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Un coin de Paris

Au xvie siècle, à l'Ouest des remparts de Philippe-Auguste, sur les bords de la Seine, s'étendait un immense terrain que dominaient les vastes bâtiments de l'Abbaye de Saint-Germain-des-Prés, qui avait juridiction sur toute la rive gauche du fleuve ; au delà de l'Abbaye, était situé le Bourg Saint-Germain, dont les habitants, ainsi que ceux du Quartier Saint -André, étaient mis en relation avec le port de Nesle et le petit Pré-aux-Glercs1 par la rue de Seine qui portait le nom de la rue du Brave à la hauteur du marché Saint-Germain.

i. « La seigneurie que l'Université de Paris possède au fauxbourg Saint-Germain s'appelle communément le Pré-aux-Clercs, parce qu'anciennement ce n'estoit qu'un grand pré qui estoit destiné pour la promenade des écoliers. Ce pré estoit divisé en deux parties par un fossé ou cours d'eau de i3 à il\ toises de large, qui commençoit à la rivière de Seine, et, traversant sur le terrain des Petits Augustins, à peu près à l'endroit où est aujourd'huy l'église, alloit se rendre dans les fossez de l'abbaye, proebe la poterne qui estoit alors ; c'est-à-dire que ce cours d'eau repondoit à peu près au coin de la rue Saint-Benoist, à l'extrémité du jardin de l'abbaye; on le nommoit la petite Seine. La partie la plus proebe de la ville, comme la plus petite, fut nommé le petit Pré, et celle qui s'estendoit vers la campagne, comme plus grande, s'appella le grand Pré aux Clercs. » (Mémoire touchant la Seigneurie du Pré-aux- Clercs appartenant à l'Université de Paris, dans Edouard Fournier, Variétés historiques et littéraires. IV, i856, pp. 87-116; voir pages 90-91.)

Vers 1 54 7 , on commença à construire sur le chemin des Buttes qui longeait le fossé de l'enceinte de Philippe-Auguste, la rue du Fossé, depuis rue Mazarine ' ; la rue des Marais (Visconti) date de cette époque ; on l'appelait le petit « Genève » à cause des Calvinistes qui l'habitaient; en fait, le premier synode national huguenot s'y tint en i 55g ; cette rue possédait un grand nombre d'auberges.

L'abbaye cle Saint-Germain-des-Prés avait été fondée par Childebert, fils de Clovis; ce prince avait rapporté de Saragosse, en 5/J2, l'élole de Saint-Vincent, et pour conserver cette relique, il bâtit une église sous le vocable du martyr espagnol, mais la popularité de l'évêque de Paris, Saint-Germain, mort le 28 mai 676, était telle parmi le peuple, qu'à la fin du vne siècle, le monastère attenant à l'église portait le nom des deux saints et, finalement, en 786, le nom de Saint-Germain subsista seul. La limite de l'Abbaye était au Sud la rue Sainte-Marguerite; à l'ouest, la rue Saint-Benoît; au Nord, la rue du Colombier, et à l'Est, les rues Abbatiale et Cardinale2 parallèles à la rue de l'Echaudé'. « L'enceinte de l'abbaye consistait en une

1. La rue Mazarine débouchait sur le quai Malaquais en un lieu où il y avait un abreuvoir, avant la construction du Collège des Quatrc-Nations; le coude vers la rue de Seine était remplacé par une petite rue (Traversicre) englobée dans le Collège ; en i52Q, l'îlot entre la rue Mazarine et la rue de Seine était encore tout en culture. « La rue Mazarine doit son nom au Collège Mazarin, autrement dit des Quatre Nations (aujourd'hui Palais de l'Institut), fondé vers iG65, et elle a été dite alors rue Mazarini (1687); elle s'appelait auparavant rue du Fossé (1617), ou des Fossés de la Porte de Nesle, « rue d'entre les portes de Bussy et de Nesle » (1628), ou simplement rue de Nesle parce qu'elle longeait le fossé de la ville entre les deux portes, comme faisait anciennement le chemin qu'elle a remplacé et qu'on ne désignait que par la formule générique de chemin sur les fossés. Au xvie siècle, la rue Mazarine était fréquemment dénommée la rue des Buttes (i5li7), à cause des huttes qui servaient de tir aux archers, et semblent avoir été placées sur le bord même du fossé. » (Berty, Bourg Saint-Germain, p. 201J.)

2. « Le Cardinal de Furslcnberg, Abbé de S. Germain des Prés, aliéna, en 1699, plusieurs places de l'Enclos Abbatiale, à la charge, par les Acquéreurs, d'y faire construire des maisons. Elles forment trois rues qu'on a nommées Abbatiale, Cardinale et de Furstenbercj. » (.laillot, Recherches critiques... sur la Ville de Paris, I77&. — Quartier S. Germain des Prés, p. !\[\.)

3. « La rue de l'Echaudé commence à la rue de Seine et finit à la place Sainte Marguerite.. . « ... Les échaudés en pâtisserie affectaient autrefois la forme triangulaire, d'où est venue

muraille crénelée, non terrassée, flanquée de trois tours d'angle portant de fond, et munie de cinq tourelles, ou échauguettes,en encorbellement '. » Une porte dont on voit encore un des portants au coin des rues Furstenberg et Jacob (du Colombier) s'ouvrait dans le mur du Nord. Le domaine de Saint-Ccrmain-des-Prés avait subi une notable diminution lors de la construction des remparts de Philippe-Auguste au xnie siècle; la partie qui avait été englobée dans la ville forma les paroisses de Saint-Corne et Saint- André-des- Arcs, néanmoins ce domaine restait extrêmement compact sauf l'enclave du Pré-aux-Glercs, qui était un sujet de lutte perpétuel entre les Abbés et l'Université. Le Pré-aux-Clercs dépassait de très peu au Sud les rues du Colombier, Jacob et de l'L'niversité : il suivait une ligne à peu près droite à la sortie de la rue des Marais ; un canal qui conduisait de la Seine aux murs de l'abbaye, ancien chemin de la Noue ou de la Petite- Seine, donna naissance à la rue des Petils-Augustins (Bonaparte) qui séparait le petit Pré-aux-Clercs du grand Pré-aux-Clercs. Au xvie siècle, on l'appelait la rue de la Petite-Seine2.

François Ier avait commencé la construction d'un hôpital de la Charité pour les lépreux et les contagieux à peu près à la place de

l'habitude d'appeler éehaudés les terrains présentant une configuration analogue. La disposition de l'îlot compris entre les rues du Colombier, de Seine et celle qui fait l'objet de cet article, lui valut, peu de temps après sa création, le nom « de l'Eschaudé » qu'on appliqua ensuite à la rue qui remplaça le chemin longeant le fossé oriental de l'abbaye et conduisant, de la principale porte du monastère, au Pré aux Clercs et à la Seine.

« Nous trouvons l'appellation de rue de l'Echaudé dès i5qo; mais elle n'a point été communément employée avant le siècle suivant, pendant lequel on a dit aussi rue de Metz, à cause d'un jeu de paume de ce nom établi près du palais abbatial. » (Berty, Bourg St. Germain, p. g^.)

i. Berty, Bourg Saint-Germain, p. 108.

2. « L'aliénation du grand Pré aux Clercs avait été proposée dès i543, et rejetée dans une assemblée du 5 sept, de celte année. Il en avait été question derechef en i546; mais il devait se passer bien du temps avant qu'elle se réalisât, car elle ne commença qu'en i63q, sous forme île lots vendus successivement à des particuliers. Il ne semble point qu'avant cette époque aucune construction importante y ait jamais existé. » (Berty, Faubourg St. Germain, p. 19.)

Cependant nous lisons (Fournier, /. c.) qu'en i5/io, l'Université passa un premier contrat d'aliénation du Petit Pré à M. Pierre Le Clerc, vice-gérant du conservateur des privilèges apostoliques de la dite Université, mais un nouveau bail luy fut fait le .'il mars i5/|3.

l'Ecole des Beaux-Arts ou de l'hôtel de Chimay, où l'on a retrouve des vestiges de construction de cette époque ; par suite on désignait sous le nom de Sanitat ou la Charité l'espace du quai contenu en lie la rue Bonaparte et la rue des Saints-Pères. Le quai entre la rue des Saints-Pères et la rue du Bac (Hait, à cause de l'équanïssagc des chevaux qui y était opéré, Y lïcorclieric. nom qu'on appliquait même au Sanitat. Dès 10-8, il y a des maisons sur le bord de la rivière.

Le retour à Paris de la reine Margot allait modifier complètement l'aspect de ce territoire. Mais hélas, ce n'était plus la séduisante princesse qui laissant son cœur au Balafré, avait le 18 août 1672, épousé IlEMude Béarn. Née le \[\ mai i552, elle vivait en province depuis un grand nombre d'années, mais la capitale l'attirait de nouveau; peut-être aussi est-elle désireuse de voir celle qui l'avait remplacée auprès du roi de Navarre, devenu roi de France. Elle avait d'ailleurs conservé d'excellentes relations avec Henri IV, et en 1600, elle demanda à son ex-mari et obtint la permission de quitter l'Auvergne et de venir vivre à Paris : « Elle n'y était pas venue depuis vingt-cinq ans. On la présenta à Marie de Médicis ; ce lut une piquante scène que la rencontre au Louvre de ces deux princesses qui avaient occupé le même trône et épousé le môme roi. Marguerite fut très calme et digne, Marie de Médicis pâle et émue. Mais où était la brillante « reine Margot » de jadis qui avait fait la joie du temps des derniers Valois? Il ne reste plus qu'une très forte femme, âgée de plus de cinquante ans, toute en chair, énorme, portant sur sa tète une perruque de cheveux blonds filasse, les joues pendantes, l'air repoussant. Le public était prévenu contre elle '. »

Elle alla se loger dans l'hôtel construit dans la rue du Figuier- Saint-Paul, n" 1, vers 1000, par les ordres de Tristan de Salazar, pour servir de résidence aux archevêques de Sens, métropolitains des évêques de Paris; elle n'y resta pas longtemps. Une funeste aventure,

1. Louis Bâti (Toi, La Vie intime d'une Heine de France. Paris, s. d., in-8, p. /19g.

le meurtre d'un rival par son ancien amant Vermont, en fit partir la Reine. L'histoire est ainsi racontée par Pierre de I'Estoile :

« Le mécredi 5e [avril 1606], fust tué, à Paris, un gentilhomme, favorit de la Roine Marguerite, par un autre jeune gentilhomme, aagc de dix-huit ans seulement, qui le tua d'un coup de pistolet, tout joingnant la Roine. Le meurtri se nommoit S. Julien, lequel ladite Roine aimoit passionnément et, pour ce, jura de ne boire ne manger quelle n'en eust veu faire la justice; comme aussi dès le lendemain il eust la tête trenchée devant son logis, qui estoit l'hostel de Sens, où elle assista: et des la nuit mesme, toute effraiée, en deslogea, et le quitta avec protestation de jamais n'y rentrer. Le criminel marcha gaiement au supplice et l'endura constamment, disant tout haut qu'il ne se soucioit de mourir, puisque son ennemi estoit mort, et qu'il estoit venu à bout de son dessein. On lui trouva trois chiffres sur lui, l'un pour la Vie, l'autre pour l'Amour, et l'autre pour l'Argent, qui sont trois déités fort révérées de nos courtizans d'aujourd'hui '. »

La pauvre femme s'empressa de s adresser à Henri IV, qui, avec beaucoup de bonne grâce, mit à la disposition de sa femme divorcée un vaste terrain sur la rive gauche de la Seine, en face du Louvre, dépendant en réalité de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés. La Reine y fit construire un hôtel dont nous allons parler2. « Elle manqua d'y perdre un nouvel ami, Bajaumont, et Henri IV, inquiet, fit prier à la ronde pour la guérison de Bajaumont afin de n'être pas obligé de fournir à Marguerite une troisième demeure. Il n'était histoire suspecte que le peuple ne mit sur le compte de cet hôtel. Des libelles très gaulois couraient racontant les excès de la maîtresse de maison qu'on appelait « la roine Vénus », « vieille sainte plâtrée! » On la représentait se

1. Mémoires-Journaux de Pierre de l'Estoile. Paris, Librairie des Bibliophiles, 1880, t. VIII,

pp. 2l4-2l5.

2. L'hôtel de la Reine Marguerite occupait l'emplacement du Séjour de Nesle qui était limité en i385 par la voie devenue rue Bonaparte, le Petit Pré aux Ciercs, le chemin du bord de l'eau ; en i^i 1. les Parisiens irrités saccagèrent le château de Bicêtre et le Séjour de Xesle qui appartenaient au Duc de Berry depuis i38o. Il ne faut pas confondre le Séjour avec

Tour de Nesle qui se trouvait dans l'intérieur de la ville près de la porte du même nom.

décolletant d'une façon si outrageante que la chose devenait proverbiale et que les prédicateurs y faisaient allusion en chaire. Elle passait pour battre ses amants1. »

La reine fit construire son hôlel en bordure de la rue de Seine, — où était l'entrée, — au coin du quai Malaquais. Derrière l'hôtel se trouvait la cour, puis un jardin qui faisait le coin du quai et de la rue des Saints-Pères ; la partie septentrionale de la rue Bonaparte actuelle était supprimée; au delà de la rue des Saints-Pères, que la reine n'avait osé englober dans sa propriété, des terrains furent également achetés pour créer un parc qui resta d'ailleurs inachevé comme certaines parties de l'hôtel même2. La reine Marguerite ou plutôt la duchesse de Valois, comme on la désignait alors, était fort riche, car son douaire était considérable et elle avait hérité de la grosse fortune de sa mère Catiiehim: de Médicis. << Elle était parvenue à s'assurer un revenu de 3C8 200 livres de rente, ce qui était un beau denier »3! Le 10 mars 1G06, elle faisait donation par acte notarié de ses biens

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