CLIMAT SPIRITUEL DES MYSTERES
Nous voici arrivés au terme de ces livres et je m'aperçois que pour avoir voulu fidèlement suivre le mouvement de l'œuvre, j'ai laissé tomber trop de précieuses richesses. Livres d'élévation, livres de méditation, livres tout gonflés de notre sève chrétienne, ils regorgent d'une abondance qui fait craquer l'analyse. Tâchons de sauver quelquesuns de ces biens : nous y trouverons un aliment dont nos cœurs ont besoin.
Jeanne, nous l'avons vu, est découragée : ce découragement ne serait-il pas le nôtre ? Un flot d'impiété menaçait de submerger la chrétienté : cette menace n'est-elle pas toujours présente? Le
peuple manquait du pain charnel et du pain spirituel : a-t-ilTun et l'autre aujourd'hui? Les soldats s'enivraient dans les saints ciboires et leurs chevaux mangeaient l'avoine sur les autels vénérables : n'assistons-nous pas encore à de semblables spectacles? Jeanne, épouvantée du présent, se détourne éperdument vers le passé : et nous, comme elle, n'avons-nous pas un regard d'envie désespérée pour le pays béni où naquit le Sauveur, pour les campagnes élues qu'il foulait de ses pieds, pour les modestes demeures où il s'abritait le soir, las de marcher et d'enseigner, et où quelque humble femme devinant soudain qu'il était le Fils de Dieu, lui dénouait ses sandales en pleurant de béatitude ? Oui, ce miracle a existé ; il a été possible de Le voir, de L'entendre, de Le toucher, de Lui donner une étreinte d'homme, de Lui serrer la main comme à un ami. Il était un homme. Il était un ami.
Mais à quoi bon jeter ainsi les yeux en arrière, si ce n'est pas pour puiser une force nouvelle dans le spectacle des dons répandus? Si Jésus a tant donné, ne donne-t-il pas encore? Et autant? Écoutez madame Gervaise :
« Il est là ! Il est là, comme au premier jour. Il est là parmi nous, dans tous les jours de son éternité.
« Son corps, son même corps pend sur la même croix. Ses yeux, ses mêmes yeux tremblent des
mêmes larmes. Son sang, son même sang saigne des mêmes plaies. Son cœur, son même cœur saigne du même amour.
<v Chrétiens, vous ne connaissez pas votre bonheur, votre bonheur présent, votre bonheur éternel. Chrétiens, vous ne connaissez pas votre grandeur, votre grandeur présente, votre grandeur éternelle.
« Ils démolissent des églises. Nous en rebâtirons toujours, des églises de pierre. Mais il y a une église, il y a dans le ciel une Église de Dieu, une Église Éternelle, qu'ils n'atteindront jamais ».
Qu'importent donc les assauts répétés du Malin et ses triomphes illusoires! Qu'importent des années ou des siècles de persécution! N'avonsnous pas, pour mener la lutte et remporter la victoire, l'éternité du temps et la présence de Dieu?
Jeanne, au début de ces Mystères, est comme le soldat d'une armée en déroute : elle murmure contre les chefs! A contempler le bonheur de ces premiers chrétiens, la fortune unique de ces compagnons du Christ qui ont vécu sa vie humaine, elle éprouve contre eux une rancune tenace en songeant qu'un jour ils l'ont abandonné. Le reniement de Pierre surtout, de Simon-Pierre, l'élu d'entre les élus, ce reniement l'indigne. « Non, jamais des chevaliers français, des paysans français, des gens de chez nous ne l'auraient abandonné! »
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Oh ! la belle défense que fait madame Gervaise de ces premiers saints, de ces initiateurs, de ces fondateurs de toute chrétienté. Ils furent les balayeurs du monde, ils ont eu à débarbouiller la terre, la face de la terre. Nous autres, nous avons pris la suite; et ce n'est pas la même chose. Où il n'y avait rien, ils firent tout. Et où il y a tout, c'est à peine si nous faisons quelque chose. Ah! le reniement de Pierre ! Nous n'avons que cela à la bouche! on allègue ça; on dit ça pour masquer, pour cacher, pour excuser nos propres reniements. Pierre Ta renié trois fois. Et puis après? Nous, nous l'avons renié des centaines et des milliers de fois pour le péché, pour les égarements du péché, dans les reniements du péché.
Admirable leçon de modestie et de reconnaissance! 11 est facile aujourd'hui d'être chrétien! C'était moins facile quand ils ont commencé. En venant au monde, nous avons trouvé la maison faite et la table mise, la Table sainte. Mais eux! Que la face de la terre était sale alors, toute sale, toute souillée de Paganisme. S'ils ont renié, un jour, c'est qu'ils n'étaient pas entraînés. Ils n'étaient pas habitués à une si grande histoire. Ils n'étaient pas faits à leur propre grandeur. Jésus était passé et les avait emportés ! Et un jour dans la stupeur de cette histoire foudroyante, dans le tremblement de cette révélation extraordinaire, un jour, eh bien oui, les pauvres gens ont manqué
leur affaire. Ils n'avaient pas comme nous des siècles de Chrétienté derrière eux ; ni des milliers de martyrs, ni des milliers divertissements.
On parle toujours du coq de Pierre. Il y a eu pourtant d'autres coqs depuis. Il y en a dans nos pays. Ils ne sont pas inoccupés : dressés sur leurs ergots, ce qu'ils proclament c'est nos reniements sans nombre. Un coq a chanté pour Pierre. Combien de coqs chantent pour nous! Seulement, nous ne les entendons pas, nous ne voulons pas les entendre.
Je ne sais pas si Ton doit plus admirer ici la puissance de la dialectique ou l'intensité de la vision. Le singulier mérite de Charles Péguy est moins encore, ce me semble, dans la rigueur de ses démonstrations que dans la couleur de ses tableaux. Grâce à lui nous avons la vue, le contact pour ainsi dire immédiat de ces grands initiateurs du Christianisme. Il leur restitue leur humanité. Nous respirons leur atmosphère, nous nous mouvons dans leur ambiance. Et au milieu des tristesses présentes, l'on comprend quel réconfort nous confère une pareille intimité.
C'est dans cet esprit d'humble simplicité et de fraternelle sympathie, qu'il nous trace la vie et la passion de Jésus. Jésus, nous le voyons d'ordinaire dans la lumière surnaturelle des rosaces de nos cathédrales, dans l'or des tabernacles, dans la splendeur des voûtes élancées, dans la fumée
ascendante des parfums, dans la symphonie des orgues et des voix. Nous le voyons aussi aux cieux, à la droite du Père. Et, de le voir ainsi, dans la gloire de son triomphe, nous oublions qu'il fut un homme.
C'est l'homme que voit Charles Péguy, le charpentier, car il avait travaillé dans la charpente ; c'était un compagnon charpentier. Comme il aimait ce métier-là ! la bonne odeur du bois frais, fraîchement coupé, fraîchement pelé! Sûrement il était fait pour ce métier-là, le métier des berceaux et des cercueils, qui se ressemblent tant ! Et sa mère Marie était une simple femme qui ravaudait son linge et faisait la lessive. Et Joseph était un petit patron qui faisait du travail à domicile.
Salutaire vision de Jésus artisan ! Combien misérables devant elle nos appétits de luxe et de jouissance, nos orgueils de bourgeois et d'aristocrates J Ne sentons-nous pas que ces humbles travaux, ces travaux de ménage et de métier, ces travaux jusqu'à Lui serviles, sont à jamais sanctifiés, embellis, divinisés pour avoir été ceux que choisit le Sauveur du Monde? Adorons Jésus dans les cieux ! Mais ne le méconnaissons pas sur la terre ! Et retrouvons-le, Lui, le charpentier, dans tous ceux qui peinent et qui souffrent !
C'est ce caractère d'humanité coutumière, d'humanité usuelle, un peu vulgaire, franchement
rOO .JOSEPH LOTTE.
populaire, qui, chez Péguy, donne au récit de la Passion une valeur d'émotion vraiment insoupçonnée.
La foule hurle derrière le Porteur de Croix; nous sommes dans la cohue ; nous montons avec elle ; près de nous une femme pleure. Des voix disent : « C'est la Mère du Condamné. » On la respecte. On respecte toujours les parents des condamnés. Mais on tape sur le fils. Les gens sont comme ça, on ne peut pas les refaire. Elle, elle pleure dans un grand voile de lin, « un grand voile bleu, un peu passé »... Elle pleure, elle pleure, voilà trois jours qu'elle pleure, les yeux lui cuisent, les yeux lui brûlent, jamais on n'a tant pleuré.
Mais à quoi bon citer? Et comment citer? Il faut lire cet étonnant récit et se laisser emporter par lui, meurtrir par lui, exalter par lui. Jamais poète lyrique, si riche, si splendide qu'il fût, n'eût pu réaliser un tel miracle de pittoresque et d'émotion. Une fois, le prestigieux génie de Hugo a pu, dans Ruth etBooz, frôler un instant le divin. Notez pourtant qu'il n'a jamais osé aborder la Passion. C'est qu'ici il fallait autre chose, pour celui qui fut par essence l'Homme du peuple, il fallait la manière fruste d'un homme du peuple. Quelle reconnaissance ne devons-nous pas à Péguy d'avoir ainsi dépouillé le lettré qu'il est et s'étant l'ait le plus ému des spectateurs du drame, d'en
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être devenu le plus simple des mémorialistes! Sur tous ces points, la vision de Péguy est si pénétrante qu'elle nous semble plonger au cœur même des réalités spirituelles. Aussi on aura beau extraire et éparpiller tout le contenu d'une telle œuvre, on n'aura rien fait. Le mouvement intérieur échappera toujours à notre prise ; et c'est ce mouvement qui est tout, puisqu'il traduit le courant spirituel, qui unit le poète à Dieu. Voilà pourquoi il faut lire ces livres et les méditer. Ils ont place sur notre bureau parmi nos mystiques préférés. On les ouvre n'importe où ; on en lit vingt pages ; c'est un bain de spiritualité. C'est littéralement un climat. Dans l'aridité de notre civilisation, ils sont une source fraîche, jaillissant des couches les plus profondes et les plus chrétiennes de notre race paysanne et française.
LEVE DE PECxlIY
Polyeucte excepté, que Péguy nous a enseigné à mettre au-dessus de tout, tout permet de penser que cette Eve est l'œuvre la, plus considérable qui ait été produite en catholicité depuis le quatorzième siècle.
Qu'on se représente une matière aussi ample que celle des trois premiers Mystères de Jeanne d'Arc réunis, et cette immense matière non plus même coupée par ces légères coupures et par ces deux arêtes verticales que font encore dans un triptyque les charnières des volets, mais déve-
(1) Cette étude sur Eve représente un type particulier de collaboration entre Lotte et Péguy.
C'est d'abord un Entretien avant la lettre. Dans une longue conversation avec Lotte, à Bourg-la-Reine, le 4 janvier 4944, Péguy explique le plan du poème, exactement il découvre sous le tissu de quatrains la trame de cette immense tapisserie; il fait, sans trop de sévérité, son examen de conscience littéraire. Lotte rédige ensuite son article d'après ses souvenirs et les notes prises sous la dictée de Péguy. Le Maître revoit le texte, le corrige, l'enrichit, et pour achever d'imprimer sa marque, glisse dans les épreuves du Bulletin quelques singularités typographiques (P. P.).
loppée, réduite, épuisée pour ainsi dire et comme absorbée par une opération d'un seul tenant; les prières, les vœux, les méditations; les contemplations ; les adjurations et les chutes ; les grandeurs et les misères; la rédemption et les bassesses; les élévations et les effondrements ; les voix et les cris ; les tumultes et les silences ; les hommes et les peuples ; les déserts et les solitudes ; les mystères de la foi et les histoires saintes directement articulées de l'une sur l'autre suivant le jeu de leur articulation réelle sans plus de ciment que dans l'architecture antique, et sans même ces légères agrafes que sont par exemple dans Virgile les Talia per Latium... Dixerat hœc... Pauca refert... At vero ingentem... Sic fa tus... Talibus orabat dictis... ; l'affabulation réduite à zéro ; l'épisode et l'anecdote anéantis ; pas ombre de machinerie sous aucune forme; ni sous les formes apparentes, qui sont encore honnêtes ; ni sous les formes déguisées, qui ne le sont même plus; le joint parfait des pierres obtenu par la seule taille ; nul interstice; une exactitude de juxtaposition qui revient à être la composition même; le même jaillissement intérieur que dans le Porche notamment et dans les Innocents et ce resurgement (1)
fl) Nous désignons par ce néologisme le jaillissement de création propre à Péguy. C'est ce que les critiques appellent, on ne peut plus improprement, répétition. En fait — et pour qui sait lire — il n'y a pas une seule répétition dans toute l'œuvre de ce Maître. (Note de Lotte.)
perpétuel retombant en nappes de vers d'une astreinte si rigoureuse qu'elle n'avait jamais été obtenue à ce point.
Toute la fécondité, en un mot, et toute la discipline. Tout le jaillissement et tout l'ordre. Tout le jaillissement dans la race et tout l'ordre dans le fruit. Tout le jaillissement dans la glèbe et tout l'ordre dans le grenier. Tout le jaillissement dans la pousse et tout l'ordre dans la gerbe. Tout le jaillissement dans le germe et tout l'ordre dans l'épi. Tout le jaillissement dans la plaine et tout Tordre dans la grange. Une œuvre également opposée, également contraire aux fécondités de désordre et aux stérilités d'ordre. N'est-ce point là le catholicisme même et la catholicité? N'estce point la situation même, le point de situation propre, le point de recoupement, l'exactitude de la catholicité dans la chrétienté générale? Toutes les forces de la création, toutes les ressources de la nature et de la grâce rapportées en récolte aux pieds de Dieu.
EVE. — Jésus paille. — 0 mère ensevelie hors du premier jardin... En revêtant cette forme d'une longue invocation de Jésus à Eve, Péguy se plaçait d'emblée et pour ainsi dire géométriquement à la croisée, au point de croisement et de recoupement des plus grands mystères de la foi. A son départ même il se plaçait en ce point uni-
que et non interchangeable et non réversible par où tout passe, où tout se croise, d'où le regard épuise les deux grandes avenues. Il se plaçait résolument en ce point central, doublement axial, par où tout passe. Il se plaçait instantanément dans l'axe du spirituel et dans l'axe du charnel, dans l'axe du temporel et dans l'axe de l'éternel. Il se donnait ensemble le maximum d'homme et pour ainsi dire le maximum de Dieu Et Verbum caro factum est : c'est dire qu'il se plaçait au cœur même de l'Incarnation.
A cette sûreté, à cette délibération, à cette décision de la démarche initiale qui installe instantanément l'auteur au cœur même de son sujet (et ici au cœur même du sujet chrétien), nous reconnaissons le grand procédé (nous prenons ce mot dans son sens étymologique), la grande démarche classique. Ou si l'on veut encore cette grande démarche classique initiale (dont les modèles les plus parfaits sont peut-être dans Molière, et parmi Molière dans le Tartufe), n'est qu'un cas particulier, éminent, maximum de cette grande démarche classique générale qui tend sous toutes ses formes à l'anéantissement de l'affabulation, à la totale annulation de Y accident. L'épisode ici n'est point seulement pourchassé, il n'est point seulement proscrit, il n'est point seulement réduit à zéro dans la production, dans l'exécution de l'œuvre, il est réduit à zéro dans la conception même et
dans la pensée première, dans la jetée première dans le germe. C'est le fameux départ ex abrupto, en falaise, qui donne comme la frappe d'entrée des grandes œuvres classiques. Péguy se retrouve ici intégralement et tout d'un coup ce qu'il est : un classique.
Et non point un classique de la deuxième génération, de la génération de Racine (d'Euripide). Mais un classique de la première génération, de la génération de Malherbe et de Corneille, de Molière, de Pascal, de Bossuet (d'Eschyle, de Sophocle). Cette absence de cimentation, de cémentation artificielle, de liaison rapportée qui a peut-être été portée à son maximum par Eschyle et à sa limite et à son point de perfection dans les Sept contre Thèbes et qui se retrouve exactement la même dans Monsieur de Pourceaugnac et dans la Comtesse d'Escarbagnas, reparaît ici intacte et naturelle après deux siècles de romantisme, et il faudrait peut-être dire après deux siècles et demi, s'il est vrai qu'il faille faire commencer le romantisme aussitôt après la dernière comédie de Marivaux mais sensiblement avant la dernière tragédie de Corneille, et qu'il y en ait, et peutêtre beaucoup, comme l'enseignait le grand et fanatique et injuste et faux et honnête Brunetière, dans Phèdre, dans Esther, dans Athalie.
En un temps où tant de politiciens de la littérature et tant de politiciens de la politique croient
qu'être classique c'est transférer en romantique, c'est dénaturer, c'est traiter romantiquement les matières traditionnelles classiques, saluons un classique qui est classique sans le faire exprès, par l'articulation naturelle de son esprit, sans s'en être fait ni un programme ni un exercice, par sa nature enfin, par son être même, organiquement. Cette exactitude classique, cette sorte de ponctualité géométrique, cette probité, cette honnêteté (par suite cette totale liberté), cette dureté, cette pureté du classique, pour tout dire cette nudité et pour dire encore plus cette pauvreté (1) dans l'ordre de l'intention première, dans l'initial, dans la première poussée place instantanément l'auteur au cœur de son sujet. Dans le mode elle obtient constamment et du premier coup cette exactitude d'assemblage, cette absence de transition, cette absence de jointure qui fait consister la composition précisément en cette juxtaposition qu'il fallait. Mais elle ne donne pas seulement le germe et le lancement de l'œuvre et elle n'en donne pas seulement le mode. Elle en donne, elle en règle l'être même, car elle en donne ce qui exprime, ce qui manifeste l'être même, ce qui le traduit, ce qui le représente, ce qui est peut-être
(1) Dans cette pauvreté profonde, au sens où nous l'entendons, réside une des plus profondes liaisons qu'il y ait entre le classique et le chrétien. En ce sens (et en tant d'autres), rien n'est aussi profondément classique que Chartres, Notre-Dame de Pauvreté. (Note de Lotte.)
l'essentiel, elle donne le ton. Le ton étant le règlement de l'être même de l'œuvre. Rien n'est aussi important que le ton d'une œuvre, cette sorte d'unité qui court partout, partout présente et constante partout, tellement sûre d'elle-même et tellement partout maîtresse que l'idée ne lui vient même pas de gêner aucune liberté. Or nulle matière peut-être n'a été autant la proie du romantisme, des détournements romantiques et du ton romantique que le paradis terrestre et la chute. Mais nul poète aussi ne les a aussi violemment que Péguy et, on peut le dire, aussi victorieusement ravis aux ravisseurs et ramenés dans l'obédience. Le frivole, c'est-à-dire le romantique, l'homme qui a à s'exciter, qui ouvrira ce livre, sur le vu du titre, n'y trouvera que vide et que désillusion. Car la chute et la deuxième destination et la destitution de l'homme ici ce n'est point de commettre ces grands crimes qui font bien dans les littératures, c'est infiniment plus profond et plus grand, parce que c'est le tissu même de la vie, le commun, le tissu commun, le quotidien, la toile grise, c'est nous, c'est vous. Et pour Eve c'est d'être une vieille femme. Et d'avoir enterré beaucoup d'enfants. Et d'être forcée d'allumer du feu quand il fait froid. Et qu'il n'y a pas moyen de faire autrement. Et d'être forcée d'allumer la lampe pour voir clair. Et qu'il n'y a pas moyen de faire autrement. Et elle et nous tous en elle et après elle et avec elle
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d'être forcés de faire perpétuellement notre ménage. Et le ménage même de l'âme. Voilà notre condition désormais. Ce n'est point d'être des criminels de marque, des criminels pour poètes romantiques. C'est d'être des pécheurs. Et même des petits pécheurs.
Et par là vous savez combien l'homme exagère Quand il dit qu'il déteste et quand il dit qu'il aime. Et qu'il n'est point de lieu sur la terre étrangère Ni pour un grand amour ni pour un grand blasphème.
Et par là vous savez combien l'homme exagère Quand il dit qu'il conteste et quand il dit qu'il ment. Et qu'il n'est point de seuil sous sa porte étrangère Ni pour un grand bonheur ni pour un grand tourment.
Seule vous le savez, nos désolations, Assises parmi nous, ne sont pas même grandes. Nous n'apportons jamais sur la table d'offrandes Que des cœurs pleins de boue et de corruptions.
C'est le pécheur, c'est vous, c'est nous. C'est l'homme. Et essentiellement c'est le poète. Et nous arrivons ici à une caractéristique essentielle de cette œuvre.
Tout y est à la première personne du pluriel. Voici ce que je veux dire. Jamais, dans ce long et dans ce grand pèlerinage, l'auteur ne se présente comme un historien, comme un géographe de la terre et du ciel, comme un visiteur, comme un inspecteur et pour dire le mot comme un touriste. Comme un grand touriste, mais enfin comme un touriste. A aucun moment le poète n'est ici un
homme qui fait une excursion. Une grande excursion, mais enfin une excursion. C'est nous, c'est l'un de nous, à son rang parmi nous, petit comme nous, commun comme nous, exposé comme nous et enjeu comme nous à son rang de pécheur, pauvre comme nous et infirme et Français et petit seigneur. A aucun moment il ne se met sur le côté pour regarder ce qui se passe. Car ce qui se passe c'est lui. Et c'est d'être perdu ou sauvé. A aucun moment il ne se met sur le bord de la route pour regarder passer les soldats. Car les soldats c'est lui. A aucun moment il ne se met sur le bord de la route pour regarder passer les pécheurs. Car les pécheurs c'est lui. Cette immense troupe, il en est. Rien de latéral. Toute l'œuvre se présente pour ainsi dire dans l'alignement de l'homme et lace au jugement dernier.
Dans un article publié peu après l'apparition du Mystère de la Charité de Jeanne d'Arc, notre maître M. Georges Sorel avait vu très profondément que la liturgie est de la théologie détendue. Il faut comprendre par là que le fidèle qui chante le Dies irœ dans l'office des Morts affirme par là même et en dedans les propositions théologiques qui gouvernent le Jugement et les fins dernières de l'homme et qu'il en fait une affirmation pour ainsi dire psychologiquement antérieure, desserrée et peut-être encore plus profonde. On peut dire de nouveau en ce sens que dans cette Eve
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comme dans ses Mystères Péguy a réussi à descendre jusqu'à cet être profond de spiritualité d'où tout remonte ensuite et, selon les modes, se manifeste pour ainsi dire à volonté en liturgie, en théologie, en histoire.
Dans l'ordre littéraire, — et il n'est point négligeable, car il n'y a pas de raison pour que les poèmes sacrés soient inférieurs aux poèmes profanes, c'est-à-dire en définitive pour que Dieu soit moins bien servi que les autres, — il ne fait aucun doute non plus que cette œuvre sera mise parmi les plus grandes. De môme qu'en matière de foi Péguy était descendu à ces profondeurs où la liturgie et la théologie, c'est-à-dire la vie spirituelle et la proposition spirituelle ne sont pas encore distinguées, de même et comme écrivain il est redescendu ici à ces profondeurs où l'image et l'idée sont jointes encore d'une liaison elle-même charnelle et non encore résolue. Nulle trace de placage, nulle impression que l'image vienne jamais au secours de l'idée, ni non plus l'idée au secours de l'image : l'image et l'idée ensemble jaillissent de la même fécondité. 11 était particulièrement nécessaire que dans une œuvre dont la matière est précisément la liaison mystérieuse du charnel et du spirituel, le charnel et le spirituel de la pensée ne fussent pas plus déliés que le charnel et le spirituel de la foi.
% L'un des résultats obtenus immédiatement est
que toute séparation arbitraire entre l'abstrait et le concret tombe. L'abstrait est incessamment nourri du concret, le concret est incessamment éclairé de l'abstrait. Cette œuvre renvoie dos à dos et nos intellectualistes et nos intuitionistes, puisque les uns et les autres sont plus occupés actuellement et ont peut-être toujours été plus occupés de nier que de produire.
On trouvera peut-être qu'il y a dans cette œuvre des graduations. Si l'on veut dire par là que les accès sont obtenus par des élévations successives, on se trompera. Ce qui est vrai c'est que l'auteur a procédé en effet par des graduations incessantes, mais que la graduation ne commence que lorsqu'on est au cœur de la place. Ce qu'obtient Péguy, c'est de créer instantanément le climat qu'il s'agit de créer. Ce n'est ni par des graduations ni par des transitions que l'on obtient le climat du jugement, ou le climat de la chute, ou le climat du paradis terrestre, ou le climat de la crèche, ou le climat du calvaire. Chacun de ces climats est créé instantanément par le premier vers de chacun de ces morceaux et ce n'est qu'après et quand on y est que commencent ces graduations, ces échelonnements qui ne servent plus qu'à mesurer des distances intérieures. Ce n'est point par des hésitations, par des chancellements que l'on est transporté dans chacune de ces résidences. Le premier vers de chaque est toujours un vers qui ouvre la
porte et si l'on trouve ensuite d'innombrables perspectives ce ne sont point des perspectives d'antichambres, ce sont les répartitions du palais luimême.
Le climat du paradis terrestre par exemple au seuil même du livre :
0 mère ensevelie hors du premier jardin, Vous n'avez plus connu ce climat de la grâce, Et la vasque et la source et la haute terrasse, Et le premier soleil sur le premier matin...
Climat du regret des fils morts :
Et moi je vous salue, ô première mortelle. Vous avez tant baisé les fronts silencieux, Et la lèvre et la barbe et les dents et les yeux De vos fils descendus dans cette citadelle.
Vous en avez tant mis dans le chêne et l'érable, Et la pierre et la terre et les marbres plus beaux. Vous en avez tant mis sur le seuil des tombeaux. Vous voici la dernière et la plus misérable...
Climat de la crèche :
Et Jésus est le fruit d'un ventre maternel, Fructus ventris tui, le jeune nourrisson S'endormit dans la paille et la balle et le son, Ses deux genoux plies sous son ventre charnel...
Climat de la légation du monde romain :
Les pas des légions avaient marché pour lui. Les voiles des bateaux pour lui s'étaient gonflées. Pour lui les grands soleils d'automnes avaient lui. Les voiles des bateaux pour lui s'étaient pliées.
C'était lui qui marchait derrière le Romain, Derrière le préfet, derrière la cohorte. C'était lui qui passait par cette haute porte. Il était le seigneur d'hier et de demain...
On trouvera dans ce poème ce ton d'un respect infini auquel Péguy nous avait habitués. Ce respect ne s'étend pas seulement au monde chrétien, il s'étend au monde antique et au monde moderne même. Il s'étend à vrai dire à l'univers tout entier. On oublie trop que l'univers, c'est la création, et le respect, non moins que la charité, doit s'étendre à toute créature. Il était naturel que dans un poème intitulé ÀVe, et dont la matière est la double création spirituelle et charnelle, les points de vue de la première loi ne fussent en aucun cas sacrifiés. Jésus est venu nous apporter une deuxième loi. Il est venu superposer à l'ordre de la nature l'ordre de la grâce, mais non point par l'avilissement de l'ordre de la nature.
Ce serait mal l'entendre et mal le servir que de vouloir fonder son règne sur la destruction du premier soubassement. Tout homme premièrement a été créé, deuxièmement peut être sauvé.
I La création avait préparé le salut. La chute a exigé la rédemption. Loin de s'annuler, loin même
. de se diminuer d'importance, ces deux grands mystères, le mystère du premier et le mystère du deuxième testament, le mystère de Dieu le père et le mystère de Dieu le fils jouent l'un sur l'autre
et directement comme les deux pièces essentielles de notre mécanisme spirituel central. Si Jésus a fait lui-même comme une deuxième création, c'est apparemment parce qu'il y avait eu la première : il n'est point un fils de roi venu pour détrôner son père, mais pour lui ramener au contraire des sujets rebelles. Tout le geste et le mouvement de Jésus-Christ a été de reprendre l'homme et le péché de l'homme pour les jeter au pied du trône de son Père. C'est vers son Père qu'il s'est retourné dans sa prière humaine et dans sa prière sacerdotale. Toute disposition d'esprit qui tendrait à perdre de vue ou la nature ou la grâce, ou le premier ou le deuxième testament, ou la première ou la deuxième loi, ou Dieu le Père ou Dieu le Fils, serait la marque d'un déséquilibre profond, d'un profond désordre intérieur, d'une méconnaissance profonde de ce qui est la double articulation même de la vie chrétienne. On chercherait en vain dans les Evangiles trace d'un mépris quelconque : tout y est charité, c'est-à-dire tout ùe qu'il y a de plus opposé au mépris ; et l'effrayante colère qui court en dessous dans les Evangiles n'est point une colère contre la nature ni contre l'homme avant la grâce, c'est uniquement une colère contre l'argent, et il faut vraiment qu'on n'ait pas voulu le voir pour que cette réprobation n'ait pas éclaté à tous les yeux. Mais l'argent, qui est l'axe et le centre du monde mo-
derne, n'est pas moins opposé à la nature qu'à la grâce et nous retrouvons ici cette proposition fondamentale de Péguy : que le monde moderne ne s'oppose pas seulement au monde chrétien, qu'il s'oppose également à tous les mondes spirituels, au monde hébreu, au monde grec, au monde latin, au monde français non moins qu'au monde proprement chrétien. Ce qui revient à dire une fois de plus et sous une autre forme qu'il ne faut aimer Dieu contre personne et que dans l'histoire il ne faut pas aimer les dons de la grâce contre les peuples qui sont venus au monde avant Jésus-Christ.
Il y a plus, et il est bien difficile de ne pas considérer le monde antique, la cité antique, la Grèce et Rome, comme ayant reçu une sorte de vocation et de destination temporelles, comme ayant été chargées de préparer pour Jésus naissant cet immense appareil qu'était l'orbe du monde sous le gouvernement de Rome. C'est la thèse même de Bossuet dans le Discours sur l'histoire universelle, et une fois de plus nous sommes derrière ce grand évêque. Israël nous a donné le Dieu même. Rome nous a donné la seule répartition du monde où ce Dieu pouvait mouler son nouvel empire. Plusieurs fois et notamment dans l'Argent suite Péguy avait entrepris de nous représenter ce qu'il nomme la légation du monde temporel à Jésus. Nulle part autant que dans Eve
on ne sentira cette immense préparation poétique, philosophique, militaire et gouvernementale qui se disposait dans le même temps qu'Israël poursuivait la longue préparation de race et de peuple. Genuit autem...
Il allait hériter des cavaliers numides Et d'Assourbanipal et de Masinissa.
Il allait hériter du rude Micipsa.
Il allait hériter des hautes Pyramides.
Et les pas d'Hérodote avaient marché pour lui. Il était le seigneur de l'un et l'autre sort. Il était le seigneur de l'une et l'autre mort. Il était le seigneur d'hier et d'aujourd'hui...
C'est le propre d'un poème comme cette Eve qu'il est absolument impossible d'y desceller les plus grandes considérations historiques ou philosophiques de la construction générale. La pensée est si serrée qu'elle se refuse aux fragmentations de l'analyse. Et ce n'est qu'en s'imposant de considérer ce poème comme un immense traité qu'on pourrait essayer d'en établir le sommaire :
Le paradis terrestre et ce qui était l'essence même du bonheur de l'homme; la chute et ce qui fut l'essence môme du bannissement ; le regret du paradis terrestre ; la détresse de l'homme et tout particulièrement la détresse et la sollicitude de la femme; la femme ménagère; la femme économe et comptable; qu'ainsi elle connaît son impuissance à ranger ce qu'il fallait ranger; qu'ainsi elle connaît et recense les manquements de l'homme ; qu'elle assiste impuissante à l'envahissement du monde moderne ; la résurrection des corps; que Dieu seul se donne; qu'il
n'y a qu'à Dieu qu'on prête à 100 pour 1 ; de la différence essentielle qu'il y a entre les facilités d'avant la chute et nos plus grandes vortus ; Eve mère et aïeule ; tous ses fils perdus dans les compétitions temporelles ; la guerre et la paix; adjuration que Dieu ne juge point l'homme comme un esprit mais comme un être matériel; Jésus même a été charnel; Jésus a été un martyr et un saint, non un ange; Jésus dans sa crèche; l'àne et le bœuf; notre abandonneront; Jésus nouveau Moïse; de la légation du monde antique à Jésus par les soins de Rome; de la légation de nos propres biens; invective contre le monde moderne; que ce n'est pas aux ressources du monde moderne que nous aurons recours le jour du jugement; résurrection de nos corps; que nous ne suivrons pas les faux pasteurs, les savants; que nous suivrons deux autres bergères; morts parallèles de sainte Geneviève et de Jeanne d'Arc.
Ce n'est pas ici le lieu de revenir sur cette question de l'antiquité païenne. Elle est importante. 11 est certain que pendant qu'Israël poursuivait sa destination prophétique, la Grèce et Rome poursuivaient une destination non indifférente et qu'il y a dans Homère et dans Eschyle et dans Sophocle et dans Virgile on ne sait quelle mystérieuse anticipation de la beauté chrétienne. 11 semble que Jésus ait eu à la fois une race officielle et une race officieuse. Il ne fait aucun doute que c'est le peuple d'Israël qui est le peuple de Dieu, mais il paraît bien aussi qu'il y a dans le saint chrétien, outre cette consécration unique et totale qu'a donnée la venue de Jésus, on ne sait quels éléments mystérieux venus de loin et non pas seulement les éléments officiels em-
pruntés aux prophètes, mais comme les éléments d'une autre grâce empruntés aux héros et aux sages. Ce n'est point diminuer la part de Jésus que de se demander si la cité antique n'a point été une autre préfiguration de la cité chrétienne et si le citoyen n'a pas été une sorte de préfiguration du fidèle : c'est simplement se demander si Dieu le Père n'avait point préparé pour son fils, outre les références officielles, les références officieuses et si ce grand roi (c'est le fils que nous voulons dire) n'a point été en réalité précédé de deux cortèges. Il semble bien d'ailleurs par saint Augustin et généralement par les Pères de l'Eglise et notamment par les Pères de l'Eglise latine que la liaison profonde du civique au fidèle n'ait pas été plus méconnue que la liaison officiellement enseignée du prophète au saint. — Ce sont ces graves problèmes que Péguy abordera sans doute dans ces dialogues auxquels il travaille depuis cinq ans et notamment dans sa Clioy dialogue de l'histoire et de Pâme païenne. — Il est certain qu'il y a là une très profonde liaison et préparation. 11 semble que chaque race temporelle ait rapporté au Créateur un fruit propre et non interchangeable et nous rentrons ici dans ce que nous disions tout à l'heure de la première création. Jésus charnel est sorti de la lignée de David. Jésus spirituel est sorti de la lignée de David et de la lignée des prophètes. Mais le saint chrétien
a des parties de héros (surtout nos saints français) et de sage. Ce qui revient à dire que Jésus est un roi qui a reçu des tributs — et considérables — de peuples qui n'avaient pas cru les lui envoyer. Le titre même d'un livre comme la Cité de Dieu en dit long sur cette sorte de préfiguration gouvernementale.
Il est certain que le monde chrétien n'a pas pris la forme de Sion, mais la forme de Rome, et aussitôt après Sion a été dispersée. Enfin — et ceci est évident — le docteur chrétien ne serait certainement pas ce qu'il est sans Platon, Aristotc et Plotin. Sans être aussi élaborée peut-être et analysée que dans un dialogue, cette immense question de la vocation temporelle et spirituelle de la Grèce et de Rome est présentée avec tous les caractères d'une extrême gravité et sous une forme particulièrement saisissante dans une des parties capitales de cette Eve :
Il allait hériter de l'école stoïque.
Il allait hériter de l'héritier romain.
Il allait hériter du laurier héroïque.
Il allait hériter de tout l'effort humain...
C'est ce que Péguy dans l'Argent suite avait déjà nommé le berceau temporel. Il est certain que cette sorte d'insertion du temporel dans l'éternel et réciproquement, du charnel dans le spirituel et réciproquement, delà nature dans la grâce
et réciproquement est l'articulation centrale du mystère de la destination de l'homme.
Car le surnaturel est lui-même charnel Et l'arbre de la grâce est racine profond Et plonge dans le sol et cherche jusqu'au fond Et l'arbre de la race est lui-môme éternel.
Comment ne pas indiquer encore ici que ce respect total, que cette sorte de profonde et sérieuse tendresse universelle est ici non seulement représentée éminemment, mais ramassée éminemment dans ce respect, dans cette grande tendresse de Jésus pour son aïeule, pour sa première, pour sa grande aïeule charnelle. Et en ceci encore l'œuvre est profondément catholique, s'il est vrai que la tendresse est la moelle du catholique au sens où l'amour est la moelle propre du chrétien.
Cette Eve se présente donc comme une immense tapisserie et elle offre constamment au point de vue littéraire et généralement au point de vue de l'art cette qualité essentielle de la tapisserie et de la fresque, et tout y est sacrifié à cette qualité essentielle de la tapisserie et de la fresque, que les plans y restent à leur place, qu'ils demeurent parallèles, qu'ils ne débordent jamais de l'un sur l'autre et notamment que les fonds ne débordent, n'avancent jamais sur les premiers plans et en retour que les personnages ne crèvent jamais le fond. Nul disparate, rien de criard, les tons les plus éloignés restent parents. Comme
dans une tapisserie, les fils passent, disparaissent, reparaissent et les fils ici ce ne sont pas seulement les rimes, au sens que l'on a toujours donné à ce mot dans la technique du vers, mais ce sont d'innombrables rimes intérieures, assonances, rythmes et articulations de consonnes, tout un immense appareil aussi parfaitement docile que l'appareil du tisserand. Le métier ne déborde jamais, mais il est toujours là, pas plus qu'au Moyen Age l'artiste ou l'artisan ne se distingue de l'ouvrier.
Telle étant la tapisserie, que dire du tissu ? Vingt ans de prose avaient enseigné à Péguy cette sorte de probité dure que l'on ne peut apprendre en effet que dans les œuvres de la prose. 11 a été assez heureux pour transporter dans ses vers cette intègre probité qui paraissait ne pas pouvoir quitter la prose. Il en résulte que le mot est constamment juste, d'une justesse technique, non point que l'auteur ait fait des vers de prosateur, mais il a fait des vers de poète avec une sorte de marbre de prose. Aussi avons-nous dans ce poème jusqu'à des propositions de philosophie et de théologie réduites en des vers d'une telle justesse technique qu'il faudrait peut-être remonter jusqu'au De natura rerum pour en trouver d'une égale sévérité (1). Cette gravité, cette sévérité
(4) Il ne faudrait pas, si l'on veut (Hre juste, oublier les très beaux vers philosophiques de Sully Prudhomme, notamment dans
atteignent à un tel point que la plupart de ces quadrains en arrivent à se présenter comme des inscriptions et très souvent comme des inscriptions lapidaires et même funéraires.
Pour en venir à la donnée élémentaire, le point de cette immense tapisserie est le quadrain d'alexandrin, rimes en principe embrassées, souvent toutefois entrecroisées, c'est-à-dire qu'en réalité ces développements immenses procèdent des quadrains de sonnets et, dans la généalogie des œuvres de Péguy — et historiquement, — que cette immense tapisserie vient des sonnets du Correspondant et des sonnets de sainte Geneviève, de Jeanne d'Arc et de Notre-Dame que nous avons publiés dans le Bulletin.
Étoile de la mer, voici la lourde nef...
Dans ces quelques observations apportées sur le poème, nous n'avons pas prétendu épuiser nous-mêmes une matière aussi riche et pour tout dire aussi incalculable. Il est probable, quelle
la Justice, qui sont eux aussi des vers de propositions. On sait que Sully Prudliomme avait commencé par traduire en vers le 1er livre de Lucrèce. 11 ne faudrait pas non plus oublier les admirables vers philosophiques de Virgile (livre VI, Descente aux Enfers). Il y aurait de certains vers peut-être de Théodore-Agrippa d'Àubigne. Et entïn il reste entendu que le modèle de ces sortes de vers sera toujours les vers proprement théologiques de Polyeucte et qu'il y aurait lieu d'étudier profondément cette tragédie unique, sous l'aspect, — sub specie, — d'une constante proposition du christianisme. Polyeucte est parfait de toutes parts, en poétique, en tragique, en théâtre (ou si l'on veut en scénique), en théologie, en lyrique et liturgie (les stances). (Cette note est de Lotte.)
que soit la fortune actuelle de ce livre, qu'il ne développera toutes ses puissances qu'après de longues incubations. Il est fort possible qu'il dépasse notre temps ; c'est un livre tout plein du sacré, c'est-à-dire de ce dont nous manquons le plus, de ce dont nous avons même perdu le sens. Péguy a dit autrefois qu'en ce monde moderne tout le monde était moderne et même ceux qui combattent le moderne et encore plus ceux qui sont investis pour le combattre et qui ne le combattent pas. Cette affreuse indigence, cette affreuse pénurie du sacré est sans aucun doute la marque profonde du monde moderne. Nous sommes donc ici en présence d'un livre qui porte au delà et peut-être en dehors de sa génération, s'il demeure dans la race, d'un livre qui porte au delà de son temps et sans doute au delà de son auteur même. Les échelonnements contenus dans ce poème ne se développeront que peu à peu. Dans certains morceaux apparaît notamment un sens du comique en vers et une certaine sorte de bonheur par le comique, une certaine tendresse mouillée, une certaine rudesse tendre, qui paraissait perdue elle aussi depuis Corneille et le Menteur. Un certain comique qui est peut-être la plus profonde marque d'une certaine pureté du cœur, d'uue innocence. Un comique grave est d'autant plus profond qu'il prend appui sur le fond d'une invincible mélancolie.
Le manuscrit de Lotte, où il a noté les entretiens qu'il a eus avec Péguy, à Paris, à chacun de ses voyages depuis 1910, appartient aujourd'hui avec tous les papiers de Lotte à un de ses amis les plus chers, auquel il les confiait au fur et à mesure. Cet ami nous a donné une copie dactylographiée du manuscrit, copie contenant, nous écrit-il (14 janvier 1916), « le texte complet des entretiens », à l'exception toutefois de quelques passages « sans intérêt, ajoute-t-il, ou d'un langage un peu trop libre », que l'on peut croire que Lotte n'aurait pas consenti à publier.
A notre tour, nous avons cru devoir remplacer par un X, un Y, ou un Z, certains noms propres qu'auraient trahis leurs initiales.
Nous avons enfin, et d'accord avec l'ami de Lotte qui nous communiquait le texte des Entretiens, procédé à la suppression de quelques passages de mauvaise humeur échappés à Péguy, et dont Péguy aujourd'hui serait le premier à demander la suppression.
Toutes les suppressions sont représentées par des points. . . de suspension; les quelques annotations qui accompagnent le texte que nous publions sont de nous. (P. P.)
Paris, mercredi 30 mars 1910.
Je lui parle de sa Jeanne d'Arc (1).
Je lui demande quand il compte donner la suite.
« Je suis très embarrassé. J'ai écrit la première Jeanne d'Arc innocemment. Maintenant, avec tous les articles parus, je ne me sens plus libre. Toutes les critiques m'entravent. — Je ne peux plus faire comme avant. On verra. »
Paris, vendredi lep avril 1910.
« Mon vieux, désormais, toute ma production se réalisera dans le cadre de ma Jeanne d'Arc. Je vois une douzaine de volumes. Je peux tout mettre là dedans. Songe donc, la guerre, le roi. la politique, la Sorbonne. — Ah! les docteurs! — C'était comme de nos jours. — Les bougres n'ont pas changé. Jeanne d'Arc apportait une forme de sainteté qui n'était pas étiquetée, cataloguée; pas une fiche qui corresponde à son cas;
(1) Le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc avait paru dans le Cahier du 16 janvier 1910.
alors, c'était bien simple, c'était une démoniaque. Ah ! les crétins ! Tous les mêmes, ces intellectuels ! « Hein? Mon récit de la passion (1) ! Mon vieux, je n'y pensais pas. Ça m'est venu lorsque je corrigeais mes épreuves. Ça m'a tenu huit jours.
« Des choses comme ça, c'est dicté :
« II lui avait mis dans la main
« D'être la reine,
« D'être la Mère.
« // lui avait apporté
« D'être
(( Notre Dame des Sept Douleurs. »
« — Si je crois à la vie, personnelle, postmortelle? Mais, mon vieux, j'y crois plus qu'à ma vie actuelle. — Ah! mon vieux, retrouver les vieux saints fondateurs, causer avec saint Pierre, avec saint Paul! Mais je sens qu'ils vivent plus que ces gens qui passent! Et l'Eucharistie! La chair, l'âme, tout est dedans.
« Ce qu'il y a d'embêtant, c'est qu'il faut se méfier des curés Comme ils ont l'administration des sacrements, ils laissent croire qu'il n'y a que les sacrements. Ils oublient de dire qu'il y a la prière et que la prière est au moins de moitié! Les sacrements, la prière, ça fait deux. Ils tiennent les uns, mais nous disposons toujours
(1) Dans le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc.
de l'autre (1). Songe donc à ce que c'est qu'un signe de croix ! Se couvrir d'un signe de croix ! Quelle communion avec Jésus !
« Tharaud n'a pas compris ma Jeanne d'Arc] — Il ne se rend pas compte que tous les essais de vers libres qu'on tente depuis vingt ans m'ont précisément mis en mains un instrument épatant. Il me dit que sa mère qui est une simple n'a pas pu lire jusqu'au bout. Qu'est-ce que ça prouve? Sa mère est une bourgeoise. Ma mère, à moi, qui ne sait pas lire comprendrait bien mieux, parce qu'elle est du peuple.
« Et quel art! Il y a là dedans des résonances ! des harmonies ! On n'a rien fait de semblable comme prose musicale. »
Paris, samedi 17 septembre 1910.
« J'ai fait cette année un effort formidable : douze cents pages. J'ai pour la rentrée un Cahier énorme, écrit au courant de la plume, comme
(1) Nous avons maintenu le paragraphe, à l'exception d'une boutade injuste et d'un mot trivial. Il esta peine besoin de souligner l'outrance de cette petite « provinciale » contre « les curés ». On voudra bien l'entendre bénignement. Quant à l'attitude de Péguy à l'égard de l'élément sacramentel dans le catholicisme, on l'a commentée dans la prélace du présent livre.
Notre jeunesse, mais encore plus fort (1). — « Non, ce n'est pas une Jeanne d'Arc; ma seconde Jeanne d'Arc paraîtra pour les Rois (2). Tiens, voilà le titre. Ne regarde pas ce que j'écris, il faut voir d'un seul coup d'œil. Voilà :
Victor-Marie, comte Hugo A moi. Comte, deux mois.
« Hein ? C'est tapé ! — Et tout le reste est à l'avenant. Je parle de toi. Je ne te nomme pas, c'est trop intime. Mais je cite le Journal de Coutances. — C'est Halévy qui m'a fait écrire ça. Il était furieux de Notre jeunesse, furieux. — C'a été très dur. Il voulait faire un Cahier. Mais il écrit trop lentement. Alors je lui ai dit : Je m'en charge. Ça vaut mieux, tu penses.
« Il faut qu'un grand écrivain donne l'impression qu'il peut écrire ce qu'il veut, quand il veut. — Mais ce sont des efforts qui épuisent. J'ai mal aux reins. Il me faudrait deux mois de repos. Mais si je les prenais, je perdrais mon entraînement.
« Notre jeunesse a fait un effet prodigieux. Tharaud l'a reçu à huit heures du matin. Il l'a lu d'un trait jusqu'à midi. Puis il m'a cherché partout. Il
(1) Notre jeunesse est dans le Cahier du 17 juillet 1910. Le Cahier annoncé, Victor-Marie comte Hugo, est du 23 octobre 1910.
(2) Le Porche du mystère de la deuxième vertu ne parut que le 22 octobre 1911.
ne me trouvait pas. Chez Pion, Bourget lui dit : « Que cherchez-vous, Monsieur Tharaud? Vous « avez l'air bien pressé. — Je cherche Péguy « pour l'embrasser. Quand il fait quelque chose « de bien, -il faut que je l'embrasse ! »
« On voulait de moi pour l'Académie des Goncourt. Mais Barrés m'a dit : « — Ça masque TAca- « demie (Française). » — Je réponds : « C'est très « joli, l'Académie française, mais je ne l'aurais pas « avant dix ou quinze ans, et d'ici là il faut que « j'élève mes enfants. L'Académie des Goncourt a me vaudrait une rente. — Ne parlez pas de « quinze ans, ça peut être beaucoup plus rapide : « d'ici trois ou quatre ans! Nous ne savons plus « qui choisir. ...»
« Voilà, mon vieux, j'aurai la gloire avant l'argent. J'ai eu plus de cinquante articles depuis huit mois. Ça ne m'a pas donné un abonné. Pion n'a pas vendu mille Jeanne d'Arc. J'ai autant de peine à vivre qu'il y a dix ans. — N'importe, ça va. Ça démarrera tout d'un coup : l'Académie et la grande vente...
« Très bonne, l'idée de Riby (1) de traduire saint François, mais il faudrait un Cahier préparatoire à cette traduction. Vous avez dû passer une bonne quinzaine ensemble ! — Il y a de la place chez lui? Ah ! sacristi, deux mois de repos ! »
(1) Riby, camarade de Péguy et de Lotte à Sainte-Barbe, un des plus dévoués collaborateurs de Lotte au Bulletin.
Mardi, 20 septembre 1910.
Vu Péguy, aux Cahiers.
« Pécuniairement, la situation est toujours très tendue. Il ne faut pas lâcher, et pousser le plus possible à l'abonnement.
« J'ai rencontré Batiffol. Nous sommes très bien, il m'a parlé de toi ; va le voir.
« Tu verras dans mon Dialogue de l'Histoire et de l'âme charnelle, il y a une Passion...
« Mon prochain Cahier va faire un effet (1)! — ■ Il y a des phrases étonnantes. Tiens, écoute-moi ça : « Le Kantisme a les mains pures. Par malheur, il n'a pas de mains; mais, nous, nos mains noueuses, nos mains calleuses — quelquefois — sont — pleines ». Hein, si ça tombe? Ah! mon vieux, les mots! les mots! il n'y arien de comparable, ni la musique, ni la peinture, ne valent les mots. Avec les mots il n'est pas un sentiment que Ton n'exprime.
« VEpitome de Simarre est merveilleux. Il y a une phrase sur le départ d'Alcibiade en Sicile
Ci) Ce Cahier était Victor-Marie comte Hugo, 23 octobre 1910 Le Dialogue de l'Histoire et de l'âme charnelle n'a jamais paru.
qui est admirable. J'en parlerai. Je lui ferai de la réclame. C'est mon vieux professeur. Les exercices de Crouzet sont très bons. J'en parlerai aussi un de ces jours.
« Dis bien à Riby que je compte sur son Saint François. 11 faut qu'il sorte ce qu'il a. Mais il me faut un Cahier d'introduction. Ecoute le beau titre : Cahier d'introduction aux Fioretti de saint François d'Assise. »
20 septembre 1911.
Vu Péguy à Lozère. Pale, mains maigres, soucieux.
« Ça va très mal. Ma situation n'a jamais été plus menacée. Je ne croyais pas ce Laudet si puissant (1). Je vis au milieu de trahisons...
« Je ne sais quel effet va produire mon prochain Cahier, Il va paraître samedi. J'y suis féroce. Désormais, je ne ménage plus rien...
« 11 n'y a rien à faire. J'ai tout le monde contre moi...
«En tous cas, je suis connu. C'est une force. J'ai aussi des amitiés. Des jeunes. Les jeunes viennent à moi. Je ne vais plus rien ménager, ni personne.
(1) M. Fernand Laudet, directeur de la Revue hebdomadaire.
« Il faudrait que je fasse quelque chose sur le miracle et le mystère. On confond toujours cela. Seulement, il faut que ce soit mûri. Ils en sont toujours au point de vue de Renan. Renan est stupide sur le miracle.
« Comment va-t-on accueillir ma prochaine Jeanne d'Arc P le Porche! l'Espérance! Il y a là dedans une joie, une allégresse!
« Je vais beaucoup donner cette année : deux Jeanne d'Arc, mon Dialogue de V Histoire et de l'âme charnelle. — Ce sera une série très lourde.
« Et les désabonnements viennent. Ah! ce n'est pas facile. Je vais faire aussi une lettre au père Laurens (1). Ah! si j'avais le temps. Jamais je ne me suis senti la tête si pleine. J'ai douze volumes tout prêts.
« Tu travailles très bien. Continue comme cela. Tu peux tout dire, toi ; moi, je me sens lié par un tas de choses et de gens. Ne parle pas de moi dans le Bulletin d'ici un mois ou deux. »
Paris, le 3 avril 1912.
« Je ne pense plus à rien maintenant qu'à ma production. Je produis. Je subordonne tout à cela.
(1) Le peintre Jean-Paul Laurens, membre de l'Institut, qui avait pour Péguy beaucoup d'amitié.
Ça me fatigue énormément, mais, à mon âge, on ne remet pas. Je sens, d'ailleurs, que je pourrais aller, ainsi fatigué, jusqu'à 70 ans. — Il n'y a que Balzac qui ait été capable d'effort de production comme celui que je poursuis depuis trois ans. — Et il écrivait moins. — Voilà, je vais arroser des publics différents. Mon Premier livre des Ballades est fini. Tu vois le titre. C'est comme Ronsard, le Premier livre des Odes, et c'est bien plus simple. L'unité, la cellule, c'est le quatrain. Je mets les quatrains sur fiches, ensuite je les classerai, les organiserai (1). J'en ferai passer à la Grande Revue, à la Revue Française. Il y en aura à la Revue des Deux-Mondes. Charmes est tout à fait charmant pour moi...
« Mes Innocents sont à l'impression. Le Propre passera après (2). C'est la même coulée que le Porche. — Des vibrations d'une longueur d'onde! —
« Le succès du Porche est vraiment curieux. Ça se vend peu à peu. Ça fera comme pour Barres : il ne gagne de l'argent que depuis huit ans. »
Complément de l'entretien du 3 avril 1912.
« Comme le Porche, le Mystère des Innocents est à base de liturgie. Tu comprends, je suis de ces catholiques qui donneraient tout saint Tho-
(1) Ce recueil de quatrains de Péguy n'a jamais été « organisé » par lui, et il n'en existe que des fiches. ("2) Péguy n'a rien écrit de ce Propre projeté.
mas pour le Stabat, le Magnificat, VAve Maria et le Salve Regina !
« Je suis pauvre, pauvre. Il me faut l'Académie. Ça viendra dans trois ou quatre ans, peut-être plus tôt... Je n'ai pas de répit, il ne faut pas que j'aie de répit, alors je produis tout le temps, dans le train, en tramway. — Ma Ballade est énorme, et d'une sévérité I 11 y a là une discipline, une maîtrise. Je ne me suis permis aucune licence; le flot est endigué. »
Paris, 28 septembre 1912.
Conversation à Lozère, 27 septembre 1912.
« Tu as bien fait de venir un vendredi. A Paris, je ne veux et ne peux voir personne — à part quelques Juifs qui font leurs prières. Je reçois de 5 à 7 le jeudi. Il y a dix personnes ; quelques minutes à chacune; les raseurs n'ont * pas prise. Je ne réponds jamais aux lettres. Bourgeois (1) remercie les expéditeurs de leur « estimée », et annonce que M. Péguy reçoit de 5 à 7. Comme cela je suis libre...
« Non, il n'y aura pas de Jeanne d'Arc cette année. Le Mystère de Notre Dame (2) couronnera
(1) L'administrateur des Cahiers.
(2) Le Mystère de Notre Dame n'a jias été écrit.
sans doute une deuxième trilogie. Il ne faut rien se proposer, il ne faut pas suivre de plans, il faut suivre les indications. Je fais des sonnets, et des sonnets sur deux rimes. On veut m'enfermer dans le vers libre, maintenant. Je vais leur sortir mes sonnets. Je les ferai tirer à quelques centaines d'exemplaires sur beau papier : le corps 7 des Cahiers est trop petit, il faut de grands caractères. C'estd'une facture extrêmementserrée, pas de trous, tout est plein, mes vingt ans de prose me servent. Oh ! la probité de la prose !
« Je donnerai dans les Cahiers mes Dialogues de l'Histoire. J'en fais un être vivant, Clio, fille de Mémoire. Pauvre Clio, elle passe son temps à chercher des empreintes, et ses empreintes ne reproduisent jamais rien. — Le premier volume s'appellera Clio (1). Le second s'appellera Véronique. C'est admirable, mon vieux, Clio passe son temps à chercher des empreintes, de vaines empreintes, et une juive de rien du tout, une gosse, la petite Véronique, tire son mouchoir, et sur la face de Jésus prend une empreinte éternelle. Voilà qui enfonce tout. Elle s'est trouvée au bon moment. Clio est toujours en retard.
« Mon vieux, j'ai beaucoup changé depuis deux ans. Je suis un homme nouveau. J'ai tant souffert et tant prié. Tu ne peux pas savoir. Si tu vivais
(1) Clio, qui est demeurée inédite, sera publiée dans les Œuvres complètes de Péguy. Véronique n'a jamais été écrite.
près de moi, tu saurais tout. Mais quand on se voit deux fois par an ! Je ne peux pas t'expliquer. Je vis sans sacrements. C'est une gageure. Mais j'ai des trésors de grâce, une surabondance de grâce inconcevable. J'obéis aux indications. Il ne faut jamais résister. Mon petit Pierre a été malade, une diphtérie en août, en arrivant à la mer. Alors, mon vieux, j'ai senti que c'était grave. Il a fallu que je fasse un vœu (ne mets pas ça dans ton canard surtout), j'ai fait un pèlerinage à Chartres. Je suis Beauceron. Chartres est ma cathédrale. Je n'avais aucun entraînement. J'ai fait 144 kilomètres à pied en trois jours. Ah! mon vieux, les Croisades, c'était facile! Il est évident que, nous autres, nous aurions été des premiers à partir pour Jérusalem et que nous serions morts sur la route. Mourir dans un fossé, ce n'est rien ; vraiment, j'ai senti que ça n'était rien. Nous faisons quelque chose de plus difficile. On voit le clocher de Chartres à 17 kilomètres sur la plaine. De temps en temps, il disparaît derrière une ondulation, une ligne de bois. Dès que je l'ai vu c'a été une extase. Je ne sentais plus rien, ni la fatigue, ni mes pieds. Toutes mes impuretés sont tombées d'un coup. J'étais un autre homme. J'ai prié une heure dans la cathédrale, le samedi soir. J'ai prié une heure le dimanche matin, avant la grand'messe. Je n'ai pas assisté à la grand'messe. J'avais peur de la foule. J'ai
prié, mon vieux, comme jamais je n'ai prié. J'ai pu prier pour mes ennemis ; ça ne m'était jamais arrivé. Quand je dis ennemi, tu comprends bien que je ne parle pas des X.; ceux-là, je suis capable de prier pour eux tous les jours. Mais il y a certains ennemis, certaines qualités d'ennemis, s'il fallait prier pour eux en temps normal, immanquablement j'aurais une crise de foie; non, mon foie ne me permettrait pas. — Mon gosse est sauvé, je les ai donnés tous trois à Notre-Dame. Moi, je ne peux pas nVoccuper de tout. Je n'ai pas une vie ordinaire. Ma vie est une gageure. Nul n'est prophète en son pays. Mes petits ne sont pas baptisés. A la sainte Vierge de s'en occuper. J'ai un office, j'ai des responsabilités énormes. Au fond, c'est une renaissance catholique qui se fait par moi. Il faut voir ce qui est, et tenir bon.
« — Je suis un pécheur, je ne suis pas un saint. La sainteté, ça se reconnaît tout de suite. Moi, je ne suis pas un saint. Je suis un pécheur, un bon pécheur. La plus belle prière à Notre Dame a été faite par Villon. Je suis un chroniqueur, un témoin, un chrétien dans la paroisse, un pécheur, mais un pécheur qui a des trésors de grâce et un ange gardien étonnant. Mon vieux, à plusieurs reprises, j'ai pris des décisions. Ça ne pouvait plus durer. J'étais résolu à toutes les abdications. Eh bien, le mal que j'acceptais, au-devant du-
quel j'allais, mon ange gardien l'écartait, tout simplement. J'étais refait. Ah! les moralistes, les protestants, les jansénistes — ils n'y comprennent rien. Il n'y a rien de moins chrétien que le mora- 1 lisme.
« — Voilà, je m'abandonne. Je ne tiens plus à rien. La gloire qui m'intéressait, il y a deux ans, je m'en f... Je m'abandonne. Je suis les conseils que Dieu donne dans mes Innocents. Les Innocents, c'est une anticipation. Ce que j'y exprimais, je ne l'avais jamais pratiqué. Maintenant, je m'abandonne.
« — Au fond, il y a deux sortes de péchés, il y a deux sortes de créatures. Il y a des créatures graciées. La grâce leur vient, c'est un étonnant mystère. Il y a des créatures non graciées. Pourquoi? On n'en sait rien. Ça ne regarde pas le salut. Le salut, c'est une autre affaire. Les Saints tirent au ciel tout ce qu'ils peuvent, graciés, disgraciés. Mais, ce qu'il faut savoir c'est que la géographie, la carte du catholicisme, de l'Eglise, ne recouvre pas la carte des créatures graciées, Je connais des Juifs qui ont des grâces étonnantes. Ainsi Y. n'est pas gracié. Mais je ne veux pas parler de lui. J'ai peur d'être injuste.
« Il y a deux sortes de péchés, deux ordres de péchés totalement différents, différents d'une façon spécifique. Il y a les péchés de tendresse et les péchés de sécheresse. Les péchés de tendresse.
ça fait de bons pécheurs. La grâce coule sur eux. Mais les péchés de sécheresse : l'orgueil, l'avarice, la cruauté, fermer la porte, Dieu ne peut pas supporter cela... L'horreur de Jésus pour les riches est effrayante. Il n'aime que la pauvreté et les pauvres.
« 11 ne faut pas voir les choses en noir. Notre race a des ressources inépuisables. La génération qui vient est admirable. Quand on entend des idiots comme le vieux X. nous annoncer que Paris doit s'écrouler sous une pluie de feu par punition de ses crimes, c'est à hausser les épaules. Comme si sainte Geneviève, saint Louis, Jeanne d'Arc devaient abandonner leur ville! — Il ne comprend rien au patronage, le pauvre homme. Littéralement, les Saints commandent la volonté de Dieu et la dirigent. —
« Il y a trois éléments dans notre Chrétienté : les Grecs ont fourni la cité, les Juifs la race, les Romains l'empire, la voûte.
« Les Saints français sont les plus grands : une parole de Jeanne met tout saint Augustin par terre. Saint Jean Chrysostome est un bavard; il fait du développement comme Cicéron : c'est un reste de la sophistique grecque. »
28 septembre 1912.
« Les gens d'Action Française ont très mal aiguillé. Ils n'avaient pas besoin de faire un quotidien. Avec leur simple revue ils exerçaient une
influence spirituelle beaucoup plus forte. Avec leur canard, il leur faut faire du désordre, ne seraitce que pour l'alimenter. Or, le désordre, c'est le contraire même de leur principe. Au lieu de faire du désordre, ils devraient, ils auraient dû soutenir, fortifier tout ce qui, dans la République, est permanent et, par là, continue l'Ancien Régime, à savoir les ministères de défense (la guerre, la marine, les affaires étrangères) , laprésidence de la République qui est une sorte de royauté. Mais non, ils font du désordre. Ce qu'il y a de très curieux, c'est que les types qu'ils attaquent et salissent le plus, ce sont justement des types d'Ancien Régime. Voilà Briand, c'est tout à fait le grand courtisan ; et Mil lerand c'est le grand commis : c'est bien cela : Briand-Mazarin, Millerand-Golbert (1).
« — Moi, je ne vois pas les choses en noir. Ce qu'il y a de mauvais, c'est le parlementarisme ; mais le parlementarisme ne gâte pas tout. On a rudement travaillé depuis cinq ans. Nous avons en ce moment un ministère tout à fait remarquable. Dans aucun pays d'Europe on ne trouverait au-
(1) Lotte rapporte ces paroles sans y mêler d'impression personnelle. Nous devons à la vérité de dire — sans prendre parti — que sur ce sujet il ne pensait pas comme son ami. Par la cohérence de l'idée, un patriotisme sans compromission, toute l'énergie tendue au but, les hommes et les doctrines d'Action Française, s'ils n'avaient pas encore fixé son esprit, l'attiraient. Nous avons retrouvé dans ses papiers une longue lettre destinée à Péguy où il prenait nettement leur défense. Par un scrupule touchant de son affection, il ne l'avait pas envoyée, pour ne point contrister Péguy.
tant d'hommes de première valeur que chez nous, Ces pauvres Allemands, ils ont perdu Biberstein; ils ne savent plus où donner de la tête.
« Ce qu'il y a de remarquable chez Briand, c'est qu'il ne travaille pas ; il ne prépare pas. 11 arrive à la Chambre, il prend l'air, il hume, et instantanément, il sait ce qu'il faut dire et comment il faut le dire. Il a un charme étonnant. Moi je l'ai vu dans les congrès il y a dix ans. Je l'ai dit alors Briand sera ministre. Tout le monde se payait de ma tête. Il a une voix extraordinaire, ça vous prend, c'est un charme... C'est vraiment un orateur. Jaurès a de l'éclat, de l'apparat, du lyrisme. , Briand, c'est de la vraie éloquence. L'éloquence, ! ça consiste à faire faire aux gens ce qu'ils ne voulaient pas faire. Ça n'est peut-être pas très élevé, mais c'est ainsi. Eh bien, Briand expliquerait dans un meeting que pour rendre Jaurès plus éloquent il faut couper le cou à Jaurès, tout le monde serait convaincu qu'il faut couper le cou à Jaurès.
« — La République, en somme, ne fait pas si mal. Vois le domaine colonial, les lois de protection ouvrière. Évidemment, les expulsions de congrégations, liquidations, confiscations. — Mais ça n'a pas une très grande importance... 11 y a des réactions. Ce qu'il faut refaire, avant tout, ce qui est capital, c'est la paroisse...
« Les Saints français sont les plus grands. Ba-
tiffoi m'avait dit de lire saint Augustin. Au fond, c'est un disciple de Cicéron. Une parole de Jeanne ou de saint Louis met tout saint Augustin par terre. C'est comme saint Jean Chrysostome, j'en ai traduit avec Marcel ; c'est ridicule ; il développe comme Ovide ou comme un sophiste. Non, ça n'a rien à voir avec nos Saints.
« Tharaud (1)? Le jeune est en Galicie. Il observe les Juifs. Il veut refaire Bar-Cochebas! Us passent leur temps à refaire. C'est une méthode. Ce n'est pas la mienne. Ernest quel ami ! Nous nous aimons en dehors de toute littérature, de toute philosophie, nous nous aimons comme si on ne savait ni lire ni écrire. D'ailleurs, il ne peut rien lire, mais il a un flair merveilleux. Il ouvre un bouquin, il lit un petit bout de phrase par ci par là, il crie : C'est admirable, ferme le bouquin, son opinion est faite, et le plus curieux c'est qu'il ne se trompe jamais. Il sent ce qu'il y a dans un livre, littéralement, rien qu'à le regarder. »
(1) Péguy veut parler de son camarade barbiste Jérôme (Ernest) Tharaud. Le « jeune » est le frère de Jérôme, Jean. Bar-Cochebas était une nouvelle publiée par les frères Tharaud.
Entretien du samedi 27 septembre 1913 de 5 à 7 heures du soir (1).
« Je n'ai pas reçu ta lettre : j'arrive de Trie-le- Château de chez Claude (2). J'y ai passé trois jours. Je dîne ce soir avec Benda. Il faut retarder ton départ et venir déjeuner à Bourg-la-Reine demain midi.
« Ma situation est énorme, exactement comme une misère. C'est réglé, j'en ai pour la vie. Quand Q. (3) sera millionnaire, on aura peut-être un peu de bon temps. En attendant, ça va très bien comme cela; des épreuves inconcevables dans l'ordre privé, des grâces immenses pour ma production. Il n'y a que moi qui puisse dire certaines choses, alors je les dis. Tu ne peux imaginer l'abondance des grâces. Je vois les choses toutes simples. Ça épate les curés : la liturgie en est pleine, ils ne les ont jamais vues (4). Alors, ils se méfient; quandje serai mort ils commenceront à avoir confiance.
« Tu travailles très bien. Ce que tu fais est bon. Et puis, tu sais écrire. Je ne blague pas. Tu écris bien. Tu as des paquets de 7, 8 lignes excellentes.
(1) Cet entretien fut tenu aux Cahiers de la Quinzaine. On verra Péguy interrompre sa conversation avec Lotte pour interpeller Bourgeois, l'administrateur.
(2) Claude Casimir-Périer.
(3) L'ami de Lotte dont il est parlé dans la note en tête des Entretiens : il était bien connu aussi de Péguy. Il avait assisté à l'entretien du 28 septembre 1912.
(4) Péguy n'avait jamais lu V Année liturgique de Dom Guéranger.
Seulement fais-toi respecter. Il faut se faire respecter. Tu ne vois plus Z. Comment as-tu pu le voir si longtemps ? C'était manquer de dignité. Je ne lui enverrai plus les Cahiers. Bourgeois ! Raye le nom de Z, et porte l'abonnement de Lotte à quarante francs. — Je garde ton argent mais je ne veux pas lui donner mon papier. Ça me fait toujours dix francs de bénéfice.
« Alors, tu as vu Baillet? Il mourra à la fin de l'hiver? Quelle perte je vais faire. Baillet est un saint, je l'ai toujours su. J'ai pour lui une tendresse que je n'ai eue pour personne. Lui aussi m'aime. Mais il se méfie de moi. Il a peur que je fasse un hérétique. C'est fou. Les moines ne comprennent pas ce que c'est que la vie. Ils ne la connaissent pas. Ils sont comme les jeunes Saint- Cyriens qui n'ont pas fait la guerre et qui veulent en remontrer à un vieux grognard. Moi, je suis un vieux grognard. Voilà vingt ans que je suis en campagne. Je suis couvert de boue, mais je me bats bien. Ils ne peuvent pas comprendre ma vie, toi non plus, tu es trop innocent. Je suis un pécheur. Mais je prie tant, et j'ai tant de grâces! Le patronage s'exerce sur moi à plein : on ne s'imagine pas ce que sainte Geneviève, saint Aignan, saint Louis, Jeanne d'Arc, font pour moi et ce qu'ils obtiennent! Et puis, j'ai un ange gardien incroyable. Il est encore plus malin que moi, mon vieux. Je suis gardé. Je ne peux échapper à sa
garde. Trois fois je l'ai senti m'empoigner, m'arracher à des volontés, à des actes médités, préparés, voulus. Il a des trucs incroyables. Maintenant je me laisse faire, je ne m'occupe plus qu'à produire. 11 faut que je produise jusqu'à ce que je meure. Je n'ai pas le droit de m'arrêter.
« Je fais mon Eve (1). Ça aura quinze mille vers. J écris cinquante vers tous les matins, parfois cent. Eve! quel titre! Ce sera une Iliade. Jésus parle, Eve est son aïeule, il parle à sa grand'mère. Il a une tendresse, un respect! Je vais te dire ça, à toi : ce sera plus fort que le Paradis de Dante. Riby m'a dit de me méfier. Évidemment, je ne connais pas l'italien, mais j'ai bien lu tout de même son Paradis. Ça n'est pas ça. Il invente, moi je découvre. Il est bien plus fort dans son Enfer. Mais ils sont tous comme cela. Il leur faut le mal et le péché pour faire des choses intéressantes. Moi, je ne travaille pas dans le péché. Je suis un pécheur, mais il n'y a pas un péché dans mon œuvre. Ma polémique qu'on dit féroce n'est pas cruelle, elle est généreuse. Il n'y a que Corneille qui ait travaillé comme ça. Corneille est plus fort que moi. Jamais je n'atteindrai Pohjeucte.
« Il faut produire. 11 ne faut pas démontrer ni expliquer. Pascal raisonne trop, alors les incroyants lui poussent des colles et se f... de lui.
(1) Eve, cahier paru le -28 décembre 1913.
ENTRETIENS. 6k i
— Moi je crée. 11 faut créer. Tiens, je couvrirai dans le chrétien la même surface que Goethe dans le païen.
« Tu ne t'imagines pas tout ce que j'ai à écrire encore. Il ne faut pas que je meure. J'ai manqué de mourir il y a un mois. J'ai fait mon pèlerinage à Chartres. Tous les ans désormais, c'est décidé. Il faisait une chaleur. J'avais abattu quarante kilomètres. Ce serait beau de mourir sur une route et d'aller au ciel, tout d'un coup. Ça va très bien : Notre-Dame m'a sauvé du désespoir. C'était le plus grand danger. Des gens comme nous ont toujours autant de foi et autant de charité qu'il faut. Mais c'est l'espoir qui peut manquer. J'en suis sorti en écrivant mon Porche. Figure-toi que, pendant dix-huit mois, je n'ai pu dire mon Notre Père. « Que votre volonté soit faite », je ne pouvais pas dire ça. Je ne pouvais pas. Comprends-tu cela? je ne pouvais pas prier Dieu, parce que je ne pouvais pas accepter sa volonté. C'est effrayant. Il ne s'agit pas de dire des prières à la mie de pain, il s'agit de dire vraiment ce que l'on dit. Je ne pouvais dire vraiment : « Que votre volonté soit faite. » Alors, je priais Marie. Les prières à Marie sont des prières de réserve. C'est ça, des prières de réserve. Il n'y en a pas une, dans toute la liturgie, pas une, tu entends, pas une, que le plus lamentable pécheur ne puisse dire vraiment. Dans le mécanisme du salut, Y Ave Maria
est le dernier secours. Avec lui, on ne peut être perdu. »
[Note de J. Lotte] : « Je suis très fatigué. Voilà trois nuits que je ne dors pas (chemin de fer, garde-malade). Je laisse tomber de cet entretien, le plus beau que j'aie eu, des choses admirables. Nous parlions dans l'arrière-boutique. La nuit était tombée. Nous n'avions pas allumé. Il n'y avait plus de clarté que sur le front de Péguy et sur sa main. »