‹ Un coin du ParnasseChapitre 8 sur 8 · POÈTE POUR PAPILLOTES · texte numérisé non relu

POÈTE POUR PAPILLOTES

Il en reste encore un, — le dernier sans doute. Un de mes amis, grand dénicheur de curiosités, m'a indiqué son adresse : « Vous le trouverez tout en haut d'une vieille maison de la rue Saint-Jacques, où il demeure depuis bientôt cinquante ans. Son nom est inscrit sur la porte en caractères gothiques : Gaspar Blanchemain...

Gaspard (sans c/). Il a supprimé le 0 de Gaspard, car il a horreur de tout ce qui est bourgeois. Assurément, Gaspar vous a une allure que n'aura jamais Gaspard. Ne souriez

pas. Le père Blanchemain a quelque droit à votre respect; il appartient à l'héroïque phalange du romantisme. C'est un gilet rouge qui n'a pas réussi. »

La maison est vermoulue et s'en va de guingois. Un couloir humide, où la lueur du jour ne pénètre guère, conduit à un escalier aux marches visqueuses. Je me renseigne. J'aperçois une tête ébouriffée, le hout d'un balai. Une voix me crie : « Au cintième à gauche î » M'y voici... On ne m'avait pas trompé. M. Gaspar Blanchemain habite en ces lieux, ainsi qu'en témoigne une carte de visite clouée au-dessus de la serrure. Je tire le pied-de-biche. Bruit de toux, de chaises remuées, de savates traînant sur les dalles. L'huis s'entr'ouvre. Un regard inquiet me dévisage. Je dois supposer que l'impression est satisfaisante, puisque M. Blanchemain, rassuré, s'efface devant moi et murmure avec une parfaite courtoisie « Monsieur , votre serviteur !

Donnez -VOUS donc la peine d'entrer! »

La pièce, oùje pénètre, est fort décemment meublée. Elle sert, tout à la fois, de salon, de cuisine, de salle à manger, de cabinet de travail . Un ragoût , aux parfums appétissants, mijote sur le poêle; une table surchargée de pape-

rasses est placée

contre la fenêtre,

étroite lucarne

d'où tombe une

livide clarté...

Peut-être au printemps,

quand rit le soleil, cette chambrelte

s'illumine-telle; par ce matin d'hiver, elle

est lugubre. Le lit de M. Gaspar, ou plutôt

sa couchette, se dissimule sous les plis d'une

courtepointe en cretonne rose à Heurs. Cela

est net, bien tenu, bien brossé. Et le maître

de céans est aussi propre que son logis. Il est habillé d'un veston de velours, qui n'est pas de la première jeunesse, et dont le temps a rougi les coutures et élimé les galons; mais la coupe de ce vêtement, qui dut être fastueux, n'est pas vulgaire, non plus que celle du pantalon à la hussarde qui complète, avec des pantou- 1/ fles en tapisserie, ^' et un bonnet grec, le costume du poète. Le bonnet grec manque de prestige. Mais, que voulezvous? On est vieux. On a froid. On a peur des courants d'air. Et d'ailleurs, la tête de M. Blanchemain ennoblit le bonnet grec qu'elle porte. Elle est abondammentchevelue: elle est superbe,

M. Blanclietuain ressemble à Garibaldi. Il a seulement l'œil moins impérieux; les épreuves, les déceptions ont abattu sa naturelle fierté. M. Blanchemin est un vaincu de la vie.

— Je sais, lui dis-je, que vous êtes l'auteur d'ouvrages ingénieux qui vous ont mis en rapport avec de notables commerçants de Paris et que, notamment, beaucoup de vos vers s'enroulent autour des mirlitons et sont enfermés, avec des pastilles, dans les papillotes de chocolat. Je viens vous demander quelquesdétails sur cette curieuse industrie. Je suis, comme vous, homme de lettres. Entre confrères on peut échanger des confidences.

M. Gaspar Blanchemain est demeuré silencieux. Un vague sourire erre sur ses lèvres. 11 répond enfin :

— Oui, monsieur, j'ai exercé, non pas ce que vous appelez une a industrie », mais un art véritable, et que vous auriez tort de

mépriser. J*ai cherché à introduire un grain d'idéal dans les laideurs et les platitudes qui constituent la trame de nos existences. J'ai composé des épitaphes et aussi des distiques pour les confiseurs, des réclames rimées pour les marchands de savon , des prospectus pour les dentistes, des compliments pour les amoureux, des pancartes pour les aveugles... Oui, monsieur, j'ai asservi la Muse à ces humbles besognes. Peut-être ai-je passé à côté de ma destinée : peut-être ai-je mal usé des talents que le ciel

m'a départis? Mais je suis venu trop tard; comme tous ceux de ma génération, j'ai été étouffé par Victor Hugo. J'ai dû tracer un sillon modeste que j'ai obstinément ensemencé. Et je ne regrette rien. J'aurai, malgré tout, rempli ma mission sur terre... Le digne homme s'exprime d'un ton sentencieux; il recherche visiblement la noblesse, l'élégance du discours. 11 me conte son histoire : comment il vint à Paris, en 18i2, et fut présenté à Alexandre Dumas qui lui promit son appui; comment il faillit écrire à la Presse d'Emile de Girardin, comment il eut un drame refusé à rodéon, comment ses ressources étant épuisées, et désespérant de gagner son pain dans le commerce des lettres, il entra en qualité de comptable chez un gros quincaillier du faubourg du Temple; comment, tout en alignant ses chiffres à l'ombre des cartons verts, poussé par je ne sais quelle force irrésistible, il continua de tresser des

guirlandes à Chloris. M. Gaspar Blanchemain se complaît à ces souvenirs; il les étale, il les délaye. Son récit menace de s'éterniser. Je juge à propos de l'interrompre : — Ne pourrais-je avoir connaissance de vos ouvrages?

Il s'est levé, s'est approché de son bureau; il a ouvert un tiroir Il y puise, avec une hâte fiévreuse, une liasse de papiers de toutes couleurs, de tous formats, qu'il étale devant moi. Ce sont ses œuvres complètes. Il n'a pu les réunir en volumes^ n'ayant pas trouvé l'éditeur qui consentit à les imprimer. M. Lemerre, lui-même, le nabab du Parnasse, s'est dérobé à ses ardentes supplications. M. Gaspar ne lui en garde pas rancune ;

« Mes productions sont d'un ordre un peu spécial. Je con(;ois l'hésitation des libraires! •)

Il s'est passé de ces messieurs. Il a été son propre éditeur. Il a calligraptiié sur des feuillets, à son usage personnel, les fruits de ses veilles et de sa pensée. Ils sont là classés en bel ordre, attendant que la postérité les recueille. Le poète les palpe amoureusement. Et à chaque morceau, il s'extasie. Et ce sont des commentaires, des explications sans lin.

— J'ai traité à peu près tous les genres. La plupart de mes vers amoureux et philosophiques s'écoulèrent jadis chez Siraudin, qui me témoignait une vive sympathie. La pièce suivante figura, non sans distinction, dans un repas de noces où elle obtint un très grand succès. Le marié exerçait, comme vous allez voir, la noble profession de Mars :

L'un d'airain couvre ses soldats, L'autre, de fleurs pare ses charmes, Et pour de différents combats Ils prennent tous les deux les armes.

Mais, si pour se faire admirer, Tous les deux déclarent la guerre, L'une a dessein de réparer Tout le mal que l'autre va faire.

Je félicite M. Gaspar du tour heureux de ce couplet. Il ne permet pas à mon enthousiasme de se refroidir :

— L'art vaut par le contraste, me dit-il. A l'hymne nuptial, comparez cette épitaphe

Filles qui voulez éprouver Tout le bonheur qu'en mariage Chacune de vous peut trouver, En bonne mère, en femme sage.

Dans le couple qui git ici Vous avez un double modèle :

Cherchez des époux comme lui Et soyez épouses comme elle.

Allons ! M. Blanchemain traite les vivants et les morts avec la même galanterie. Je ne lui dissimule pas ma satisfaction. Et je crois bien que mes louanges le grisent. Il ne se borne plus à lire discrètement, il déclame. Et j'entends d'étranges choses. Voici une épigramme décochée au député Aphonos :

Quand Aphonos s'obstine à garder le silence Des amis bien truffés, k sa dévotion, En moderne français nomment discrétion Ce que le vieux gaulois appelait impuissance.

Voici des conseils donnés aux joueurs de whist, les règles du whist formulées en douze vers :

Qui joue un singleton est traité de mazette, Évitez-en l'abus et bravez l'épithèle.

Au whist, et même ailleurs, il est bon de comprendre S'il faut laisser la main, ou bien s'il faut la prendre. Et pour gagner enfin, car il faut bien conclure, Ayez beaucoup d'atouts ; cette méthode est sûre.

On n'est pas plus enjoué!

M. Blanchemain est un ironiste, il excelle aussi à parer de grâces les sujets les plus vulgaires.

Qu'y a-t-il de moins relevé qu'une enseigne de coiffeur ? Et cependant écoutez :

0 têtes sans coifTeiirs, qui cherchez au hasard Si votre barbe est longue et vos cheveux sans art. Arrêtez-vous ici : vous êtes à l'enseigne Du merveilleux rasoir et du magique peigne.

Toutes les branches du négoce indistinctement ont excité la verve de M. Gaspar. Il a travaillé pour la bouclierie, la boulangerie, les denrées coloniales, l'ébénisterie, la fumisterie. Il a rédigé le prospectus d'un (( marchand de squelettes articulés ». Et ce n'est pas sa plus méchante pièce :

Les côtes, le sternum, les trente-trois vertèbres.

Ses dents et la mâchoire et leurs rires funèbres.

Le tibia, l'iliaque et le long humérus.

Le torse, le fémur, le tournant radius.

Les phalanges, le crâne entier, In clavicule,

Le péroné, le carpe, omoplate, rotule,

Tout se tient, tout se meut par un secret ressort.

Autre merveille... Un jour M. Gaspar Blanchemain passe sur le pont des Arts. Un pauvre aveugle l'implore. Et M. Gaspar

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remarque que l'écriteau du malheureux, lavé par la pluie, est vierge de toute inscription. Il s'arme d'un crayon bleu et trace sur le carton ces vers, dont j'ose dire que la beauté est incomparable :

Si l'œil reconnaissant de la triste indigence Au bienfaiteur vulgaire offre quelques appas,

Plus douce est aux cœurs délicats

La pudeur de la bienfaisance...

Donnez au pauvre aveugle : il ne vous verra pas !

Tandis que M. Gaspar nuance ce fin morceau comme il sied, et en fait saillir la pointe, un noir soupçon pénètre en mon âme. Je suis hanté par de confuses réminiscences. Il me semble avoir lu quelque part cela, ou quelque chose d'approchante

Eh quoi! M. Gaspar se gausserait-il de ma candeur, en m'oflrant, sous couleur de

i . Mes soupçons n'ont été que trop conflrmés ; et des fouilles, opérées à la Bibliothèque Nationale, m'ont appris que M. Gaspar Blancbemain ne se gênait point, à l'occasion, pour piller les almanachsl

nouveauté, un ramassis d'anas puisés dans les anciennes gazettes? Mais non! Je ne puis m'arrêter à cette tiypotlièse. M. Gaspar est un bon poète, dont la conscience est aussi pure que le ciel bleu. Son large front, ses cheveux de neige, ses yeux clairs, sa main franchement ouverte:

tout, en lui, res-

pire la droiture.

Je lui demande , en prenant congé, s'il est toujours satisfait de ses alTaires et de ses clients les confiseurs :

— Ne m'en parlez pas soupire-t-il. Tout dégé nère. Maintenant on garnit de papillotes avec de vieilles pensées et de vieux alexandrins copiés dans le Larousse. Les confiseurs ne veulent plus d'inédit... Si je

n'avais pas mes petites rentes, j'en serais réduit à mourir de faim.

M. Gaspar ne mourra pas de faim, car il a ses petites rentes. Et il continuera de rimer, pour son plaisir, des propectus et des épitaphes. Etjà ceux qui seraient tentés de se moquer, je répondrai que ce « poète pour papillotes > n'est peut-être pas beaucoup plus ridicule que certains amateurs qui, n'ayant pas de génie, s'amusent à chanter le printemps et les roses.

Sceaux. — Imprimerie E. Charaire.

Lo Bibiiothèque Université d'Ottowo

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