‹ Un coin du voileChapitre 4 sur 7 · BARO-XXE DE C · texte numérisé non relu

BARO-XXE DE C

Pierre à la Baronne.

5 juillet.

Merci, marraine. Votre lettre m'aurait donné le bonheur si en même temps qu'elle une

FRIQUETTE 449

épouvantable nouvelle n'était venue bouleverser ma joie et m'atterrer. La pauvre petite madame d'Arnoy est morte hier en donnant naissance à une fille. Le substitut est fou de douleur. Friquette est dans un désespoir navrant, paraît-il. Je sens intimement le contrecoup du malheur abattu sur cette maison. Les idées de mariage sont loin maintenant, mais ne reculez pas votre voyage, marraine; quoi que vous en pensiez, votre filleul vous aime aujourd'hui plus que jamais.

PIERRE

La Baronne à Pierre.

10 juillet.

Mon vieux cœur, à moi aussi, s'est ému, mon cher filleul, au désastre que vous m'apprenez. J'ai pleuré la pauvre jeune femme que je ne connaissais pas, mais que vous m'aviez dépeinte si pleine de charme, de grâce mélancolique et de beauté. Quand, sous l'évocation de vos lettres, les deux sœurs passaient devant mes yeux,

150 FRIQUETTE

ce n'était pas à Friquette qu'allaient mes sympathies et mon intérêt. Et pourtant, malgré mes principes sévères de vieille femme, je ne puis me défendre pour celle que vous aimez d'un sentiment étrange, mêlé de défiance, d'appréhension et d'affection; son chagrin m'a touchée. Depuis que je sais qu'elle pleure, c'est surtout Faffection qui domine. Enfin, le pauvre jeune mari est si à plaindre, et le malheureux bébé!

La mort des jeunes est une chose atroce, Pierre. La volonté de Dieu est un mystère auquel on se soumet malaisément.

Je suis de cœur avec vous et avec ces pau-

BAROXXE DE C.

Piéride à la Baronne.

20 juillet.

.Je ne sais, marraine, quelle chaîne me retetenait depuis une semaine d'aller donner à ma pauvre Friquette le témoignage de ma sympathie.

FRIQUETTE lol

J'étais pris d'une inconcevable timidité. La douleur de cette enfant folle me semblait quelque chose de sacré, en dehors de quoi je devais me tenir, et pourtant, vous ne pouvez savoir combien je souffrais à la pensée de lui paraître indifférent.

Enfin, hier soir, me sentant un peu de courage, je me suis mis en route.

Le deuil qui plane dans cette maison m'étouffait quand je suis entré. Les fleurs meurent le long des plates-bandes du parc, les volets des fenêtres sont fermés comme des paupières de morte; les domestiques assourdissent leurs pas sur les galets du jardin, et la somptuosité des perrons est quelque chose de lamentable, quand on songe au désespoir que recèle la maison où Ton entre.

On m'introduisit dans le premier salon en me prévenant qu'on ne savait si M. d'Arnoy me recevrait. La pièce était complètement obscure du fait des fenêtres closes et des lourds rideaux baissés. La tristesse mortuaire était toujours là. Elle imprégnait le luxe de ce salon, que les tentures assombries parais-

152 FRIQUETTE

saient tapisser de longs draps noirs. C'était le royaume de la douleur s'implantant chez des riches, et déployant mieux là qu'autre part ses pompes ténébreuses.

Une porte s'ouvrit, je pensais voir le veuf. J'eus le serrement de cœur de l'homme non éprouvé devant son semblable qui souffre .

Mais c'était Friquette qui était là.

Rien ne survivait, dans cette triste apparition de jeunesse, de la Friquette connue jusqu'ici. Son long corps fluet et souple, enveloppé de la robe de chambre noire mise en hâte, glissait sur le tapis, participant du silence de deuil de la maison. Sa chevelure soyeuse avait le sans-soin qui, chez les femmes, accuses! bien le découragement. Le chagrin avait fléchi le port orgueilleux de sa tète; et ses yeux si gais, alanguis maintenant, cernés, brûlés par les larmes, se fixèrent sur les miens avec un intraduisible regard de désolation.

— Pardonnez à mon beau-frère, me dit-elle, il ne peut voir personne et n'a pas voulu se décider à descendre.

— Mademoiselle Friquette, lui répondis-je,

FRIQUETTE 153

ému comme une femme, je sens bien que je suis indiscret, et c'est moi qui vous demande pardon d'être venu. C'était mon seul moyen de vous montrer que je pensais à vous.

Je m'en allais vers la porte, elle m'arrêta.

— Restez un peu, restez ; si vous saviez comme cela fait du bien de voir un visage ami au milieu de cette solitude, de cette tristesse !

Elle avait dit ces derniers mots en marchant devant moi, me menant ainsi vers la pièce voisine, un second salon, aussi sombre que le premier, 011 je la suivis sans réflexion. Rendu là, elle me fit asseoir près d'elle.

— Vous êtes la première personne que je vois, me dit-elle. Aucun n'est venu de tous ceux qui nous fêtaient tant, elle et moi. Je suis seule ; seule avec cela !

Du doigt, elle me montrait dans un coin de la pièce ce que je n'avais pas encore aperçu dans l'obscurité : le berceau'. Le berceau que, redevenue vraie femme, elle couvait de regards étrangement tendres.

— C'est ma fille, à présent, ajouta-t-elle.

lo4 FRIQUETTE

pendant que de grosses larmes lui montaient aux yeux.

Elle parlait sans réponse. J'avais la gorge serrée, les yeux humides je ne pouvais desserrer les lèvres. Elle continua :

— Je l'ai prise pour moi toute seule ; mon pauvre beau-frère ne peut se résigner à voir l'enfant qui lui a coûté sa femme. Pour moi, tout au contraire, elle est l'héritage vivant, tout ce qui me reste de ma sœur. Je m'en occupe jour et nuit, comme elle aurait fait. Je n'aurais pas cru l'aimer tant : pauvre mignonne ! C'est elle qui me console, qui me distrait. C'est si triste, monsieur Pierre, quand on a du chagrin, de se sentir abandonnée par tous ceux sur lesquels on comptait le plus î On ne m'aimait pas ici, voyez-vous. C'était ma sœur que l'on choyait, que l'on appelait, que l'on désirait. Ce n'était pas étonnant; elle était si jolie et si bonne : une créature de grâce, de douceur, de perfection ! Moi, j'étais irréfléchie ; j'ai causé un peu à tort et à travers; j'ai blessé certaines femmes, je me suis amusée à choquer les autres; vous-même, monsieur Pierre, je

FRIQUETTE 155

suis sûre que plus d'une fois vous vous êtes dit que j'étais bien mal élevée. Mais vous, au moins, vous ne m'avez pas laissée dans ma peine sans me montrer de l'amitié. Tandis que les autres se vengent, maintenant qu'ils me savent horriblement triste... Enfin, cela est peu de chose, à côté du reste!

Je l'écoutais toujours, mes lèvres demeuraient fermées, j'entendais sa voix vaguement, comme dans un rêve.

Cependant, le rideau blanc du berceau s'agita faiblement; des cris d'enfant m'éveillèrent. Friquette se leva, courut, prit dans son bras la toute petite fille, et revint près de moi, la dorlotant d'un geste adorable. Elle pleurait aussi maintenant, sans doute de se voir si près d'un étranger, avec cette enfant dans la fragile vie de laquelle palpitaient tant de souvenirs douloureux ! On aurait dit qu'une longue camaraderie lui permettait ces larmes en ma présence.

Depuis un long moment nous gardions tous deux le silence. Enfin, marraine, mes lèvres s'ouvrirent, et d'une voix si basse que je ne sais comment elle l'entendit, je murmurai :

156 FRIQUETTE

— Friquette..., je vous aime !

Elle eut, dans ses larmes, un pâle sourire loyal et tendre, délicieux. Nous n'en étions pas aux longs entretiens; ce sourire fut sa réponse. Elle y ajouta, en me montrant le bébé d'un air craintif :

— Et l'enfant?

Je ne sais pas, marraine, comment les jeunes gens à marier font d'ordinaire leur cour et se fiancent. Notre colloque d'amour presque muet, était plein de religion simple et de gravité. Je répondis seulement à Friquette :

— C'est justement avec l'enfant que je vous aime...

... Nous vous attendons, marraine; il faut venir vite, vite. J'ai tant à vous dire, et vous avez tant à savoir !

Votre filleul,

PIERRE

FRIQUETTE lo7

La Baronne à Pierre.

22 juillet.

Je pars demain pour Pavillon ; mais je veux que vous sachiez de suite ma joie de vous voir heureux, mon pauvre bon Pierre.

Dites à votre bien-aimée, Friquette que vous avez une marraine ; que cette marraine l'avait vue souvent en rêve, unie à son filleul, mais qu'elle vient seulement de la reconnaître, quoique le filleul la lui eût depuis longtemps dépeinte.

Mon Dieu 1 pourquoi faut-il que ce soit une chose si triste qui ait dépouillé de son masque cette bonne et sympathique petite Friquette! Son rôle a bien changé, Pierre; j'ai oublié ses enfantillages passés; je ne pense plus qu'à la sensibilité délicate de son âme que vous m'avez révélée. Je suis maintenant en paix, mon cher enfant, mes désirs seront dépassés; vous connaîtrez un autre genre de bonheur que celui d'être malheureux avec Friquette.

C'est très beau, ce que vous faites là tous

lo8 FRIQUETTE

deux, mes chers petits : l'adoption de l'enfant. Vous en serez récompensés.

Je ne sais ce que j'ai dans les yeux qui m'empêche d'écrire. Adieu... à demain. .Je vous envoie deux gros baisers; un pour vous, Pierre, l'autre pour ma chère petite filleule Friquette.

Page 1