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Un Communard

PROVINCIAL de Bercy dont l'annexion des communes suburbaines, en 1860, fit un Parisien malgré lui, grâce à votre livre, j'ai retrouvé et parcouru tous les paysages, bien changés aujourd'hui, dans lesquels se promena ma jeunesse. Et, comme on lit les ouvrages, comme on les aime à cause surtout des impressions quils réveillent et des souvenirs qu'ils évoquent, vos pages si vivantes mont doucement fait retourner vers le passe.

Joinville ! Je ne le vois pas au milieu des journées de gaieté et de soleil, avec

la Marne pavoisée des couleurs portées par les canotiers, les pavillons des yoles fuyant sur l'eau avec un éclair de lumière sur la palette des avirons, tandis que, à l'arrière, sous des ombrelles faisant de l'ombre autour des visages, des femmes tout en rire tiennent la barre et manœuvrent parmi les méandres des îles et des courants.

Joinvilîe! Joinville ne m'apparaît pas avec les danses, le soir, sous les lanternes vénitiennes des restaurants et des tonnelles retentissant de l'air des Bottes à Bastien, du Pied qui rmue, alors que des amoureux de vingt-quatre heures s'embrassent par-dessus les matelotes et les fritures, ainsi qu'il est enseigné de pratiquer dans la chanson célèbre, voilà bien longtemps : youle:( savoir c qui faut pour être canotiere.

Non î C'est un autre Joinville que j'aperçois à travers la brume des années, un Joinville sinistre, gluant de boue.

En compagnie de soldats improvisés,

j'y piétine et patauge le i8 janvier 187 1. La gare — quelquefois, l'été, par goût de la tristesse je vais la regarder encore. — la gare ne connaît plus la bousculade joyeuse des voyageurs soufflant dans des mirlitons, faisant tourner de grinçantes crécelles. Elle semble abandonnée entre les glacis de deux forts où des pièces en batterie tendent leurs cous de bronze et, par intervalles, ouvrent le feu. L'humidité nous glace sous nos minces vareuses ; et, militaires mal avisés des prescriptions du « service en campagne », c'est dans cette gare isolée que nous nous réfugions avec cette illusion que là, nous souffrirons moins du froid. Mais la gare est visée de haut, dans le lointain, par les canons prussiens établis sur la colline de Chennevières.

Bientôt, un obus tombe, dans un jardin, en face du bâtiment; un autre, dans la cour. Comme nous savons l'ennemi rapide et précis a régler son

tir, nous jugeons à propos de quitter notre incertain abri. Nous sortons; et, derrière nous, la toiture de la gare s'abat, effondrée par un projectile.

Autre détonation, sur notre gauche, cette fois. Par des propos transmis d'homme à homme, de rang en rang, il se répète qu'on relève des blessés parmi les soldats d'un bataillon voisin du nôtre. J'ai appris, plus tard, qu'un éclat de mitraille avait passé très près d'Alphonse Daudet alors garde national au 96®.

Puis, la boue du ciel se mêle à la boue de la terre. La nuit vient, s'épaissit, soudainement s'illumine. De vastes incendies flamboient. Où ? Nous ne pouvons déterminer en quel endroit ; et, le cœur serré, le sac pesant lourd aux épaules après des heures de fatigue et d'angoisse, on rentre dans Paris sans clarté. Parmi des gens attroupés devant des affiches blanches vaguement aperçues, nous frottons des allumettes et

nous lisons des nouvelles à déconcerter tout espoir.

Que vous dirai-je sur la Foire aux Pains d'Épices? On s'y rendait par un chemin dit des « Trois Sables », corruption populaire du nom réel qui était « Trou à Sable », le sable s'amoncelant dans ce coin de Paris géologiquement considéré comme un ancien lit de la Seine.

Au bout du chemin des « Trois Sables » on rencontrait la rue des Buttes. Pour justifier cette appellation singulière, des topographes fantaisistes imaginèrent d'insérer dans la Nomenclature officielle des Rues de Paris que la rue des Buttes tenait son étymologie de sa position sur un point élevé dominant la Vallée de Fécamp.

L'explication satisfaisait sans paraître plausible, quand quelqu'un que je connais bien et qui s'entendait a cher-

cher dans les dossiers des Archives nationales, découvrit fortuitement l'acte par lequel, M. Desbuttes, contrôleur de la marine sous Louis XV, pour permettre à la population de Reuilly.

alors sans église, d'aller plus commodément, plus directement, à la messe dite dans les couvents de la rue de Picpus, de ses deniers, sur des terrains retranchés . de son parc, avait ouvert une voie praticable. Naturellement, cette voie prit le nom de M. Desbuttes; et, soit par reconnaissance, soit par habitude, ce nom s'était maintenu, à travers les temps.

Les personnages oificiels ne rectifient pas volontiers les erreurs de leur invention ou de leur ignorance. Malgré les textes, malgré les preuves, -administrativement, au contraire de toute vérité, la rue aurait continué à garder la fausse explication de son origine, quand le Conseil Municipal mettant d'accord d'un seul coup la susceptibi-

lité des fonctionnaires et les scrupules des archéologues, fit poser une plaque où l'avenir, dans les caractères blancs sur fond d'émail bleu, lira désormais le nom du sergent Bauchat, sous-officier de pompiers tué lors d'un incendie chez un marchand grainierdesenvirons.

Par cette rue ou Desbuttes ou Bauchat, nous voici conduits à la place du Trône où, à l'époque de Pâques, des chevaux de bois tournent sur le terrain même du départ et de Tarrivée des courses de chevaux anglais, organisées par le comte d'Artois créant ainsi, au dix-huitième siècle, le premier hippodrome, en France.

Ne croyez pas que les baraques foraines abritant les cirques, théâtres de drame, arènes de lutteurs, danseurs de corde, phénomènes, somnambules et femmes-poissons soient les plus curieuses dans l'histoire de cette place.

l'ai contemplé là des baraquements plus triomphants mais aussi éphémères.

l6 UN COMMUNARD

Par l'effet du délire d'un décorateur et d'un architecte oubliés, lors de l'inauguration du boulevard du Prince-Eugène, on construisit, en cercle, de vastes arcades en châssis et toiles peintes, imitant, disait-on, l'aspect de la place Saint-Pierre à Rome. Voyez plutôt les journaux illustrés de l'époque. Cette maquette se devait changer en monument définitif. Le projet ne fut pas suivi d'exécution. On le jugea, à tout le moins, encombrant pour les industriels de la foire, lesquels, la bâtisse démontée, avec leurs manèges, tournevireet avaleurs de sabres, restèrent seuls maîtres de la situation.

Leur commerce semble même posséder une enseigne symbolique. Elle vient de cette femme debout sur une boule au-dessus de la fontaine qui jaillit quelquefois au milieu de la place. Elle était bien jolie cette femme quand elle ne dépassait pasles dimensions d'une figurine pour pièce d'orfèvrerie et surtout

de table. Exagérée en ses proportions.

elle se dresse maintenant hommasse, disgracieuse ; et, saltimbanque immuable, continuée faire des tours, après que ses collègues des jours de Pâques ont enlevé leurs installations et sont partis dans leurs roulottes.

Et puis, voici Ménilmontant ; et, à Ménilmontant, la rue de la Chine. La rue de la Chine avec ses jardins de misère entourés de clôtures en bois de bateau, étrange charpenterie donnant a croire que, après le déluge, l'arche, arrêtée sur ces hauteurs, comme une épave, avait été dépecée par les indigènes utilisant les débris pour défendre leurs salades contre le soleil ou les voleurs. La rue de la Chine, Huysmans m'y accompagna au temps où le ruisseau coulait encore au milieu d'une fangeuse et étroite chaussée.

l8 UN COMMUNARD

Entre des bosquets de poussière &t des bicoques qui, même neuves, paraissaient en ruines, que d'excursions, avec mon ami, par les beaux dimanches 1 Ouvrons les Croquis Parisiens . La rue de la Chine, Huysmans l'a décrite exactement telle qu'elle était en 1875, telle qu'elle était demeurée depuis le jour où, collégien mélancolique, je la parcourus pour la première fois. Car, à Ménilmontant, dans une institution située au coin de la rue Henri-Chevreau, j'ai achevé mes études.

Les jeudis, le pion pour ne pas montrer à Paris son chapeau de soie décidément trop hors de mode et d'usage, dirigeait nos promenades vers ces solitudes où, disait-il, « nous prenions le bon air». 11 se nommait Fougeron, vocable que nous avions retourné pour le transformer en Noregouf, désinence russe, croyions-nous, ce qui nous permettaitdetraiter l'homme de« cosaque».

Notre mauvaise humeur résultait de sa

mauvaise grâce, car il ne nous laissait pas lire à notre gré le Réveil, journal révolutionnaire que nous apportait un externe et que nous nous passions, en cachette.

Delescluze rédigeait l'article de tête de cette feuilleauxdoctrines systématiques et sévères. Nous ne les comprenions pas, mais, obscurément, elles correspondaient à notre goût de vague rébellion.

Delescluze les poussa fusil en main, bravement, vers les dangers de la pratique; et, le vieux et involontaire pèlerin de Nouméa dont vous racontez si curieusement les dernières heures, l'avait suivi jusqu'à l'extrémité logique des théories : sur les barricades de la Commune.

Ainsi, NOUS me révélez des âmes d'individus dans ce Ménilmontant dont j'apercevais seulement le caractère extérieur; car, moins heureuxque vous, je ne possédais pas de sûrs moyens d'investigation pour pénétrer les êtres.

Je dis exprès les êtres, car il n'est pas seul de son espèce silencieuse et violente, réservée et farouche, ce rêveur point dégoûté du sang dès que, par le sang, il croit travailler au succès du bonheur universel.

Mystique de l'insurrection, fanatique des utopies laïques comme d'autres se déclarent fanatiques des utopies religieuses, prêt au massacre de ceux qu'il considère comme des infidèles, ne marchandant pas sa vie dès qu'il entreprend de changer ses conceptions en réalités : attendez donc, celui-là je le connais, mais ce n'est point à Ménilmontant que je l'ai rencontré.

Où donc ? Dans les Mémoires de Philarète Chasles. 11 appartient à la douce et féroce lignée du conventionnel Amar, grand disciple de Swedenborg dont il disait : «C'est lui qui a dirigé ma vie, c'est le seul explicateur des mystères chrétiens, c'est le voyant par excellence, — c'est le grand révo-

PREFACt 21

lutionnaire. » Pour mieux régénérer l'humanité et la régénérer malgré elle, Amar ne négligea -pas d'envoyer à la guillotine nombre de ses contemporains, tant il se persuadait volontiers que, sans tête, les hommes deviennent plus aisément des anges.

Philarète Chasles qui vit la vieillesse de ce fauve désabusé, comme vous avez vu l'agonie joyeuse d'un ancien fédéré exultant à la nouvelle qu'un sergent de ville était mort à cause de lui, termine, comme il suit, son étude sur Amar :

»< Pendant une demi-heure, caché au fond d'un grand fauteuil a ramages qui aurait très bien pu figurer dans la salle du trésorier du roi, à Angers, il écouta, l'œil au plafond et la bouche souriante, la description des anges du troisième ciel et de leur vie telle que Swedenborg l'a vue et étudiée de ses propres yeux.

« Ah ! s'écria-t-il enfin en se Icxant

par un mouvement brusque et impétueux qui ne lui était pas ordinaire, voilà ce que les hommes seraient devenus si nous avions été jusqu'au bout, si nous avions osé ! Mais, ajouta-t-il en baissant la voix avec une conviction froide à faire trembler, nous n'en avons pas assez fait, et j'en demande pardon à Dieu. »

« Il pleurait. »

Tout dégénère, même les apôtres, puisque votre Amar de Ménilmontant, dans la sueur suprême de son lit d'hôpital, plus discret que l'Amar infatigable pourvoyeur des charrettes à condamnés, au lieu d'exécutions en masse, se jugea satisfait par le décès accidentel d'un seul agent de police.

Vous me demandiez une préface, mon cher ami. )e vous ai donné des souvenirs à propos d'un livre se recom-

mandant de lui-même aux lecteurs séduits encore par les finesses du style, la vérité de l'analyse et de l'observation. Mais, avant tout, j'ai tenu à vous offrir une preuve de ma confraternelle sympathie.

Henry CEARD

A Eruesi Vangh^u.

Du sublime au ridicule, il n'y a qu'un pas, Madame.

Henri Heine

ù se trouvent présentes une rue et un condamné à mort honoraire.

Perchée au sommet de la butte de Ménilmontant, non loin des terrains de l'ancienne communauté des Saints-Simoniens, la rue de la

Chine offrait encore, vers 1890, l'aspect d'un chemin pittoresque de petite banlieue parisienne.

Sente zigzaguante tracée par des haies de ronces, de prunelliers et de sureaux, elle descendait en pente douce jusqu'au chemin de la Courdes-Noues. La plupart de ses bicoques ~ un ou deux étages posés de travers au fond des jardins — recelaient de vieilles gens qui, parmi les carrés de choux, les châssis à salade, les poules et les lapins, vivaient là comme en province.

On pouvait y trouver nombreux types de maraîchers retirés des affaires, hommes avec des petites boucles d'or aux oreilles, femmes coiffées de mouchoirs roulés en marmotte.

Dans le haut, un bouchon, seul survivant de la commune d'autrefois : <i Jardins et bosquets . jeux de boules et de tonneaux». Un peu plus bas, sur un mur, cette inscription : «O. Ratabour, potier d'étain ».

Puis, un pavillon, ayant sans doute appartenu à quelque notable, exhibait fièrement les débris de son perron; c'était le château de l'endroit; un treillage, chargé nao^uère de clématites, le masquait en partie.

Des jardins encore, des cahutes maussades, des palissades aux aiis penchés, deux ou trois terrains vagues plantés de piquets, de fils de fer oxydés, de vieilles casseroles, de mâchefer et dorties. Et. en suivant le ruisseau municipal qui, au milieu de la rue, se donnait des illusions

de cascade, on arrivait aux limites de Charonne où la ville reprenait ses droits avec l'hôpital à gauche et la mairie à droite.

C'est, à mi-côte, près de la rue Orfila,dans une des petites bâtisses faites de planches et de carreaux de plâtre, que vint s'installer, après l'amnistie de 1880, le citoyen Joseph Burtau, vétéran des journées de juin, déporté du coup d'État, ancien combattant de la Commune, condamné à mort par le y Conseil de guerre siégeant à Versailles en mars

L'ordre de miseen jugement, signé du général Appert, avait retenu :

« Contre le nommé Burtau, tailleur d'habits, garde au 9P bataillon fédéré, prévention suffisamment éta-

blie d'avoir, en iSyi.àParis: rparticipé à un attentat ayant pour but d'exciter à la guerre civile en armant ou en portant les citoyens à s'armer les uns contre les autres ; 2° d'avoir. à la même époque, sous condition, menacéde mort diverses personnes:

}" d'avoir, dans un mouvement insurrectionnel, revêtu l'uniforme militaire et porté des armes apparentes. »

Sa peine commuée en celle de la déportation perpétuelle dans une enceinte fortifiée, il s'était vu expédier à la Nouvelle-Calédonie.

Les sept années vécues dans une case de bambou, à la pointe extrême de la presqu île Ducos, ne l'avaient pas empêché de revenir le teint frais, les yeux brillants sous d enor-

mes lunettes rondes et le coffre encore solide pour ses soixantedouze ans.

Ses voisins adoptèrent tout d'abord à son égard une attitude de défiance, de vague crainte. Cette impression première ne se modifia qu'un peu plus tard, les journaux leur ayant appris que Burtau touchait annuellement 800 francs à titre de pensionné du coup d'Etat.

Enfin, tous le saluèrent et s'informèrent de sa santé dès qu'il fut prouvé qu'un garçon de bureau de r Intransigeant venait, à la fin de chaque mois, lui apporter 30 francs au nom d'Henri Rochefort, son ancien co-détenu à Numbo, dans la presqu'île.

Alors, familièrement, le quartier

le désigna sous le nom de«rhomme aux lunettes » ou « le communard ».

ù Von pénètre che^ le communard, et de la réception qui vous y est faite.

Je lui fus présenté par un barbier des environs, homme que l'admiration de Blanqui avait amené à faire inscrire les mots : Ni Dieu, ni Maître, sur la glace de son salon de coiffure, sur les panneaux de son lit et jusque dans le fond de son chapeau.

Ce culte l'avait mis dans les

bonnes grâces du père Burtau et me valut une réception presque cordiale, arrosée d'une absinthe au sucre.

Bien que sa femme fût morte tout de suite après son retour, le vieillard avait gardé le même logement, rez-de-chaussée composé d'une entrée et de deux pièces; la propriétaire, une rentière sans âge.

habitait au-dessus le premier et unique étage.

La chambre à coucher, aux volets toujours clos, était meublée du lit, de deux chaises garnies de paille et d'une table de toilette bancale, consolidée tant bien que mal avec une centaine d'exemplaires de la brochure de Blanqui : l'Armée esclave et opprimée.

Dans la salle à manger, une table ronde recouverte d'une toile cirée ornée d'un grand sujet colorié : la Prisede la Bastille; un buffet, forme étagère, bois blanc peint en acajou ; trois chaises du même modèle que celles de la chambre et un fauteuil Voltaire tendu de reps grenat élimé. Un poêle de fonte, appuyé contre la cheminée, reflétait son tuyau dans la glace au cadre dédoré et sali par les mouches.

Aux murs, se faisaient vis-à-vis les portraits de Rochefort et de Boulanger (« le brave général, le seul ! » disait Burtau). A côté du poêle, des ustensiles de cuisine étaient accrochés à de gros pilons.

La fenêtre s'ouvrait sur le jardin :

quelques mètres carrés de terre

noire où se devinait encore un tracé de buis.

D'un côté, une demi-douzaine de tournesols liauts de deux mètres; de l'autre, des pieds de salade que la propriétaire arrosait de sa fenêtre avec les eaux de toilette.

Le parterre du milieu où, en toute saison, ne se dressaient que des tuteurs, restait, d'avril à septembre, gardé par une armée de mouches.

Des tessons de bouteilles et des clous, fixés la pointe en l'air, hérissaient le mur de clôture. L'odeur fade du poulailler se mariait, dans cet enclos, avec l'aigre puanteur de la cabane aux lapins.

Le père Burtau n'allait au jardin que pour arroser à sa façon les tournesols appuyés contre le mur.

UN COM.\n'N\KD 3

Il regagnait ensuite, à petits pas, la salle à manger et s'écroulait dans son fauteuil, tout en se pressant le bas-ventre et en grommelant :

«Ah ! nom de Dieu ! sacrée vessie ! »

Avec une brève constatation sur l'état de la température : « Fait beau, ça ne durera pas », ce furent les seules paroles qu'il prononça lors de notre première entrevue.

Je devais remarquer, par la suite, que le père Burtau ne consentait pas volontiers à parler les jours de semaine ; il réservait la conversation pour le dimanche.

E l'emploi de son temps, les jours de semaine, jusqu'à midu

Comme il était atteint de calvitie, il ne quittait guère son chapeau de feutre qu'il portait rabattu sur le front. Sa silhouette eût pu, de façon schématique, s'établir ainsi :

une face ronde sous le chapeau à larges bords, des lunettes, une grosse moustacheblanchede viking.

Pour le corps, cinq lignes vcrii

cales : trois pour le veston croisé, deux, très courtes, pour les jambes; deux lignes horizontales : les bras. Dans la main gauche, V Intransigeant ; dans la main droite, une pipe en terre à l'effigie deRochefort.

Avec cela, des joues roses de baby bien portant. La démarche seule, un peu raide, jambes arquées, pieds traînants, ainsi que les ataxiques de théâtre, indiquait l'âge.

Levé à 8 heures, il commençait par transporter sa cuvette sur la table ronde, se débarbouillait, puis, dans l'eau savonneuse, lavait ses verres et sa vaisselle de la veille.

Jamais il ne consentit à procéder autrement ni à laisser cette besogne à la femme de ménage; il en congédia même une qui prétendait

reprendre <\ son ouvrage ». — « Pour me vexer, parbleu ! » grondait-il.

Vers 9 heures, la marchande de journaux, après avoir frappé aux carreaux, laissait l'Intransigeant sur le bord de la fenêtre.

C'était l'heure la plus douce de la journée. Son café bu d'un trait, le père Burtau lisait à petits coups l'article de Rochefort, s'interrompant de temps à autre pour frapper rudement du poing le bras de son fauteuil. Arrivé à la signature, il respirait un moment, laissait tomber le journal.

Mais, il le rattrapait bien vite et reprenait le même article, plus lentement encore que la première fois.

Ses lèvres remuaient, il suivait le

texte à mi-voix ; sa tête était agitée d'un petit tremblement de plaisir.

A la troisième lecture, son chuchotement s'élevait déjà et, lorsque sa femme de ménage arrivait, elle le surprenait clamant à pleine voix la prose virulente :

« Les vautours, oiseaux de proie, chacals et loups-cerviers connus en histoire naturelle sous le nom générique d'opportunistes, sous quel drapeau marchent-ils ? Sous la bannière souillée de matières fécales que porte le parfumé Constans ! Tel maître, tel valet. M. Carnotadonné à la France un aventurier pour la gouverner... Il en veut manifeste ment à notre peau... Nous serions des Jocrisses si nous hésitions à la vendre chèrement. Si, par malheur,

le sang coule un jour, il faut que tout le monde sache bien qui a tiré le premier ! Lesinfects bonshommes dont Constans a fait ses prétoriens... »

~ Monsieur Burtau ? Qu'est-ce que je vais vous faire aujourd'hui pour déjeuner?

— Ce que vous voudrez ! Foutezmoi la paix quand je suis en train de lire!

E remploi de son temps, les jours de semaine, entre midi et 8 heures du soir.

Le lit retapé et la table mise, la femme de ménage ramassait douze sous pour ses deux heures de travail et filait sans demander son reste.

Le vieux essuyait alors ses lunettes embuées par l'émotion de la lecture et se mettait à manger.

Il mastiquait lentement, les sour-

cils froncés, le menton rejeté de droite à gauche. Deux grands verres de vin, vidés coup sur coup, terminaient son repas; après quoi, il réintégrait le ùuteuil et fixait ses regards sur la rue par la porte à claire-voie du jardin.

Sa vue étant très faible, l'attention qu'il devait déployer pour suivre des yeux les rares passants ne tardait pas à le plonger dans une vague somnolence. Dix minutes après, il dormait.

La rue tout entière était comme lui assoupie, les bruits devenaient rares, la vie semblait concentrée dans le ronronnement continu du ruisseau. Seul, le cri lointain d'un perroquet revenait à intervalles réguliers.

Brusquement, à 4 heures, une grande rumeur s'élevait. La sortie des enfants de l'école communale voisine secouait cet engourdissement. Tumulte, galopades, sifflets.

Rappelé aux réalités, le père Burtau prenait un carafon sur le buffet et, tout en s'aidant de sa canne, allait chez le charbonnier-marchand de vins d à côté chercher huit sous d'absinthe.

Rentré chez lui, il prolongeait le plus possible l'heure de l'apéritif, buvait doucement deux gorgées, posait son verre, rejetait sa tête dans le fond du fauteuil, heureux de se trouver là, entre la pipe à tête de Rochefort et une « verte».

— Çà et les femmes, c'est ce qui nous manquait en Calédonje, me

declara-t-il un jour. Et. encore, les femmes...

Un grand geste d'indifférence complétait sa phrase, et manquait souvent de répandre le breuvage.

Une sourde rancune lui était restée contre ce qu'il appelait <v le jupon ». A Versailles, au cours de son procès, la déposition d'une actrice du théâtre de Belleville avait motivé le dur jugement : elle était venue affirmer au tribunal que Burtau, alors établi en face de chez elle, dans le haut de la rue de Belleville, lavait, un soir d'avril 1871, poursuivie à coups de fusil jusqu'à sa porte.

Le fcûi était exact. D'ailleurs, la jeune femme n'avait pasété atteinte,

probablement parce que le tireur visait. Mais, maintenant encore, le vieux ne plaisantait pas avec cette histoire ; il se disait sûr que « la garce » correspondait, de son balcon, avec les Versaillais.

— Comment, père Burtau, avec Versailles? delà ruedeBelleville?...

Vous n'y pensez pas?

— Puisque je vous dis que j'en suis sûr. je l'ai assez remarquée.

Elle avait toujours du linge accroché à sa fenêtre; dans la journée, elle déplaçait ça, faisait des gestes...

Une sale garce, je vous dis ! Encore une goutte de pernod, hein ?...

A 6 heures, invariablement, il quittait son fauteuil, vous indiquant ainsi qu'il entendait rester seul pour préparer son dîner, lequel consis-

tait en une soupe au lait et un œuf.

Et, si Ton ne bougeait pas :

— Voulez-vous me fermer les volets, en vous allant, demandaitil : vous comprenez, ça m'évite de sortir... Je n'aurai plus qu'à aller me coucher ; non, pas tout de suite, mais jamais après 8 heures... Saut le dimanche pourtant... C'est ça. au revoir.

E remploi de son temps le dimanche matin.

Ix dimanche, il se levait une heure plus tôt. Son premier soin, quelle que fût la température, était d'ouvrir toute grande la fenêtre de la salle à manger

Vêtu simplement de sa chemise, il se mettait en devoir d'allumer le feu. Il entassait dans le foyer un journal, des chiffons, deux boîtes

UN COMMUNARD ^l

de bûches et un petit tas de bouts d'allumettes mis en réserve pour cet usage, pendant la semaine, sur un coin de la cheminée, il arrosait le tout de pétrole et faisait flamber.

Une haute flamme montait d'abord jusqu'au plafond, mais retombait au bout d'une minute, la cheminée ne tirant pas. Un nuage de fumée envahissait alors le logement, prenait possession des moindres recoins et s'échappait par la fenêtre, en petits tourbillons bleuâtres, au grand effroi de la propriétaire que torturait la crainte de l'incendie. Aussi, telle était sa terreur qu'elle accablait la mairie de plaintes motivées; elle voulait placer son locataire dans un hospice, offrait de payer ce qu'il fallait. Ne recevant

jamais de réponse, elle se répandait en vains avertissements, protestant que c'était un malheur, que tout chez elle, un jour ou l'autre, brûlerait. Et, de guerre lasse, elle n'avait que la ressource de frapper le plancher de furieux coups de balai.

Son vacarme mettait le père Burtau en belle humeur ; il lui était agréable de penser que son âge ne l'empêchait pas d'inspirer crainte à quelqu'un. Allons, la journée commençait bien ! Tout ragaillardi, il bataillait du tisonnier contre son feu, parvenait enfin à l'allumer et à préparer, pour sa toilette, une grande bassine d'eau chaude.

La fenêtre refermée, il barbottait, entièrement nu, dans son tub improvisé, éclaboussait les murs

d'eau de savon, trouvant un plaisir enfantin à salir la pièce — la femme de ménage serait obligée de nettoyer par terre tout à l'heure! — d'avance, il se la représentait accroupie, frottant le carreau, les seins pendants dans le corsage comme de vieux foulards. Encore une pensée qui l'emplissait d'allégresse...

Deux heures plus tard, remis à neuf par le coiffeur blanquiste, vêtu de son complet numéro un, chemise empesée, cravate Lavallière noire, le père Burtau, très raide sur sa chaise, près du poêle, dans une pose de pharaon, attendait les éve nements.

Où Von fait la connaissance d^un second personnage, et des propos quil échange avec le premier.

Cesévénements étaient peu variés.

Autant dire que, presque toujours, un seul se présentait sous les apparences d'un petit vieillard dont on ne distinguait tout d'abord que le nez couvert de boules rouges de la grosseur et de l'aspect des mûres.

Une barbe jaune et des sourcils en broussaille, si épais qu'ils sem-

blaient factices, apparaissaient peu à peu, noyés dans le clair-obscur d'un feutre aussi large que les épaules.

Un long pardessus faisait également partie du personnage qui, même à table, ne le quittait pas et en gardait le col relevé.

Autre réfractaire à la retraite.

Louis-Antoine Hachard. soixantedix-huit ans, avait été embarqué pour la Nouvelle-Calédonie sur le même transport et dans la même cage que Burtau. Voisins de case à rîle des Pins, puis à Numbo, ils avaient partagé les misères de la déportation, et étaient rentrés ensemble à Paris

Moins heureux que son camarade, Hachard ne disposait, pour toute

fortune, que des 30 francs mensuels à lui aussi servis par Rochefort. 11 avait donc fallu qu'il se résignât, la mort dans l'âme, à entrer à l'hospice Debrousse, rue de Bagnolet.

Mais, tous ses dimanches, il venait les passer rue de la Chine, y déjeunait, y dînait, ne partait pour son dortoir qu'à la dernière minute.

A midi, leur conversation portait sur l'actualité et le Rochefort du jour. Tout en déjeunant d'un morceau de gigot porté à rôtir chez le boulanger, ils se lançaient Joffrin et Constans à la tête, discouraient, argumentaient, s'interrompaient violemment, frappaient de leurs couteaux le bord des assiettes.

Le soir, plus calmes, leurs propos

confus s'efforçaient de ressusciter des souvenirs, de rappeler quelque d»ate mémorable, une conversation avec Blanqui. dans tel café de la rue Saint-Denis, une réplique de Louise Michel, une boutade de Vaughan.

Chacun s'obstinait sur un détail.

A la fm, desespérant de trouver les mots, ils laissaient aller leurs pensées sans vouloir s'embrouiller dans la construction fatigante des phrases. C'est alors, ne s'écoutant plus l'un l'autre, qu'ils se comprenaient le mieux.

— Mil huit cent cinquante et un... Je travaillais chezDebacker...

Lambessa... Un demi-setier d'eaude-vie pour quatre sous... Mil huit cent cinquante-neuf... Encore chez Debacker... Tailleur de Badingue...

Avait eu son frère, Jules ou Raoul, guillotiné, je ne sais plus pourquoi...

— Raoul Rigault ? Tu crois peutêtre que ses parents sont riches.?

Eh bien ! aujourd'hui, son oncle ou sa sœur, je ne me rappelle plus au juste,tient, au Raincy, un manège de chevaux de bois...

— Jamais eu confiance dans Lefrançais... un réactionnaire, un modéré... Sa faute si rien n'a réussi en soixante et onze... Sa faute si la Commune... Oui ! un sale réactionnaire!... D'ailleurs, on m'a dit que son fils était devenu cabotin... Tu sais cela, toi ?

— Parfaitement!... Me suis sauve du Père-Lachaise par le Mur... Rue de la Réunion... Suis resté trois

jours caché dans une cave, chez un maçon... Passé sous le nez de cette crapule de Vinoy... Après...

après...

Leurs mains tremblantes, remuées dans le vide, disaient leurs incertitudes et l'obscure conscience de leur débilité devant l'évocation, brusquement enfuie, des luttes et des rancunes anciennes.

Alors, ils croisaient les bras sur la table et, ne bougeant plus, laissaient s'éteindre leurs pipes.

Les prunelles vagues, ils se concentraient longtempsdans de lourds silences, n'essayaient plus de penser On n'entendait que le vol des mouches autour de la lampe qui charbonnait et le sourd ronflement du poêle.

Une braise tombait dans le cendrier et, soudain Hachard sursautait : son hospice ne lui donnait que la permission de 9 heures.

— Dire que je sors de rentrer, ronchonnait-il tout en secouant la cendre de sa pipe sur le dossier de la chaise — Chienne de vie ! — Au revoir, vieux ! A la même !

— A la même ! répondait l'autre, pendant que, baissant son coL l'homme au pardessus s'en allait, tout maugréant contre l'administratration qui l'obligeait, lui, ancien combattant de la Commune, à rentrer à heure fixe.

XPLICATIONS comp/émeniaires et considérations d'ordre général.

A la mêmelCQS trois mots mystérieux sur lesquels, toujours, se séparaient les deux vieillards, me furent expliqués grâce à un incident où m'apparut, dans sa plénitude, la vieille haine que nourrissait Burtau contre les représentants de l'autorité.

L'après-midi, vers quatre heures

et demie, un caporal et quatre hommes chargés de hauts paniers garnis d'assiettes et de gamelles, descendaient chaque jour de la Caserne des Tourelles et traversaient la rue de la Chine. Se dirigeant vers les boulevardsextérieurs, ils allaient porter le repas du soir aux soldats de garde à la Grande- Roquette.

Ce jour-là, au moment où le groupe passait devant les fenêtres du père Burtau, des gamins s'amusaient à faire gicler, sur la chaussée, l'eau de la borne-fontaine. Ils éclaboussèrent le caporal qui se fâcha et tira les oreilles d'un des gosses.

Celui-ci hurla comme un perdu.

Le père Burtau ne vit que la fin de la scène. Tout de suite, rajeuni

de colère, il se dressa à la fenêtre.

Se soulevant des deux mains sur la barre d'appui, il invectiva à pleine voix contre les« traîneurs de sabre, les Versaillais». 11 poursuivit de ses cris les soldats ahuris, leur annonça de prochaines représailles, et ne se rassit que lorsqu'ils eurent disparu au tournant de la rue. Après quoi, satisûiit. conscient du devoir accompli : — Vive la Commune! clamat-il, par deux fois. Et à la même, à la même !

Comment n'avais-je pas deviné plus tôt que c'était à la même révolution, à la même Commune qu'allaient ses vœux !

Rebelle jusqu'au bout, ce fanatique de l'insurrection à main armée n'aspirait encore, à quatre-vingts

ans passés, qu'à redescendre dans la rue, faire le coup de feu, se battre...

Contre qui ? Pour qui ? N'importe ! Il était si bien décidé à ne jamais accepter le calme que comme un état provisoire, les rues sans barricades lui semblaient d'aspect si plat, si peu normal, qu'il gardait dans le tiroir de sa toilette deux vieux pistolets et un plan de Paris annoté par Blanqui. Qui sait si l'occasion ne se présenterait pas une fois de plus de grouper les révoltes, d'organiser l'émeute, de risquer sa peau enfin !...

C'était, dans un corps usé, la même volonté nihiliste, le même besoin de s'évader de soi contre la banalité de la vie qui l'animait fau-

bourg Saint-Marcel en 1848. boulevard Montmartre en 185 1. au Père- Lachaise en 1871.

Mécontent de tout, de soi-même et des autres, avec un fond d'idéalisme icarien. à la Cabet. un vieil enfant terrible en somme !...

Cependant, son ardeur persistante à vouloir chambarder Tordre établi étonnait un peu lorsqu'on arrivait à bien connaître l'homme intime. Car cet amateur d'aventures était soucieux de prendre son apéritif et ses repas à heures régulières ; ce risque-tout aimait son intérieur, le coin de son feu. et ce révolutionnaire était pensionné au titre de victime du Coup dEtat.

ù des neveux apparaissent et, presque aussitôt, disparaissent.

Sur un point pourtant, il se montrait conforme à lui-même et bien prémuni contre cette naturelle faiblesse qui met souvent les vieillards sous la tutelle de quelque parent de la dernière heure ; depuis longtemps, il avait rompu en visière avec sa famille et ne souffrait même pas qu'on amenât la conversation

sur ce sujet. « De mon côté, d'ailleurs, je n'ai personne, aimait-il à répéter. Mais, une fois, il y a peutêtre quarante ans, jai vu le frère de ma femme. Il était entouré d'une ribambelle d'enfants, mâles et femelles, au moins douze ! Pour peu que tous ces gosses aient reproduit comme leur père, je dois avoir, à l'heure actuelle, un joli bataillon de neveux î Ça doit être du beau public!...»

Et, parlant ainsi, il crachait.

Riche d'illusions pour les choses de la politique et plein de confiance dans les destinées supérieures de l'humanité, il professait, par contre, le plus entier scepticisme sur les hommes. Le mot « mutlc », au singulier et au pluriel, revenait sou-

vent dans ses propos. Il était de ceux qui croient trop à la Vertu pour ne pas mépriser à la fois et la probité courante et la banale canaillerie. Dans un parti-pris de simplifier, il considérait donc la majorité de ses contemporains comme également « mufles » et indignes d'intérêt. Il était plus à l'aise, ensuite, pour méditer sur une société future et sur le communisme intégral.

Quant à la pensée que des êtres pouvaient, à la faveurd'une alliance, se réclamer d'une parenté quelconque avec lui, c'était, à son sens, la chose la plus extravagante du monde.

De vagues neveux le rencontrèrent pourtant, un après-midi, à

la porte du percepteur, au moment où il fourrait, à même la poche de son veston, les 200 francs de son trimestre. Ces gens le crurent riche, voulurent l'accompagner, s'invitèrent à dîner, ne le lâchèrent qu'à minuit, en promettant de revenir.

La semaine suivante, en effet, ils se représentèrent.

Le mari traînait une voiture à bras contenant un lit pliant, un matelas, du linge; la femme portait la lampe et un seau hygiénique.

Sur le seuil, ils s'expliquèrent. Le grand âge de leur oncle ne leur permettait pas de le laisser tout <.eiil ; s'il allait tomber malade !... s'il allait mourir, sans secours, comme un chien ! C'est pourquoi ils venaient s'installer auprès de lui, ils

le soigneraient : « Le lit sera placé dans la salle à manger... il ne tiendra pas de place. . . on ne l'ouvrira que le soir... de cette façon, si mon oncle a besoin de quelque chose...»

FuHeux, le vieux, qui s'était longtemps contenu, ne les laissa pas finir :

— Voulez-vous me foutre le camp, vous et votre pucier, gueula-t-il.

Non mais... s'installer chez moi !

En voilà des mufles !...

Ils déguerpirent, en hâte, pour éviter la trique.

Après cette alerte, le père Burtau tenta de rallumer sa pipe. Mais ses mains tremblaient. Il mettait la flamme à côté du foyer, tirait avec rage. Une douzaine d'allumettes y passèrent.

N anniversaire et ce qui s ensuivit.

Certain dimanche, 2 janvier, jour anniversaire de la mort de Blanqui, le père Burtau décida de se rendre au Père-Lachaise, pèlerinage qu'il n'avait pu effectuer depuis longtemps.

Cette idée l'avait tracassé durant plusieurs semaines ; elle s'était décidément arrêtée dans sa tète la veille

au soir : voilà des années qu'on ne le voyait plus « aux 28 mai »; demain, en dépit de ses mauvaises jambes, il irait « à Blanqui ».

— Pourvu qu'Hachard arrive de bonne heure ! nous partirions ensemble...

Et il fut debout une heure encore plus tôt que d'habitude. L'aube se levait à peine, ternie par un brouillard couleur de suie ; il dut allumer la lampe pour faire sa toilette.

Aussitôt prêt, il s'approcha plusieurs fois de la fenêtre, s'étonnant de ne rien distinguer du jardin tout voilé de brume. Pour prendre patience, il mit à réchauffer, sur quelques cottrets, son café de la veille, attendit un bon moment, marcha de long en large, souffla la

lampe qui pfilissait un peu. puis, impatient de partir, n'y tenant plus, s'enveloppa de son pardessus, prit sa canne et alla se poster à l'entrée du jardin. Au même instant, Hachard survenait, son feutre enfoncé sur les oreilles et pestant contre le froid.

— C'est bien de cela qu'il s'agit!

Tu ne pouvais pas t'amener plus tôt?.. .Une heure que je t'attends !...

Nous allons au Père-l.achaise...

L'autre comprit. Sans un mot, il saisit la canne des mains de son camarade et, bras dessus, bras dessous, tous deux s'en furent au cimetière.

Une neige légère, tombée dans la nuit, couvrait encore les chemins encaissés et accusait fortement les

pentes vallonnées qui, toutes bossuéesde tombes, de vieilles pierres, de croix et assombries de cyprès bas, s'inclinent vers Paris. Aux alentours, aucun être vivant que le garde réfugié dans son minuscule pavillon vitré dont la cheminée lançait une longue spirale de fumée grise.

Dans l'allée qu'ils suivaient, un coup de vent faisait, de temps à autre, tomber quelques flocons des arbres.

Ils prirent à gauche, puis à droite, hésitèrent une minute entre deux chemins :

— Toi qui as de bons yeux, regarde un peu si c'est la 9P division, dit Burtau.

— C'est bien la çr !

— Alors, nous y sommes.

Devant le monument, ils enlevèrent leurs chapeaux, mais, tout de suite, saisis par le froid, ils se recoiffèrent.

Une émotion les étreignit en f:\ce de ce cadavre de bronze couché là.

un bras décharné pendant hors du suaire aux plis droits. Avec précaution, Burtau tira de sa poche un souvenir de l'enterrement du «général»

Eudes : quelques brins d'immortelle rouge qu'il avait gardés jusqu'ici au fond de son armoire. Il les plaça dans la main de bronze et resta songeur, le regard fixé sur la neige que retenaient les méplats du masque douloureux.

Troublé dans son souvenir et, reconnaissant à peine ce monument

qu'il n'avait vu qu'une fois, sous le soleil, un après-midi de tumulte et de discours, il ne parvenait pas à se reconstituer une vision nette du disparu.

Fatigué par cet effort, il revint prendre le bras de Hachard :

— Rentrons chez nous, vieux !

Nous irons au Mur une autre fois.

...Je ne suis plus bon à rien... La mémoire s'en va !...

— Tout de même, cette année, au moins, nous aurons été les premiers à <s son anniversaire », répliqua Hachard qui, dans la rue, au retour, lança plusieurs fois cette phrase.

A la fin, leur tristesse dissipée, ils* répétèrent presque gaiement :

— Oui ! tout de même, nous étions les premiers!...

Et, ayant bu l'apéritif « Aux Tamarins», ils décidèrent d'ajouter quelques suppléments à leur menu du dimanche.

Burtau prit chez son épicier deux litres de vin vieux, un camembert, une boîte de biscuits.

Hachard consacra une pièce de =) francs à l'achat d'une fiole de rhum, d'un grand pot de confitures et de six oranges.

A midi, lorsque la bonne du boulanger eut apporté le gigot rôti, ils fermèrent les volets, allumèrent la lampe.

Le poêle ronflait, rougi à blanc.

ils se mirent à table et, tout en bavardant, plus animés que de coutume, ils prolongèrent leur déjeuner jusqu'au soir.

Pourtant, comme les autres dimanches, ils se quittèrent un peu avant 9 heures.

ù le Communard prononce deux mois troublants et se tait pour toujours.

Bien que déjà sommeillant à demi, le père Burtau alluma une dernière pipe avant de se mettre au lit. 11 ressentait souvent certaine torpeur mêlée de tristesse lorsque, son camarade parti, il se retrouvait devant la table en désordre, sans que la présence d'une personne familière animât l'intérieur.

8o UN COMMUNARD

Les souvenirs amollissants du passé prenaient possession de lui comme pour aggraver le sentiment de sa solitude.

Son passé ! Sa femme, leur demisiècle d'intimité coupé seulement parles sept années de Calédonie.

(Elle avait obtenu de ne pas le quitter, en 1851, àLambessa...)

Naguère, c'était l'instant où elle mettait de l'ordre dans la pièce, nettoyait la toile cirée, balayait le plancher, bassinait leur lit.

11 revoyait bien ses gestes ordinaires, sa silhouette menue, mais ne pouvait plus évoquer son image qu'atténuée, fugitive et comme projetée sur un écran tremblant.

Alors, une légère fièvre agitait sa tête et ses épaules : il se sentait

UN COMMUNARD 8l

aussi faible qu'un enfant abandonné.

Son trouble fut probablement plus vif encore ce soir-là, car — on lesutparlasuite — il renversa, en se couchant, la bougie placée à même sur le marbre de la table-toilette.

il n'était pas homme à se baisser pour ramasser quelque chose :

c'était chez lui un point d'honneur:

je l'ai vu vingt fois laisser par terre une pièce d'argent tombée de sa poche. « La femme de ménage est là pour ça, disait-il.»

Aussi, sans s'inquiéter de la bougie qui avait roulé tout allumée sous l'armoire, il se contenta d'en allumer une seconde. Puis, il se coucha, souffla la lumière et s'endormit.

Deux heures plus tard, un passant voyait de la fumée s'échapper par les volets. L'alarme était donnée.

Un agent enfonçait la porte, emportait le père Burtau dans ses bras jusqu'à l'entrée, mais tombait luimême, suffoqué par un commencement d'asphyxie.

Tous, deux étaient emmenés à l'hôpital, pendant que les voisins jetaient bas les fenêtres et, à grands seaux d'eau, inondaient la chambre.

L'agent mourut le surlendemain, dans la nuit, et le père Burtau trois jours après, un jeudi, à l'heure de la visite.

Au troisième étage, dans une salle basse encombrée de malades,

un lit lui avait été dressé sur des tréteaux en X.

Quand je le vis, la fin de l'agonie l'agitait, il tentait de se déplacer; ses mains, étendues sur le drap, s'ouvraient et se refermaient, régulièrement.

Pourtant, au moment où je me penchais sur lui, je l'entendis murmurer, plaintif, comme en songe : « L'agent ! L'agent ! où est-il ? »

Le père Hachard,qui pleurait derrière le lit, s'était penché en même temps que moi. Il ne saisit pas mon geste de silence et répondit tout de suite:

— L'agent est mort, hier!

Ces mots parvinrent-ils jusqu'au moribond? En comprit-il le sens?

C'est ce que personne ne saurait

dire. Nous avons pu constater seulement qu'un sourire puéril souleva ses fortes moustaches. 11 aspira avec effort un peu d'air qu'il rejeta aussitôt en soupirant très distinctement:

— Tant mieux !

Quelques râles précipités le secouèrent, il essaya de se soulever sur les coudes ; puis, la bouche refermée, il souffla très fort, par le nez. Sa tête s'inclina un peu à droite. Il était mort.

Une infirmière traversait les salles et répétait, très haut:

— Pressons-nous ! Pressonsnous ! C'est la sortie !

Elle s'arrêta près du cadavre, nous demanda divers renseignements et nous pria de la suivre à la direction, pour les formalités.

Tout en m'éloignant, les deux mots que je venais d'entendre ne cessaient de m'obséder. Pourquoi ce Tant mieux ? Le père Burtau avait-il bien compris ? Etait-il capable, ayant compris, de faire cette réflexion de folle cruauté ?

Aujourd'hui encore, je me pose ces questions sans oser y répondre.

A Henri Slreiil;

AH ! décidément, la Foire aux pains d'épices a bien perdu de son pittoresque. Elle se démocratise: le moindre manège coûte cent mille francs.. . Les petits banquistes « au tapis» ont disparu ; les torches à pétrole sont remplacées par la lampe à arc, et toutes ces grandes baraques, trop brutalement éclairées, sont tenues par de corrects gérants de la maison Pathé.

Ne cherchez plus l'Ompdrailles de Cladel parmi les lutteurs : vous ne trouverez que des gentlemen décorés des palmes académiques ou delà mutualité. Ils ont même aboli le dernier souvenir des truculences de la vieille parade : le piston de l'estrade est premier prix du Conservatoire et pousse le luxe jusqu'à ne pas jouer faux...

On y voit des toboggans aussi hauts que les colonnes de l'ancienne barrière du Trône; des aéroplanes, — captifs en rond moins laids que les véritables — et des jeux américains « Swing attraction » dont l'aspect évoque certains instruments de torture:

Deux poteaux fourchus^ d'un métal Clair el froid, flanquent la mobile plate-forme.

Bref, dix minutes de terreur à la portée de toutes les bourses... Mais les géants déguisés en grenadiers sont morts ; la femme à barbe s'est fait raser à la manière anglaise et il n'y a plus de phénomènes!...

Si pourtant. Je me ballade sur le Cours, tout en fumant un demilondrès mouillé. Le sol est boueux.

Par là, un orgue, large comme une maison, joue la marche de l'Arlésienne: Provence, soleil...

Mes yeux sont irrités de picotements et de chaleurs humides... Je dois faire de la conjonctivite... 11 faudra que je rachète du cyanure de mercure... Mercure, mercure...

Tiens... Entre les Saches et les Cochons, cette petite, ici. immobile.

l'air irrésolu, malheureux... Toute jeune. Pas laide... Un profil concave — (c'est son nez qui rentre) — mais de beaux yeux, des sourcils très noirs, bien dessinés... (Le sourcil est l'aristocratie du visage féminin... ; une femme sans sourcils ressemble à son portrait mal terminé,..)

— « Tu me parais t'embêter ferme? Viens prendre un bock. . .

Tu me raconteras des histoires...

Qu'est-ce que c'est que ce petit paquet?... Un bonhomme en pain d'épices pour le gosse ? Quel gosse?...

C'est le tien, ce gosse?

lia vingt mois... Et vous n'avez pas vu le père depuis?. . . » —

— « l^ingt-sept mois.. . » —

Le bonhomme en pain d'épices est à peu près dévoré. 11 ne reste plus que les pieds.

(Au Caféi. Tout en regardant les petits points, des trous, veufs de boucles, aux oreilles.

— « Découpeuse de métaux?...

C'est un métier de femme?...

On gagne?... » —

— « Quarante sous ...» —

Je lui offre un autre bonhomme.

94 IJN COMMUNARD

C'est Rostand. (Son monocle est en sucre rose). Je mange un nougat qui colle aux dents...

— « Vous n'avez pas dîné ? .. » —

— « Non... Si... » — Ah ! et zut ! je suis ridicule de regarder cette fille manger du pain d'épices !. ..

— « ... Oui! je n ai qu'une heure.. .» — « Non ! Non ! » —

— « . . . il}aut que je rentre. . . Mais, sans aller che^ vous, on pourrait aller là... S'amuser une heure... »

— «Non! Non! Je... Tu... Vous comprenez... Ily a des choses qui...

que... » — « youle^-vous que je vous laisse mon adresse? l^ous êtes un bon garçon ... » — « 15, rue Myrrha ?...» - « l/ous êtes un type dans le genre de...» — « Non ! Non ! Je

ne suis sans doute pas un type dans le genre de. . . » — « l^ous êtes drôle... » — « Au revoir, hein? — « Au... » —

... Fii... uuu... hou houe ou...

Le wagonnet des montagnes russes s'élance au but : Trente centimes.

La marche de l' Artésienne ronfle toujours. Moins de lumières. De la boue, de la boue... Tout ça n'est pas drôle... Les yeux me font mal...

Jai de la conjonctivite... Ou de la blépharite peut-être...

Sur des tréteaux, un clown phénomène — enfin ! — souffle dans un sarussophone avec son nez, tandis que sa femme lui masse le ventre a pleines mains. ..

Dans un retrait d'ombre, deux hommes se battent, au coin de

l'avenue de Bouvines. Il y en a un de presque étranglé... Une femme est là... C'est la petite de tout à l'heure... Elle crie à tue-tête : « Ne le lâche pas, finis-le I... »

Un des deux hommes s'est relevé... L'autre reste étendu sur le trottoir...

La femme part avec le vainqueur sans que personne dans la foule fasse un mouvement...

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