‹ Un coin du voileChapitre 2 sur 7 · ANS · texte numérisé non relu

ANS

Etait-ce son fils ? Mais quelle maternité invraisemblable pour sa jeunesse! Et très énergiquement le jeune homme se refusait à croire qu'elle fût mère.

L'étrangeté de cette inconnue l'intrigua

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davantage. Il se surprit, le lendemain, à gravir plus vite que de coutume, les pentes du cimetière. Ce jour-là, il lui fut loisible de la voir quand elle vint à la tombe. Elle paraissait vingtcinq ans, ses yeux étaient beaux, et lassés, et au paroxysme de son chagrin une résignation très noble se lisait en elle. Il semblait au jeune homme voir un être d'exception, une àme précieuse et rare, et il s'émut plus vivement aujourd'hui, bien qu'elle n'eût pas pleuré.

Le troisième jour il la revit. Ses artères battirent. Un trouble pour la première fois le prenait — et comme les jours d'ouragan, sur la montagne, l'invincible force du vent vous enveloppe, vous porte et vous pousse, quelque chose d'invisible et de fort comme la tempête le poussait à cette inconnue.

Et voici qu'à son cours, soudain, en parlant, à la Nationale où il fouillait des manuscrits, la nuit, dans les ténèbres de sa chambre, il revoyait sans cesse cette frêle femme, secouée de douleur, les yeux clos, les mains tordues. Mais, s'analysant implacablement, il ne fut pas dupe de cette crise :

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« C'est un entraînement vers cette jeune fille, se dit-il. La chose devait m'arriver un jour ou l'autre. La nature est insidieuse. Contre ceux qui se sont fait une loi de repousser l'amour, elle a des ruses. Elle trouve en eux plus de prise aussi parce qu'ils sont inexpérimentés et neufs comme des enfants, et alors ses assauts sont redoutables. Le sceptique sage serait celui qui, à tous les détours de la vie, en mille passions anodines, userait peu à peu, graduellement, sans grandes secousses, sa puissance d'aimer. Le jour des surprises violentes il n'aurait pas dans le cœur l'étonnement, la folie, le chagrin dont j'ai gardé les puissances intactes, depuis l'adolescence. Réagissons !

Et il réagit.

Il chassa l'obsédante pensée, travailla double, courut un jour, à pied, de Montmartre àVaugirard, se prohiba l'entrée du Père-Lachaise, bien que chaque jour, à midi, — l'heure des rencontres, — avec des gouttes de sueur au front, il dût se cramponner à son vouloir impitoyable, pour ne pas aller furtivement, entre deux tombes, revoir quelques minutes la pauvre créature

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en larmes. Il but du laudanum pour dormir la nuit, alla au café, goûta du théâtre, se remit à lire, tandis qu'avec la force même dont il la repoussait, cette femme l'envahissait, emplissait ses pensées, ses actes, ses visions, jusqu'à ses rêves.

Mais, comme orgueilleux et implacable, il résista, la nature dut céder. Son imagination se lassa. L'aventure se classa dans sa mémoire à l'état de souvenir, un souvenir qui alla s'atténuant de jour en jour. Sa vie normale le ressaisit avec la régularité passée. Et quand, sûr enfin d'avoir triomphé de lui-même et se croyant désormais à l'abri d'une rechute, il reprit le chemin du Père-Lachaise, une certaine joie acre et victorieuse le possédait.

C'était un matin d'automne, tiède, pâle et doré. Une allégresse tranquille lui faisait trouver un délice dans la nature. Ah ! qu'il se sentait puissant ! Il se jouait de la passion comme d'un mal léger, qu'on guérit. Certes, il pouvait impunément aujourd'hui revoir cette femme. Et cédant à une ancienne habitude, peut-être aussi à l'obscur désir de se prouver,

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par une bravade, que sa guérison était complète, il choisit le chemin où l'on voit un cyprès énorme étouffé par le tronc de reptile d'un lierre.

Elle ne venait pas.

Les arbres avaient jauni, et dans les lointains bleuâtres, sous le mystère des taillis hérissés de stèles grises, c'était exquis de plonger les yeux pour épier l'arrivée de l'inconnue.

Un grand silence régnait. Les cris d'oiseaux se faisaient rares. De minute en minute, une feuille sèche tombait.

Soudain la jeune femme apparut dans la profondeur des taillis vaporeux, mince dans sa robe noire, les gants de peau serrés au poignet, la démarche un peu lasse, une fourrure flottante au cou. De loin, une rêverie attristée se lisait dans ses yeux.

11 s'éloigna, la vit venir, s'agenouiller et, le front dans ses mains gantées, s'absorber dans une pensée profonde. Elle ne pleurait pas. A pas de loup il s'approcha. En levant les yeux, elle le vit, debout près d'elle, la contemplant.

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— Comme vous souffrez, murmura-t-il, avec un accent d'infinie pitié.

Elle le pénétra tout un moment de ses yeux gris, inquiets, chercheurs et peureux qui prirent une acuité enfantine. Puis, peu à peu, une confiance les envahit, et ils recouvrèrent leur expression vraie, triste et douce.

— Oui, répondit-elle alors, je souffre beaucoup.

Et il partit sans avoir osé l'interroger davantage.

La souffrance de cette jeune fille le torturait, non point qu'il la comprît bien, car la douleur des autres nous est inconcevable, mais parce qu'il se sentait impuissant à la consoler. Et des imaginations folles lui venaient : la prendre dans ses bras, comme un enfant qui pleure, couvrir de baisers son front, ses yeux délicats, ses mains. Qu'était-ce donc que les caresses dont il avait eu l'instinctive méfiance, dans sa vie cérébralisée de solitaire ! Par moments il se disait : « Je ne l'aime pas, c'est de la pitié. »

Ils se revirent tous les jours sans se parler. Une fois elle lui raconta :

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— Cela me console de venir. C'était mon petit frère, presque mon enfant. Je n'avais plus que lui au monde, je l'avais élevé. Je suis dessinatrice, je travaillais pour lui. Maintenant je n'ai plus personne; je travaille pour moi; ce n'est pas gai. Oh! monsieur, la vie est abominable 1

— Comment, s'écria-t-il indigné, la vie est bonne, au contraire, puisqu'elle est toutes choses, elle est nous-mêmes. Pour quelques secousses dont nous ne connaissons pas l'opportunité secrète, que de bonheur, que de délices nous attendent î

— Ah! fit-elle, en secouant la tète avec un désespoir, une lassitude sans nom, j'aimais trop ce pauvre petit être. Aucune joie ne m'est plus permise, maintenant; tout est fini pour moi.

— Allons donc ! la vie veut que l'on se console. V^ous ne cesserez pas de demeurer tendrement attachée au souvenir de l'enfant, mais vous cesserez de souffrir.

Il s'étonnait lui-même. Pour arracher au découragement cette pauvre fille, il oubliait son propre pessimisme, et les arguments abon-

daient sur ses lèvres pour défendre Texcellence de la vie. A la fin, elle sourit amèrement.

— Vous êtes, et avez été sans doute toujours très heureux, monsieur, dit-elle.

Il se récria :

— Heureux! Heureux, moi!

Et le front dans sa main, il dit tout bas :

— Je suis l'être le plus triste au monde. Vous, au moins, avez connu une affection souveraine, mais moi, nul ne m'a aimé; je n'ai aimé personne. J'ai toujours été seul, effroyablement seul.

Les yeux de la jeune fille changèrent, une indicible expression de pitié y allumait un feu exquis : la tristesse s'y évanouissait, la bonté y demeurait, mais étrangement expressive et rayonnante.

Quand ils se séparèrent, elle lui demanda :

— Comment vous appelez-vous ?

— Louis, mademoiselle.

— Moi, je me nomme Marguerite.

Et la manière longue et tiède, timidement tendre, dont elle lui serra la main, fut, de la vie la première douceur qu'il devait connaître.

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Il l'épousa un de ces jours d'hiver parisien, triste, brumeux et noir. Mais l'allégresse qui ruisselait en lui était comme un soleil, et dorait les choses. Il ressemblait à un malade imprégné des douces et neuves ivresses de la convalescence. Il s'éveillait à la vie. Quand les quelques amis, professeurs de lycées et artistes, qui les avaient escortés à l'église les quittèrent, Louis conduisit Marguerite, à son grand appartement de garçon, sobre et bien ordonné. Lui tremblait légèrement; elle était la plus sereine. Un amour silencieux, un amour immense et tranquille la possédait. Il la regarda longtemps, installée en dominatrice dans son cabinet de travail, petite et fluette dans sa robe blanche, ses cheveux noirs retombés en lourde touffe sur son front, ses yeux pleins d'un mystère infiniment tendre.

D'abord il la trouva belle. Pour la première fois, au soir même de leur mariage, sa grâce physique le frappait. Il la découvrait. Et la

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pensée que rien ne lui avait jamais autant appartenu que cette femme dont la nature, l'amour et la loi faisaient sa chose, lui donna d'abord un orgueil puissant et joyeux. Mais elle était venue trop tard dans sa vie : certaines dispositions chagrines trop invétérées en son humeur, restaient incurables. Par instants, son scepticisme renaissait assez vigoureux sous l'amour pour l'analyser. Car le serment d'éternité qu'il avait prononcé le matin le déconcertait. Qu'était-ce donc qu'aimer pour jurer d'aimer toujours. Que feraient, à la longue, de leur doux contrat, les vicissitudes de la vie? Et que lui réservait cette âme impénétrée de femme, petite source mystérieuse et incertaine de son bonheur? Il tremblait déviant ce cœur ignoré ; il en redoutait la longue habitude, l'accoutumance; il en craignait l'inconnu. Alors il se grisait de baisers, de mots de passion, mais c'était encore pour leurrer son inquiétude. Alléché de bonheur, il ressemblait au voyageur agonisant de soif qui a rencontré la fontaine et se demande tout en buvant : (( ?ve tarirat-elle pas? »

Mais les jours passèrent, les semaines, et au lieu de tarir, la fontaine de bonheur s'emplissait de suavités nouvelles. L'extase se perpétuait, aux phases diverses du jour. Il connut le retour au foyer où vous attend une femme inlassablement caressante, le charme des repas où l'on a devant soi une épouse qui vous sourit, ses sommeils si confiants, près de lui. Il connut ces veilles adorablement intimes, où ils causaient tous deux, sous la lampe. Ses maux de tête devenaient très fréquents; Marguerite se fit sa gardienne; elle eut le pas de velours, le mutisme délicat, les glissements berceurs près du lit, qui sont, au malade, si lénifiants. Et il aspirait à même le bonheur, s'en délectait, s'en gorgeait, de toutes les forces de son àme.

Elle le choyait comme un enfant, au point qu'on ne savait si c'était son petit frère mort qu'une ancienne habitude de tendresse lui faisait aimer en son mari, ou son mari déjà, que, d'une manière lointaine et intuitive, elle avait commencé d'aimer dans l'enfant. Son amour était silencieux et discret. Et partageant son temps entre ses travaux d'art et son mari elle vivait

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tranquille, complétée, sereine, le cœur satisfait. Un soir, il rentrait. Elle lui trouva l'air joyeux. Il sifflotait, en ôtant son pardessus, un refrain d'opérette et lui dit en l'embrassant :

— J'ai rencontré le ministre.

Indifférente, elle prononça :

— Ah! lequel?

— Celui de l'Instruction publique, je crois que je vais être décoré.

Cette plaisanterie la fit bien rire. Elle savait quelle absence totale de vanité caractérisait l'àme fière de son mari. Elle riait d'un rire de bonheur qui était chez elle comme une floraison, ignorée jusqu'ici, de sa jeunesse étouffée, et elle paraissait ainsi puérile, gracieuse, amoureuse et jolie. Comme elle était fière de lui ! Comme elle aimait son dédain de toute gloriole, sa gravité, ce qui le faisait différent des autres, en même temps plus sincère et plus grand. Et d'un geste elle l'enlaça comme l'eut fait la plus douce maîtresse, la plus câline.

Le lendemain, en rentrant, il parla d'une nouvelle rencontre; ce n'était plus le ministre, mais le chef de l'État lui-même. Marguerite

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riait d'abord comme la veille. Ainsi que toutes les femmes qui aiment, elle était disposée à trouver infiniment d'esprit aux plus futiles propos de son mari. Mais cette fois, lorsqu'elle voulut le ramener aune conversation sérieuse, elle eut mille peines à lui faire abandonner sa plaisanterie, et il inventait des propos que le président lui aurait tenus.

Le troisième jour — elle devait s'en souvenir toute sa vie — c'était un jeudi, un radieux matin de février. Elle était à sa table de travail, crayonnant, d'après un croquis pris la veille, une illustration pressée. Elle chantait à mivoix son allégresse d'épouse, sa confiance dans la vie. Son mari était sorti pour une répétition; elle l'attendait. A la cuisine, la servante apprêtait le repas; une fumée odorante de sauce épicée se répandait dans l'appartement, se jouait dans chaque rais de soleil. On préparait un mets favori de Louis; Marguerite ellemême de temps à autre en allait surveiller la cuisson. Et le cœur lui battait, sans qu'elle sût si c'était au souvenir des baisers du départ ou dans l'attente de ceux du retour.

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Enfin il revint. Elle se leva dans un secret frémissement de joie, lui jeta les bras au cou. Mais il dit sévèrement.

— Laisse-moi, je reviens de l'Elysée.

Elle leva les yeux sur les siens : ils étaient fixes, inexpressifs et nouveaux. Une gravité ridicule l'imprégnait. Marguerite le contempla un instant, son cœur cessa de battre. Elle étouffa. Le bien-aimé s'en était allé, elle ne connaissait plus cet homme étrange qui se tenait devant elle.

Il reprit :

— Tous les souverains de l'Europe étaient là. Edouard, Victor-Emmanuel, Guillaume, ils ont tous été charmants pour moi, tu sais, charmants, et tous m'ont promis des décorations.

Elle se jeta sur lui, s'accrochant à ses épaules, et elle criait de toute sa voix : « Louis ! Louis ! » comme si en le rappelant ainsi, désespérément, elle eût dû faire revenir de force, dans ce corps abandonné, l'àme du noble amant d'autrefois. Mais il continuait de divaguer, étalant cruellement sous ses caresses, les troubles de son

cerveau désemparé. (( Louis, suppliait-elle, regarde-moi. » Car il lui semblait qu'à la lumière de sa propre âme et de ses yeux, elle rallumerait la lumière éteinte dans cette âme obscurcie. Et il répondait aux puissances infinies de ce cri par le fatras de ses insanités orgueilleuses. x\lors elle se rappela ses longues fatigues cérébrales, son surmenage, ses insomnies, ses veilles: elle pensa aux cruelles souffrances de ses migraines, à ces longs et lointains prodromes, douleurs de tête ou lassitudes du cerveau épuisé, qui présageaient depuis des mois, sans qu'elle y songeât, la catastrophe d'aujourd'hui. Et terrifiée, ayant en même temps horreur, peur et honte, elle courut s'enfermer dans sa chambre où elle tomba sans force, au chevet de leur lit.

D'abord, elle n'eut qu'une idée, poignante et atroce : la perte de son bonheur. Tout ce qui avait été, depuis trois mois, ne serait plus. Finis les douces expansions, les échanges d'idées, les muettes ententes, les sourires intimes qui mariaient leurs deux pensées. Finie l'adorable société intellectuelle de cet homme qui était

en même temps l'amant et l'ami. Et quel réveil après ce rêve trop beau! La folie, la stupidité des grandeurs! Gomme si la nature humaine, vicieuse, eût repris sa revanche sur cet être modeste, dédaigneux des honneurs, sa mentalité déréglée se ruait, dans la démence, cà toutes les petitesses de la vanité. Encore une fois Marguerite se retrouvait seule, sans personne à qui confier sa détresse.

De longs moments se passèrent. Elle se raidissait, toute crispée et révoltée contre la vérité. (( Ce n'est pas possible, ce n'est pas possible! » Elle avait moins souffert devant le lit du petit Jacques mort, que devant le cadavre moral de son mari. Elle voulut mourir, et se penchant à la fenêtre, mesura le vide. Ah! ne plus exister, ne plus penser, ne plus souffrir!

Soudain, un bruit léger retentit contre la porte; quelqu'un y grattait timidement, demandant d'entrer. C'était son mari, c'était ce qu'elle avait tant aimé...

Un flot de pitié l'envahh. Elle reprit conscience d'être l'épouse, d'être la chose de cette pauvre chose dévastée à qui jadis, dans le bon-

heur, elle avait fait le don d'elle-même. Plus même un homme, mais, fantôme d'un passé d'amour qui avait mêlé leurs vies, faible, malade, risée de tous, il lui devenait cher d'une manière nouvelle. Elle se redressa. Une force courut dans ses muscles fragiles ; le grattement continuait plus vif à la porte. Elle l'ouvrit et tendant les bras :

— Viens, mon pauvre Louis, viens, dit-elle.

Et en l'enlaçant de toutes ses forces, pendant qu'indifférent, il rêvait à ses chimères, elle prit possession, maternellement, avec une indicible tendresse d'épouse, de ce pauvre être sans soutien dont elle serait désormais la pensée, et le guide.

La lucidité reparut par longues périodes. Ce furent des agonies nouvelles. Quand le malade l'appelait à lui, la serrait dans ses bras, lui livrait, rien qu'en la regardant, toute sa pensée ardente et pure, elle croyait voir se rouvrir sur elle les yeux d'un mort. Et une absurdité

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cruelle régnait dans leur sincérité, puisqu'à ces moments d'intimité mentale elle lui devait cacher qu'il devenait fou et qu'elle en mourait. Puis elle se reprenait à des espoirs insensés que ruinait une minute après une phrase du pauvre esprit retombé dans ses limbes.

Elle connut alors une pudeur honteuse et nerveuse qui lui faisait voiler éperdument, pour tout le monde, l'infirmité de cette grande intelligence éteinte. D'abord, pour le soustraire aux railleries secrètes et inavouées de la domestique, elle la renvoya, s'astreignant ainsi à toutes les besognes matérielles du foyer. Elle se confia au médecin qui signa une ordonnance de congé forcé pour anémie cérébrale, et les cours furent suspendus. Après quoi, elle se séquestra elle-même avec le fou.

Le mal empira vite. Les pensées se firent incohérentes; l'amour seul subsistait, elle s'y prêtait doucement, soumise à la démence de son mari comme elle favait été naguère à sa raison. Le médecin hasarda un jour :

— îl devrait être traité dans une maison... spéciale.

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Marguerite eut un sursaut.

— L'asile d'aliénés, cette geôle, pour mon pauvre malade? Non, non, docteur, je le garde.

Elle se savait indiciblement forte : elle était sa défense, sa tutrice, sa mère; elle le protégerait jusqu'au bout. Ce jour-là, elle se sentit le cœur gonflé de tendresses nouvelles, et quand il lançait au hasard ses phrases sans lien, les écoutait, en souriant à ces dernières lueurs d'un esprit à l'agonie, comme elle eût souri aux premiers bégaiements de son enfant.

Ils étaient pauvres, la vie matérielle devint précaire ; Marguerite travailla double. Levée au jour elle venait, les yeux gros encore de sommeil, s'installer à sa table de travail dans l'atelier, et lui que l'impitoyable mal ne laissait pas dormir et qui la suivait puérilement, s'installait à ses côtés, souvent vêtu d'une manière grotesque, affublé tantôt d'une robe, tantôt d'une ceinture rose qu'il nouait à son vêtement de nuit. Alors elle le regardait tristement sans rien lui dire.

Mais des heures plus cruelles l'attendaient.

Elle vivait actuellement sur le reliquat de

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leur amour. La destruction lente de sa mentalité oubliait encore dans le jeune homme quelques restes de l'adoration ardente de naguère. Et c'était à cette faible lueur, reflet d'un feu mourant, qu'elle alimentait sa vaillance. A mesure même qu'elle sentait s'éteindre en lui le sentiment, elle s'agrippait avec un désespoir inconscient à l'habitude des caresses machinales, et elle recevait ces baisers sans vie, dont toute la saveur venait pour elle de ceux d'autrefois. Mais un jour, hagard, livide, les yeux béants il lui dit :

— Ma femme? où est ma femme?

Elle voulut Tétreindre :

— Je suis là, mon chéri, me voici, toujours près de toi...

Il la repoussa :

— Retirez-vous, je ne vous connais pas.

A demi-folle elle-même, elle lui saisit les poignets, s'y crispa, plongea son regard dans les yeux inexpressifs, et avec une véhémence physique où passèrent toutes ses forces, lui murmura :

— C'est moi, c'est moi, je suis là, je t'aime.

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— Vous êtes une créature infâme, reprit-il : c'est ma femme que je veux.

Alors commença pour lui l'obsession douloureuse et navrante, qu'elle dut constater, impuissante, du matin au soir, en leurs longues journées. C'était une perpétuelle recherche de sa femme. Il l'appelait sans cesse : «Marguerite! Marguerite!...» avec un accent de souffrance qui la déchirait, et elle était le témoin de ses inquisitions secrètes et sans trêve dans toute la maison, pour la retrouver. Il fouillait inlassablement, les armoires, les garde-robes, soulevait les rideaux, murmurant toujours la même phrase : « Elle m'a abandonné, elle m'a abandonné! » Et quand elle suivait des yeux, à travers l'appartement, cette furtive course de fantôme, elle trouvait encore dans le chagrin qui la poignait, l'amer délice d'être toujours l'àme de sa folie et de sa douleur.

Lorsqu'il se fut lassé de son éternelle requête incessante et inexaucée, l'exaspération commença, et avec elle, les accès nerveux, les violences, les éveils sauvages de sa nature déchaînée. De la rue, parfois, les passants

entendaient des cris étranges et, surpris, levaient la tête. Le médecin revint à la charge, près de Marguerite, et proposa une consultation. Ils furent cette fois trois pour la circonvenir, lui représentant avec douceur de quelle efficacité serait pour l'aliéné, les soins de l'asile. Frêle et épuisée de travail, délicate, anémiée, elle eut des violences de lionne pour défendre son malade, contre leur aménité traîtresse.

— Ahl qu'on y vienne, qu'on essaye de me le prendre, on verra! .Je le veux, je le veux pour moi toute seule, jusqu'à la fin, et je ne le livrerai pas parce qu'il est faible, malade et égaré. Je sais des traitements occultes que ses féroces gardiens ignoreraient, et je le guérirai, vous entendez, il guérira entre mes mains ou il mourra dans mes bras, comme je me le suis promis.

Très émus, les médecins se turent et résolurent secrètement de temporiser.

La période de la démence agitée fut courte. Sa surexcitation usée, le malade sombra de jour en jour dans une matérialité pesante et tranquille. A force de l'étudier, penchée sur

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lui nuit et jour, dans une observation anxieuse et passionnée, la jeune femme lui devina des facultés de jouissance : le palais et l'ouïe survivaient à la ruine. Elle se consacra à la satisfaction de ces deux sens, tristes vestiges de l'existence ancienne. Pour sa gourmandise, elle s'épuisa en cuisines savantes, légères, raffinées, et ne lui servait que des plats exquis, alimentation délicate d'un nourrissage d'enfant, régime sybaritique d'un gourmet. Et il y avait ainsi, à côté de la voracité honteuse du fou, la poésie de l'amoureuse qui le servait. Pour son oreille, elle évita les bruits, les chocs violents. Elle assourdit son marcher, créa dans les chambres un silence absolu. Elle s'étudia à travailler, aller, venir, agir, comme une ombre. On aurait dit l'enchantement de toute la maison, les objets privés de poids, ouatés, sans heurts. C'était comme la matérialisation d'une paix infinie qui flottait dans l'atmosphère avec les glissements muets de cette jeune femme lente et douce. Puis, parfois, auprès du fou, elle chantait à mi-voix des mélodies berçantes.

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Et les nerfs du malade, à ces vibrations agréables, s'ensommeillaient béatement.

Dans la rue, quand elle passait pour des courses rapides, les voisins se la montraient du doigt, vive, essoufflée, amaigrie et pâle, et ils chuchotaient, à demi railleurs, devant cette femme amoureuse d'un fou. Mais elle allait sans voir, faisait prestement ses emplettes, courait à la poste expédier ses dessins, et serrant contre elle la clef qui avait emprisonné son malade, rentrait à la hâte, inquiète, frémissante et lassée.

Elle le retrouvait assoupi dans son fauteuil, stupide, épaissi par l'embonpoint naissant, premier effet de sa vie végétative, ou bien fouillant les buffets, toujours affamé et en quête de nourriture friande. Alors elle lui offrait comme à son enfant, les gâteaux fins qu'elle rapportait, et sans dégoût, sans répulsion ni révolte, souriait à son plaisir vorace.

D'abord, dans cette dépouille vivante c'est le passé qu'elle avait cherché. Elle avait évité l'instinctive horreur, en voyant moins le fou qu'un état morbide et transitoire subi par le

noble bien-aimé. C'était à l'époux d'autrefois, qu'à travers l'accident actuel, elle gardait sa lidèle tendresse, et quand elle baisait ce front d'insensé, une constance inviolée de veuve, lui faisait toujours revoir sous cette forme dégradée, l'image qu'elle avait connue aux premiers jours de leur union. Parfois même, alors, au milieu des soins maternels qu'elle rendait au malheureux, il lui semblait sentir dans l'invisible, comme le mystérieux regard lucide et beau de Louis, qui la soutenait, l'approuvait, la remerciait.

Mais les semaines, les mois, plus d'une année avaient passé, et l'admirable intelligence, loin de se ressaisir, sombrait de jour en jour, plus profondément dans la bestialité. Si bien que le temps se faisait très bref où elle avcàt aimé l'homme sain, tandis qu'elle se sentait mariée de plus en plus et depuis une période infinie, au dément. Alors sa tendresse se déplaça, et revint, par une force insensible, à ce corps sans âme qu'elle avait dix fois plus connu que l'autre. Elle finit par le chérir tel qu'il était maintenant, avec son intelligence éteinte,

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sa déchéance, toute son animalité humaine à nu. Elle oubliait l'intellectuel pour s'attacher à ce pauvre être sans pensée. Elle l'aima comme on aime un infirme, de tout le dévouement qu'on lui a consacré. Et sa nature caressante, avide de càlineries, de tendresses et de baisers, lasse de se leurrer de souvenirs qui devenaient de plus en plus fugaces, se satisfaisait à embrasser maternellement ce demi-cadavre.

Et cela devint, quand même, à la longue, une effroyable sohtude morale. Elle avait écarté de sa vie tout être humain, pour être du fou la 2:ardienne et l'esclave. D'ailleurs, il effrayait les visiteurs, et tout le monde la délaissa sans qu'elle eût besoin d'en manifester le désir.

Elle eut ainsi vingt-sept ans, et menait, sans rien regretter, sa sombre vie de recluse. Cependant, elle avait goûté au bonheur; elle avait connu de l'amour, trois mois durant, les plus ineffables choses, et la saveur lui en était restée. Jeune fille, elle avait, près de son petit frère malade, vécu des jours comparables à ceux d' à-présent, mais dans une ignorance pai-

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sible de tout ce qu'éveille en une femme l'amour d'un homme qui l'adore. Aujourd'hui, elle avait été aimée, fugitivement, comme dans un rêve, et il lui venait, à penser aux délices finies, des tristesses déchirantes. Parfois, elle se surprenait à serrer dans une fièvre désespérée, les mains molles et inertes de son mari.

— M'aimes-tu, disait-elle, m'aimes-tu?

Il répondait :

— Laisse-moi, j'ai faim.

Alors, elle retombait, sanglotante, éperdue, s ur un siège proche, et lui s'amusait à voir couler ses larmes.

Un jour, en la regardant, il pleura aussi. Son visage ruisselait, des sanglots de petit enfant l'étouffèrent. Elle tressaillit, s'approcha, essuya ses yeux, le couvrit de baisers, s'imaginant que c'était un chagrin réel qu'il éprouvait.

Il était devenu d'une docilité et d'une douceur constantes. Elle le promena. Il paraissait effrayé dans la rue, et se serrait contre elle, demandant sa protection. Marguerite eut alors des sensations de fierté délicieuse à tenir ainsi sous sa garde, cet homme si vigoureux. La

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santé physique du fou s'affermissait déjà ; les promenades h petits pas, sur le trottoir, au soleil, achevèrent de le reconstituer. Il s'était baigné deux années dans l'atmosphère de cette femme, il avait été soumis à ses soins, à Faction de sa paix bienfaisante, à son hygiène divine et inspirée ; il sortait de ses mains comme d'une seconde gestation, rénové, naissant à une vie physique nouvelle, les nerfs calmés, les moelles raffermies, s'essayant à des phrases puériles. Un soir, il sourit.

— Est-ce qu'il ne va pas guérir, demanda au médecin Marguerite, tremblante, anxieuse, enfiévrée de ce désir de guérison.

Le docteur hocha la tète, incertain. Elle demeura plus navrée, après la fin de cette lueur d'espoir.

Alors, lasse, plus découragée devant cette vigueur reconquise qu'elle ne l'avait été devant le malade exténué, voyant désormais plus l'insensé que l'infirme, elle souffrit comme jamais. Elle se disait souvent : « J'aurais cependant si bien su être heureuse! » Et de quels précaires et amers bonheurs elle devait désor-

mais se contenter'. Quand son mari disait : « Il fait beau », ou bien : <( La sauce est bonne », elle avait de petites joies tristes...

Pourtant, comme son idylle avait été belle! Quel poème 1 quel roman ! Et pendant que son crayon de dessinatrice couvrait le papier, dans ses longs et patients travaux d'illustration, sa pensée libérée se plongeait dans ces divins souvenirs, et elle s'en nourrissait, comme un affamé qui rude autour d'une table se repaît de parfums. Le besoin impérieux la prit même de revivre ces réminiscences. Ce serait poignant, cruel et délicieux de retourner cueillir dans les sentiers du grand cimetière, des fragments, des lambeaux oubliés de son rêve. Oui, elle irait: son désir se précisait : elle irait un matin, à midi, sur la tombe du petit Jacques, elle y traînerait à son bras le pauvre insensé, puisqu'elle ne pouvait le quitter, et il y aurait à cela moins d'ironie que de douceur. Elle Faimait tant son grand enfant, et de quelle pitié!

C'était le début de mai. Elle l'babilla ce matin-là plus tôt que de coutume. Il avait à

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sortir un plaisir enfantin, et il se réjouit quand elle lui prit la main, disant : « Viens te promener. » Depuis plusieurs jours, elle lui trouvait une tristesse étrange, et si le pauvre cerveau avait été capable de penser, on aurait dit qu'un souci l'accablait. « Il souffre peutêtre, se dit Marguerite; l'air lui fera du bien. »

Et serrée contre lui, l'entraînant dans sa marche, elle allait, rêveuse et distraite, vers cette évasion dans le passé et le bonheur aboli. Elle conduisait son mari, mais aussi distraite de lui que ces mères songeuses et absorbées qu'on voit dans la rue promener leur enfant, le sont du petit être inapte à les comprendre. C'était à l'autre qu'elle rêvait, à l'amant idéal, aimé là, jadis, dans ce désert du Père- Lachaise.

Quand elle en franchit le portique, elle se sentit le cœur étreint d'une impression de regret douloureux. Une femme les croisa, les yeux rougis, des pieds à la tète enveloppée de crêpe. (( Moi aussi je suis veuve », songea Marguerite; et elle s'orienta dans une pause d'une seconde, car depuis deux années, elle

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avait oublié Titinéraire exquis où elle rencontrait chaque jour, à cette même heure, le bien-aimé.

Devant elle, dans une pente douce et infmie, le cimetière s'élevait comme un parc touffu, plein de frondaisons jeunes, compactes, au vert éblouissant. La lumière printanière et puissante de cette matinée de mai y planait, affranchie des buées de la ville; et surplombant, comme d'une terrasse, la grande avenue montante, les deux chapelles dépareillées découpaient, sur le bleu violent du ciel, la blancheur de leurs frontons. C'était, sous ]a richesse du soleil, comme l'entrée luxueuse d'un palais, tandis qu'alentour, on pressentait des profondeurs et des ombres mystérieuses. Et Marguerite se ressouvint tout à coup. Dans la grande ville ensommeillée, où se croisaient tant de rues silencieuses, elle prenait autrefois cette allée pavée, entre de blancs caveaux neufs; et elle y traîna son mari, angoissée, fiévreuse, l'allure plus rapide, à mesure qu'elle approchait du lieu où dormaient ses souvenirs.

Au-dessus d'elle, les taillis s'étageaient en

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amphithéâtre. Elle reconnut définitivement sa route en traversant le rond-point où Gasimir- Périer, drapé dans sa cape, sert aux promeneurs de point de repère. Maintenant, à droite, des architectures grises apparaissaient entre les arbres. C'étaient les mausolées des maréchaux de l'empire ; elle prit à gauche délibérément .

Le printemps semblait n'arriver pas jusqu'ici. Sous l'ombre, les cyprès étaient devenus énormes, leurs troncs rugueux et droits, vêtus de leur ramure délicate et sombre, montaient d'un jet sous la voûte des vieux ormes. Et voici qu'apparaissaient ces grandes tombes noires en forme de pyramides, goût bizarre du romantisme de 1830, ruines d'un snobisme funéraire, qui avait dû, pour un temps, faire fureur. Puis c'était les eedicules à demi-écroulés, les tombes corinthiennes voilées d'un lierre épais, les garnitures de fer, rouillées et abattues, les épitaphes rongées de mousse. A chaque pas, Marguerite tressaillait. Ils s'étaient arrêtés ici, là. Ils s'étaient assis sur ce tumulus lézardé, garni de mousse, un vrai

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banc. Devant cette colonne brisée, il avait prononcé : (( Je vous aime. » Et sous ce dais compact de verdure, ayant devant les yeux le rideau descendant, tissu de feuilles emmêlées, qui, léger et profond, leur voilait Paris, ils s'étaient extasiés, un matin, les mains serrées, sans rien se dire.

Alors, inconsciemment, elle guidait le fou parmi les tombes, l'oubliant dans son évocation de l'autre, l'amant d'autrefois montant à la petite tombe blanche de son frère, moins pour y retrouver l'enfant mort, qu'une poussière de sa joie perdue. La tombe blanche, en deux années, était devenue grise, mais quand elle la reconnut de loin, elle s'y rua, et vint s'y abattre à genoux, tout en pleurs.

C'était ainsi, la première fois; et il était venu, sans bruit, glissant sur l'herbe molle, tout d'un coup, se dressant devant elle. Oh î de quel regard il l'avait enveloppée. Là encore, il lui avait dit sa plainte d'isolé. (( Je suis seul, effroyablement seul! » Là, enfin, le cœur gonflé, palpitante, troublée, elle l'avait aimé. Ils s'étaient fiancés ici: ils v avaient connu

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ensemble des contemplations muettes, les plus hautes régions de l'amour. Et c'était fini, fini pour jamais, et lui était encore là, pourtant, comme autrefois, debout et la regardant.

Un élan de pitié, comme elle en avait parfois pour le malheureux, la saisit; elle leva sur lui des yeux pleins de compassion tendre, murmurant, songeant tout haut :

— Je t'aime bien, tu sais, pauvre ami!

Elle sentit à ce moment les yeux du fou plonger étrangement dans les siens. Oh! ce regard incompréhensible, comme il la troublait, avec son vide, son inconnu, sa détresse! Puis, à une convulsion légère des lèvres qu'il avait depuis sa folie, elle devina qu'il allait parler, et comme depuis deux ou trois jours, il n'avait pas proféré un mot, elle l'écoutait souriante, indulgente à ses divagations.

Il prononça :

— Marguerite!

Une secousse la mit debout, terriiiée à demi, et elle le regardait en frissonnant; c'était la première fois qu'il disait ce nom depuis deux ans. Quel écho se réveillait dans sa mé-

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moire endormie? Et face à face, silencieusement, ils se contemplèrent tout un moment. Alors éperdue, sans comprendre le regard de ces yeux où elle ne savait plus lire, la jeune femme envahie d'un espoir subit, voulut forcer et violenter cette mémoire engourdie, et elle prononça, à son tour, en saisissant les mains de son mari :

— Louis, Louis!

Et il dit très doucement, très lentement :

— Tu te rappelles... la première fois que je t'ai vue... ici?...

La parole saccadée par les soubresauts de son cœur, elle dit en s'approchant de lui, le scrutant ardemment :

— Tu te souviens? Tu me reconnais? je suis ta femme, tu sais...

Il répéta, comme une caresse.

— Oh! oui, ma femme, ma chère femme ! Et la prenant aux épaules, avec une tendresse délicate, il la baisa longuement.

Ce fut sous ce baiser qu'elle défaillit. Comme si toute sa force s'était usée dans la lutte, elle n'en avait plus pour soutenir l'afflux soudain

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d'im tel bonheur, et la sentant fléchir, Louis dut la prendre, la porter presque.

C'était, dans cette ville des Morts, une résurrection miraculeuse. Elle frissonnait dans ses bras en répétant : « Ah! tu es guéri! tu es guéri î » Et comme le matin, le lever glorieux du soleil chasse les brumes de l'horizon, en cette aurore humaine, l'esprit qui renaissait dissipait peu à peu les lambeaux d'obscurité, au travers desquels il avait fait sa trouée. Soudain le jeune homme, pris de confusion en se remémorant mieux les choses, se passa la main sur le visage; il trouva une barbe épaisse, une massivité matérielle : ce fat une honte furtive. Il dit :

— Oh! Marguerite, comment ai-je paru devant toi tout ce temps !

Puis avec terreur, lourdement, il laissa tomber ces mots affreux :

— J'ai été fou!

Ils étaient enlacés, immobiles. Un rougegorge, comme une flèche chantante, s'abattit près d'eux et fit des roulades. Midi sonnait aux églises lointaines. Le ciel au zénith était d'un

; l'epouse 43

I bleu de velours sombre, et le soleil ruisselait

\ sur le vert nouveau des vieux arbres. Isolés

tous deux, dans le grand cimetière touffu, baignés de silence, de solitude, de recueillement, ayant pour assistance les innombrables morts couchés par milliers sous la terre, les doigts étreints, ils célébrèrent là, mystérieusement, leurs idéales noces nouvelles. Lui, murmura :

— Je me souviens de tout; tu m'as guéri. L'épouse répondit seulement :

— Je t'ai aimé.

Gomme elle sortait de la huitième chambre du tribunal, ses dossiers sous le bras, le rabat finement plissé sous le faux col masculin, sa taille mince étoffée dans l'ampleur de la robe judiciaire, une dame qui l'avait attendue dans le tambour l'aborda :

— Mademoiselle Marguerite Odelin?

— Oui, madame.

Pourrais-je obtenir de vous, mademoiselle, quelques instants d'entretien?

L'avocate, un peu défaite et pâlie par la petite plaidoirie qu'elle venait de prononcer en

faveur d'une mineure inculpée de vol, rougit à cette demande.

— Je suis à votre disposition, madame; voulez-vous que nous causions ici ou salle des Pas-Perdus?

— J'aimerais mieux aller chez vous, dit l'inconnue.

Elles s'entre-regardaient curieusement pendant l'échange de ces mots. Mademoiselle Odelin était une jolie blonde de vingt-six ans, délicate et timide juste assez pour que sa forte intellectualité et son esprit ferme se trouvassent heureusement voilés sous les grâces de la jeune fille. Son interlocutrice paraissait avoir trente ans. Vêtue avec une élégance excessive d'une redingote de drap noir, elle montrait, sous l'ombre du chapeau et de la voilette sombres, un visage passionné, des yeux douloureux, ardents et beaux. Elles firent ensemble quelques pas dans le spacieux vestibule tout blanc de la correctionnelle, puis, de concert, l'une et l'autre s'arrêtèrent. Par les immenses baies, on voyait l'abside de la Sainte-Chapelle aux lignes pures, le jet hardi de

LE CAS DE CONSCIENCE DE l'aVOCATE 47

ses contreforts, ses pinacles aériens. L'étrangère, qui manifestait une invincible émotion, dit, les prunelles fixées sur l'avocate :

— Vous avez beaucoup de talent.

— Moi? Oh!... balbutia la jeune fille avec le contentement secret des vrais modestes que l'on complimente.

— Certainement. Depuis quelques semaines, je viens beaucoup au Palais, dans l'espoir d'entendre des femmes plaider. C'est par hasard si je me suis trouvée à cette audience où vous deviez parler. Vous l'avez fait si simplement et avec tant de cœur que vous m'avez impressionnée.

— Qu'ai-je donc dit? s'écria mademoiselle Odelin sincèrement étonnée.

— Mademoiselle, poursuivit l'inconnue, je suis à la veille d'un procès très grave...

Elles cheminaient maintenant d'un pas rapide parmi les couloirs conduisant au vestiaire. On croisait un long défilé d'avocats se rendant à la correctionnelle; tous saluaient mademoiselle Odelin d'un petit air distrait en même temps que courtois, comme s'ils affectaient de n'aper-

cevoir qu'un charmant visage en négligeant le costume porté.

— Je suis en instance de divorce, poursuivit la jeune femme, dont les idées semblaient se heurter dans un grand désordre. Je me sens isolée, livrée à moi-même. Un avocat n'eût été pour moi qu'un froid conseiller. La sympathie que vous m'avez inspirée en parlant m'a déterminée, m'a presque forcée à m'adresser à vous, alors que, depuis huit jours, je ne pouvais me résoudre à choisir un défenseur parmi tous les noms que me présentait mon avoué.

— Vous êtes trop bonne pour moi, disait Marguerite Odelin en se dévêtant devant l'armoire qu'elle partageait au vestiaire avec deux autres stagiaires. Elle apparut alors dans une robe de serge bleue des plus simples, se coiffa d'un canotier uni d'où débordaient les touffes dorées de ses cheveux, enfila des gants de laine blanche et déclara gentiment qu'elle était prête.

— Où habitez- vous? demanda la jeune femme qui déjà, nerveusement, s'emparait du bras de l'avocate, comme si, dans son désarroi moral,

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la supériorité de cette jeune cérébrale l'eût hypnotisée.

Marguerite Odelin de nouveau rougit en répondant :

— Rue Saint- Jacques. Vous n'aurez pas peur de grimper jusqu'à mon septième?

C'était un de ces jours d'hiver parisien, secs et gris, où, de l'impériale des omnibus, les passants vous semblent pareils à des fourmis noires et empressées grouillant sur l'asphalte blanchi. Les deux femmes, en silence, longèrent le quai des Orfèvres pour gagner le Petit Pont et le quartier Latin. Elles étaient en train de s'étudier l'une l'autre avec l'inquiétude et la curiosité que provoquent ces brusques rencontres féminines. Notre-Dame, devant elles, tendait le rideau géant de sa façade.

Marguerite Odelin habitait, en effet, le dernier étage d'une maison neuve dans la rue vétusté des étudiants. C'était quatre pièces exiguës, garnies d'un mobilier si frêle, si léger,

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qu'elles avaient l'air des chambres d'une grande poupée. La vaillante fille qui animait le logis mettait dans ce décor mièvre et presque pauvre le contraste de son opulente force morale.

Six ans auparavant, elle était arrivée à Paris, armée d'un courage viril pour conquérir le droit de vivre. Son histoire était celle des filles qui ont de la naissance et pas de fortune. Le père, receveur de l'enregistrement en province, avait, avec des prodiges d'économie, dissipé ses appointements dans l'éducation soignée de ses quatre enfants. On avait aujourd'hui, dans la personne des deux aînés, un chimiste et un architecte. La troisième donnait des leçons en ville. Marguerite était la dernière. Elle avait rêvé de gagner son pain autrement qu'en disputant à sa sœur les précieux cachets, si fort en honneur dans la génération précédente. C'était, à dix-neuf ans, une petite pers onne judicieuse et voyant clair. La beauté de sa sœur, dédaignée de tous les épouseurs, l'instruisit prématurément du peu qu'une fille pauvre est en droit d'attendre du mariage. Le célibat lui apparut comme un état assez mélan-

LE CAS DE COXSCIEXCE DE l'aYOCATE 51

colique, mais qu'il faut du moins orner et embellir du mieux qu'on peut. Elle se dit aussi, non sans raison, qu'une femme dont les hommes n'ont point fait de cas a bien le droit de devenir leur rivale dans les carrières qu'ils se réservent d'habitude. De plus, elle possédait un jeune esprit d'une justesse singulière, s'e plaisant aux minimes problèmes de la vie et au jeu de les résoudre.

A quinze ans, lorsque ses parents délibéraient d'un petit litige que soulevait soit un fournisseur, soit un propriétaire, soit un domestique, Marguerite y tranchait net : « C'est ceci, disait-elle, ou c'est cela. » Et le curieux était qu'elle n'avait jamais tort. En sorte que ses réflexions, d'accord avec ses dispositions naturelles, l'orientèrent vers le Droit. Élevée dans un de ces lycées de province où les instructions sont poussées avec un consciencieux effort, elle devint bachelière, prit ses premières inscriptions, et enfin, après beaucoup [ de larmes, bravement, vint à Paris où ses parents lui servirent quatre-vingt-dix francs par mois pour qu'elle préparât sa licence.

32 LE CAS DE CONSCIENCE DE l'aVOCATE

Elle eut un logement sur une petite cour, dont la bonne madame Odelin déplorait l'aspect plébéien lorsqu'elle venait voir sa fille. Mais monsieur Odelin venait d'être mis à la retraite et la pension mensuelle de l'étudiante coûtait déjà de gros sacrifices à sa famille lointaine où l'on connaissait toutes les noblesses de cette médiocrité sereine, digne et fière, propre aux fonctionnaires français. Dans ce logis d'ouvrière, Marguerite déjeunait le matin d'une côtelette, dînait d'un œuf à la coque, se bourrait entre temps de livres de Droit. Elle ne manquait pas un cours de l'Ecole, travaillait comme deux garçons, s'habillait de robes qu'elle cousait elle-même durant ses soirées. Et dans cette existence que beaucoup de femmes eussent jugée affreuse, elle gardait une telle aristocratie que plus d'une camarade d'école — quelque Russe anémiée de privations — la croyant riche, venait, la veille du terme, lui emprunter le louis de sa petite réserve qui n'était jamais rendu.

Enfm elle prêta serment devant la Cour. Ce fut une grande cérémonie pour laquelle

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le papa et la maman se dérangèrent. Quand ils virent leur fille revêtue de la robe majestueuse, l'hermine à l'épitoge et la toque seyante sur ses torsades blondes, ils versèrent les larmes congrues et songèrent :

« Voilà enfin notre dernière enfant casée. » C'était se réjouir trop vite. Une fois inscrite au barreau, mademoiselle Odelin, qui ne devait pas devenir célèbre incontinent, trouva plus amères les privations, maintenant que celles-ci ne concouraient plus à l'obtention des diplômes, mais résultaient au contraire de leur faillite. Pour être avocate, elle n'en devint pas riche, car personne ne s'avisa de choisir comme conseil cette fraîche et gracieuse stagiaire . Inscrite à l'Assistance judiciaire, elle plaida pour les enfants coupables, et ce fut tout.

Sa sœur, qui tirait à ce moment quelques ressources de son humble pédagogie, lui loua et lui meubla ce petit appartement de la rue Saint-Jacques, avec cette tendre solidarité des grandes familles que la fortune n'a point gâtées. C'est là, dans cet enfantin cabinet de travail en bambou, que Marguerite connut

vraiment la difficulté de vivre. Ce ne fat pas le découragement, mais un grand affaissement moral et la fin de l'emballement juvénile. Nul ne la remarquait. Elle goûta la fadeur de sa propre médiocrité, désespéra d'arriver. Sa plus grosse affaire fut celle-ci : elle plaida pour son concierge qui lui remit un billet de cinquante francs.

Après avoir dédaigné naguère pour la profession libérale le métier d'institutrice, elle chercha des leçons de Droit et parvint à en donner à des jeunes filles du monde.

Elle s'émaciait un peu; ses joues prenaient une jolie pâleur; elle était délicate et distinguée. Grâce aux leçons, elle avait pu libérer de sa pension niensuelle l'instable budget paternel, et c'avait été la première grande joie de sa carrière. Parfois, k l'instruction d'une petite vagabonde, sa cliente, son cœur sevré de tendresses s'éveillait en sursaut; et elle devait se retenir d'embrasser, même de chérir vainement ce jeune être indigne,..

... Et aujourd'hui, une femme chez qui tout trahissait les élégances de la vie parisienne

montait ses sept étages pour implorer l'appui de son talent.

Quand mademoiselle Odelin eut offert à l'inconnue le fauteuil léger aux pattes grêles d'insecte, celle-ci releva sa voilette, eut un sourire silencieux de timidité, puis, se rassurant à considérer le visage affectueux de la jeune fille, elle dit enfin :

— Oui, je suis en instance de divorce. Je vais vous conter mon histoire. Elle est étrange. Autrefois j'essayais d'imaginer ce qu'est une femme malheureuse. Oh! Dieu!

comme je le sais maintenant! Ah! la pire, la pire des choses, je l'ai connue...

Elle posa sur ses yeux ses longs doigts dégantés et les y appuya un instant.

— Une femme comme moi..., balbutia-t-elle, toujours incohérente, j'ai été maltraitée..., brutalisée... Il a porté la main sur moi !

Et Marguerite, qui observait de sang-froid, bien qu'un intérêt passionné s'allumât en elle, vit la belle jeune femme tressaillir dans tout son corps d'un long frisson, comme si ses membres de patricienne eussent de nouveau

o6 LE CAS DE CONSCIENCE DE l'aVOCATE

subi l'offense dont elle parlait. Sa main tomba, ses yeux apparurent, très profonds, très noirs, brûlés de fièvre.

— Voulez-vous me dire votre nom, madame? demanda doucement l'avocate.

— C'est vrai! je manque tout à fait de méthode. Mais voyez-vous, il fallait vous faire comprendre d'abord combien le cas est grave, et irrémédiable la rupture. Mon mari s'appelait monsieur de Savy. >'ous étions mariés depuis cinq ans. >'ous nous aimions. Oh! il n'y a pas de mots pour dire combien. Vous vous marierez bientôt peut-être, mademoiselle, vous saurez ce qu'est pour une àme jeune un mari beau, supérieur... Non, je vous dis, il n'y a pas de mots... Sachez seulement que notre bonheur était rare; nous le croyions unique, nous en étions orgueilleux jusqu'à mépriser l'amour des autres couples, monsieur de Savy était souverainement intelligent, d'une intellectualité raffinée. Moi, j'avais conscience de ma valeur, et j'étais surtout heureuse qu'il l'appréciât en moi. J'aime les choses de l'esprit, je lis beaucoup, je me suis occupée plus

LE CAS DE CONSCIENCE DE l'aVOCATE o7

qu'une autre du mouvement scientifique actuel et, sans être savante, je pouvais causer de tout avec mon mari. Rien ne me donnait plus de contentement intime que de l'entendre affirmer devant d'autres hommes : « Ma femme ? elle est au courant de tout, )> bien que ce ne fût pas vrai.

Elle s'apaisait en parlant. Mademoiselle Odelin la considérait ardemment. On ne pouvait rester indifférent devant cette femme. On ne pouvait la voir sans la plaindre, sans admirer cette beauté spéciale que la douleur lui conférait, sans concevoir pour elle une sorte d'attachement subit, si ces deux mots ne jurent pas ensemble.

Après une nouvelle pause, elle reprit : — Vous qui êtes rompue à l'art de coordonner vos discours, quel vain bavardage doit vous paraître mon récit ! Mais je vous dois la vérité la plus complète. Donc je vous ai décrit la qualité de notre amour. Il nous était délicieux d'être ensemble. Nous nous serions suffi l'un à l'autre aisément. Cependant la compagnie de toute élite intellectuelle me plai-

08 LE CAS DE COXSCIEXCE DE l'aVOCATE

sait. Un de nos amis, que j'appellerai le baron, de dix-huit ans plus âgé que moi et que je connaissais depuis mon enfance, m'inspirait ainsi, par la finesse de son esprit, une admiration vive et je tirais le plus grand agrément de sa société. Lui aussi semblait goûter quelque plaisir à la mienne. Il s'était entièrement consacré à des études scientifiques. Xous avions de longues causeries. Mon mari perça à jour cette sympathie et elle le blessa. Elle le blessa en froissant précisément ce délicat orgueil qui l'amenait à se flatter d'être mon idole. La crise en lui fut d'abord muette, de sorte que le baron et moi continuâmes à nous voir dans la plus parfaite insouciance. La plupart du temps, monsieur de Savy prenait part à nos entretiens, mais bientôt il se contenta d'y assister en témoin, en spectateur.

La pensée de la jeune femme parut faire une halte dans ce passé; elle s'arrêta une seconde.

— Est-il vrai, poursuivit-elle, qu'une amitié profonde entre homme et femme comporte toujours de l'amour? Je ne le crois pas. En

LE CAS DE CONSCIENCE DE L AVOCATE o9

tout cas je jure que ni chez le baron, ni chez moi, il n'y eut jamais un atome de ce sentiment. Mon mari feignit pourtant de le discerner et, quand il me le reprocha, je traitai l'affaire en plaisanterie.

» — Cessons de voir le baron, dit-il alors carrément.

» J'objectai que ce n'était pas possible.

» — Nous briserons, déclara-t-il : mon bonheur conjugal m'est plus précieux qu'aucune considération d'amitié.

» Ce fut alors qu'il sentit se dresser contre lui toute la force de supériorité qu'il avait encensée, adulée, cultivée en moi. Je m'indignai de recevoir de tels ordres. C'étaient les premiers qu'il me donnât, ils étaient trop humiliants. Comment! Une femme de mon espèce, qui l'égalait en tout point, eût été soumise, comme la première bourgeoise venue, aux rigueurs de l'autorité maritale? Je sais, mademoiselle... vous allez m'objecter qu'il y a la Loi. Mais cette loi concerne la masse ; elle n'est point faite pour des êtres comme nous ; je n'ai point de scrupules à placer parmi l'excep-

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tion le couple que nous formions. Rien ne me fut plus cruel que de constater le soudain écart qui replaçait mon mari dans les conceptions du vulgaire. Je frémis à l'entendre ordonner. Je l'aimais encore cependant ; par tendresse, j'aurais consenti au sacrifice, s'il m'avait fait une prière au lieu d'un commandement. Le malheur voulut que son emportement viril le dénaturât. Je déclarai que je continuerais à cultiver une amitié parfaitement honnête et belle.

— Il y a combien de temps depuis ces événements? interrogea l'avocate.

— C'était exactement à cette même époque, l'hiver dernier. Monsieur de Savy fit comme il avait dit. Il s'arrangea pour froisser notre ami : une discussion pénible s'ensuivit, qui devait interdire désormais à cet homme la fréquentation de mon salon. Je semblais vaincue: je ne l'étais pas. L'acte de mon mari me paraissait odieux, et tout élan vers lui me devenait impossible. Ma rancune annulait en moi jusqu'aux puissances de l'habitude issues d'un long amour. Il souffrit et j'en fus charmée. Quant

au baron, l'ayant rencontré chez ma mère, je dégageai ma personnalité de la sotte querelle et je le revis là comme devant. Ceci dura tout le printemps. En juin, monsieur de Savy surprit ce queje lui cachais. lien eut une épouvantable colère où il m'humilia par les paroles les plus vives. Il se voyait joué et c'était une chose terrible à ses yeux. Un amour comme le nôtre, d'une qualité aussi déhcate, ne pouvait résister à ce vil orage. Plus monsieur de Savy m'abaissait sous ses reproches, plus je me reprenais avec une fierté outragée, plus grandissait mon indépendance.

» — Vous devriez, lui disais-je, faire crédit à ma conscience et respecter une liberté comme la mienne. Quoi qu'il en soit, je ne céderai pas.

» — Vous céderez, ajouta-t-il.

» Et une première fois, ses doigts serrèrent mes poignets. II ne m'aimait plus. L'amcur est tendre : il n'avait plus que de la haine. Je subis ces brutalités sans verser une larme.

» Je ne sais pourquoi, nous ne nous séparâmes pas immédiatement. Le mariage est si

i)'2 LE CAS DE COXSCIEXCE DE l'aVOCATE

mystérieux, les chaînes en sont si formidables que même ceux qu'elles tuent n'imaginent pas sur-le-champ de les rompre. Nous avons souffert ainsi tout l'été, tout l'automne. A intervalles, je revoyais toujours le baron chez ma mère. Nous parlions des récentes découvertes scientifiques, nous parlions de tout, excepté de l'enfer que j'endurais chez moi.

» — Vous ne me briserez jamais, dis-je un jour hardiment à monsieur de Savy.

)) Il me frappa au visage.

— Y eut-il des témoins? demanda mademoiselle Odelin.

— Non, mais le caractère de mon mari est tel qu'au procès il reconnaîtra son acte. Je le quittai et revins chez ma mère. Un mois après, je formulais ma demande de divorce, et me voilà. Acceptez-vous de me défendre?

Mademoiselle Odelin ferma les yeux. La cause inespérée, prodigieuse,, était là, devant elle, en la personne de cette jeune femme. En une seconde, elle envisagea tous les aspects de sa gloire subite : le procès se déroulant dans les splendeurs dorées de la première

LE CAS DE CONSCIENCE DE l'aVOCATE G3

Chambre; le prestige qu'elle posséderait désormais; son talent affirmé, envié; la faveur du public conquise; la fortune; le délice de la victoire remportée sur le sort. Pourtant un sentiment étrange l'oppressait. Elle n'avait jamais plaidé de divorce. Sa forte éducation de bourgeoise française, très nourrie de traditions, lui montrait comme un sacrilège la destruction de ce foyer à laquelle contribuerait son art. C'était un scrupule indistinct que n'étouffait pas sa longue habitude des choses judiciaires. Elle demanda :

— Etes-vous bien sûre, madame, de ne jamais regretter cette décision?

Madame de Savy sourit.

— Regretter? Pourquoi regretter? Je n'ai pas d'enfants, mon cas est donc des plus simples. Tout le monde, tous les miens ont tenté la réconciliation. C'était une sorte de persécution contre moi... J'en ai souffert beaucoup. Maintenant, j'ai besoin d'une alliée qui partage mon indignation, d'une auxiliaire qui soit vraiment avec moi contre cet homme. Dites, acceptez-vous de me défendre?

Marguerite Odelin ne résista pas plus longtemps. Il ne s'agissait maintenant que de déterminer quelques détails. Etait-il présumable, par exemple, que le mari formulât au procès une accusation précise? Mais la jeune femme se récria. Non, non! Jamais, même aux moments des pires colères, M. de Savy ne l'avait soupçonnée. C'était sa seule irréductibilité d'épouse qui faisait le véritable objet du conflit. Cependant, depuis la séparation, par un sentiment d'inexplicable pudeur, par un scrupule irraisonné, elle s'était refusée à recevoir le baron...

Il fut convenu que mademoiselle Odelin serait dès le lendemain en possession du dossier. A la porte, toutes deux s'embrassèrent. Elles étaient amies. L'avocate sentait une importance inconnue l'envahir, l'élever. Elle était celle à qui des orgueilleuses de cette espèce pouvaient s'abandonner. Elle était la protectrice de cette hautaine faiblesse. Elle était quelqu'un.

— Mâtin! mademoiselle, lui dit maître

Lachelier, son adversaire, quand, trois jours après, elle l'arrêta, galerie Duc, pour la communication d'une pièce, vous n'y allez pas par quatre chemins. Débuter avec un divorce de ce genre ! Vous avez une sacrée chance, vous savez.

Les yeux de Marguerite brillaient de plaisir. Elle ne cachait pas sa joie, son enchantement intérieur. Elle reprit malicieusement.

— Oui, j'ai de la chance : plus que je n'en mérite, hein?

— Mais je ne dis pas cela, je ne dis pas cela... Vous avez beaucoup de valeur, et beaucoup de persévérance. On vous observe avec sympathie au Palais... Seulement vous êtes si jeune et c'est une si grosse affaire I Pour moi, sincèrement, je la considère comme une aubaine, et je suis presque un ancien...

— Oh! fît la jeune fille en riant, attendez au moins le Bàtonnat pour vous vieillir.

Il n'était pas un ancien : il n'avait pas quarante ans, mais il était fort occupé et la clientèle de plusieurs sociétés industrielles lui constituait de bonnes rentes. Beau et solide

66 LE CAS DE CONSCIENCE DE l'aVOCATE

garçon, sûr de lui, il l'était moins de sa frêle adversaire, ayant, d'un tacite accord avec tout l'Ordre, affecté jusqu'ici d'ignorer les avocates. Cependant la légende de vaillance, de déboires fièrement endurés, qui planait sur cette délicate confrère, ne lui était pas inconnue. Un tel respect, une telle estime suivaient partout mademoiselle Odelin qu'il éprouvait aujourd'hui un secret contentement à lui voir cette heureuse fortune.

— Il nous faudra travailler ce dossier-là, ajouta-t-il avec un brin de condescendance.

— J'y compta bien, reprit-elle gaiement, trop intelligente pour n'avoir pas saisi la nuance; ne serait-ce que pour devenir moins indigne de mon adversaire.

Dans le couloir, ils s'étaient assis, pour causer, sur un banc, face au vestiaire dont la porte, poussée par d'innombrables avocats, s'ouvrait et se fermait dans un perpétuel vaet-vient.

Lachelier leva les yeux sur Marguerite ; il la trouva charmante avec son sourire fin, sa joue gracieuse, son air spirituel.

LE CAS DE CONSCIENCE DE l'aVOCATE G7

— Mais je suis très fier de vous combattre, dit-il vivement.

Elle n'en crut rien et prit, dans la serviette qu'il lui offrait, une liasse de pièces qu'elle feuilleta. C'étaient des lettres de madame de Savy à son mari. De temps à autre, elle émettait une réflexion en un mot, et le mot marquait si juste, la pensée était si personnelle, que Lachelier en vint à se demander s'il n'allait pas devenir intéressant pour lui de disputer à la barre avec cette modeste confrère. Quand elle sut ce qu'elle désirait, prestement elle se leva, lui serra la main et disparut derrière la porte du vestiaire.

Travailler, quel délice pour elle dans de semblables conditions! Travailler glorieusement une belle cause, réaliser tous ses rêves : avait-elle jamais escompté pareille chance. Le travail la portait. Elle élaborait dans la joie le ihème de sa défense. Une véritable inspiration charmait ses veilles. C'était un bonheur inconnu. Elle le savourait naïvement. Elle l'annonçait aux siens dans une lettre enfantine : a Chers parents, je vais être célèbre, tout simplement ».

68 LE CAS DE CONSCIENCE DE l'aYOCATE

Elle éprouvait le besoin d'en faire la confidence à la vieille femme de service qui lui faisait quelques travaux, le matin : « Madame Rosalie, il faudra me donner plus d'heures désormais . Je vais avoir de grandes occupations. » Et madame Rosalie partie, quand elle se retrouvait seule dans ses quatre pièces, sans personne qui la put congratuler selon son désir, elle attrapait sa chatte grise, une fine minette frileuse aux pattes de velours, elle la serrait sur sa poitrine avec une frénésie de petite fille en chuchotant à l'oreille poilue : « Minette, tu sais, le succès, je le tiens. Nous allons être riches. Minette, je suis arrivée. »

Aller au Palais, maintenant, était un plaisir pour elle. Alors qu'elle redoutait jadis la moindre question sur ses travaux, étant toujours forcée de répondre : (( Je plaide pour un mineur», elle souhaitait maintenant qu'on l'interrogeât. C'est que maintenant elle pouvait déclarer d'un petit air important : a Je plaide dans l'affaire de Savy contre de Savy ». Le bâtonnier la félicita chaudement, et les grandes voûtes grecques du Palais, qui lui

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avaient toujours semblé hostiles, arrondissaient aujourd'hui au-dessus de son passage leur cintre dorique, familièrement. Elle était bien de la maison; elle allait y marqusr sa place. Monsieur Odelin déclara qu'il viendrait l'entendre plaider, et plusieurs amis de province écrivirent qu'ils feraient également le voyage pour la circonstance.

En même temps, elle voyait plus intimement sa cliente qui se rendait presque chaque jour rue Saint-Jacques. La vie de l'avocate était une leçon d'énergie à la malheureuse jeune femme. Elle apprenait près de mademoiselle Odelin l'art de supporter les épreuves sans s'y amoindrir, tout au contraire. Elle lui disait affectueusement :

— De tout mon cœur, je fais pour vous ce vœu : qu'elle ne soit jamais aimée plutôt que de connaître les déceptions que j'ai subies !

Marguerite reprenait :

— La solitude du cœur est quelquefois affreuse.

— A qui le dites-vous? soupirait madame de Savy.

70 LE CAS DE CONSCIENCE DE l'aVOCATE

A mesure que leur amitié croissait, Marguerite sentait comme une rancune personnelle contre le mari. Elle appelait contre lui les sanctions de la loi. Elle, si douce, souhaitait de le flétrir à l'audience. Plus elle aimait sa cliente, plus les rudesses dont celle-ci avait souffert l'indignaient. Parfois madame de Savy l'amenait chez sa mère, houlevard de Gourcelles. Dans ce milieu ouaté de luxe, d'une tiédeur d'aristocratie, dans l'atmosphère des calorifères, des fleurs rares, des parfums distingués, elle s'épanouissait à l'aise, elle devenait une petite princesse de l'esprit. Souvent quelques invités étaient réunis. L'avocate de madame de Savy jouait alors le premier rôle. Ces gens du monde l'examinaient curieusement, avides d'un mot de sa bouche. Parlait-elle? on se taisait. Son enjouement spirituel ravissait les vieilles personnes. Chaque fois, c'étaient de nouvelles conquêtes. Ah! il y aurait un bel auditoire pour l'entendre, le jour où le procès de la maîtresse de maison viendrait devant la première du Tribunal!

Plus d'une fois elle pressentit les velléités

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qu'avaient certaines femmes de la consulter, même de lui confier leurs intérêts. Seulement on trouvait la démarche prématurée. Il fallait d'abord la voir à l'œuvre. On l'attendait à la barre.

Alors elle fit ses projets. Elle quitterait la rue Saint-Jacques. Deux ou trois causes encore, et elle s'établissait dans un quartier mondain. Elle se créerait une spécialité de grandes dames. Quand elle regagnait à pied le logis présent, elle s'arrêtait dans la rue aux vitrines somptueuses et choisissait des yeux tel ou tel meuble qui ornerait le logis futur. La nuit, elle recevait en rêve ses clientes dans un cabinet de travail Louis XVI qui était une merveille de goût...

Un soir de mars, comme elle travaillait sous sa lampe à revoir son Dalloz, pour la jurisprudence des divorces et certains arrêts de la cour, on sonna. Le temps de gratter une allumette, d'ouvrir le gaz du corridor qu'elle éteignait d'ordinaire par économie, un second coup de timbre retentit. Etait-ce un client? Son cœur sursauta. Elle ouvrit.

Un homme, dont la figure lui révéla tout de suite le haut rang social, était devant elle, demandant mademoiselle Odelin.

— C'est moi, monsieur.

Et elle l'introduisit au cabinet de bambou où la chatte câline, entre la lampe et le feu, sur une carpette mince, s'étirait. Un pressentiment heureux transporta tout à coup Marguerite. C'était à coup sûr le prélude d'une nouvelle affaire. Elle voulait affecter un air grave de vieille procédurière, mais sa joie était si vive qu'elle souriait en offrant au visiteur le fauteuil aux pieds de fuseau. Puis elle prit place dignement à son étroit bureau, les coudes sur le drap vert, attendant.

Une seconde encore, l'inconnu garda le silence, comme s'il s'étonnait de trouver la jeune fille. C'était un homme de trente-cinq ans, au front haut, aux yeux inquiets et maladifs, pleins d'une pensée ardente. Sa tristesse avait ce quelque chose de craintif que donnent ou la nervosité ou les grandes douleurs. Bien que ce fut là, certes, un homme du monde, il manifestait de la timidité.

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— Mademoiselle, dit-il enfin d'une voix sourde, je suis monsieur de Savy.

Sans répondre, mademoiselle Odelin eut un mouvement de recul, ses bras tombèrent le long de sa jupe. Lui continua :

— Il est possible que ma visite soit très incorrecte. Peut-être naguère l'aurais-je blâmée chez un autre. Vous êtes, mademoiselle, l'avocate de madame de Savy, de celle que je persiste à appeler, qui est toujours ma femme. Je suis celui que, dans votre jargon judiciaire, vous nommez, avec un sentiment impitoyable, la partie adverse. Je n'aurais peut-être pas dû venir. Peut-être un homme de loi m'eût-il fermé sa porte, au nom d'un certain honneur spécial delà défense. J'ai à vous parler, mademoiselle ; il me faut avoir un entretien avec celle qui conseille ma femme. Cependant, je ne veux pas spéculer sur votre surprise ni sur votre indulgence. Désirez-vous que je me retire avant d'avoir dit un mot ?

Mademoiselle Odelin était extrêmement troublée et indécise. L'image de sa cliente, devenue son amie très chère, se leva devant elle. C'était

cet homme qui l'avait insultée, injuriée, qui lui avait infligé l'offense matérielle du coup, si grossière, si honteuse ! Toute la rancune de la jeune fille se raviva. Elle répondit froidement :

— Veuillez m'apprendre tout de suite, monsieur, le but de votre visite. Je saurai alors si ma conscience d'avocat me permet de la recevoir.

— Mademoiselle ! s'écria monsieur de Savy, il n'y a pas de conscience d'avocat, il y a votre conscience de femme : c'est à elle que je viens adresser une prière. ]\'aidez pas à la consommation de notre divorce ! Vous tenez actuellement dans vos doigts les liens de notre mariage qui sont aujourd'hui si faibles, si lâches : ne les brisez pas ! Je ne puis pas admettre que des juges nous séparent irrévocablement l'un de l'autre.

Il paraissait accablé. Il se reprit avec effort et dit :

— J'aime toujours ma femme.

— Si vous aviez de tels sentiments, monsieur, dit sévèrement Marguerite, comment avez-vous traité avec tant de cruauté madame

LE CAS DE CONSCIEXCE DE L AVOCATE 7o

de Savy et comment pouvez-vous aussi espérer maintenant qu'elle oublie des choses auxquelles vous semblez ne plus penser?

11 se tut. Marguerite, au bout dune minute, insista :

— La vie commune, monsieur, elle n'est plus possible entre ma cliente et vous. Le bonheur, que vous semblez escompter encore, est-il compatible avec le souvenir de certaines scènes... de certains actes ?

Elle devenait audacieuse, un peu justicière, se satisfaisant à accabler le tyran qui si longtemps avait abusé de sa force. Lui, ne répondait toujours pas. Soudain, mademoiselle Odelin s'arrêta net en le considérant : il restait silencieux mais deux larmes furtives avaient roulé sur ses joues, et ses yeux levés sur l'avocate exprimaient tant d'angoisse et de peine que la jeune fille s'adoucit. Il finit par dire :

— Je n'ai rien à objecter. Je souffre trop de ce que vous me rappelez là pour l'oublier un seul moment. Oh ! je n"ai avili que moi, ditesle lui, qu'elle le sache bien ! Mes brutalités n'ont pu atteindre la noblesse de son être, tan-

76 LE CAS DE COXSCIEXCE DE l'aVOCATE

dis que je me sens avoir perdu toute celle que je me croyais. Je suis maintenant un pauvre homme, mademoiselle, et je ne sais comment j'ose, conscient de mes fautes comme je le suis, prétendre en éviter les conséquences. Mais ce que j'endure est au-dessus de mes forces. Je ne suis plus digne de ma femme, mais je ne puis vivre sans elle.

Il se recueillit un instant et Marguerite vit ses traits se contracter, comme à un souvenir par trop douloureux ; puis il reprit :

— Le sang d'un homme a parfois des violences que ne comprendrajamais sa compagne. . . Jamais je n'ai méconnu le cœur de ma femme. Jamais je n'ai cessé de l'admirer comme la créature la plus accomplie, la plus au-dessus d'une banale tentation. Pourquoi, direz-vous, l'approche d'un homme qui possédait ma plus parfaite estime me porta-t-elle alors ombrage? C'est que, mademoiselle, notre mariage avait noué entre nous, outre les liens ordinaires, ceux plus mystérieux de l'esprit. Nos intelligences étaient éprises l'une de l'autre. J'aimais la belle et pure pensée de ma femme, et la

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mienne s'efforçait à lui être sans cesse agréable. J'attisais les lumières sous ce beau front, je les nourrissais de ma propre flamme. Toutes les idées qu'elle formulait, je crois pouvoir affirmer qu'originellement, sans le savoir, elle les avait conçues de moi. Je ne saurais dire quelle fierté je tirais d'un pareil commerce. Cette direction que j'exerçais sur ma femme m'ennoblissait de toute la grandeur d'une telle épouse. » Un jour, je reconnus en elle une empreinte étrangère. Un autre esprit, qui m'était supérieur en tous points, l'avait séduite. Alors que nos préoccupations communes touchaient jusqu'ici aux objets les plus divers et qu'ensemble nous prenions intérêt à tout, ma femme devint soudain exclusivement « scientifique ». Il y avait en cette âme, souple comme une cire, une autre influence, le coup de pouce créateur qui n'était pas de moi. Et c'est tout. Elle ne fît pas autre chose que se plaire intellectuellement aux propos d'un homme qui ne fut jamais à ses yeux qu'un savant. J'en ai souffert abominablement. Et c'est quand ce chagrin m'exaspérait qu'elle se révolta contre moi !

78 LE CAS DE CONSCIENCE DE l'aVOCATE

» Alors, pour reconquérir rinlimité de nos esprits, j'ai lutté avec l'animalité d'une passion de rustre ; car l'amour est complexe, il a diverses racines en nous. On a beau ne l'offenser que dans ses manifestations les plus élevées, il tressaille tout entier et ses puissances les plus brutales éclatent... Je regrette... Oh! je regrette... Dites-le-lui... Suppliez-la... L'indépendance d'une telle femme, je la reconnais. Oui, je respecterai maintenant les droits de sa chère intelligence. Mais qu'elle revienne dans ma vie ! Son pardon, son retour, je ne demande que cela. Dites-lui que je suis bien misérable... Ne reviendrait-elle que par compassion, qu'elle revienne !

Marguerite, un peu oppressée, détourna la tète. Elle n'avait jamais entrevu l'amour qu'à travers la procédure, à la troisième chambre, celle des divorces. Celui qui était devant elle, palpitant, simplifié, vivant, tourmenté, douloureux, l'éblouissait, la troublait comme une force inconnue. Insensiblement, sa pensée retournait à l'épouse solitaire ; et, malgré elle, en esprit, elle mariait ces deux âmes si dis-

tantes et si pareilles, ces deux beaux êtres un peu grisés de leur propre noblesse, mais forcés, semblait-il, de s'appartenir par toutes les similitudes de leur psychologie.

La voyant hésitante, agitée, le mari anxieux demanda :

— Vous repoussez l'idée d'un tel message, vous avez trop appris à me mépriser et j'ai eu tort de venir.

— Ce n'est pas là ce que je pense, dit-elle rêveuse.

— Ou bien vous m'ôtez tout espoir?

— Oh! non, reprit l'avocate qui se ressaisissait et à qui revenait son joli sourire de bon sens, de mesure et de pondération, votre situation s'éclaire pour moi du fait de votre confidence. Vous avez manqué tous les deux de cette philosophie pleine de bonne humeur qui est l'apanage des cœurs simples. Vous êtes allé chercher, comme on dit, midi à quatorze heures. Non, vous n'avez pas eu tort de venir, monsieur. D'abord, je vous estime plus qu'auparavant. Puis l'affection que je vous vois porter à madame de Savy peut encore la tou-

80 LE CAS DE CONSCIENCE DE l'aYOCATE

cher. Je vous promets d'aller la trouver. Oui, j'irai demain. Il ne faut pas...

Elle allait ajouter : que ce divorce ait lieu. Elle s'arrêta net. Un aspect très spécial de la question lui apparaissait. Elle n'avait point vu jusque-là, prise à l'intérêt même de cette belle histoire de passion, que ce divorce était la gloire de sa carrière, que tout l'enchantement des semaines passées dépendait de la rupture même de ces époux, que sa réputation s'élèverait sur les ruines de leur mariage. Elle devint toute blanche, son visage s'altéra. Elle ne remarqua pas l'ardent bonheur de monsieur de Savy, ni l'émotion qui semblait le paralyser devant elle. Un mouvement d'humeur, obscurément né dans son âme, commençait de l'irriter contre le visiteur. La version de celui-ci était belle et bonne; il n'en avait pas moins été odieux dans sa conduite envers sa femme. Elle se rappela les deux ou les trois scènes de violence, si minutieusement décrites par sa cliente qu'elle les croyait voir, et elle dit, redevenue raide et amère :

— N'espérez pas trop cependant î Madame de Savy est excessivement montée contre vous,

LE CAS DE COXSCIEXCE DE l'aVOCATE 81

et à bon droit, il faut le reconnaître. Une jalousie aussi éthérée que la vôtre ne pourra jamais excuser vos... manques d'égards. Je veux bien mettre ma cliente au courant de votre démarche...

— Mademoiselle ! dit le mari ardemment, je vous demande plus. Vous êtes bonne, généreuse, si jeune, avec tout un avenir brillant et le bonheur devant vous ! Nous sommes deux malheureux... Usez de votre ascendant sur ma femme, conseillez-la, guidez-la. Soyez bienfaisante, refaites de vos mains notre vie ravagée. Reconstruisez notre foyer. Rendez-nous l'un à l'autre.

— Mais, monsieur, reprenait la jeune fille toute crispée, je ne guide ma cliente que judiciairement :je n'ai aucun pouvoir sur sa conscience.

— Une avocate n'est pas un avocat. C'est parce que vous êtes une femme que je suis venu. Vous saurez les mots qu'il faut dire.

Marguerite eut un accès de nervosité.

— Quels mots? Puisque la chose est si aisée, monsieur, écrivez vous-même à ma cliente?

82 LE CAS DE CONSCIENCE DE l'aVOCATE

Comment puis-je m'engager pour vous? De quel droit me porterais-je garante du bonheur que vous promettez. Lestempéraments changent difficilement. Demain les mêmes désaccords, suivis des mêmes écarts, peuvent se renouveler. Peut-être déploreriez-vous alors mon intempestif ministère...

— N'ai-je donc pas Fair sincère et vrai ? interrogea monsieur de Savy si douloureusement qu'une fois encore Marguerite eut pitié de lui.

— Si je vous avais mal jugé, dit-elle, je n'accepterais pas de transmettre à madame de Savy votre demande. Je le ferai aussi fidèlement que possible. Elle appréciera.

Monsieur de Savy prit congé. Il était pâle et abattu. Trois jours plus tard, mademoiselle Odelin de V' ait le revoir chez Lachelier.

Quand elle fut seule, Marguerite revint s'asseoir à son bureau. A sa droite, sa fidèle compagne de travail, la lampe, se consumait discrètement sous l'abat-jour. Le fauteuil du visiteur, bousculé d'un geste fiévreux, posait de biais ses quatre pattes grêles sur le tapis sans moelleux. De la cuisine un bouillonnement

LE CAS DE COXSCIEXCE DE l'aVOGATE 83

sourd arrivait : l'eau des œufs à la coque oubliée sur le gaz. Minette, à petits coups de menton secs et saccadés, lissait sa minuscule poitrine. Marguerite se souvint d'avoir dit un jour : (( Minette, je suis arrivée. C'est le succès. Nous allons être riches. » Etre riche! Et l'avocate considéra la carpette élimée, le meuble de bambou, l'étroite porte, tout ce qui avait dû surprendre si profondément le visiteur dans cette petite pièce attristée par la médiocrité. Aussitôt le somptueux décor de la première Chambre où elle s'était vue plaider apparut avec ses tentures bleues, ses boiseries, les dorures du plafond caissonné et la barre de chêne ciré à laquelle souvent elle rêvait la nuit. Ensuite elle eut une vision de la salle des Pas-Perdus grouillante d'avocats, tumultueuse, solennelle, où son nom aurait volé de bouche en bouche le jour du procès...

Alors il faudrait rentrer dans l'ombre, se taire, redevenir la pauvre stagiaire besogneuse serinant à de grandes lycéennes des articles du Code ? Madame Rosalie, en tablier troué et en caraco, continuerait à laver, pendant une heure

84 LE CAS DE CONSCIENCE DE l'aVOCATE

chaque matin, des assiettes dans l'évier de l'étroite cuisine? L'avocate pâlirait toujours sur des dossiers de mineurs confiés d'office? Le Président lassé, connaissant par cœur la défense, l'arrêterait encore maintes fois au premier mot de sa plaidoirie? L'Ordre affecterait de ne la point prendre au sérieux? Lachelier la blaguerait?

Unedemi-heure se passa, et mademoiselle Odelin demeurait là immobile, les coudes au drap vert du bureau. Quand elle releva la tète, ses yeux étaient rougis : elle n'avait pas retrouvé le sourire de vaillance qui répandait d'ordinaire une sérénité sur son délicat visage. Elle se pencha vers le foyer, caressa doucement la frileuse Minette.

— Minette, dis-moi, que faut-il faire ? Ce devoir qu'on m'impose me semble sans utilité ni raison. L'est-il, Minette, ou bien un affreux égoïsme me souffle-t-il ce mauvais conseil? Rapprocher cet homme et cette femme serait-ce une bonne action, serait-ce créer de la nouvelle misère? Mais, ma pauvre Minette, tuas beau me regarder avec toute ta petite âme inconnue

LE CAS DE CONSCIENCE DE l'aVOCATE 8o

et un air de reproche, ces gens-là couperont toujours des cheveux en quatre pour se torturer mutuellement. Jamais ils ne seront heureux ensemble, et ne vaudrait-il pas mieux achever radicalement la rupture, puisqu'elle est si près de se faire, que de l'ajourner en soumettant ce ménage à de nouveaux tourments ? Et puis, après tout, la conduite de ma cliente me regardet-elle? Je plaide un divorce qu'on me confie : est-ce à moi de juger si ces époux se séparent à tort ou à raison ? Alors on ne plaiderait jamais de divorce. Oh ! Minette, comme tu me regardes ! Qu'est-ce que je fais de mal ? C'est le métier qui veut cela... Seulement voiLà, j'ai tant envie de plaider, tant envie ! Est-ce que mon jugement est libre, et mon désir, par hasard, ne prendrait-il pas pour m'égarer le détour d'une casuistique perverse? Ce serait si dur, à présent, de voir s'éteindre la belle lumière qui ensoleillait ma vie depuis deux mois, de retourner à la pauvreté sombre, définitive, de naguère ! Si tu pouvais penser et parler avec ta simplicité lucide de bête, que me diraistu ? Peut-être que ces deux êtres, d'esprit éga-

lement élevé et qui furent unis, ne doivent point continuer leur route étrangers l'un à l'autre, que le bonheur les attend au foyer, que ce bonheur serait mon ouvrage et que j'en jouirais... Ah ! Minette, tu ne sais pas comme c'est insipide, quand on en est affamé pour soimême, le bonheur des autres !

Mademoiselle Odelin se tut un long moment, puis un sanglot lui gonfla la gorge, et, prenant la jolie bête à deux mains, elle l'embrassa fiévreusement, dans un élan où il y avait toute sa secrète faiblesse.

Trois jours plus tard, vers onze heures, mademoiselle Odelin s'habillait pour le Palais et madame Rosalie frottait le bambou des meubles dans le cabinet. Quelqu'un sonna et l'avocate, entendant une voix d'homme entrecoupée des salamalecs de la femme de ménage, pensa :

(( Encore lui ? Vrai, il abuse ! »

Et comme elle avait repris sa tranquille gaieté d'autrefois — la gaieté propre aux vies simples

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et modestes — elle riait en nouant la voilette à son canotier de printemps, devant la glace.

— Mademoiselle Odelin, fit la mère Rosalie au seuil de la petite chambre, c'est un monsieur !

Marguerite, qui était pressée, se dit : (( Monsieur de Savy, je m'en vais vous expédier, ce matin. »

Et comme elle arrivait en coup de vent dans le cabinet, elle vit Lachelier en long pardessus, son haut de forme à la main, la serviette sous le bras, en homme qui court à l'audience.

— Eh bien ! lui cria la forte voix de baryton si réputée dans l'Ordre, vous en faites de belles, ma petite confrère. Qu'est-ce que j'apprends? Les de Savy ne plaident plus, on va se réconcilier ; la discorde a éteint son brandon ; c'est le règne du parfait amour qui recommence ; on a découvert qu'on était né l'un pour l'autre, on brûle de resserrer les liens de l'hyménée, chose peut-être accomplie à l'heure où je vous parle... Hier le jour même où je me proposais de voir le président Seauton, pour l'affaire, alors que ma défense était tout écrite, vous

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entendez, tout écrite — et je puis dire que j'y avais « pigé » le point faible de la femme qui, entre nous, était une détraquée intellectuelle — voilà qu'un petit bleu m'arrive signé de mon client. Et j'apprends que madame de Savy, dirigée par vous, a fait une première démarche en vue d'un rapprochement, qui laisse espérer les suites les plus heureuses... Hein, c'est vous qui nous avez joué ce tour-là?

— C'est moi, dit Marguerite.

Elle n'éprouvait qu'un peu d'embarras à prendre à son compte une telle œuvre, devant ce grand confrère qui la jugeait si novice.

— Mais vite, vite, racontez-moi ce qu'il y a eu.

— Oh ! pas grand'chose. J'ai vu monsieur de Savy. Il n'était point l'homme que j'avais cru. J'ai compris que la subtilité, le raffinement de son esprit, joints à sa violence d'homme ardent avaient créé le drame. Le drame ne reposait sur rien. Cet homme et cette femme demeuraient parfaitement dignes l'un de l'autre. Je suis toujours une petite bourgeoise très imbue des vieux principes de morale... J'ai pensé qu'un

LE CAS DE COXSCIEXCE DE l'aVOCATE 89

divorce en pareil cas serait criminel et que mon devoir était d'en combattre l'idée chez ma cliente. Toute la journée d'avant-hier, je ne l'ai pas quittée. J'ai plaidé, mon cher confrère, mais ce qui est plaisant, j'ai plaidé pour la partie adverse, qui est un charmant homme, des plus sympathiques et si amoureux toujours de sa compagne ! Une femme, en pareil cas, est fort sensible aux paroles d'une autre femme. Je n'ai laissé madame de Savy que soigneusement (( cuisinée » et dans le plus grand trouble. Les choses ont marché plus rapidement que je ne Tespérais, puisque, d'après vous, elle a déjà écrit à son mari la lettre que je lui suggérais. Vous voyez que ce fut très simple.

Lachelier, toujours debout devant mademoiselle Odelin, la considérait en silence. Il l'observait de la tête aux pieds, il appréciait le cabinet de travail, la camelote du meuble, Tappartement de sept cents francs et le costume pauvre de la jeune fille dont il ne connaissait encore que les atours judiciaires. A la fin il murmura :

— Vous ferez une singulière avocate.

90 LE CAS DE COXSCIEXCE DE l'aVOCATE

— Quoi ! Parce que, de propos délibéré, j'ai anéanti une affaire pleine de promesses pour moi? Mais, tout de même, quelle femme auraisje été de subordonner à mon petit succès le bonheur, la vie morale, tout l'avenir de deux êtres de cette valeur ?

Lachelier dit :

^— Ne vous défendez pas ! Je suis vexé de ne pas plaider, mais je vous admire.

Et il répéta:

— Je vous admire même beaucoup, ma petite confrère.

Il avait une pointe d'émotion dans la voix, et, comme il était grand comédien à la barre, Marguerite pensa :

« Il se moque de moi. »

Et tout haut :

— Mais que faisons-nous là? Partons, voulezvous ? Je plaide à la onzième du tribunal pour une petite bonne...

— D'office? interrogea Lachelier.

— Naturellement, fit-elle, en éclatant d'un beau rire.

Et ils se rendirent côte à côte au Palais, en

LE CAS DE CO-NSCIE.XGE DE LAVUCATE 91

devisant de l'affaire de Savy. Ils ne se séparèrent qu'au vestiaire où tout l'Ordre, en manches de chemise, revêtait les robes devant les armoires de pitchpin.

Un soir, un confrère dit à Lachelier :

— Est-ce vrai que vous épousez mademoiselle Odehn ?

— Quoi? quoi ? fit le jeune maître en roulant des yeux effarés ; qui a fait courir ce bruit?

— Il court depuis quelques jours dans les couloirs, c'est tout ce que je sais, répondit le confrère.

— C'est fou ! déclara Lachelier.

Et au bout d'un moment, avec un sourire :

— Remarquez que je ne dis pas non !

Dans la salle des fiévreuses, Tune des plus grandes de cet hôpital provincial, la nuit des malades commençait. Les lampes électriques qui paraissaient, sous leur large réflecteur en ombelle, comme des gouttes de lumière pendues par des fils au plafond lointain, inondaient de blanc les murs glacés de ripolin bleuâtre. Le parquet nu, ciré chaque matin, les reflétait comme l'eût fait une nappe d'eau. Dans la rangée des lits, on voyait les mouvements lents des draps, agités par des membres lassés qui cherchaient le repos. Rien ne s'entendait, que le souffle des malades endormies, et le froissement

imperceptible et doux des couvertures. Sur les oreillers, des visages de femmes posaient, immobiles.

Par la porte vitrée, s'entrevoyait dans Fenlilade des corridors la cornette palpitante de la sœur de garde qui s'en allait, là-bas. Au lit n*" 9, une vieille femme était assise et regardait ses compagnes.

Autour du fourneau, dans la cuisine proche qu'une cloison de verre séparait de la salle, des infirmières en sarrau bleu s'étaient massées pour causer à voix basse.

Soudain, à l'autre extrémité, la porte s'ouvrit sans bruit et l'interne de garde parut. C'était une femme, une jeune femme toute blanche dans sa blouse de médecin qui couvrait sa jupe noire. Un nœud de soie rouge, seulement, faisait un large papillon sous son grand col lissé. Elle était blonde et jolie, avec des yeux gris clair. Son nom était Johannah Swordsen, mais dans l'hôpital où elle et sa sœur Fridja étaient internes, les étudiants les avaient surnommées (( Ces demoiselles Fjord » parce qu'elles semblaient froides et impénétrables comme

CES DEMOISELLES FJORD 9o

les mystérieux golfes de glace de leur pays.

Johannah — dont c'était ici le service — était sagace, fine, et d'un dévouement admirable à ses malades. Mais celles-ci ne l'aimaient pas, à cause de son accent étranger et de sa froideur qui mettaient entre elles et la jeune fille trop de distance. Johannah les soignait avec sa douceur et sa patience de savante que rien ne rebutait.

Elle vint au lit 13 où dormait une petite typhique de seize ans. L'enfant était calme ; un effroi passa dans les yeux de Johannah. C'était pour cette malade qu'elle venait ici ce soir. La fièvre typhoïde qui la terrassait se montrait la plus pernicieuse de la salle, et l'étudiante était entrée en lutte contre la maladie. L'après-midi, à la contre-visite, elle avait prescrit les bains froids, et maintenant il lui semblait voir une morte dans le lit. xMais en approchant, elle reconnut le sommeil le plus paisible, le plus rassurant. Alors, après un regard à la feuille de température, posée audessus du chevet, où le crayon dessinait des zigzags brusques, d'effrayantes montées de fièvre, elle reprit la voie du milieu, entre les

lits, de son pas tranquille, uni et glissant. Quand elle passa devant le fourneau, les infirmières et deux hommes de salle qui étaient venus se joindre au groupe, se turent soudain et la regardèrent en la toisant. La tète légèrement rejetée en arrière, elle paraissait hautaine : le chignon grec de ses cheveux de Norvégienne, au blond poudré, tombait sur la nuque. Une femme, les poings aux hanches, demanda :

— Laquelle c'est-il, celle-là ?

L'infirmière de la salle répondit :

— C'est la nôtre, madame x\mélie, c'est Johannah, celle du service.

— Sait-on jamais, avec ses sacrées Russes, dit fun des hommes. Elles sont tellement la même chose, toutes deux, que je ne suis jamais fichu de les reconnaître l'une de l'autre.

— Ce soir, il n'y a pas d'erreur, fît une troisième infîrmière qu'on nommait madame Ilortense, c'est la jeune, parce que l'autre, l'aînée, Fridja comme ils l'appellent, eii bien, vous savez, elle est pincée par la diphtérie qu'elle a prise dans sa salle. Même elle peut sauter d'un moment à l'autre, à ce qu'a dit M. Vergeas, le

chef qui est venu la voir cette après-midi. Je n'invente rien, c'est la sœur Saint-Eusèbe qui me l'a rapporté.

— Pauvre fille, dit l'homme.

— Vous savez, reprit la même, c'est des drôles de créatures. Des femmes dont on ne sait quoi penser. Ça vous a des airs de sainte Vierge, et puis, pour changer...

Elle ricana.

— On dit toujours : Ces demoiselles Fjord par ci, ces demoiselles Fjord par là, reprit Amélie qui fleurait à pleine haleine l'alcool; moi, je voudrais bien savoir laquelle des deux a eu son béguin pour ce pauvre diable de Benoît, un petit interne comme il n'y en a pas, un garçon si gai, si gentil, si tranquille qui a disparu de l'hôpital comme un obus, tout d'un coup.

Alors madame Hortense, celle qui avait annoncé la maladie de Fridja Swordsen, une méridionale au teint bistré, majestueuse, opulente, presque belle malgré la soixantaine et le petit bonnet de linge qui bridait ses yeux de jais, confidentiellement prononça :

— Ecoutez, je sais bien que vous, Amélie, et d'autres encore, opiniez pour la petite des fiévreuses, celles qui vient de passer là, Johannah, comme vous dites, madame Louise. Le diable, c'est qu'elles sont copiées comme des jumelles avec leur éternelle cravate rouge sous leur col blanc et leur tignasse blonde, délavée. Mais pour moi, c'est bien l'autre, Fridja, que j'ai vue s'en aller un soir, deux soirs, et toute une semaine, avec le petit monsieur Benoît. J'étais derrière la fenêtre de la buanderie, quand ils s'en allaient bras dessus bras dessous. Ce garçon-là, ce petit frisé était gentil comme un amour, et, de mon avis, la demoiselle Fjord n'avait pas mauvais goût. Oui, pour moi c'était Fridja. Je n'ai jamais pu voir sa figure, notez bien, car ils passaient vite, clandestinement, comme un couple de souris grises le long d'un mur. Mais cette petite mijaurée avait dans sa façon quelque chose de pas gêné et de fripon sous ses airs de glace, et la vôtre, madame Louise, c'est le contraire. Votre demoiselle Fjord, à vous, c'est un rude petit médecin, mais vous pouvez m'en croire, je connais la

jeunesse, cette fille-là pense plus à son métier qu'aux hommes.

— Si c'est pas malheureux ! dit Amélie. Madame Louise, l'infirmière de la salle, prononça :

— J'y mettrais pas ma main à couper, madame Hortense ; mademoiselle Johannah ressemble à l'autre. Si vous aviez trop à faire à la buanderie, vous avez pu vous tromper.

Elle éclata de rire.

Un infirmier dit, sentencieusement :

— C'est des gosses. Faut les laisser s'amuser. Apparemment que dans leur pays, c'est comme chez nous.

Johannah triste et lente continua sa ronde de nuit dans le grand silence sombre de l'hôpital. Elle avait vingt ans. Elle était née à Bergen, et devenue orpheline elle avait voulu venir à Paris, emportée plus encore que guidée par son désir passionné d'être médecin. Et, dans son sillage, elle traînait sa sœur, son aînée de deux ans, la douce et légère Fridja, un enfant, un oiseau, qu'elle avait surveillée, choyée, dominée, bourrée de livres, excitée impérieusement au

travail examen par examen, jusqu'à l'avoir fait recevoir interne, ici, dans ce grand hôpital de province, après l'échec de Paris. Fridja était paresseuse, rêveuse et faible. La mâle fermeté de Johannah l'avait maîtrisée. Elle était romanesque et ardente ; Johannah l'avait gardée comme un homme garde sa fille, farouchement, mais naïvement, et Fridja avait aimé ce jeune interne, Benoît, dont parlaient les infirmières.

Johannah restait pure et forte comme le montrait son beau visage, mais depuis Faventure de Fridja une tristesse sans fond l'accablait. Elle avait usé de son irrésistible domination pour dénouer le lien frivole qui unissait les amoureux, pour faire passer Benoît dans un autre hôpital, et son idée fixe, la préoccupation qui la rongeait était de cacher la faute de sa sœur, d'en étouffer le moindre souvenir. Elle allait, dans son souci de l'honneur familial, jusqu'à s'aveugler elle-même sur le retentissement qu'avait eu l'affaire. Elle se disait: « Qui l'a su ? )) — (( Qui Ta su ? » répétait l'insouciante Fridja qui se figurait par cette incurie

CES DEMOISELLES FJORD lOl

jeter un voile définitif sur ces choses passées qu'elle pleurait encore.

Mais, ce soir, une bien autre torture déchirait le cœur de Johannah. La diphtérie avait pris Fridja; elle se sentait la perdre de minute en minute. Elle n'avait de repos qu'auprès du lit de la malade. Elle aurait voulu y demeurer constamment. Elle était allée trouver le docteur Vergeas le chef du service des enfants, le seul homme au monde pour qui elle éprouvât une sympathie particulière, et lui avait dit en lui étreignant les mains, en s'y accrochant, affolée du péril : « Vous n'allez pas la quitter, ou tout au moins vous viendrez d'heure en heure; vous me la sauverez! » Et Vergeas l'avait retenue ainsi un moment, considérant ces yeux sans larmes et dilatés de terreur.

Quand elle ouvrit la porte de la petite chambre où l'on soignait Fridja, au fond de l'hôpital, elle vit d'abord, dans le creux de l'oreiller, les mèches folles, d'un blond d'argent, autour du visage rougi par les lièvres, les lèvres entr'ouvertes et les grands yeux gris de Fridja, regardant le vague, angoissés. Dans

un coin de la chambre, Vergeas en blouse blanche se tenait rigide, sa barbe blonde dorée à la lumière, son lorgnon miroitant, tandis qu'une religieuse surveillait l'ébullition de l'eau dans des vases de faïence neigeuse.

La vue du médecin parut alléger Johannah de toute l'horreur qui envahissait son cerveau. Il avait dans l'École une haute réputation. Elle basait sur cette réputation tout ce qu'elle se sentait dansl'àme pour lui. A peine regardât-elle sa sœur dont l'esprit semblait absent, et elle alla droit à Vergeas.

— Eh bien? comment la trouvez-vous?

Vergeas hésita. Il la regarda longuement

avec émotion, avec douleur.

— L'opération, dit-il à la fm, l'opération sera pour cette nuit. Il faut être prêts.

Alors Johannah se retourna brusquement sur le lit et contempla longtemps la pauvre petite Fridja, sa chérie, sa seule amie, ce doux et bon petit être léger qu'elle aimait d'autant plus pom* en avoir tant souffert et qui se mourait, à vingt-deux ans, victime de ce croup à qui elle-même l'avait jetée en proie. Elle allait

mourir, la jolie et fraîche Fridja, on ne verrait plus dans les salles sa blouse svelte, froncée à sa taille onduleuse, et le nœud rouge cerise palpitant comme un grand papillon sous son haut col glacé d'étudiante. Elle s'en allait, elle si amoureuse de l'Amour, sans en avoir joui; elle s'éteignait pleine de vie, ornée du douloureux et immense honneur de tomber blessée au chevet même des petits qu'elle soignait. Et de tous ses yeux sans larmes, Johannah regardait dans la taie d'oreiller blanche ce mince visage en feu dont les fines pommettes émaciées commençaient à saillir. Silencieusement elle se tordait les mains. La religieuse la regarda et fit un geste de compassion qui avouait déjà toute la tristesse mortuaire s'apprètant.

A ce moment, Vergeas vint à Johannah, il se pencha vers son oreille et dit :

— L'opération va réussir, vous savez.

Elle ne pouvait plus espérer; elle avait trop bien compris ce que signifiait cette prostration de la malade. L'opérer? Il était trop tard. Mais pour la première fois, auprès de cet

lOi CES DEMOISELLES FJORD

homme qui avait eu pitié de sa souffrance, une faiblesse de femme s'éveilla en elle. Elle eut comme le besoin de voir s'ouvrir ces bras forts, de s'y jeter, de s'y enfermer, d'abandonner son front martelé de douleur à l'appui de cette épaule, d'y cacher des larmes. Ses paupières se fermaient.

Puis elle se ressaisit et le regardant en face :

— Vous me trompez. >se me trompez pas. Elle est très mal, n'est-ce pas?

— Oui, dit Vergeas vaincu, elle est mal.

Et d'instinct, pour diminuer la peine qu'il causait, il saisit la main de l'étudiante qu'il serra furtivement, en cachette de la religieuse qui transvasait des eaux chaudes.

Quand Vergeas eut quitté la chambre, la malade, très oppressée, fit signe à Johannah qu'elle désirait de quoi écrire, montrant sa gorge et son impossibilité de parler. Et sur le papier que sa sœur lui tendit, en des lettres grossières que sa main agitée formait mal, elle écrivit dans leur langue natale :

Il faut prévenir mon ami que je vais mourir.

CES DEMOISELLES FJORD lOo

— Vous ne mourrez pas, mon petit oiseau de bonheur! s'écria Johannah.

Fridja reprit le crayon et écrivit de nouveau :

Je vous conjure de prévenir mon ami.

Johannah pouvait à peine la lire.

— Et où le trouver, ma pauvre Fridja?

A Paris ^ à l'hôpital Laënnec^ écrivez, télégraphiez, Qu est-ce que cela vous fait, à présent que je vais mou7nr?

— Je vous promets, Fridja, je vous promets tout ce que vous voudrez.

Et elle sortit pour faire adresser à l'hôpital Laënnec ce télégramme qui devait lui revenir le matin suivant, sous la mention Inconnu : « Fridja va mourir, venez. »

Bientôt la chambre de la malade fut envahie d'internes et de médecins qui sous leur uniforme blanc se mouvaient, s'agitaient sans bruit, parlaient sans troubler le silence, tournaient autour du lit, familiers de la Mort, lévites funèbres experts en ces rites muets ; et l'on n'entendait que le bouillonnement doux de l'eau dans

la cuve blanche où trempaient les scalpels, pendant que la sœur déchirait des feuilles d'ouate de ses doigts couleur d'ivoire. Vergeas était l'opérateur et dirigeait tout, assourdissant en marchant le cri de sa bottine. Johannah demeurait debout près du lit, blonde, blême, avec la gaieté tragique de son nœud de Sjoie rouge sous le col blanc. Une odeur violente d'iodoforme se répandit.

— Maintenant, dit Vergeas en la prenant par le bras, venez, mademoiselle Swordsen, vous ne pouvez rester ici.

Il comptait qu'elle protesterait, mais elle se laissa faire, docile et douce, sous le commandement de celui qui la conduisait ainsi, impérieusement, vers la porte. Et tous ses camarades présents, un médecin aide, les internes, ces jeunes hommes qu'elle intriguait avec sa personnalité mystérieuse de femme savante, se détournèrent pour la suivre des yeux.

Dans son cauchemar, elle erra par les corridors de l'antique hôpital, dallés de pavé rouge, rasant les murs, frôlant les portes, allant droit devant elle, guidée par les lumières

que les plafonds portaient de place en place. Elle n'entrait nulle part. Puis machinalement, comme une bête blessée revient à son gîte, elle gagna sa salle qui était son plus intime chezelle, et la traversa de son pas de rêve, inconsciente, avec la seule pensée de sa chérie qu'on martyrisait là-bas. Les malades dormaient. L'une d'elles qui délirait parlait d'une voix forte et indistincte qui vibrait dans la salle. Le vieille aux mèches grises, assise toujours sur son lit, irritée par ses cruelles insomnies, grimaça vers elle et murmura une grossière injure quand elle eut passé. La petite typhique sommeillait paisiblement...

Quand Johannah revint vers sa sœur, Fridja très pâle souriait, son cou blanc tout vêtu d'ouates épaisses où se portait d'instinct sa main, dans un geste de muette. L'espoir de guérir rayonnait dans sa faiblesse. Vergeas était là, toujours. Il dit à .Johannah :

— Etes-vous contente?

Elle le remercia et tous d'eux s'assirent au chevet de la diphtérique, sans parler, jusqu'à la fin de la nuit où la malade s'endormit.

Les jours qui suivirent furent pleins d'alternatives. Tout l'hôpital s'occupait de Fridja. Aux cuisines, aux buanderies, dans le personnel, parmi les malades, à la communauté et dans toute l'Ecole de médecine, il n'était question que de mademoiselle Swordsen. Le bruit de sa maladie se répandit en ville. Les journaux enregistrèrent ce nouveau cas d'héroïsme médical. L'âge de la jeune interne, sa beauté, la poésie de son origine nuageuse de Scandinave, tout contribuait à intéresser à la malade la ville entière. Un enthousiasme naquit pour elle, une apothéose silencieuse et infiniment touchante de sympathies, qui créait jusqu'autour de son lit une atmosphère glorieuse. Johannah le sentait et le savourait. C'était la réhabilitation de Fridja, c'était l'honneur reconquis. D'avoir sauvé tant de petits enfants du mal horrible, elle en mourait à son tour. Elle était la rançon de tant de vies rendues. La mère d'un enfant guéri vint à l'hôpital et demanda à la voir. On l'introduisit : elle se prit à pleurer devant la détresse de cette belle fille à qui elle devait son enfant. Ses larmes

furent aux yeux de Johannah, comme le bain triomphal de la purification absolue, lavant et embellissant le pauvre cœur faible de Fridja. Et elle la couvrait de baisers, ayant désormais oublié le passé, croyant embrasser la petite fille d'autrefois.

Fridja ne pouvait plus articuler la moindre parole, mais sa frivole et légère vie semblait s'empreindre de gravité et on lui avait donné un cahier qu'elle gardait constamment à ses côtés, à l'aide duquel elle tenait au crayon des conversations avec Johannah. Elle y inscrivait ses pensées flottant entre l'espoir de vivre et la peur de mourir. Et comme si l'amour d'autrefois l'eût envahie plus puissamment vers la fin, elle y demandait sans cesse aussi ce jeune interne du nom de Benoît auquel on l'avait arrachée. Et sans courage, Johannah maintenant prêtait sa complicité.

Elle télégraphiait de-ci, de-là, pour atteindre enfin le jeune homme; mais nulle part on ne savait ce qu'il était devenu.

La broncho-pneumonie s'était déclarée. Le troisième jour après l'opération, il y eut une

accalmie dans la fièvre. Yergeas crut à la guérison; il le dit à Johannah. Pour la première fois, elle eut des larmes devant lui, des larmes qu'elle ne put retenir, qu elle laissa couler, silencieuse, sans lui répondre. Elle-même s'étonna de cette faiblesse et d'en avoir conçu moins de honte que de douceur. Puis elle se dit que son émoi venait d'avoir trouvé dans sa vie solitaire une noble et forte amitié. Comme cet homme lui paraissait bon d'avoir sauvé Fridja à force de science, de soins, de veilles, de fatigues! Une joie puissante et nouvelle lui venait. Elle ne pensait ni ne sentait plus avec le sérieux grave d'autrefois. Elle faisait son service avec entrain, obsédée seulement par l'illusion, l'hallucination d'entendre de partout, comme si cela eût résonné dans l'hôpital entier, la toux déchirante de Fridja, étouffée dans les oreillers de sa petite chambre, au fond des grandes bâtisses, là-bas.

Puis le lendemain matin, avant le jour, dans un soupir, dans un souffle léger, Fridja rendit sa petite vie enfantine, mourant inconsciemment, sans le savoir, après avoir dit qu'elle

voulait bien mourir pour expier le chagrin fait à Johannah.

Lorsqu'elle vit devant elle sa chérie, la fille de son esprit, son enfant, morte, Johannah, qui était seule près d'elle, tombant à terre se mit à crier de douleur, la bouche écrasée sur les matelas qui assourdissaient le bruit de sa voix. Et elle voyait se dérouler toute cette jeune vie fauchée, depuis le temps où petites filles, elles jouaient toutes deux à la poupée, dans le parc plein de sapins, à Bergen, jusqu'au soir où pour la première fois Fridja ne s'était pas trouvée à l'heure habituelle dans la chambre commune qu'elles occupaient à l'hôpital. Fridja déshonorée ! une Swordsenî Sa sœur ! Quel supplice Johannah avait enduré î Elle avait eu des colères terribles et tendres contre la coupable ; elle avait supplié impérieusement, à genoux devant Fridja et lui broyant les mains : Quinze jours, elle avait lutté quinze jours pour arracher sa sœur à cet amour sans issue î Puis elle était la plus forte; elle l'avait vaincue. Mais Fridja était demeurée devant elle comme un opprobre qu'elle méprisait et chérissait à la fois. Et

quelles angoisses ensuite, clans la crainte que l'aventure ne se fût ébruitée; quelles hontes, quelles rougeurs soudaines lui venaient parfois en contemplant en public l'insouciante fille. Elle cherchait partout, dans tous les discours, des allusions à la conduite de sa sœur: il lui semblait que tout le monde savait....

Maintenant, au contraire, elle était fière de sa morte. La petite Fridja avait été, sans souci, prendre le mal au plein du danger. Elle s'en était allée bravement, pour ses petits malades. Quand le docteur Vergeas, que Johannah avait mandé, arriva, toute sa force reconquise, dressée, rigide près du lit, elle lui dit, orgueilleusement :

— Quelle belle mort, n'est-ce pas?

Lui, tout simplement, voyant ce qu'elle endurait, la regarda avec tendresse et reprit :

— Ma pauvre .Johannah, ma pauvre Johannah !

On fit à Fridja des obsèques glorieuses. La ville entière semblait y être. De toutes parts, de toutes les castes d'habitants, il venait au char funèbre qui s'en allait par les rues, vêtu

Je blanc, comme un fluide d'hommages. Le pasteur de la religion réformée qui avait assisté la morte, le directeur de l'Ecole, le doyen des internes, un membre de l'assistance publique, tour à tour, firent sur sa tombe l'éloge si aisément poétique et ému de cette jeune martyre de la science et du bien. Les petits enfants du peuple qu'elle avait soignés et guéris vinrent apporter des brassées de fleurs blanches que le plus jeune d'entre eux, un bébé, jeta sur la terre fraîche remuée. Alors dans la foule qui remplissait le cimetière silencieusement, on entendit des sanglots de femmes. Le ciel était pur et bleu. Le soleil inondait les tombes. Sur un arbre, un petit pinson chantait à plein gosier.

Toute la masse noire des assistants, figée, immobile, vibrait d'émotion. Johannah devant cette gloire se sentit dans l'âme comme le glaive d'un bonheur immense et douloureux.

Tout le monde la regardait, si mince, si invisible sous les crêpes noirs que le soleil lustrait. L'or de ses cheveux s'échappait par derrière, entre deux plis du voile, plus soyeux, plus

magnifique. Ses yeux cherchèrent Vergeas : il était auprès d'elle, ne l'ayant pas quittée.

Le soir, quand le jour tomba, elle sentit la solitude glaciale de la chambre où les deux lits jumeaux, accotés au mur, rappelaient la vie d'autrefois. Aux porte manteaux de ce logis grave des étudiantes, pendaient, tristes et lamentables, les deux blouses blanches, semblables, et, en revêtant l'encolure, les grands cols empesés auxquels aliénaient encore, toutes pareilles, les deux cravates rouge cerise, celle que Fridja avait dénouée de sa gorge blessée, le soir qu elle s'alita, et celle que, huit jours plus tard, Johannah laissait pour prendre le deuil.

De ce couple touchant que l'hôpital avait uni d'un mol : « Ces demoiselles Fjord, » Johannah se sentait demeurée comme une épave. Elle comprenait maintenant que, jusqu'ici, sa raison d'exister avait été sa sœur, et l'amertume d'être seule dans la vie l'abreuva. Elle devait pleurer ici, sans témoin, sans une amie, et personne ne lui avait donné ce dont les femmes ont tant besoin quand elles soufTrent : une caresse.

CES DEMOISELLES FJORD Ho

Une caresse! Pour la première fois, elle en imaginait de suaves, d'adorables, toutes celles que sa fière et pure pensée pouvait concevoir. Elle songeait à des lèvres qui baiseraient ses mains, à des mains qui essuieraient ses larmes, tendrement, sans qu'elle sût quelles seraient ces mains ni ces lèvres. Et elle rêvait ainsi, dans sa chambre mi-obscure, désolée, mais avec l'espoir inavoué, la certitude que bientôt cette porte s'ouvrirait, qu'une personne entrerait et que cette personne serait Vergeas.

Vergeas ! Elle l'attendait, sans savoir pourquoi, avec angoisse et avec tranquillité. La chambre s'obscurcissait lentement ; la blancheur de la fenêtre drapée de calicot blanc, y maintenait un reste de lumière. Johannah tardait à allumer l'électricité. Assise à sa table de travail elle tenait les yeux rivés à la porte qu'il lui semblait voir bouger sans cesse. Sa douleur s'engourdissait en une sorte de somnolence. C'était une langueur presque douce. De longues minutes s'écoulèrent. Le crépuscule de février se prolongeait...

Soudain, il y eut en elle comme une voix

étrangère qui Fébranla, elle et toute sa souffrance, criant : « Fridja est morte, tu ne la reverras plus jamais, jamais!...

Alors elle retomba le front sur sa table, avec cette plainte :

— Oh! Vergeas, venez, venez, je suis si seule et je vous aime I

Ce fut une extase. Elle avait pensé vivre à côté de l'amour, mais l'amour passant à côté d'elle l'avait prise par des liens si suaves, si forts, qu'elle allait à lui, irrésistiblement, sans regret, plus fière encore d'aimer qu'orgueilleuse d'avoir jusqu'ici maîtrisé son cœur. Elle aimait humblement, dévotement comme les femmes, involontairement comme les enfants, et totalement comme un être jeune qui s'éveille à la vie. Ce fut une ivresse imprévue. Elle ne savait pas; elle ne soupçonnait pas ces sphères idéales où l'emportait l'amour. Elle restait immobile, figée dans son rêve ; n'osant pas plus bouger que si Toiseau divin que son cœur avait capté, sur un geste avait pu s'envoler. Ses lèvres laissaient passer des mots, un souffle : « Yergeas... mon ami... »

Le coup à la porte, qu'elle attendait, résonna enfin, sourd et discret. Elle se leva, du toucher de son doigt sur le bouton électrique fit jaillir la lumière, et alla ouvrir.

Ce n'était pas Yergeas, mais une vieille dame dont les vêtements avaient des bruissements de soie. Elle était en noir; sur ses cheveux gris, son chapeau petit posait un bandeau de tulle blanc qui encadrait son beau visage aristocratique et fané. Elle était grande, d'allure hautaine, mais ses yeux bruns, cernés et vifs, respiraient la droiture et la bonté. Elle dit en entrant, avec une froideur légère :

— Mademoiselle, je suis madame Vergeas.

Et Johannah eut peur.

Étrangère, venue on ne savait d'où, sans famille, inconnue, que ne pouvait-on pas penser d'elle? Que pensait d'elle cette vieille femme française dont elle chérissait le fils et qui avait droit contre elle à tant de défiance? Toute la tradition de France dont elle connaissait la rigueur, la répulsion française pour tout ce qui n'est pas français, la subtile caractéristique de cette race fermée, fàme enfin de ce pays,

pareille à une essence qu'on scelle dans un flacon sacré pour le défendre de tout mélange lui apparaissait en cette femme impénétrable, et rigide dont les yeux lui fouillaient l'âme.

Tremblante de timidité, elle lui offrit l'unique fauteuil.

— Mademoiselle, reprit madame Yergeas avec une sincère courtoisie, je sais sous le coup de quelle épreuve vous êtes. Vous avez perdu une sœur charmante. Tout le monde s'est ému de votre douleur, mais moi la première, qui, par mon fils, suivais les péripéties de la maladie. Elle avait vingt-deux ans, n'estce pas? C'est épouvantable. Permettez-moi, mademoiselle, de vous offrir mes condoléances les plus vraies. Mais votre sœur est morte d'une mort admirable. Elle est entrée dans la phalange de ceux qui tombent pour l'humanité. Je suis vieille, mademoiselle, mais je me suis enthousiasmée depuis huit jours, pour le drame qui se jouait ici, pour cette jeune fille, victime de ses soins aux petits malheureux.

— Je vous remercie, madame, dit Johannah.

— Au cimetière, ce matin, je me suis incli-

née sur sa tombe comme devant une sainte, et je n'étais pas seule. Des centaines de personnes Tavaient suivie, vous avaient suivie, comme moi; femmes du monde, femmes du peuple, hommes même, de toutes conditions... Les discours ont été fort beaux, mais le silence« religieux de la foule avait plus d'éloquence ; il y avait comme un vent d'enthousiasme emportant toutes les âmes vers l'àme de cette jeune martyre. C'était beau !

Johannah jouissait longuement, délicieusement, pour sa chérie...

— ... Et puis enfm, mademoiselle, il faut bien avouer que l'égoïsme est le fond de notre nature, l'égoïsme maternel surtout. Mon fils est médecin. Je sais que dans les rano^s de cette pacifique et laborieuse armée qui lutte contre le mal, la mort prend sa revanche au hasard, tantôt ici, tantôt là.. La mort a choisi votre pauvre sœur ; elle aurait pu me prendre mon enfant. Alors... vous comprenez ce sentiment bizarre qui me remplissait d'intérêt pour cette jeune inconnue, pour vous-même, mademoiselle.

— Je VOUS remercie, madame, dit encore Johannah toute palpitante.

— Mais ce n'est pas tout. J'entendais parler de vous depuis longtemps, je vous connaissais... et si je viens dans un jour comme celui-ci, mademoiselle, ce n'est pas sous un prétexte léger de seule sympathie. Il y a autre chose...

Elle s'embarrassait. Le cœur de Johannah battait à grands coups. Ses yeux erraient par la chambre qu'inondait sans ombre la grande lumière blanche de F électricité dont le foyer minuscule se fixait au mur.

— J'ai à vous dire autre chose, mademoiselle, une chose grave. Vous n'êtes assurément pas une femme ordinaire, et je puis avec vous agir comme je le fais, bien que ce soit contre tous les usages. Vous êtes virile et forte, vous êtes une cérébrale, un être de froide discussion, et certes pas l'une de nos petites filles françaises.

— Sait-on qui l'on est ! soupira Johannah.

— Mon fils, mademoiselle, le docteur Vergeas, qui vous voit dans l'hôphal depuis de longs mois... s'est pris pour vous d'une grande

passion. Il vous respecte autant qu'il vous aime, et moi je n'ai pu me défendre d'une estime irraisonnée pour la femme qu'il plaçait si haut.

Johannah la regardait froidement, à son tour, comme s'il se fût agi d'une autre. Elle n'entendait pas le sens complet de ce qu'on lui disait.

— J'ignore comment les choses, en pareil cas, se passent en Norvège, mademoiselle. Dans notre pays, une mère s'inquiète de tout ce qui peut concerner le bonheur de son fils ; elle l'entoure de toutes les garanties, elle devient ombrageuse et excessive, peut-être... la conjoncture est si grave !... enfin, mademoiselle... ce que j'ai à vous dire ici devient difficile, pénible même. Pourtant il me faut parler, et j'estime que vous approuverez ma loyauté envers vous.

— Dites tout, madame, répondit la jeune fille qui se sentait mourir.

— Je suis déjà venue à l'hôpital, secrètement, confidentiellement ; je voulais connaître celle qu'aime mon fils, l'apprécier comme elle le

mérite ; chasser aussi l'inquiétude qui saisit toujours une mère française à l'idée d'une bru étrangère. J'ai questionné. J'ai fait causer. Vous êtes franche et droite, Mademoiselle, vovez comme je le suis également avec vous. Est-ce que vous me blâmez ?

— Non, madame, dit Johannah, très pâle.

— iVlors... le dirai-je?... Des bruits me sont revenus... si nets, si affîrmatifs, que je n'ai pas pu, hélas, les rejeter comme un racontar. Vous ou votre sœur, mademoiselle, — l'aventure est demeurée imprécise sur ce point — vous ou votre sœur avez eu. Tan passé, avec un jeune interne d'ici... je dirai... des légèretés graves. L'une de vous... laquelle des deux?... s'est enfuie de l'hôpital en compagnie de ce jeune homme... Ah î mademoiselle, le problème est demeuré bien terrible pour moi. Mais il s'agit de telles circonstances ! L'honneur, vous savez, les vieilles familles françaises, le mettent audessus de tout. Vous voyez comme je vous parle. Les yeux fermés, confiante, je suis venue à vous. J'ai pensé : si cette jeune fille est coupable, non pas des tiers, non pas des espions, mais elle-

même me le dira. Elle-même jugera si elle peut s'appeler madame Vergeas, ou si elle doit, pour ne pas torturer davantage un cœur d'homme si épris d'elle, s'en aller discrètement, éviter celui auquel elle ne peut lier sa vie, se faire oublier... Vous ne protestez pas, mademoiselle?... Alors, c'est vrai... Mais laquelle de vous... .le vous regarde... vous me semblez si noble...

Plusieurs minutes Johannah resta muette.

Elle revoyait sa chérie couchée si blanche sur son lit de mort, et le char drapé de blanc cahotant par la ville, sous le ciel pur, avec la piété de la foule le submergeant du plus glorieux honneur qu'un être humain puisse recevoir. Sa morte de ce matin, sa chère morte triomphante, restée dans les souvenirs en vision immaculée, enfouie là-bas, au cimetière, sous une neige de fleurs blanches, un seul mot de sa bouche pouvait en profaner la mémoire ! . . .

— Je quitterai l'hôpital, madame, dit-elle à la fm, en rougissant.

FRIQUETTE

Piéride à la Baronne.

Pavillon-sur-Marne, 15 janvier.

Vous m'avez demandé, ma chère marraine, de vous avertir chaque fois que nous aurions du nouveau à Pavillon-sur-Marne. Vous m'avez écrit : « Ce n'est pas le moyen d'avoir souvent des lettres, mais c'est peut-être un moyen d'en avoir quelquefois. » Or, voilà qu'il est arrivé cette semaine à Pavillon... Je vous le donne en mille! Il est arrivé un substitut! La nouvelle du reste serait maigre, si ledit magistrat avait été seul : un substitut, c'est quelque chose qui

126 FRIQUETTE

se voit tous les jours; mais ce qui donne à l'arrivée de celui-ci un piquant tout particulier, c'est qu'il amène à Pavillon sa femme, une beauté de reine, et la sœur de celle-ci, une beauté de nymphe.

Ma marraine, je vous dirai peu de chose du substitut; mais il me serait bien difficile de ne pas vous parler de ces dames. Figurez- vous deux éblouissantes visions féminines, deux sœurs, vingt ans et dix-huit ans, l'une brune comme la reine de Saba, l'autre blonde comme une jeune druidesse, qui, vêtues de damas blanc et de dentelle, firent leur entrée l'autre soir au bal de la sous-préfecture.

On dansait. On s'arrêta pour les voir; il n'y eut bientôt d'yeux que pour elles; et pendant ce temps, toutes deux, sans se soucier d'interrompre la fête, de leur pas de sylphides traversaient le grand salon et s'en allaient saluer la sous-préfète.

Aussitôt, il y eut dans Pavillon deux camps, celui de la brune et celui de la blonde ; les amoureux de madame d'Arnoy, et ceux de Friquette; car le substitut est un M. d'Arnov, et

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son adorable petite belle-sœur, la nymphe aux épaules fragiles, au petit nez effronté, à la folle toison blonde, c'est Friquette! A la réflexion, c'est une chance incroyable pour elle de s'appeler ainsi. Et quand madame d'Arnoy, la sœur aînée, dit ce nom dans un pianissimo vibrant et tendre delà voix, ces deux syllabes : Friquette, prennent une harmonie délicieuse, qui raconte les grâces de cette petite personne diaboliquement jolie.

Ah ! les pauvres toilettes de nos braves Pavillonnaises qui nous avaient semblé jusqu'à présent briller de quelque éclat, comme elles pâlissaient, comme elles s'effaçaient, ainsi que de vieilles robes défraîchies et décolorées, devant le blanc splendide des Parisiennes ! On y voyait comme des palmes de givre et de blanches fleurs fantastiques scintiller à la lumière des lustres . Près de celles-là, les fleurs de Mce, dans les corbeilles où les avait gentiment disposées madame la sous-préfète, avaient l'air fruste; il ne fallait plus rien regarder quand on avait vu le brocart tissé de lis d'argent que revêtaient les sœurs féeriques.

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Elles furent, en un clin d'œil, assaillies d'adorateurs. L'armée, qui est aventureuse, occupait les avant-postes; le civil restait en arrière. Pour ma part, j'étais au dernier plan: non pas que r envie me manquât de me faire le cavalier de l'une d'elles, mais, figurez-vous, ma marraine, que j'étais dans la situation d'un homme vers qui s'avanceraient deux déesses, et qui serait autorisé à faire danser l'une ou l'autre. Un bel uniforme peut se permettre des choses interdites au pauvre clerc d'un tabellion de souspréfecture.

Seulement — la vanité est parfois bien mal récompensée — le bel uniforme ne fut pas si fier, qui s'était avisé d'inviter Friquette, quand celle-ci, dès le premier pas de danse, à brûlepourpoint, et par une saute de son esprit impétueux, lui demanda s'il connaissait les poètes britanniques, l'intei'rogeant àla fois de sa parole et de son regard vif.

— Un regard d'Andalouse, nous disait après le malheureux garçon qui n'avait jamais su un mot d'anglais et qui en était secrètement vexé dans l'occurrence. Car, sous sa chevelure de

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lionne, elle a les yeux d'un noir d'encre, et elle le sait, et elle en accentue la beauté sombre d'un coup de crayon aux cils, cela est positif.

Un peu plus tard, au salon de jeu, les danseurs s'amassaient plus penauds les uns que les autres, et s'entre-faisaient leurs doléances. Du premier au dernier, Friquette les avait tous déconcertés. Elle avait demandé à l'un ce qu'il pensait de Tennyson, à l'autre, s'il était partisan de l'émancipation des femmes; à un troisième, s'il préférait Descartes à Pascal, sans parler de ses insidieuses questions sur le théâtre grec, sur Corinne, sur Pythagore... et sur tout.

Aussi belle, mais moins étourdissante, moins tourbillon, moins tapageuse que sa sœur, madame d'Arnoy poursuivait ses conquêtes comme les reines gagnent des victoires. Et toute la nuit, jusqu'à l'heure où les bougies des lustres s'éteignirent dans la lueur du jour, je me demandai : laquelle ferai-je danser, la blonde ou la brune, la reine de Saba ou la druidesse, la déesse ou la nymphe?

Grands dieux! Quelle lettre, ma marraine!

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Un mot pourtant encore... Si, pour plaire à Friquette, il se mettait à apprendre l'anglais, votre incorrigible et soumis filleul,

PIERRE

La Baronne à Pierre

Paris, 20 janvier.

Mon cher enfant,

Quand, votre droit fini, vous avez quitté Paris, souvenez-vous que je vous ai dit : « Là où le choix est restreint, l'amour est aisé ; prenez garde! » Eh bien! mon filleul, je vous lance encore une fois l'avertissement, prenez garde!

Une belle nuit, dans les lumières d'une fête, vous est apparu un petit être féminin très étincelant, très caquetant, très attirant. Vous avez éprouvé un peu de surprise d'abord, le charme de l'inattendu ; mais défiez-vous du sentiment que vous couvez pour cette écervelée de Friquette qui ne me plaît pas du tout, à moi. D'abord, franchement, mon ami, est-ce qu'une jeune fille s'appelle Friquette ? C'est un

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nom (( mal élevé », qui vous craque sous la (lent, en évoquant mille choses de mauvais ton.

Enfin, passons sur le nom. Mais, que direzvous de la pédanterie de cette petite personne qui, devant des hommes étrangers, dans le seul but de les confondre, s'en va causer de choses qui la regardent bien moins que les ravaudages et le ragoût ? Sait-on seulement ce qu'est ce Tennyson dont elle parle? Un auteur, probablement ; encore faudrait-il s'assurer si c'est le fait d'une jeune fille de le connaître.

Oui, je le répète, cher enfant, prenez garde; vos parents vous ont légué une belle aisance ; vous ne me paraissez pas mal tourné, ni vilain garçon ; vous avez autant d'esprit qu'un autre, toutes choses qui vous rangent dans la catégorie des jolis partis. Les Friquettes le savent bien. Celle dont vous me parlez me paraît fort coquette...

Je sais que je suis une vieille grondeuse. Mes dissertations doivent tenir bien peu devant les yeux de gazelle, la toison d'or et les grâces de votre nymphe ; mais j'ai voulu, au nom de votre pauvre chère maman dont je tiens la

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place, vous supplier seulement de veiller sur votre cœur.

Votre marraine,

BAROXNE DE C.

Pierre à la Baronne.

28 février.

Chère marraine,

A les bien considérer toutes deux, c'est décidément Friquette que je préfère. Madame d'x\rnoy, c'est le lac charmant et paisible, près duquel on vient songer ; mais Friquette, c'est le jardin enchanté aux allées capricieuses, aux ombrages magiques, aux fruits capiteux. La chance m'a permis de les revoir, en visite cette fois, à la sous-préfecture. Vêtues, encore toutes deux pareillement, d'un drap clair assorti aux cheveux de Friquette, un drap blond d'où ne se détachait pas cette ondulante soie d'or et qui moulait sa svelte personne aux lignes frêles, elles sont entrées, dans cette élégance qui écarte d'elles toute comparaison. Madame d'Arnoy

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s'est assise près de la sous-préfète ; sa sœur s'est trouvée ma voisine.

Gomme je ne lui adressais pas la parole pour' toutes sortes de raisons, dont la première était que je ne trouvais rien à dire :

— Vous devez vous imaginer ce que nous nous ennuyons ici, me dit-elle, en tournant vers moi, d'un air protecteur, sa petite tête fière, coiffée d'un volumineux chapeau excentrique ; ma sœur et moi, nous n'avions jamais quitté Paris. Connaissez-vous Paris, monsieur?

— J'y ai été élevé, mademoiselle, répondisje, chez une amie de ma mère, la baronne deC...

— Vous alliez souvent au théâtre alors, je pense ; je ne parle pas des théâtres classiques, mais des .héàtres nouveaux ; ceux qui ont leur piquant de modernité, et des affiches aux femmes blêmes, vous savez ? Moi, j'adore ces affiches-là et le théâtre; seulement... pas le vieux.

Elle bavarda longtemps sur ce ton, et me fit miroiter à plaisir la diversité de ses goûts inquiétants pour m'étonner ou me divertir.

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je ne sais. Elle réussit d'ailleurs quel que fut son dessein, car, si j'étais surpris, je m'amusais énormément. Quel dommage qu'elle soit si... en l'air, cette jolie petite Friquette! Quand elle récite ses balivernes, quel bon regard limpide elle pose sur vous î Et quand elle sourit silencieusement, après son rire d'artifice, que ses lèvres tendres, un peu longues, un peu pâles et anémiées, mais d'une délicatesse de fleur, lui font donc une expression charmante! Et puis, quand la visite finie, elle sort avec madame d'Arnoy, et qu'elles traversent les rues de Pavillon, quelle câlinerie dans son geste de prendre le bras de sa sœur !

Seulement, voilà, elle est trop riche. Il est clair que ces gens-là jettent l'argent par la fenêtre, qu'ils sont heureux ^d'ètre millionnaires et qu'ils le montrent, et que Friquette se croit tout permis.

Et je me dis, marraine, que Friquette est une enfant gâtée et qu'il faut l'excuser.

PIERRE

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La Baronne à Pierre.

10 mars.

Vous voyez bien, méchant enfant, que vous n'avez plus que ce nom-là sous la plume : Friquetle, Friquetteî et que vous ne pouvez plus parler d'autre chose, ni de votre étude, ni des cancans de Pavillon, ni de nos vieux souvenirs communs. Si vous croyez, mon pauvre bon Pierre, pouvoir cacher à votre marraine que chez vous, la tête et le cœur sont pleins d'elle...

Allons, mon petit filleul, raisonnons. Vous êtes en passe d'un amour sot et maladroit qui va faire la désolation de votre existence. Car, je le vois dès aujourd'hui, si vous n'obtenez pas Friquette, vous vous estimerez le plus malheureux des hommes ; mais si vous l'obtenez, grands dieux!... j'ai bien peur que ce ne soit mille fois pire. Eh bien! avant de vous laisser envahir par ce beau et grand sentiment, détaillons un peu cette jeune fille qu'un esprit malveillant a placée sur votre route.

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Sous votre plume, elle m'est apparue telle qu'elle doit être en réalité, cette Friquette : grande, amincie par ses robes serrées, flexible, le teint délicat, l'œil ardent, sous le chapeau tapageur, auréolée par la chevelure étrange dont j'exigerais, moi, l'authenticité. — La femme qui sait 'refaire après Dieu les yeux qu'il lui a donnés, peut prendre pour ses cheveux la couleur excentrique que bon lui semble. Passons.

Je la vois, dans sa jaquette à la mode devancée, audacieuse et garçonnière, pérorer chez votre sous-préfète; je vois les hommes, les jeunes hommes qui l'écoutent et font semblant de la courtiser, se détourner pour rire, et, moins respectueux que vous de ce pauvre caractère inculte, en faire des gorges chaudes. Je la vois, avec son orgueil ridicule de Parisienne, taquiner d'ironie et de dédain vos tranquilles femmes de Pavillon ; je la vois s'exalter, s'aventurer trop loin, et dire, pour surprendre ces dames, des choses qu'elle voudrait prétendre savoir, et qu'elle devrait paraître ignorer.

Et c'est vous, mon bon Pierre, si sincère et si loyal, si plein de réserve et de bonnes

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manières, qui courez irrésistiblement à cette jeune fille qui n'a rien devrai en elle, pas même sa beauté physique, pas même ses opinions qu'elle fausse par affectation, pas même son laisser-aller qui n'est que factice, j'aime à croire! Etait-ce là votre idéal, mon enfant ?

Hélas ! je sais combien je puis peu dans la circonstance. Mais j'éprouve une peine infinie à voir s'évanouir en rêve la compagne que j'avais imaginée pour vous, modeste, souriante, silencieusement tendre, la vraie femme de la maison, celle dont on eût pu dire, comme de la pauvre et charmante Desdémone : (( Les adorateurs la suivaient en foule ; elle n'a pas détourné la tête pour les voir. »

VOTRE MARRAIXE.

Pierre à la Baronne,

13 mai.

Marraine, je ne devrais pas vous le dire, je vous donne, en vous avouant la vérité, des verges pour me battre, comme on dit, maisj'es-

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père que vous ne tirerez pas de ma franchise le droit d'être sévère.

Friquette était hier à la sous-préfecture, vêtue d'une idéale étoffe Liberty qui semblait une robe de songe, avec ses pâles teintes, ses fleurs effacées, estompées de couleurs mourantes, ses grandes fleurs irréelles, étranges, qui sont bien du jardin de Friquette, l'étincelante et fantasque Friquette!

On prenait le thé ; je m'étais instinctivement rapproché d'elle, plein d'une angoisse invraisemblable et tremblant d'entendre sa première parole qui allait être folle ou sage. Comme les propos couraient le salon sur le futur petit d'Arnoy qui va, paraît-il, d'ici quelque temps, faire son apparition dans le monde, Friquette, qui gardait depuis un grand quart d'heure le silence, lança tout à coup cette boutade :

— Des enfants, s'il vous plaît, préservezmoi, Seigneur!

Adossée au chambranle de la cheminée, elle avait parlé d'une voix haute et claire ; et comme toutes les têtes se retournaient, elle profita de l'attention pour continuer :

FRIQUETTE 139

— Je sais que, si pour mon malheur j'en avais jamais, ils ne m'embarrasseraient guère . Je ne connais qu'une chose, la nourrice! Mais s'affubler de ces êtres encombrants, qui sont obstacle à tout, qui vous absorbent et vous annihilent, c'est absurde!

— Voyons, mignonne, lui dit la sous-préfète, c'est pourtant gentil à croquer, un poupon rose mailloté de dentelles blanches .

Friquette fit la grimace.

— C'est affreux, madame ! L'amour maternel est d'ailleurs un instinct tout à fait animal, audessus duquel les intellectuelles peuvent et doivent s'élever.

— Allons, allons! je suis sûre que vous adorerez vos enfants, et que pour commencer vous raffolerez de votre neveu.

— Mon neveu ? Je ne daignerai pas jeter les yeux sur lui, soyez-en persuadée. Les charmes de l'enfance, voyez-vous, les grâces innocentes, les mains potelées, les quenottes, les frisettes, tout cela c'est si vieux jeu, si usé!

Ces dames et ces messieurs faisaient cercle autour d'elle et s'entre-regardaient en riant.

liO FRIQUETTE

Moi, je ne riais pas, marraine, je sentais un singulier malaise, comme si Friquelte m'eût touché de très près, et que la réprobation générale m'eût blessé avant de l'atteindre. Je levai les yeux sur elle, et je ne sais quelle expression passa dans mon regard de surprise, de chagrin, de déception, mais je sais que le ton de Friquette se modifia légèrement, et qu'elle reprit, avec le rire forcé dont je vous ai parlé :

— Vous avez l'air étonné tous, d'entendre une jeune fille causer de la sorte. Vous ignorez qu'il viendra une époque où ce sera le langage de tout le monde, où les femmes ne seront plus astreintes et humiliées à la triste besogne de mère de famille, mais où elles partageront les plaisirs cérébraux et les droits de leurs maris, pendant que l'enfant, le grand gêneur, le tyran de la femme, s'élèvera par...

Elle hésita une seconde, puis ne sachant comment terminer sa tirade :

— ... s'élèvera par la mécanique.

Il y avait là un ingénieur de grand talent. Il l'interrompit, assez gouailleur.

FRIQUETTE lil

— Pardon, mademoiselle, quelle mécanique ? Je vous assure que j'aimerais connaître le système auquel vous faites allusion.

Friquette rougit légèrement ; les diamants noirs de ses yeux flamboyèrent, et si je puis bien comprendre les subtiles sensations de cette âme insaisissable, elle dut chercher dans le salon, à la lueur violente du grand lustre, l'allié qui serait avec elle contre l'hostilité qu'elle rencontrait. Nous vîmes ensemble qu'il n'y avait personne. Hommes et femmes, tous ennemis de Friquette malgré leurs beaux sourires ! Alors, je pris la parole, bien que ce me

soit d'ordinaire, vous le savez, marraine, une

charge assez laborieuse.

— Mademoiselle Friquette n'est pas forcée de pouvoir expliquer le mécanisme dont il s'agit, monsieur, dis-je vertement à l'ingénieur, quoiqu'il m'en coûtât d'être désagréable à un homme qui a toute mon estime et toutes mes sympathies. Elle a confiance dans la force de la science, elle a peut-être raison. Nous en sommes tous à ce point quand nous parlons des ballons dirigeables ou du service dômes-

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tique fait à Télectricité, tout en étant fort embarrassés de savoir comment cela manœuvre ou manœuvrera.

— Mon Dieu! me dit en souriant l'ingénieur, si l'époque des ballons dirigeables nous a donné des femmes qui ne le sont plus, on a eu tort de hâter les progrès de la science, je vous l'objecte en passant, cher monsieur.

Et Friquette :

— Voilà bien ce que j'ai toujours rencontré en abordant ces questions-là. On les esquive, on ne les discute pas ; je n'ai jamais pourtant refusé de combattre mes idées, et je n'ai pas besoin pour cela de l'indulgent secours de ceux qui ne partagent pas mes opinions.

Ces dernières paroles, elle me les cingla en plein visage, de son air querelleur et dédaigneux. Ainsi, du même coup, par mon intervention malheureuse, j'avais blessé un galant homme, je m'en étais attiré une leçon, et, à la face d'une assemblée nombreuse, je m'étais ouvertement montré le chevalier servant d'une petite personne qui s'en est vengée en me faisant tenir un rôle ridicule.

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Et pourtant, je ne regrette rien si elle a compris l'hommage discret de ma conduite. Telle qu'elle est, avec ses défauts, ses hardiesses, sa pose et l'exagération de ses paroles dont elle né pèse pas la moitié, je l'aime, marraine, et je n'aurai point d'autre femme qu'elle, ce qui revient à dire que je ne me marieraijamais sans doute.

Etre malheureux avec Friquette, ce serait encore le bonheur!

PIERRE

La Baronne à Pierre^

30 mai.

Vous me forcez à revenir, mon pauvre Pierre, sur un sujet que j'avais juré de n'entamer plus. Mais vraiment, mon pauvre enfant, je vous trouve tant à plaindre, avec ce malheureux amour dont vous sentez instinctivement le danger, et auquel vous vous laissez aller sans énergie, que je ne puis m'empècher de prendre la plume et de vous envoyer un suprême conseil.

144 FRIQUETTE

Votre grand aveugiement dans ceci, c'est que, tout en soupçonnant le danger, vous ne savez pas au juste ce que vous redoutez. Friquette vous fait peur, il n'est que trop aisé de s'en apercevoir. Vous avez peur, c'est bon, mais peur de quoi? D'être maliieureux avec elle, n'est-ce pas? et vous affirmez que ce sera encore le bonheur, ce malheur-là. Ah ! mon cher ami, vous vous illusionnez complètement. Quand je vous ai prédit qu'avec une femme de ce genre vous seriez le plus malheureux des hommes, je n'ai pas voulu dire que Friquette laisserait en désordre son livre de comptes, qu'elle fonderait des clubs de femmes pendant que son mari se morfondrait au logis et que le linge de monsieur en souffrirait. Non, je n'ai fait allusion ni aux heurts de caractères, ni à l'inconfort dans lequel elle laisserait sa maison. Avec toutes ces choses, j'admets que vous seriez encore heureux si elle restait pour vous la Friquette adorée, l'idole frivole et pétrie de défauts que vous aimez aujourd'hui. Mais voici, mon enfant, où vibre le nerf délicat de la question; voici ce que je vous supplie de considérer : lorsque, dans le long seul à seul

FUIQUETTE l4o

(lu mariage, votre cœur aimant n'aura rencontré dans ce jeune être, incomparablement séduisant, qu'une àme sèche, toute au dehors, sans' fond, sans dévouement, sans tendresse, qui fera fi, sans le comprendre, du charme et du délice du foyer, l'enfant, j'ai bien peur, moi, que vous ne sentiez se flétrir douloureusement en vous cet amour trop vite conçu qui empoisonnera votre vie, toute!

Voilà ce qui me tenait encore au cœur, et que je voulais vous dire, Pierre, pour que vous sachiez bien de quel ordre sont les soucis que vous me donnez. Maintenant, je vais vous proposer quelque chose. Tant que vous serez à Pavillon et que le voisinage de Friq nette exercera sur vous sa latente influence, vous ne serez capable d'aucune réflexion sensée. D'un autre côté, il y a tantôt un an que je ne vous ai vu, mon enfant, et votre vieille marraine s'ennuie. Venez. Vous savez, quand la main d'une jeune femme a blessé le cœur d'un homme, il faut la main d'une vieille femme pour le panser. Je vous attends.

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