DERNIER POST-SCRIPÏLM D'AUTOMNE SUR OBEBMANN ET WERTHER
A M. Joachim Merlantj €/i toute sympathie « sénancourienne ».
Encore un document, instigateur d'un rapprochement, pour linir! Franz Liszt ne fut pas le seul musicien conquis par Obermann : en voici la preuve.
A la fin d'un idéal mois de septembre « aux clairs matins, aux soirs de sang », nous relisions Werther; une brillante reprise du « chefd'œuvre » de Massenet (1) reconduisait notre pensée au juvénile roman de Goethe. Nous ne sortions point de notre sujet, en interrogeant, dans leur plus beau cas, les origines du pathétique dans l'intimité : Werther associe continuellement son âme à la nature, et ce poète instinctif, dont l'amour sympathise avec les saisons, est sans le vouloir un grand paysagiste ; il compte avec le Jean-Jacques de la Nouvelle Ilélo'ise et des Confessions, parmi les devanciers sentimentaux d'Obermann (puisqu'un précurseur même est toujours fils de quelqu'un) ; il est au premier rang de ces ardents paysagistes à peu près contemporains que Sainte-Beuve invoquera plus tard (2) : Bernardin de Saint-Pierre, Ramond, Sénancour ; en effet, les belles déclamations méconnues de Ramond s'adressaient aux sommets silencieux des Pyrénées vers l'heure où notre Obermann plus sédentaire méditait au pied des Alpes neigeuses, dans la longue vallée du Rhône...
Donc, nous relisions un matin les Souffrances du jeune Werihei% quand
(1) Cf. notre précédente no/e, dans le Ménestrel du 30 septembre 1906 : Une opinion sur le (K Werther » de Masuenet.
(2) Causeries du Lundi (octobre 1836; 16 août 1853; 18 septembre 1851). — Sénancour lui-même a parlé de Ramond, dans le Mercure du X7X« siècle (tome II, p. 316, année 18Î3), et le loue sympathiquement d'avoir analysé le pittoresque de la naturo dans le décor f^randiose des Pyrénées.
uue lettre nous reporta brusquement des devaniiors d'Obermanu à ses héritiers.
Dans la dédicace, 4 En souvenir d'un culte commun de Sénancour », que M. Joachim Merlant avait inscrite au seuil de sa Bibliographie de 1905, le nom nous impressionnait : a A M. Boisseau,.. » Était-ce celui dont le portrait figure à gauche eu ce groupe d*aniis magistralement composé par Fantin-Latour au Salon de 1885, Autour du piano?
Un mot charmant vient de nous apprendre que cette tête pensive est celle de M. Arthur Boisseau, le musicien lettré, dont ses amis vantent « la nature délicate et cultivt'u», d'une curiosité étendue et variée », l'instrumentiste qui longtemps fit partie de la Société des Concerts et de Torchestro de l'Opéra, l'ami de Fantin et l'admirateur de Sénancour, qui, maintenant, dans sa retraite de Touraine, collectionne les autographes mélancoliques du sage et ses projets vagues, — auteur lui-môme d'une Symphonie sur Obermann...
Correspondance mystérieuse, et, comfne dirait Sénancour, « silencieux indice » de la vie peu connue de l'àme I Menue trouvaille, qui nous apporte à propos le trait d'union tout psychologique entre nos premières sympathies pour Fantin-Latour, pour celui que nous définissions, dès 1892, le peintre-mélomane par excellence, et nos essais de critique comparative où les suggestives intuitions d'Obermann et d'Hoffmann précurseurs nous ont prêté l'appui de leurs lointains pressentiments pour découvrir dans la peinture une musique muette et pour apercevoir dans l'indéfinissable Musique la physionomie d'un état de l'àme ! Et déjà, dans ce rommitique passé qui fut notre jeunesse, plusieurs de ces noms éloquents se mariaient en faibles rimes qui n'iront pas à la postérité :
Clarté de la uuil bleue, harmonieuse opale, De qui vient la blancheur aux beaux Endymions, Confidente dos ans lointains où nous aimions, Amoureuse aux yeux clos, dont le rire est si pâle ;
Lueur des soirs d'hiver et des septentrions.
D'où s'épanche un murmure aussi frèle qu'un râle,
Frisson de la petite étoile sépulcrale
Que versait le saphir à l'ombre où nous pleurions :
Nuit! je te comprends mieux encore et je t'aime, Quand mon être, (»bsédé d'un mystérieux thème, Veut t'identifier au songe d'un Schumann ;
En ce nouveau miroir, où tu renais, si blonde, Les doux passants, Werther, Novalis, Obermann, Échangent des secrets plus limpides que l'onde...