aime, Louise ! comment voulez-vous que je désespère, à présent que j'ai senti la main de Louise dans la rpienne , et que j'ai vu touise baisser vers nipi son front charmant? Mais aussi , comment faire pour séparer Louise de sa sœur ? Comment dire à Louise : Venez ici , Louise ; venez loin de votre sœur , et que je vous parle d'amour? Mais , toujours Anna ! toujours elle est là entrje moi et sa sœur! Pt comment parler de notre amour devant cette enfant , que nous avpns élevée tous deux , moi et sa sœur? Voulez-vous donc que nous l'ayons toujours là à nos côtés , ce chaste témoin de nos transports? Et puis , Louise , elle-même , oserat-elle me dire devant §9 sœui^ : ^ t'aime ? Oh I nop,, p'^st iippossible! Oh! ^p^ il fx'y a pas

d'amour pour moi ! Il faut à présent que je m'éloigne de Louise. Adieu, Louise! adieu! adieu !

Ainsi je parlais, et mon jeune voisin m'écoutait avec l'intérêt de l'amitié : il comprit toute la grandeur de mon désespoir ; et cette fois encore, il cherchait en lui-même un moyen de venir à mon secours : — Martin , me dit-il , je partage doublement votre peine , croyez-le bien ; car je la sens pour vous et je la sens pour moi. Moi aussi, j'aime Anna comme vous aimez Louise ; moi aussi, je sens que je suis tombé dans ce piège fatal dans lequel vous vous débattez en vain. Hélas! comment faire pour séparer ces deux cœurs? Comment dire en effet à Louise : Venez ici , Louise ! et à votre petite Anna : Venez ici , Anna ! Comment forcer cette âme à se dédoubler et à venir à vous et à moi également? Certes ! ce sera là un des plus grands miracles de l'amour; mais pourquoi ne le tenterions-nous pas à force d'amour? Voulez-vous donc me venir en aide , comme moi je veux vous venir en

aide? Voulez-vous que je m'empare du cœur d'Anna , pendant que vous , vous prendrez le cœur de Louise? Voulez-vous que nous les enveloppions, Tune et l'autre, de tant d'amour, chacun de notre côté, qu'elles s'oublient Tune et l'autre pour ne plus songer , Anna et Louise, qu'à vous et à moi? J'imagine que c'est là la seule espérance qui nous reste. Allons donc les trouver l'une et l'autre ; abordons-les , chacun de nous pour le compte de son amour : il sera toujours temps de partir et de s'abandonner au désespoir.

—Soit fait ainsi que vous voulez, répondis-je; mais hélas! hélas! j'ai bien peur que, cette fois encore, nous ne soyons vaincus par quelque accident que nulle expérience humaine ne peut prévoir.

Justement en rentrant dans le parc le lendemain, car j'avais passé la nuit chez mon jeune voisin , et nous l'avions passée à nous plaindre, à nous inquiéter , à espérer , à maudire , à accuser , à bénir nos amours ; nous trouvâmes à la porte du parc Anna et Louise , inquiètes de mon absence et qui venaient au-devant de moi. A notre vue elles s'arrêtèrent interdites , et comme si elles eussent voulu cacher Fintérét qu'elles

prenaieut à mon absence. La matinée n'était pas une matinée de l'Italie. Le ciel était sombre, le vent était froid ; le temps était à Torage : cette tristesse inaccoutumée s'accommodait à merveille avec l'état de nos âmes. Donc nous les abordâmes en silence. Elles nous dirent bonjour avec un sourire triste et doux. Je pris le bras de Louise , le prince prit le bras d'Anna ; et comme Anna, moins robuste que sa sœur, était toute tremblante sous le froid de ce matin pluvieux, le prince enveloppa l'enfant dans son manteau, et ainsi il la sépara de Louise, si bien que chacune des deux sœurs ne pouvait plus voir ni entendre sa compagne, si bien que l'illusion était entière , et que , l'amour aidant, nous pouvions croire , le prince et moi , qu'en effet nous n'avions plus à notre bras qu'une personne aimée , et que sa compagne fidèle s'était attardée là-bas dans les allées les plus reculées du parc.

Nous marchions donc tous les quatre du même pas , tout entiers et tout seuls au bonheur de

l'heure présente. Louise, penchée sur mon bras, et s'éloignant de sa sœur autant que ses liens de fer pouvaient le permettre , écoutait, mes tendres prières , et son regard me disait que mes paroles étaient comprises. Peu à peu je sentais que son bras pressait mon bras. Je voyais son regard deviner mon regard, son sourire répondait à mon sourire. Je lui parlais si bas! je la regardais avec tant d'amour î j'étais si heureux de la voir et de ne voir qu'elle ! cette douce illusion était si complète alors ! ô mon instant de bonheur! que j'aurais voulu faire de vous un jour entier !

De son côté, mon jeune homme, se voyant avec Anna sous le même manteau, avait pris la main d'Anna , et il lui avait parlé de son amour. Il lui disait combien elle avait été belle et jolie l'autre soir î et que pas une femme italienne ne pouvait lui être comparée ! et qu'il la trouvait la plus jeune et la plus gentille qu'il eût vue de sa vie, et qu'il l'aimait de toute son Ame, et qu'il voulait n'aimer qu'elle , et qu'il ne deman-

dait qu'un sourire, qu'un regard; et qu'il voulait passer sa vie à ses pieds , à la voir , à l'entendre; et que si elle voulait être bienveillante et bonne , elle se laisserait aimer par lui , comme sa sœur se laissait aimer par moi ; et que la jeunesse était faite pour l'amour, quand la jeunesse avait un si doux regard , une si blanche épaule, un pied si petit; et qu'il^^erait désormais son esclave , pourvu qu'elle voulût l'aimer comme elle aimait sa sœur , un peu plus qu'elle n'aimait sa sœur; et que pour Faimer, lui qui l'aimait tant , elle n'avait qu'à se pencher de son côté et à ne regarder que lui, et à oublier qu'une autre marchait à ses côtés , comme lui il oubliait pour elle le monde , ley fêtes, les plaisirs, les belles dames, toute sa vie passée. Ainsi il fut éloquent, et il parla si bien, et son regard fut si doux, sa voix si tendre, qu Anna oublia Louise, qu'elle fut tout entière à son jeune amant , comme Louise fut à moi tout entière ; et que si , en effet , ces deux âmes ont été séparées un instant dans leur vie, si . en effet , ces

POURpEUX AMOURS. 275

deux cœurs ont battu une seule fois de deux passions différentes, ce fut en effet ce jour-là. Nous étions à la maison, que personne de nous quatre ne s'en était aperçu. Arrivée à Tescalier qui conduisait à la salle à manger , Anna se dégagea doucement du manteau qui la séparait de sa sœur ; alors leurs deux regards se rencontrèrent, mais dans ce tendre entretien leur pensée était restée si chaste et si honnête , que leurs regards restèrent calmes comme leurs fronts. Une joie inaccoutumée brillait sur leur visage , une joie douce et innocente , la joie de deux cœurs qui se sentent compris. D'ailleurs, c'était la première fois de leur vie qu'elles s'affranchissaient si complètement Tune de l'autre; c'était la première fois que chacuiie d'elles voyait clair dans son cœur , sans rien voir dans le cœur de sa compagne. Ce bonheur dura tout le jour , et, sinon par les paroles, du moins par les regards , cette touchante conversation de ces quatre cœurs qui s'aimaient, suivit son cours. Que de choses nous nous disions alors ! et que

de serments éternels ! Peu à peu le jour devint plus pur , le soleil perça le nuage , Toiseau reprit sa chanson interrompue , le soleil se leva pour être témoin de notre bonheur.

Triste bonheur ! joie décevante ! Quand le prince prit congé d'Anna , il lui baisa la main et je sentis frémir la main de Louise que je tenais dans les miennes. Ces deux âmes, séparées un instant à force d'amour, venaient de se confondre de nouveau.

Comme c'était mon habitude, j'accompagnai mon voisin jusque chez lui. Il était triomphant; il était heureux à en mourir. Eh bien I Martin , me disait-il ; eh bien ! Martin , vous voyez si nous avons réussi! vous voyez si elles nous ont aimés chacune de son côté! Vous voyez si Famour est parvenu en effet à opérer ce grand miracle , d'une division entre ces deux cœurs ! Mon Dieu ! que je suis heureux et fier de ma conquête! qu'elle est douce et jolie, ma petite Anna ! quelle est rtaïve et belle! comme elle m écoutait, lui disant que je l'aimais et que je

l'aimerais toujours ! Oh ! oui , je Taime. Je n'ai jamais rien vu de plus beau, ni de plus blanc, ni de plus simple , ni de plus naïf. Certainement votre Louise est la plus belle fille des hommes ; elle est fière , elle est noble , elle jette autour d'elle un éclat immense ; lïntelligence de l'esprit et du cœur se révèle dans son moindre geste j mais ma petite fille Anna est si riante, si pure, si légère ; elle est si bien la grâce et la candeur, que je ne donnerais pas Anna pour Louise. Et puis, tenez , mon ami, soit dit entre nous, nous sommes plus heureux à présent que nous n'étions malheureux ce matin. Elles sont deux , il est vrai ; mais aussi chacune d'elle a sa beauté qui lui est propre , et en même temps elle a la beauté de sa sœur. Séparez-les , vous gâtez ce doux miracle. Anna à l'ombre de Louise, prend sa part de son éclat et de sa beauté. Louise , auprès d'Anna, prend quelque chose de sa grâce et de sa candeur. Je ne sais quel double reflet de jeunesse et de passion enveloppe ces deux jeunes

27a UN COEUR

filles : toujours est-il que, tout en n'aimant qu'Anna , j'aime aussi Louise, comme vous, en n'aimant que Louise, vous aimez Anna aussi. Ce matin nous pleurions de ne pouvoir les séparer, il faut nous en réjouir à présent. Pourvu queleuramour ne se confonde pas dans le même cœur , que nous importe? Mon Dieu ! quand même j'entendrais ce que vous dites à Louise , et quand bien même vous entendriez ce que je dis à Anna , où serait le mal? ne savons-nous pas bien quel ôst le langage des amants? et quand nous voyons de loin un jeune homme près d'une jeiîne fille, ne pourrions-nous pas dire, sans le connaître et à un mot près, ce qu'ils se disent entre eux? Donc, soyons heureux et soyons sans inquiétude, celles que nous aimons nousaiment; nous leleur avons ditaujourd'hui, elles nous le diront demain ; et non-seulement elles nous aiment, mais encore elles sont à elles deux les plus belles, les plus jeunes, les plus naïves , les plus intelligentes , les plus jolies

POUR DEUX AMOURS. 2f79

filles qui soient sous le soleil. 0 Martin 1 ô mon frère ! ne pensez-vous pas maintenant que nous voilà sauvés tous les quatre, et que nous n'avons plus qu'à nous laisser être heureux?

Ainsi il parlait , ému , heureux , transporté , enthousiaste pour la première fois de sa vie. Son émotion me fit mal , son enthousiasme me fit peur ; je pensais en frémissant que le baiser qu'il avait laissé sur la main d'Anna , Louise l'avait senti sur la sienne , et nous nous séparâmes , lui tout entier à son bonheur , moi tout entier à mon inquiétude et à mes chagrins.

Le lendemain , je revis mes deux anges le premier , mais sans oser leur parler des événements de la veille. Il me sembla cependant qu'un nouveau changement s'était opéré dans leurs personnes , et qu'elles étaient plus à 1 aise avec moi. L'une et l'autre m'accueillirent avec le même regard et le même boiiheur. Louise me tendit la main , comme Anna me tendit la sienne ; j étais redevenu tout simplement leur ami , et pourtant la veiile encore j'étais Fa-

280 UN C(»:UK

mant de Louise l Elle avait oublié déjà toutes les émotions et toutes les promesses de son cœur , cette même fille dont Tesprit ne pouvait rien oublier ! La séparation que nous avions élevée avec tant de peine entre ces deux cœurs , le prince et moi , une nuit avait suffi pour la détruire , comme le plus léger souffle suffit à renverser une muraille mal construite. Elles allaient , elles venaient , elles riaient , elles chantaient; à les voir et les entendre, on eût dit qu'elles avaient un an de moins. A la fin , Anna me demanda , sans se troubler. — Ne verrons-nous pas le prince aujourd'hui , Martin ? A cette question d'Anna , je vis rougir Louise. Mon trouble redoubla , et je me demandai , en tremblant , quel était donc le nouveau phénomène moral dont j'allais être la victime et le témoin?

Le prince arriva sur le midi. Il était beau , triomphant et paré comme un jeune homme qui se croit aimé et qui ne le sait que de la veille. Sa bonne mine était rehaussée par un

galant habit tout nouveau , qui ne faisait que mieux ressortir la tristesse sévère de mon vieil habit noir. Il était plus jeune que moi, de visage , d'esprit et de corps ; il était plus beau que moi , il était plus hardi que moi d'ailleurs. Il vint à elles en souriant et comme une vieille connaissance; il pritgalamment la main d'Anna et lui dit : — Bonjour , ma petite Anna ; Anna lui répondit avec un petit sourire d'un bel enfant de belle humeur ; Louise le regardait de tous ses yeux.

— Allons, dit-il , quittons notre vie maussade de chaque jour; je veux que ma bien-aimée s'amuse et soit heureuse , et vous êtes toutes les deux mes bien-aimées? Que faisons-nous aujourd'hui , chère Anna ? voulez-vous vous promener sur le lac? ma barque est prête, et vous ferez envie aux cygnes, rois de ces ondes; voulez-vous monter dans ma calèche ? elle est à votre porte; voulez-vous aller à cheval? entendez nos chevaux qui hennissent; ou plutôt

ma calèche vous mènera sur les bords du lac , et à l\iutre bord vous retrouverez votre cheval, et nous nous reposerons chez moi pour redescendre par les précipices. Voulez-vous?

— Allons! dit Louise. Elle mit son chapeau de paille, et les voilà parties. Nous eûmes atteint bientôt les bords de cette large nappe d'eau , qui est la gloire et le miroir de la vallée. La barque était pavoisée ; les rameurs avaient mis leur plus riche livrée; les rames, d'un rouge d'azur , soulevaient doucement ces vagues limpides ; ia barque volait sur Teau , et cependant le prince , tout à sa passion , reprenait avec Anna sa conversation de la veille , sans s'apercevoir que Louise était attentive à ses moindres paroles. 0 Louise ! pas une parole pour moi , pas un regard ! Hier, à moi tout entière , aujourd'hui à lui tout seul ! Mois lui, il ne voyait pas Louise , il ne voyait qu'Anna , il lui parlait, il Técoutait, il l'admirait, il se voyait seul avec elle , et en effet il était seul ,

car Anna et Louise , à cet instant , c'était mieux qu'une seule et même personne , c'était une seule et même passion.

Mais moi , témoin muet de ma disgrâce, moi saisi tout d'un coup de celte violente jalousie , moi vaincu , moi perdu , moi qui me voyais enlever Louise par un homme qui ne pensait qu'à sa sœur, que faire? que devenir? par quelle violence , par quel effort reprendre mon avantage? Moi qui avais été le maître de toutes les deux et à qui toutes les deux manquaient aujourd hui î Je fus un instant sur le point de me jeter dans le lac ; mais j'eus peur que Teau ne fût pas assez profonde pour y périr.

A la fin, n'en pouvant plus, je m'écriai que ce mouvement si lent me faisait mal , et qu'on me ramenât à terre ! en trois coups de rames , la barque me déposa sur terre; Anna me dit adieu d'un petit signe de tête, mais je doute que Louise m'eut vu partir. Louise! Cependant la barque s était déjà éloignée , elle avait pris le large , elle se balançait moilement «ur oel

284 UIN CCjKUR

argent liquide ; les rameurs allaient en cadence, précédés par les cygnes aux blanches ailes ; tout au bout de Téléganle embarcation , le prince était assis à côté d^Anna , la regardant avec amour. Louise baissait la tête , elle disparaissait sous son large chapeau de paille ; on eût dit que c'était le chapeau d'Anna placé à ses côtés sur un coussin de satin blanc. Les cheveux blonds d'Anna flottaient au vent.

Mais si la rage jalouse m'avait chassé de cette barque , quel fut mon supplice quand je me vis loin de Louise ! non seulement loin d'elle , mais quand je vis près de sa sœur ce jeune homme qui tenait la main d'Anna sur son cœur ? Et Louise était là , ma chaste et bienaimée Louise , qui sentait sur sa main ces baisers de flamme , qui sentait sur son cœur le battement de ce cœur, qui entendait à ses oreilles ces enivrantes paroles , qui brûlait de cette passion , qui se fondait à ses soupirs I Elle était là qui m'oubliait , qui oubliait le monde entier pour partager les transports de sa sœur ,

ou plutôt les transports de ce jeune homme ! car, chose étrange et chose heureuse! Anna écoutait en souriant comme un enfant ces paroles d'amour, pendant que ces mêmes paroles brûlaient sa sœur ; Anna jouait avec ce jeune homme pour qui sa sœur eût donné sa vie à cet instant de délire ; si j'ai été sauvé ce jour-là , ou plutôt si mon amour a été sauvé, j'en rends grâce à ma petite Anna. C'est que Iheure d'Anna n'était pas venue encore, c'est qu'Anna ne pouvait aimer qu'après sa sœur.

Cependant, la barque s'éloignait toujours; elle allait çà et là obéissant aux mille caprices du vent et de l'onde ; elle allait pour aller , comme fait le bruit du vent ou comme s'incline le roseau du rivage. Moi je la suivais du regard, je la suivais au pas de course , je rappelais les rameurs , j'étais essoufflé , éperdu , épuisé , je me serais jeté à la nage si j'avais su nager. Désespoir! La barque allait toujours. A la fin je vis venir les chevaux du prince, je montai sur son cheval gris, son cheval bien-aimé , et me

voilà au galop, suivant la barque à cheval. Alors la barque de redoubler de vitesse, et moi aussi de vitesse. Alors la barque de déployer aux vents ses voiles de pourpre et d'or , et moi de donner de l'éperon dans le flanc du cheval ; la barque volait aussi. En effet , tout mon bien , toute ma famille, tout mon espoir, n'étaient-ils pas dans cette barque? que dis-je? plus que mon bien, plus que ma vie, plus que mon espoir, Louise était là !

En cet endroit le lac est bien large ; tout au milieu s'élève à fleur d'eau une île verdoyante , couverte de longs peupliers frémissants, dans laquelle on voit encore les débris d'un temple de marbre , autrefois dédié aux nymphes ; île charmante et cachée , que le prince appelait en riant sa petite Caprée. Là était le but du voyage. Déjà la barque rapide était entrée dans les ombres projetées par les saules ; alors , n'en pouvant plus , je m'élançais à cheval dans le lac. Heureusement j'avais affaire à un noble animal; il allait dans Teau comme sur la terre : il eut

bientôt atteint le léger navire. — Halte-là! m'écriai-je, ou je vous brise! La barque s'arrêta. Alors je vis nos trois passagers se lever tout étonnés et stupéfaits. Le prince regardait nager son cheval, Anna battait des mains, Louise regardait le jeune homme. — Vous ne voulez pas venir à moi! m'écriai-je, et moi, je viens à vous ! Allons , Anna , du courage ! il faut monter à cheval à mes côtés , voulezvous? -— Je le veux bien, dit Anna; allons, Louise! — Mais vous ne ferez pas cette folie, s'écriait le prince; tu vas te noyer, chère Anna! A ce cri : Chère Anna ! Louise retrouva le mouvement et la vie: — Allons, Anna, dit-elle, à cheval ! et les voilà toutes deux sur mon cheval. A vrai dire , nous étions loin de la rive, ce poids nouveau surchargeait le noble animal ; cependant il se mit à nager de nouveau vers le rivage. Anna se tenait à moi en jetant des cris de joie; Louise avait passé ses deux bras autour de mon cou en jetant un regard d'orgueil et de défi sur le prince éperdu. Nous avancions ainsi

î288 UN COEUR

lentement dans leau profonde; déjà le noble coursier perdait de ses forces , le rivage était loin encore. — « Vous allez vous perdre! criait-on de la barque. — Tant mieux ! tant mieux ! disait Louise : mourir! mourir à présent ! — Adieu ! adieu ! » disait Anna en levant une de ses petites mains au-dessus de sa tète. Peu à peu Teau nous gagnait ; nous en avions jusqu'à la ceinture. — Adieu! adieu! disait Louise. — Adieu, lui dis-je , adieu, Louise, adieu! Un baiser 1 » Mes lèvres touchèrent les siennes. Anna poussa un grand cri ; à ce cri le cheval fit un nouvel effort , il touchait le sable ; et bientôt il nous eut jetés tous les trois sur Therbe fleurie de ces bords heureux. Cette fois, le prince était vaincu à son tour.

Quelle joie pour moi après un si grand désespoir I jugez-en. Mes lèvres avaient à peine touché les lèvres de Louise, et Louise était revenue à moi dans ce baiser 1 Et Louise avait entraîné Anna à son tour ! Pendant que le prince abordait comme nous au rivage , les deux enfants étaient entrées dans une cabane de pécheur pour faire sécher leurs vêtements. — Vrai Dieu! Martin , me dit mon jeune voisin , vous avez

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joué un jeu à nous noyer tous ; et quelle rage soudaine vous a saisi de venir ainsi au milieu des flots menlever ma maîtresse? Vous avez troublé là une de mes belles heures, monsieur; et il me semble que ce ne sont pas là nos conventions 1

Disant ces mots , il avait la tête haute et le regard superbe , car , en sa qualité d'enfant gâté de la fortune , il supportait mal les contradictions de tout genre , à plus forte raison les contradictions dans ses amours. Il est vrai que moi aussi j'avais ma fierté : la fierté d'un pauvre gentilhomme qui se sait l'égal de toutes les fortunes; Torgueil d'un homme amoureux qui peut tout briser pour son amour. — Par Dieu ! monsieur , répoudis-je , ce n'est pas votre maîtresse que j'ai enlevée , mais la mienne. Et d'ailleurs, de quel droit dites-vous : Ma maîtresse 1 de quel droit aussi dirais«je : Ma maîtresse! Où en sommes-nous, vous et moi , de nos amours? Il n'y a ici ni amant ni maîtresse. Ni vous, ni moi, nous n'avons le droit de commander ici. Il y a

un phénomène que nous ne pouvons compreu- (Irç ni dompter j il y a un mystère contre lequel nous nous brisons tous les deux. Donc, si vous m'en croyez, nous n'irons pas encore compliquer cette position par une querelle au moins inutile, et dont le temps n est pas venu. Avant d'en venir aux prises , attendons d'être bien sûrs que Tun de nous ne peut être que le rival de Fautre , et qu'en effet il n'y a entre ces deux belles personnes qu' un seul cœur à toucher ; alors, quand le débat n^ sera plus qu'entre nous deux , et non pas entre elles et nous , je vous promets que nous aurons bientôt vidé cette affaire. Ainsi donc pardonnez-moi, jusqu'à nouvel ordre, d'avoir enlevé votre maîtresse à cheval , comme je vous pardonne d'avoir enlçvé la piienne sur une barque. Et maintenant poursuivons notre lutte commencée. Jusqu'à présent vous avez eu tout l'avantage, voyons si la chance ne passera pas de mon côté.

Comme je disais ces mots , elles sortirent de la cabane du pécheur. Le pêcheur et sa femjne,

bonnes gens , voyant Anna et Louise mouillées jusqu'aux os, leur avaient donné pour se changer les plus beaux habits de leurs deux jeunes filles, dix-sept et dix-huit printemps brunis, pour lesquels ces jolies robes avaient été taillées. D'abord je pensai qu'en effet c'étaient les deux filles du pêcheur qui venaient nous chercher • mais je les entendis rire aux éclats, et je les reconnus. A leur aspect, la mauvaise humeur de notre jeune voisin tomba tout d'un coup ; il s'approcha de Louise et lui parla tendrement , comme s'il eût parlé à la petite Anna. De mon côté , je me fis le servant d'Anna , et je la retrouvai telle qu'elle était toujours , bonne et douce , affable et rieuse , le phis joli enfant de ce monde. — Messieurs , nous dit Anna , voici vos deux servantes qui vous convient à un repas rustique au-devant de leur simple cabane. Nous avons , comme dans Virgile , des fromages et du lait , pinguis copia lactis j et nous avons, ce que n'avait pas Virgile , un bon plat de friture des petits poissons du lac. En

revanche , nous ne pouvons vous offrir ni pommes ni châtaignes , attendu que ce n'est pas la saison. Jjotre hospitalité est pauvre, mais sincère; notre table est frugale , mais amie; notre toit est un toit de chaume , mais on y trouve le sommeil , le repos et la paix du cœur.

Disant ces mots , elle jetait un malin regard sur Louise ; et pour la première fois , Dieu me pardonne! je vis Louise rougir.

— Mais , dit notre gentilhomme , on nous attend là-haut j ma maison est préparée, ma table est servie , et c'est à moi , mes deux bergères , à vous offrir une hospitalité dont vous avez tant besoin .

— Monseigneur , répondit Anna , permetteznous de rester sur notre table fleurie, nous sommes d'humbles filles des hommes , et les palais ne sont pas faits pour nous. Il y a là-haut chez vous trop d'or et trop de marbre et trop de richesse pour ma sœur, et pour toi aussi , n'est-ce pas, Martin? Une nuit passée sous vos lambris dorés , au milieu de votre fête , nous a

Sk tlN COEUR

vieillies plus que notre jeunesse passée, et noiïs en sommes revenues avec dix années de plus sur notre tête. Nous ne voulons pas vieillir si vite , n'est-ce pas , ma sœur ? La fortune et le bruit ne conviennent guère à deux petits monstres innocents , simples d'esprit et de cœur. Telles que vous nous voyez , nous avons été élevées dans le manteau rude et hospitalier de notre frère don Martin. Dans ce manteau nous avons été mollement bercées , ce manteau nous à abritées également contre la chaleur du jour et contre le froid des nuits ; il a été à la fois tiotre palais et notre chaumière , notre abri et notre rempart. Nous ne voulons pas d'autre toit sous le ciel. Et quel plus noWe toit que le manteau d'un gentilhomme du vieux sang espagnol ? Ainsi donc , mon prince, permettez-» iious de rester deux bergères ce soir, permettez que nous soyons vos hôtes. Voyez , le lac étincelle au loin des derniers feux du jour ; votre palais s'illumine comme un fanal ; la fumée dé notre cabane monte jusqu'au ciel en on-

doyànte vapeur. Soyons simples et bons tout le jour , rentrons chez nous pauvres et modestes , comme nous en sommes sorties, et asseyez-vous près de nous sans façon , comme un frère ; et puisse la gaieté nous revenir, et le bruit animé d'une conversation de bonnes gens remplacer ee silence pénible et entrecoupé qui a chassé loin de nous la joie et l'abandon .

Ainsi parlait Anna , ou plutôt ainsi parlait Louise par la bouche d'Anna. Le prince , qui avait compté sur une soirée plus brillante , eut bientôt pri$ son parti en homme d'esprit et de goût. — Vous avez raison , ma jeune Galathée , dit-il à Anna ; qu'est-ce que la vie d'un prince? Vivons ce soir de la vie des pasteurs. Votre lait et votre fromage seront tout notre repas. Le repas sera frugal ; mais qu'importe , pourvu qu'il y ait de la gaieté et du bonheur ! Moi , je veux m'appelcr Mélibée, voilà Martin qui sera Tityré. .le suis en effet lé Mélibée que vous avez chassé de son palais, dont vous avez désenchanté la fortune, à qui vousôtez sa couronne de prince

et que vous forcez de s'asseoir à la table de l'heureux Tityre , dont vous êtes le dieu. Allons , Martin , répétez à vos enfants ce vers du poëte :

O Melibœe ! Deus nobis haec otia fecit.

Telle était la conversation ce soir-là : piiquante soirée , animée par je ne sais quelle inquiétude secrète , que nous nous cachions avec soin les uns aux autres. 11 y avait entre nous cet admirable frisson de la passion qui se dissimule et qui prend les plus longs détours pour arriver plus sûrement à son but.

Justement quand notre frugal repas fut préparé , et au moment où nous allions nous mettre à table et déployer sur nos genoux les rudes serviettes du pécheur , nous vîmes au loin arriver ses deux filles ; elles couraient, elles chantaient , elles revenaient de la ville ; elles avaient faim , elles avaient soif , Dieu le sait I Quand elles nous virent à table tous les quatre à la porte de leur cabane , elles poussèrent des

cris de joie ; mais quand elles eurent reconnu sous leurs habits de fêtes les jeunes monstres de la vallée, elles se jetèrent dans leurs bras, et ce furent de tendres baisers et de longs compliments italiens ! Les deux filles étaient belles , simples et fortes , et peu fières , et naïvement familières , traitant comme leurs égaux toutes les belles personnes et tous les hommes qui étaient jeunes. Aussitôt elles prirent place à leur propre table , Maria à mes côtés , et sa sœur Catarina à côté du prince , et nous voilà d'accord en famille , très-heureux , le prince et moi, d'être délivrés ainsi d'un tête-à-tête dont nous avions peur à présent. Ainsi , grâce à ces deux nouveaux convives si inespérés , le repas fut gai et sans soupir. Anna et Louise s'occupaient beaucoup des deux sœurs , et peu à peu le prince et moi nous finies comme Anna et Louise, moi surtout, tant cela me paraissait aimable et doux de voir une seule tête se tourner vers moi , de voir une seule bouche me sourire, un seul regard me regarder! Cette Ita-

fm UN COEUR

Henné Maria , en véritable fille de son pays , passait facilement d'une impression à Tautre. Elle parlait si doucement à Louise! elle me regardait , moi , avec tant de verve ! Elle traitait Louise , Louise elle-même comme un enfant , et moi, elle me traitait comme un vieillard. Elle ne s'étonnait de rien ; elle riait au nez du prince, quand celui-ci, fidèle à ses habitudes impérieuses , le prenait un peu trop haut avec elle. De son côté , sa sœur avait engagé avec son jeune voisin une lutte pleine d'intérêt et d'animation. Plus elle le savait puissant et riche, et plus elle était dure et cruelle avec lui. Elle 1 écoutait avec le dédain d'une duchesse qui parle à un écolier ; le prince était sérieux , et il était piqué au jeu. Cependant Anna et Louise, chacune de leur côté , se mêlaient habilement à cette conversation aux mille incidents imprévus. Anna excitait sa voisine contre le prince ; Louise, au contraire , parlait à Maria en ma faveur, elle lui faisait mon éloge , elle lui disait que j'étais brave et bon. Au contraire,

POUR Mul Amours. 2S9

Anna disait à l'aûfi-e Italienne: —Prends garde à tiôtre prince ; il est colère , il est emporté , il est volontaire; c'est à toi à le dompter, Catherine ; mais tu n'es pas assez courageuse, Catherine. — Signorina , répondait Catherine en désignant le prince avec tin sourire , pourquoi le dompter? et qu'en ferais-je quand je l'aurais dompté?

Bientôt cependant lé prince et tnoi nous fûmes tout entiers . lui à sa voisine et moi à Maria. Elles étaient si belles et si abandonnées , elles chantaient si bien , elles étaient si bien deux grandes Italiennes dû sang lé plits piii*! elles dansaient : elles voulurent dariser avec ribùs. Elles dllèretit chercher les deux guitares dé leur cabane, suspendues entre les filets de leur père, et mettant leurs instrumens aux mains d'AnUà et de Louise : — Chères demoiselles, tirez-noiis de ces cordes' seulenient deux otl tt-ois notes sonores , àfirt (Jué no'iis puissions dàrtèét* tirié tarentellfcl. Aldrs lé bal èommença : ces detix guità^ës chantaient trlsteîlieht iiti âh* dé da'rrsé Vif

et animé ; Anna disait son air sans y rien changer et comme un ménétrier qui accomplit son rôle; Louise impatiente suivait Tair à peine , y jetant de temps à autre quelques variations capricieuses , ou bien se taisant et nous regardant danser tous les quatre. Et quelle danse ! quand la danse s'est emparée d'une Italienne de dix-huit ans , elle la possède corps et âme. La passion de nos danseuses fut contagieuse pour nous. Le prince s'abandonna en vrai jeune homme à cette courte folie , et moi je fis comme lui. Nos danseuses tournaient autour de nous avec une agaçante moquerie , et ces petits signes de tête , et ces légers coups d'épaule , et ces belles mains jetées en Tair , et ces regards mouillés qui vous brûlent. Le soir tombait sur leur front bruni , il en radoucissait la teinte si chaude et si brûlante ; leurs pieds foulaient à peine le gazon , et le grand silence du gazon laissait venir à nous les sons des deux guitares qui se taisaient par intervalles , comme fait le vent d'automne qui gémit dans les roseaux. Eh ! je vous prie , le moyen de ne pas

se laisser prendre à cette molle violence que vous fait votre danseuse quand elle prend votre bras sous son bras , quand elle pose votre main sur sa taille , quand elle appuie sur son cœur votre cœur , quand vous sentez sa gorge qui se soulève et que son haleine se confond avec votre haleine? Pour moi , j'oubliais toute chose dans ce délire d'un instant , j'oubliais Louise ellemême , ma Louise , qui me voyait de loin, qui comprenait de loin toute ma passion égarée ; ma chaste et sévère Louise , qui me savait emporté par cette danse dont elle jouait les airs. Ainsi nous étions tout entiers à ce bonheur inconnu, quand tout à coup le double instrument s'arrêta comme si ces cordes se fussent brisées sous une main de fer ou sous une grande douleur.

A ce son lugubre ma raison me revint. Je laissai au milieu du gazon ma belle danseuse étonnée et confondue , et je me précipitai vers mes deux enfans. Hélas! hélas! Tune et l'autre elles étaient pâles et livides , l'une et l'autre elles s'étaient fait une horrible violence pour

303 UN cmm

assister au triompiie d^ leurs d^ux rivai@$. La jalousie avait pris ce noble cœur et Tavait déchiré dans ses serres de vautour. Elles avaient combattu longtemps ; mais enfin le mal avait été le plus fort, et sous leurs doigts tremblants leur frivole instrument s'était brisé. A l'aspect de celte douleur immense , je sentis toute ma faute. J'eus honte de ce moment d'oubli. Le prince accourut de son côté , et il eut grande pitié de les voir ainsi , nos deux amours , pâles, inanimées , éperdues j Maria et Catarina , elles aussi, revenues de leur surprise, s'empressèrent de les secourir ; elles comprirent aussitôt , avec l'intelligence et le cœur des femmes , ce qui se passait dans le cœur de ces deux malheureuses filles. Maria criait à Louise : — Pitié ! pitié ! chère Anna , nous sommes innocentes et nous vous aimons tous. La danse nous a emportées , chère Anna , mais ce n'est que la danse. Voyez-vous , ma sœur et moi , nous sommes fiancées à deux beaux garçons de Forli , les deux frères ; et voici les deux bagues d'argent qu'ils

uous ont données , et nous les aimons de tout notre cœur; n'est-ce pas , Catarina? La danse , mou ange , c'est la vie de nous autres Italiennes; mais pourvu que nous dansions , peu nous importe que ce soit avec des pêcheurs ou des princes, quand ce n'est pas avec notre amant. Et elle se jetait à genoux devant Louise, et elle lui baisait les mains et les joues , et elle lui prenait sa petite tète , elle la berçait avec un air si tendre en chantant doucement le refrain de la tarentelle interrompue! Et nous autres , le prince et moi , nous retenions nos larmes à peine , et d'un œil avide nous regardions ces deux belles joues si pales qui peu à peu se coloraient de nouveau du doux incarnat de la pudeur. Telle fut cette journée mémorable, pendant laquelle j'avais passé par tous les chagrins , par toutes les incertitudes , par toutes les joies, par toutes les jalousies de l'amour.

Cette lutte dura deux mois; pendant deux mois mon noble voisin fut mon rival assidu. Tantôt rival heureux, et alotrs il abusait de son

304 UN CCEUR

triomphe jusqu'à chanter tout haut sa victoire; tantôt vaincu , et alors il abusait de sa défaite jusqu'à la menace. A vrai dire, nos deux passions , en se frottant Tune contre l^autre , avaient acquis un degré incroyable d'énergie. Cette impossibilité même dans laquelle nous étions , lui et moi , de n'avoir affaire qu'à une âme, ne faisait que redoubler notre rage jalouse. 11 y avait des jours où j'aurais voulu le tuer de ma main; le lendemain, c'était lui qui jurait ma mort. Hélas ! que nous avons souffert ! Tantôt embarrassés de notre victoire, tantôt ensevelis dans notre défaite! Aujourd'hui aimé à la fois par les deux plus belles personnes du monde; le lendemain haï à la iois de toutes deux. Tantôt cétait moi qui régnais en maître, et alors mon sourire était leur sourire , ma joie était leur joie; elles venaient à moi à mon premier appel , elles m'appelaient leur ami , elles me donnaient leurs petites mains à baiser ; elles disaient qu'elles ne vivaient que pour moi, que j'étais leur vie , leur amour; elles vantaient la

vie simple et frugale de cette médiocrité toute d'or qui était notre fortune ; le lendemain c'était le tour de mon rival , c'était Anna qui remportait sur Louise , c'était le Russe qui triomphait de l'Espagnol. Vous dire quelles étaient alors mes angoisses et quelle était ma fureur jalouse , c'est impossible. Louise me jetait un long regard de pitié , et l'instant d'après elle obéissait à sa sœur j son amour pour moi se confondait dans l'amour de sa sœur. Toi aussi , Louise, tu disais comme ta sœur! toi aussi, Louise, tu regardais moi^rival , et tu lui souriais, et tu le suivais où il voulait aller ! Tu te laissais entraîner par cette ingrate Anna , qui n'avait pas pour moi un instant de pitié. Et alors j'étais seul , je courais au hasard dans les bois , je gravissais la montagne , je versais des larmes silencieuses , et je vous appelais en vain , ô fnon amour perdu! mon amour oublié et mon amour ingrat , que je ne pouvais ni maudire ni oublier !

Mais, hélas! cette lutte terrible avait duré

trop longtemps. Ces victoires soudaines et ces défaites inattendues , ces alternatives sans cesse renaissantes d'espérance et de désespoir , nous avaient épuisés tous les quatre. Et notez bien que chacun de nous n'avait à lui que son jour de boulieur. Quand mon rival triomphait , c'est qu'il avait subjugué Louise; mais alors Louise le suivait, à regret et malgré elle, comme l'ombre suit le corps , et dans son cœur elle étouffait ses tendres souvenirs; et tant que durait le bonheur d'Anna, Louise était plongée dans je ne sais quel somnambulisme impossible à définir. Elle savait à peine où elle allait et ce qu'elle faisait et ce qui se disait autour d'elle. Son âme , il est vrai , était remplie d'un autre amour ; mais c'était un amour dont ma Louise n'avait pas la conscience , un amour qui l'importunait comme le remords ; elle était domptée par un amour étranger, mais elle ne s'y soumettait pas. Elle passait ainsi de tristes et longues journées, me regrettant sans savoir pourquoi ces regrets ; voulant m'appeler à son secours ,

et ne retrouvant pas mon nom dans sa mémoire. Elle était comme une volonté attachée à une volonté plus forte ; elle était comme un esclave conduit par un autre esclave, qui a sur lui toute autorité et qui peut à volonté le pousser au meurtre ou au vol. Louise comprenait confusément qu'en écoutant les paroles d'amour de sa sœur et de son amant, elle commettait un crime. Mais pourquoi était-ce là un crime? Voilà ce qu'elle ne pouvait pas se dire , tant elle était fascinée , subjuguée, emportée par cette passion voisine de la haine , qui ne lui laissait pas un seul instant de repos , de réflexion et de liberté.

Ce qui se passait dans l'âme de Louise dans ses jours de défaite , se passait aussi dans l'âme d'Anna , quand Anna , vaincue à son tour , était forcée d'obéir à Louise. Seulement, ma petite Anna souffrait moins que Louise ^ des deux volontés, c'était la moins forte, et il n'avait pas moins fallu que l'amour , pour rétablir l'équilibre entre les deux sœurs. Dans ses moments

de passion, quand sa sœur était remplie de cette grande joie que donne Tamour , Anna pouvait subjuguer Louise et la forcer à lui obéir (Tamour soulève les montagnes); mais quand cette fièvre était passée , Louise redevenait Louise, c^est-à-dire la supériorité intelligente, c'est-à-dire la volonté habituée à être obéie , c'est-à-dire la maîtresse de cette âme unique que le ciel leur avait donnée en partage. Alors aussi Anna redevenait Anna. Elle ne luttait pas contre Louise; elle n'avait ni les regrets ni les remords de Louise ; elle était tout Tamour de Louise; il n'y avait dans son âme ni les doutes, ni les regrets, ni les souvenirs qui brisaient l'âme de sa sœur.

Dans tous les cas , cette passion était intolérable pour les uns et pour les autres. Déjà depuis longtemps cette horrible rivalité nous avait rendus ennemis, le Russe et moi^ et nous n'attendions plus qu'un prétexte pour laisser éclater notre haine. Jamais pareille rivalité n'avait divisé deux hommes de cœur. Chacun de nous,

pour avoir sa maîtresse, était obligé d'enlever la maîtresse de Tautre, sans l'aimer! Et, chose étrange! il y avait même, dans cette passion funeste, des heures et des jours pendant lesquels Anna et Louise nous échappaient entièrement à Tun et à l'autre. Leur cœur se comprenait pour ce plus aimer personne. Elles redevenaient loui d'un coup les jolies filles sans souci , sans passions , sans caprices , que nous avions connues. Alors elles jouissaient avec délices de la liberté de leur cœur ; elles n'avaient plus ni craintes, ni désirs, ni espoirs , ni inquiétudes, ni jalousies; elles n'avaient aucune des joies^ mais aussi elles n'avaient aucune des transes de l'amour. Alors nous étions pour elles deux frères, et l'un et l'autre nous étions aimés et appelés comme deux frères ; chacune d'elles nous donnait la main à son tour; peu leur importait que cette main fut donnée à lui ou h moi. Il faut vous dire qu'à nous deux , qui aimions ces deuxfiiles, c'étaient là nos plus cruels moments de déception. Quoi donc! après tant de

soins , après tant d'amour, les voilà , voilà nos deux anges qui n'aiment plus rien, ni personne! Quoi donc! les voilà qui redeviennent deux enfants sans passions et sans amour! Alors, le Russe et moi , nous nous regardions avec un regard de haine et de moquerie incroyables ; car, au moins dans les jours ordinaires, quand Tun de nous était aimé , il était trop heureux pour songer à insulter Tautie d'un regard. Je vous dis, monsieur , que cet état-là était insupportable : il était affreux.

Il nous fallait donc en sortir à tout prix. Mais comment en sortir? Un jour, il se jeta aux pieds de Louise, lui disant qu'il n'aimait qu'elle , et que sa sœur n'aimait que moi , et que nous nous étions trompés les uns les autres , et que nous tournions dans un cercle funeste, et qu'il voulait être aimé à toute force par Louise, puisqu'il ne pouvait pas être aimé par Anna. Anna , le voyant aux pieds de Louise, me fit signode me jeter à ses pieds , et elle me donna sa petite main à baiser. Mais quand j'allais porter cette

main à mes lèvres, le prince reprit violemment la main d'Anna, et moi je me jetai sur celle de Louise , et alors tous les quatre nous eussions versé bien des larmes, si nous avions été seuls. Mais quoi ! jamais seuls! jamais sans témoins ! Aussi point de mystères , point de mystères et point de larmes ; point de mystères ^ point de larmes, et partant point d'amour.

Un jour qu'elles étaient , comme je vous le disais tout à l'heure, occupées à n'aimer personne , elles nous avaient laissés , le prince et moi , sur la terrasse de la maison , pour courir dans le parc. Nous gardions tous les deux le silence , repassant en nous-mêmes toutes les misères , toutes les inquiétudes et toutes les haines de cette passion dans laquelle nous étions tombés. Tout à coup mon rival releva la tête. — Don Martin , me dit-il lentement , et avec un son de voix très-doux, et comme s'il eut parlé à la petite Anna, quelle est la longueur de votre épée? — Seigneur duc, lui dis-je, mon épée est longue, c'est une vieille épée espagnole, faite

pour d ^autres bras que les nôtres. C'est un travail, rien que de tirer un pareil acier du fourreau. D'ailleurs, de telles épées n'aiment guère à voir le jour que dans la mêlée , elles veulent être saluées par Téclat des fanfares et le bruit du canon. Mais , s'il vous plaît, j'ai là-haut, à vos ordres, deux jolies petites aiguilles bien trempées; elles brillent au soleil comme un jouet d enfant. A les voir de loin , richement damasquinées en or , on les prendrait pour deux serpents innocents qui ont fait peau neuve. Leur poignée est ciselée avec soin par un bon ouvrier de Florence. Elles sont si légères, qu'avec trois doigts on peut s'en servir. Elles n'ont encore vu le jour que dans la boutique de l'armurier; elles ne savent pas ce que c est qu'une goutte de sang. Vous plairait-il, puisque aussi bien nous sommes oisifs aujourd'hui , que nous nous amusions à croiser ce fer innocent Tun contre l'autre? Ce sera moins ennuyeux qu'un assaut au fleuret , mais cela intéressera la partie, comme disent les joueurs.

POUR DEUX MIOURS. 313

A ces mots, je vis l'œil de mon rival s'animer, et sa tête se relever, et sa poitrine se dégonfler. C'était le premier moment de bonheur qu'il avait depuis six mois. — Mon cher comte , me dit-il, vous avez là une heureuse idée. En effet , nous menons depuis longtemps une bien languissante vie et bien monotone ! Mais, de grâce, allez vite chercher ces deux fleurets et hâtonsnous! J'allai donc chercher mes deux épées. Pendant ce temps il fermait à clef la grille de la cour , la porte extérieure de la maison et la porte du parc , afin que personne , du dedans ou du dehors, ne pût venir nous déranger.

Je revins avec mes deux épées. Il en prit une, dont il essaya le bout avec sa main. Il la fît siffler au soleil et il en réchauffa la lame entre ses doigts, afin de la rendre plus souple. La vue de cette épée l'animait comme fait le son du violon dans un bal sur les danseuses de vingt ans. — Ça , me dit il , nous allons faire de notre mieux , don Martin ; mais j'imagine que vous m'avez compris , et que ceci n'est pas tout à

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