IMPROVISATION FAITE DANS LA DERNIÈRE ANNONCE QUE FIT M. DUCHESNE
ce tes yeux d’où jaillit une éloquente flamme, cdne fois qu’oii subit les magiques effets,
^’en est fait, ton esprit illumine notre âme; Œeureux qui peut goûter le fruit de tes bienfaits 1 t=3n vain, mille jaloux, contre toi furieux, a>e liguent pour voiler ton astre dans les cieux, tsjecrains pas leur couproux,pleind’unnoblecûurage t=3n guérissant nos maux redouble encor leur rage.
Enfin le voyage est terminé; il est temps de vous reposer, Duchesne; venez chercher à Paris la grande consécration, il ne manque pas
ici de voix retentissantes pour vous l’octroyer. Voyez, voilà les auteurs des Mémoires de Bilboquet qui sonnent pour vous dans Paris-saltim- BANQCE. Ecoutez, Duchesne, on parle pour vous ici comme partout :
« Le dentiste patenté fait usage du chloroforme, au risque d’endormir son client pour l’éternité; il ne défie pas l’ennemie, la douleur, face à face ; il n’essaie pas de la combattre par le seul effort de son adresse et de sa dextérité. Une fois la sensibilité éteinte, le cerveau plongé dans une léthargie sœur de la mort, cet homme habile, avec ses leviers, ses crochets, ses instruments tranchants ou piquants, taille à plaisir dans la gencive... il opère-à son aise sur un cadavre, sans témoins et sans critiques.
«Ah ! il ferait beau voir que Duchesne s’y prît de la même façon. L’ombre de ses devanciers se voilerait la face, et le public empressé qui admire, bouche béante, la prestesse et l’aplomb superbe de l’opérateur, s’en irait désappointé en se disant que tout le monde en ferait bien autant.
« N’est pas qui veut opérateur en plein air, charlatan, comme on les appelle.
— « Ah! vous nous appelez charlatans, se serait écrié à ce sujet feu Miette. Charlatans vous-mêmes, qui avez besoin d’un cabinet reculé, d’une pièce close et matelassée pour assassiner impunément vos victimes ; venez là, comme nous, au grand soleil, en présence d’une foule intelligente, appliquer
VOS outils prétentieux sur la première mâchoire de bonne volonté venue. On verra qui saura faire la meilleure besogne, de vous avec ces affiquets dorés qui ne tiennent pas dans la main, ou de moi avec le premier objet venu, avec un couteau, un poinçon, un sabre! Oui, un sabre véritable, comme celui dont se servaient nos pères.
« Je me suis laissé enivrer aux bouffées du boniment classique. Duchesne se garde de parler avec tant d’emphase ; il est l’homme de son siècle; il sait qu’on réussit mieux avec une apparence de tenue, un vernis de bon ton qu’avec les fanfaronnades et les estramaçons de ses prédécesseurs.
— « Mesdames et messieurs, dit-il avec simplicité (absolument comme un président quelconque de comice agricole ou de réunion magnétique), vous avez tous souffert des horribles douleurs de la névralgie. Vous avez vu avec quelle dextérité, quelle sûreté de coup d’œil nous avons extirpé, sous vos yeux, une des molaires les plus rebelles.
— « Eh bien 1 s’il est quelque personne qui souffre comme souffrait tout à l’heure monsieur (U désigne le patient), que cette personne se présente. Moyennant la faible rétribution d’usage. Je l’admettrai dans l’intérieur de ma voiture, et, au bout [de cinq secondes,elle sortira joyeuse,débarrassée d’une douleur terrible et dans la plus parfaite santé.*»
Mais ce que les auteurs des Mémoires de Bit-' hoquet ont oublié de consigner, ce sont les inventions superbes qu’employait Duchesne pour forcer ces derniers à monter dans sa voiture de charlatan.
Un seul devait entraîner les autres; mais que celui-là, ce premier, ce phénix qui fait ou défait la recette, ce bélier qui doit sauterie fossé du préjugé, est rare et difficile à décider.
Savez-vous alors ce que disait Duchesne, Duchesne le magnifique?
«Messieurs, disait-il, je donne 10 fr. au premier d’entre vous qui se fera extraire une dent.»
Et les deux pièces de cent sous reluisaient au soleil. — Ah I qu’elles avaient un charme magique et des reflets tentateurs ; souvent deux pauvres diables se plaçaient en même temps sur la Banquette du cabriolet de son élégante voiture et se disputaient, chacun d’eux prétendant être monté le premier.
Duchesne, superbe, les regardait se disputer en souriant :
— « Eh bien, messieurs, leur disait-il après une pause, vous êtes-vous enfin mis d’accord?..»
Oui, monsieur, c’est moi, répondit l’un.
Non, monsieur, c’est moi, reprenait l’autre.
Et la dispute allait recommencer.
Allons, messieurs, finissons ; d’autres malades souffrent et attendent pour monter dans la voiture que vqus en soyez sortis; vous aurez dix francs chacun pour votre dent. Voyons, ouvrez la bouche, disait-il à celui qui lui avait semblé le plus acharné.
L’homme ouvrait la bouche et désignait à l’opérateur la dent malade.
— Mon ami, reprenait alors celui-ci, vous voulez toujours les dix francs que je vous ai promis?
— Oui, monsieur.
— C’est que je vais vous dire, faisait Duchesne, je ne tiens pas précisément à celle que vous me désignez, qui, étant gâtée, ne pourrait me servir à rien, et je préfère celle-ci.
Et il montrait une incisive parfaitement en vue et très-immaculée.
—Je vais donc vous l’arracher, et je vous donnerai vos dix francs.
Jugez de l’accès d’hilarité qui s’emparait des
spectateurs à la vue de la désillusion du pauvre diable.
— Mais, monsieur, je ne veux pas que vous m’étiez celle-là; gardez vos dix francs; c’est c'elleci qui me fait souffrir, priait le malheureux.
— Pour celle-ci, vous me paierez, répliquait Duchesne; car enfin, vous comprenez que je ne puis pas faire mon métier pour rien.
Et la foule de rire plus fort. Enfin, lorsque le praticien avait récréé son public par celte scène de comédie, il disait aux deux hommes, qui voulaient redescendre, d’ouvrir la bouche, et les deux dents, enlevées par enchantement, allaient tomber au milieu d’un public compact qui applaudissait à outrance, lorsque Duchesne ne voulait plus accepter l’argent que les deux opérés lui offraient maintenant de bon cœur.
Mais ne quittons pas encore la place publique, Duchesne y est resté trop longtemps pour que nous en sortions brusquement.
Savez-vous, lecteurs, après la difficulté de faire monter le passant, celui qui a peur du préjugé.
dans une voiture de saltimbanque, ce qu’il y a de plus ennuyeux dans ce terrible métier?
C’est de commencer la séance.
Il faut quelquefois des prodiges d’habileté pour grouper autour de soi un grand nombre d’auditeurs; car celui qui doit parler en plein vent pendant une journée tout entière, doit ménager sa poitrine et ne commencer son speech que lorsque son cercle est complètement formé, afin d’être entendu complètement par le plus grand nombre et d’avoir moins longtemps à parler.
Pour arriver à ce résultat, les uns grimacent comme Lartaud, les autres posent comme Mangin. Duchesne, lui, qui n’avait pas oublié ses anciens exercices, jonglait avec des boules en cuivre, des anneaux et des poignards ; et il faut que je vous dise que peu de jongleurs l’égalent quant à l’habileté : avec ses boules de cuivre, il sait se faire une auréole rapide comme ce sillon de lumière que rejette un miroir agité au soleil; ceci lui servait.
Et puis Duchesne al’imagination aussi prompte que la parole et aussi sûre que le regard. Ce n’est point un de ces saltimbanques qui ont ap-
pris un boniment écrit par un autre, qu’ils répètent avec la même mine, les mêmes gestes, les mêmes poses, les mêmes inflexions, avec quelque chose du singe dans les bras et les jambes, et quelque chose du perroquet dans la conformation de la tête.
Duchesne est toujours prêt à tout ce qui peut lui arriver; qu’un embarras se présente, il s’en fait un avantage ; qu’une concurrence sérieuse vienne, et lui qui ménage tous les pauvres diables qui font un des petits métiers du carrefour, acceptera le défi et saura profiter de cette concurrence pour monter davantage. Il est l’homme du moment; le génie de l’inspiration le prend aux cheveux et l’emporte; puis, au moment où son concurrent y pense le moins, elle le laisse retomber lourdement sur sa tête pour l’écraser.
La première fois que nous le vîmes, ce fut dans une circonstance solennelle, en 1853, aux Champs-Élyséesetà Montmartre, pourles grandes fêtes d’août.
Depuis longtemps, il dormait dans les délices de cette Gapoue qui était son cabinet de la chaussée CUgnancourt. Duchesne n’avait pas encore
celui de la rue Vivienne, le seul qu’il a gardé, son lieu de retraite, son ermitage qu’il a conquis à la pointe de sa volonté, qu’il vendrait denain, s’il le voulait, 150,000 francs espèces soncantes et ayant cours; mais laissons cela, nous y reviendrons. Il se faisait remplacer sur la place publique par ses deux fils, deux hardis jeunes gens.
Tout à coup, on lui apprend que Turquetin, le dentiste de Rouen, qui avait tenu contre lui toute une campagne dans la Normandie, une année ou deux auparavcint; Turquetin, la mort aux rats de la banque, celui qui écrasait sous le pied de ses chevaux pommelés tous les pauvres industriels de la place publique qu’il trouvait sur son passage, on lui apprend, dis-je, que ce terrible Turquetin est arrivé à Paris comme pour le provoquer.—Il avait compté sans la tête de Duchesne qui a trouvé tant de choses.
: Je ne dirai pas que le vieux cheval releva la tête; cette qualification âppartenant de droit à Sainte-Beuve, qui se l’est donnée dans une lettre adressée à M. Théodore de Banville.
Mais je dirai : Duchesne sentit sa crinière se
— so —
dresser sur son front ; car il a une crinière que bien des fais lui ont enviée.
Quoi qu’il en soit, il bondit de nouveau sur sa voiture, et, dès ce jour, pendant toutes les fêtes, Paris put assister à un de ces terribles combats, à une de ces effroy ables mais habiles contrecarres r^tyî^ÿ^ws^omme jamais n’en virent les
On'fj/rusterail;^\îCàuble avec tout l’émail qui to^a pendant l^®ques jours dru comme grêle\^i^jli^lef,^^^pÿeo ; ou qui fut enlevé à la par l’un et l’autre
adversaire,^
Turquetin, lé'kux bonhomme, le paysan matois, habitué à jouer avec les Normands à ce jeu : à Normand, Normand et demi, parlait aux Parisiens naïvement, comme on parle à Caen, ou dans ces trous de villages dans lesquels on ne fait que du cidre; mais il joignait à cette simplicité rustique un aplomb imperturbable, et le Parisien eut, pour la première fois, ce spectacle du dentiste de la nature et du dentiste policé, tous deux en présence.
Car Duchesne faisait littéralement florès, c’est-
à-dire faisait des fleurs de rhétorique ; il parlait comme un Sorbonien.
Il disait avec une suprême élégance, avec des timbres exquis et des intonations veloutées ;
« Gardez, oh ! gardez, vous, jeunes filles, ces a dons de Dieu qui vous feront épouses ; vous, « jeunes mères, ces perles qui voüs feront heu- « reuses et aimées. Si votre baleine a de douces « senteurs pour ceux qui sont autour de vous, « conservez précieusement ce parfum qui fait « prendre vos lèvres pour des feuilles jde rose et « ferait presque l’abeille se tromper et ée reposer « sur elles. »
Et l’on se demandait en l’écoutant si la rime n’allait pas venir après chaque membre de phrase.
Mais tout à coup son front se plissait comme pour lancer l’anathème, il semblait prophétiser.
En effet, son verbe menaçant grondait ceux dont l’incurie négligeait cet émail à la conservation duquel il s’est voué, et alors comme il décrivait pittoresquement les terribles conséquences qu’entraîne avec elle une mâchoire désarmée!...
Ab ! Duchesne, vous êtes le plus impitoyable rhéteur que je connaisse !
Puis venaient les expériences; les yeux bandés, la tête dans un sac, il prenait un pistolet avec la main gauche, la dent avec un outil dans la droite, et au coup de feu la dent sautait; et lorsqu’on lui demandait où était l’instrument devenu invisible, il répondait :
— Dans la manche î
Il l’avait escamoté.
Duchesne n’avait pas encore fait d’opération la tête dans un sac et les yeux bandés ; Turquelin fut écrasé lorsqu’il vit les Parisiens applaudir cet aveugle qui escamotait les molaires et les canines.
Je n’ai pas compris, dans les moyens qu’il employait pour rassembler la foule, un superbe album relié en maroquin, qu’il feuilletait devant elle et dans lequel elle pouvait voir cinq magnifiques pochades coloriées, signées Nedar; vous savez, le grand Nadar? le seul Nadar de la rue Saint-Lazare?
Quatre de ces pochades représentent un cabinet de dentiste comme il y en a beaucoup, et forment une série :
Le premier quart d’heure d’une opération ;
Le deuxième quart d’heure de cette même opération;
Le troisième quart d’heure de celte toujours même opération ;
Le quatrième quart d’heure de celte toujours la même opération. .
Pensez à ce que Nadar a dû faire sur un thème semblable ; un jour, ces quatre pages auront de la valeur, tant à cause de celui qui les a crayonnées qu’à cause de celui pour qui elles l’ont été.
La cinquième, non moins originale que les autres, représente uu afficheur, que tout le monde connaît, en train de coller, en collaboration avec le diable, le nom de Duchesne sur tous les murs de la capitale.
On devrait l’écrire sur du bronze, en bas d’une colonne érigée avec to utes les dents qu’ il a cueilli es ( c’est son expression ) sur les mâchoires de l’humanité.
(Voir VIllustration du 31 janvier 1857).
« J’ai passé jadis en revue ces rois du boniment, ces improvisateurs du carrefour et de la place publique.
« Duchesne qui, suivant son expression îrittoresque, digne d’être transmise à la postérité sur le marbre ou le bronze, cueille les dents, tandis que ses confrères les arrachent.
« Victor FOURNEL.
« Illustration, 31 janvier 1857. »
Le voilà donc arrivé au but ; il a rempli sa vie, il s’est conquis une belle place au soleil de Paris, il a forcé les envieux à se taire, les médecins et les pharmaciens qui devraient le nier à lui reconnaître un talent supérieur et incontestable.
Voulez-vous voir, lecteurs? Voici quelques échantillons.
« Je soussigné, docteur en médecine de la Faculté de Paris, demeurant rue des Couronnes, 2, désirant, par mon témoignage, me rendre utileà M. Duchesne, déclare que je ne connais personne qui soit plus versé dans l’art dont il a fait sa spécialité, et surtout personne qui opère avec plus de promptitude et de dextérité ; aussi, non-seulement je lui adresse tous ceux qui, dans ma clientèle, ont besoin des secours du dentiste, mais encore c’est à lui que j’ai recours et qu’ont recours tous les membres de ma famille, lorsque l’occasion s’en présente.
a SABATIER, docteur-médecin de Paris. »
Èl d’autres, tous docteurs aussi de la Faculté de Paris :
MM. Gdillemain,
DE MoMIGNY,
Loiseaü,
Arnault de Rochette, - Paul,
Bailly, docteur en médecine de la Faculté de Paris, ancien chirurgien titulaire des Armées et des Hôpitaux de France, etc., etc.
Puis, les pharmaciens :
« Je soussigné, Slot, pharmacien de l’école spéciale de Paris, certifie avec bonheur que M. Duehesne, chirurgien-dentiste, mérite à juste titre la haute réputation que ses taiénts lui ont acquise et que chaque Jour bon nombre de mes clients le félicitent de sa capacité; je certifie en outre que ses dentifrices méritent la confiance générale.
«BLOT (Egistie),
c pharmacien de l’école spéciale de Paris. »
Et puis M. Gervais, pharmacien aussi, rue Jessaint, 32, et d’autres et d’autres.
Je ne vous ai pas parlé de ses inventions ; car
il a inventé, comme tous les hommes qui cherchent.
Et d’abord, comprenant que la vue d’une trousse pleine de ferraille pouvait effrayer le malade, il a cherché à dissimuler, le plus possible, le seul outil dont il ait besoin, le pied de biche, qu’il a fait construire en deux morceaux réunis au moyen d’une charnière comme certains tirebouchons, et que, plié ainsi en deux, il enferme dans une véritable coquille de noix.
Mais son invention la plus heureuse, celle qui lui a attiré l’estime de tous les médecins moins sûrs que lui de la dextérité de leurs doigts, est celle de Yévulseur-Duchesne, breveté. Cet instrument se compose d’un davier enfermé entre deux branches d’acier réunies à l’extrémité par un anneau garai d’un tampon qui sert à prendre te point d’appui. Le davier joue entre les deux branches au moyen d’une vis mue par une clef; en tournant à gauche on peut opérer la section du nerf dentaire, en tournant à droite on enlève, sans effort et avec certitude, la dent la plus rebelle. J’ai entendu des médecins faire le plus grand éloge de Yévulseur-Duchesne, qui devrait
être dans la trousse de tous les opérateurs.
L’homme public est esquissé ; croyez-vous qu’il y ait beaucoup de gens qui aient été plus utiles que lui ?...
Voulez-vous, par ces temps de scandale, er son voir maintenant un coin de sa vie privée? rois
Il est marié çomme le premier-venu, comb®* vous, monsieur, si vous n’êtes pas garçon, avec une femme comme vous, madame, si vous n’êtes pas demoiselle, avec cette différence, cependant, que madame Duchesne est aussi habile praticienne que son mari.
Voici, du reste, pour cela, l’opinion de M. E. de Champeaux, rédacteur en chef du Follet, du Gil- Blas et auteur dramatique.
J’emprunte cette citation au journal la Ville de Montmartre, numéro du 12 février 1854, qui a reproduit l’article du Follet :
« .Toutes ces choses si diverses, et qui ré¬
clament souvent le concours d’une main légère, solide, exercée, se trouvent quelquefois exécutées par un artiste éclairé, par un dentiste expert, tel qu’est, par exemple, Duchesne père, surnommé par excellence Vhabik opérateur. Néanmoins, et quelque puisse être le talent d’un homme en pareil cas,
que de personneB ont souvent désiré qu’une femme, au toucher délicat, à la main leste et mignonne, se décidât à donner à la bouche des soins excepionnels et fît, au besoin, de rapides opérations. Ce ’œu, si souvent exprimé, est enfin accompli ; une trorne élève de son mari, madame Duchesne, exmall adresse merveilleuse les dents incu-
^ ::s, plombe et guérit celles qu’il est possible de.
le s-eryer^ nettoie merveilleusement la bouche, et qiriquitte, en un mot, de la haute mission qu’elle est imposée avec un talent, une assurance, et en même temps avec une douceur, une convenance, qui donneraient presque envie de souffrir un moment des dents pour qu’elle ait ensuite à les guérir spontanément, car c’est avec une telle spontanéité, une telle adresse que toutes les opérations sont faites par madame Duchesne, que la douleur n’a pas, pour ainsi dire, le temps de se faire sentir.
« {Le Follet.) E. de CHAMPEAUX. »
Vous voyez que ce Duchesne est né pour tous les bonheurs : il a une femme qui marche dans ses idées, qui l’aide dans sa voie ; et pour compléter cette bénédiction, quatre beaux enfants intelligents comme leur père, mais plus paisibles qu’il ne le fut dans sa jeunesse.
C’est au milieu de cette famile douce, aimante, affectueuse, que cet habile navigateur, qui a su conduire sa barque jusqu’à Port-Marly pour y
acheter l’ancien château des Boules-d'Or, vit aujourd’hui souriant et tranquille, partageant son temps entre ses malades, sa famille et ses amis ; des oiseaux et des artistes.
A ses oiseaux, il a fait construîrej dans son jardin, une volière, on petit palais, qui a trois ou quatre chambres très-hautes, très-spacieuses, tapissées de rameaux de lauriers dans lesquels ils bâtissent leur nid.
Car Duchesne a la mémoire du cœur ; il se souvient que ce sont les oiseaux qui ont commencé sa fortune, aussi les traite-t-il royalement.
Il a même plus que la nUmoire, il a l’intuition du cœur. Je vous avais commencé une anecdote dans la chronique, je vais vous la raconter.
Un pauvre diable de sous-officier entre un jour chez Duchesne, qu’il ne connaissait pas. Il lui dit, avec le désespoir empreint sur le visage, qu’il a dissipé de l’argent qui lui avait été confié, ce que l’on appelle vulgairement manger la grenouille.—Duchesne lui demande quelle est la somme pour le déficit de laquelle il doit inévitablement être traduit devant un conseil de guerre.
Elle s’élevait à 300 francs. Duchesne cournt à .:'’a secrétaire, et, lui donnant celte somme, lui dit:
« Je ne vous connais pas, mais je crois, malgré « votre faute, que lorsqu’on est sous-officier on « doit être homme d’honneur. Voici l’argent a dont vous avez besoin, vous me le rendrez « lorsque vous pourrez. »
Pour des raisons que le lecteur comprendra, nous tairons le nom de ce jeune homme. Hâtonsnous seulement d’ajouter qu’il acquitta sa dette, et que nous avons vu des lettres dans lesquelles un lieutenant d’un régiment de ligne, en garnison dans le Midi, fâ!t preuve d’une reconnaissance sincère pour celui qui sauvegarda son avenir et auquel il doit ses épaulettes.
Duchesne a des envieux, comme tous ceux que le succès vient récompenser de leurs efforts; ceux qui ont sonné de la quatrième page pendant trente ans disent :
« Duchesne I cet homme est allé sur la place « publique ; c’est un saltimbanque, il a touché « au ruisseau, et il n’a pu encore effacer les « taches que la boue imprima à ses souliers. »
Oui, messieurs ses confrères, ce que vous dites là aujourd’hui, la foule le disait aussi autrefois, et pourtant la foule court chez lui, et cela parce que la foule ne doute plus.
Oh! vous êtes bien convaincus aussi, messieurs de l’annonce, mais vous serez toujours irrités de voir un homme qui n’est pas né avec des millier^ de francs sous l’oreiller brodé de son berceau, se placer d’un bond à côté de vous.
Vous jalousez ce que vous ne pouvez comprendre, ce que vous n’eussiez jamais pu faire. Taisezvous, vous dis-je; si vous saviez ce qu’il faut à un homme de courage pour braver le tremplin avec de l’intelligence au front, si vous saviez ce que cette aisance dont il jouit a contenu de douleurs muettes, d’espérances trompées, d’insultes souffertes, de bêtises humaines prises en pitié, d'amertume, de dédain, enfin de profonds et poignants souvenirs, vous frémiriez malgré ce mauvais instinct que l’on appelle la jalousié et qui vous mord au cœur.
Heureusement, il ne vous sera jamais donné, beaux raisonneurs, de comprendre ni les joies, ni les tortures de ces existences anormales qui
resteront pour vos esprits timorés, vos natures froides et vos cœurs sans élan, des arcanes été;nels.
Et maintenant que les jours de luttes et do triomphes en plein vent sont passés, comme passent les triomphes à la tribune, que reste-t-il de tout cela?
Un bon père de famille, un artiste sérieux, un homme de cœur, un chercheur laborieux qui, à force d’énergie, de travail, d’intelligence et de dextérité, a conquis sa place au soleil de la rue Vivienne.
Qui craindrait de confier ses dents à une pratique aussi longue, à une habileté aussi consacrée?
Personne.
Pas même Nadar, qui lui a envoyé son Panthéon avec cette dédicace que nous avons lue :
A M. Duchfisne, le premier des praticiens, une bonne et cordiale poignée de main. (Nadar.)
Charles PRADIER.
Hentmartre. —• lmp. Pillojr.