CHAPITRE VU
Toulan installé à Bordeaux. — Il cherche à faire cm commerce.
— Sa correspondance avec sa fem:ae et sa cousine. — Ricard
— Ricardin — Guy.
Cette correspondance et celle qu'il va entretenir avec sa cousine Ricard font connaître l'état d'esprit de Toulan à cette époque avec une indéniable sincérité. Et l'on voit ainsi une fois de plus quelle erreur c'eût été d'attribuer aux transports d'un violent amour son dévouement à la Reine. Il faudrait avouer, en ce cas, que jamais le proverbe : « Loin des yeux, loin du cœur » n'a reçu une plus stricte application, ni surtout une plus prompte. Or, comment croire à la profondeur d'une passion dont on ne pourrait constater que la brièveté ? Non, le vrai caractère de cet homme était, ainsi qu'on l'a déjà dit, un mélange de générosité chevaleresque et de courageuse har-
LES SUITES DU COMPLOT. 2ol
diesse. Accessible à la pitié, il se montra doux et bon pour une grande infortune; puis, les événements aidant, il fut peu à peu conduit à un héroïsme qu'il ne prévoyait point au début, et il en accepta toutes les conséquences avec cet entrain méridional et cette fougue de la jeunesse, qui cachaient chez lui une réelle grandeur d'àme et le dédain du péril. Lorsque, les circonstances contraires paralysant ses efforts, il vit son dévouement rendu stérile et impuissant, il se consola par la satisfaction du devoir accompli jusqu'au bout. Menacé à son tour, il ne songea plus qu'à défendre sa tête, et à la soustraire à l'échafaud auquel il n'avait point arraché Marie-Antoinette.
La nouvelle de la mort de la Reine parvint certainement jusqu'à lui. Extérieurement, sa façon d'être ne pouvait changer ; la dissimulation lui était imposée pour sa sécurité. Intérieurement, il dut éprouver des regrets vifs et profonds, mais son caractère de Gascon bon enfant et gouailleur l'emporta bientôt, et, reprenant le dessus dans cette âme vigoureuse, le rendit à lui-même ; Toulan se retrouva le Toulan des anciens jours.
Il est bon d'ajouter que le souci de défendre sa vie, joint au souci de gagner le pain quotidien, ne permettaient guère ni les noires mélancolies ni les longues tristesses.
Puis il aimait sa femme. Sa première préoccupation fut de s'informer de ce qu'elle était devenue; plus tard il la ferait venir auprès de lui. Il travaillerait à ce que ce fût dans un très court délai .
Il lui écrivit, mais comme elle ne savait point écrire, elle chargea leur cousine Ricard de répondre à sa place :
Mon cher cousin,
Je vous prie de n'être point inquiet sur le sort de la citoyenne Bichette; elle est avec moi depuis plus de six semaines. Elle est un peu mieux portante; eJle a été très malade de ne pas recevoir des nouvelles de son mari. Elle est très enchantée de la lettre que vous lui écrivez...
Tu dois penser que ses intentions ne sont pas d'aller rejoindre sa famille, elle veut attendre jusqu'à nouvel ordre, je te prie de le dire à son mari.
Elle est décidée à rester à Paris, à moins que son mari ne lui écrive qu'il a une bonne place, et que cette place puisse les faire vivre un peu à l'aise.
Comme je suis déménagée, je t'envoie mon adresse : la citoyenne Ricard, chez le citoyen Finot, Grande rue Verte, n° 10301.
Bien que cette lettre ne porte aucune date, elle est évidemment la première écrite par la femme Ricard. Celle-ci dit en effet que Bichette, appellation familière qui désigne, sans aucun doute, la
1. Je rappelle qu'on numérotait les maisons par section et non point par rue.
femme de Toulan, est avec elle depuis six semaines. — Toulan étant parti de Paris le 11 octobre, cela donne comme date probable la fin de novembre. — Or toutes les autres lettres sont datées, et celle dont la date est la plus ancienne [est du 8 décembre.
En outre, M"''' Ricard dit que Bichette était très malade de ne pas recevoir des nouvelles de son mari. Une correspondance régulière s'étant établie entre Paris et Bordeaux, cette plainte ne pouvait être contenue que dans la première réponse envoyée à Toulan.
Enfin M"'^ Ricard y donne sa nouvelle adresse. Toulan avait dû lui écrire à son ancien domicile, qu'elle avait quitté, comme Bichette apparemment avait quitté la rue du Monceau-Saint-Gervais, oiila sécurité n'était plus complète depuis la tentative d'arrestation du commencement d'octobre .
Avant de reproduire les autres lettres, il est nécessaire pour leur intelligence de dire ce qu'était cette cousine Ricard, dont il a été déjà parlé à propos de Fami de Toulan mêlé au complot d'évasion, et chargé alors, on s'en souvient, de remplir le rôle du lampiste.
La vérité ne se dégage pas nettement à la première lecture des lettres. D'abord, on rencontre
plusieurs difficultés. Je mentionne seulement celle qui provient de l'absence absolue de ponctuation, et de l'orthographe extraordinairement fantaisiste de celle qui tient la plume : ce ne sont là que des difficultés matérielles desquelles, avec un peu d'habitude et de soin, on vient facilement à bout. Yoici cependant quelques spécimens de ce style :
c( Ci tu veux que je teiwoij ton ta Bac par Le caros avec ton abit et cris Leniois »
« Sito que cesera fait je te La fer ay 'passer avec tout ce que tu me demande ainsi qun a Bit. ...»
(( Je te prie de me mettre une envelope quand tu man et crira tan \ . . »
Il est d'autres difficultés beaucoup plus considérables qui proviennent, pour la plupart, des précautions prises parla femme Ricard pour parler à mots couverts de ce qui pouvait compromettre Toulan, et du langage déguisé, destiné à dépister la police, grande ouvreuse de lettres en tout temps, comme l'on sait. De là des surnoms, des appellations bizarres, des demi-mots, des sous-entendus. Elle nomme d'ordinaire Toulan
1. « Situ veux que je t'envoie ton tabac par le carrosse avec ton habit, écris-le-moi ». « Si tôt que ce sera fait, je te la ferai passer avec tout ce que tu demandes, ainsi qu'un habit. » « Je te prie de me mettre une enveloppe quand tu m'en écriras tant.»
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son cousin; dans une lettre, cependant, elle l'appelle son cher frère ; elle lui dit vous parfois ; ailleurs elle le tutoie. Quelle femme était-ce donc?
M""" Ricard était une cousine de Toulan. Elle était mariée et elle avait un enfant ; mais si Fenfant était resté auprès d'elle, son mari avait quitté la France pour « les Iles », c'est-à-dire pour Saint- Domingue. Son départ remontait au mois de juillet 1792. Abandonnée ainsi, elle se rapprocha du ménage Toulan, et conçut dès le début une grande affection pour la femme, une vive admiration pour le mari. L'officier municipal, en dehors de l'auréole que lui valait cette importante dignité, était d'une humeur et d'un naturel qui agréaient fort à sa cousine. Celle-ci, d'ailleurs, se montre dans ses lettres, d'un caractère grandement semblable à celui de son cousin.
De tempérament hardi, d'intelligence prompte, la femme Ricard possédait le langage vigoureux et franc du peuple; elle non plus ne dédaignait point les plaisanteries, surtout les plaisanteries salées, et elle ne s'embarrassait de rien. Elle savait se tirer d'affaire dans les circonstances les plus difficiles; au besoin elle était fine, rusée, pleine de ressources. D'une bonne humeur inaltérable, elle devait sur ce point tenir tête au Gascon, et égayer un intérieur où la douce Bichette,
:^.o6 UN COMPLOT SOUS LA TERREUR.
la femme de Toulan, apportait sa bonté plus calme et son intelligence plus naïve.
Que lui était le personnage que Turgy nomme « M. Ricard, cet ami de Toiilan », qu'Eckard appelle «un ami de Toulan » et que Lepitre désigne sous le nom de « M. Guy, un commis du bureau de Toulan »?
La similitude de nom a fait supposer que ledit Ricard, improprement dénommé Guy par Lepître, était tout bonn;3ment le mari de la cousine Ricard, et on s'en est tenu à cette simple interprétation.
Un examen attentif et une étude plus approfondie ne permettent guère d'adopter cette opinion. Yoici celle qui nous paraît la seule admissible.
Ce personnage était un commis du bureau de Toulan. Quant à son nom, c'était peut-être Guy, ainsi que le dit Lepître, c'était peut-être Ricard. Il n'y a aucun empêcliement à ce qu'il fut parent du mari de la cousine de Toulan; il est encore possible qu'il portât le même nom, d'autant que ce nom est relativement assez répandu. Il se peut encore, et cette explication, étant données les habitudes elles mœurs du temps, n'est pas la moins vraisemblable, qu'on l'eût surnommé ainsi à cause de son assiduité auprès de la jeune femme.
Car si celle-ci ressentait pour Toulan une admi-
ratron vive, celui-là éprouvait pour M™° Ricard une admiration passionnée. Ce serait même ce sentiment qui l'aurait si aisément poussé, lui qui ne connaissait guère Marie-Antoinette, à risquer sa tête dans les tentatives faites pour sauver la Reine. Quel meilleur moyen de plaire à cette femme que d'imiter et d'égaler son cousin Toulan?
Devint-elle sa maîtresse? Se borna-t-elle à lui promettre de l'épouser lorsqu'elle aurait fait prononcer son divorce d'avec le mari qui l'avait abandonnée? Ce point reste incertain; mais ceux qui n'étaient pas au courant peuvent fort bien avoir mal apprécié une situation qui n'était pas très nette et appelé Ricard l'amoureux de M"^^ Ricard. Quoi qu'il en fût, elle le garda près d'elle après la fuite de Toulan, et, dans ses lettres à son cousin^ tantôt elle le nomme Ricardin, Ricardet, tantôt elle lui donne un surnom d'un pittoresque charmant et d'une piquante fantaisie fort en rapport avec son caractère : elle l'appelle « son mari de jour ».
L'explication que nous venons de donner concorde seule avec les lettres trouvées sur Toulan à Rordeaux, et conservées aux Archives nationales.
Qu'au contraire l'on veuille s'en tenir à la version ordinaire, on se heurte à mille difficultés d'interprétation. Comment alors expliquer que
la femme Ricard dise, le 2 janvier, que son mari est parti depuis dix-huit mois pour les Iles? Pourquoi charge-t-elle, le 12 décembre, Toulan d'envoyer à son mari des lettres par le moyen de bâtiments ou de matelots se rendant à Saint-Domingue?
Il ne faut point oublier que Ricard a coopéré à l'évasion de Toulan au commencement d'octobre, le 7 ; or, comment aurait-il pu quitter Paris, gagner un port de mer, s'embarquer, et arriver à Saint-Domingue, écrire delà à sa femme, celle-ci 'recevoir sa lettre et lui répondre, tout cela dans l'espace compris du 7 octobre au 12 décembre, c'est-à-dire en deux mois et cinq jours, alors que la vapeur était inconnue, qu'on voyageait sur terre en diligence, et qu'on naviguait sur mer dans des bateaux à voiles?
Comment la femme Ricard écrirait-elle le 12 février qu'elle a eu des nouvelles de son mari par des députés commissaires de l'île de Saint-Domingue et que son mari y occupe une place de greffier avec 4000 livres d'appointements, alors qu'en si peu de temps il eût été invraisemblable qu'un nouveau débarqué eût su acquérir une si belle position, à la sortie même du navire qui l'amenait dans l'île?
Du moment qu'elle parle à diverses reprises de
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Ricardin, et de son u mari de jour » qui les accompagne, elle et la femme de Toulan, qui les suit, qui les aide pendant tous ces mois de décembre 1793, de janvier, de février 1794, comment admettre que ledit Ricard, qui est à Saint-Domingue, qu'elle appelle son mari, sans ajouter ni « de jour » ni quelque autre qualification, soit un personnage imaginaire, inventé par elle? A quel propos? Dans quel but?
Et, de plus, s'il en était ainsi, s'inquiéterait-elle de cet absent, et surtout de la pénurie d'argent 011 il Fa laissée, elle et son fils? Elle voudrait « qu'il lui fît passer des sous n . Ce n'est à coup sûr pas une invention pour dépister la police. Dans ce cas, elle ne parlerait pas dans les mêmes lettres de Ricardin, de Ricardet, de son mari de jour.
Puis, ce serait donc encore une invention que sa demande en divorce, dont elle entretient Toulan le 2 janvier? Alors, pourquoi ces détails relatifs à son contrat de mariage, qu'elle ne peut pas produire parce qu'il est dans son secrétaire et qu'on amis les scellés sur ce meuble? Elle annonce même qu'elle va se remuer pour « faire lever les scellés et terminer cette affaire grand train ».
Et le 26 janvier, elle apprend triomphalement
à son cousin que son divorce est enfin prononcé. Pourquoi toute cette comédie?
On le voit : en suivant l'opinion commune on se heurte aune foule d'objections, bien plus, à une foule d'impossibilités. Au contraire, en prenant comme je l'ai fait, dans leur sens simple et naturel, les dires mêmes de M""^ Ricard, en interprétant seulement quelques côtés obscurs, on arrive à une explication meilleure, la seule vraisemblable , et, pour dire toute notre opinion, la seule vraie.
Cette situation une fois connue et admise, tout s'éclaire dans la correspondance de Toulan et de sa cousine.
Les premières lettres ont trait aux préoccupations urgentes : chacun de son côté veut être rassuré sur le sort de l'autre. Comment vivent, à Paris, les femmes restées seules avec « Ricardin )>? Comment, vit à Bordeaux , le fugitif, isolé dans une grande ville ? Il a laissé à Paris des affaires plus ou moins embrouillées : d'une part, son commerce de librairie, et d'autre part, son association avec le citoyen Fondard (la femme Ricard l'appelle Fondu), pour la liquidation des créances contre les émigrés.
La cousine Ricard, qui est la femme de tête et la femme instruite, — du moins par rapport à Ger-
maine ToiiJan, — tient la plume. Nous n'avons point les lettres de Toulan, et c'est regrettable^ car c'eût été des documents excessivement précieux. Force nous est de suppléer à cette lacune, en devinant ce qu'elles étaient, par la lecture attentive des lettres de M"''' Ricard, qui en formaient la contre-partie.
Bien que toutes les choses dont traitent celles-ci ne soient pas d'une importance énorme, il est bon et il est utile d'en donner de nombreux extraits. Ces lettres possèdent une saveur toute particulière et sont pour l'historien d'une inestimable valeur. Elles montrent comment, même à l'époque de la Terreur, alors que l'échafaud était dressé partout, alors que les dénonciations, presque toujours suivies d'effet, menaçaient toutes les existences, on vivait, on plaisantait, on riait! Elles sont une preuve nouvelle de la vérité du caractère donné par nous à Toulan : elles le font voir toujours égal à Ini-même dans les circonstances les plus critiques. A cet égard, quelles meilleures preuves pourrait-on invoquer que ces lettres écrites au courant de la plume et qui, dans la pensée de celle qui les envoyait comme de celui qui les recevait, ne devaient jamais voir le jour? Ce sont assurément là des témoignages non suspects.
Il n'a pas moins fallu qu'un hasard inouï pour
nous les conserver, et c'est à la catastrophe même qui a perdu leur destinataire que nous en sommes redevables.
La première lettre envoyée par Toulan n'a rassuré qu'à demi. Le voyage du fugitif s'est favorablement accompli ; mais ne trouvera-t-il pas à Bordeaux un accueil pareil à celui qu'il a reçu à Toulouse? Puis, là-bas, n'est-il pas dans la gêne? Comment vit-il? A-t-il des meubles, un lit? Et à Paris , pendant ce temps , que deviendront ses affaires? Il a laissé sa boutique, un fonds de marchandises... Qu'en faire?
■^me j{icard écrit alors au citoyen Alimestre, écrivain public, quai de Roy an, 47, « Bordeaux, et elle le traite de « cher frère » .
De Paris, le 8 décembre 1793.
Mon cher frère,
...iSoLre cousine Bicliette est aussi fort inquiète de son mari; elle te prie de lui faire savoir pourquoi il ne lui donne pas de ses nouvelles et s'il est toujours à la même garnison, afin qu'elle puisse lui écrire ce qu'elle désirait faire. Elle te prie de lui demander ce qu'il faut qu'elle fasse de tout ce qui est dans son corridor et principalement de toute sa musique...
Je désirerais savoir si tu es remis des fatigues de ton voyage, car j'étais bien inquiète de toi. Écris-moi si la place que tu as est bonne, et si par la suite je pourrais
aller avec toi. Notre cousine Bichette le désirait bien : elle s'ennuie de ne pas te voir...
Tu sais qu'il y a quelques années nous avons prêté des flambeaux à Fondu, je suis d'avis de les lui demander. Je ne sais comme nous sommes avec lui, depuis trois ans nous n'avons pas de comptes... Quand tu m'écriras, faismoi part comme nous étions avec lui, et où est l'écrit que tu as passé avec lui, et s'il est signé des deux. Je ne l'ai pas trouvé jusqu'à ce moment. Il m'a offert de les déchirer l'un et l'autre; je n'ai pas voulu. Si tu restes là-bas, que lu aies besoin d'un lit, je t'enverrai celui que j'ai prêté à Armandette. J'attends ta réponse subito, car je suis bien inquiète de toi, et si tu as reçu ce que je t'ai envoyé. Adieu, porte-toi bien. Je suis toujours ta grande sœur Ricardin. Notre cousine Bichette t'embrasse. Je t'ai donné mon adresse dans ma dernière lettre.
Mon mari de jour et Rig-audon te font bien des compliments ainsi que l'amie des .'.mis.
Ce 12 décembre 1793.
Mon cher cousin, en réponse à ta lettre qui n'a pas de date, que nous attendions avec grande impatience; toutes tes lettres me sont parvenues, mais un peu tard, vu l'éloignement où je suis. C'est le hasard qui m'a portée chez Armandette. Je te prie de me les adresser toutes à l'adresse que je t'ai envoyée. Je ne puis faire les commissions pour l'instant dont tu me charges. Je ne suis pas bien portante ; j'ai eu un peu de fièvre et une fluxion, mais le premier temps doux, je m'empresserai de les faire, en t'envoyant le tout. Je t'enverrai un habit. Je ne puis t'envoyer un habit d'uniforme. A mon nouveau domicile, comme j'étais en train d'emménager, l'on faisait des visites domiciliaires; tes habits étaient sur mon lit. Ces messieurs m'ont dit que ce serait rendre un service à la Nation que d'en faire ca-
deau, vu les levées que l'on faisait. J'ai cru être utile à ma patrie; ainsi on les est venu chercher. Pour tes habits d'été, je les garde jusqu'à nouvel ordre. Ta redingote, je lui fais prendre une autre couleur; sitôt que ce sera fait, je te la ferai passer avec tout ce que tu me demandes, ainsi qu'un habit...
...Au sujet du papier que tu me demandes, je t'ai déjà dit qu'il m*était impossible de te l'envoyer; je t'ai déjà dit assez, sitôt que mes affaires seront finies, ce qui ne tardera pas, car voilà plus de six semaines que c'est en train ; si les tribunaux n'avaient pas été suspendus, ce serait fait; mais j'ai eu tout le mal possible pour cette affaire. Ceux que tu as obhgés dans les temps, la plupart n'ont pas voulu ; cependant il y en a plusieurs qui m'ont servie, et des personnes que je ne connais pas qui me servent dans cette affaire. Tu vois, mon cher cousin, que je suis bien malheureuse que tu ne sois pas ici. Tu me rendrais grand service. Au moins tu serais venu avec moi dans tous les endroits où il faut que je paraisse. Le plus pénible, c'est d'aller à la ville. Enfin j'ai mon ami qui est avec moi, et qui me conseille, qui me suit partout. Au sujet de mes meubles, sois tranquille, quand je serai autorisée, mon intention est de les mettre en sûreté, ou je les transporterai chez moi...
Ici se trouve un paragraphe qu'à cause d'un mot illisible on ne sait trop comment interpréter. En examinant avec soin l'écriture, il semble que ce mot soit la Reine. Cette solution, au premier abord, paraît fort invraisemblable, car dans toute la correspondance, il n'est pas question une seule fois de politique et encore moins de ce qui peut se rapporter au Temple, aux personnages qui y
étaient renfermés, et aux événements qui ont amené la fuite de Toulan.
D'un autre côté, le passage a une allure plus grave, plus solennelle que les autres. En outre, après ce mot , M™^ Ricard parle de « la Reine » tantôt au masculin, tantôt au féminin. Cela tendrait à faire croire qu'il s'agit d'un portrait, dont on parlerait au masculin en pensant à l'objet, et au féminin en pensant à celle qu'il représente.
Toulan veut qu'on lui envoie la Reine. Le désir, de sa part, serait aussi naturel que l'expression en serait imprudente. Mais l'on n'en est plus à compter les imprudences de Toulan : ceci n'est donc pas une objection.
Quoi qu'il en soit, voici ce passage, tel que j'ai cru le lire : je ne le donne ainsi reconstitué qu'en faisant les plus grandes réserves :
Je ne sais pourquoi tu veux que je t'envoie la 'Reine. La raison, je t'ai déjà dit que la raison était trop cruelle; mais il est en lieu de sûreté, et j'espère en avoir bien soin. D'ailleurs il est de mon intérêt de la soigner : elle ne me quittera jamais, à moins que je ne m'en aille daas un autre pays.
Puis elle reprend son ton ordinaire :
Je suis charmée que tu aies reçu les 600 livres, et que tu aies élevé une houtique. Je désirais bien y aller plus tôt que tu mêle marques. C'est encore loin que le mois de
juin ou juillet. J'ai le temps, mon cher cousin, de m'ennuyer d'ici ce temps...
... Mon cher cousin, dans le paquet que je t'enverrai, je te ferai passer plusieurs lettres pour mon mari, et tu pourras les remettre à plusieurs bâtiments ou les remettre à des matelots, en leur disant que celui à qui ils remettront les lettres les récompensera, que ça lui est recommandé, en lui disant de récrire sur-le-champ; que son épouse est bien inquiète de lui, et s'il peut lui faire passer des sous. Je t'enverrai si tu veux quelques couvercles d'almanachs, et toutes les plumes que j'ai et les compas que j'ai.
Adieu, cousin. Je suis ta cousine Ricard.
Ta bonne amie Bichette t'embrasse du meilleur de son cœur; il lui tarde bien de te voir. Tous tes bons amis ne t'oublient pas, ils te disent mille choses. Soohie et Céleste Chevalier en font autant.
Je te prie de me mettre une enveloppe quand tu m'en écriras tant, parce que j'ai déchiré une partie de ce que tu m'écrivais de mon mari. Tu ne dis rien de Chevalier; il faut t'informer et dire qu'il est avec le citoyen Ricard. Il était au gouvernement.
[En marge :) Bichette dit que l'on la tourmente pour sa boutique. Nous sortons aujourd'hui pour cela, et en même temps nous ferons tes commissions. C'est le mari de jour qui nous accompagne.
La situation, tant à Paris qu'à Bordeaux, présentait bon nombre de difficultés. A Paris, où les affaires allaient fort mal, le petit commerce de librairie et de musique, laissé par Toulan, ne devait pas rapporter gros ; bien au contraire, et il fallait payer le loyer de la boutique. Les deux femmes cherchaient à réaliser les marchandises
de leur mieux, mais la dureté des temps était souvent plus forte que leur activité et que leur bonne volonté. A Bordeaux, le métier d'écrivain public ne procurait que de maigres bénéfices ; ïoulan avait songé à y joindre un commerce d'articles de papeterie, sans oublier la vente des cocardes, qui, plus que jamais et pour bien des motifs, faisaient fureur alors.
Il avait demandé à ce qu'on lui envoyât de Paris diverses fournitures, et les deux braves femmes, utilisant leurs moindres ressources, s'étaient empressées de faire droit à ces demandes. Elles avaient le secret espoir, si ïoulan réussissait à Bordeaux, d'aller le rejoindre et de trouver auprès de lui une existence moins incertaine et moins précaire. Aussi, tout en se défendant de leur mieux contre leurs embarras propres, elles n'oubliaient point les commissions dont Toulan les avaient chargées, et, à force de savoir-faire et d'habileté, elles parvenaient à lui envoyer un lot de marchandises appropriées au négoce qu'il avait en vue.
Du 19 décembre 1793.
Mon cher cousin, je te fais partir par ]e carrosse d'aujourd'hui les effets qae tu m'as demandés ; en même temps que ta lettre, il part à mon nom. Tu peux le réclamer au nom de Ricard. Nous nous sommes empressées de faire
2ft8 UN COMPLOT SOUS LA TERREUR.
toutes les commissions, excepté le portefeuille qui coûte beaucoup plus cher que tu crois. Il n'y en a plus à 2 livres. Je t'envoie des cocardes, mais pas autant que je l'aurais désiré parce que la personne n'en avait pas davantage» D'ailleurs, s'il t'en faut davantage de grandes, et si ta les trouves belles, écris-le-moi...
Suit une note des objets qu'elle envoie. On y trouve : des couvercles d'almanach, des jeux de dominos, des cocardes grandes, petites, moyennes, des rouleaux de jarretières rouges, une tabatière avec « son bon tabac », etc., etc.
Ta redingote n'est pas encore prête; je te l'enverrai au premier envoi, quand je pourrai t'envoyer tous les papiers que j'ai. Les jarretières blanches, je m'en suis servie, comme je te l'avais demandé, pour mes jupons; pour les rouges, jem'ensuisfaitcadeau d'une paire sans te le demander, une paire à Bichette, une paire à la mère Chevalier.
Je sors aujourd'hui, mon cher cousin, pour me trouver aujourd'hui, pour me rendre au tribunal de famille. J'aurais désiré t'avoir, mais la chose est impossible. Bichette veut m'accompagner : c'est une fichue corvée que je lui fais faire...
... Mon mari de jour te fait bien des compliments ainsi que moi qui t'embrasse, sans compter ta bonne amie Bichette qui t'aime toujours beaucoup. Elle se plaint que tu lui fais faire des vieux souliers ainsi qu'à moi avec toutes tes commissions, sans compter le reste. Je (suis) pour la vie ta cousine,
Ricard.
J'ai bu hier à ta santé, avec tous les amis dont je te
parle. Rivière nous a apporté un saucisson. Je t'envoie, mon cousin, trois lettres dans ton paquet pour faire parvenir à mon mari...
Son mari recevait peut-être les lettres qu'elle lui adressait, mais il n'y répondait guère ; en tous cas, il ne lui envoyait point d'argent, ce à quoi elle était excessivement sensible et pour cause. Devant ce silence et cet abandon, elle s'était décidée à user des facilités nouvelles introduites dans la législation, et elle avait demandé le divorce.
De tout temps, c'est une grande affaire et un grand souci que d'avoir recours aux hommes de loi. La femme Ricard, qui n'avait point de protecteurs influents, éprouva beaucoup d'ennuis, et plus d'une fois elle se prit à regretter de n'avoir point auprès d'elle son cousin ïoulan, si actif, si habile , si capable de débrouiller les affaires les plus compliquées. Elle s'en exprime librement :
2 janvier 1794.
... Si les tribunaux n'avaient pas été suspendus, ce serait fini. Ce qui retarde, c'est que le scellé est dans mon secrétaire, et que mon contrat de mariage est dedans; mais ces jours-ci je vais me remuer pour le faire lever, et terminer cette affaire grand train. Mon divorce sera prononcé le 25 nivôse (14 janvier) de ce mois, si je puis le faire lever...
...Mon cher cousin, je suis bien sensible à l'amitié que tu as pour moi ; tu peux être assuré de ma reconnaissance. Je désirerais bien que mes affaires se termineraient à mon gré et à mon avantage, mais il me faudrait un bomme comme mon cher cousin pour les terminer, parce qu'il faut de l'activité, et, comme tu sais, Ricardin est bon enfant, mais il n'est pas expéditif dans ses opérations. Depuis dix-huit mois que mon mari est parti, je languis après toutes mes ressources...
Mais sa bonne humeur reprenait vite le dessus et au milieu des difficultés et de Ja gêne, elle ne pouvait s'empêcher de plaisanter. Toulan avait été malade : il était rétabli aujourd'hui. En lui envoyant les vœux de bonne année de sa femme et les siens, elle lui adressa de nouveau quelques menues fournitures, parmi lesquelles les cocardes abondaient.
Elle avait toujours fort envie de partir, bien qu'évidemment ce fût peu raisonnable, surtout de sa part, d'aller à Bordeaux compliquer pour son cousin une existence déjà fort difficile. Le « mari de jour » était sagement de cet avis; elle ne résiste pas au plaisir de s'en moquer agréablement et avec une finesse piquante, quand on songe à ce qu'elle était : une femme du peuple, peu éduquée et peu instruite.
De Paris, le 6 janvier 1793 i.
Mon cher cousin, je te fais l'envoi de tout ce que tu m'as demandé... Tu verras par tout ce que je t'envoie combien j'ai dépensé d'argent et que je suis pour le présent très à sec. Je t'envoie toutes les facLures afin que tu le règles dessus pour ta vente. Je te dirai que les cocardes vont renchérir, quoique je les ai payées encore cette fois le même prix ; ainsi, au premier envoi que tu voudras, tu les paieras plus cher...
Quant à la vente, que je t'ai parlé, que je voulais faire de mes meubles à l'endroit que je t'ai écrit, c'est impossible; il faut que je me retourne autrement.
Je ne puis t'envoyer davantage, car je n'ai pu trouver pour l'instant personne qui ait pu m'obliger. Tous tes amis sont très gênés. Quand je serai pour partir, et que j'aurai fait argent de tout, tu m'écriras tout ce que tu voudras avoir, une note complète du tout. Moi, sauf meilleur avis, je serais d'avis d'avoir beaucoup de fils, rubans, épingles, tout ce qui est à l'usage du jour, et dont on ne peut absolument se passer, et si tu veux vendre en gros des cocardes, que tu trouves que tu puisses gagner; mais il faut que tu les augmentes...
Tous mes amis te font bien des compliments. Ils parlent toujours de toi. Ils me conseillent tous de partir. 11 n'y a que mon mari de jour qui n'en est pas d'avis, je ne sais pourquoi. Ne prends pas jalousie dessus lui, tu feras bien attention qu'il n'est que de jour. Cependant je ne l'écoute guère...
Je te souhaite la bonne année. Je te la souhaite meilleure pour ta santé, car il ne faut pas faviser de faire des maladies pareilles tous les ans, les médecins gagneraient