‹ Un coin du ParnasseChapitre 3 sur 8 · M. GABRIEL VICAIRE · texte numérisé non relu

M. GABRIEL VICAIRE

— Voulez-vous aller voir M. Gabriel Vicaire? Ce poète n'est pas, ainsi que M. Raoul Ponction, un poète ambulatoire. Il est de mœurs sédentaires. Le lieu où il se tient immuablement est un café d'honnête apparence situé dans les parages de la rue du Val-de-Grâce. Vous l'y rencontrerez chaque jour entre midi et trois heures du matin, et recevrez de lui, s'il est en humeur de causer, un accueil des plus aimables. Vous ferez connaissance avec un charmant esprit. Vous serez étonné du nombre et de

la qualité des sensations que peut éveiller, dans une âme distinguée, la contemplation d'un estaminet. M. Gabriel Vicaire ne promène pas son rêve; c'est plutôt son rêve qui le promène et qui offre à sa vue le spectacle cliangeant et mouvant

de l'univers...

Jjj^ Je me suis rendu dans cet endroit, et l'ami qui me guidait me montra la table où avait coutume de s'asseoir l'auteur des Émaux bressans. Il y était en effet; tout en accommodant son apéritif, il semblait méditer profondément. Sans doute songeait-il à quelque poème ou poursuivait-il une rime fugitive. Sa physionomie s'éclaira dès qu'il nous aperçut; il nous força de prendre place à ses côtés et d'accepter un certain amer, dont la vertu, jointe à celle du curaçao, est, à ce qu'il nous

assura, éminemment stomachique. Et, tout de suite, la familiarité régna entre nous. Il y a toujours une grande curiosité à s'entretenir avec un écrivain dont on aime les ouvrages. Ceux de M. Gabriel Vicaire sont délicieux. Il n'abonde pas, comme M. Raoul Ponction, en confidences. En vain chercherait-on dans les vers de cet auteur des renseignements sur la couleur de son nez. Ils nous apprennent tout au plus qu'il chérit les belles filles et le vin de son pays, et que cette double alTection lui emplit le cœur :

Deux hommes sont en moi qui se livrent bataille. Cest un pauvre amoureux contre un rabelaisien, l.'uri, confit en douceurs, se pâme où l'aiilre bâille; L'un fait de petits vers et l'autre fait ripaille...

Je ne sais trop qui des deux a vaincu l'autre, de l'amoureux ou du rabelaisien. M. Gabriel Vicaire frôle la cinquantaine;

il est dans la force de l'âge; et, selon toute apparence, 11 prend les choses par le bon côté. Il a l'œil heureux et la lèvre souriante, et son discours s'épanche avec une abondante cordialité.

\q\( Ij — Je suis sur mon départ, nous a-t-il annoncé.

Je le félicitai d'aller rejoindre sa douce Bresse, abondante en souvenirs et en poulardes truffées.

— On se prépare, lui dis-je, à vous accueillir Vos ménagères mettent les petits plats dans les grands. Ce sera la grande noce, un de ces festins provinciaux que vous avez si bien décrits :

Oh ! quelle odeur ! L'assistance, Qui déjà s'ébaudissait, Pensa bien qu'elle annonçait Un visiteur d'importance.

Et, soudain, frais et joyeux Comme une épouse nouvelle, L'n chapon des bords de Veyle S'épanouit à nos yeux.

Dieu, la merveilleuse entrée !

Que la béte avait bon air.

Et quels bourrelets de chair Appétissante et dorée I

On eut dit, à l'onction De la vieille cuisinière Qu'elle portait la bannière A quelque procession.

Et nous tous, gourmands indignes, Devant l'enfant du pays Nous demeurions ébahis Comme grives dans les vignes.

Lui, tout criblé de points d'or, Pris au soleil de la broche,

D'un air d'aimable reproche Il nous regardait encor.

Le pauvret, dès sa naissance, N'a pas dû s'amuser trop.

Hélas ! jamais un accroc A sa robe d'innocence...

M. Vicaire m'a répondu :

— Je vais en Bresse moins souvent que je ne voudrais. C'est une contrée trop plantureuse et redoutable aux estomacs fatigués. Je lui garde mon cœur, mais au point de vue de l'hygiène, je préfère la Bretagne.

Comme je lui demandais àquel moment il avait quitté sa province pour venir à Paris et quelles amitiés littéraires il y avait nouées, au moment de ses débuts, il reprit en souriant :

— Vous voulez des confidences ? Vous n'en ferez pas, au moins, un mauvais usage !...

Je le rassurai sur la pureté de mes des-

seins. Et le poète, se versant une rasade d'eau glacée pour rafraiehlr ses esprits, me conta quelques épisodes de sa vie...

Et d'abord, il se voit tout enfant dans les plaines du Bugey, aux environs d'Ambérieu, où son père exerçait les fonctions de receveur. C'est un coin de France privilégié. La nature y est clémente. Les hommes y sont lents et vigoureux, les femmes coquettes en leurs ajustements et désireuses de plaire. Telles les Bressannes apparurent à Gabriel Vicaire et telles il les a peintes :

Dès qu'arrive le dimanche, Marioii, qui veut danser, Commence à se trémousser, Ka passant sa cotte blanche.

Kt, sur ses tétins naissants, Ses tctins couleur d'aurore, Avec orgueil, elle arbore Une croix d'émaux bressans.

Vrais joyaux du petit moude, Imaginés tout exprès, Pour qu'on puisse à peu de frais Les mettre aux mains de sa blonde

Son imagination s'imprègne de jolis tableaux. Les vieux du village lui narrent des légendes, les lavandières lui chantent des chansons, dont il se souviendra plus tard et qu'il mettra en sonnets et en ballades. Il se mêle aux paysans, il les comprend et les aime. 11 suit la meunière au moulin et prend plaisir à recevoir sur son habit neuf la blanche poussière du froment, dût ce divertissement l'exposer aux reproches maternels. Il rôde autour du cabaret et dévisage la trogne des francs buveurs

Ah ! petit vin d'humeur gaillarde Qui sens la fraise et le muscat, Tu nous fais, comme un avocat, Bavarder, si l'on n'y prend garde.

Mais tandis qu'ils jasent ainsi.

Devisant du pour et du contre. Derrière un nuage se montre Le soleil, un gaillard aussi.

La bonne mine réjouie !

Comme un buveur après dîner On voit au loin s'enluminer Sa large face épanouie.

Il approche, enfile d'un trait Le hameau qui déjà s'éveille, Et le voilà qui tend l'oreille, Comme pour surprendre un secret.

Puis, tout à coup, paf ! 11 éclate Et, réjouj de leurs façons, Sur le nez de nos bons garçons Met un doigt de plus d"écarlate !

Puis ce sont des impressions plus émues : l'éveil du sentiment religieux, l'enivrement des fêtes de Pâques, où tout est joie et lumière, où le printemps ressuscite avec le Sauveur, et les nuits de Noél, sensuelles et mystiques, où les extases de la prière s'unissent aux gaietés du réveillon. Gabriel Vicaire adorait sincèrement Jésus, mais il aimait bien aussi Marion; il lui prenait la main en descendant de l'église et leurs deux petits cœurs battaient ensemble :

Enfin, voici le bourg. Sur le petit étang

La lueur des falots danse encore un instant,

Puis tout s'éteint. C'est l'heure où s'éveillent les poules.

« Bonsoir, voisin! — Bonsoir, voisine, à vous revoir! »

Les filles jaseront demain près du lavoir,

Les gars boiront chopine autour du jeu de boules.

Au fond du ciel pourtant, comme des fleurs d'azur, Les étoiles gaîment scintillent; dans l'air pur Monte un chant de triomphe, et la nature entière Que rajeunit déjà le souffle de l'A vent, Pareille au nouveau-né qui sourit en rêvant. S'endort dans un frisson d'amour et de lumière...

Ces fortes empreintes ne s'eïïaeent plus. Toute la vie en est parfumée. Quand Gabriel Vicaire s'achemina vers a la capitale » il avait vingt ans, il était avocat et portait dans sa poche le manuscrit des Émaux bressans.

— J'étais timide, je doutais de moi, je résolus de frapper à la porte de Banville, que je ne connaissais pas d'ailleurs, non plus qu'aucun autre homme de lettres, mais qu'on m'avait dit être bienveillant à la jeunesse. Il faut que je vous conte cette entrevue...

Et voici ce que m'a narré le poète, après m'avoir offert un second apéritif.

Théodore de Banville occupait déjà à

cette époque l'hôtel de la rue de l'Éperon où il est mort. On y entendait le chant des oiseaux et l'on y respirait le parfum des roses. M. Gabriel Vicaire s'y présenta en tremblant, par un matin d'avril. Le maître se montra exquis, comme de coutume, spirituel et indulgent...

— Venez-vous me demander des compliments ou la vérité?

Vicaire protesta de son ardent désir de savoir la vérité sur son talent et sur les espérances qu'il en pouvait concevoir.

— C'est bon I Laissez-moi votre papier et repassez dans huit jours...

La semaine suivante, il revenait sonner au logis de la rue de l'Éperon. Il fut reçu par M"" de Banville qui le rudoya quelque peu.

— Vous êtes un des auteurs qui avez envoyé des vers à M. de Banville? Vraiment vous abusez!... Le pauvre homme n'en peut plus. Il est submergé. Si encore vos vers étaient bons ! Mais sauf un manuscrit, tous ceux qu'il a reçus sont détestables. Enfin veuillez attendre. Il va vous

recevoir.

Très mortifié par cette algarade, il s'assit ' dans le salon et se lamenta, intérieurement, sur les tristesses et les déceptions de la carrière des lettres. Sa physionomie trahissait un si profond découragement que l'excellente M""^ de Banville en fut touchée. Elle eut regret de sa dureté et voulut guélii- la blessure qu'elle avait faite... Elle se rapprocha du débutant désolé.

— Vous savez, reprit-elle d'une voix douce... Je crois bien que le « bon manus-

crit », celui que M. de Banville a mis de côté... c'est le vôtre! !...

M"' de Banville ne l'abusait pas. L'illustre père des Odes funambulesques se montra on ne peut plus favorable. Il loua la grâce du poète de la Bresse et goûta le charme de ses scènes campagnardes. Il le mit en garde contre un certain penchant à la mièvrerie qui lui parut être son péché mignon et lui cita comme un modèle cette éloquente invocation au pays natal :

0 mon petit pays de Bresse, si modeste, Je t'aime d'un cœur franc; j'aime ce qui te reste De l'esprit des aïeux et des mœurs d'autrefois ; J'aime les sons traînants de ton langage antique, Et ton courage simple, et cette âme rustique Qu'on sent frémir encore au fond de tes grands bois Pardonne, vieille mère à la face chenue, Si, dans tes yeux si doux lisant ma bienvenue Et tout émerveillé du bruit de tes échos, Rimeur improvisé, fol oiseau de passage. Pour te ragaillardir, j'ai rais à ton corsage Ce bouquet de bluets et de coquelicots.

Ces éloges furent délicieux à Vicaire et décidèrent de son sort. Il rejeta la robe qu'il avait à peine portée et ne s'occupa plus que de rimer. Il chercha ses inspira-

tions dans les traditions populaires, dans les fabliaux, dans les chants dont on avait bercé son enfance; il les transforma, les ennoblit sans les déhgurer et composa celte œuvre personnelle qui est à la fois, comme l'a judicieusement observé M. Ch. Le Gof-

fie, très simple, très naïve et très savante... Il écrivit le Mystère de Saint-Nicolas et VHeure enchantée. Il écrivit avec Henri Beauclair, les « Déliquescences d'Adoré Floupette » ; et il se pourrait que Banville eût été complice de cette mystification. M. Vicaire s'attendrit en parlant de son vieux maitre :

— 11 était moins auguste que Victor Hugo, moins sévère que Leconte de Liste. Il les surpassait en bienveillance. Sa bonté était infinie. Et, n'en doutez pas, les plus hautes facultés humaines, le génie même, sont moins rares que la parfaite bonté.

J'approuvai ce sage discours. Et M. Gabriel Vicaire voulut bien me marquer sa sympathie en me faisant apporter un troisième apéritif.

— Et maintenant, à quoi vous occupezvous ?

Le poète demeura longtemps pensif.

— Vous le voyez. Je travaille lorsque je crois avoir quelque chose à dire. Je ne con«

çois pas la besogne à heure lixe, où l'on s'applique en peinant devant un bureau.

Je ne puis m'astreindre à ce régime. Je compose mes vers en me promenant. Et quand une strophe est mûre et demande impérieusement à sortir, je m'arrête au premier bouchon, pour la coucher par écrit.

Les larges boulevards qui environnent l'Observatoire se prêtent fort bien à ce

genre d'exercice, et particulièrement le boulevard Arago. Il est vaste, solitaire; on n'y est pas gêné par la foule, et le roulement des voitures y apporte comme un bruit lointain de vagues. On peut s'y croire au bord de la mer... Et tenez, j'y composai.

70 UN COIN DUÎPARNASSE

ce malin, quelques strophes qui sont assez bien venues. C'est un salut à la chère Bretagne où je vais bientôt aller

Je presse M. Gabriel Vicaire de me confier ce dernier fruit de sa Muse. Il daigne y consentir. Il s'accoude sur le marbre, se passe la main sur le front et déclame lentement, donnant à son poème l'accent plaintif d'une mélopée :

C'est vrai, j'ai filé comme Hercule Aux pieds d'Omphale, la jolie ; Je fus servant de sa folie ; On m'a trouvé bien ridicule.

Mon cœur au hasard s'envola.

Sanglant, sur l'abîme fleuri.

J'ai reposé mon front meurtri Sur les seins durs de Dalila.

Mais la Bretagne, rude cl franche.

M'accueille au bord de sa fouillée, .Mon enfance s'est réveillée Au son des cloches du dimanche.

En ce doux et charmant décor On peut aimer sans en mourir, Les ajoncs viennent de fleurir ; Toutes les routes sont en or.

Va l'oiseau chante, chante, chante Son chant breton qui s'éTcrtue.

En ce grand calme elle s'est tue.

La vie imbécile et méchante.

Adieu, mon immense rancœur!

Plus rien de laid, plus rien d'amer.

Le bleu céleste de la mer, To'.ît le bleu tendre est dans mon cœur.

Je le complimente sur la suavité de ces vers, qui sont pénétrés d'une tendresse enfantine et je lui redemande les deux derniers de la quatrième strophe qui évoquent, avec une si jolie simplicité, la floraison printanière des landes bretonnes...

Les ajoncs viennent de fleurir; Toutes les routes sont en or.

Il UN COIN DU PARNASSE

Tout en gardant à la Bresse un profond attachement, Gabriel Vicaire estime que la Bretagne répond mieux à son présent état d'àme. Pour célébrer la Bresse, il convient d'être bien portant comme elle et de

n'avoir d'autre souci que de vivre grassement. Les hommes dont le cœur est ravagé trouvent une étrange douceur au vieux sol celtique, d'où monte une pieuse mélancolie. Il semble que leur tristesse s'allège en s'unissant à cette tristesse. M. Gabriel Vicaire

S en va là-bas, très loin, près de Paimpol, dans un petit village, qui n'est peuplé que de pécheurs ; il prend pension à l'auberge et passe cinq mois de l'année à écouter bruire les feuilles, à regarder pousser les genêts. La voix qui chante en lui est la même qui chantera travers les arbres, ou se déchire sur les rochers. Et c'est aussi la chanson des cloches qui tinte à l'heure de l'A nffclns.

Quand il est las de contempler le paysage, il avale une bolée, que Marie-Anne, son hôtesse, lui verse avec précaution : et quand il a lini de boire, il s'émeut de nouveau devant la belle nature. Et les gars PaimpoJals admirent

ce Parisien qui sait si finement apprécier le goût du cidre. Et le Parisien admire ces gars qui ressemblent à leur aïeul du Guesclin :

Le sire du Guesclin. bien qui! fût des plus laids. Était aussi des bons, si j'en crois la légende, Et ne boudait pas plus, tant sa soif était grande. Devant un muid de >'in que devant un Anglais.

Quelque jour, le poète plantera sa tente, soit en Bretagne, soit en sa chère province de Bresse; il quittera sans esprit de retour Paris la Grande Ville. Et ainsi s'accomplira la destinée qu'il s'était prédite en publiant son premier recueil ; ainsi se réalisera son vœu d'adolescent :

Sous mes rosiers fleuris, à coté de ma blonde, Je finirai mes jours sans avoir vu le monde. Heureux qu'un petit bois verdisse à l'horizon Ou qu'une vigne grimpe autour do ma maison !

Page 1