CHAPITRE III
Départ de M. de Jarjayes. — M. de Joly. — Madame de Jarjayes restée à Paris. — Dangers qu'elle court. — M. de Jarjayes à Turin. — La cour de Sardaigne. — Propos des émigrés contre le chevalier. — Message au comte de Provence. — Surprise de ce prince. — Lettre de remerciement. — La Reine ignore le succès de la mission. — Récit de Madame Royale. — Cléry à Blankenbourg.
Sa résolution une fois prise, Jarjayes était parti de Paris très précipitamment, n'emportant que ce qui lui était rigoureusement nécessaire pour aller jusqu'à Turin. Un de ses amis, qu'il avait attiré auprès de lui au dépôt de la Guerre, lorsqu'il en était directeur, M. de Joly, seul l'accompagna. La Reine avait gardé M""^ de Jarjayes, pour avoir dans Paris une amie sûre et pouvoir, par elle et grâce à Toulan, conserver avec le dehors quelques relations encore. La tristesse de cette séparation aggrava pour le général la tris-
tesse du départ; il s'éloigna, l'esprit agité d'une violente préoccupation.
En dehors de la famille royale, sur le sort de laquelle sa raison et son expérience ne lui permettaient guère de nourrir des illusions, il était effrayé des dangers que courait sa femme, en restant à Paris.
M""^ de Jarjayes, en effet, n'avait été étrangère ni aux projets ni aux tentatives de son mari et, si le rôle joué par le chevalier et par Touian venait à être divulgué ou découvert, ce qui était malheureusement dans les prohabilités, elle aurait sûrement à souffrir des représailles qu'on ne manquerait pas d'exercer contre ceux qui s'étaient dévoués à la famille royale. Sa situation à la cour, ses fonctions de femme de chambre de la Reine seraient pour elle une cause de perte assurée... II s'en fallut de peu que les événements donnassent raison à ces sombres pressentiments...
Cependant Jarjayes était parti, chargé des souvenirs précieux et chers qu'il devait remettre aux frères et à la sœur de Louis XVI. Echappant avec bonheur aux périls de la route, son compagnon et lui traversèrent toute la France sans encombre et arrivèrent en Piémont vers le milieu du mois d'avril 1793.
La famille royale de Sar daigne tenait à la
l'anneau et le cachet de louis XVI. 169
famille royale de France par de nombreuses alliances : le comte de Provence avait épousé Marie -Joséphine -Louise de Savoie; le comte d'Artois, sa sœur Marie-Thérèse de Savoie ; puis en 1777 le prince de Piémont, héritier de la couronne, s'était marié avec la princesse Clotilde, sœur de Louis XVI, celle qu'on appelait familièrement Gros-Madame, à cause de son embonpoint.
Le roi régnant était Yictor-Amédée IIL La scène qui se passa après le 21 janvier entre lui et son peuple dénote un fort singulier état d'esprit, aussi bien chez ce prince que chez ses sujets, et mérite, à ce titre, d'être rapportée.
Dès qu'il apprit la mort de Louis XYI, il donna les marques de la plus grande douleur, levant les mains au ciel, et s'écriant que si son peuple voulait adopter les lois françaises, il était prêt à descendre du trône. Et, dans sa tristesse, il abdiqua sur-le-champ. Le peuple qui n'accepte, paraît-il, que les abdications qu'il impose, refusa celle de Victor- Amédée et cria : « Non, non 1 Vive notre bon roi! « Et dans l'instant on le supplia de reprendre son autorité et de recevoir un nouveau serment de fidélité. Il y consentit et fut ramené en triomphe à son palais \