‹ Un complot sous la TerreurChapitre 73 sur 124 · Mémoires historiques sui' Louis XVII, par Eckard p · texte numérisé non relu

Mémoires historiques sui' Louis XVII, par Eckard p

Dans une pareille cour, Taccueil réservé à Jarjayes ne pouvait qu'être excellent... Le chevalier fut en effet admirablement reçu à Turin. Les nouvelles qu'il apporta, les récits qu'il fit frappèrent si vivement le roi que celui-ci ne* voulut plus le laisser partir. 11 le retint près de lui et l'attacha à sa personne.

M. de Jarjayes qui, ainsi que son ami M. de Joly, avait épuisé ses (?fernières ressources, fut heureux de trouver une situation qui lui permettait de vivre en attendant des temps meilleurs; il accepta les offres du roi. Mais il avait une mission à remplir. Pour mettre sa conscience à l'aise, Yictor-Amédée III se chargea de faire parvenir au comte de Provence les dépêches des prisonniers du Temple, par un envoyé extraordinaire.

En dehors de la question d^argent, qui avait son importance, car elle aggravait sensiblement les difficultés qu'il aurait éprouvées à se rendre de Turin à Hamm, le chevalier ne désirait nullement se présenter en personne au comte de Provence.

Il n'était point sans quelque appréhension sur l'accueil qu'on lui réservait. Il approchait de la cinquantaine, et dans son existence fort remplie jusqu'à ce jour il avait appris à connaître le monde et les hommes. Il se savait des jaloux et même des ennemis.

l'anneau et le cachet de louis XVI. 171

Il s'en fallait, en effet, qu'il fût apprécié par tous les royalistes comme par ses souverains I Souvent, aux Tuileries, dans les mois qui avaient précédé le Dix Août, il lui était arrivé de contredire les propos inconsidérés de zélés à courte vue, et il n'avait dissimulé à personne ses craintes trop raisonnables. Aussi certains, choqués de cette franchise, ne se gênaient-ils point, dès cette époque, pour l'accuser de suivre les principes constitutionnels ^ et de faire cause commune avec les destructeurs du pouvoir royal !

Sa persistance à rester en France, mal interprétée par ceux qui avaient cru pouvoir passer la frontière, avait donné prise à de nouvelles calomnies; ]e bruit courait parmi les émigrés qu'il s'était rallié au gouvernement révolutionnaire et qu'il lui avait même offert ses services...

Ces insinuations étaient parvenues jusqu'au comte de Provence, qui, docile aux dires de son entourage, y avait bonnement ajouté foi.

La méfiance du général n'était donc point sans fondement. Aussi remit-il volontiers le cachet et les billets à un courrier, lequel les porta à Hamm.

Grande fut la surprise du comte de Provence en recevant de tels souvenirs, et par l'entremise

i. Mémoires de Mme Campan, t. II, p. 128.

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de Jarjayes! 11 reconnut quelle avait été son erreur, et manifesta de vifs regrets d'avoir écouté les propos malveillants etfaux qui représentaient le confident et le messager de la Reine comme un traître. Dans la lettre de remerciements qu'il lui adressa à cette occasion, il s'en expliqua non sans franchise.

Voici cette lettre, qui n'a point encore été reproduite dans son entier :

« A Eamm, ce 14 mai 1793.

« Votre lettre, Monsieur, m'a causé un plaisir indicible, mais avant de vous en parler^ je vous dois un aveu, f avais vu avec autant de surprise que de peine votre nom sur la liste des officiers généraux de la soi-disant République, et comme les hommes ne peuvent juger que sur les apparences^ je ne puis pas vous cacher que vous aviez perdu mon estime. Mais avec quel plaisir je reconnais mon erreur? Comme vous vous êtes vengé de moi? Combien je vous estime et combien je vous admire? On ne prononce qu'avec respect le nom de Pélisson; mais quand on pourra^ comme je T espère, connaître toute F étendue de votre dévouement, on ne parlera j:^ lus que de vous. Mais c'est assez parler de votre gloire, il faut vous entretenir de ma reconnaissance. Vous m'avez procuré le bien le plus

iwécieux que j'aie au monde^ la véritable consolation que j'aie éprouvée depuis nos malheurs. Il ne me manque que le moyen de témoigner moimême aux êtres plus chers que ma vie ^ dont vous m'avez donné des nouvelles, combien je les aime, combien leur billet et l'autre gage de leur amitié, de leur confiance, ont pénétré mon cœur des plus doux sentiments. Mais je ne puis pas me flatter de tant de bonheur, et je suis bien sûr que si vous connaissiez un moijen^ vous me l'indiqueriez. J'aurais désiré vous voh\ vous 'parler de ma reconnaissance, m' entretenir avec vous d'eux, des moindres détails.^ des services que vous leur avez rendus; mais je ne puis qu'approuver les raisons qui vous font rester en Piémont. Continuez à y servir notre jeune et malheureux Roi, comme vous avez servi le frère que je pleurerai toute ma vie. Dites de ma part à M. de Joly combien je suis satisfait de sa conduite et comptez tous les deux à jamais sur moi.

(C LoUIS-SïANISLAS-XaVIER. ))

Ainsi Jarjayes avait de tous points réussi dans sa mission. C'eût été une consoiation pour la Reine de savoir en sûreté ces objets qu'elle désirait voir un jour entre les mains de son fils. Elle n'eut pas cette satisfaction. Marie-Thérèse

elle-même l'ignora longtemps : n'a-t-elle pas écrit que « la personne qui avait pris ces objets était bien intentionnée. . . que ce brave homme est mort plus tard, non par suite de cette affaire, mais pour une autre bonne action... » Et elle ajoute : « Je ne puis le nommer, espérant qu'il aura pu confier ces objets à quelqu'un avant de périr \ » Cléry rapporte à ce sujet, dans son Journal du Temple^, une scène qui ne manque point de grandeur. Il était parti de Vienne pour se rendre en Angleterre. Il passa à Blankenbourg, dans l'intention de faire au roi Louis XYIII hommage de son manuscrit. Quand le prince arriva à l'endroit du journal où il est question des bijoux laissés par Louis XVI, il chercha dans son secrétaire, et montrant avec émotion un cachet :

— Cléry, le reconnaissez-vous? dit-il.

— Ah ! sire, c'est le même ! s'écria Cléry.

— Si vous en doutiez, reprit le Roi, lisez ce billet.

Cléry lut en tremblant le billet écrit par la Reine : « Ayant un être fidèle.,. )> Il n'y avait plus à douter. Son étonnement fut considérable, car tout faisait présumer que ce gage pré-

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