‹ Un coin du ParnasseChapitre 4 sur 8 · M. CLOVIS HUGUES · texte numérisé non relu

M. CLOVIS HUGUES

J'ai rencontré tout à l'heure, sur le boulevard des Batlgnolles, M. Clovis Hugues, qui s'en allait les cheveux au vent. Ce député poète m'inspire une vive sympathie depuis le jour où, voguant ensemble sur les eaux du félibrige, nous descendîmes le Rhône à bord d'un bateau charbonnier, que le chancelier Paul Mariéton appelait, je crois, une galère lleurie. J'avais ouï dire que M. Clovis Hugues consacrait ses veilles à composer un poème de quelques milliers de vers à la louange de Jeanne

d'Arc, et je m'empressai de lui demander des nouvelles de ce grand ouvrage. Il contenta abondamment ma curiosité. Et comme le ciel était limpide, l'air vif et léger, le bon Clovis, mis en belle humeur par ce rayon de soleil, dont la douceur lui rappelait son pays, se répandit en propos diver- /~~7 tissants. Il me conta son enfance, sa jeunesse, ses débuts dans les lettres et la politique ; il

me parla de Victor Hugo, qu'il a intimement connu, et des électeurs de la Villette, qu'il a l'avantage de représenter au Palais-Bourbon... Et les promeneurs batignollais souriaient en voyant passer cet homme gesticulant, à la physionomie fami-

UN COIN DU PARNASSE il

Hère. Et moi-môme j'évoquais le souvenir d'un certain banquet organisé sur la terre avignonnaise et au cours duquel Clovis

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Hugues et notre oncle Sarcey, échangeant des toasts enflammés, chantèrent comme deux cigales. Ce matin-là, Clovis trouva plus méridional que lui. Le châteauneufdes-papes avait mis toutes les cervelles à

l'envers. Le seul d'entre les convives qui conservât son sang-froid fut le divin Mistral, dont la majesté ne peut, comme on sait, en aucune circonstance, être altérée...

— Saviez-vous, m'a dit M. Clovis Hugues, que j'eusse porté la soutane?

Ce socia liste, cet exinsurgé eut une adolescence mystique . Son père, qui était meunier à Menerbes, en Provence, chargea le curé du village de luienseigner le rudiment. L'enfant apprit à lire dans les livres sacrés et souhaita ardemment d'entrer au séminaire; il voulait consacrer sa vie à Dieu. Il montra une ferveur, une soumission exemplaires. Cependant, un de ses cama-

rades ayant tracé sur les murs de la classe une inscription injurieuse pour le supérieur de la maison, on crut discerner une ressemblance entre l'écriture du jeune Clovis et celle de ce garnement. On le soupçonna; il en fut indigné et sentit sa fol chanceler sous cette épreuve. Des revers de fortune avaient atteint sa famille, qui avait du se réfugier à Marseille. Il l'y rejoignit et accepta une place de répétiteur dans une institution, où les maîtres laïques n'étaient pas admis. Il prit la robe et fut chargé d'inculquer aux élèves des notions d'histoire sainte. Mais il acheta chez un bouquiniste des tomes dépareillés de Voltaire, de Rousseau, de Prudhon et la Lanterne de Henri Rochefort, qui était dans la fleur de sa nouveauté. Il s'imprégna de ces œuvres et crut sentir bouillonner en lui des fureurs révolutionnaires. Les faubourgs de Marseille commençaient à s'agiter; poussé par le mystérieux instinct de sa destinée, il péné-

tra dans une salle où la populace était réunie. Quand on l'aperçut, un cri retentit : « A la tribune, l'abbé ! » Il s'y laissa porter et il s'y installa comme chez lui. Et il trouva des mots sonores, des épithètes ronflantes. Sa voix gronda à l'égal d'un tonnerre. Il ne dit pas grand'cbose, mais il le dit avec force et conviction. Le public, impressionné, lui lit escorte jusqu'à sa demeure. Il respira le premier encens de la popularité. Toutefois, il comprit qu'il ne pouvait pas conserver, sans inconvenance, le pieux vêtement qui ne s'accordait plus avec ses nouvelles convictions. Il s'en dépouilla sur l'heure et renonça du même coup à ses émoluments de professeur.

Et voilà comment M. Clovis Hugues perdit sa vocation ecclésiastique...

Il se trouvait à dix-sept ans sur le pavé, n'ayant pas un sou vaillant. Sachant que M. Gustave Naquet, rédacteur en chef du Peuple, cherchait un garçon de bureau, il

lui oïTrit ses services. Mais il eut le tort de s'exprimer en un langage trop retentissant (ses succès oratoires l'ayant grisé) et d'exhiber une lettre de Victor Hugo en réponse à une ode qu'il lui avait dédiée. Gustave Naquet le dévisagea avec inquiétude.

— J'ai besoin d'un gaillard solide (Clovis montra ses muscles), qui frotte le parquet...

— Je frotterai.

— Qui scie le bois...

— Ça me connaît.

— Qui prépare les lampes...

— Ce sera fait.

— Qui récure les cuivres...

— Je m'y entends.

— Et qui ne se mêle pas de grec et de latin. Il protesta de ses bonnes intentions et se

mit en devoir de montrer son zèle. Mais s'il n'éblouit point par son érudition le directeur du Peuple, il remplit d'admiration sou collègue, le portier du journal, qui ne pouvait voir sans tristesse un aussi savant jeune

homme réduit à cette humble conditiOD.

Il résolut de l'aider à triompher des injustices du sort. Il insinua à M. Gustave Naquet que, si l'un des rédacteurs venait à manquer, Clovis le remplacerait avec avantage.

— Eh bien ! dit Naquet, qu'il essaye de me retaper ce fait-divers!

Le fait-divers fut retapé en une minute. M. Naquet, encouragé, lui commanda un article plus difficile. Clovis passa la nuit à l'écrire et apporta, tout tremblant, une page horriblenaent déclamatoire et pré-

tenlieuse et qui, néanmoins, fut agréée.

— Quel nom allons-nous mettre là-dessous? demanda M. Naquet.

— Je me nomme Hugues (Clovis).

— On ne s'appelle pas Hugues (Clovis), on s'appelle Clovis Hugues.

Le lendemain, notre garçon de bureau était imprimé tout vif; il quittait sa livrée et se tiaussait à la dignité de littérateur.

Et c'est ainsi que M. Clovis Hugues devint journaliste.

... Nous remontions vers Montmartre où le plus chevelu des félibres a fixé son domicile. Je lui demandai s'il attendait avec impatience la rentrée du Parlement et s'il avait hâte de redescendre, selon la métaphore classique, dans 1' « arène des partis ». Il tourna vers moi son étrange face de Quasimodo aux yeux gouailleurs, comme pour s'assurer si je parlais sérieusement.

— Je veux être sincère, me dit-il; la plupart des députés appréhendent, pour toutes

sortes de raisons, le contact des électeurs ; ils ne sont sereins et tranquilles que durant les sessions, où ils n'ont pas à les affronter. Tel n'est pas mon état d'âme. Je suis beaucoup plus à l'aise avec les braves gens qui m'ont élu qu'avec mes collègues. Et ne cherchez pas dans cet aveu une intention de flatterie grossière à l'égard du suffrage universel...

Il poursuivit avec bonhomie :

— J'ai la prétention de me connaître exactement. Or je possède un ensemble de qualités et de défauts qui assurent mon succès dans les milieux populaires et qui s'adaptent moins aisément aux autres milieux. Je suis un tribun plutôt qu'un orateur d'assemblée. Mon improvisation est pittoresque et môme un peu débraillée, elle s'épanouit dans la fumée des pipes et ne redoute pas les odeurs violentes. Je ressemble à mon compatriote Numa Roumestan : chez moi, la pensée s'éveille avec

le verbe. Les réunions publiques me communiquent une joyeuse lièvre de combat.

Quand j'ai lancé le mot qui confond mon adversaire et tourné contre lui la rage de l'auditoire, j'éprouve une indicible satisfaction. Je ne vous cache pas que ce mot est souvent énorme. Il m'est même arrivé d'aller jusqu'au coup de poing!...

M. Clovis Hugues ç n'est pas le premier qui en ait u^^ fait r e X p é - ^A rience. 11 suffit J(/ quelquefois d'une phrase pour remuer les foules et les entraîner aux ac-tious décisives.

Quand un conflit éclata entre la Chambre et le président Grévy, M. Paul Déroulède envahit le pont de la Concorde, poussé par une armée de protestataires.

Il saisit au passage M. Clovis Hugues. — Allons, lui dit-il, marchez avec nous et conduisons à 'Elysée ces 80,000 mécontents !

— Permettez, s'écria Clovis. Je ne veux pas mourir sans léguer à mes contemporains une parole historique. Et il me faut vingt-quatre heures pour la trouver!

Ce fut un éclat de rire, et la manifestation se dispersa. L'esprit d'à-propos de M. Clovis Hugues est très apprécié à la Villette et particulièrement des cochers de fiacre, qui sont très nombreux dans ce quartier. Les cochers ont toujours eu un faible pour Clovis. Il y a quelques années, il les convoqua à Tivoli -Vaux -Hall pour la

défense de leurs intérêts. Mais ils se heurtèrent à un bataillon de sergents de ville, qui les empêchèrent, aux termes des règlements de police, d'abandonner leurs voitures.

— N'est-ce que cela! s'écria Clovis. Transportons-nous au Bois de Boulogne!

11 donna le signal du départ. Et Paris assista à ce sigulier spectacle de deux cents fiacres, trottant à la queue leu-leu dans la direction de l'Arc de Triomphe. Ils se rangèrent en éventail devant le champ de courses d'Auteuil. Clovis grimpa sur une urbaine et lança à toute volée une harangue, où la tyrannie capitaliste était accommodée comme.il convenait; les automédons de la Villetle n'ont pas oublié cette journée, l/un d'eux, que la gloire de M. Faberot empêche de dormir, a conlié à M. Clovis Hugues qu'il s'intéressait passionnément à la politique et qu'il recueillait tous les documents relatifs aux députés.

— Avez-vous dans votre collection le Livre jaune? lui demanda Clovis Hugues.

— Non, citoyen.

— Venez, me voir dimanche, je vous donnerai le Livre jaune.

Il le lui remit. Et le cocher prit avec respect ce document et protesta de sa reconnaissance éternelle. Quelle amertume si ce personnage disputait un jour à M. Clovis Hugues son siège législatif ! On doit s'attendre à tout, en matière électorale, et les cochers ne sont que des hommes!

— Si la politique me réserve des déboires, la poésie m'en consolera.

Elle lui a procuré les meilleures satisfactions de sa vie. Il fut, dès l'âge le plus

tendre le disciple de Victor Hugo et il devint plus tard son ami. Il était reçu dans l'intimité du petit hôtel de l'avenue d'Eylau. Le soir où il y dîna pour la première fois, Hugo n'avait convié que lui; il le reçut avec cette grâce aiguisée de malice qui rendait son accueil si séduisant. Il le présenta aux membres de sa famille et dit :

— Aujourd'hui, il y a donc un poète dans cette maison.

— Il y en a au moins un, répliqua Clovis Hugues avec modestie.

Victor Hugo feignit de se méprendre au sens de ces paroles et il ajouta en riant:

— Et mais ! il me semble que, moi aussi, je suis un peu poète.'...

Et s'étaut assis auprès de lui dans le salon, il lui dit des choses profondes. Clovis Hugues avait cru tlevoir, par civilité, comparer le génie de Victor Hugo à une étoile... Victor Hugo lui montra que cette image n'était pas juste.

— Je ne suis pas une étoile, déclarat-il, je ne suis qu'une comète. Après ma mort, on me perdra de vue pendant dix ans, ->■

puis je reviendrai . ^^-^^CZ^^^ll-

Et, alors, je ^ "^Â^j^^-^

serai soleil et

ne disparai -

trai plus de l'horizon

M. Clovis Hugues n'a pas la prétention d'être un soleil de la taille de Victor Hugo. Il se contente de chan ter du mieux qu'il peut sa chanson, en se servant du joli galoubet dont l'a pourvu l'a nature. Il s'est pris d'un grand amour pour la Pucelle. Ils vont être deux à la chérir : le sénateur Joseph Fabre, le député Clovis Hugues. Et je prévois, de ce chef, un redoutable conflit, à mois que la Pucelle n'ait la sagesse de partager entre eux ses faveurs.

— Serai-je indiscret en vous demandant de me lire un fragment de votre poème?

Nous arrivions au seuil de son logis. Il m'a fait entrer dans son cabinet, il a ouvert une sorte de cofïre-fort à triple serrure et en a tiré d'épais cahiers de papier blanc qu'il a développés sur sa table. Et, soudain, j'ai çté transporté à Domrémy, parmi les bergères, et au sein de la mêlée, contre les Anglais. M. Clovis Hugues a cherché à se pénétrer de la simplicité des vieux âges et à bannir la rhétorique d'un sujet qui exige surtout de l'émotion et une foi naïve et tendre. Il a peint avec suavité la douceur d'âme de Jeanne d'Arc. Et il m'a paru qu'une larme humectait ses paupières, tandis qu'il louait la piété de l'héroïne, la fidélité de la bonne Lorraine envers son Dieu et son lloy...

Les électeurs de la Villette n'ont pas pris ombrage de ces sentiments. Du reste, le cocher de Clovis Hugues, qui a des lettres, l'a défendu contre tout malentendu, en leur expliquant la psychologie de la Pucelle.

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