Quelques Souvenirs, pp
Toulan ne fit point tant de façons et signa résolument la pétition.
A quels mobiles faut-il attribuer un pareil acte, qui semble, au premier abord, si fort en contradiction avec la conduite et les nouvelles mœurs de cet homme? Supposer que dans le même moment 011 Lepître devenait brave, Toulan serait devenu lâche, ce n'est guère admissible, et l'existence passée du Gascon comme son existence postérieure s'inscrivent en faux contre une pareille hypothèse. Lui prêter l'intention machiavélique de pousser au désordre et à la confusion, de contribuer à jeter les partis l'un sur l'autre, et de trouver, à la faveur de ces troubles, un moyen de tenter à nouveau le salut de la Reine, ce serait, selon nous, exagérer beaucoup le rôle que Toulan pouvait ambitionner, et surtout, en regard des difficultés subsistantes pour une évasion de Marie- Antoinette, méconnaître son intelligence pratique et la netteté de ses vues. Croire qu'en poursuivant les Girondins, il commençait la vengeance contre les régicides est une opinion qui doit être écartée plus vite encore. Toulan n'a jamais eu pour Louis XYI de dévouement actif. L'homme du Dix Août ne devait point chercher à venger de la sorte, d'une façon aussi détournée et aussi prévoyante, pourrait-on dire, la journée du 21 janvier.
Maintenant a-t-il cru trouver dans cet étalage de civisme farouche le moyen de détruire les derniers vestiges des accusations portées contre lui, de reconquérir sa réputation de révolutionnaire ardent, et par là de reprendre au Temple et près des prisonnières, la place que son imprudence et les dénonciations lui avaient fait perdre, c'est possible assurément, et la chose ne serait contraire ni au tempérament ni aux goûts de ce profond railleur, si habile à la dissimulation? Toutefois il est bon de rappeler que la Commune avait ses suspects et que cette qualification ne se perdait guère. Toulan était trop perspicace pour s'imaginer ramener aussi vite et convaincre un Arthur, un Lèchenard, et la majorité de collègues non moins soupçonneux que ceux-là.
Ce qui, après mûres réflexions, paraît le plus plausible et le plus simple au fond, c'est que le Gascon, resté républicain dans ses principes, m^algré son dévouement à une femme, malgré sa sympathie active pour le malheur, le Gascon retrouva, à cette occasion, le vieux levain jacobin qui n'était jamais mort en lui; et dans une question où le salut de Marie-Antoinette n'était plus enjeu, où son cœur n'avait plus à se battre contre ses opinions, il redevint ce qu'il avait toujours été, le patriote républicain qui ne veut pas des
Girondins, les hommes de la désagrégation de la France, et qui poursuit en eux les destructeurs de la République une et indivisible.
Et ce qui tend à corroborer cette opinion, c'est qu'il ne se contenta point de signer la pétition; il accepta d'aller, avec plusieurs de ses collègues, dans la banlieue de Paris, pour inviter les communes environnantes à s'unir à la municipalité de la capitale, pour ne faire avec elle qu'un tout d'opinion, et briser ainsi les résistances. Il remplit avec zèle cette mission, et plus tard il put invoquer le témoignage de ses compagnons ^
Après deux journées d'émeutes, le 31 mai et le 2 juin, la Convention, envahie par la populace, céda à la force. La Montagne décréta l'arrestation de deux ministres et de trente et un députés du parti de la Gironde ou favorables à ses idées. La Commune avait triomphé.
Si Toulan avait eu la pensée de rentrer en grâce auprès de ses collègues par son attitude énergiquement révolutionnaire, il eût été profondément déçu dans cette espérance, car, malgré sa victoire, la Commune n'oublia rien et ne lui rendit point sa confiance. Il dut, tout en assistant à ses délibérations, retourner à son cor de chasse pour communiquer avec le Temple...