LE POÈTE DE M"* YVETTE GUILBERT
Il ne s'agit point de M. Léon Xanrof, ni de Jules Jouy, ni de M. Jacques Ferny, ni d'aucun des chansonniers de Montmartre.
Celui qui travaille sous l'inspiration de Mlle Yvette Guilbort est d'origine plus obscure. C'est au très subtil romancier et chroniqueur Ch. Le Goflic, que je dois l'avantage d'avoir fait sa connaissance.
— Ce poète est mon voisin, m'a-t-il dit. 11 se nomme Emile Bessière et il exerce la profession de marchand de vin. On le trouve à son comptoir, au coin de l'avenue
de Chàtillon, près du bureau de l'octroi. S'il vous plaît d'aller le surprendre un de ces matins...
Je n'aurais eu garde de décliner une aussi gracieuse invitation. Nous voici donc tous deux, déambulant par delà l'Observatoire, à travers les solitudes des boulevards excentriques. Nous cueillons en passant l'excellent sculpteur Desbois, que nous instruisons de notre dessein.
— Je connais fort bien Bessière, nous ditil. Il n'habite plus avenue de Chàtillon, il a acquis un établissement plus luxueux.
Mais son successeur, qui est son ancien garçon, vous renseignera.
... La boutique est de médiocre apparence; fanée, poussiéreuse — un assommoir de banlieue. Sur la porte, se détache le nom de M. Charles, le nouveau propriétaire. M. Charles n'est pas un lils d'Apollon, mais il a la langue fort bien pendue, et, tout en nous versant le vermouth-gui-
gnolet, il nous fournit d'amples détails sur son éminent prédécesseur, dont il parle, d'ailleurs, avec estime. M. Bessière a actieté un fonds de café-concert avenue La Bourdonnais, le « Café Excelsiop ».
« Bonne maison, ajoute M. Charles. Et puis dirigée... faut voir! M. Bessière est un homme si capable!.., »
Décidément, le poète d'Yvette jouit dans son quartierd'une brillante réputation. Nous le joindrons, coûte que coûte, dussions-nous le poursuivre jusqu' u bout du monde!
M. Charles a eu raison de nous vanter les splendeurs du Café-Excelsior. Il s'élève à deux pas de la tour Eiffel, au centre de la future exposition. Le titre se détache, en lettres d'or, sur la façade; et de chaque côté de la porte, une affiche multicolore donne le programme de la représentation du soir. Ce n'est pas du tout une guinguette, c'est un beuglant distingué, — presque une Bodinière. Nous poussons le loquet. Un personnage vient à nous :
— M. Ernest Bessière?
— Moi-même, pour vous servir.
Il a quarante ans environ, le cheveu grisonnant, l'œil vif et la parole facile. A peine lui avons-nous confié l'objet de notre visite, qu'il s'empresse de nous montrer son logis. Nous parcourons la salle, la scène, les coulisses, le foyer et le cabinet directorial, où nous apercevons, en belle place, se détachant au milieu d'un cadre
UN rOIN DU PARNASSE
de velours noir, une superbe palme d'officier d'académie, grand module . Et , tout en clieminant, M . Emile Bessière nous entretient de ses petites affaires.
— Ça ne va pas trop mal et j'aurais tort de me plaindre. Ce qui m'a nui, c'est mon excessive timidité . Croiriez - vous que je n'ai jamais osé aborder François Coppée! On m'avait donné auprès de lui une lettre d'introduction... Je suis allé jusqu'à sa porte, et au moment de tirer le
cordon, le courage m'a manqué. Je suis revenu bredouille. Mais je vous conterai ces choses en buvant l'apéritif... Car vous me permettrez bien de vous offrir l'apéritif?...
Le poète nous installe avec sollicitude auprès du poêle. Et il reprend son discours
— Que voulez-vous? J'adore la chanson Je rimais déjà sur les bancs de l'école primaire. J'ai composé des centaines de romances qui se fredonnent un peu partout
Si mon nom n'est pas plus célèbre, c'est qu'une circonstance fatale m'a fait dévier de ma véritable voie. Vous m'oblitérez à remuer des souvenirs douloureux, mais vous me donnez l'occasion de parler d'Yvette, — ce qui m'est toujours un nouveau plaisir.
Allons ! tant mieux ! M"« Yvette Guilbert est aimée de ses auteurs : cela n'est pas croyable ! Et cela est réconfortant. On a si peu d'exemple d'une union si parfaite 1
Donc, M. Emile Bessière nous a narré les aventures de sa vie. Il cbantait la chansonnette dans un petit café-concert de Montmartre, lorsque son cœur se prit aux appas de la veuve d'un marchand de vin du voisinage. Est-ce le poète qui brûla pour la cabaretière ou la cabaretiôre pour le poète? Toujours est-il que le poète épousa la cabaretière et devint possesseur lé^'itime de son fonds... Mais il s'aper(^ut après la fête que ce fonds — j'entends le fonds de commerce — était très endommagé. Il fallait, sous
fN COIN DU PARNASSE
peine des plus grands malheurs, mettre la main à la pâte, réaliser l'actif, fonder un magasin plus modeste, demander du crédit aux entrepositaires de Bercy. Ceux-ci lui désignèrent l'officine de la porte de Châtillon. Un combat affreux se livra dans l'àme d'Emile Bessière, entre l'artiste et l'époux , combat d'autant plus dur qu'un ami charitable l'avait prévenu* — Vous savez, une fois établi, plus de fariboles! A Bercy, on n'apprécie que les gens sérieux, on n'aime pas les poètes. Si l'on apprend que vous faites des chanson m on vous coupera les vivres.
Quelle nuit passa l'infortuné Bessière,
obligé d'immoler ses rêves les plus chers! Il en frémit encore'. Il écouta la voix du devoir qui lui commandait de sauver le patrimoine et l'iionneur de la famille. Il ceignit le tablier de treillis, retroussa ses
manches et se risqua à verser obscurément des vertes gommées aux déménageurs et aux rouUers, qui ne se doutaient pas — les malheureux! — qu'ils étaient servis par la main des Muses. Cependant, la cervelle d'Emile Bessière continuait d'être en ébul-
lition. Ses volets clos, la journée finie, il appelait à lui l'inspiration. Il rimait dans l'ombre et le silence. Et ses compositions, éditées sous un faux nom, étaient partout applaudies. Il en avait formé un bouquet qu'il avait présenté à M"« Yvette Guilbert, mais elle avait accueilli cet hommage avec froideur. Et bien qu'il désespérât d'amadouer la Sarah Bernhard de la Scala, l'honnête Bessière ne lui gardait pas rancune de sa rigueur. Il la contemplait de loin,
... Ver de terre amoureux d'une étoile,
et de temps à autre, allait l'écouter dans son répertoire.
Un jour de printemps, il s'aventure aux Ambassadeurs. Yvette parait sur la scène et commence à détailler les Ingénues. Et Bessière est secoué d'un grand frisson. Les Ingénues, mais c'est son œuvre! C'est lui
que le public acclame, sans s'en douter, en acclamant la chanteuse. Il se précipite clans les coulisses, il frappe à la porte d'Yvette :
— Puis-je vous dire un mot?
— Qui ôtes-vous ?
— Emile Bessière.
— Connais pas !
— Comment, vous interprétez mes ouvrages et vous ne me connaissez pas!
On s'expliqua. Yvette avait entendu les Inr/énurs à Bruxelles et s'était enpjouée de
cette chanson, sans s'informer de l'auteur^ Elle lui fit mille compliments, s'excusa de son étouFderie. On se quitta bons amis. Le lendemain, en débouchant ses bouteilles, Emile Bessièi-e avait un air de mystère et d'allégresse que ne manquèrent pas de remarquer ses clients.
— Eh quoi ! patron, auriez-vous fait un héritage ?
C'était mieux qu'un héritage, c'était un rayon de gloire qui auréolait le front du cabaretier.
—Je suis en correspondance avec Yvette.
J'ai gardé ses lettres. Je vais vous montrer tout ça...
Il est allé chercher un carton gonflé de paperasses. Il l'ouvre et place sous nos yeux, non sans un sentiment d'orgueil, les précieux autographes.
— Maintenant, je suis libre. Cette maison m'appartient. J'ai payé mes dettes, je ne dépends plus des gens de Bercy. Je puis
Signer mes romances. Et je n'arrive pas à suffire aux commandes. Yvette est insatiable...
Je ne suis pas lâché de pénétrer les secrets de cette collaboration. Car c'en est une
véritable. M"« Yvette a des idées personnelles et qu'elle suggère volontiers à ses chansonniers. Elle leur indique des « sujets ». On en trouvera la preuve dans ce billet que M. Bessière m'autorise à reproduire ;
(( Cher monsieur,
(( Pensez à moi, hein !
« Vous devez savoir que le 1" juin je recommence aux Ambassadeurs, Je n'ai rien, rien... pour le plein air.
« Touvez un sujet gai et de saison.
(( Dans la Mère AnQot, il y a « Eh dit's donc la p'tite Suzon... Si tu parles sur ce ton. Ah! nom d'un nom! Ahl nom d'un nom, je vais te crêper le chignon, etc. »
« Si l'on faisait une parodie :
Eh, dit' donc, Mam'zelle Couëdon,
Si vous parlez sur ce ton, Ah I je vais vous crêper le chignon.
« Ou Si on faisait des « Saintes Mad'leine », les hétaïres seraient en jeu d'une façon cruellement douce!...
« Enfin, trouvez quelque chose.
({ Yvette Guilbert.
(( P.-S. — Faites un visa spécial et chccste pour la censure. »
Ce post-scriptum me semble irrévérencieux pour dame Anastasie. Ayez donc de grands ciseaux pour que l'on se moque de vous avec cette effronterie! Yvette! Yvette! les censeurs se vengeront !
Ce serait offenser M. Bessière que d'insinuer que toutes ses chansons lui sont ainsi dictées par son interprète. Le plus souvent, il les trouve de lui-môme. Elle se contente d'exiger des remaniements. Elle reçoit « à correction, » comme on fait à la Comédie-
Française. Après quoi, le texte arrêté, elle remet à l'auteur une somme de 50 francs et devient propriétaire du morceau, l'édite et l'exploite à sa fantaisie. Tous deux sont ra-
vis de ce marché. Jamais entre eux aucune contestation ne s'élève . Que dis-je? M. Emile Bessière, méditant de publier en un volume ses plus remarquables compositions, M"* Yvette Guilbert a accepté d'en écrire la préface.
— Une superbe page, ajoute gravement M. Bessière.
11 me communique ce chef-d'œuvre inédit, il a pris soin de le copier de sa propre main, en ronde moulée, et je comprends, après avoir lu, les sentiments qu'il inspire à M. Bessière. La chanteuse, en couvrant de fleurs son poète préfère, se hausse au ton de la critique littéraire :
« Voilà bien des remerciements pour le simple lait de vous avoir interprété. Quoi de plus simple pourtant! Étant toujours aux aguets, j'ai trouvé, grâce à vous, la possibilité d'avoir avec vos nouvelles chansons un succès ou plutôt des succès nouveaux.
« J'ai chanté vos Ingénues sur le simple plaisir que j'avais eu de les entendre dire à Bruxelles. J'en ignorais l'auteur, mais Immédiatement je m'en Ils copier les paroles et la musique, puis un jour vous êtes venu me remercier et vous m'appor-
liez votre Clair de lune qui fut très applaudi à Paris, à Londres et surtout en Amérique, parce que les vers en étaient tendres, humains, susceptibles d'être compris par tous. »
Et maintenant elle aborde la psychologie. Elle ouvre au public les profondeurs de son être intime :
« Tous, nous avons un coin de notre cœur qui a saigné, qui a souffert à un moment donné de notre vie. Je me rappelle qu'à Chicago mon accompagnateur Pizarello fut tellement attendri et empoigné que les larmes lui vinrent aux yeux. Il s'est retourné vers moi, et il est resté stupéfait de voir que de grosses larmes tombaient le long de mon nez. — Ça m'arrive.
« A la Scala, un soir, des amis vinrent, parmi lesquels Léon Legendre, et me dirent en me regardant fort au fond des yeux :
« On pourrait mettre un nom sur la figure du héros de Clair de lune,., il est vivant, hein ?
« Et voilà, cher ami, tout le secret de l'admiration et de la sympaihie que j'ai pour vous. C'est que, en plus de votre esprit, vous laissez quelquefois votre cœur faire des confidences, sans vous préoccuper de l'ironie des gens blasés, des cœurs durcis, secs ou vides, qui nient la plus belle
chose du monde, la plus sainte, la plus élevée : l'amour.
{( Je vous sais gré de m'avoir émue. Il n'y a pas comme les gens qui font métier d'être gais pour être tristes et mélancoliques, et si je vous suis reconnaissante d'amuser
par ma voix un public avide de rire, je vous ai bien davantage dé gratitude de m'avoir donné la facilité de chanter pour mon plaisir personnel des couplets où mon cœur trouvait sa part de plaintes.
« Quelquefois, vous admettrez bien que, n'étant pas une mécanique, je ne puisse pas toujours, toujours et à heure fixe remonter mon moulin de gaieté? Alors, vous voyez, cher ami, quand par les soirs de mélancolie il me faut tirer ma ficelle de polichinelle, je me console, je me rafraîchis, je m'attriste et je m'apaise avec une de vos chansons tendres et je sens l'efficacité des larmes si joliment chantées par Beaudelaire :
Une m'importe que tu sois sage, Sois belle et sois triste! Les pleurs Ajoutent un charme au visage, Comme le fleuve au paysage...
L'orage rajeunit les fleurs.
M"« Yvette Guilbert se révèle en ces lignes sous un aspect inattendu. Elle est mélancolique, elle verse des larmes, elle a le cœujTïavagé. Se fût-on douté de cela en l'écoutant chanter les Petits Vernis f Toujours l'histoire de Molière dissimulant des sanglots sous les hoquets du Malade imaginaire !
Je voudrais bien être initié aux productions de M. Emile Bessière, que j'avoue (à ma honte) ne pas connaître, et surtout d'examiner ce c;«i/'(/e luneqxxe M"« Yvette Guilbert loue en termes si avantageux. M. Bessière, à qui j'exprime ce désir, m'apporte unedouzainedechansons parmi celles qu'il juge être ses meilleures. Je les feuillette d'un doigt empressé. J'ai hâte d'arriver au Clair de lune. La vignette représente deux amoureux se béquetant au pied d'un moulin, qui ne peut être que le Moulin do la Galette. Cet agréable dessin est de M. P. Dulresne, la musique est de M. Paul Marinier. Passons aux paroles :
Par un clair de lune Nous nous somm' connus.
J'n'avais pour fortune Qu'raes airs ingénus.
Sur la butl' fleurie On sentait l'printeraps, Comm' un' rêverie, Passer d'temps en temps.
Tu m'disais : Ma brune,
Comm' tes yeux sont grands, Par un clair de lune !
L'idylle se poursuit. Il murmure des choses tendres. Elle boit ses aveux, /n'embrasse. FAle sent une douceur « lui passer dans les moelles ». Mais l'idylle tourne au drame.
Oh ! ce cœur sans tache, Tu l'as immolé.
Tu m'as même, Eustache, Dit qu' t'étais volé...
Eustache — l'ingrat! — abandonne sa beir brune. Et, à ses reproches, il répond : Là ! là ! avec un geste que nous devinons et qui n'est pas « dans un sac »... M"« Yvette avait-elle tort de vanter l'humaine et pathétique beauté de Clair de lune ?
— Sans doute, dis-je à M. Emile Bessière, y a-t-il dans votre répertoire une chanson que vous préférez, où vous avez mis la plus forte expression de votre génie''
M. Emile Bessière demeure un moment pensif.
— Je crois que ce que j'ai fait de mieux est ma chanson intitulée : la Môme aux grands yeux. Elle vaut surtout par l'idée philosophique. C'est mon plus grand succès. Elle s'est vendue à 100,000 exemplaires.
Voyons cette chanson philosophique qui obtient tant de faveur. Il parait que la philosophie plaît au peuple!... La « môme » qui apparaît, dessinée en bleu, sur la couverture du morceau, n'est pas d'allures très nobles. Elle porte les cheveux au vent des gigolettes. Et ses grands yeux ont l'air passablement effrontés. L'auteur va nous exposer ses aventures.
Par un soir d'hiver, au bord de la Seine, J'rencontr" un' jeun' munie qu'avait jusl' seize ans.
L'éternel roman ! On s'adore, et l'on se quitte. Cette fois, c'est la « môme » qui
lile à l'anglaise, laissant son galant désespéré.
Quéqu'iin m'a chipé ma môm' si gironde, Eir s"a envolé vers un autre époux.
Et l'idée philosophique ? Attendez I... Nous la trouverons indiquée au der- nier couplet . Ce r couplet déborde de philosophie :
L'bonheur en amour ça passe
[comme un rêve ;
Ouaud on est heureux, on l'paie
[vite après.
M. bessière se rencontre ici avec M. Maurice Donnay, le psychologue de IdîDoulourcM-sr». A ces observations d'ordre général il ajoute de judicieux conseils
Si vous voulez prendre un' p'tit' gigolette, Qu'a soit pas trop balh : on vous la chipr'a.
Ceci rentre dans la philosophie pratique. M. Bessière est un sage. Et. comme tel, il est heureux. Que lui manque-t-il ? Il a l'estime de soi, l'approbation d'Yvette; il est chevalier du Venezuela, officier d'académie. Quand il reçut ce dernier ruban, l'émotion qu'il en ressentit, succédant aux tourments qu'il avait endurés, provoqua chez lui un ébranlement nerveux du cerveau. Il resta trois jours comme un fou. Mais rien ne subsiste de ce trouble passager. L'ex-cabaretier de Châtillon se consacre aux belleslettres et, libéré par l'art, il jette, haut et clair, son nom à ses oppresseurs d'hier, aux négociants de Bercy :
— Infâmes contempteurs de la Chanson française!