Ibid., p
ses accusateurs, vous ne pouvez être ses juges, » écho du procès de Louis XYI. Lepître nous apprend que la salle regorgeait de spectateurs, applaudissant avec frénésie...
Singulier témoignage du caractère emporté et léger, furieux et débonnaire, cruel et bon d'un peuple qui le matin va voir guillotiner, dans le jour se bat à la porte des boulangeries pour avoir du pain, prend son fusil pour faire ou pour réprimer une émeute, et qui, le soir, a besoin de se distraire au théâtre, et s'y distrait, en dépit de tout!...
Mais l'issue de la dénonciation d'Arthur, qui a si pleinement satisfait les deux dénoncés, n'a satisfait qu'eux-mêmes, et les préventions à leur égard subsistent plus violentes que jamais dans le Conseil de la Commune. Ils n'en ont cure, et, payant d'audace, ils se font désigner comme commissaires au Temple pour le jour de Pâques. Colère, fureur des vrais patriotes. Il faut empêcher ce scandale : Lèchenard, tailleur de son état et ivrogne de profession, entraîne le Conseil et fait révoquer leur nomination.*.
Tout cela n'était que jeux d'enfants, qu'amusements préliminaires. Un orage plus considérable se forme contre eux et va éclater bientôt. Il ne s'agit plus seulement de les frapper, eux, il
faut atteindre aussi la Reine. Le moyen est tout trouvé : on empêche Tison de voir sa fille. Il en prend de l'humeur. Un soir, il voit un homme pénétrer au Temple, pour un service quelconque, n se met en colère de ce qu'un étranger peut entrer quand son enfant ne le peut pas. La garde des prisonnières a des exigences atroces, et il se répand contre elles en propos violents. Ils sont aussitôt rapportés à Pache, le maire de Paris, qui se trouve en bas, comme par hasard. La chose lui paraît intéressante, il fait descendre Tison.
— De quoi te plains-tu? lui demande-t-il.
— De ne pas voir ma fille, répond Tison, et aussi de ce que certains municipaux ne se conduisent pas bien.
— Que font-ils?
— Ils parlent bas aux prisonnières, ils leur facilitent des correspondances avec le dehors...
— Et ces municipaux?... Ils se nomment?...
— Toulan, Lepître...
Invité à fournir des preuves de ce qu'il avance, il déclare qu'un jour, au souper, Marie- Antoinette, tirant son mouchoir, a laissé tomber un crayon; qu'une autre fois, chez Madame Elisabeth, il >a trouvé des pains à cacheter et une plume dans une boîte.
Pendant qu'il parle, on écrit, et quand il a fini.
on lui fait signer la dénonciation. Puis sa femme est mandée. Effrayée, elle confirme tout ce qu'a dit son mari; et elle ajoute que par Toulan et Lepître notamment la famille royale est instruite de tous les événements; qu'ils lui remettent les papiers publics; qu'ils lui facilitent les moyens de correspondance, en apportant des lettres et en se chargeant des réponses : que, sans cesse dans la chambre de la Reine, assis auprès des détenues, ifs s'entretiennent librement avec elles... Enfin elle dit tout ce qu'elle a pu voir et tout ce qu'elle soupçonne ^
C'est le 19 avril que se passe cette scène; le lendemain les Tison voient leur fille.
Le lendemain aussi, à dix heures et demie du soir, la Reine et Marie-Thérèse viennent de se coucher, lorsque Hébert se présente, accompagné de plusieurs municipaux. Elles se lèvent précipitamment, et entendent la lecture d'un arrêté de la Commune qui ordonne de tout fouiller à discrétion^ ce qu'ils font jusque dans les matelas.
Ils ôtent à la Reine une adresse de marchand qu'elle avait conservée; à Marie-Thérèse, ils prennent un Sacré-Cœur de Jésus et une prière
1. Récits des événements arrivés au Temple, pp. 35 et suiv. — Quelques souvenirs,- par Lbpîtp»e, p. 56.
pour la France; chez Madame Elisabeth, ils trouvent un bâton de cire à cacheter et un chapeau, qu'ils emportent. Maigres résultats pour tant de besogne. A deux heures du matin, ils se décident à partir, furieux.
Trois jours après ils reviennent et font descendre Madame Éhsabeth. Le chapeau trouvé dans sa chambre les intrigue vivement. Ils interrogent la princesse, lui demandent d'oii il vient, depuis quand elle le conserve et pourquoi elle le garde. Elle répond que ce chapeau a appartenu à son frère et qu'elle le g«irde comme un souvenir de lui.
Ils ne savent que penser de la réponse. Ils ne sont pas convaincus, car ils croient se rappeler que Louis XYI n'avait qu'un chapeau avec lequel il a été au supplice...
Ils ont raison de se défier, ces commissaires. Le chapeau trouvé sous le lit de Madame Elisabeth n'a jamais appartenu à son frère; c'est celui que Toulan a laissé un jour, et qui devait servir à la princesse déguisée en municipal, lors du projet de fuite...
La dénonciation a fait long feu. Sans doute Toulan et Lepître sont un peu plus suspects qu'auparavant, mais aucune preuve sérieuse n'a été découverte contre eux. On ne prend donc
LES SUITES DU COMPLOT. 19i
à leur égard aucune mesure, si ce n'est, par précaution, de les éloigner désormais du service du Temple; mais ils continuent leurs autres fonctions de membres de la Commune.
La première victime de cette machination en fut la principale complice.
En effet, peu de temps après, la femme Tison se met, un jour, à parler toute seule.
Gela fait rire la jeune Marie-Thérèse. Sa mère et sa tante la regardent avec complaisance, comme si ce rire leur faisait du bien. Mais la femme Tison ne s'arrête poiijt ; elle parle maintenant tout haut de ses fautes, de ses dénonciations, de prison, d'échafaud, de la Reine, de sa famille, de ses malheurs... Et finalement elle se jette aux pieds de la Reine, et implore sa miséricorde !
La Reine la relève, cherche à la calmer : c'est en vain. La malheureuse est devenue folle !
Ne voyant pas revenir au Temple les municipaux qu'elle a dénoncés, elle s'imagine que peutêtre ils ont péri sur Téchafaud. Ses journées se passent dans l'attente. La nuit elle a des rêves affreux. On est obligé de l'emmener, de la transporter à l'Hôtel-Dieu, où elle meurt bientôt... K
, 1. Récits des événements arrive's au Temple, pp. 42 et suiv.