CHAPITRE VI
Le bruit de la dénonciation a précédé Toulan à Toulouse. — Danger d'un plus long séjour dans cette ville. — Il songe à fuir. — Passeport falsifié. — Départ de Toulouse le 26 octobre. — Arrivée à Bordeaux. — La baraque du quai de Royan. — Écrivain public. — Le roman de « Rosalie ».
L'illusion de Toulan, s'imaginant à l'abri des vengeances de la Commune, ne fut pas de longue durée. A peine arrivé, il apprit par des amis qu'on ne l'avait point oublié à Toulouse, que sa notoriété y était parvenue , si bien qu'on n'ignorait, dans cette ville, ni les fonctions qu'il avait remplies à Paris, ni les accusations portées contre lui. Et comme il n'était pas sans avoir des ennemis, un séjour prolongé l'exposait aux plus grands désagréments, pour ne pas dire aux plus grands périls.
Lepître, qui ne se plaignait qu'à demi d'être arrêté, parce que cela chatouillait sa vanité, eût
peut-être bravé d'aussi glorieux dangers; mais ToulaUj qui ne se payait pas de la même monnaie , et qui était devenu prudent, songea à fuir Toulouse sans retard. Il n'avait pas dépisté la police de Paris et joué la Commune pour se faire arrêter niaisement par ses compatriotes, dans son propre pays.
Instruit par cette révélation du péril qu'il y avait pour lui à voyager sous un nom connu comme le sien, il se préoccupa de trouver un nouveau passeport qui lui permit de dissimuler son identité; le salut en dépendait...
Bien qu'il possédât des amis, en plus grand nombre assurément qu'à Neuilly-sur-Marne, nul d'entre eux ne put ou ne voulut lui rendre ce service. Il lui fallut recourir à l'obligeance d'une femme.
Quelle était celle qui, dans un pareil moment, consentait à lui venir en aide? Le problème est plus que difficile à résoudre ; cependant, grâce à des lettres trouvées plus tard parmi les papiers de Toulan, on peut établir à ce sujet une conjecture qui, à défaut d'une certitude impossible, offre un grand caractère de vraisemblance.
Toulan, sans être beau, savait plaire aux femmes ; sa verve caustique , sa bonne humeur perpétuelle, lui gagnaient les esprits et quelquefois
les cœurs. A Toulouse, il n'avait pas laissé que des amis; il avait aussi des amies, des parentes, des camarades d'enfance... Deux sœurs, l'une qui signe et qu'on appelle « Belon», et l'autre qui se nomme Rosalie, figuraient au nombre de celles-ci...
La correspondance de Rosalie nous la montre comme une femme d'imagination vive et d'un cœur très charitable, incapable de se refuser à qui sait convenablement la solliciter. Elevée dans les vieux principes, mais éprise des théories nouvelles, elle amalgamait tout cela d'assez plaisante façon, si bien que ce mélange lui donnait, de la morale, de l'amour, du mariage même, une conception bizarre et quelque peu originale, qui ne manque point de piquant.
Toulan, aimable garçon et beau parleur, avait retrouvé cette ancienne amie. La situation était terrible, et ne comportait guère des scrupules gênants. Il les mit de côté, et entonna aux oreilles de Rosalie le cantique des amoureux. Rosalie n'était point sourde : elle fut sensible à cette voix et répondit de son mieux.
Tout en causant d'amour, le Gascon avoua l'obligation où il était de se cacher momentanément, de fuir même au besoin : il y allait de sa tête. S'il pouvait se procurer un passeport avec
un autre nom que le sien!... Rosalie, flattée de la passion d'un homme si près de l'échafaud, comprit ce qu'elle avait à faire. Elle se rendit à la Maison commune et demanda un passeport qu'on lui accorda, sans difficultés, au nom de Rosalie Mestre. « Mestre » était-il son nom ou un nom supposé? Je l'ignore. Toujours est-il que, vraie ou fausse, le greffier accepta sa déclaration. Par suite de quelle erreur, écrivit-il « Rose Alimestre » ? La chose est de minime importance. Rosalie ellemême n'eut garde d'en faire l'observation, en admettant qu'elle s'en fût aperçue : le passeport ne devait-il pas être adapté par Toulan à son sexe, à son signalement et à son itinéraire?...
Yoici ce document, avec les modifications faites par l'ancien commissaire :
N° 3093 Municipalité*
DE
Toulouse