CHAPITRE PREMIER
Soupçons. — Première dénonciation d'Arthur. — Justification de Lepître et de Toulan. — On les écarte du service du Temple. — Dénonciation des Tison. — Perquisition chez les prisonnières. — Le chapeau de Toulan. — Folie de la femme Tison.
— Toi, tu es un traître, et tu seras guillotiné! dit un jour une tricoteuse à Toulan. Bien que la chose fût dite en plaisantant^ Toulan, malgré son aplomb ordinaire, resta quelque peu désarçonné devant cette perspicacité instinctive du peuple.
C'est que, depuis les événements terribles qui menaçaient la République des plus graves dangers, depuis la révolte de la Vendée et les succès des armées étrangères, depuis la trahison de Dumouriez, ce troisième commandant en chef passant à l'ennemi, après Bouille, après La Fayette, la peur exaspérait la colère de cette foule, qui se ruait à la liberté à travers le sang et les larmes.
Or la colère revêtait le caractère qu'elle prend toujours dans les masses ignorantes^ elle était soupçonneuse et mauvaise, prête à la cruauté.
Chacun se défiait de tous, et la crainte d'être trahi faisait voir des traîtres partout. La grande accusation, à cette époque, était précisément celle de trahison, et il n'était point nécessaire d'en être convaincu, pas même d'en être coupable, il suffisait d'en être soupçonné pour en devenir la victime.
Si habile que fût Toulan, si prudent que fût Lepître, il était impossible que leur conduite n'éveillât pas, à la longue, les soupçons faciles et prompts de leurs collègues ou des gens de la domesticité, placés là pour tout surveiller. Puis , il faut bien le dire, de ces espions, le plus dangereux n'était pas celui dont on pouvait le mieux se défendre : c'était le pauvre petit prince, chez qui les malheurs avaient développé l'habitude de l'observation, sans donner à son intelligence un discernement égal. Il savait quels étaient les municipaux favorables à sa mère : comment l'empêcher d'en parler, comment même lui apprendre à n'en rien laisser voir? Son enfance était incapable d'une telle dissimulation.
Certains commissaires, mis en éveil par de vagues indices ou par une défiance naturelle,
épiaient Toulan et Lepître avec un soin d'autant plus jaloux qu'ils n'étaient pas sans avoir eu à souffrir dans leur amour-propre soit du dédain parfois mal retenu du vaniteux professeur pour des gens dépourvus d'éducation et manquant de latinité, soit de la verve railleuse du caustique Gascon : supériorité morale que ces farouches égalitaires ne pardonnaient pas.
Ils les observèrent donc avec soin, et bientôt ils s'aperçurent que tous deux se trouvaient presque toujours de service au Temple en même temps; puis ils recueillirent çà et là divers bruits qui commençaient à courir. Ne disait-on pas que Toulan avait reçu de la Reine une boite en or; que sa femme en avait parlé à ses commis, qu'elle la leur avait même montrée?... Les commis le répétaient à qui voulait l'entendre...
Il n'en fallait pas tant pour délier les langues. Le 26 mars, Arthur, riche fabricant de papiers peints, connu pour son fanatisme révolutionnaire et devenu fameux pour avoir, au Dix Août, dévoré le cœur d'un suisse assassiné par lui sur les marches des Tuileries, Arthur dénonça à la Commune ses collègues comme ayant des intelligences avec les prisonniers du Temple. Il accusait Lepître de s'entretenir familièrement et mystérieusement avec Marie-Antoinette, Toulan
de la faire rire, elle et sa famille, par des plaisanteries qui dégradaient la dignité d'un magistrat du peuple ^ C'étaient là les seuls griefs invoqués contre eux.
Ils eussent suffi à les perdre, si le jour oii ces propos lui furent rapportés, Hébert se fût trouvé dans des dispositions sanguinaires. Cette fois, le substitut du procureur de la Commune était de bonne humeur. Il fit venir les coupables et les interrogea avec bienveillance. Lepître nia tout, Toulan lui rit au nez. Hébert convaincu ne donna pas, sur l'instant, d^aatres suites à la dénonciation.
Le professeur, rassuré sur son sort et désireux de se remettre de son émotion, alla passer la soirée du lendemain 27, au théâtre du Vaudeville. Il était fiei' de se montrer en public avec un habit de velours, et négligemment, sans en avoir l'air, il trouvait moyen d'apprendre à ses voisins et à ses voisines sa qualité de membre de la Commune ^ Ce soir-là, on jouait la Chaste Suzanne^ une pièce qui faisait fureur, et que, par une singulière condescendance, si contraire à tous ses autres actes, le gouvernement laissait librement représenter, bien qu'elle contînt cette phrase : « Vous êtes