La France aux Colonies
T. Le Canada sous la domination française.
siècle de domination étrangère.
Puisse le génie de notre race persister parmi nos frères du Canada dans leurs destinées futures, quels C[ue doivent être leurs rapports avec la grande fédération ansrloaméricaine, et conserver une place en Amérique à l'élément français." '
1. En 1862, M. Henri Martin adre8sait à rauteur de V Histoire du Canada une lettre où l'on trouve quelques remarques du plus haut intérêt, sur l'influence que sont appelés à exercer l'élément français, et, en général, les races latines en Amérique. Nous sommes heureux de pouvoir citer cette autorité imposante à l'appui des observations que nous faisions dans un article récent publié dans le Foyer Canaditn, SUT Le Mouvement littéraire en Canada, et où nuus parlions de la vocation de la race française en Amérique, et de la nécessité d'opposer une digue à l'élé- ^' ment anglo-saxon, dont l'expansion ex-
cessive, l'influence anormale doivent être
balancées, de même qu'en Europe, pour
le progrès de la civilisation."
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Une troisième édition de VHis' toire de M. Grarneau a été publiée en 1859. Un anglais, M. Bell, en a donné, en 1860, une traduction assez médiocre et souvent incorrecte.
M. Grarneau a encore publié,
Monsieur,
J'avais été heureux, il y a quelques années, de trouver dans votre livre non-seulement des informations très-importantes, mais la tradition vivante, le sentiment toujours présent de cette France d'outre-mer qui est toujours restée française de cœur, quoique séparée de la mère-patrie par les destinées politiques. Je n'ai fait que m' acquitter d'un devoir en rendant justice à vos consciencieux travaux. Puissent ces échanges d'idées et de connaissances entre nos frères du Nouveau-Monde et nous se multiplier et contribuera assurer la persistance de l'élément français en Amérique ! A part nos sympathies nationales, à nous autres, il y a un grand intérêt de civilisation à ce que l'élément anglais, de prépondérant, ne devienne pas unique du pôle nord jusqu'à l'Isthme, et n'absorbe pas totalement les éléments français et his-
dans le Journal de Québec, en 1855, lin Voyaixe en An^'/e/erre et en France, qu'il avait d'abord eu l'intention de réunir en un A^olume.
Mais il jugea ensuite cette œuvre
pano-indien. La variété est le principe du progrès.
Agréez, je vous prie, monsieur, mes sentiments les plus distingués et les plus sympathiques.
H. Martin.
Paris, 1er avril 1862.
M. Henri Martin est, en ce moment même, le candidat qui paraît devoir succéder au fauteuil de M. Dupin à l'Académie Française. On cite déjà les noms des académiciens qui sont favorables à son élection: ce sont MM. ïhiers, Guizot, Mignet, le duc de Broglie, le prince Albert de Broglie, Prevost-Paradol, Villemain, de Parante, Viennet, Flourens, Saint-Marc Girardin, Rémusat, Berryer, Ponsard, Sainte-Beuve, Augier, Dufaure, Legouvé, Laprade, de Montalembert et le comte de Falloux.
On regrette qu'un esprit si éminent et qui réunit de tels sufifrages, appartienne par ses doctrines à T école rationaliste.
F. X. GAENEATJ. 61
trop imparfaite pour lui donner cette forme définitive. Les fragments les plus intéressants en ont été publiés dans le Foyer Canadien, dont M. Grarneau était un des collaborateurs.
lY
Maladie de M. Garneau — Sa mort.
Cependant les longs travaux de M. G-arneau avaient peu à peu miné sa santé ; il fut attaqué d'épilepsie. Ce fut en 1843 qu'il ressentit les premières atteintes de cette maladie cruelle. Les trois années suivantes, le mal sembla avoir disparu ; mais en 1846, il éclata de nouveau, terrible, incurable. A la suite d'une attaque de typhus, compliqué d'un érésipèle au visage, qui le conduisit aux portes de la mort, il parut presque guéri pour la seconde fois.
Ce fut le Dr. Jean Blanchet qui le sauva par des soins éclairés autant qu'assidus. M. Garneau en garda toujours le souvenir, et dans le désir de marquer sa reconnaissance à celui qui l'avait arraché à la mort, il lui dédia, en 1855, le liATe de son Voyage. A la mort du Dr. Blanchet, en 1857, il fut le promoteur d'une souscription publique pour édiher sur sa tombe le monument que l'on admire aujourd'hui sous lesg-rands arbres du cimetière Saint-Charles.
Pendant quelque temps on espéra que l'illustre malade recou- ATerait la santé ; mais l'assiduité au travail et l'application qu'exigea de lui la correction de son Histoire^ réveillèrent le mal avec une recrudescence telle qu'il y a deux ans, au mois de mai 1864, M. G-arneau dut se démettre de ses fonctions de G-reffier de la Cité, qu'il occu-
pait depuis 1844. La ville lui accorda alors une pension de c£200, en considération des services qu'il avait rendus non-seulement à la cité dans l'accomplissement de sa charge, mais encore au pays tout entier par ses importants travaux d'histoire.
Dans ses rapports sociaux, M.
Grarneau était d'une réserve et d'une politesse exquises : c'était le type du gentilhomme accompli.
Modeste, comme le véritable mérite, il se défiait toujours de luimême ; cette timidité naturelle, mêlée d'une noble fierté, l'a continuellement tenu éloigné des luttes politiques, où ses talents et sa réputation lui assignaient un rôle émment.
Chez lui, la conduite de l'homme privé a toujours été d'accord avec lés priïLcipes sévères de l'historien.
Cette rigidité a même refroidi ses rapports avec plusieurs de ses amis de jeunesse, qui croyaient pouvoir suivre une voie difierente.
Mala're certaines opinions émises dans les premières éditions de son Histoire et qui ont été jugées peu conformes à la rigueur des saines doctriiies, M. G-arneau était un homme sincèrement relio-ieux.
Que de fois n'a-t-on pas été édifié, dans les tristes moments où on le voyait aux prises avec son cruel mal, de l'entendre murmurer tout bas VAve Maria^ même au milieu du trouble de ses facultés.
Il a donné d'ailleurs une preuve éclatante de sa ];)iétô filiale envers l'Eglise en sormiettant humblement la dernière édition de son Histoire à un ecclésiastique compétent, et en faisant plein droit aux observations qui lui avaient
été suggérées. Dans nn pays profondément catholique comme le nôtre, on est peu étonné d'ime telle conduite ; mais si un pareil fait se produisait en France, par exemple, on n'aurait pas assez d'éloges pour celui qui en serait l'auteur. Sachons, du moins, reconnaître ce qu'il renferme de généreux et de consolant pour notre société.
Comme on devait s'y attendre, la mort de M. G-arneauaété celle d'im vrai chrétien. Il a supporté les souffrances de sa maladie avec une patience inaltérable. Parfaitement résigné à la volonté de Dieu, il s'est préparé au moment suprême, et a reçu les derniers sacrements avec une piété profondément édifiante.
Il s'est éteint, le 2 fé^vTrier dernier, à l'âge de cinquante-six ans et sept mois.
Le cri de douleur qui a retenti dans tout le pays à la première nouvelle de sa mort, et qui n'est pas encore calme, est le plus bel éloa'c que Ton puisse faire de son mérite : c'est loraison funèbre de la patrie en deuil.
Par un mouvement tout spontané, une souscription nationa e s'est organisée dans le but de lui élever un monument et de donner à sa famille un témoignage de la reconnaissance publique. Ce mouvement, qui s'est propagé rapidement dans toutes les parties du pays, et qui se continue encore au moment où nous écrivons, nous donne lieu d'espérer qu'il produira des résultats dignes de celui qui en est fobjet.
En parlant de la mort de M.
Garneau, comment oublier cette autre perte cruelle qui l'a précédée
de si près, comment ne pas donner un souvenir, une larme à son digne émule, M. Ferland, tombé lui aussi, avant le temps, victime de son dévouement à la science et à la patrie.
On ne lira pas sans émotion la lettre suivante, que M. Grarneau adressait en 1861 à M. Ferland, en accusant réception du premier volume de son Cours d'Histoire du Canada, C'est un témoignage savant de la touchante amitié qui unissait ces deux grands citoyens, et de leur commune sollicitude pour l'avenir de leur cher Canada.
Samedi, 24 août 1861.
" M. Garneau prie M. Ferland, de vouloir bien accepter ses hommages, et en même temps ses remercîments pour le premier volume de son Cours d'Histoire qu'il a eu la complaisance de lui envoyer.
M. Garneau^iÉt passé chez M.
Ferland pour lui exprimer personnellement toute sa reconnaissance et parler avec lui de leur chère patrie ; mais il n'a pas été assez heureux pour le rencontrer.
" M. G arneau aurait voulu causer avec une des lumières du Canada sur la foi qu'on doit avoir en notre nationalité et sur les moyens à suivre pour en assurer la conservation. Celui qui a su développer avec tajit d'exactitude nos orii^ines historiques doit être pénétré plus qu'un autre des sentiments de cette foi. Son livre, quel que soit l'avenir de ses compatriotes, sera toujours le témoignage d'un principe révéré par tous les peuples et rendra la mémoire de son auteur plus chère à la postérité."
Grarneau ! Ferland ! deux noms immortels, qui seront toujours pro-
nonces avec amour, tant qu'il restera un Canadien pour les redire aux âges futurs !
Jugement sur V Histoire du Canada.
Pour apprécier avec justice et impartialité l'œmT^e de M. Grarneau, il faut se reporter à l'époque où il a commencé à écrire. Il traçait les premières pages de son Histoire au lendemain des luttes sanglantes de 1837, au moment où l'oligarchie triomphante venait de consommer la grande iniquité de l'union des deux Canadas, lorsque par cet acte elle cro3^ait avoir mis le pied sur la gorge de la nationalité canadienne. La terre était encore fraîche sur la tombe des victimes de Téchafaud, et leur ombre sanglante se dressait sans cesse devant la pensée de l'historien ; tan-
dis que du fond de leur lointain exil, les gémissements des Canadiens expatriés, leur prêtant une voix limubre, venaient troubler le silence de ses veilles. L'horizon était sombre, l'avenir chargé d'orages, et quand il se penchait à sa fenêtre, il entendait le sourd grondement de cette immense marée montante de la race anglo-saxonne qui menaçait de cerner et d'engloutir le jeune peuple dont il traçait l'histoire, comme elle avait déjà submergé deux nationalités naissantes de même origine : au sud, celle de la Louisiane : au nord, celle de cette infortunée Acadie jetée aux quatre vents du ciel. Parfois il se demandait si cette histoire qu'il écrivait n'était pas plutôt une oraison funèbre.
L'heure était donc solennelle pour remonter vers le passé, et le souvenir des dangers qui mena-
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çaient la société canadienne prête un intérêt dramatique à ses récits.
On y sent quelque chose de cette émotion dn voyageur assailli par la tempête au mUieu de l'Océan, et qui, Yoyant le vaisseau en péril, trace quelques lignes d'adieu qu'il jette à la mer, pour laisser aprè^ lui un souvenir.
Au milieu des perplexités d'une telle situation, le patriotisme de rhistorien s'enflammait, son regard inquiet scrutait l'avenir en interrogeant le passé, et y cherchait des armes et des moyens de défense contre les ennemis de la nationalité canadienne. Car Y Histoire du Canada n'est pas seulement im livre, c'estime forteresse où se livre une bataille qui est déjà devenue une ^âctoire sur plusieurs points, et dont l'issue définilive est le secret de l'avenir. Ce coup d'œil jeté sur l'époque peut servir à ex-
pliquor, sinon à justifier, certaines erreurs d'appréciations que l'auteur a d'ailleurs loyalement reconnues plus tard : illusions d'une âme généreuse, que la vérité réfute, mais qu'elle respecte et honore.
La correspondance intime de M.
Garneau indique en plusieurs endroits la disposition de son esj^rit, et contient des révélations précieuses à recueillir. Le fragment qui suit offre surtout une étude instructive ; c'est une lettre écrite en 1854 à fun de ses plus éminents critiques, M. L. Moreau, le savant auteur des traductions de Saint Augustin, ouvrages couronnés par l'Académie française.
QuébeC; 9 mars 1854.
Monsieur,
" Je ^4ens de terminer la lecture de votre appréciation de mon Histoire du Canada dans le Correspon-
dant de Paris et que quelques-uns de nos jou.rnaux ont reproduite à Montréal et à Québec. Je suis peiné que vous n'ayez pas eu la seconde édition de l'ouyrage, dans laquelle j'ai amené mon récit jusqu'à l'union des deux Canadas en 1840. Le style en est plus parfait, les faits sont exposés avec plus d'exactitude, parce que je n'avais pas la correspondance officielle de nos premiers gouverneurs lorsque le commencement de la première édition a été mis sous presse, et la suite des événements vous aurait fait voir que ce n'était pas sans de graves motifs que j'avais adopté dans toute sa force le principe de la liberté de conscience.
En effet, sans ce principe pro« tecteur, où les catholiques en seraient-ils dansl' Amérique du Nord avec les huit-dixièmes de la popu»
lation protestants et des gouverne-
ments partout protestants ? C'est en blâmant tons les actes dns à Texclnsion qne Ton désarme les préjimés et qne Ton pent espérer de voir exister nne liberté qni fait lasanvegarde dn catholicisme dans le Nonvean-Monde. La condnite dn penple américain envers le légat dn pape, Mgr. Bedini, pronve qne ces préjngés ne sont pas encore effacés, et qu'il fandra agir encore longtemps avec beanconp de prndence ponr éviter des discordes.
C'est anssi à l'aide de ce principe de tolérance qne j'ai pn défendre les catholiqnes canadiens contre les attentats dn gonvernement protestant de l'Angleterre, après la conqnéte. Le blâme qne j'avais porté contre le gonvernement français, donnait de la force à mes paroles anx yenx des protestants eux-mêmes, lorsque je blâ-
mais lenr conduite depuis qu'ils étaient les maîtres, et ne laissait rien à me répondre.
" Ayec le protestantisme en majorité et au pouvoir, on ne saurait prendre trop de précautions dans ses arguments pour n'être pas tourné ; et nous, pauvres Canadiens, nous avons non-seulement le protestantisme, mais l'anglification en face nous menaçant de tous côtés"...
L'erreur de M. Grarneau n'est pas d'avoir invoqué le principe de la Kberté de conscience, mais de l'avoir affirmé d'une manière absolue et non comme d'une utilité relative. S'il eût eu le soin de faire cette distinction, et de sauvegarder ainsi les droits de la vérité, il n'aurait pas eu à essuyer les vives critiques dont il a été l'objet.
Mais après avoir lu la lettre qui
précède, on est heureux de voir que si M. Garneau s'est trompé, sou erreur naissait d'une noble source, et que loin d'être un acte d'hostilité, elle était plutôt le rêve d'une âme ardente et dévouée à son pays cherchant des moyens de l^rotection contre les dangers qui le menaçaient.
Kien n'est plus capable de nous en convaincre que la lettre suivante adressée à LordElgin; et rien, d'un autre côté, ne peint mieux la trempe d'esprit de notre historien. C'est un éloquent plaidoyer en faveur du peuple canadien, et en même temps un cri d'indignation contre la tyrannie oliu'archique. On ne sait qu'admirer davantaîxe dans cette pièce magistrale, ou des élans généreux du patriotisme, et de la largeur des vues, — ou de l'habileté exquise avec laquelle il aborde des ques-
tions si délicates devant un gonvernenr anglais.
A Soîî Excellence le Comte Elgin et
KlNCARDlîîE, GoUYERNEUR-GÉNÉRAL
DU Canada, etc., etc.
MlLORD,
" Si j'avais sn pins tôt qne Votre Excellence daignait prendre qnelqn'intérêt à l'ouvrage que j'ai commencé sur le Canada, je me serais empressé de lui faire parvenir ce que j'en ai d'imprimé, persuadé qu'elle aurait trouvé dans les événements dont je retrace le tableau de quoi se former une juste idée des vœux et des sentiments d'une partie nombreuse des peuples qu'elle a été appelée à gouverner.
Aujourd'hui qu'elle a bien voulu s'en exprimer à cet égard avec bienveillance, je la prie de vouloir bien me faire l'honneur d'accepter l'exemplaire de Y Histoire du
Canada que M. Fabre lui fera remettre aussitôt qu'il sera relié.
" J'ai entrepris ce travail dans le but de rétablir la vérité si souvent déiigurée et de repousser les attaques et les insultes dont mes compatriotes ont été et sont encore journellement l'objet de la part d'hommes qui voudraient les opprimer et les exploiter tout à la lois. J'ai pensé que le meilleur moyen d'y parvenir était d'exposer tout simplement leur histoire.
Je n'ai pas besoin de dire que ma tâche m'obligeait d'être encore plus sévère dans l'esprit que dans l'expression matérielle des faits. La situation des Canadiens-Français tant par rapport à leur nombre que par rapport à leurs lois et à leur religion dans ce continent, m'imposait l'obligation rigoureuse d'être juste ; car le faible doit avoir deux Ibis raison avant de réclamer
mi droit en politique. Si les Canadiens n'avaient eu qu'à s'adresser à des hommes dont l'antique illustration, comme celle de la race de Yotre Excellence, fût un gage de leur honneur et de leur justice, cette nécessité n'aurait pas existé ; mais soit que l'on doive en attribuer la cause aux préjugés, à l'ignorance ou à tout autre motif, il est arrivé souvent dans ce pays que cette double preuve a été encore insuffisante.
" Les outrages séditieux que l'on vient de faire à Votre Excellence, dont la personne devait être sacrée comme celle de la Eeine qu'elle représente, prouvent suffisamment l'audace de ceux qui s'en sont rendus coupables ; audace qu'ils n'ont eue que parce qu'on les a accoutumés depuis longtemps, comme des enfants gâtés, à obtenir tout ce qu'ils demandaient, juste ou in-
juste. En quel autre pays du monde aurait-on vu une poignée d'hommes oser insulter la personne du souverain dans son représentant, et le pays tout entier dans celle de ses députés élus par un sufirage presque universel ? Or si ces gens ont pu se porter à de pareils attentats aujourd'hui, de quelle manière ne devaient-ils pas agir envers les Canadiens-Français qu'ils traitaient d'étrangers et de vaincus, lorsqu'ils avaient le pouvoir de les dominer? En jugeant ainsi par comparaison, Votre Excellence pmit lacilement se rendre compte de la cause des dissensions qui ont déchiré ce pays pendant si longtemps, et du désespoir qui a fait prendre les armes à une partie des Canadiens du district de Montréal en 1837.
Si les Canadiens ont enduré patiemment un pareil état de chosQ^
il ne faut pas croire, malgré leurs mœurs paisibles et agrestes, que c'est la timidité ou la crainte qui les ait empêchés de songer à secouer le joug. Ils sortent de trop bonne race pour ne pas faire leur devoir lorsqu'ils y sont appelés.
Leur conduite dans la terrible guerre de 1755, pendant le siège de Québec en 1775-6, durant la guerre de 1812 et même, malgré leur petit nombre, dans les combats de St. Denis, St. Charles et St.
Eustache en 1837, (s'U m'est permis de citer cette époque malheureuse,) attestent suffisamment leur courage pour qu'on les respecte. Leur immobilité apparente tient à leurs habitudes monarchiques et à leur situation spéciale comme race distincte dans l'Amérique du Nord, ayant des intérêts particuliers qui redoutent le contact d'une nationalité étrangère. Ce sont ces deux puissants mobiles qui les ont fait
revenir sur leurs pas en 1776, après avoir eml^rassé pour la plupart un instant la cause américaine ; qui les ont iait courir aux armes en 1812, et qui les ont retenus encore en 1837. Je n'ai pas besoin d'ajouter que si les Etats-Unis étaient français ou le Canada tout anglais, celui-ci en formerait partie depuis longtemps ; car la société, dans le nouveau monde, étant essentiellement composée d'éléments démocratiques, la tendance naturelle des populations est de revêtir la forme républicaine. Vous m'accuserez peut-être, Milord, de baser ici mes raisonnements sur l'intérêt seul; j'avoue que ce mobile n'est pas le plus élevé ; mais il est fort puissant surtout aux yeux des adversaires des Canadiens; et quant à ceux qui sont fondés sur de plus nobles inspirations, je n'ai pas besoin de les faire valoir, Votre
Excellence les trouve déjà dans son propre cœur.
J'en ai peut-être dit assez pour faire voir que ceux qui veulent réduire les Canadiens-Français à l'état d'ilotisme, (car leur transformation nationale, si elle doit avoir lieu, ne peut être que l'œuvre du temps et ne peut se faire que par cette phase), ne le font point dans l'intéi:êt du grand empire dont nous faisons partie ; qu'au contraire, ce sont ces intérêts canadiens-français qui ont empêché le Canada de tomber jusqu'à présent dans l'orbite de la république américaine ; que l'Ecosse, avec des lois et une religion différentes de celles de l'Angleterre, n'est pas moins fidèle que celle-ci au drapeau britannique, et que sur le champ de bataille le montagnard calédonien ne cède point sa place au grenadier anglais malgré son dialecte
gaulois. De tout cela, il résulte a mes yeux qu'il est de riiitérét de la Grande-Bretagne de protéger les Canadiens, comme il est de l'intérêt d'un propriétaire prudent d'entretenir surtout la base d'un édilice pour le faire durer plus longtemps, car il est impossible de prévoir quel effet la perte de l'Amérique du Nord et son union avec les Etats-Unis, aurait avec le temps sur la puissance maritime et commerciale de l'Angleterre.
" Ces considérations, Milord, et bien d'autres qui se présentent à l'esprit, ont sans doute déjà frappé l'attention de Votre Excellence et des autres hommes d'état de la métropole. Votre conduite si propre a rassurer les colons sur leurs droits constitutionnels, rece\Ta, je n'en doute point, l'appui du gouvernement impérial et contribuera au maintien de l'intégrité de l'empire.
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En laissant le Hant-Canada à ses lois, et le Bas aux siennes, afin d'atténuer autant que possible ce qu'il peut y avoir d'hostile à mes compatriotes dans les motifs de l'acte d'union ; en abandonnant au pays toute la puissance politique et législative dont il doit jouir par la voie des chambres et des ministres responsables en tant que cela n'affecte point le nœud qui l'unit à l'Angleterre, celle-ci n'a rien à craindre des cris de quelques mécontents qui ne sauraient mettre en danger la sûreté de la colonie, si les partis politiques de Londres ont la sagesse de ne point s'en prévaloir dans leurs luttes pour obtenir le pouvoir.
" Je prie Yotre Seigneurie de me pardonner de m'être étendu si longuement sur la situation politique de ce pays. Je m'y su.is trouvé entraîné par l'enchaînement de
réflexions que me suggère Tétude que je suis oblige de faire du liasse pour l'œuvre que j'ai entn^prise et dont le fruit remplirait le plus grand de mes vœu^x, s'il pouvait faire disparaître tous les préjuges du peuple anglais contre les Canadiens au sujet de leur fidélité, et ramener la confiance et la justice dans les appréciations réciproques des deux peuples, comme je suis convaincu que c'est le but éclaire de Votre Excellence dans la tâche noble mais difficile dont elle s'est chargée
Québec, 19 mai 1849.'^
Une troisième lettre adressée en 1850 à l'honorable L.H. Lafontaine, alors premier ministre, dévoile un coté presque iiiconnu du caractère de l'historien, et initie en même temps aux difficultés de tout genre qu'il a eu à surmonter pour élever
le monnment qu'il a légué à sa patrie. Il y fait, en quelques lignes, sa profession de foi historique.
L'idée qu'il se formait de la dignité et des devoirs de l'historien indique l'atmosphère sereine où planait ce noble esprit :
Québec, 17 septembre, 1850.
MoK Cher Monsieur,
" Après vous avoir tourmenté pour avoir accès aux archives du gouvernement exécutif, je puis paraître lent à en profiter. Mais ce n'est pas ma faute. Je ne suis pas libre de m' absenter quand je veux de mon pauvre bureau, et lorsqu'il s'agit d'histoire écrite par un canadien-français, il faut que j'use de certains ménagements auprès d'une partie de notre conseil dans lequel sont deux Sewell, pour ne pas éveiller des prétextes d'op-
position, etc., etc. Je voulais monter à Toronto dans ce mois-ci, et des obstacles m'en empêchent.
D'ailleurs je juo'e à ce que M. Parent vient de m'écrire, cj[u'il me faudra beaucoup plus de temps dans vos bureaux que je Timaginais pour faire une bonne recherche. Il parait que vos papiers sont éparpillés dans les difiérents départements, que ceux du conseil exécutif présentent le beau et vaste désordre qui ferait à la fois la terreur et la joie de votre Jacques Viger. Faire des recherches dans un pareil haos exigerait plus de temps que 'en puis donner hors de Québec.
Je crains donc de me trouver forcé d'attendre, pour faire mes fouilles, que vous descendiez ici.
" Dans l'hitervalle je perfectionnerai mon travail, car le premier jet est fait. Je suis rendu à 1828 où je vais m' arrêter, passant seule-
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ment en réunie, dans mie conclusion, les événements jusqu'à ce jour, pour tirer des conséquences.
" Il est probable à la tournure lente, mais inévitable peut-être, que prennent les choses dans notre pays que ce soit le dernier comme c'est le premier ouvrage historique français écrit dans l'esprit et au point de vue assez prononcés qu'on y remarque ; car je pense que peu d'hommes seront tentés après moi de se sacrifier pour suivre mes traces. Mais enfin je me fais un honneur de ce qui paraîtra malheureusement smgulier plus tard. J'écris avec une parfaite conviction. Je veux, si mon livre me survit, qu'il soit l'expression patente des actes, des sentiments intimes, d'im peuple dont la nationalité est livrée aux hasards d'une lutte qui ne promet aucun espoir pour bien des gens. Je veux
empreindre cette nationalité d'un caractère qui la fasse respecter par Tavenir. En rectiiiant l'histoire militaire de la conquête, j'ai mis les Canadiens en état de repousser toute insulte à cet égard, et il me semble que les journaux anglais ne parlent plus de cette époque comme ils en parlaient.
Je crois pouvoir faire la même chose pour tout le reste.
" Au surplus je puis parler avec une parfaite indépendance. Je ne dois de reconnaissance spéciale, ni au gouvernement, ni à qui que ce soit, et je n'ai pris aucune part aux événements pubhcs ; ce qui me laisse dans la pkis grande liberté de parler des hommes et des choses tel qu'un historien éclairé, indépendant et véridique doit le faire..."
M. G-arneau dut éprouver une singulière satisfaction, quelque temps
F. X. GARNExiU.
après l'envoi de cette lettre, en recevant la note suivante de l'honorable Joseph Howe, premier ministre de la Nouvelle-Ecosse, l'homme le plus éminent sans contredit des provinces maritimes, et l'une des plus hautes intelligences de toute l'Amérique Britannique. ^ Le vœu que M. G-arneau émettait dans sa lettre à Sir L. H. Lafontaine et à Lord Elgin, y trouvait un premier accomplissement ; il y voyait la réalisation d'une des espérances qu'il nourrissait avec le plus d'amour, et que son livre avait préparée : celle de voir bientôt tomber les calomnies, s'éteindre les préjugés funestes que la haine avait soulevés contre les Canadiens.
1. On a encore frais à la mémoire son fameux discours à la convention du Détroit^ chef-d'œuvre d'habileté et de science politique.
Après avoir remercié M. Grarneau de l'hommage qu'il Iwi avait fait de son Histoire^ M. Howe coiitimie ainsi :
"Le caractère des Canadiens-Français a été grossièrement calomnie ; il est donc tout naturel
Îu il ait été méconnu. Dans les ^ro vinces Maritimes, nous n'avons ni intérêt ni désir de le méconnaître, et ce sera pour moi une sincère satisfaction de trouver dans votre Histoire de nouveaux moyens de rendre justice à vos compatriotes en toute occasion favorable."
Quelque importants que fussent ces premiers résultats de l'œuvre de M.Grarneau, toutefois l'influence de son Histoire devait s'étendre encore plus loin et surtout faire naître des s\Tnpathies chères à tous les cœurs canadiens. Cette voix de la vérité, vibrante d'une
plainte solennelle, qui s'élevait des rivages du Canada, demandant justice et réparation, traversa les mers, et réveilla des échos depuis longtemps endormis sur rancienne terre de France, cette antique mère-patrie toujours aimée. De nobles cœurs, des intelligences d'élite reconnurent cette voix française dont le timbre avait la mélancolie d'une voix de l'exil, et répondirent par de chaleureux applaudissements à ses appels. Pour ne citer que les plus connus, MM.
Ampère, Marmier, Eameau, Henri Martin, Carlier, Théodore Pavie, Moreau, Dussieux, De Puibusque signalèrent à l'attention publique Y Histoire du Canada ; et si aujourd'hui la France se réveille de son apathie à l'égard de son ancienne colonie, si elle commence à tourner ses regards vers le Canada, c'est à eux, en grande partie, et à l'ou-
vrage de M. Grarneaii, que nous le devons.
Un des témoignages les plus curieux à recueillir, et qui a dû être particulièrement sensible à l'auteur, lui est venu du fond de la Suisse. La lecture de cette lettre fera \oir fimpressipn profonde qu'avait produite sur l'esprit de ce correspondant inconnu l'étude de Y Histoire du Canada, Elle offre, d'ailleurs, un très-vif intérêt i^ar elle-même, par les larges aperçus qu'elle présente, les conseils qu'elle renferme, et les espérances, solidement appuyées, qu'elle donne sur l'avenir du Canada et la conservation de notre nationalité.
Elle signale en même temps dans l'ouvrage de M. Gi-arneauune ombre qui, heureusement, a toujours été en s' évanouissant à mesure qu'il a perfectionné son œu-
yre. Les tendances qui l'avaient fait glisser sur la pente de quelques opinions que nous n'ayons pas à combattre, puisqu'il les a abandonnées, obscurcissaient, par une suite naturelle, sa confiance dans l'ayenir de notre race. Disons-le franchement, à la yue des orages qu'il yoyaityenir de tous les points de l'horizon, son espérance faiblissait, il désespérait presque de l'ayenir.
Nous n'hésitons pas à en attribuer la raison, du moins en grande partie, à un certain manque de fermeté dans ses croyances religieuses. L'homme profondément conyaincu porte la sérénité de ses conyictions jusque dans les habitudes ordinaires de la yie. Des hauteurs de la foi, d'où son regard plane au-dessus des nuages, il enyisage, d'un œil calme, les orages des événements, les périls des jours
critiques, et domine les situations.
L'Espérance • et la Foi sont deux anii'éliques sœurs, deux filles du ciel,'qui, bien mieux que les Grâces antiques, se tiennent par la main.
Voici les principaux passages de la lettre que nous venons de mentionner.
Monsieur,
" Le peuple canadien-français m'a toujours inspire une profonde sympathie, sympathie qui n'a fait que s'accroître par la lecture des divers ouvrai^es des auteurs qui ont visite votre pays, entre autres, Lambert, Delacroix, B. Hall, d'Orbiuny, et surtout X. Marmicr C'est ce dernier, qui, par ses lettro.?% sur l'Amérique, m'a fait désirer de connaître votre Histoire du Canada^ ouvrage qu'un libraire suisse a pu me procurer à Paris, il y a emdron une année.
"Permettez-moi donc, quoique n'ayant pas l'honneur d'être connu de vous, monsieur, de venir tous présenter mon faible éloge pour cet excellent ouvrage que j'ai lu avec autant de plaisir que d'intérêt et qui doit être considéré, à juste titre, comme tout ce qu'il y a de mieux écrit sur l'Amérique et surtout par un Américain. Les trois voKimes, on le voit, sont le fruit de nombreuses et consciencieuses redierches de votre part.
"J'habite la Suisse depuis dixhuit ans. Comme français et même comme catholique, j'approuve beaucoup votre manière de voir relativement à la révocation de l'édit de Nantes et à ses malheureuses conséquences. C'est la Suisse française, G-enève principalement, qui en a recueilli les plus grands avantages. L'émigration française y a apporté la fortune, l'industrie,
les sciences etc., etc., et en a fait le pays le pins florissant dn monde.
" Vons dites, monsienr, dans votre discours préliminaire : Nous som-
mes loin de croire que notre natio- " nalité soit à Cabri de tout danger^ " nos illusions à cet égard s'envolent " ch aque jou r etc., etd' Permettezmoi de vous dire que, sous ce rapport, je ne partage pas votre manière de voir, et voici pourquoi.
La j)opulation suisse se compose, comme vous le savez, des races allemande, française, italienne et romane. La x^opulation française, qui compte i)our emdron trois quart de million, est celle qui conserve le mieux son caractère de nationalité, même dans les cantons mixtes où elle est en minorité, comme dans celui-ci par exemple.
La contrée que j'habite, appelée autrefois l'Evêché de Baie, peuplée par emâron 70,000 habitants
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de race française, quoiqne n'ayant fait partie de la France qne sons l'Empire, a été rénnie en 1815 au canton de Berne, dont la population toute allemande est d'environ 400,000 habitants. Eh bien! malgré cela aucune atteinte n'a été portée à la nationalité de la partie française du canton. Tous les fonctionnaires publics sont tenus de connaître les langues allemande et française, déclarées nationales par la constitution.
" Il y a dans la race française, plus que chez toutes les autres, quelque chose qui s'opposera toujours à la perte de sa nationalité.
J'en vois bien des preuves en Suisse et ailleurs. A Fribourg, par exemple, dans la ville haute, on ne parle que français, tandis que la ville basse est toute allemande.
Cette démarcation a toujours existé. La petite ville de Bienn, à cinq
lieues d'ici, est tonte efUemande, elle est le chef-lieu d'une paroisse comprenant pkisieurs villages, l'un d'eux, Evillars, a toujours été français, a une école française etc., etc.
Après la révocation de l'édit de Nantes, les réfugiés français qui sont venus s'établir à Berne y ont formé ime corporation appelée colonie française, qui existe encore de nos jours, dont tous les membres ont conservé la langue et les mœurs de leurs ancêtres. Mais ce qu'il y a de plus remarquable et de plus frappant à cet égard, ce sont ces villages français fondés, toujours par suite de cette déplorable i évocation de l'édit de Nantes dans les environs de Francfort, au centre même de l'Allemagne. Une personne de ma connaissance qui a vu ces villages pendant l'été dernier, m'assure qu'en en visitant la population, on se croit au milieu de la France méridionale du siècle
de Louis XIV. Langage, accent, mœurs, tout y rappelle cette dernière époque. Les pasteurs ^dennent de la Suisse française. Dans les écoles, on n'enseigne que le français, et la plus grande partie des habitants ne comprennent pas même l'allemand.
" De ce fait que la grande majorité de la population américaine est de race anglo-saxonne, il n'en faut pas conclure qu'elle absorbera la nationalité et la langue française. En Europe, la langue française est toujours la langue dominante, la langue de prédilection des savants et la langue diplomatique enfin ! Toutes les premières familles d'Allemagne et de Russie, toute la noblesse font instruire leurs enfants en français. C'est la Suisse française principalement qui leur fournit des instituteurs et des institutrices. J'ai dans notre voisinage
plusieurs amis, qui, comme précepteurs, ont habité la Russie pendant un grand nombre d'années et qui m^ont souvent répété que chez tous les seigneurs et dans la bonne société, on ne parle que français et aussi correctement qu'à l^aris. La société choisie qui, de toutes les parties du monde et principalement d'Angleterre, ^dent chaque été visiter la Suisse, se sert généralement de la langue française. C'est à l'amour-propre des Anglais qu'il en coûte le plus de parler un autre idiome que le leur, mais le plus souvent ils sont forcés d'en passer par là. Toutes les principales villes d'Europe et même Constantinople, ont leurs journaux français. A Berne, ville toute allemande, il se publie trois feuilles françaises paraissant tous les jours.
" La langue, c'est la nationalité.
Que les Canadiens-Français conservent donc religieusement la première, et la dernière ne périra pas, je crois yons en avoir donné la preuve par les divers faits qui précèdent. Encouragez, propagez l'instruction primaire, dans les campagnes surtout. N'employez que des instituteurs de race française.
Après cela, que la corruption produise quelques défections dans la classe élevée, c'est-à-dire chez ceux de vos compatriotes, qui, par leur éducation et leur position sociale, devraient être à l'abri de toute corruption, ceux-là, croyez-le bien, n'entraîneront pas les masses. A propos de cela, il y a quelquefois des tendances qui se remarquent jusque dans les plus petites choses.
Je vois souvent dans les journaux des faits qui ne font pas honneur à quelques-uns de vos compatriotes, quant à l'esprit de nationalité :
c'est, par exemple, l'affectation que
mettent des membres du parlement à s'exprimer en anglais. Pourquoi aussi, dans le commerce, les négociants l'ranco-canadiens atlectentils d'avoir les enseignes de leurs magasins en anglais ? Ceci ne s'explicjue guère pour une ville comme (^urbec, peuplée, en grande majorité, par la race française ^ "
Dans une seconde lettre, en date du 27 juin 1854, le même correspondant, revenant sur un discours prononcé par l'ambassadeur des Etats-Unis à Londres, à l'occasion d'un diner donné au gouverneur du Canada, lord Elgin, ajoute de
1. La correspondance de M. Garneaa offre un beau modèle de cette fierté nationale et de ce respect de la larigue française qu'aucun Canadien ne devrait jamais oublier. Parmi la nombreuse collection de lettres de M. Garneau que nous avons sous les yeux et dont un grand nombre sont adressées en réponse à des Anglais, pas une seule n'est écrite en langue anglaise.
nouvelles preuves à ce qui précède :
" Je prévois avec assurance, a dit l'ambassadeur de la république américaine, le jour où la langue anglaise qui est la langue de la liberté chrétienne, civile et politique, sera la langue de la plus grande partie du globe.
" Quoiqu'il ne soit pas diflicile de prouver que cette langue n'a pas été et n'est pas la langue de la liberté chrétienne, civile et pohtique, on peut dire avec beaucoup de vérité, n'en déplaise à monsieur l'ambassadeur, que ses prévisions
Ce sont là de ridicules vanteries et des fanfaronnades déplacées qui ne font pas honneur aux connaissances de celui qui se les permet. Plus justes que lui, tous les hommes compétents en pareilles
ne sont rien moins
fondées.
choses, répondront que si la langue anglaise n'a pas à craindre d'absori^lion en Angleterre ni aux Etats-Unis, rien, absolument rien, ne porte à écrire, ni à prévoir, que les autres langues doivent s'attendre à être absorbées par elle dans la plus grande partie du globe. On ne conteste pas à M.
Buchanan que dans la plus grande partie de l'Amérique, dans les pays d'outre-mer, l'anglais ne soit la langue la plus usitée, la langue mercantile enfin. Mais après cela, que sont les populations anglosaxonnes de l'Angleterre et de l'Amérique, comparativement aux autres peuples d'Europe? Pourquoi, et par quels moyens, quarante à cinquante millions d'Anglo- Saxons imposeraient-ils leur idiome à plus de deux cent millions d'âmes formant le surplus de la population européenne ? C'est ce que
F. X. GARNEAU. lOY
monsieur Tambassadenr ne nous dit pas.
" On pent, sans présomption, lui répondre que si la langue française n'a pas la prétention d'absorber les autres langues, elle, non plus, ne sera jamais absorbée. Elle sera toujours la langue par excellence, la plus estimée, la plus cultivée et la première de toutes les langues en Europe, où elle est la langue scientifique, la langue diplomatique, et sauf peu d'exceptions, la langue commerciale la plus usitée, celle enfin qui, dans toutes les relations, sert presque généralement d'intermédiaire entre les divers peuples. Tout ceci est incontestable pour qui connaît bien l'Europe. Dans tous les établissements d'instruction publique, en Allemagne surtout, et même jusque dans les provinces danubiennes, presque toutes les bonnes familles
ont chez elles des instituteurs ou des institutrices françaises. Que monsieur T ambassadeur nous dise, par exemple, si, dans ces mêmes pays, on trouve un aussi grand nombre d'instituteurs ou de professeurs anglais, et si on y témoigne le moindre désir d'apprendre cette dernière langue ?
" S'il est ensuite des contrées en Europe où la langue française ait une grande prépondérance, c'est en Russie et en Pologne, pays qui ont leurs littérateurs français, lesquels sont appelés souvent, et à juste titre, les Français du nord.
L'empereur Nicolas, avec tout son despotisme, n'a pu supprimer ni létude, ni l'usage de cette langue qui est maintenant dans les mœurs do la partie éclairée de ses peuples.
Au commencement de son règne, Nicolas fit publier, par un auteur russe, divers ouvrages dans le but
de ridiculiser l'emploi de cette langue par les Russes, mais ce moyen n'eut pas de succès. D'ailleurs, le czar lui-même ne s'exprime le plus souvent que dans notre langue. Lui, ses frères et ses enfants ont eu des gouverneurs français. L'empereur Alexandre avait pour gouverneur le général La Harpe.
" Dans les arts et les sciences, c'est toujours aux Français que l'empereur Nicolas donne la préférence. On peut juger de l'exactitude de ceci par le grand nombre de Français que la guerre actuelle oblige de rentrer momentanément
en France
Quel que soit donc l'avenir de ce vaste empire russe, où la langue française est en honneur et en usage, chez chaque seigneur, dans chaque village, depuis la mer Baltique à la mer Noire, on peut dire
que cette langue y est profondément implantée et que peut-être elle pourra bien un jour servir à la civilisation de ce pays et y devenir la langue dominante. Cette idée, qui peut paraître hardie, dans ce moment, a déjà été exprimée plus d'une fois par des hommes bien compétents.
" Je désire ensuite que Ton établisse, par exemi)le, l'état comparatif des li^a^es français et des livres anglais qui se vendent en Russie, en Allemagne, en Suisse, en Italie, en Espagne, etc. ; qu'on visite les bibliothèques publiques et particulières dans ces divers pays et l'on reconnaîtra que la littérature française y entre pour les trois quarts, comparativement à la littérature anglaise. Qu'on demande ensuite au voyageur qui a parcouru ces mêmes pays, si ce ne sont pas les revues et les journaux fran-
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çais qui y sont les plus répandus ?
Ce sont là autant de nouvelles preuves de la grande prépondérance de notre langue en Europe.
Une autre preuve encore, d'ailleurs bien connue, c'est que sachant que nous pourrons nous faire comprendre dans toutes les contrées européennes, et souvent aussi dans les autres parties du inonde, nous ne nous occupons pas assez en France de l'étude des langues vivantes, c'est un grand tort sans doute, et on nous le reproche souvent avec raison. Qu'un Eusse, par exemple, un Allemand, ou un Italien, visite le centre de la France, il ne trouvera à qui parler, tandis que nous, soit à Berlin, soit à Saint-Pétersbourg, Vienne, Stokholm, Berne, etc., etc. nous savons à l'avance que nous pourrons nous faire comprendre. Les protestants français, par exemple, peuvent assister à leur culte célébré en fran-
çais dans toutes les principales villes européennes, de Stokholm à Odessa.
En s exprimant ainsi, M. Buchanan a voulu aussi faire allusion à la possibilité de Vanglification du Bas-Canada. Ici, M. Buchanan se trompe encore, cette anglijication ne dépendant pas plus de l'Angleterre que des Etats-Unis, mais uniquement des Cadiens-Français.
Quel que soit le sort que l'avenir réserve à votre intéressant pays, qu'il fasse i:>artie d'une confédération des colonies anglaises, ou qu il soit annexé à l'Union américaine, on ne pourra jamais, si le peuj)Je Canadien-F lançais le veut bien, lui ravir sa langue, sa religion et ses usages, en admettant même qu'il ne pourrait conserver ses lois.
Les nationalités ne s'anéantissent pas ainsi. L'histoire moderne nous en présente trop de preuves. Voyez,
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par exemple, l'Alsace, rime de nos plus belles et de nos plus riches provinces de France, et qui aujourd'hui ne compte pas loin d'un million d'habitants. Cette intéressante contrée, conquise par Louis XIV, et réunie à la France en 1648, a conservé sa langue, ses mœurs et ses usages, malgré le système de centralisation et d'unité qui se fait sentir en France beaucoup plus que dans tout autre pays. Parcourez donc cette belle Alsace, réunie à la France depuis passé deux siècles, vous y trouverez une population française de cœur et sincèrement attachée à la France, mais toujours allemande par les mœurs et les usages. Yisitez tous les villages, entrez le dimanche dans toutes les églises, vous n'y entendrez que des sermons allemands.
Dans les écoles, on enseigne l'allemand en même temps que le français. Voyez ensuite le royaume
de Sardaigne, auquel ont été réunies toutes les provinces de la Savoie et le comté de Nice, pays peuplés par des habitants de la race française, qui n'en conserve pas moins leur langue, leurs usages, etc. L'Autriche ensuite, qui règne depuis si longtemps sur la Lombardie, a-t-elle germanisé ce pays?
La Belgique qui compte deux millions d'habitants parlant le français, et environ deux millions parlant le llamand, présente-elle l'absorption de l'une ou l'autre de ces laimaies ? Et la Suisse enfin, qui se coini:)ose des races allemande, française, italienne et romane, a-t-elle cherché à anéantir l'une ou l'autre de ces quatre nationalités différentes ? Non, et c'est là que, sous ce rapport, les Canadiens-Français trouveront l'exemple le plus rassurant pour leur avenir. En Suisse, chaque nationalité est respectée dans ses droits. Quoique la popu-
latioli allemande soit la plus nombreuse, les autres langues sont aussi reconnues par la constitution fédérale comme langues nationales, et chaque nationalité est représentée dans les assemblées législatives et au conseil fédéral. Cette différence de nationalité se rencontre aussi dans plusieurs des Etats composants la confédération. Le Valais, par exemple, se compose du Bas-Valais qui est français et du Haut-Valais qui est allemand. Le canton de Fribourg a aussi sa partie allemande et sa partie française, dont les limites se rencontrent dans la ville même de Fribourg. En 1815, l'ancien Evêché de Baie, dont la population est toute française, a été réuni au canton allemand de Berne. Le canton des Grrisons compte 132 paroisses protestantes et 86 paroisses catholiques, formant ensemble une population d'environ 100,000 habitants. Un tiers
environ de cette population parle l'allemand, un neuvième l'italien et le reste le roman. Le canton se divise en trois ligues, la ligue Grise, la ligue de la Maison-de- Dieu et la ligue des Dix-Droitures.
Ces ligues, dont l'imion date de 147G, se subdivisent en 25J jurisdictions. Celles-ci, partagées à leur tour en jurisdictions secondaires, forment de petites républiques diflérant souvent entre elles par leurs constitutions, leurs lois et leurs franchises. Cet Etat présente donc le rare assemblage, dans un petit pays, d'une population composée de trois races différentes, professant deux cultes différents et vivant entre elles heureuses et tranquilles, car le canton des Grisons est un des plus paisibles de la Suisse.
" Ainsi dans chaque canton suisse, comme dans la confédéra-
tion, chaque nationalité est respectée et éqnitablement représentée.
Pourquoin'en serait-il pas de même en Canada ? Ceci dépend uniquement du peuple canadien, ainsi que le prourent les exemples que je viens de vous citer. Que les Canadiens-Français ne se laissent donc pas éblouir par des discours inspirés par un orgueil national aussi outré que ridicule, comme celui de M. Buchanan ; qu'ils se persuadent bien surtout, et qu'ils n'oublient pas, que si la langue anglaise est celle de la majorité du peuple américain, elle n'est pas, et elle ne sera jamais celle de la grande majorité de la population de la partie la plus ci^ôlisée du globe, c'est-à-dire de l'Europe; que s'il y a chez la race anglo-saxonne des qualités qui la placent dans une position respectable parmi les nations civilisées, il y aurait de la fohe à prétendre qu'elle est au-
118 F. X. GAENEAU.
dessus, ou qu'elle absorbera ou effacera toutes les autres nationalités à la tête desquelles se trouvera toujours la France.
" D'ailleurs la partie éclairée du peuple anglais commence à secouer ses préjugés ; revenue à des sentime]its plus équitables, elle témoigne le désir de voir disparaître ces orgueilleuses prétentions de prépondérance, ces rivalités de races qui ne sont plus de notre siècle. Que le peuple canadienfrançais ne croie donc plus à ce fantôme de l'omnipotence anglosaxonne ; qu'il retire sa confiance aux hommes capables de défection ; qu'il ne choisisse ses mandataires que parmi les hommes d'une confiance éprouvée pour la défense de ses institutions, de sa langue et de ses lois ; que tous ses efforts tendent sans cesse au progrès de l'instruction du peuple ; que celle-ci
soit toujours donnée dans lalangue maternelle, l'étude de l'anglais ne devant être considérée que comme un accessoire ; qu'il n'oublie jamais que l'union fait la force, et il pourra, comme tant d'autres peuples, transmettre intact à ses descendants l'héritage qu'il a reçu de ses pères.
" Terminant cette lettre déjà trop longue, je forme les vœux les plus sincères pour la conservation de la nationalité de votre brave peuple et pour son bonheur, espérant que le gouvernement anglais, animé par des dispositions plus équitables envers vous, reconnaîtra qu'il est de son devoir et de son intérêt de respecter et de protéger tous les droits inhérents à votre nationalité, et par ce moyen, conserver le Canada dont la position, ainsi améliorée, deviendrait préférable à l'annexion."
L'ardente sympathie, dont cette lettre est empreinte, est une preuve éloquente en laveur de Y Histoire du Canada ; mais de tous les nombreux témoignages que nous venons d'énumérer, aucun ne fait plus d'honneur à M. Garneau, aucun ne fait mieux connaître l'importance de ses travaux historiques, et les résultats i^ratiques qu'ils ont eus pour le Canada, que les paroles que lui adressait en 1855 M. le commandant de Belvèze, envoyé pour renouer des relations commerciales entre le Canada et la France :
" C'est en grande partie à votre livre, monsieur G-arneau, que je dois rhonneur d'être aujourd'hui
en Canada Il forme la plus
solide base du rapport officiel que j'adressai au gouvernement de l'empereur sur les ressources commerciales de votre beau pays."
Après de tels témoignages, M.
Garnean pouvait mourir : son œuvre était accomplie. Servir son pays avait été l'unique but de sa vie, le seul mobile de son ambition.
Ce résultat, il l'avait obtenu.
Au prix de quelles veilles, de quels travaux, de quelles sueurs !
— Vingt années d'infirmités, une vie brisée avant le temps, une mort anticipée, sont là pour nous répondre.
" Sans doute, l'homme d'état mérite bien de la patrie, et sa mémoire doit être chère à tous ; mais celui qui, sacrifiant à des recherches toujours pénibles et souvent ingrates, les plus belles années de sa vie, celui qui consent à être esclave et martyr pour devenir l'historien de son pays, est cent fois plus grand. Il meurt à chaque instant, peu à peu dans son cabi«
net, pour ravantage de ses concitoyens. Chaque date qu'il inscrit lui coûte, pour ainsi dire, une goutte de sang, tant il lui a fallu de veilles et de travail pour aller la chercher au milieu d'un pêleméle d'années et d'événements, d'un abîme de confusion et de ténèbres. L'historien, c'est la mémoire de son pays ; et quand un pays n'a plus de mémoire, il meurt.
L'historien est donc indispensable, tellement indispensable qu'il ne meurt jamais. Son corps nous échappe, son front ne nous réjouit plus, mais son œuvre demeure.
" M. Grameau a eu le mérite de ne devoir qu'à lui seul sa vaste érudition, son style toujours bien approprié aux sujets qu'il traitait.
Il a été lui-même, à la fois, et le maitre et l'élève. C'est M. F. X.
G-arneau seul qui a fait l'historien." '
Quant au mérite Kttéraire de son œuyre, ses critiques, comme ses admirateurs, en ont reconnu la yaste conception, l'ordonnance habile et la riche exécution. Il appartient à la grande école d'Augustin Thierry , dont il était l'admirateur passionné : il en a les qualités et même les défauts, la manière large, le regard philosophique, et quelque chose de son talent dramatique et httéraire ; mais aussi il en a les tendances rationalistes et les préjugés politiques. Ce fut le malheur de son éducation soliaire, abandonnée à elle-même, privée de cette salutaire direction qu'impriment aux jeunes talents
1 . Correspondance québecquoise du Journal des Trois-RivièreSj signée d'initiales qui indiquent un beau nom, et qui promet d'être dignement porté.
nos grandes institutions religieuses.
Ebloui de rétonnante prospérité des Etats-Unis, qu'il avait visités pendant sa jeunesse, aux plus beaux jours de leur merveilleux développement, il en avait rapporté une admiration trop exclusive de leurs institutions et de leur système politique ; et il ne s'est pas assez mis en garde contre leurs doctrines sur l'origine des sociétés, les devoirs des gouvernements, la liberté des citoyens, les droits de la vérité. " Comme eux, il écarte trop souvent de la direction des peuples l'action de la religion et de ses ministres." Il en est résulté une déplorable lacune dans son œuvre : le côté le plus intéressant, le plus glorieux de nos origines coloniales lui a, en partie, échappé.
Il n'a pas su mettre en lumière le rôle de dévouement que la France a embrassé en mettant le
pied en Amérique, ce rôle sublime de nation éyangélisatrice, le seul digne de la fille aînée de l'Eglise, qu'elle a poursuivi avec un désintéressement qui fera son éternel honneur.
Son premier mobile, son dessein prémédité dans la fondation du Canada était, pour nous serrâ des expressions employées dans la commission de Jacques Cartier, " l'augmentation du saint et sacré nom de Dieu et de notre mère sainte Eglise." La raison d'état, les avantages matériels, l'accroissement de sa puissance, l'honneur des découvertes, les profits du commerce étaient pour elle des mobiles secondaires. Cette noble pensée, qui avait présidé aux premières découvertes, fut poursuivie par les successeurs du roi chevalier, les princes très-chrétiens, et par les premiers fondateurs de la
colonie. Pour ne citer que le plus illustre, Cliamplain écrit dans ses Fo//r/^^es cette phrase qui est comme le princi]3e de toute sa conduite :
"Le salut d'une seule âme vaut mieux que la conquête d'un empire ; et les rois ne doivent songer à étendre leur domination dans les pays où règne Tidolâtrie, que pour les soumettre à Jésus-Christ."
" Depuis Champlain les missionnaires furent les instruments les plus actifs et les plus utiles de la colonisation. Nous leur ayons dû nos i)lus importantes découvertes, nos expéditions les plus heureuses, nos traités de paix les plus avantageux. Souvent ils ont réussi, par l'ascendant qu'ils avaient pris sur les sauvages, à détourner la guerre qui menaçait la colonie; et toujours ce sont eux qui ont concilié les amitiés les jdIus fidèles, les plus inaltérables dévouements des tri-
F. X. GARNEAU. 127 m
bus indigènes. Le goiiyernement canadien les employait dans toutes les circonstances difficiles : ici pour ménager l'alliance d'une n^ition indienne, là pour en maintenir une autre dans la neutralité nécessaire; ailleurs, pour apaiser des querelles, des différends, et pour assurer l'exécution d'un traité.
Quand la paix se négociait avec les sauvages, c'étaient les missionnaires qui portaient la parole au
nom du gouverneur Quand
la paix était faite, on donnait aux indigènes, devenus nos alliés, un missionnaire. Il n'y avait pas de garantie plus sûre et mieux acceptée des deux côtés." ^
De fait, la forme du gouvernement, dans les premières années
1 . Ce passage est extrait de la critique de V Histoire du Canada par M. L. Moreau, dont les appréciations nous ont surtout guidé dans notre travail.
de la colonie, était une sorte de tliéocratie.
Et cependant ce fait historique si important, même au point de vue politique, et qui offrait de si grandes ressources pour fintérêt et la variété du récit, qui aurait pu fournir la matière de si belles pages, de peintures si originales, si pittoresques, d'épisodes si dramatiques, n'a été qu'imparfaitement compris par M. Grarneau, et n'est que faiblement accusé dans son Histoire. Si on veut l'étudier, c'est ailleurs qu'il faut aller en chercher le complet développement.
Lorsqu'il s'agit d'une œmrre magistrale, et qui s'impose à l'admiration et à la sympathie de tous les lecteurs, comme V Histoire du Canada, il y a peu d'inconvénients à insister sur les critiques. C'est
le privilège des monuments immortels : en les admirant, on peut enlever hardiment les taches qui obscurcissent leur éclat, sans craindre d'en entamer le granit. ^
Sous le titre di Histoire du Canada, l'ouvrage de M. Garneau embrasse, en réahté, l'histoire de
2. Si l'on voulait faire une critique minutieuse de l'ouvrage de M. Garneau, on pourrait relever un certain nombre d'inexactitudes dues aux difficultés de tout genre que présente l'étude des documents historiques. Nous n'en indiquerons qu'une en passant, parce qu'elle intéresse un sujet qui nous est cher. M. Garneau en parlant du quiétisme et des adeptes qu'il eut en Canada, dit que la célèbre Marie de l'Incarnation, supérieure des Ursulines, partagea ce délire de la dévotion." FbZ. /, p, 184.
Cette assertion est entièrement dénuée de fondement, puisque Bossuet lui-même s'est appuyé sur les paroles de la Mère Marie de l'Incarnation, et a cité ses propres écrits pour réfuter l'erreur du quiétisme. Voir notre Histoire de la Mere Marie de l'Incarnation. Appendice,
toutes les colonies françaises en Amérique. Son plan est vaste, mais il est bien conçu et habilement exécuté. "Embrassant son sujet dans toute son étendue, dit un critique français, fauteur a conservé l'unité de l'ensemble dans la variété des détails. On le suit toujours sans fatigue, sans travail, sans que jamais la succession des faits et la filiation des événements échappent à f attention la moins soutenue."
Par la pente naturelle de son esprit philosophique, sa pensée remonte sans effort du fait à fidée, de l'analyse à la spithèse, et trace un sillon lumineux à travers le dédale des faits historiques. Le coup d'œil de l'historien plane toujours au-dessus de la narration, domine le cours des événements, les examine, en recherche les causes et en déduit les conséquences.
Le style est à la hauteur de la pensée, et révèle un écrivain d'élite. Il a de l'ampleur, de la précision et de l'éclat : mais il est surtout remarquable par la verve et l'énergie. C'est une riche draperie qui fait bien ressortir les contours, dessine les formes avec grâce, et retombe ensuite avec noblesse et dignité. Il s'y mêle parfois, disent certains critiques français, une sorte d'archaïsme, qui, loin d'être sans charme, donne, au contraire, au récit je ne sais quel caractère d'originalité à la fois et d'autorité.
Mais le style de l'historien du Canada se distingue surtout par une quahté qui fait son véritable mérite et qu'explique l'inspiration sous laquelle l'auteur a écrit. C'estdans un élan d'enthousiasme patriotique, de fierté nationale blessée, qu'il a conçu la pensée de son livre, que sa vocation d'historien
lui est apparue. Ce sentiment, qui s'exaltait à mesure qu'il écrivait, a empreint son style d'une beauté mâle, d'une ardeur de conviction, d'une chaleur et d'une vivacité d'expression, qui entraînent et passionnent,— surtout le lecteur canadien. On sent partout que le frisson du patriotisme a passé sur ces pages.
L'avenir sanctionnera le titre di Historien National que les contemporains de M. Garneau lui ont décerné. Car, outre ses qualités éminentes, c'est lui qui, le premier, a pénétré dans le chaos de nos archives et penché le flambeau de la science sur ces ténèbres. D'autres parmi ses émules, profitant de ses travaux et marchant à sa suite dans les sentiers qu'il a frayés, pourront lui disputer la palme de 1 érudition, mais nul ne lui raiâra cette gloire. Avant lui, on ne connais-
sait, à part quelques fragments plus on moins complets, que l'histoire du Canada du P. de Charleyoix, qui s'arrête à 1740, près d'un quart de siècle avant la conquête.
Depuis lors, on peut dire que tout était à créer. Les seuls ouwages qui eussent quelque autorité, avaient été écrits dans un esprit hostile, et dans le but d'avihr le caractère canadien.
C'est M. Garneau, le premier, qui, à force de patriotisme, de dévouement, de travail, de patientes recherches, de veilles qui ont usé ses jours, fané sa vie dans safleur, est parvenu à venger l'honneur de nos ancêtres outragé, à relever nos fronts courbés par les désastres de la conquête, en un mot, à nous révéler à nous-mêmes.
Qui donc mieux que lui mériterait le titre glorieux que la voix
unanime des Canadiens, ses contemporains, lui a décerné ? Nous avons donc droit de l'espérer, l'avenir s unira au présent pour le saluer du nom d' Historien National.
Les restes de M. Grarneau reposent dans le cimetière de Notre- Dame de Belmont, à l'ombre de cette même forêt qui vit, il y a un siècle, passer l'armée de Lévis, à deux pas du champ de bataille de Sainte-Foye qu'il a arraché de l'oubli, en face du monument élevé aux braves tombés sous la mitraille.
C'est bien là qu'il devait reposer; car lui aussi a combattu pour la patrie. Avec sa plume, il a continué de tracer le sillon de gloire que ces héros avaient ouvert avec la pointe de leur épée ; et comme eux, il est tombé après avoir, sui-
Tant la belle expression d'Angnstin Thierry, " donné à son pays tont ce que lui donne le soldat mutilé sur le champ de bataille "
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