Ou plutôt la citoyene
2. Ou Ros alimestre, suivant le dire de Toulan dans son interrogatoire, mais encore n'est-ce là qu'une erreur du greffier qui tenait la plume?
possible de déchiffrer les mentions premières, sauf quelques lettres, r et e dans Bien Écrazé et pareillement r et e dans Bordeaux. Le mot lequel remplace manife::tement laquelle.
Sur lé côté gauche en bas, il y a une série de lettres et de jambages informes qui cachent un grattage. On peut encore voir cependant un grand R et un «, comme le squelette du mot Rosalie. On a dû lui faire signer le passeport à la mairie, et il a fallu ensuite supprimer cette signature qui ne concordait même pas avec renonciation Rose Alimestre.
A côté de ce griffonnage, on peut lire le mot notable. Toulan a sans doute voulu faire croire que cette signature informe était celle d'un témoin peu expert dans Fart d'écrire.
Puis lui-même a signé « Rocallimestre » en un seul mot.
Comment expliquer cette singulière orthographe^ surtout de la part d'un homme relativement lettré et écrivant d'ordinaire fort correctement? Les raisons qu'on en peut donner sont multiples, et si naturelles qu'elles doivent être vraies.
D'abord, Toulan ne tenait point à passer pour un homme instruit ; il savait qu'on se défiait moins des ignorants et des gens de peu. En outre, comme il avait gratté le mot Rose et remplacé par Roch^ il
était en droit de craindre que cette falsification ne fût reconnue. En signant Rocallimestre qui était, phonétiquement, le même nom, il donnait toute créance à la première énonciation, et, en second lieu, il évitait qu'on le soupçonnât d'être l'auteur du grattage. On pouvait croire que le scribe à qui il avait dicté son nom avait mal entendu ou mal compris, et que lui s'était trouvé incapable de corriger son erreur.
Les autres incorrections s'expliquaient de semblable façon.
Si Toulan raisonna ainsi, les faits démontrèrent qu'il avait raisonné juste. Quelque informe que fut son passeport, il lui servit comme s'il eût été régulier. Le 26 octobre, le Gascon quittait Toulouse, et se dirigeait sur Bordeaux oti il arriva rapidement et sans encombres.
Il prit gîte chez le sieur Babein, logeur; mais, léger d'argent et ne pouvant guère en recevoir avant plusieurs jours, ne sachant même pas si sa femme et sa cousine Ricard, restées à Paris, seraient en mesure de lui en envoyer, il songea à prendre un métier quelconque qui lui assurât l'existence.
Sans relations, sans fonds, nouveau venu dans une grande ville, qu'il connaissait à peine pour y avoir séjourné quelque temps, dans sa jeunesse,
peu de professions étaient abordables pour lui. Gomme Figaro, auquel il ressemblait par tant de côtés, il se fit écrivain public. Il avait une belle main, et ce métier-là n'exige comme outils qu'une plume et du papier. Il loua, sur le quai de Royan, n''47, une baraque, mit sur la porte le nom de Roch Aliimestre, s'intitula écrivain public et attendit les clients.
Il en vint. La population bordelaise renferme beaucoup d'ouvriers et de matelots qui, dans ce temps, plus encore qu'aujourd'hui, ignorent entièrement l'art d'écrire. Il eut ainsi à rédiger des lettres et des pétitions.
Il ne s'en tirait point mal, si l'on en juge par le brouillon d'une de ces pétitions, brouillon tracé au dos d'une lettre reçue par lui. 11 s'agit d'une demande adressée à un député, — ce genre de sollicitations n'est pas nouveau , à ce que l'on voit, — par un marin pour sa femme.
Le citoyen Joseph Pey refort, maître charpentier de la gabarre la Commission, capitaine Viiledieu, vous expose que la citoyenne Marie Gantinaire, son épouse, domiciliée de Rochefort, est venue le joindre à Bordeaux sur le faux bruit qu'il était désarmé de dessus ce bâtiment; mais, instruite du contraire et son intention étant de revenir à Rochefort, elle désirerait être autorisée à faire son passage sur le vaisseau où son époux est embarqué. Le citoyen capitaine y consent, mais il désirerait y être autorisé par
les citoyens représentants du peuple. En conséquence, Peyrefort vous demande cette autorisation; il la mérite par son zèle pour le service et il l'attend d'un représentant qui aime à obliger ses patriotes.
Salut et fraternité.
Toulan tenait aussi le genre noble ; il prépara pour une tante, le 20 pluviôse an II (8 février 1794), une lettre où on lit des phrases comme celles-ci :
J'étais bien inquiet sur votre compte au moment où votre lettre m'est parvenue : votre silence m'affligeait; je craignais que vous ne fussiez malade, vous que j'aime au-dessus de toute chose, et cette idée ne me permettait pas de goûter un moment de repos. Votre lettre arrive, je compte sur une consolation, je l'ouvre et je vois que vous êtes malade ! Je crains que vous ne me cachiez une partie de la vérité, c'est-à-dire que vous ne le soyez plus que vous ne le dites...
.... J'espère qu'aussitôt que vos occupations vous le permettront, vous me ferez réponse, et par là vous comblerez les souhaits de celui qui fait gloire d'être encore plus votre ami que votre neveu.
A peine arrivé à Bordeaux, Toulan s'était hâté d'informer du succès de son voyage la personne qui y avait le plus contribué , et cette personne c'était « Rosalie ».
Nous le savons par ce fait qu'il reçut à sa baraque du quai de Royan, n° 47, et à l'adresse du « citoyen Alimestre », une lettre portant sur
le côté extérieur (car à cette époque on ne se servait guère d'enveloppes) le mot : Toulouse ^nidir que avec un timbre sec, et datée du 3 novembre 1793.
Cette lettre, non signée, est d'une écriture empruntée, mais la suscription est bien nettement de la main de celle qui signe « Rosalie» dans une autre lettre; le mot « Alimestî^e » est écrit avec un / seul, et de plus cet / a une forme bizarre et particulière qui ne se retrouve que sous ]a plume de Rosalie.
Donc, signes graphologiques identiques, voilà pour la matérialité de la ressemblance. En outre, la promptitude de la réponse prouve que Toulan s'était bâté d'écrire et de donner son adresse : à qui se serait-il adressé, sinon à celle qui était déjà la confidente de sa personnalité d'emprunt?
Ce qui ajoute encore à la force de ces conjectures, c'est que la lettre est écrite à la troisième personne, dans un style ambigu, qui ne permettrait point à des tiers d'y rien comprendre, et qui avait apparemment pour but de dépister la police. Cette préoccupation se trahit plus visiblement encore dans le passage tout politique qui termiae la lettre.
On sait que les Girondins vaincus venaient de monter surFéchafaud (31 octobre) ; or il n'était pas bon d'être considéré comme leur partisan, surtout
à Bordeaux. La correspondante de Toulan le lave de tout reproche possible, en lui écrivant ce petit passage destiné à passer sous les yeux de la police : « L'assemblée a pris de grandes mesures et nous rend justice. Je crois que nous serons heureux et que nous triompherons de tout. L'on a fait justice de 22 députés qui nous trahissaient; aussi les autres se comporteront peut-être mieux. Il faut tout cela pour le maintien de Tordre; sans cela nous serions perdus. Je finis en vous embrassant et vous prie de me croire pour la vie votre concitoyenne Richardet. Ce 3 novembre 1793. » Toulan remercia comme il convenait celle qui se disait pour la vie «. sa concitoyenne Richardet », et qui ne l'était guère à sa connaissance ; en homme galant, il sut agréablement chatouiller le cœur de la jeune femme, car elle riposta, d'une petite écriture fine et discrète, par la lettre suivante :
Mon cher ami,
Que ta lettre m'a fait de plaisir, surtout d'apprendre ton heureuse arrivée ! Ton frère a dû être charmé de te voir, et moi bien chagrine de ne pouvoir plus jouir de la satisfaction d'être auprès de ce que j'aime. Cet aveu coûte à ma pudeur, mais puisque mon cœur a déjà dicté ces mots, je les j laisse, et j'espère que l'usage que tu en feras ne tournera point contre moi. Je ne sais pas si ta sœur pense à venir; je te fais passer une de ses lettres qu'on a reçue
ici; je pense qu'elle te fera plaisir... Est-on mieux actuellement que tu ne me l'annonces par ta dernière? Sans doute que les représentants du peuple visent aux moyens. AUmestre a bien pensé de louer une boutique pour gagner quelque chose; il faut vivre, et quoique je connaisse son économie, il n'a pas assez de talent pour de rien en faire quelque chose. J'ai communiqué ta lettre à tes sœurs du Paradoux; et elles m'ont dit qu'elles voudraient en avoir fait davantage. Quant à moi, tu es trop bon de mettre tant de prix au peu de soins que je me suis donné. C'est Vamitié et Vintérêt le plus tendre qui me les ont dictés. Le même sentiment les a reçus : nous sommes parfaitement quittes. Belon mérite bien mieux tes éloges. Sans cesse au travail et toujours sous les yeux de son père et de sa mère, elle cherche à leur procurer, aidée de leur travail, les choses nécessaires à la vie ; y a-t-il rien de plus beau? Adieu, mon cher ami, tout ce qui t'intéresse ici se porte bien. Je suis ta bonne amie, Rosalie.
25 novembre, vieux style.
Devant cet aveu échappé à son cœur, mais transmis par une lettre qui n'avait pu échapper que volontairement à sa prudence, le rusé Gascon comprit apparemment ce que signifiait ce petit manège ; c'était une invitation directe à aller de l'avant, car les aveux ne sont jamaiis faits que pour en provoquer de pareils.
Il avait pu jouer à Toulouse son rôle d'amoureux, cela rentrait dans les nécessités de la situation; à Bordeaux, il était puéril de le continuer, du moment que la comédie ne devait se
terminer ni par un mariage, puisqu'il était marié, ni par ce qui en est la contrefaçon, puisqu'il ne le désirait point. Ne pouvant répondre sur le même ton, ne voulant point froisser une amie en déchirant lui-même les voiles, il se renferma dans le siJence et fit le mort.
L'impétueuse Rosalie, qui avait été si prompte dans ses transports en retrouvant à Toulouse l'ancien membre de la Commune , ne fut pas moins prompte à comprendre ce qui se passait dans son esprit. On ne répondait point à son aveu : elle se tourna d'un autre côté. Elle avait vraisemblablement un amoureux en réserve. Son parti une fois pris, elle en avisa Toulan par un billet qui doit avoir été écrit sous sa dictée par un écrivain public :
De Toulouse, 11 décembre 1793, vieux style.
Cher citoyen,
Ta Rosalie, celle au vis-à-vis de laquelle tu épanchais ton cœur, eh bien, le dirais-tu, elle a déjà disposé de sa main, et en faveur de qui? Je vais te le nommer. Je sens que tu ne le connaîtras pas mieux, mais ton absence, ton éloignement m'a décidée, et le choix, tel'avouerai-je, est d'accord avec mon goût, heureuse si le citoyen Lafont, qui est celui qui a su prendre ta place, a un amour aussi constant que le mien ; il me l'a bien promis lors du contrat : nous devons nous le jurer demain et aux pieds des autels.
246 UN dOMPLOT SOUS LA TERREUR.
Je te dirai que cette union paraît agréer aux parents de nous deux, double satisfaction pour toutes les parties.
Adieu, cher ami, prie le Seigneur pour moi; tu sais combien j'ai foi en tes prières.
Comme tu pourrais donner dans quelque bévue au sujet de ce Lafont, c'est le fils aîné du citoyen Lafont, perruquier, ami de ton père, qui prend la liberté de t'assurer combien il est sensible au plaisir qu'il a d'entrer dans notre famille et te prie en même temps de lui donner de tes nouvelles. Son adresse est: au citoyen Lafont, coiffeur des dames, rue Pharaon, 5^ section, n° 132.
Mon père, ma mère, ma sœur te font bien des amitiés.
Et suis ta bonne amie
Rosalie Lafont,
On le voit, Rosalie avait plusieurs buts en écrivant ce billet : elle n'était pas fâchée d'apprendi^e à Toulan qu'elle lui avait promptement donné un remplaçant, et de laisser entendre que c'était elle qui la première s'était détachée. Elle tenait aussi à éviter qu'il « donnât dans quelque bévue au sujet de ce Lafont ». C'est toujours une situation délicate pour une femme vis-à-vis de son mari d'avoir été « la bonne amie » d'un autre homme. Elle faisait appel au tact de Toulan, pour qu'il lui épargnât des désagréments, et elle lui envoyait à cet effet les renseignements nécessaires.
Le Gascon dut rire beaucoup de la lettre de « sa Rosalie », et surtout de la phrase ou elle parlait d'un (( amour aussi constant que le sien » à celui
qu'elle remplaçait si vite , après lui avoir fait de si tendres aveux. Il trouva là une occasion superbe de donner carrière à sa verve caustique, et cette fois il répondit de manière à tranquilliser la nouvelle épouse du coiffeur des dames.
Cette lettre, que malheureusement on ne possède pas, devait être un agréable persiflage, dissimulé sous des formes charmantes et louangeuses. On ignore s'il promettait à la jeune femme d'adresser au Seigneur ces prières en lesquelles elle avait tant foi ; il est certain qu'il la rassura complètement au sujet des bévues possibles, car elle répondit par cette lettre, qui est un document d'une saveur originale :
26 nivôse, l'an 2« de la République française (15 janvier 1794).
Citoyen et encore cher ami,
Vos éloges pénètrent mon cœur et me donnent un regret sensible de votre absence. Mon mari, à qui je ne cache rien et qui a vu votre lettre, croyant tout ce que vous dites de beau, d'agréahle sur mon compte, applaudit à son choix, et pour lors que ne ferai-je point pour que cet amour qu'il paraît avoir continue de même? Je vous avoue, cher patriote, que je suis très contente; qu'il a un caractère bon, social, tel enfin qu'on peut le désirer. Il plaît à tous ceux qui le connaissent. Comprenez s'il est à mon goût! Oui, je Vaime, je n'aime que lui seul, et de ma vie je n'aimerai plus personne. Ne m'oubliez pas cependant. Si vous
avez des droits à mon estime, j'en ai sur la vôtre, je vous supplie de me la continuer.
Mon père, manière, mon cher époux, ma sœur, tous vous embrassent du meilleur, de leur cœur. Ne nous oubliez jamais.
Salut et fraternité.
Rosalie Lafont.
A ce moment, Toulan était fort occupé et de son commerce à Bordeaux, et des affaires qu'il avait laissées à Paris, ainsi que de sa femme, qu'il songeait à faire venir près de lui. Il jugea inutile de poursuivre cette correspondance. Il ne fut point touché de s'entendre appeler a encore cher ami », et il ne répondit même pas à Rosalie, qui lui posait quelques questions au sujet de sa tante et de ses cousines.
La sœur aînée — Belon — prit la place de la jeune femme.
Le 3 de pluviôse, l'an 2' de la République française
(23 janvier).
Citoyen et cher ami,
Ta Rosalie ne voyant pas de réponse à sa dernière, malgré l'empressement qu'elle en avait, j'ai cru de mon côté devoir prendre la plume, espérant d'être plus heureuse qu'elle, ou bien ma lettre te trouver plus désœuvré. Cependant il me faut une réponse, et sitôt la présente reçue...
Que fit Toulan? Écrivit-il une dernière fois?
S'obstina-t-il à garder le silence? Aucune autre lettre de Rosalie ni de Belon n'a été trouvée dans ses papiers. 11 est à supposer qu'on en resta là.
Ainsi finit ce roman, qui est, au milieu des sombres événements dont nous avons entrepris le récit, l'incident comique que la destinée place toujours à côté du drame. Il a cela de bon qu'il montre sous un jour vrai les personnages de l'histoire. C'est un tort, en effet, de croire les héros tout d'une pièce : ils ne sont ni au-dessus ni au-dessous de l'humanité, encore moins en dehors. Et leurs faiblesses, même connues, ne diminuent en rien leur grandeur reconnue, pas plus que d'avoir sa base au niveau des terres les plus basses ne saurait rapetisser l'Himalaya.