‹ Un collaborateur de Mirabeau; documents inéditsChapitre 1 sur 8 · Un collaborateur de Mirabeau; documents inédits · texte numérisé non relu

Un collaborateur de Mirabeau; documents inédits

« Les Mémoires de Dumont, disait Gœthe, * nous font connaître en grand nombre les hommes de talent que Mirabeau a fait concourir à ses fins et dont les forces lui sont venues en aide. Je ne connais pas de livre plus instructif que ces mémoires; ils jettent un jour admirable sur les replis les plus cachés de cette époque, et grâce à eux, Mirabeau l'étonnant, devient un personnage tout naturel, sans que cet homme

1 KnireixmiB de Gœthe et d^ Eckermann. Traduction de J.-N. Charles, 12°, Paris, chez Hetzel.

prodigieux y perde la moindre partie de sa grandeur. . ;.

«-Xès^ journalistes français sont, à cet égard, êK^m^^opimon -différente. Ils s'imaginent que Tauteur de ces mémoires a voulu compromettre la réputation de Mirabeau en découvrant le mystère de son activité surhumaine et en revendiquant pour d'autres une faible portion de cet immense mérite. Les Français voient dans Mirabeau leur Hercule et ils ont pleinement raison. Toutefois ils oublient que le colosse est composé, lui aussi, de pièces de rapport, et que THercule même des anciens est un être collectif, une personnification gigantesque d'actes qui sont à lui et à d'autres... y>

Goethe disait cela en 1832 ; mais l'honorable empressement avec lequel les principaux organes de la presse ont récemment accueilli quelques extraits de lettres inédites de Mirabeau lui-même, bien autrement explicites que les Mémoires de Dumont, ne permettrait plus à

Gœthe de faire aux journalistes français le reproche qu'il leur adressait il y a quarante ans.

Ce favorable accueil/ auquel nous pouvions du reste nous attendre, nous impose aujourd'hui le devoir d'une publication plus complète.

Les documents que nous donnons se trouvent en originaux à la Bibliothèque publique de Genève. Ils ont été légués à cet établissement, avec beaucoup d'autres pièces importantes, par feu M. le doyen Baggesen, de Berne, héritier par sa belle-mère des papiers d'Etienne- Salomon Reybaz, le collaborateur de Mirabeau.

Reybaz n'a point passé inconnu de ses contemporains. Sa participation aux affaires de son pays et à celles de la France, comme publiciste et comme diplomate, le mit même assez en vue pour lui mériter une place dans les divers recueils biographiques et nécrologiques du temps. Mais l'oubU s'était fait insensiblement sur cet homme modeste, jusqu'au moment où

une correspondance qui l'honorait, et dont il ne paraît pas qu'il se soit jamais vanté, est tout à coup entrée dans le domaine public. Peut-être le nom de Reybaz est-il alors revenu au souvenir de quelques personnes comme le bruit de ces paroles dégelées que Pantagruel entendit en pleine mer. Pour nous, Reybaz se révèle comme un homme réellement digne de la génération exceptionnellement remarquable au milieu de laquelle il vécut. Sa carrière et son caractère sont pleins d'intérêt : le classement de son bagage épistolaire, dont nous avons été chargé, nous permettra de les esquisser ici d'une main sûre.

Tous ses biographes ont été inexacts quant h la date et au lieu de sa naissance, et récemment encore on assignait à sa famille une origine erronée. La vérité est qu'il naquit à Nyon, dans le pays de Vaud, le 5 octobre 1737, et que son grand-père, Pierre- Abraham Reybaz, € communier de Bémont au bailliage de Lau-

sanne, i> avait été reçu bourgeois de Vevey le 25 août 1740.

Les renseignements nous manquent sur la première jeunesse de Reybaz; il est toutefois probable qu'il commença ses études au collège de Yevey, où son aïeul et son père furent tous deux régents. Mais nous savons très-bien qu'il vint de Nyon à Genève en. 1760, qu'il fut reçu étudiant dans l'Académie de cette dernière ville en 1761, qu'il y fit, porte une attestation officielle, « avec un rare succès ses études de philosophie et de théologie, qu'il y soutint des thèses * dans lesquelles il fit paraître une profonde connaissance non-seulement de la théologie, mais encore de la physique et de toute la philosophie, » et que, « après avoir donné les preuves les plus satisfaisantes de son savoir, » il y fut consacré au ministère évangélique en l'année 1765.

^ Dissertatîo theologîca de mundî creatîone et ïnte' rttu. Genève 1765, 44 p. 4«>.

Aussitôt après sa consécration, il entra en qualité de précepteur dans une famille de notables du pays, les Labat de Grandcour. Là se formèrent des liens d'estime et d'amitié mutuelles dont le temps ne devait point diminuer la force et dont les effets se manifestèrent surtout en 1792, lorsque Reybaz vint succéder à Armand Tronchin, beau-frère de son élève, comme ministre de la République de Genève à Paris.

Reybaz ne demeura cependant pas longtemps dans la famille Labat: deux ans à peine, au bout desquels il voulut faire un voyage en France. Il partit muni des meilleures recommandations et bientôt, par l'entremise de l'encyclopédiste de Jaucourt, il était chargé de terminer l'éducation d'un jeune comte suédois, petit-fils du général Lewenhaupt, de tragique et glorieuse mémoire. Cette fin d'éducation se fit en voyages, en visites chez les hommes distingués de l'époque, chez Voltaire, entre autres,

qui connaissait Reybaz et qui le traitait fort bien. Il y eut aussi un séjour assez prolongé à Strasbourg, où se trouvait fixée la famille du jeune homme.

On menait alors une vie très-gaie dans les maisons nobles, particulièrement dans celles que défrayaient les trésors royaux, et c'était le cas de la maison de Lewenhaupt. On y donnait la comédie; Reybaz put y faire valoir les agréments de sa personne, son esprit naturel, ses talents de poète et ses remarquables aptitudes dans tous les arts de bien dire.

Mais depuis longtemps une passion plus vive que celle des jouissances du grand monde le tenait au cœur. C'était son attachement pour une jeune veuve qu'il devait épouser à son retour à Genève, M""® Marchinville, sœur d'un de ses anciens condisciples, le professeur De Rochçs. M^ne Marchinville, d'après les lettres d'elle que nous avons lues, dut être douée d'un cœur excellent et d'un esprit très-cultivé, mais exces-

sivement impressionnable. Elle s'était éprise d'admiration folâtre pour Jean- Jacques Rousseau et ne pouvait ouvrir YEmile ou la Nouvelle Héldise sans éprouver le besoin de lui écrire ; mais les lettres n'étaient heureusement pas mises à la poste. Jean-Jacques y aurait lu des phrases comme celles-ci :

« Avec un mot vous pénétrez l'âme. Vous n'expliquez rien, l'on croit avoir tout deviné et vous avez tout dit au cœur. On s'applaudit d'avoir saisi votre idée et c'est vous qui la rendez pénétrante...

« Quel dommage, monsieur, que vos ouvrages se vendent ! Je m'indigne en pensant que la première bête qui peut posséder six francs ait le droit de s'en emparer... Je voudrais voir former un établissement pour renfermer toutes vos œuvres qui devraient être distribuées par des hommes rares... Les personnes qu'ils auraient jugées dignes de les sentir comme il faut en recevraient seules et plût à Dieu qu'on

fût obligé d'agrandir bientôt le coffre sacré qui les contiendrait! »

Son engagement avec le comte Lewenhaupt étant terminé, Reybaz se hâta donc de revenir et son mariage eut lieu avec M™e Marchinville. Par ce mariage il se trouvait rattaché à la patrie de sa femme, et comme en ce temps-là un homme de quelque importance ne pouvait à Genève jouir de tous ses moyens sans être « bourgeois i> de la ville, Reybaz rechercha ce titre. Il l'obtint au mois de mai 1772.

Le XVIIP siècle tout entier ne fut qu'un temps de luttes politiques pour Genève. On ne saurait dire au juste le nombre des prises d'armes, « représentations, » médiations, pacifications et constitutions qui s'y pressèrent coup sur coup. Les auteurs locaux, même les plus diserts, ont presque tous contourné la difficulté lorsqu'il s'est agi de jeter quelque rayon de lumière au milieu de ce chaos : ils se sont bornés à en parler comme de choses suffisamment connues.

Sainte-Beuve en a fait le reproche à André Sayous * et, à défaut de ce qu'il aurait voulu trotiver dans le livre de ce dernier, il s'est iiiiiiginé des luttes où l'orthodoxie protestante se serait surtout manifestée. Sainte-Beuve s'est trompé. L'orthodoxie n'a été pour rien dans les affaires genevoises en ce siècle qu'elle a, pour ainsi dire, enjambé. C'est de l'oligarchie qu'il aurait fallu parler.

Les abus de cette forme de gouvernement avaient eu lé temps de s'établir solidement à Genève, car le qui vive commandé depuis la îélbrmation par l'attitude de la maison de Savoie vis-à-vis de la petite république, n'avait jusqu'alors laissé que fort peu de loisir pour les dissensions intestines. Mais s'il est vrai qu'on ait toujours trouvé le peuple genevois uni devant la moindre menace de l'extérieur, il faut avouer qu'à peine hors de danger les deux classes sociales qui composaient le Souverain

^ Causeries du lundï^ tome XV.

se divisaient aussitôt en deux colonnes plus ou moins serrées, cheminant sur deux lignes sans jamais se confondre. C'était d'un côté Taristocratie se complaisant jusqu'à l'illusion dans le sentiment de ses mérites et qui, justement honorée pour ses vertus administratives héréditaires et passionnément éprise du pouvoir, quoique peu habile à s'y maintenir par elle-même, ne pouvait admettre qu'il pût un jour passer entre d'autres mains que les siennes. De l'autre côté c'était le parti populaire, incessamment préoccupé de la revendication de droits qui n'étaient pas précisément contestés, mais dont il aurait désiré une jouissance plus complète. Le parallélisme des lignes que suivaient ces deux partis n'était toutefois pas tel qu'il empêchât les rencontres. Il y en eut sur tous les terrains et même de sanglantes, une surtout, en 1737, à la suite de laquelle la paix parut assez longtemps assurée. Malheureusement dans tous les actes constitutionnels qui

scellèrent tant de pacifications successivement passagères, demeurait toujours un germe vivace de discorde. C'est que ces actes, auxquels Té Uanger participait sous le titre de a: puissances garantes » ou <c médiatrices, i> n'étaient jamais coulés dans le moule de l'esprit national, et ne pouvaient par conséquent offrir des moiiiunents durables.

Le principe de l'égalité entre les citoyens semblait être à la base des lois de la République, et dans tous les faits se manifestait la négation de ce principe. Les citoyens-bourgeois « du bas » ne se croyaient pas moins que ceux « du haut y> crun autre sang que les natifs ^ et s'il leur arriva de les soutenir, ce fut plus souvent dans le but de se les attacher comme partisans que par esprit de justice pure. Cela pourrait être facilement démontré; mais tel n'est pas le but d'une digression où nous voulons simplement donner la définition de quelques mots de cette politique locale dans laquelle Reybaz devait entrer.

Ainsi donc , les natifs^ qui formaient au moins la moitié de la population , étaient des gens tenus pour Genevois; mais si loin que remontât l'établissement de leurs familles dans le pays, ils ne purent longtemps exercer aucun droit de citoyen. Renfermés dans les bornes d'une existence purement civile, les fonctions publiques leur étaient inaccessibles ; ils ne pouvaient être officiers dans la milice ; s'ils voulaient se marier, il leur fallait payer un impôt à l'Hôpital; ils étaient exclus des maîtrises et n'avaient licence d'ouvrir la moindre boutique que sous le nom d'un bourgeois.

On appelait représentations les actes par lesquels les citoyens-bourgeois pétitionnaient auprès de la Seigneurie (les magistrats), et représentants les auteurs des représentations, d'où le parti populaire, qui avait la fureur chronique des représentations, devint le parti des représentants; puis, comme la Seigneurie répondait invariablement à toutes les représen-

tations par des fins de non-recevoir, nos « Magnifiques et très-honorés Seigneurs :» reçurent, ainsi que leurs adhérents, le titre de négatifs. Reybaz se rangea d'emblée parmi les représentants. Il commença par des chansons. Des vieillards, nés sous ce gouvernement qui mourut de faiblesse parce qu'il s'obstinait à se croire fort, nous les chantaient encore il y a vingt ans :

Petit enfant n'est pas toujours le même, Son corps vermeil

Croît pendant le sommeil ;

Mais le Petit Conseil

Dans son sommeil suprême

Reste toujours petit.

Rien ne lui fait profit, Il est toujours, il est toujours le même.

Des chansons politiques il passa aux « représentations. » Celles qu'il produisit ont été considérées comme a: des plus fortes. * » Nous les

1 Entre autres : Défense apologétique des citoyens et bourgeois représentans de la ville et républiq[ue de Genève, précédée d'une adresse aux Seigneurs Syndics, remise par les citoyens et bourgeois repré-

avons lues et, tout en ratifiant cette appréciation pour le fond, nous pouvons ajouter que c'étaient des modèles de convenance dans la forme. Nous avons, en outre, la conviction que Reybaz put tracer en toute franchise les mots suivants, extraits d'une lettre qu'il écrivit à M. de Landolt à Zurich, en 1784 : « Quant à moi, pacifique par état et par caractère, indépendant par ma fortune, n'ayant rien à craindre ni à espérer de personne... je n'ai de parti que celui de tout honnête homme, la justice et la vérité. »

Cependant Genève était à la veille d'une grave secousse. Depuis 4770, grâce à certaines concessions malheureusement compensées par des actes de rigueur, on vivait dans un état de paix relative. Quelques faveurs avaient été accordées aux natifs, mais tous leurs chefs étaient exilés et, détail piquant — car il, prouve à quel

sentans, le 10 novembre 1779. Genève, 1779, 52 p. 8o.

point les natifs n'étaient intéressants que pour le parti qu'on en pouvait tirer, — une importante fraction de ces malheureux se trouvait maintenant patronée par les négatifs et avait été amenée à faire cause commune diyec ceux-ci contre les représentants !

On était donc dans un état de paix relative quand, coup sur coup, en 178t et 1785, survinrent deux nouvelles prises d'armes, à la seconde desquelles l'insurrection triompha. Le gouvernement fut renversé et les principaux de ses membres furent envoyés comme otages dans une hôtellerie, tandis que les autres et tous les particuliers d'un certain rang, ayant quelque attache au pouvoir supplanté, étaient détenus prisonniers dans la ville.

Alors se consomma la dernière grande faute des négatifs. Le fait est ainsi rapporté par un de leurs partisans : a: Quelques magistrats, qui se trouvaient à la campagne, se réunirent avec d'autres personnes de leur parti et formèrent

un comité au château de Tournay, sur France, à une demi-lieue de Genève, où était aussi l'envoyé de France. Ce comité, malgré la surveillance active des représentants, trouva moyen de correspondre avec les anciens magistrats et même avec les détenus. On sollicita l'intervention des puissances garantes et on l'obtint par la protection de M. de Vergennes. Une petite armée de dix mille hommes, Français, Piémontais et Suisses, s'approcha de Genève. Ils établirent des batteries, sommèrent les représentants de rendre la ville; sur le refus de ceux-ci, ils donnèrent encore vingt-quatre heures et entrèrent enfin à la pointe du jour, te H juillet 1782. )>

Le gouvernement fut naturellement rétabli ; puis, sous le titre d'Edit de pacification^ et avec la sanction de l'étranger, une nouvelle constitution fut octroyée, à laquelle chaque citoyen dut prêter serment sous peine de la privation de ses droits de bourgeoisie, ce qui équivalait à

■^-*f2HîSTfÇ»'

Texil. L'exil même fut nominativement prononcé contre plusieurs, entre autres, Clavière et Du Roveray, que nous rencontrerons plus tard auprès de Mirabeau. Cette privation des droits de bourgeoisie atteignait jusqu'aux absents. Sept années durant (1782-1789), il n'y eut plus de citoyens de Genève que ceux qui avaient prêté serment à l'Edit.

Il en résulta une émigration considérable de représentants. Les uns se rendirent en Irlande, d'autres, mieux avisés, bornèrent leur voyage à Constance, pour reconstituer dans cette ville la petite colonie fondée par les proscrits de 1770, et ce fut là qu'en 1787 naquit le général Dufour.

Quant à Reybaz, il était parti pour Paris avec sa femme. Sa fortune, encore intacte, lui permettait de s'occuper de tout ce qui pouvait lui plaire et particulièrement des sciences physiques et mathématiques. Il y avait été initié dès son arrivée à Genève, par le professeur G.-L. Le Sage. Ce savant, auquel appartient la pre-

mière idée du télégraphe électrique, * était en correspondance avec presque tous les hommes de science de son temps, et déjà en 4767 il avait mis Reybaz en rapport avec ceux de Paris.

A côté des sciences, Reybaz continuait cependant à cultiver la littérature. Des renseignements assez incomplets, mais pourtant certains, nous apprennent qu'il travaillait au Mercure de France avec Mallet-Du Pan.

Il en était là lorsqu'en 4789 trois de ses compatriotes: Etienne Clavière, Etienne Dumont et Du Roveray, déjà groupés autour de Mirabeau qui les employait principalement à la rédaction de son journal, vinrent le presser de

^ M. E.-F. Wartmann, dans sa NoUce historique sur les inventions genevoises (1873, 8^), assigne la date de 1774 à la découverte de Le Sage; mais les papiers de ce dernier, que possède la Bibliothèque publique de Genève, nous permettent l'indication d^une date plus ancienne : outre une attestation en bonne forme, nous avons trouvé dans ces papiers la première annonce de la découverte, rédigée par Reybaz lui-même en 1760.

se joindre à eux. II leur résista. Nous avons sous les yeux un billet de l'écriture de Duraont, renouvelant une invitation verbale pour une réunion chez Mirabeau; Reybaz a écrit au bas : (t Je n'ai pas voulu y aller. ]& Plus tard, le 30 septembre 4789, il reçoit de Mirabeau luimême une très-instante requête ; mais ce n'est qu'au mois de mai suivant qu'on a la certitude de le voir à l'œuvre à laquelle il avait été si longtemps convié.

Une fois Reybaz gagné, Mirabeau ne le lâcha plus. Jusqu'à la fin de mars 4791, ce ne fut chaque jour que demandes nouvelles. Une lettre, un billet n'attendait pas l'autre, et les visites, les invitations, les conférences étaient tout aussi nombreuses que les lettres.

Il est facile de comprendre que pour remuer les prodigieuses masses d'idées apportées à la tribune ou répandues au dehors par le Courrier de Provencey et pour ne rien perdre de sa vie de plaisirs, Mirabeau eût besoin de collabo-

rateurs. Il vit du premier coup d'œil ce qu'il y avait chez Reybaz : un très-grand fond de connaissances, un talent mûr, un esprit net, précis, de riches facultés de pénétration, d'assimilation et de méditation, une plume exercée, enfin, dans le style, un genre d'éloquence convenable à la tribune. Ce fut pour la préparation de ses discours qu'il s'en empara.

Nous allons voir que Reybaz devait aller plus loin que la simple préparation sur des sujets donnés. Et cependant, lorsque parut ce livre où Dûment parle comme d'une chose toute naturelle de sa collaboration et de celle de deux ou trois de ses concitoyens à l'œuvre de Mirabeau, il n'y eut qu'un cri en France :

« Mirabeau, s'écria-t-on, Mirabeau empruntant son éloquence à quelqu'un, Mirabeau tendant la main au talent d'Etienne Dumont, Mirabeau fait orateur par les trois Genevois:

Dumont, Du Roveray et Vautre (l'autre, c'était Reybaz)... Mais , par le ciel, qui le croirait ! i>

Une seule des lettres de Mirabeau suffit pour lever tous les doutes en ce c[ui concerne Reybaz; c'est celle où,*le remerciant pour son premier discours sur les assignats, il s'excuse d'avoir enlevé un mot de ce discours a: seulement pour la prononciation » et d'y avoir introduit quelques pages que Reybaz aura tout droit de revoir et corriger à l'impression.

Ce premier discours, qui ne fournit pas moins de huit colonnes au Moniteur^ et un second (de quatorze colonnes), qui suivit sur le même sujet et qui avait été composé de la même manière, furent tirés à part. Mirabeau, qui en était trèsfier, les répandit partout : « Vous trouverez réuni dans le même paquet, écrit-il, * mes deux discours sur la mesure des assignats que j'ai fait passer et que je compte au nombre de mes principaux services. C'est vraiment le sceau de la Révolution. »

1 Lettres à Mauvïllon, page 524.

-■iFr

Cette collaboration dura jusqu'à Theure suprême du grand orateur.

Il serait cependant assez difficile de déterminer tous les discours auxquels Reybaz prêta son aide à Mirabeau, et dans quelle mesure il participa au développement du grand nombre de sujets indiqués dans les lettres de ce dernier : la peine de mort, l'éducation publique et particulière, l'organisation des gardes nationales, le duel, l'extradition, l'adoption, etc., sur lesquels ces lettres sont moins explicites que sur celui des assignats.

En -revanche, nous pouvons parler hardiment du discours sur les successions en ligne directe ou sur le droit de tester, lu à l'Assemblée nationale le jour même de la mort de Mirabeau, et de celui sur le célibat des prêtres, qui demeura inédit jusqu'en 1835, époque à laquelle il parut par les soins de M. Lucas-Montigny. *

Les brouillons de ces discours , tout entiers

1 Mémoires de Mirabeau. Paris, 1834-35, 8<>, 8 vol.

de la main de Reybaz, sont sous nos yeux et nous les reproduisons plus loin, le premier en regard du texte donné par le Moniteur. Il y a là, à côté des lettres du maître, suffisamment de quoi suppléer à l'absence de documents sur laquelle s'appuie M. Lucas-Montigny pour contester la collaboration de Reybaz. *

Ces deux brouillons étaient accompagnés d'un autre écrit, d'une mise au net plus soignée. C'était le discours sur {'irréductibilité des rentes viagères, dont Mirabeau fait un si grand éloge dans sa dernière lettre et qu'il regrette si fort de n'avoir pu prononcer à l'Assemblée nationale le dernier jour qu'il y parut. Nous avons jugé superflu de le donner; quelque remarquable qu'ait pu le trouver Mirabeau, il figurerait ici sans à propos. Ce n'est pas le cas de celui sur le célibat des prêtres, qui emprunte à la réforme catholique qui se prêche en ce moment, un véritable intérêt d'actuaUté.

1 Mémoires de Mirabeau, tome VIII, page 78.

En parlant du discours sur le célibat des prêtres, M. Lucas-Montigny dit que ce travail doit compter sinon parmi les plus grands morceaux d'éloquence de Mirabeau, « du moins, au nombre de ceux que recommandent la logique, l'enchaînement, Tart de la discussion. y> Par la collation de notre texte sur celui qu'a donné M. Lucas-Montigny (Mémoires de Mirabeau, t yill, p. 484), il sera facile d'apprécier ce qui peut revenir à Reybaz de cet éloge, même sans tenir compte des corrections que l'auteur a certainement dû faire en transcrivant son brouillon. *

M. Lucas-Montigny dit encore que si Mirabeau garda ce discours en portefeuille, ce fut

^ Pour expliquer Timportance que nous attachons à ce mot de « brouillon, > il nous paraît bon de noter que Reybaz, homme de très-grand ordre, cotait avec soin ses moindres papiers et que ce mot se trouvait écrit sur le rouleau àe feuillets détachés concernant le célibat des prêtres et le droit de tester, tandis que sur le cahier relatif aux rentes viagères, il 7 avait < discours. >

« pour ne pas échauffer davantage le clergé contre l'Assemblée, et l'Assemblée contre le clergé; pour ne pas ajouter un nouveau sujet de débats à tant d'autres questions irritantes ; enfin, pour attendre des conjonctures plus favorables. » On pourra se convaincre, à la lecture des lettres conservées par Reybaz, que l'ajournement résulta plutôt des conseils de celui-ci que de scrupules assez peu compatibles avec l'esprit de Mirabeau.

Quant au discours sur le droit de tester que Ton considère justement, dit M. Lucas-Montigny, « comme l'un des travaux les plus dignes des principes, de la haute raison et du talent de Mirabeau, » on verra, dans les mêmes lettres, que l'initiative même en est due à Reybaz.

Dans la séance de l'Assemblée du 21 novembre 4790, Mirabeau, sans plan arrêté, se lève à la lecture d'un projet de décret que vient de présenter Merlin, (de Douai) sur les successions en ligne directe et demande que ce décret abo-

lisse les inégalités rivées dans la société par les substitutions : « Moyen de porter la hache au pied de Tarbre dont on a élagué quelques branches parasites, en y laissant toujours les racines voraces. y> Immédiatement après, Reybaz écrit sur ce sujet à Mirabeau, et Mirabeau répond, le 24 novembre : « Quant à ce que vous dites sur l'abrogation du droit de tester en ligne directe, je pense entièrement comme vous qu'elle est nécessaire et je suis très-reconnaissant que vous ayez préparé à cet égard quelque chose à mon intention. » Mirabeau ne sait pourtant pas encore précisément ce que lui a préparé Reybaz; le lendemain il écrit : « J'attends avec impatience votre système sur les successions; » et quelques jours plus tard : « Je dois vous djre qu'après avoir relu trois fois ce morceau, je l'ai trouvé parfait de conception, d'ordonnance et de style. Jamais la magie de la clarté n'a été portée plus loin. Cette déduction complètement neuve est d'une telle simplicité

qu'on croit volontiers, en la lisant, qu'on Tavait toute élaborée dans la tête... i»

Mirabeau n'avait c jamais compté que poser une pierre d'attente, j> il le dit lui-même, et c'est toute une législation qu'il attend maintenant de son collaborateur... Mais gardons-nous de nous laisser entraîner par son propre enthousiasme, et pour cela retournons vite aux propos de Gœthepar lesquels nous avons commencé : « Au fond, c'est folie que de chercher à savoir si quelqu'un est original ou s'il est redevable à autrui; le point essentiel, c'est d'avoir une volonté énergique, de posséder du talent et de la persévérance pour exécuter par soi-même. Le reste est indifférent. Aussi Mirabeau avait-il parfaitement raison d'exploiter les forces qu'il trouvait présentes autour de lui. Il avait le don de discerner le talent, et le talent, fasciné par le démon de cette nature puissante, s'abandonnait volontairement à lui et à sa conduite. C'est ainsi qu'il était entouré par une multitude d'in-

telligences d'élite, qu'il embrasait du feu dont il était animé et qu'il mettait en mouvement pour accomplir ses grands desseins. C'est précisément parce qu'il s'entendait à agir par les autres et avec les autres qu'il avait du génie, de l'originalité et une grandeur à lui. ]>

Mirabeau mort, Reybaz reprit ses travaux habituels ; puis il perdit sa femme. Il vint à Genève régler quelques affaires, après quoi il alla en Angleterre, chez son ami le plus intime, David Chauvet,un des proscrits de 4782.Chauvet s'était fixé à Kensington, et depuis dix ans sa maison était un véritable centre genevois, où Ton se préoccupait de la mère-patrie tout autant, si ce n'est plus, qu'à Genève même.

Pendant le séjour de Reybaz à Kengington, arriva la nouvelle excessivement inquiétante que les troupes françaises, maîtresses de la Savoie, entouraient Genève et auraient eu l'ordre d'y entrer de force, sous prétexte que la petite république venait de faire appel à ses

alliés suisses pour la défense de sa neutralité. Cet appel avait blessé le gouvernement français qui s'estimait, au même titre que les Suisses, garant de la neutralité genevoise; et ce qui compliquait la situation, c'est que l'homme agissant en cette affaire était Clavière, successeur de Necker au ministère des finances. ^ Les Genevois de Kensington s'émurent, ils écrivirent au gouvernement de Genève pour lui offrir le service de toute leur influence à Paris. Leur offre fut accueillie avec empressement et ils reçurent des pleins pouvoirs. L'activité que déploya Reybaz à cette occasion fut considérable et décisive. Il n'avait d'ailleurs attendu aucun

^ Le comte Gorani, fameux aventurier politique, agent secret de Clavière en 1792, a laissé des mémoires pleins d'intérêt sur les personnages les plus importants de la Révolution , Mirabeau entre autres, et très-explicites sur la question de savoir si Clavière avait agi par esprit de vengeance contre son propre pays. Ces mémoires, encore inédits, sont à Genève, et leur possesseur, M. David Moriaud, avocat, a l'intention de les publier.

Ry?s^^

ordre pour s'adresser de son propre chef à Clavière et cela dans les termes les plus pressants. Voici la conclusion d'une de ses lettres :

€ Je me rappelle ici le mécontentement que vous inspirait M. Necker lors de son premier ministère; son indifférence pour son pays vous semblait un crime. H ne pouvait assez , selon vous, éclairer le Conseil royal, réprimer les violences de Vergennes, solliciter Louis en notre faveur. Vous né prévoyiez pas que vous siégeriez un jour dans un conseil plus puissant que celui d'alors, et que vous deviendriez vous-même la sixième partie du roi. Vous pouvez plus que Necker, vous ne négligerez donc pas de faire ce que vous lui reprochiez de n'avoir pas fait. Votre position est plus forte que la sienne et vous répondrez à votre patrie, à la France et à vousmême de plus de choses... Votre gloire est tout entière dans vos efforts pour conjurer l'orage qui menace notre république. Et ici il ne s'agit pas d'opter entre votre première patrie et la

seconde. Je tiens que vous ne pouvez servir honorablement celle-ci qu'en sauvant l'autre. }^

En même temps que Reybaz, accouru à Paris, plaidait et gagnait notre cause, les magistrats de Genève agissaient auprès du général Montesquiou qui les tenait bloqués. Ils surent le charmer si bien, qu'au jour fixé pour l'exécution de son mandat, il dînait seul avec eux dans cette ville où il devait entrer de force à la tête de ses soldats.

Pour une fois encore, l'indépendance de Genève était sauvée et il importait de renouer au plus tôt les meilleurs rapports avec le gouvernement français. Mais le ministre de la République, Jean-Armand Tronchin, avait quitté Paris et l'on ne pensait pas qu'il consentît à retourner y prendre son poste. On résolut cependant lie lui écrire très-ostensiblement qu'il eût à le faire, et l'on décida en même temps que Reybaz serait prié de le remplacer par intérim.

Rien n'est plus flatteur que le début de la

missive accompagnant les lettres de créance de Reybaz auprès du Pouvoir exécutif provisoire : « Nous avons appris avec tous les sentiments de la plus vive gratitude les soins actifs et intelligents que vous vous donnâtes en dernier lieu pour sauver notre patrie des dangers dont elle paraissait menacée, et une conduite si généreuse vous a acquis les plus justes droits à la reconnaissance de tous vos concitoyens... y>

Cette missive était datée du 23 novembre! 792. Un mois après, Genève entrait définitivement dans la voie révolutionnaire, et, comme on s'y était bien attendu, Tronchin ne revint pas à Paris. Il laissa même à son successeur le soin de faire lever le séquestre mis sur les biens de la famille Labat et d'obtenir la radiation de quelques membres de cette famille indûment portés sur la liste des émigrés.

Ce ne fut certes pas une sinécure que la charge de Reybaz en ces terribles années de 4793-4794, mais son dévouement patriotique

et, — disons le mot, — sa charité se trouvèrent à la hauteur de tous les événements et à la portée de toutes les infortunes.

Malgré cela, Reybaz avait des ennemis. Dans les premiers jours de 1794, une réunion de clubs genevois, de connivence avec certains membres du Comité de salut public, vint le signaler aux magistrats comme devant être révoqué. Le plus grave de ses torts était sans doute sa nomination, qu'il devait à un gouvernement aristocratique ; mais d'autres griefs ne manrjuaient pas et le dernier en ligne mérite d'être rapporté. Nous le donnons tel qu'il se trouve exposé dans une lettre adressée à Reybaz, le 28 février 1794, par deux membres du Conseil administratif de la République de Genève, les citoyens Gasc et Constantin-Blanc. C'est une vraie page d'histoire : « On vous suppose trop attaché au système helvétique, c'est-à-dire au système qui tendrait à nous faire jeter dans les bras des Suisses, à chercher principalement

*Trr **' V* v.'

auprès d'eux notre sûreté et à nous tenir dans une certaine réserve avec la République française, tandis que vous ne devez pas ignorer que ces alliés nous traitent avec beaucoup d'indifférence, que depuis notre révolution ils ont cessé toute relation officielle avec nous et ne répondent à aucune de nos lettres. On se dit : Puisqu'il est de notre plus grand intérêt d'obtenir l'amitié de la République française, pourquoi faut-il que nous fassions dépendre nos démarches et nos procédés de l'opinion que des alliés aussi tièdes que les Cantons peuvent en concevoir? Si la Suisse venait à rompre avec la République française, de laquelle de ces deux puissances nous conviendrait-il d'avoir gagné la bienveillance et laquelle des deux serait pour nous l'ennemi le plus redoutable? Si les Suisses, prévenus contre notre révolution et notre constitution démocratique, ne se souciaient pas de se rapprocher de nous , qu'aurions-nous gagné à leur faire notre ccfUr en tenant une

conduite trop réservée avec la République française ? Il serait trop tard de se rapprocher de celle-ci à un moment où elle pourrait croire que nous l'avons regardée comme notre pis aller. On croit, au contraire , que le meilleur moyen de rapprocher les Cantons de nous, seï ait de montrer une inclination décidée pour la République française. y>

Sur ce grief, comme sur tous les autres, Reybaz répondit d'une façon si péremptoire que la nomination du représentant de Genève à Paris devant être constitutionnellement remise à la votation populaire, il emporta les ^%s des suffrages au Conseil général du 6 mai 1794. Il ne fut cependant officiellement admis par la Convention que le 23 août, et il explique ainsi ce retard dans une lettre adressée à sa fille, qui se trouvait alors en Suisse : « Depuis la destruction de Robespierre et de son système, il y a une résurrection pour les honnêtes gens et j'en ai profité. Mes lettres de créance après mon

Page 1