‹ Un coin du voileChapitre 1 sur 7 · RUE AUBER · texte numérisé non relu

RUE AUBER

// a été tiré de cet ouvrage

QUINZE EXEiMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE, tous numérotés.

Il avait trente ans, et sa vie avait été triste. Fils de fonctionnaires pauvres, boursier dans un collège, bachelier précoce, normalien, puis, professeur d'histoire dans un lycée parisien, il avait ignoré de l'existence, non seulement les plaisirs, mais les douceurs. En dehors des jouissances amères et fiévreuses du travail cérébral auquel il s'était éperdument consacré, rien ne lui avait souri. Le foyer paternel éteint depuis longtemps dans la ville lointaine de l'Ouest où ses parents avaient vécu, il était demeuré seul, livré à cet égoïsme austère, sceptique et noir des isolés. Et, subtil ana-

lyste, impitoyable observateur de la vie des autres, il en avait été conduit à mépriser, non point l'amour, mais ses illusions, ses fauxsemblants et leur fragilité. D'ailleurs, se prêtant une certaine sécheresse d'àme, après l'étouffement de tant de choses jeunes et tendres en lui, il n'attendait pas d'amour.

Près de l'établissement où il professait, Je jardin mortuaire et merveilleux qu'est le Père- Lachaise étalait ses pentes broussailleuses, ses allées de marronniers, croisées d'allées d'acacias, ses dômes, ses coupoles, ses chapelles blanches, ses mausolées orgueilleux, ses ifs, ses cyprès, ses draps souples de lierre, ses fouillis de verdure, ses tombes grecques et sa statuaire funèbre : amphithéâtre silencieux et superbe dressé au-dessus de Paris qu'il menace et attend. C'était, pour le jeune maître d'histoire, un lieu de promenade mystérieusement attirant. Son cours fini, légèrement échauffé par la flamme, qu'artiste inconscient, il mêlait à sa parole, le cerveau en fièvre, les nerfs tendus, il cherchait de suite une vaste sensation d'air vif que la rue ne lui donnait pas.

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Alors il franchissait le massif portail des morts.

Son itinéraire était toujours le même. Fuyant la grande avenue et son jardin anglais, il s'enfonçait dans cette ruelle étroite, oblique et sèche que dessine, dans la cité funèbre, le cimetière israélite. Très évocateur des époques, par l'instinct même de sa profession, il aimait l'aspect des épitaphes hébraïques, les noms bibliques, et jusqu'aux tumulus semés de petits cailloux que les amis du juif laissent tomber à chaque visite, sur la pierre.

x\u bout de ce premier chemin, s'apercevait le grand dais gothique, avec ses colonnettes, ses clochetons, ses ogives, qui couvre les corps étendus d'Héloïse et d'Abélard. Le culte des bouquets flétris, entretenu par les amoureux d'aujourd'hui, autour de ces amants du Moyen âge que la légende magnifia, lui causait une mauvaise humeur. Et il cherchait vite la sente escarpée, qui menait sous les cyprès et les acacias, à son coin préféré.

Midi sonnait, en des Angélus lointains, dans la grande ville. Parfois, quand le ciel était très

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pur, une fumée noire, lourde et étrange se traînait jusqu'ici, dans les altitudes de l'air léger. Le jeune homme levait la tête, son cerveau se surexcitait ; il savait de quelle fournaise sortait là-haut, près du columbarium, cette fumée mystérieuse ; et l'amer positiviste qui était en lui se complaisait maladivement à chercher dans cette vapeur à demi-évanouie une résultante humaine.

Par des trouées de verdure, nuageux et immense, Paris s'entrevoyait. Mais le vacarme d'enfer de la cité des vivants n'atteignait pas celle des morts. Un pépiement très doux d'oiseaux voltigeait dans les arbres, coupé de silences absolus.

Un jour, sinuant entre les tombes, une femme glissa...

Le lieu était incomparable. Les pierres tombales moussues, branlantes et rongées, portaient toutes, en des épitaphes mi-efîacées, le millésime 1835. Certaines étaient recouvertes de lierre. Et vivace, envahissant, ressemblant à un nid de reptiles, ce lierre rampait en minuscules couleuvres velues, pour aller vêtir près

de là les colonnes grecques d'un mausolée en ruines que l'antique avait inspiré. Irrégulières, effondrées, noircies par les pluies, les tombes avaient comme oublié un terre-plein vide, autour duquel elles se serraient. C'était environ à mi-côte de l'amphithéâtre. Au-dessus et audessous, des arbres vétustés enchevêtraient leurs feuillages pâles, leurs troncs infléchis et galbés, çà et là coupés par la ligne rigide d'un cyprès au velours vert.

Cette femme avait passé très vite, vêtue de noir...

Souvent, d'intolérables migraines, causées par son travail incessant de pensée, martelaient le front du jeune homme. Et c'était alors un engourdissement cérébral, une inaction mentale qu'il venait chercher ici ; mais cette solitude étroite et close, contenait bien trop de mystère, évoquait trop l'énigme même de la vie, pour laisser chômer sa philosophie. Une urne cinéraire, toute verte de mousse, au coin d'un tombeau, portait cette inscription : Mes amis, sachez que je dors. Et, secouant en esprit ces ossements, ces cendres blanches, résidus

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humains, au fond de tant de tombes, il faisait revivre tout ce Paris de 1830 : la Restauration, cette époque reluisante encore des dorures de l'empire, vitale et béate, bourgeoise et agitée, dont l'esprit était resté comme une empreinte, au style même de ces tombeaux. Alors, les tempes lui battaient plus cruellement encore, et il retombait assis sur une pierre plate, enfouie dans l'herbe.

Le lendemain, la passante, à l'heure pareille, sinua de nouveau dans le labyrinthe des tombes. Et il eut d'elle une curiosité légère, imprécise et inexprimée, quand il s'aperçut que quotidiennement, elle aussi s'attardait au cimetière. Il s'occupait peu des femmes qu'il regardait comme des êtres inconsistants, artificiels et étrangers ; mais ce fut au seul point de vue psychologique s'il se prit d'intérêt pour cellelà, jusqu'à la suivre clandestinement, furtif et secret, derrière les tombes. Car il n'était pas logique que l'être jeune et sain qu'il devinait en elle vécût assez du souvenir d'un mort, pour trouver encore des jouissances étranges près de sa dépouille. Était-ce une veuve? 0 hdé-

lité invraisemblable de l'amour ! Mais quelque chose de puéril et d'incertain émanait d'elle qui révélait la jeune fille.

Et comme les croix, les urnes, les stèles le dissimulaient, il put la contempler à l'aise, sanglotante et les mains tordues de douleur, près d'une tombe blanche dans sa pierre neuve.

Pleurerait-elle son enfant? se demanda-t-il encore. Et il avait au cœur une sensation aiguë et nouvelle qui le surprenait en l'oppressant un peu, et le sang-froid de sa philosophie défaillait .

Le tombeau portait sur sa pierre blanche, ces seuls mots :

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