‹ Un coin du voileChapitre 5 sur 7 · BARONNE DE C · texte numérisé non relu

BARONNE DE C

Lorsque Claudia passa sous le lustre des cent bougies qui éclairait la salle du bal, elle paraissait vraiment vêtue de lumière. Sa robe affectait une simplicité de forme qui s'associait à sa grâce de jeune fille, mais on sentait, aux chatoiements de l'étoffe d'un blanc de givre, à la pureté de la coupe dessinant le corps gracile, qu'une fortune flottait dans ses plis. Bien qu'elle ne fût pas absolument jolie, sa personne elle-même participait de la somptuosité de son costume et en tirait une spéciale beauté. Ses cheveux étaient d'une nuance ordinaire; leur attrait venait seulement de leur abondance et

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de l'habileté avec laquelle ils étaient relevés autour de la nuque et du front, de façon à encadrer la rondeur juvénile des joues et aviver Téclat des yeux. Elle n'avait pas de bijoux. Cependant tout le monde détaillait sa personne, depuis son visage rieur, jusqu'à son pied, strictement moulé dans sa pantoufle de peau blanche.

Elle était accompagnée par son père, le banquier de Vauges, l'homme d'affaires attitré de la noblesse ultra-noble, des vieux hôtels aux fonds de cours, et de tout ce qui reste à Paris des Croisades — celui dont on disait qu'au rebours de bien d'autres il avait fait fortune par l'honnêteté. Il avait lui aussi cet air d'opulence que les hommes, eux, mettent dans leur stature et dans leur port de tète. Et pendant qu'ils traversaient le salon, côte à côte, Claudia regardait de droite et de gauche, cherchant dans le scintillement des soies, des brocarts, des diamants, des visages qu'elle paraissait désirer anxieusement rencontrer.

Mais on ne les laissa point parvenir jusqu'à la maîtresse de maison. C'était entre deux

danses, au moment où le flot des robes claires s'oriente vers le buffet. A la faveur du désarroi qui règne toujours alors, Claudia fut aussitôt entourée et forcée de commencer sa distribution de sourires et son partage de poignées de mains. Sept ou huit jeunes gens — tellement semblables sous leur frac, leur chevelure cirée et leur rigidité de même école, qu'on aurait dit une douzaine de frères jumeaux — commencèrent à s'empresser autour de mademoiselle de Vauges. Elle souriait toujours et recevait leurs hommages, aimablement, avec plus d'indulgence que de coquetterie. Elle sentait bien, quand elle prenait la peine d'y réfléchir, ce qu'il fallait penser de cette courtisanerie, mais elle n'était pas fâchée pourtant de cette adulation perpétuelle à laquelle nulle femme n'eût pu être insensible.

Bientôt elle fut entraînée vers le buffet où ses adorateurs la comblèrent de friandises. Elle était épanouie et joyeuse; on voyait bien alors qu'elle se laissait faire la cour sans arrièrepensée. Mais tout d'un coup, elle revint dans la grande salle du bal en disant à mi-voix :

— Mon Dieu ! je n'ai pas encore vu mes cousines !

Alors, sur une des banquettes rangées le long du mur, trois dames, qu'elle n'avait pas aperçues tout à l'heure, frappèrent ses yeux maintenant que la salle était vide. L'une, la mère, était assise au milieu en robe de soie noire; ses deux filles étaient de chaque côté d'elle, vêtues de petits costumes en lainage rose qui étaient assez frais, mais dont l'éclat s'éteignait auprès des autres.

C'étaient les demoiselles de La Croix-Jacques. Elles n'étaient pas allées au buflet, parce que personne ne les en avait priées : elles n'avaient aucune relation dans ce bal, et c'était Claudia qui les y avait fait inviter pour distraire un peu ses cousines.

— Bonjour, mes chéries, dit-elle, en les embrassant de toutes ses forces, sans façon ; j'ai cru ne jamais vous découvrir!

— Nous t'avons bien vue arriver, lui répondirent-elles, et nous écoutions ce qu'on disait de toi : tout le monde te trouvait ravissante.

Les de La Croix-Jacques étaient beaucoup

plus jolies que Claudia; l'aînée, surtout, était très belle, mais il n'y paraissait pas, et dans une assemblée tous les yeux allaient à mademoiselle de Vauges, tandis que personne ne regardait ses cousines. C'étaient deux types délicats ; leurs cheveux étaient de la soie blonde, mais le chignon qu'elles en avaient formé à la hâte n'avantageait pas leur figure, et il leur semblait qu'il eût été contraire à la simplicité de leur position de se coiffer avec autant d'élégance que Claudia. Elles n'étaient pas gauches, leur naissance leur permettait de n'être pas déplacées dans la plus haute société, mais à force de compter pour rien, là où elles passaient elles s'étaient résignées peu à peu à être oubliées, à n'être pas vues, à se laisser tomber comme une branche morte de cet arbre héraldique auquel leur être affiné tenait encore par tant de fibres! Et elles marchaient sans bruit, ne liaient conversation avec personne, et choisissaient inconsciemment les dernières places.

— Avez-vous un fiacre retenu pour le retour, au moins? leur demanda Claudia.

Les jeunes filles répondirent que non, qu'elles

n'avaient pas besoin de voiture, qu elles étaient venues par l'omnibus, qu'elles s'en retourneraient à pied et qu'aucun passant noctambule ne pourrait deviner sous leurs manteaux de pluie leurs robes de bal. Alors mademoiselle de Vauges se récria et déclara qu'elle et son père les reconduiraient en auto.

Aussitôt la bande à laquelle elle venait de fausser compagnie la rejoignit, et l'on commença à l'inviter pour des danses. Elle ne pouvait suffire à toutes les demandes. Bientôt elle fut entraînée dans le tourbillon, le cœur battant, palpitante de fatigue et de plaisir; elle perdit encore de vue ses cousines. Deux ou trois fois, cependant, au cours d'une valse, ses yeux rencontrèrent les leurs, toujours fixés sur elle, et elle vit qu'on les avait laissées à leur place, qu'elles ne dansaient pas, que personne ne les avait invitées.

Alors, au milieu de sa joie, elle eut des ombres de tristesse, qui bientôt l'empêchèrent de s'amuser davantage. Elle s'affectait pour les deux jeunes filles, regrettant presque de les avoir fait inviter. Dès qu'elle en eut la liberté,

elle vint les retrouver et fit signe à M. de Vauges, qui dansait encore quelquefois, d'inviter sa cousine ainée. Mais celle-ci se récusa en faveur de sa cadette. C'était, à son avis, un événement si extraordinaire qu'il fallait, pensaitelle, en faire bénéficier la plus jeune. Pendant que les deux sœurs se faisaient ces politesses, on vint de nouveau solliciter, pour une danse, Claudia, dont on avait découvert la retraite ; elle n'eut pas le courage de refuser.

Durant l'une des pauses de cette danse un jeune homme, qu'elle avait déjà rencontré dans le monde, vint lui demander s'il pouvait compter sur elle pour le cotillon. Cejeune homme, dont elle connaissait l'origine plébéienne, ne lui plaisait pas. C'était le préparateur d'un grand maître de sciences à la Sorbonne. Elle avait entendu parler de son intelligence, mais elle le croyait ambitieux, et elle ne pouvait songer à sa basse extraction sans lui attribuer toutes sortes de vilains calculs et de féroces convoitises.

Elle aimait mille fois mieux les sots compliments de ses élégants admirateurs que

le respect correct et un peu froid de ce jeune savant.

— Merci, répondit-elle avec embarras, mais j'ai déjà promis. Seulement vous me feriez grand plaisir en invitant à ma place l'une de ces jeunes filles que vous voyez là-bas auprès d'une dame en noir.

Et ses paupières eurent un battement léger dans la direction des demoiselles de La Croix- Jacques qui vraiment, vues ainsi de loin, avec leurs épaules un peu infléchies par la fatigue et l'immobilité, leurs robes ternes, et leurs yeux rougis par la lumière et le besoin de sommeil, éveillaient bien une idée d'humilité définitive, insurmontable.

Claudia crut qu'elle en agissait ainsi pour procurer un cavalier à ses cousines : en réalité, son impulsion secrète avait été le désir d'évincer ce danseur antipathique, et elle le suivait des yeux pour jouir du plaisir de celle des deux sœurs qu'il allait choisir. Mais elle eut contre lui un mouvement de souverain mépris quand elle vit qu'il décrivait une courbe au milieu des couples de la danse et qu'il dis-

paraissait sans avoir obéi. Cet acte fat la confirmation de son jugement contre le jeune homme, et sa rancœur lui monta aux lèvres dans un mot qui lui semblait condenser toutes les cupidités et les bassesses de cette âme vulgaire.

— Le lâche, oh! le lâche!

Elle trouvait que ce dédain de roturier, c'était à la noble misère de ses cousines la suprême injure. Elle pardonnait aisément à ces beaux mondains qui la fêtaient de n'avoir pas vu leurs jolis visages de pastels; mais ce fils du peuple qui, grossièrement, leur faisait l'affront de leur marchander une danse parce qu'elles n'avaient pas de dot à convoiter, c'était exorbitant et cela la révoltait. A partir de ce moment, elle refusa toutes les demandes et s'en alla s'asseoir à côté de ses cousines, avec une envie folle de les embrasser, de les cajoler, de leur demander pardon pour ce vilain personnage.

A les regarder ainsi, tendrement elle se prit a les admirer. Elles avaient un col étroit de race dont la blancheur se fondait avec les flots

de dentelles de la collerette. Les yeux de Fanny — l'aînée — étaient délicieusement pailletés d'or. Et Juliette possédait la bouche la plus spirituelle du monde ; une bouche qui, dans l'intimité, avait de si fins propos, de telles boutades, que si la jeune fille eût osé parler ici, on aurait pu faire cercle autour d'elle, comme jadis au temps des exquises Précieuses.

Claudia sentait dans ces deux filles charmantes un parfum de plantes rares, cette valeur de l'être physique et moral qui fait dire d'une femme : « Elle est remarquable. » Remarquables! Hélas! si peu de gens les avaient remarquées jusqu'ici ces pauvres enfants ruinées, dans qui s'incarnait cette allure singulière, cette distinction de violette des grandes dames pauvres ! Claudia s'apercevait maintenant qu'elle ne les valait pas. Elles étaient plus instruites qu'elle. Elles avaient plus d'esprit; et en outre, d'une manière indéfinissable, Claudia se sentait près d'elles, une gentillesse vulgaire, un charme commun qui ne tirait son éclat que d'un prestige étranger.

Alors l'image lui vint de ces livres à la mode,

ridicules ou ineptes, qu'on habille Je peaux étranges, de vélins peints à l'escargot, de maroquineries à coins d'or, de façon qu'ils attirent même l'œil artiste par ce déploiement d'opulence extérieure, par leur reliure riche. Ils pullulent chez les libraires à côté du safran dédaigneusement simple des œuvres de talent, brochées; ils les heurtent, les écrasent, les dissimulent.

Claudia comprenait douloureusement à présent que cette apparence dont la revêtait sa fortune était à sa personne la reliure riche du livre vide, cette magie qui attirait invinciblement les hommages, les sympathies, les amitiés. Et elle s'interrogeait, mortellement curieuse de savoir si elle méritait vraiment ses succès ou si, dépouillée comme ses cousines de cette parure irrésistible, elle plairait encore, pour le seul charme de son être, pour son visage, son regard, pour son àmeî

Les couples tournoyaient toujours devant elle, les couleurs tièdes et chatoyantes des jupes soyeuses ondulaient dans un flot perpétuel. Elle percevait le grand piétinement du bal qui imprimait au plancher des vacillements, mais,

SOUS l'influence de sa pensée profondément grave et triste, elle comparait maintenant ces danseurs à des fous, et ce divertissement lui semblait stupide. Silencieuse près des demoiselles de La Croix-Jacques, volontairement solitaire comme elles, Claudia élaborait un projet mystérieux, pendant qu'à ses yeux montaient les larmes du désenchantement et de l'expérience.

A quelque temps de la, M. de Vauges vint trouver madame de La Croix-Jacques, et lui dit :

— Ma cousine, pourriez-vous, pendant quelques mois, me rendre un service? J'ai depuis longtemps besoin d'aller en Amérique ; la pensée de ma fille me retenait, mais Claudia a levé la difficulté en songeant à votre complaisance, et elle veut vous demander l'hospitalité, le temps de mon voyage. Consentiriez-vous à prendre cette charge ?

Madame de La Croix-Jacques hésita :

— Mai?, mon cou.-in, Claudia connaît notre existence. A-t-elle réfléchi à la vie qu'elle mènerait chez nous, si différente de la sienne? Certes, ce sera pour mes filles et moi un honheur extrême de posséder chez nous votre chère Claudia, et nous ferions tout ce qu'il nous serait permis pour adoucir...

— Permettez; voilà justement ce que Claudia n'entend pas. Elle m'a nettement posé ses conditions avec une vigueur que je ne lui connaissais pas. Venant chez vous, elle veut partager votre existence dans ses menus détails, devenir votre troisième fille ; pas moins — mais pas plus. Et l'idée d'être traitée chez vous en riche étrangère, parce que Dieu nous a départi des fortunes différentes, couperait son projet dans sa racine.

— Cependant, mon cousin, nous travaillerons beaucoup de nos mains.

— Claudia travaillera avec vous.

— ^sous menons une vie de recluses.

— Elle vous tiendra compagnie.

— Mais ses fêtes, ses dîners, ses bals, ses concerts?...

— Je VOUS avoue, ma cousine, que je suis charmé en la voyant en passe de s'en lasser un peu. La vie austère de vos filles sera d'un grand effet sur elle. Nos enfants s'aiment tendrement : laissons-les s'enlacer encore d'un lien plus intime; ce sera tout à fait charmant.

Madame de La Croix-Jacques soupira avec cette résignation amère de ceux qui ont beaucoup souffert et qui pèsent, dans leur moindre joie, ce qu'elle contient de peine. Elle n'osait se réjouir de la venue de Claudia dans leur petite maison, prévoyant le regret continuel où elle serait de ne pouvoir donner à la jeune fille son confortable ordinaire. Soudain, des éclats de rire dans la pièce voisine, qui servait à la fois de salon et de salle à mansrer, vinrent l'égayer; puis Claudia entra avec ses deux cousines, mais on la reconnaissait à peine. Mademoiselle de Vauges s'était habillée dans fétroite robe noire que Juliette portait à la maison, et elle avait, comme ses cousines, relevé ses cheveux à la Chinoise. Son père la regarda longuement et fut frappé de ce qui ressortait de ce changement de costume : elle

n'était plus la même; dégagée de toute parure, elle laissait voir sa vraie beauté, son cachet propre, moins éblouissant que l'autre, mais plus' personnel et d'une saveur plus franche. Les demoiselles de La Croix-Jacques s'amusaient énormément de cette idée; pour Claudia, elle riait aussi, mais plus doucement, dissimulant sous sa gaieté la profondeur de l'acte qu'elle venait d'accomplir.

— Décidément, ma pauvre Claudia, lui dit madame de La Croix-Jacques, tu veux donc devenir la sœur de tes cousines?

— Oh! oui, être pareilles, toutes trois pareilles! s'écria la jeune fille avec une résolution mystérieuse ; que rien ne puisse plus nous distinguer !

Toutes trois pareilles, elles l'étaient en effet, quelques semaines après, la première fois que Madame de La Croix-.Jacques conduisit les jeunes filles à la grand'messe de Saint-Thomas-d'Aquin. La maman, pour faire honneur à Claudia, portait la robe de soie noire du bal. Les jeunes filles se ressemblaient sous leurs trois toques simplettes d'astrakan, quoique les

tresses cuivrées des demoiselles de La Croix- Jacques, les lourds écheveaux blonds, tassés, pressés sous le rebord trop étroit de la fourrure, prissent un air de magnificence que n'avaient pas les cheveux châtains de Claudia. Toutes trois serrées dans de minces jaquettes sombres, elles s'inclinèrent sur leur prie-Dieu, du même mouvement souple d'arbrisseau, et Claudia, comme ses cousines, prit son front dans ses mains épaissies par de gros gants de laine, qui cherchaient vainement sur ses tempes ses frisons de brunette.

Seulement, quand elles se redressèrent ensemble, se copiant toutes, d'instinct, Fanny et Juliette gardèrent cet abattement moral que trahissaient le fléchissement à peine visible des épaules et le port fatigué de la tète, tandis que Claudia se relevait fièrement, entraînée par par l'élan intime de l'héroïsme qui l'exaltait, et qui transparaissait physiquement.

Ce n'était pas, en effet, sans une énergie amère qu elle s'était imposé l'épreuve actuelle; et dans cette résolution de renoncer fictivement à tout ce qui l'avait faite adulée et heu-

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reuse, pour se présenter clans la seule parure (le sa jeunesse et de son attrait moral, il y avait plus qu'un caprice d'enfant riche. Il" y avait le désir d'opérer enfin dans les hommages qu'on lui offrait, une sélection, en écartant les serviles, les cupides, ceux qui s'adressaient à sa fortune, ceux qui allaient à la magie de son opulence, irrésistiblement, comme la limaille de fer se rue à l'aimant; ceux enfin qui ne l'atteignaient pas, elle, Claudia, qui sous son manteau de richesse cachait un cœur tendre, affamé de sympathies vraies et de sincérité. Dans cette résolution, il y avait surtout l'anxiété de savoir ce que valait sa stricte personnalité, ce qu'on allait penser d'elle quand elle n'aurait plus pour plaire cet éclat d'emprunt de sa richesse et de son élégance. C'était pour tout cela que, surmontant ses instincts féminins, ses impulsions vaniteuses, les mille liens qui retiennent une femme à ce qui la fait belle et admirée, elle avait, d'un effort douloureux, secoué les épaules et fait tomber le manteau somptueux.

A la sortie de l'église, sur les marches du

porche, deux ou trois amies intimes, seules, vinrent lui serrer la main. Les autres connaissances la saluèrent de loin, et Claudia s'éloigna entre ses deux cousines, d'un pas hâté, gênée par la simplicité de sa mise et par l'attention dépourvue d'indulgence qu'elle sentait peser sur elle.

Dans la rue, elle fit l'expérience décevante que les regards s'arrêtent plus volontiers aux jolies toilettes qu'aux visages sympathiques ; et à constater, pour la première fois de sa vie, qu'elle passait inaperçue elle se dit tristement : (( Je ne suis pas jolie : personne ne m'a regardée ! »

C'est qu'en effet la jeune fille modestement vêtue qu'on voyait passer, estompant sa silhouette dans l'uniformité de trois costumes pareils, ne ressemblait plus à l'éblouissante Claudia du bal, et l'on ne pouvait exiger des passants qu'ils distinguassent cette âme héroïque, que rien d'extérieur ne signalait.

A partir de ce jour, elle n'eut plus envie de sortir et resta volontiers des journées entières dans le petit appartement que les dames de La

Croix-Jacques habitaient à un quatrième de la rue du Bac. C'était l'assemblage de quatre à cinq petites pièces resserrées, où s'entassaient des bibelots princiers, des pendules de musée qui semblaient battre le temps d'un autre âge, des chaises aux bois ouvragés dont les tapisseries usées montraient leur canevas, des rideaux de damas, dont les teintes s'évanouissaient dans un lent décolorement. On y sentait planer l'àme d'une auguste vétusté, qui dormait au fond des glaces aux ors brunis, qui soupirait dans les sons de clavecin du vieux piano à queue, qui parfumait les tiroirs des lourdes commodes ventrues, et qui s'incarnait dans les deux blondes figures de Lancret qu'étaient Fanny et Juliette.

Claudia respirait avec délice cette odeur d'aristocratie, renfermée et concentrée là, comme une essence dans un sachet. Ses cousines, de grand matin, commençaient les travaux du ménage et ne les terminaient qu'à la nuit. Mais la vulgarité de leurs occupations manuelles entachait bien moins la noblesse de leurs personnes que ne l'eussent fait les fré-

quentations mondaines, et rinlluence des manières parisiennes, relâchées. Claudia prétendait en riant que Juliette balayait comme une reine et que Fanny allumait le feu avec une façon de vestale. De fait, en leur moindre occupation, se révélaient un souci involontaire de distinction, une grâce un peu hautaine, qui paraient leur labeur grossier dun geste de discrète élégance — soit que Juliette, gracile et cambrée, poussât son balai ; soit que la main hne de Fanny fourrageât dans les braises du foyer.

Le principe substantiel de ces vies de travail nourrissait fortement Tâme de Claudia. Elle y perdait le peu de frivolité que son existence affolante avait laissée en elle : elle se refaisait et se complétait.

Parmi les amis de Vauges, les uns s'étaient dit, voyant la retraite de Claudia coïncider avec l'absence de son père : « Le banquier est dans une mauvaise passe. » Les autres ne s'étaient

rien dit du tout, mais Claudia leur inspirait maintenant le même effroi répulsif que ses parentes pauvres. L'expérience allait être concluante et le résultat dépasserait encore la durée de l'épreuve. Quand le dimanche, à Saint- Thomas, la jeune fille sentait les regards autour d'elle, elle éprouvait un âpre sentiment de résignation à voir les yeux fuir les siens, les visages contraints, les poses détournées, un large mouvement de recul instinctif s' étendant à la paroisse entière dont elle était connue.

« Mon Dieu, pensait-elle, je savais bien qu'on changerait à mon égard, mais de cette façon criante et brutale, cela dépasse tout ce que j'avais supposé. Que suis-je donc pour qu'il ne reste plus rien de moi, l'argent ôté ? »

Mais elle voulait aller encore plus loin dans cette triste expérience. Puisque à part deux ou trois amies intimes qui étaient venues la chercher jusque dans le logis pauvre des dames de La Croix- Jacques, elle avait vu se détacher nettement d'elle toute la société dont elle était naguère l'idole, elle voulut tenter la décisive épreuve, poursuivre ceux qui la fuyaient et se

mêler de nouveau, telle on la croyait désormais, réduite aux seuls attraits de ses vingt ans, au cœur même de ce monde qui la réprouvait.

Un jour, elle pria madame de La Croix- Jacques de la conduire à des leçons de danse qu'elle négligeait depuis longtemps, expliquât-elle, et qu elle ne voulait cependant pas abandonner.

Elle ajouta :

— Fanny et Juliette viendront avec moi, n'est-ce pas?

Car ce n'était pas assez de son humiliation propre, il lui fallait encore s'abreuver de celle de ses cousines, épouser leur pauvreté, goûter avec elles à l'indifférence dédaigneuse de son propre milieu. Et toutes trois, dans leur robe étroite de mérinos noir — l'uniforme de la simplicité — elles firent irruption un beau soir dans le salon tout de glaces et de lumières du grand professeur à la mode : les deux sœurs très intimidées de voir leur image reflétée partout autour d'elles, Claudia au contraire le marcher ferme, l'énergie au cœur.

Le professeur, — un très bel homme à la che-

velure noire, bouclée — ne reconnut pas tout de suite Claudia. Il fallut qu'elle se nommât, en lui expliquant qu'elle lui amenait pour élèves ses cousines. Alors il les regarda toutes trois du même air protecteur et s'en retourna vers un groupe déjeunes gens auxquels il enseignait à glisser les pieds sur le parquet. Ils étaient tous rangés devant une glace, tous les mains aux poches relevant les pans du smoking. Un peu plus loin, huit jeunes filles ensemble dansaient le menuet, silencieusement, très préoccupées de la cadence et de l'harmonie de leurs révérences. Juliette mourait d'envie de rire en les regardant, mais Fanny était agitée d'un petit tremblement nerveux et se demandait ce qu'elle deviendrait si on la priait d'exécuter en public quelque chose de semblable.

Au bout d'un moment, comme les demoiselles de La Croix-Jacques et leur cousine étaient demeurées au milieu du salon sans que personne parut remarquer leur présence, et que Claudia commençait à sentir le malaise de cette situation ridicule, le professeur revint vers elles et se sou-

IJ

vint à la fin que mademoiselle de Vauges était sa meilleure élève l'an passé. Alors il lui demanda si elle voudrait essayer avec un de ces jeunes gens un pas nouveau, qu'elle dansait mieux que personne. Sur l'affirmative de Claudia, il s'en alla trouver son élève auquel il eut l'air de murmurer quelques mots d'excuse. Lorsque Claudia se trouva en face de son danseur, ils se reconnurent. C'était précisément l'un de ses adorateurs du dernier bal. Ils se saluèrent cérémonieusement, et la jeune fille devina à son air embarrassé qu'il avait appris sur son compte d'alarmantes nouvelles. Alors, quoique naturellement très bonne, dominant ce futile garçon de toute la supériorité du rôle qu'elle jouait, le dépassant surtout par la virilité de son caractère féminin, elle savoura jusqu'au fond le plaisir de peser cette légèreté mondaine, de mettre à nu la fragilité de cet esprit d'oiseau, et de voir le pauvre oiseau se prendre en effet au piège que son dilettantisme malicieux lui tendait. Et fimage fuyait au long des glaces de ce couple étrange où lui, découpé dans son habit correct> comme une illustration anglaise, cherchait à

se dégager de celte rencontre malchanceuse, où elle, aisée, caustique, animant toute sa mise triste du seul éclat de son sourire, le retenait et le torturait.

— Connaissez-vous mes cousines ? lui disaitelle. N'est-ce pas qu'elles sont charmantes? Vous savez que je suis maintenant chez elles.

Et elle faisait une pause pour laisser à l'imagination du jeune homme le loisir d'évoquer les pâles visions de la médiocrité où elle vivait désormais. Elle se plaisait alors à suivre sur son visage l'instinctif sentiment de retrait qui le saisissait. Puis elle recommençait :

— Vous souvenez-vous du dernier bal ?

— Mais oui, répondait-il avec un soupir de contrainte, je m'en souviens ; vous avez été merveilleuse ce soir-là; cela se disait...

Il avait l'air de penser :

(( Mais, que ce temps est loin î »

Ensuite le silence reprenait. Evidemment il ne trouvait rien à lui dire. Cette jeune fille nouvelle qu'il avait devant lui n'était plus de celles auxquelles il réservait son attention. Il était présentement aussi gêné devant Claudia

qu'il l'eût été devant ces pauvres demoiselles de La Croix-Jacques s'il avait été forcé de se présenter devant elles, avec son respect obligé et contempteur.

« Et dire, pensa Claudia, dire que je n'aurais qu'à passer ma robe de bal en criant : « rien n'est changé, je suis toujours la grande héritière, » pour qu'il tombe à mes genoux ! »

En même temps elle observait ses cousines à qui le maître de danse apprenait à poser le pied de travers, semblant leur donner des leçons de maintien. Elle souleva imperceptiblement les épaules. Il lui paraissait absurde que cet homme apprît le charme des mouvements à ces grâces personnifiées qu'étaient les demoiselles de La Croix- Jacques.

Et pendant que son pied gracieux dessinait sans une erreur, infatigablement, le pas de la danse nouvelle, son esprit s'envolait dans la région supérieure où l'on juge de haut choses et gens. Elle comprenait, tout à coup, ce qu'elle n'avait pas encore senti, jusqu'ici, hi différence qu'il y a entre la vie intérieure et l'autre, la superficielle, la visible, la seule que

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le monde connaisse, et combien est petit le nombre de ceux qui pratiquent la première. Ses cousines, que la solitude avait gardées de toute dissipation, la lui avaient vraiment apprise. Elle savait aujourd'hui ce que c'est que de s'enfermer en soi-même et d'explorer son àme, et de cultiver son jardin secret, en n'accordant à la vie extérieure que le nécessaire. Les demoiselles de La Croix-Jacques avaient ainsi vécu, apparemment diminuées par une existence commune et terne, mais en réalité enfermées dans le château de leurs âmes dont personne ne connaissait les richesses. Tendres et pensives, elles avaient développé leurs facultés de cœur et d'esprit jusqu'à devenir des femmes incomparables, et il y avait un charme même dans le mystère qui enveloppait leurs perfections.

Comme la vie du monde dont elle s'était contentée si longtemps semblait à Claudia vaine et même un peu risible aujourd'hui ! Le culte de l'apparence qui jette les hommes à genoux devant l'argent, devant tout ce qui éblouit, était ce qui lui avait valu les adulations de

naguère. Combien peu ses vrais trésors, ceux de sa vie intérieure, comptaient maintenant pour tous ces gens préoccupés seulement du luxe, de la mode ou du désir de paraître!

— Vous êtes fatiguée, mademoiselle? lui demanda soudain le beau danseur.

En effet, malgré son air enjoué, Claudia n'avait pu retenir un soupir de tristesse, de désillusion suprême. Oh! si elle avait pu savoir qu'en un coin de la société se trouvait une élite dédaigneuse de ce qui est illusoire, vivant dans le recueillement, nourrie de pensée, éprise de méditation et de rêve.

Et Claudia, à ce point de ses réflexions, vit clairement, sans s'expliquer pourquoi, l'image du jeune savant plébéien qu'elle avait évincé le soir du bal. Il s'appelait André Bertrand. Son nom lui revenait aux lèvres. Etait-il digne d'estime ou de mépris? Elle n'aurait su le dire, mais aujourd'hui elle lui était reconnaissante de lui avoir montré un visage énergique, stigmatisé du travail cérébral, au milieu de toutes ces faces d'hommes blêmies dans le désœuvrement.

Elle se tourna vers son cavalier et lui dit : — C'est vrai, je suis un peu lasse, très lasse même, monsieur.

Et comme elle connaissait quelques jeunes filles parmi celles qui s'évertuaient là-bas à finir leur menuet dans une quadruple révérence de marquise, elle s'en fut leur présenter ses cousines.

II était dix heures. Le bal recommençait semblable à l'autre, fait des mêmes visages, des mêmes glissements, des mêmes bruissements d'étoffes, du même murmure de causeries à mi-voix. On se reconnaissait et l'on s'abordait, comme si depuis la dernière réunion on avait cessé d'exister. C'était de nouveau la fête de la soie, de la lumière et des parfums. La soie surtout î Elle ruisselait en vagues irisées depuis les brocarts mauves des aïeules jusqu'aux robes mousseuses, couleur d'absinthe pâle, des adolescentes : robes de rêve, robes de fées ; robes couleur de lune ou couleur du

temps, comme les poètes en tissaient autrefois dans leurs songeries, comme on en tisse maintenant en Angleterre, dans les grandes usines sombres.

Quelqu'un prononça le nom de Claudia.

Alors ce furent des chuchotements plus vifs et plus mystérieux. Les soupirs légers et frivoles d'une pitié superficielle voltigèrent sur des lèvres qui n'en cessèrent pas de sourire. On parla de revers et de catastrophe ; on parla de réclusion et même de prise de voile, quand la maîtresse de maison dit :

— Chut ! Claudia de Vauges ? mais elle est ici. Elle a rencontré l'autre jour mes filles, au cours de danse, et elle s'est fait inviter sans façon, avec des parentes qui l'accompagnaient. Elle aimait tant le monde, la pauvre petite, qu'elle s'y rattache encore, c'est bien naturel.

Il était bien naturel en effet qu'elle fut venue, mais pas au sens où l'entendait la maîtresse de maison. Si Claudia avait voulu venir, personne ne pouvait deviner son idée secrète. On ne Favait pas même vue. C'était elle qui entre les deux demoiselles de La Croix-Jacques,

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habillée d'une robe copiée sur la leur, se cachait à demi — un peu plus pâle seulement que de coutume — derrière le battant d'une porte ouverte. Pour que ses adorateurs vinssent ici chercher Claudia, il fallait qu'ils eussent bien grande envie de la faire danser, et jusqu'cà présent rien de semblable ne se manifestait. Animée d'une gaieté nerveuse, Claudia babillait avec ses cousines, pendant que madame de La Croix- Jacques, résignée, employait son temps comme elle le pouvait, soit à compter les couples, soit à dénombrer les bougies.

Cependant, à la longue, on découvrit mademoiselle de Vauges et la maîtresse de maison vint échanger quelques mots avec elle. Cette dame parut fort contrariée de ce que personne n'eût invité Claudia, car c'est une des vanités raffinées de la réception, de vouloir que chez vous le dernier des invités jouisse pleinement. Quand elle s'éloigna, Claudia la suivit des yeux, et la vit s'approcher de deux ou trois jeunes gens qui causaient dans l'embrasure d'une fenêtre. Elle observa avec un redoublement d'attention et comprit qu'une légère

discussion s'engageait. Puis tout à coup, l'un des jeunes gens se détacha du groupe et vint s'incliner devant elle en lui demandant une valse, de l'air dont on accomplit un devoir ennuyeux,

Ainsi dans ce même salon où quelques mois auparavant elle recevait à foison les flatteries et les hommages, Claudia n'avait maintenant pour tout succès que la carte forcée de ce pauvre garçon auquel la maîtresse de maison avait imposé cette invitation comme une pénitence aux jeux de société ! Elle sentit l'aumône qu'on lui faisait à contre-cœur et la refusa fièrement. Après, il en vint deux ou trois autres, des inconnus, mais Claudia ne voulait plus danser ; elle était remplie de pensées trop graves ; elle aurait trouvé le moindre divertissement ridicule. On aurait dit que le vent de dix années d'expérience avait passé tout d'un coup sur cette jeune tête et l'avait mûrie.

Soudain, ses yeux qui posaient indifféremment dans le vague de cette foule mouvante, rencontrèrent un visage tourné vers le sien. Et aussitôt une intuition l'avertit que si ce regard

pouvait percer son secret et lire l'amertume de -on âme, il la comprendrait, s'y associerait, la partagerait. C'était le visage aux traits un peu durs d'André Bertrand. Lui ne dansait pas non plus. Sur son front ravagé par le travail, une tristesse de plus devait s'être imprimée : on la devinait plus qu'on ne la voyait. Toute sa personnalité était ainsi, profonde, puissante, et ne se décelant pas de prime abord. On s'y méprenait d'ordinaire, et le vulgaire le méconnaissait. Mais la lumière de son intelligence devait forcément émettre un rayonnement qui n'échappait pas aux âmes subtiles. Claudia avait ce soir la perception trop aiguisée pour être insensible à ce magnétisme que deux esprits apparentés exercent l'un sur l'autre. Elle comprit qu'il allait venir à elle, et il vint en effet la chercher pour une danse. Cette fois elle se leva joyeuse, et le suivit,

Il ne lui adressa pas de parole. De son côté Claudia ne pouvait s'expliquer comment, malgré ses préventions, elle avait si vite consenti à passer près de lui le long instant d'une danse. Leur propre silence les gênait l'un et l'autre ;

ils étaient anxieux de se connaître mutuellement davantage, mais les raisons de convenance les empêchaient de se dire rien de sérieux, et quant aux phrases banales, il leur eût répugné d'en prononcer une seule. Pourtant, quand il la reconduisit à sa place, André dit à Claudia :

— Mademoiselle, je vous remercie de l'honneur que vous m'avez fait.

Et à la façon seule dont il prononça ces mots : (( l'honneur que vous m'avez fait », Claudia comprit que lui aussi la pensait dépossédée de sa fortune. Alors elle se dit :

— S'il ne danse pas ce soir avec une autre jeune fille, je croirai en lui.

Croire en lui, signifiait pour Claudia se fier à cet attrait moral qu'elle découvrait pour la première fois dans André Bertrand, s'abandonner à cette sorte d'entraînement réfléchi qu'elle éprouvait vers lui et qui venait bien plus de son propre fonds que de la personne du jeune homme, en ce sens qu'André Bertrand réalisait pour cela toutes les idées qu'elle caressait depuis quelque temps, dans sa solitude. C'était

enfin avoir confiance dans ce caractère encore inconnu, sur le seul gage de l'acte délicat qu'il venait d'accomplir.

— Quel est donc ce jeune homme qui t'a invitée? demanda malicieusement Juliette.

Et tant il semblait à Claudia qu'elle ne pouvait rien dire de vague sur André sans diminuer sa personnalité qui se prolongeait bien au delà de son aspect d'homme ordinaire, elle répondit :

— Mais, ma chère, je ne le connais pas, moi!

Bientôt tout son intérêt se concentra sur ce point de savoir s'il allait choisir une autre jeune fille, ou s'il reviendrait la prier de danser avec lui le cotillon. Ces mêmes danses qui tout à l'heure lui semblaient stupides, prenaient pour elle une importance presque sacrée puisqu'elles allaient la réunir encore une fois à cet homme qu'elle désirait si avidement de connaître mieux.

Un officier vint inviter Fanny. Claudia le vit distraitement et se réjouit de ce qu'on eût distingué sa cousine. Juliette mourait d'envie de

danser aussi; ses jolis yeux pétillants et tendres le disaient. Il passait un jeune homme qu'une vieille dame venait d'envoyer au buffet. Il la vit à la volée, se retourna, et revint vers elle.

Cette fois c'était au tour de Claudia de n'avoir pas de cavalier.

Elle ne voyait plus André Bertrand, et elle pensa qu'il avait quitté le bal. Elle aurait alors désiré s'en aller aussi, mais c'était impossible, maintenant que ses cousines espéraient tant s'amuser dans la dernière partie de la fête. Le cotillon allait commencer. Un ami de M. de Vauges, qui se trouvait à ce bal, la remarqua et, sans dissimuler la pitié que lui inspiraient les prétendus malheurs de la jeune fille, vint lui demander de l'accepter comme danseur. Alors Claudia eut tout à coup la certitude si précise qu'André était là et qu'il allait venir, qu'elle répondit :

— Merci, monsieur, je regrette bien, mais j'ai promis ce cotillon.

Et au même instant, elle aperçut André qui s'avançait vers elle.

Il avait entendu son dernier mot, et il questionna vivement :

— Vous avez promis ?

Elle leva sur lui son regard triomphant' et consolé, débordant de confiance, et répondit :

— C'est à vous que j'avais promis.

A ce moment, elle se vit dans une glace ; elle vit son visage rougi par la chaleur, ses cheveux relevés sans grâce sur son front, sa robe qui lui seyait mal, toute sa ruine fictive s'incarnant dans sa figure de fille pauvre, et elle se trouva presque laide. Alors elle comprit que, pour la première fois, elle était aimée vraiment, à la façon de ces livres aux reliures nulles, qui n'ont ni luxe, ni beauté, et qu'on recherche avec passion, pour le savoureux mystère qui dort en eux. Elle se sentit ellemême ce livre vivant qu'elle avait rêvé d'être, dépouillé de sa reliure riche, dépouillé de tout attrait extérieur et qu'on feuillette avec délice, quand même, pour son âme.

« Ma chère Claudia, écrivait huit jours après le banquier de Vauges, j'ai reçu ce matin, dans mon courrier de France, des nouvelles bien extraordinaires. D'abord une lettre de mon secrétaire qui me presse de revenir, (( parce que, me dit-il, tout marche au plus mal ». Il paraît que mon absence a discrédité complètement nos bureaux et que les clients épouvantés les emplissent du matin au soir, suppliant qu'on les renseigne sur le mauvais état de mes affaires. Le mauvais état de mes affaires ! comprends-tu cela, Claudia? Mon malheureux secrétaire ne sait où donner de la tète et se sent incapable de rassurer à lui seul tout ce monde. Mais voici qui est bien plus fort. A côté de cette lettre-là il y en a une autre, signée ma foi d'un nom que je vois souvent, en bonne place, dans mon journal de sciences, André Bertrand. Ce garçon-là ne s'imagine-t-il pas de m'écrire deux pages durant, avec le tact et l'habilité d'une vraie femme^en pareil

cas, les condoléances les plus délicates sur les circonstances douloureuses que je traverse et qui seules — tu ouvres tes yeux, Claudia, et tu lis bien — qui seules peuvent l'enhardir...

Au fait, mon enfant, je te dirai que je l'ai bien trouvé un peu hardi, tout d'abord. Il se permet, vois-tu, de t'aimer à la sourdine depuis deux années. Quand on s'appelle Bertrand, c'est beaucoup oser, m'a-t-il semblé. Je crois que s'il te plaisait et que tu l'agrées, nos connaissances trouveraient cela bien roturier. Seulement, son nom c'est André Bertrand, c'està-dire un nom qui compte déjà dans le monde savant, un nom qui exprime au dernier point l'énergie et l'intelligence. Et puis, il faut bien se le dire, Claudia, il n'y a plus de roture. Ou plutôt, il y a une nouvelle noblesse aujourd'hui, qui fleurit un peu partout, à l'aventure, comme les pâquerettes dans les champs. La nouvelle roture c'est nous, les oisifs, les inutiles. Les vrais nobles, ce sont les aristocrates de l'intelligence, du talent, de l'action ; monsieur Bertrand en est un.

Enfin, ma chère petite, on ne se mésallie pas

quand on épouse un homme qui vous aime et dont l'amour éclate dans le superbe dédain de l'argent qu'a montré ce jeune homme. Car ce sont les bruits absurdes courant sur notre compte qui ont décidé son aveu. Il te croit ruinée à plates coutures, ma pauvre Claudia. Je te montrerai sa lettre, elle est admirable.

Je pars demain, Claudia ; je tiens à mettre, au plus tôt, fm à cette aventure inouïe, une fin qui sera bonne et heureuse si, comme je l'espère, tu partages mes idées et penses avec moi qu'il sera très noble de s'appeler madame André Bertrand. »

Ce fut au printemps que le jeune juge arriva dans la jolie sous-préfecture. Elle le charma tout de suite avec sa ville haute et sa ville basse où deux rivières se mêlaient. Le soleil dorait l'église d'en haut et la coupole romane de l'église d'en bas. Alentour, la campagne verdoyait. Il confia ses bagages à l'omnibus et descendit à pied jusqu'à l'hôtel, place de la Sous-Préfecture. Ce jour-là même, pour la première fois, il rencontra Hélène.

C'était une belle fille mince et grande qui paraissait bien déjà ses vingt-huit ans. Mais son allure avait tant de grâce, sa robe de drap

noir rhabillait si parfaitement, et ses yeux superbement intelligents possédaient tant de bonté que le jeune juge se dit sans songer : (( Voilà une femme exquise. »

Elle soutenait à son bras un grand vieillard qui lui ressemblait. Il était beau comme elle, marchait péniblement. Elle en prenait mille soins.

Il la revit presque chaque jour promenant le vieillard, tantôt sur le quai de la petite rivière, tantôt sur la place de la Sous-Préfecture, qui était entourée de sycomores en rectangle. Elle allait à petits pas. Le vieux monsieur demeurait toujours silencieux. La jeune fille regardait loin devant elle, les prunelles mélancoliques et désabusées. Le juge s'informa d'elle. C'était la fille de ce grand vieillard, un industriel ruiné que la perte de ses biens avait si cruellement atteint qu'il en était demeuré hémiplégique. Ils habitaient un second étage près de fancien château, dans la ville basse. On les disait dans une situation précaire.

Ces renseignements attristèrent le jeune homme. Il rêvait d'un bel avenir, désirait un

train de vie que seul un riche mariage lui permettrait, et regretta de ne pouvoir épouser une femme qui lui plaisait si fort.

Cependant, il continuait de rencontrer Hélène et son père. Il la voyait le matin faire son marché en compagnie d'une jeune bonne en coiffe. Quand il se rendait au tribunal, à midi, il la croisait sous les sycomores. A l'heure du frais, s'il sortait avec le grefher, il apercevait le couple au bord de la rivière ; les jours de grande chaleur, il le retrouvait sur la haute ville, après souper. Il saluait alors, avec une sorte de gêne, mordu par le chagrin de ne pouvoir fixer en cette belle fille tous ses rêves inassouvis d'homme de trente ans.

Un jour, il lui parla. Ce fut dans la rue, à foccasion d'un attroupement formé autour d'un homme malade dont il s'informa près d'elle. Il ne l'avait jamais si bien vue, ni de si près. Le charme nuageux de la passante se précisait presque brutalement. Il lui sembla retrouver la réalisation d'un songe dans ce chignon noir pesant sur la nuque, dans ces beaux yeux qui se posaient sur lui limpidement, avec cette

ironie inconsciente des femmes supérieures que les hommes ont toujours dédaignées, pour leur pauvreté.

— Ne vous tourmentez pas, monsieur, ditelle en riant ; c'est un paysan ivre que le garde va ramasser.

Il lui sembla que tout son air, à cette minute, signifiait :

(( Je suis belle et noble comme une reine, je suis une intellectuelle raffinée, et je ferais une compagne très tendre ; mais les joies de l'amour ne sont pas pour moi et, bravement, je m'y résigne. »

Pour quelques mots qu'elle avait dits, il la comprit souverainement spirituelle et gaie. Il se laissait aller parfois à penser : « Quelle charmante épouse j'aurais eue ! »

Il la revit en visite à la Sous-Préfecture, où elle conduisait son cher vieux qu'elle appelait : « mon petit ». Celui-ci, ne s'exprimant qu'avec difficulté, écoutait les conversations et gardait le silence. C'avait été une très belle intelligence, disait-on. Aujourd'hui, sa fille parlait pour lui. Très Parisienne d'alhires, avec

un rien de provincial qui retenait légèrement sa jovialité naturelle, elle éclipsait tout le monde dans le salon, sans le savoir, à force de simplicité et de bonne humeur.

Et de ce jour-là, le jeune juge l'aima de toute sa jeunesse, de toutes ses aspirations anciennes qui se satisfaisaient enfm dans cette délicieuse vision de femme.

Ce fut un roman exquis dont la jeune souspréfète fut chargée de tramer les fils légers. Elle alla trouver Hélène dans le modeste second étage voisin de l'ancien château, à la basse ville. Le salon y avait conservé le meuble des. jours opulents. On y voyait des consoles précieuses, des canapés empire, des brocarts jaunes, des vases inestimables remplis de fleurs des champs.

En robe de chambre de toile grise, une main posée sur la tète d'une chimère, à l'appui du fauteuil, très pâle et masquant son émoi sous son beau sourire de bravoure, Hélène écouta l'aveu. Depuis dix ans, confusément, avec des forces secrètes dont elle voulait ignorer la puissance, elle attendait cette minute*

Elle rattendail sans se l'avouer, sans le savoir, dans ses accès de gaieté et dans ses accès de mélancolie, dans ses vagues désirs de bonheur imprécis, et chaque fois qu'autour d'elle, parmi ses amies, avait fleuri l'amour. Et par raffinement, elle voulut entendre encore plus sûrement le message. Il fallut lui redire qu'elle était aimée, que le beau garçon sympathique tant de fois rencontré parles rues rêvait d'elle, l'attendait, l'appelait, la choisissait entre toutes pour être l'amie de sa vie entière, sa compagne, sa femme. Alors elle ferma les yeux et dit sourdement :

— Je me croyais trop vieille pour cela. Elle avait cessé de sourire. De son air de

bravoure et d'énergie, rien ne lui restait plus ; elle était infiniment grave et recueillie.

— Je m'étais toujours dit, prononça-t-elle très bas, que j'aimerais beaucoup celui qui m'aimerait.

Le moment vint d'expliquer la chose au cher papa. Hélène lui fit mille cajoleries, l'embrassa au front : (( Écoute, mon petit, je m'en vais te dire une grande nouvelle. » Et elle lui raconta tout

au long son roman. Il comprit parfaitement, mais les mots lui manquèrent pour exprimer sa joie. Ses yeux, pleins encore du feu d'autrefois, disaient ce qui se passait au fond de son âme mystérieuse, tombeau muet de sa pensée, mais sa langue embarrassée ne put qu'articuler avec un accent d'enthousiasme indicible :

— Ah! voilà... voilà... petiote...

Et il contemplait sa fille orgueilleusement, lissait du doigt ses beaux bandeaux, l'admirait, fier qu'on l'aimât enfin.

Elle le regardait, glorieuse elle aussi.

— Tu es content, hein, mon petit?

— Ah ! voilà ! . . . voilà !

Et une larme de joie sortit de sa paupière, coula lentement sur sa joue fripée, et vint se perdre dans sa grande barbe grise.

Un soir d'août, //vint. Elle le reçut dans le salon aux consoles précieuses, aux canapés empire, parmi les chimères montrant partout, sur l'acajou des meubles, leurs ongles d'or. Les lourds rideaux de brocart jaune assombris-

saient la pièce. Ils causèrent très bas. Hélène disait peu de chose ; un souffle fort soulevait son corsage; ses yeux s'étaient faits divinement doux.

Lui se montra très franc, dit ses défauts ; il se sentait un peu lâche devant la vie ; il se confiait à elle, la compagne forte qu'il admirait. Elle éprouvait comme il est bon d'être aimée pauvre. Sa belle main, faite aux gestes caressants et protecteurs, se posa sur celle de son fiancé, et il sentit tant de puissance dans cette tendresse qu'il en frémit de bonheur.

Ils se revirent deux fois la semaine, puis trois fois, puis quatre. Lui, chérissait de plus en plus cette belle promise. Mais elle, âme rêveuse et ardente, aimait en secret le plus fort. Toute sa jeunesse triste, sans espoir, murée dans le sacrifice, s'épanouissait soudain. Elle avait vingt ans ; elle en avait seize ! Elle était si reconnaissante au Prince Charmant qui lui montrait enfin la vie et l'y conviait !

Selon la coutume de certaines petites villes, ils se voyaient à l'après-dînée. On allumait dans le salon une grosse lampe empire, au

globe diaphane semblable à une lune. Tous deux dans la pénombre causaient à voix basse, le plus souvent se taisaient. Et le vieux monsieur, rigide dans son fauteuil, les bras croisés, son beau visage très noble en pleine lumière, illisiblement suivait son rêve mystérieux.

Le jeune juge hasarda un jour, au milieu de leurs projets d'avenir, la question pénible :

— Et votre pauvre papa?

— Mon père? répéta Hélène vivement.

Puis elle se tut. Une angoisse affreuse lui

serrait le cœur.

Elle n'avait pu imaginer jusqu'ici que sonmari la prît sans son père ; elle se sentait inséparable de son « vieux », trop nécessaire à cette pauvre vie dévastée. En toute sincérité, elle aurait trouvé très simple de l'amener avec elle dans son ménage, son grand enfant, son « petit ». Mais soudain en rougissant, elle comprenait son erreur. Gomment, ce garçon brillant, à l'avenir prometteur, qui la prenait sans dot, assumant à lui seul les charges lourdes du foyer qu'on crée, devrait, en outre, recueillir un infirme. Qu'avait-elle pensé!

Lui, surprit les yeux de détresse qu'elle eut tout à coup :

— Je l'aime bien aussi, croyez-le, Hélène ! Je veux lui faire une vie bienheureuse, bien tranquille.

Par délicatesse, Hélène, la fierté même, n'osa pas dire ce qu'elle avait espéré. Le fiancé esquissa plusieurs combinaisons. On aurait pu conserver au vieux monsieur l'appartement, avec la jeune bonne, qui paraissait dévouée. Il y avait aussi la Maison de Santé. Mais ce qui lui souriait le plus, c'était la Pension de Famille de la petite ville, oii un vieux ménage fort convenable recevait les personnes âgées, et leur prodiguait tous les soins requis.

Hélène ne répondit pas. Sa gorge se serrait. Les larmes lui montaient aux yeux. Une amertume lui vint contre ce fiancé qu'elle trouvait si cruel. Elle crut cesser de l'aimer. Ces choses s'étaient dites imperceptiblement, et sous la lampe, là-bas, le grand vieillard placide poursuivait son rêve insondable.

Le jeune homme, trop intelligent |)0ur ne pas discerner que sa fiancée souffrait beaucoup,

comprit la raison de sa peine. Il partit fort troublé. En son absence, Hélène pleura.

N'était-il pas de son devoir de briser ce mariage? Elle avait lu des exemples d'héroïsme pareil, mais ce qui la remplissait autrefois d'enthousiasme la glaçait de peur, aujourd'hui, jusqu'à la racine des cheveux. Le lendemain, quand à l'heure de la promenade, elle noua la cravate de son cher vieux, elle le prit aux épaules dans un geste de passion, et l'embrassa si longuement qu'il en riait de plaisir et d'orgueil paternel.

Elle sentait que dans sa vienne cassure nette. allait se faire. Sous son voile de mariée, s'ensevelirait pour toujours son passé, et une existence différente commencerait, distincte de celle d'autrefois, une vie nouvelle oi^i l'attendraient une atmosphère nouvelle, une âme nouvelle, un cœur nouveau.

Alors, que ce long passé de vingt-huit années fût pour elle une chose finie, elle n'y pouvait souscrire. Trop de souvenirs chers, de réminiscences puériles et tendres habitaient son cœur, l'emplissaient encore de ce passé

toujours vivant, pour qu elle pût les rejeter à Toubli. Changer d'être, devenir une femme nouvelle, sa personnalité de fille mûrie qui se voulait survivre s'y refusait. Aimer l'étranger à qui elle allait se donner, certes oui, éperdument et comme elle n'avait jamais aimé personne ; mais comment se détacher de l'autre qui représentait toute son affectivité passée, ce vieux compagnon qui l'avait tant chérie, jadis, dans sa belle lucidité d'homme supérieur, qui s'accrochait à elle aujourd'hui dans sa débilité d'infirme !

Le fiancé revint, l'enlaça doucement; elle fut reprise.

— Hélène, lui dit-il, trop loyal pour permettre une ombre entre eux deux, je sens en votre âme un grief contre moi. Je lis en vous, mon amie. Vous pensiez que nous aurions pris votre père chez nous. Il ne le faut pas. Je ne crois pas être un homme méchant, mais je veux notre bonheur ; j'ai le devoir de le construire avec tous les soins qu'on apporte à l'architecture la plus frêle, la plus menacée, la plus précieuse. En vérité, Hélène, je vous aime

passionnément et vous ne devez pas me soupçonner de vous faire de gaieté de cœur une grande peine. Mais celle-là, je vous l'inflige, souffrant terriblement d'y être forcé. La loi, c'est que les jeunes bâtissent leur foyer seuls, s'arrachent au nid de l'enfance, sans mêler ce qui est ancien à ce qui est nouveau.

— Ah ! gronda-t-elle, oppressée, la poitrine gonflée de révolte, voilà bien ce que je pensais ; vous voulez tuer mon passé.

— Non, mais je vous transplante dans l'avenir.

— Vous me déracinez cruellement.

— Avec l'amour, rien n'est cruel, Hélène. Si vous m'aimez, vous comprendrez. Nous devons être tout l'un pour l'autre. Je vous veux toute à moi. Certes, je me donne entièrement à vous, mais je me demande ce qu'il adviendrait de ma constance si je vous voyais sans cesse occupée, dans notre propre maison, de celui qui vous était tout avant que je ne fusse dans votre vie. Vous ne voudriez pas lui diminuer votre tendresse. Je sens que je le jalouserais, et ce serait affreux. Puis il tombe-

rait dans le rôle atroce du vieux parent gêneur. Nous serions coupables... Croyez-moi, mon amie, il est plus décent et plus noble d'établir dès maintenant sa vie séparée de la nôtre. Nous le ferons avec toutes les précautions possibles. Nous ne le délaisserons pas. Son bien-être sera notre souci. Nous l'aimerons...

Et Hélène commença de sentir peser sur elle l'éternel et angoissant mystère de ce scalpel fatal qui ne recrée partout et à toute heure la famille humaine qu'en déchirant implacablement dans la substance des âmes.

Eternellement le vieil arbre humain gémira de se sentir arracher ses rameaux, et les boutures, étourdies de sève nouvelle, transplantées au loin, y pousseront leurs racines, sans pouvoir jamais revenir au vieux tronc où elles puisèrent la vie.

Indignée tout d'abord, la jeune fille cependant se laissa prendre aux puissances de cette loi qui l'asservissait en la révoltant. Elle suivit la fatalité et crut celui qu'elle aimait.

— Mon petit père, dit-elle un matin, câlinement, maintenant que je vais être mariée, ne

serais-tu pas content de vivre clans la maison de la bonne madame Lethuillier. Tu sais, dans la ville haute, ce jardin où l'on voit de si beaux espaliers, c'est là que tu te promènerais, mon petit père chéri, et j'irais te voir tous les jours.

Le vieillard avait un caractère exquis. Tout le satisfaisait. Qu'envisagea-t-il de précis dans cette perspective? On ne le sut pas. Mais souriant, de bonne humeur, il prononça :

— Oui, oui, certainement...

Alors, Hbérée d'un grand poids, Hélène conclut dans la Pension de Famille les arrangements définitifs. Le mariage aurait lieu à la fin d'octobre. Il fut convenu que le vieillard serait installé dès le commencement du mois pour s'habituer doucement à sa vie nouvelle avant le voyage de noces des jeunes gens.

Une fièvre brûlait les fiancés. L'angoisse sacrée de l'amour les oppressait chaque jour davantage, à mesure qu'ils approchaient de Tunion. Déjà Hélène était entrée dans son (( avenir ». La brisure était accomplie, son passé mort, et la pensée de celui le synthétisait

s'atténuait en son esprit, comme un visage qui se ternit sur les vieux daguerréotypes. Elle s'arrangea fort bien de la mise en pension du vieillard, et l'émotion qu'elle ressentit lors du départ fut toute superficielle. L'amour la possédait trop. L'être qu'elle aimait l'avait vraiment conquise; son cœur était plein de lui.

Dès que le sort du vieux monsieur fut ainsi établi et remis aux soins de la « bonne madame Lethuillier », Hélène alla passer quelques jours au chef-lieu, pour les toilettes. Ce fut une période d'agitation et de hâte. Le satin blanc craquait en pièce; les dentelles moussaient; on aunait le tulle du voile. C'étaient des courses pour les pantoufles, les gants, le trousseau; puis chez le tapissier, chez l'ébéniste. Les cadeaux arrivaient dans des écrins vert-olive, doublés de moire blanche oii des objets d'argenterie ciselaient leurs formes. Elle essayait des peignoirs de jeune mariée, les dessous de broderies anciennes. Et vaguement, en une vision vaporeuse figée dans un brouillard au-dessus de ce tourbillon,

elle voyait celui auquel bientôt elle allait être, et leur vie future qui semblait tenir toute dans une étreinte, un baiser éternel...

Quand elle revint à la petite ville, l'approche de l'hiver se faisait sentir. Des feuilles jaunes dansaient furieusement sous les sycomores en rectangle, place de la Sous-Préfecture. Un vent aigre soufflait sur le quai. Les collines lointaines prenaient des couleurs de brique et d'ocre fondues.

Hélène, à peine arrivée, gravit la grand'rue pour gagner la haute ville et voir son vieux.

C'était un vrai jour d'hiver, humide et froid. Dans le jardin de madame Lethuillier, le long des espaliers mouillés, la chair des poires mûres embaumait. Les tomates rouges luisaient dans leur feuillage ; quelques-unes étaient demeurées vertes faute de soleil. Sous un parapluie, relevant leur jupe et montrant leurs bas blancs, deux vieilles dames suivaient les petites allées en déblatérant à voix basse

contre le régime de la maison. La bonne conduisit Hélène par l'escalier de carreau rouge ciré, à la chambre que le vieillard occupait au second.

En ouvrant la porte, elle l'aperçut.

Par crainte du froid, les fenêtres était fermées, les rideaux clos; et il était assis, face à la porte, les bras croisés sur l'estomac, les pieds chaussant deux de ces petits tapis en forme de semelle, bordés de rouge, qu'on place dans les chambres carrelées oii manquent toutes carpettes. Il avait du demander du feu, car un tison fumait encore dans la cheminée, vestige d'une flambée rapide attisée le matin. Et il était, immobile, infiniment morne et navré, sans qu'on pût savoir quel drame s'accomplissait secrètement dans le mystère de cette âme muette.

Hélène, arrêtée dans son élan joyeux, envisagea une seconde l'aspect de cette chambre d'hôtel, étrangère, banale, et l'image de désolation qu'y était ce vieillard tant choyé par elle jadis.

A ce moment, les yeux du vieux se rele-

vèrent sur elle, ternis, lassés, pitoyables, et deux atroces larmes, sans paroles, sans plaintes, sortirent de ces yeux tristes, où toute gaieté semblait morte.

Elle courut à lui, l'enlaça, couvrit de baisers ses beaux cheveux blancs, son grand front de penseur, ses yeux naguère encore si vivants. Mais il semblait avoir perdu dans l'ennui, la désespérance de ces huit jours de réclusion, le souvenir même des seuls mots qu'il sût encore balbutier. Il ne disait rien. Un froid intérieur l'avait envahi; aucune caresse ne pouvait plus le réchauffer.

Alors, à cette plongée dans son passé, Hélène comprit que la fin de tout avait été, pour son père, le renoncement à la vie exquise qu'elle lui faisait : les petits repas fins, la lecture du journal, et ces promenades à deux, ces promenades incessantes que réclamait la vitalité de ce vieux corps demeuré sain, en dépit du désarroi de la pensée. L'ennui serait désormais son supplice, avec l'abandon et la solitude. Elle n'avait pas attendu qu'il fût mort pour lui préparer un tombeau. Prisonnier dans

cette pension, trop usé pour s'habituer aux nouveaux visages, alors que Tété cle sa fille s'ouvrait radieux, il s'ensevelissait pour toujours dans l'hiver de sa vie, cet hiver sans soleil et si bref des infirmes solitaires...

Et Hélène revécut tout son passé : son enfance et les tendresses de ce pauvre père, qui la faisait doucement danser sur son genou lorsqu'elle avait trois ans, cinq ans ; les courses faites avec lui quand il quittait les bureaux de la filature pour l'entraîner par la main, dans la campagne, écoutant son babil, la portant dans ses bras, déjà lourde à faire peur, si elle traînait trop visiblement ses petites jambes ; et le labeur continu de l'industriel dans ces bureaux de la filature, d'où il sortait la tète alourdie de migraines, anxieux, inquiet, fiévreux, mais fier de lui gagner une dot pour la marier un jour bellement. Tout ce dévouement secrètement passionné des pères s'évoquait en images poignantes. Et quand après vingt-huit années d'affection, vieux, débile, terrifié devant la solitude, il avait d'elle, de ses soins, de sa protection, un besoin éperdu.

elle fermerait les yeux, le laisserait tout seul dans cette chambre froide et courrait au bonheur î

(( Je ne ferais pas mal pourtant! gémit en elle son égoïsme torturé; c'est la loi! »

Elle était haletante. Des perles de sueur naissaient à son front. Elle faisait des calculs implacables et durs comme ceux de la Nature même, supputant les années de vie qui restaient au vieillard et celles qui s'ouvraient si joyeuses devant elle. Sacrifier le déclin d'une existence à l'aurore d'une belle vie n'était que justice. Mais le passé rentrait en elle, la reprenait, lui devenait ineffablement ciier, s'identifiait avec son moi àoni elle était orgueilleuse. L'emprise de son amour n'était pas encore la plus forte. Elle s'en libérait, reprenait la domination de son cœur. Un instant, les délices auxquelles s'initiait depuis des semaines son âme amoureuse l'appelèrent. Elle revit son fiancé, sentit l'étreinte de ses bras, se rappela la suavité de leurs entretiens. Elle revit la maison choisie, les meubles jolis, leur chambre; puis la robe des noces essayée la veille, les souliers de

satin, et les peignoirs de jeune épousée et la vie à deux, et le rêve magnifique qu'ils avaient fait elle et lui.

Puis tout à coup, reprenant le masque brave et fermé porté durant les longues années passées, alors qu elle promenait son vieux sans espoir ni songeries sous les sycomores de la place :

— Viens, va, mon petit, je t'emmène avec moi.

Il se réveilla de sa stupeur à ces seuls mots :

— Ah! oui, oui, certainement...

Et lui renouant sa cravate, l'aidant à enliler son pardessus, elle lui répétait, très pâle, les dents serrées :

— Sois tranquille; on ne se quittera plus.

C'était dans un salon d'hôtel, au dessert d'un dîner que s'étaient donné les membres administrateurs d'une puissante Compagnie d'assurance. Ainsi qu'il arrive en pareil cas, les vieux hommes qu'ils étaient pour la plupart, avaient mitigé d'une gaieté forcée et de plaisanteries, lointaines en leur souvenir, leur philosophie de calculateurs. Autour de la table se dressaient les redingotes pleines et droites, décorées toutes, les fronts chauves ou les têtes blanchies.

La constatation de l'état prospère de la Compagnie aussi bien que les vins avaient animé les

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esprits ; le parfum mêlé des poires fines, des oranges et de la mousse des corbeilles, s'exhalait. Ilfleuraitaiissila vanille, le kirsch et le rhum des pâtisseries. On parlait maintenant, en lui prêtant une poésie forte et âpre, de ce grand roulement d'or, semblable à la marche d'un flot, venant de la masse publique à la caisse d'assurance, et retournant dans un cours bienfaisant vers les indigences soudaines, avec la méthode et la précision d'un admirable régulateur. C'était en même temps la thèse et l'image qu'en créait, là-bas au bout de la table, un grand vieillard littéraire, amateur de livres, et s'exprimant avec une espèce de lyrisme. Il voyait là comme un socialisme honnête et de bon ton : « le seul fécond, le seul possible », disait-il; et un murmure approbateur courut, fait du mot de chacun.

Un seul resta muet. C'était le docteur G..., de l'Institut, vice-président du Conseil d'administration. Frêle, la tête forte, les cheveux gris rejetés en masse soyeuse vers une tempe, les yeux bleus pleins de pensée, la face bilieuse, il prononça quand le silence fut fait :

l'assurance 223

— J'ai connu un cas d'assurance...

Sa voix basse, timbrée d'un son de métal, appela vers lui les regards. Sa profession souveraine lui donnait toujours et partout de l'autorité. On attendait une histoire.

— J'ai connu un cas qui fut un drame, reprit-il.

— Contez-nous cela, cher maître !

Et, déjà, on l'écoutait. Il commença :

— J'avais autrefois pour clientes et pour amies, dans le quartier de l'Etoile, deux charmantes femmes, la mère et la fille, à qui je m'étais intéressé et attaché pour la noblesse de leur intérieur. Je revois la mère, une belle malade qui soulevait, pour me donner la main quand j'arrivais, un bras chargé de flots de dentelles et des doigts alourdis de pierreries : mais je revois surtout la fille. On la nommait Marie-Thérèse. Elle était indiciblement fine et de (( race ». Mince brune de dix-neuf ans, élégante et sereine, elle me semblait porter comme un manteau majestueux son joli nom d'impératrice. Quand elle fut demandée en mariage, la mère me consulta. Il s'agissait

d'un garçon très brillant, mais sans fortune, qui occupait une situation assez indéfinissable dans un commerce important de charbon. La petite avait dit péremptoirement : « Ce charbonnier m 3 plaît. » C'était la première fois qu'elle parlait de la sorte : on était disposé à l'écouter.

» Je répondis à la mère : « En fait de mariage, je n'ai pas d'opinion. C'est la grosse aventure. Agissez ave 3 votre instinct, plus délicat que le mien. Mais, pécuniairement, on peut toujours entourer l'union de ses enfants des précautions élémentaires. Ce jeune homme ne possède rien ; c'est ce qui m'effraie pour mademoiselle Marie-Thérèse. Exigez qu'il contracte une assurance, afin que, dans le cas douloureux du veuvage, votre fille puisse soutenir son rang et élever ses enfants. »

» Je me souviens même que, sur son acquiescement, je fus appelé à régler faffaire. Une assurance fut conclue, pour une prime de quatre-vingt mille francs à toucher en cas de décès du mari.

» Le mariage se fit ; j'y assistai et il me parut

l'assurance 22o

mélancolique malgré la gaieté de tous. J'avais sans cesse les yeux fixés sur le fiancé et je ne pouvais trouver pour lui, en moi, trace de sympathie. Il était beau garçon, jeune, visiblement amoureux, élégant et d'allure assez fîère ; mais (( ce charbonnier ne me plaisait pas », à moi, et je déplorais, sans savoir au juste pourquoi, qu'on eût jeté dans ces bras inconnus, toute vibrante, dévouée et naïve, mon exquise petite amie.

» En fait, l'instinct le plus délicat c'était moi qui pouvais me vanter de l'avoir eu, dans cette histoire. Le beau garçon, d'apparences si fines, était un menteur et un drôle, qui devait faire endurer à Marie-Thérèse les pires chagrins. Grand mangeur d'argent, ignorant des tendresses qui, près d'une véritable épouse, peuvent tout racheter, il ruina lentement, jour après jour, la dot et le cœur de sa femme. Quand les deux petites filles jumelles vinrent au monde et que je pénétrai de plus près, comme médecin, dans cet intérieur, je connus en toute lucidité le double désastre. Je me renc^trai là, près du lit de la jeune femme avec

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la mère. Nous nous regardâmes tristement, ayant compris que l'un et l'autre nous savions tout.

» A partir de ce jour, je reçus en secret les confidences de la pauvre maman. Sans doléances inutiles, elle me contait les griefs qu'elle avait contre son gendre, les vilenies de ce viveur, le martyre caché de Marie-Thérèse. Je sus comment la gêne s'infiltrait peu à peu dans ce ménage et comment, pendant que l'admirable petite, privée de domestiques, s'enfermait dans la solitude avec la tâche d'élever ses enfants, lui, jouisseur et insatiable, continuait de s'amuser coùteusement.

» De telles colères me venaient contre lui que je me fis une règle de ne franchir jamais leur porte. A la longue, l'aisance de la mère fut aussi attaquée. Elle donnait à pleines mains, comme les mères donnent. Je la vis restreindre son existence, prendre un appartement étroit où elle vécut avec une servante unique, d'abord, puis seule. Du fruit de ses privations, Marie- Thérèse obstinément courageuse menait sa triste maison et payait les dettes du mari.

l'assurance 227

» Quand la mère fut morte de souci et d'inquiétude, — car il y a sous le manteau de ces deux impcrtuns-là un microbe qui tue quelquefois, — et que le pauvre héritage se fut évanoui dans le gouffre en moins d'un an, la misère noire vint à grands pas s'asseoir à ce foyer de jeunes. Elle les emmena loger à un quatrième étage d'une maison sombre, rue de Sèvres ; elle y installa son ombre sournoise. C'était une fière marâtre qui les mena ferme, leur imposant son régime maigre, leur défendant le feu dans l'àtre, leur mettant au corps sa livrée et prohibant la joie aux toutes petites fiUes.

» Plusieurs fois, Marie-Thérèse, aiguillonnée par la détresse, dut venir à moi, navrante à voir, traînant après elle ses deux fillettes, qui demeuraient délicates et chétives. Tantôt c'était pour les annuités de l'assurance à payer, tantôt pour le terme, tantôt pour un fournisseur.

» Elle me faisait pitié et je crois qu'alors je souffrais plus qu'elle. Je lui dis un jour :

« — Mais votre mari ne voit donc pas qu'il

VOUS tue, que ces enfants-là ne mangent pas à leur faim ?

» Elle eut une flamme terrible dans les yeux.

» — Xe me parlez pas de cet être, me dit-elle, excédée.

» Je compris qu'elle le haïssait. C'était, à mon sens, stricte justice. Je fus heureux. Pour moi, il était devenu moins qu'un homme : un nom exécrable, qu'on ne peut pas dire. Et, en effet, je ne le nommais pas, je ne pouvais jamais le nommer.

» La jeune femme cherchait à travailler de ses doigts; elle cousait à merveille. Je tâchai d'intéresser à son sort des clientes riches qui lui donneraient à ourler de fines lingeries. J'étais sur le point de réussir et j'entrevoyais pour la malheureuse un peu d'espoir quand, un jour, je reçus d'elle ce mot :

« Mon cher docteur, je vous prie de venir aussi vite que vous le pourrez. Mon mari est bien m^al. »

» Tout de suite, une impression me pénétra que je ne précisai pas, qui s'évanouit, qui se réduisit en un vague et muet contentement.

Mais, sur le fait d'aller voir le malade, je n'hésitai pas une seconde et je partis.

» C'était à la nuit tombante, un soir de janvier. Là-bas, le Bon-Marché s'illuminait comme un palais, sous ses dômes bleuâtres, dans la brume. La maison était indiciblement misérable. Je n'oublierai jamais l'émotion qui me poignit au cœur quand je gravis ces quatre étages d'indigents. Chose étrange, par une illusion de mon imagination, je m'attendais à retrouver là-haut la fraîche et printanière Marie-Thérèse, son impériale tranquillité d'Altesse enfant, la jeune fille que j'avais connue dans le bien-être et la gaieté six ans auparavant. Quand je frappai et que la porte s'ouvrit devant cette pâle brune anémiée, aux yeux mélancoliques et flétris, couleur des myosotis que la pluie a lavés, j'eus une sorte d'éveil cruel.

» — Eh bien! lui dem:indai-je, il est malade ?

» Elle me répondit, impénétrable :

» — Il est rentré hier matin avec des frissons terribles. Il est couché depuis, secoué par une toux qui ne cesse pas.

230 l'assurance

» — Et vous le soignez?

» Elle fît, de plus en plus mystérieuse :

)) — Un reste de pitié... Je ne vois plus là qu'un homme qui meurt!

)) Je jetai un regard sur l'appartement de pauvres qu'elle me fit traverser : une étroite cuisine où les fillettes terrifiées par l'ambiance de la maladie ne jouaient plus ; la salle démeublée, si triste avec ses chaises en bois blanc rangées autour de la table ; la chambre...

» Dans le lit riche, qui, du naufrage restait Tunique épave, au creux du matelas, le corps crispé du mari haletait. Il avait la toux déchirante que connaissent seuls les pleurétiques, et la souffrance de cette toux le tenait plié sur lui-même, sa longue barbe blonde écrasée sur sa poitrine. Sa fièvre semblait brider le drap.

» Nous autres, médecins, nous avons vite fait de créer de l'impersonnalité en présence de la maladie, et quand j'auscultai le méprisable individu, f oreille collée à son thorax, aux aguets de ce cœur d'homme où s'étaient passées tant de choses inavouables, j'avoue que je n'écoutais plus que le rythme et le souffle de

deux poumons étouffés, prêts à se taire pour toujours.

« J'avais là un cas des plus graves de pleuropneumonie, compliqué de troubles cardiaques. Lorsque j'eus fini l'examen, je vis la jeune femme lever sur moi ses yeux ternis et impassibles et m'interroger ainsi muettement. Je compris la question de ces yeux-là, ils me disaient : (( Mourra-t-il? »

» Mourra-t-il ? Elle avait eu, sous son masque illisible, comme une anxiété. Est-ce qu'en face de la mort un reste de passion allait s'attiser en elle pour cet être qu'elle avait si délicieusement aimé, jeune fille?... Est-ce qu'au moment de voir disparaître ce souvenir vivant de ses premières et courtes ivresses, elle se reprenait à vibrer encore ?

» Et pendant que ces idées me traversaient l'esprit, son regard froid et indéchiffrable allait de mes yeux au lit où un nouvel accès de toux secouait le malade.

)) Mourra-t-il ? continuait-elle à me dire silencieusement.

» Alors une illumination mauvaise se fît en

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moi. L'amour dans cette créature outragée, ravagée, éteinte sous les larm es, l'amour dans ces yeux doux et glacés, l'amour dans la hautaine Marie-Thérèse, l'amour pour cet être odieux? est-ce que j'étais fou? Non, elle me demandait tout simplement si ce serait bientôt l'heure de la délivrance, si cette mort en pleine jeunesse allait enfm la venger, et ce fut à ce moment que le souvenir me revint de cette assurance, dont j'avais conclu moi-même les conditions : la prime de quatre-vingt mille francs à toucher en cas de décès du mari.

« Mourra-t-il ? »

)) Et voilà que, devant ce corps aux halètements douloureux, je me posais la question à moi-même. Mon diagnostic manquait de sangfroid ; j'essayai d'écouter impassiblement les bruits de cette poitrine emplie déjà de ce parler confus qu'est le murmure des raies. Quatrevingt mille francs 1 Et je voyais la misère noire chassée, le foyer relevé, les petites filles assouvies et Marie-Thérèse revivant, calme et délivrée.

» Ainsi, dès que cette vie humaine eut été pour

moi mise à prix, en ce commerce de la prime, je n'eus pas d'autre idée que de voir la mort hâter le marché. J'avais été surpris à mon tour, roulé par ce mystère de l'argent et, le sens moral chaviré, réduit à souhaiter pour la première fois de ma vie qu'un malade, confié à mes mains de médecin, succombe.

» Ma conscience se ressaisit à temps, mais je demeurai terrifié, moins par ce qui s'était joué en moi que par ce qui pouvait se passer d'analogue dans le cœur de l'épouse.

» Je l'entendais encore s'écrier devant moi : « Ne me parlez pas de cet être ! » Maintenant qu'il s'en allait, que nul ne le verrait plus, que nul ne parlerait plus de lui jamais, quelle allégeance secrète devait être en elle !

» Je la pris à part dans la salle proche :

» — Le moment va venir de pardonner, lui disje; je ne vous cache pas qu'il est perdu. La mort d'un homme jeune est toujours terrible ; je réclame de vous un dernier effort de compassion. Je ne parle plus à sa femme, mais à mon infirmière. Lui est « mon malade », et je vous le confie.

234 l'assurance

» Elle me répondit :

» — Que faudra-t-il faire?

» Je lui appris à poser des ventouses, des pointes de feu : je la fis opérer devant moi. Lamentable, inerte, il présentait ses omoplates nues, et je surveillais avec méfiance Marie-Thérèse penchée sur ce corps détesté, martyrisant cette chair, la ravageant : ce pouvait être avec délice. J'espionnais les mouvements de ses doigts, les vibrations du thermo-cautère, le regard de ses yeux quand, dans la prostration, le malade gémissait. Mais les yeux de la femme restaient illisibles, et pour sa main, je ne pouvais qu'admirer combien elle était délicate, légère et comme attentive à causer la moindre douleur possible en cette torture.

» Toute la nuit, ce^' que j'avais vu là me hanta. La vision de cette belle créature raffinée, perdue dans ce logement d'indigence, me poursuivait. Je mesurais et nombrais ses souffrances. Quelle rancune devait avoir pris racine en elle contre cet homme! et je pensais surtout aux deux petites jumelles, mal nourries et maladives, que j'avais vu son^œil de mère

l'assurance 23o

envelopper d'une tendresse farouche, désolée. II avait fait souffrir ses enfants : comment lui pardonnerait-elle jamais ?

» Alors, je me représentais cette vie humaine entre ses mains. Elle était, dans le secret de cette chambre, la maîtresse absolue. Le moindre soulagement, il devrait le recevoir d'elle, et la faible chance de vivre qui lui restait, elle en était la dispensatrice. J'ai vu, au chevet de certains mourants, de telles femmes, si désespérément passionnées et aimantes, si intuitives, si violentes contre la mort et possédant à un tel point le sens mystérieux qui sauve, qu'il m'est venu des certitudes, deux ou trois fois réalisées, de guérison. En laissant ^larie-Thérèse au chevet de son mari, je sentis qu'il ne pouvait survivre.

» Croiriez-vous qu'à ce moment, j'eus un peu de peine ? La jeune femme, le charme de ses vingt-cinq ans mélancoliques, sa poésie, ses jolis yeux fanés, tout s'assombrit sous le soupçon naissant que j'eus contre elle. C'était indéfinissable. Par moments, je voyais l'avenir tel que le ferait la disparition de cet être de

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malheur. L'aisance serait revenue, prix de son trépas. Quatre-vingt mille francs! Je voyais les chétives petites filles pousser sans privations, et' Marie-Thérèse embellir, renaître, recouvrer la paix et cette sorte de décence qu'une femme n'a plus dès qu'elle est forcée d'avouer son dénuement. L'instant d'après je me disais que la vie puissante et jeune de ce malheureux était réduite à un souffle, et que ce souffle était à la merci de celle qui le haïssait.

» Le lendemain, à l'aube, j'étais chez eux. Marie-Thérèse vint ouvrir, pâle et plus défaite que jamais. Je lui dis :

» — Vous ne vous ètespa s couchée cette nuit ?

» Elle me répondit :

» — Non.

)) J'imaginai que ce pouvait être pour mieux épier la venue de la mort. Je ne sais pourquoi il me venait contre elle d'inexplicables sévérités.

» J'avais envie de la mener durement. Elle me précéda silencieusement vers le lit. J'ouvris la boîte d'antipyrine, elle était intacte. C'était la seule médication sur laquelle je pouvais comp-

ter pour éteindre la température, qui montait à W

)) — Vous ne lui avez pas donné les cachets que j'avais prescrits? lui dis-je cruellement.

» — Il était anéanti, ses dents se serraient, il ne pouvait pas boire.

» — Et les ventouses ?

)) — J'ai essayé, je n'ai pas pu : il était retombé sur le côté comme une masse inerte que je n'ai pas eu la force de mouvoir.

» Le soupçon douloureux se précisait en moi. Sans nulle observation, je la regardai en face; je ne pus lire rien dans ses yeux qu'une tristesse plus profondément accusée et tout un arriéré de fatigue.

» J'examinai le malade. Quand nous fûmes seuls, elle me demanda :

» — Qu'en pensez-vous, aujourd'hui ?

» — Le poumon s'embarrasse de plus en plus, lui dis-je, je ne crois pas que dans deux jours...

» Elle avait dû deviner quelque chose de mon sentiment, car elle me prit la main affectueusement et me murmura :

238 l'assurance

» — Je vous étonne .'j'entends cette sentencelà trop froidement..., si vous saviez ce que j'ai souffert, si vous pouviez avoir idée des larmes que j'ai versées, vous comprendriez que j'ai droit à une sorte d'impassibilité devant ce qui se passe. Je suis une insensible. Que ce qui doit être arrive. Tout m'est égal...

)) Elle me fit peur. Je sentais que cette vie entre ses mains ne pesait plus rien. Je lui dis :

» — Songez que vous avez là un mourant. Soyez bonne... et si tantôt vous le voyez plus mal, envoyez-moi chercher. J'essayerai d'une ponction.

» Je partais inquiet, revoyant toujours ce flamboiement tragique qui avait couru sur son visage quand elle avait dit: (( Tout m'est égal! » Je savais qu'un acte mauvais, elle ne l'accomplirait pas ; mais il y avait les subtiles négligences, les oublis, les lenteurs à peine voulues dans les soins à donner... L'antipyrine, elle pouvait ne pas l'offrir à temps ; la ventouse qui délivre le poumon, elle pouvait ne pas la mettre, car enfm, si le misérable allait guérir...

» Le soupçon me devint intolérable. J'ai cou-

l'assurance 239

tume, dès que je viens à mes malades, d'une prise de possession qui me les rend comme une sorte de bien personnel, ou plutôt de dépôt dont je réponds. Je répondais de ce viveur, de qui je jugeais durement la conduite. Je voulais qu'on m'obéît et qu'on le soignât. Puis il me venait une inquiétude immense à penser que cette femme de vingt-cinq ans, belle, délicate et attachante, pouvait descendre à ce que vous devinez.

)) Ce fut une obsession. Je passai la soirée chez moi. A dix heures, je n'y tins plus et je sortis pour me rendre rue de Sèvres. Je pressentais quelque chose de terrible. Et s'il était mort, saurais-je jamais de quelle manière? Et comment trancher le doute qui dans mon esprit subsisterait éternellement ?

» Je vous jure que ce fut atroce, mes sentiments de cette soirée-là. Fallait-il condamner ou admirer cette créature énigmatique? Tout le problème, tout l'intérêt était en elle, dans sa conscience que je ne connaissais pas. 11 y avait quelque chose de mal à l'accuser, douce et noble comme elle m'avait paru jusqu'ici;

240 l'assurance

mais croire aveuglément en elle lors d'une tentation semblable, c'était impossible. J'étais heureux d'aller la surprendre en pleine nuit, à rheure où elle ne m'attendait pas, d'apprendre à l'improviste, sans détour possible, comment elle agissait près de ce mari.

» La rue endormie et éteinte, je vis les deux fenêtres du quatrième, là haut, faiblement éclairées. Je montai. C'était un escalier étroit et sombre, je dus m'aider d'allumettes pomme guider; je n'eus jamais en me rendant près d'un agonisant d'impression telle. Le cœur me battait comme si le malade eût été mon fils. Arrivé au palier, tâtonnant de la main, je sonnai très faiblement. On ne me répondit pas. Je hasardai un autre coup et, comme on ne m'ouvrait pas encore, je vis que la porte n'était pas fermée à clef. J'entrai tout seul. Je connaissais maintenant l'appartement minuscule. Une veilleuse posait ici, près de l'alcôve, où les deux petites filles dormaient. Je pénétrai dans la chambre; une bougie brûlait sur la table de nuit; le malade, la tête relevée par deux oreillers, me regardait fixement. Une

chaise était posée de biais, comme fraîchement dérangée, sur la descente de lit; mais Marie- Thérèse n'était pas là...

)) J'observai, à la prunelle du malade, que Ja lucidité était revenue. Je hasardai avant tout la question qui me brûlait les lèvres :

» — Etes-vous seul, monsieur?

» Il me regardait avec la même fixité terrifiée, faible à ne pouvoir parler; d'ailleurs, ne me reconnaissant pas.

» — Je suis votre médecin, je viens vous voir. Etes-vous seul?

» Il fit oui de la tête.

» — Votre femme?

» Ses prunelles bougèrent stupidement, errèrent par la chambre : il prononça :

» — Elle n'est pas là, ma femme...

» Il avait la respiration plus longue, moins douloureuse, le thorax pouvait s'allonger dans la position presque normale, sans la crispation du matin.

» Je me dis :

(( La misérable! elle a vu le mieux, elle est partie. La mort l'a déçue, et n'osant pas l'ap-

242 l'assuraxge

peler, elle a voulu lui laisser au moins le champ libre en son absence, la lâche! »

» Alors, savez-vous ce qui m'arriva? Je fus pris d'une sympathie, d'un intérêt étrange pour le mari de cette mauvaise femme. Je l'auscultai avec douceur et tout en prenant sa température, sans même savoir s'il me comprenait, je lui tenais des discours réconfortants et cordiaux. Je résolus de ne pas le laisser une nuit entière si seul. Il paraissait souffrir de la tête intolérablement, la fièvre persistait; je lui donnai quelques soins, puis je m'approchai de son lit^pour déchiffrer mon journal à la méchante lueur de la bougie. Seulement, j'avais compté sans les distractions; mon journal me passionnait bien moins que ce crime caché qui se commettait ici, dans l'incognito de cette chambre; la jolie Marie-Thérèse, la douce et troublante brune s'enfuyant clandestinement la nuit, pour n'avoir pas à aider les forces de vie revenant en ce corps qu'elle avait vendu en pensée déjà, n'était-ce pas poignant? Quatre-vingt mille francs la mise à prix de cette vie qu'elle abandonnait de cette façon discrète et presque

comme il faut ! — S'en aller, c'était si simple I laisser mourir, sans tuer; assassiner, sans malpropreté, sans un acte, sans un geste; partir...

» Je n'avais jamais tant méprisé une femme.

» Ah! on aurait bien ri de me voir cette nuitlà, servir humblement ce respectable monsieur! Le feu s'éteignait clans Tàtre, il me fallut aller chercher l'arrière-cuisine quelconque où l'on cachait le bois, et je fis flamber les bûchettes. J'aérai la chambre, je redressai avec des soins infinis le lit fatigué sous le corps du malade, me croyant naïvement poussé par la compassion, alors que c'était une haine secrète pour Marie-Thérèse, une animcsité de justicierqui m'activait. On le lui sauverait quand même, son mari, et elle serait volée !

» Il s'endormit en geignant; sous le martèlement de ses tempes, sa tête avait un mouvement de petites saccades. La connaissance, en revenant, lui avait redonné le sens de la souffrance. Je repris mon journal. Il n'était pas loin de minuit.

» J'entendis quelque chose, un glissement

dans la salle voisine; soudain, la porte que je regardais, bougea, s ouvrit lentement, sans bruit, et Marie-Thérèse, le visage cinglé par le froid nocturne, blême sous son chapeau noir, serrant un paquet contre sa jaquette mince, entra, me vit et sursauta...

» — Oh ! docteur, que vous êtes bon !

» Ses yeux bleus, infiniment beaux et tristes, me pénétraient. Je n en menais pas large. Je balbutiai :

)) — Vous êtes sortie...

» Royale, indifférente et lassée, elle vint sans me répondre se pencher sur le lit.

» — Il dort, me dit-elle.

)) Je répétai :

)j — Vous êtes sortie...

» Elle ouvrit son paquet, fait d'un torchon blanc d'où suintait l'eau.

» — Il souffrait trop, je voulais lui poser de la glace sur le front; il y avait un café dont il était un des habitués où je savais qu'on ne refuserait pas de m'en donner. J'ai du aller à pied. Je pense que cela va le soulager un peu... il est mieux, n'est-ce pas?

» Elle préparait des compresses de glace concassée pour les tempes du malade. Je dis :

» — Je le crois sauvé.

))Elle eut un regard vers moi que je n'oublierai jamais; j'y lus son âme. Indiciblement résigné, il voyait l'avenir, la lutte à reprendre aux côtés de ce compagnon méprisé et malfaisant, 1^ vie atroce, semblable au passé, la misère; mais il disait aussi, ce regard, la gloire du triomphe sur la mort, la bonne joie de voir revivre un mourant et la toute-puissante pitié féminine.

» Elle vint à moi, souriante, pleine de paix :

» — Sauvé? c'est grâce à vous, docteur, merci î

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