‹ Un compagnon du PéguyChapitre 40 sur 41 · LE MYSTÈRE DES SAINTS INNOCENTS · texte numérisé non relu

LE MYSTÈRE DES SAINTS INNOCENTS

Ce troisième mystère est de la même coulée que le Porche. C'est le môme jaillissement, le même rythme. Les vibrations ont la même longueur d'onde et éveillent en nous des résonances aussi profondes. C'est toujours ce langage d'âme, cette voix unie de l'ami, qu'on écoute, dans l'intimité d'un tête-à-tête, ce style dépouillé, où luit comme sur le front d'un saint un rayon de spiritualité.

Ici, comme là, Dieu parle. Évidemment, il faut une singulière audace pour faire parler Dieu. Mais ce sont de ces coups d'audace qui semblent très naturels, quand le succès les justifie; applaudissons-y, puisque par elle nous avons, en ce Mystère, avec une force incroyable le sentiment de la présence divine, et que de cette présence nous tirons un inestimable bienfait.

Avez-vous remarqué combien nous sommes tristes; tous tant que nous sommes? Il ne faut pas

gratter bien fort la peau d'un homme de notre génération, pour découvrir, sous une couche légère de blague ou d'indifférence, d'effrayantes épaisseurs de tristesse. Nous avons des parties de désespérés. Et la tentation la plus terrible parce qu'elle est le plus dans le sens de notre inclination, est justement la tentation du désespoir. Je ne sais si cet état tient à beaucoup de causes ; mais la principale est assurément que Dieu n'est guère dans l'air de notre temps, que nous avons trop longtemps vécu sans lui, et que perdu trop tôt nous l'avons retrouvé trop tard. Plus de fraîcheur, plus d'innocence, plus de naïveté : nous avons bien retrouvé la notion du péché, nous n'en avons plus le sentiment. Nous sommes vidés, desséchés, racornis; et quand la pensée nous vient qu'il faudra, un jour, nous présenter en cet état devant le juge, on est pris soudain d'effroi tant le salut semble impossible : « Heureusement, me disait un ami, qu'il y a le Purgatoire. »

Eh bien, il n'est pas d'état qui doive plus que celui-là déplaire à Dieu, pas d'état qui soit plus au rebours de sa grâce, parce qu'il n'y en a pas qui insulte davantage à sa bonté. Dieu est bon. Nous l'avions oublié. 11 n'est pas seulement tout-puissant — nous le savons de reste — il est surtout toute bonté. Comme Péguy a raison de nous le rappeler ! Nous voulions bien craindre Dieu, nous n'osions plus l'aimer, et voilà que dans cette bonté,

que le poète nous découvre intarissable, nos cœurs retrempés se gonflent de confiance ; et sous la rude et dure écorce voilà que pointe un fin bourgeon d'espérance, promesse des éternelles béatitudes.

Avant d'être juge, Dieu est père. Qu'attend-il de l'homme ? C'est moins encore peut-être les sacrifices et les pénitences (sacrifices trop souvent orgueilleux, pénitences trop souvent aigres) qu'un peu de confiance, qu'un peu de détente, qu'un peu d'abandon. A quoi bon brûler, sur son lit, d'inquiétude et de fièvre ? tous ces péchés qui nous font tant de peine, eh bien, il ne fallait pas les commettre ; à présent, il est trop tard pour y revenir ; la journée d'hier est faite, pensons à celle de demain ; demain est à faire et notre salut qui est au bout de la journée de demain. Quand le pèlerin a longtemps traîné dans la boue des chemins, avant de passer le seuil de l'église, il s'essuie soigneusement les pieds ; mais une fois qu'il est entré, il ne pense plus à ses pieds, voyons ; il n'a plus de cœur, il n'a plus de regard, il n'a plus de voix que pour cet autel où le corps de Jésus brille éternellement ; et nous de même, au seuil de la nuit qui est comme le temps de Dieu, essuyons-nous les pieds, faisons notre examen de conscience et qu'on n'en parle plus ; et n'allons pas traîner sur les dalles de la nuit les marques de boue de nos sales chemins de la journée. Il n'est alors qu'une

attitude, l'abandon aux bras de notre Père; mieux que nous, il sait nos fautes et notre indignité, mieux que nous il sait le prix de notre confiance et de notre amour.

Pourquoi trembler toujours à la pensée de Dieu? Croit-on qu'il passe sa vie à nous tendre des pièges et à prendre plaisir à nous y voir tomber ? Mais il est l'honneur et la droiture même. Toute la feinte qu'il a, c'est la feinte et la ruse de sa grâce qui si souvent joue avec le pécheur pour l'empêcher de pécher.

Pourquoi trembler à la pensée de Dieu ? Ne sommes-nous pas ses enfants ? et doublement ses enfants depuis que son Fils est devenu notre frère ?

Pourquoi trembler à la pensée de Dieu ? Il connaît l'homme : c'est Lui qui l'a fait. Il connaît la perfection : Lui seul est parfait. Quand on aime un être on l'aime comme il est. Alors croyez-nous en, il ne pousse pas des cris contre nous comme un pharisien. Il ne nous demande qu'un peu de libre amour, qu'un peu de libre obéissance. Oh ! l'amour d'un saint Louis, cet amour de baron français si gratuit, si franc, si plein! Sans doute tous les hommes ne peuvent aimer mieux la lèpre que le péché mortel, mais il suffit qu'il y ait un saint Louis pour que Dieu se contemple avec admiration dans sa créature et que sa miséricorde, encore accrue, s'épande infinie sur tous les pécheurs. Car les pécheurs sont de la chrétienté et

Joinville aussi est l'ami de Dieu. C'était un pécheur, c'était un bon chrétien tout de môme. Il ne faut pas oublier Joinville ; si l'on oubliait les pécheurs, il ne resterait plus beaucoup de chrétiens...

Abandon, confiance, amour ! Soyons dans la main de Dieu comme le bâton dans la main du voyageur ; soyons dans le flot de son amour comme une barque qui s'abandonne au fil de l'eau, soyons dans l'angle de son bras comme un enfant laiteux au bras de sa nourrice.

C'est ainsi que Péguy nous convie à aimer Dieu.

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