SENANCOUR ARTISTE — ET FRANZ USZT INSPIRÉ PAR « OBERMANN
A mon éntdit confrère M.-D. Calvocoressi, dernier biographe de Liszt,
En confrontant le roman d'Obermann et la Biographie de Sénancour, nous avons découvert entre Tauteur et son héros une diftérence capitale dont la critique toujours trop littéraire ne semble pas s'être souciée: Obermann reste célibataire, et Sénancour s'était marié.
Mais, par ailleurs, il y a ressemblance, identité presque, entre l'homme réel et le personnage fictif; le portrait, qui seul demeure, ressemble à l'original : Obermann, Valter ego de Sénancour, est à la fois ce qu'il fut et ce qu'il voulait être; et Sénancour reconnaissait volontiers « qu'Obermann est souvent lui ». Ses amis posthumes y retrouvent son âme indécise avec noblesse, inquiète avec résignation; sa religiosité sans dogmes et son silence un peu fier; sa « réserve timide » et son isolement un peu mystérieux ; sa vie moins vécue que rêvée^, sa lente rêverie dans im paysage de solitude et de ruines ; son éternelle plainte d'oiseau blessé, réduit à s'ignorer lui-même, sans risquer jamaia son essor; ses infirmités prématurées, qui l'apparentent de plus prés à l'àme souffrante et religieuse de son grand contemporain Beethoven; bref, l'embarras, le recueillement volontaire et forcé, le grand secret de mélancolie du plus discret des auteurs et des hommes.-
Et quand on fait plus ample connaissance avec l'auteur trop oublié d'Oôerwanw, ce n'est pas l'homme seulement qu'on reconnaît, mais l'artiste, le contemplateur instinctif des beautés naturelles dont ses contemporains ne se préoccupaient guère encore, le devancier de Chateaubriand, le peintre isolé, donc original et méconnu, le paysagiste éloquent qui continuait à peindre avec peu de mots, l'amoureux de la musique vivante et des mélodies primitives. Cette « manière de sentir », que la romantique M"« A. Dupin trouvait « si vraie et si pénétrante », et qui colore étrangement les plus belles « lettres » d'Oôermanw, apparaît dans la correspondance et dans tout ce qui nous reste du philo-
sophe : une heure de liberté devant rocéan Tiustruisait plus que les j)lus volumineux in-folio; M. de Sênaucour aimait, comme sou héros, la voix étouffée des cors au clair de lune, un site sauvage, le fracas des torrents et les étranges murmures des mers.
Une lettre datée de 1837 nous dit « qu*il est question de musique dans un endroit des Libres Méditations » ; et la piété sénancourienne de M. Joachim Merlant a retrouvé le passage manuscrit, qui remonte à la lin d'avril .1836; c'est un fragment de la vingt-quatrième de ces Libres Méditations d'un solitaire inconnu que Sénancour regardait comme le plus solide de ses ouvrages et le seul capable de résister à l'oubli « qui, au reste, les attend tous... » : le nocturne confident du rossignol sous ses humides ombrages se rappelle encore avoir « entendu le soir, à la lueur des astres, sous le ciel calme, ces accents mesurés, simples, solennels, se répéter en s'afTaiblissant, comme le soupir qui, dans sa fatigue et dans sa pureté, monterait vers l'inconnu... La Voix même d'une femme jeune et détachée des égarements de la terre ne ferait pas toujours autant d'impression... » Plus loin, le sage, en sa haute mélancolie beethovénienne, ajoute : « Soyez le frère de tout homme atteint par la douleur. »
La Biographie de Sénancour (1), par sa fille, est venue confirmer ces aspirations musicales :
. Il n'admettait pas la beauté d'un site dépourvu d'eaux vives. Toutes les fois qu'il a demeuré auprès d'une chute d'eau, il allait écrire au bruit de cette voix puissante. C'était pour lui un accord avec lequel son style, essentiellement descriptif, devait s'harmoniser. Il ne s'arrangeait point du silence. A défaut de cascades, ou du vent orageux à travers les arbres de hautes futaies, il aimait le roulement des équipages sur le pavé, au centre d'une capitale. Quand on le félicitait du calme qui régnait autour de lui, rue de la Cerisaie, où du moins il avait un petit jardin, on était bien surpris de l'eutendre dire : c Ce silence me pèse. »
Plus on étudie Sénancour, plus on retrouve Obermann, avec sa prédilection pour les chants d'un caractère simple et pour le parfum des fleurs, pour toutes les analogies mystérieuses, pour ces « joies intuitives » qui jettent sur nos doutes la poésie de l'espérance et comme une religion du néant. L'auteur, comme son héros, se déclare toujours tout particulièrement « sensible » aux jouissances de l'odorat, « en cela tout asiatique »... Cet Oriental est un impressionniste, un voluptueux qui s'ignore, ondoyant et divers selon l'heure, la minute; M"® de Sénancour écrit de son père :
La société des femmes surtout lui convenait. Il sympathisait avec la finesse
(1) Cf. la Revue Bleue du 28 juillet au 25 août 1906.
de leur tact, la délicatesse de leurs paroles. Telle était la mobilité de ses impressions, que l'aspect du monde changeait à ses yeux d*un moment à l'autre, sous Finfluence d'une goutte de café, du parfum d'une fleur préférée, ou de quelques voix chantant à l'unisson, souvent même sans cause apparente...
Et sur Yunisson, cher à roreille de Séaaucour autant qu'à Toreille d'Obermaan, uae note manuscrite ajoute : « Son oreille se refusait aux accords trop compliqués de Vharmonie. » L'auteur lui-même n'avait pas l'instinct harmoniste ou plutôt contrapontiste. Il sentait seulement la musique. Enfin, transformé par le génie de l'écrivain, cet impressionnisme incomplet peut devenir un hymne admirable et devancer le Childe-Harold de Byron dans la lyrique effusion d'un sentiment universel :
Souvent, alors, au sein des montagnes, quand les vents engouffrés dans leurs gorges pressaient les flots de leurs lacs solitaires, je recevais, du perpétuel roulement des vagues expirantes, le sentiment profond de l'instabilUé des choses et de l'éternel renouvellement du monde... Ainsi livrés à tout ce qui s'agite et se succède autour de nous, affectés par Toiseau qui passe, la pierre qui tombe, le vent qui mugit, le nuage qui s'avance, modifiés accidentellement dans cette sphère toujours mobile, nous sommes ce que nous font le calme, l'ombre, le bruit d'un insecte, l'odeur émanée d'une herbe, tout cet univers qui végète ou se minéralisé sous nos pieds ; nous changeons selon ses formes instantanées, nous sommes mus de son mouvement, nous vivons de sa vie...
Magique morceau de littérature (1)! Mais quelle joie, surtout, d'apercevoir, à la lumière d'un simple rapprochement, l'homme dans Taviteur, de pouvoir affirmer désormais qu*Obermann n'est pas un littérateur qui déclame, mais un cœur qui s'épanche et Sénancour lui-même, poursuivant, dans une retraite ignorée, « le songe incompréhensible » I
Le musical génie de M. de Sénancour devait séduire les musiciens: Obermann inspira Franz Liszt.
En 1837, à la fin d'une longue lettre familière de Sénancour à Ferdinand Denis, le solitaire se rappelle beaucoup au souvenir de M. Liszt. Ils s'étaient connus à Paris, quatre ans plus tôt, grâce à « l'obligeante intervention j» de M"® Sand : c'était en 1833, l'année romantique où les grandes dames, telles deblanches Péris,visitaient le grenier des poètes (2),
(1) Cité par Edmond Pilon dans le tome II de ses Portraits français (1906) et tiré de la YII« des Réveriei de Sénancour.
(2) Voir le Ménestrel des 7 et 21 juillet 1904 : allusion de George Sand à la visite de M"* d^A^oult dans sa mansarde du quai Malaquais.
rannôe de la roHurreclion (ÏObeftnann, raniiêe ou 8t»naiicour vieilli naissait à la gloire en se ranimant dans son œuvre, où David d'Angers ébauchait son profil morose, où TAcadémie semblait sourire au vieillard, où paraissait le roman d'Isabelie, « lettres d'une solitaire » ou d'un Obermann en jupons, qui devait influencer la Ijélia prochaine de George Sand.
Franz Liszt, le virtuose déjà cosmopolite, esta Paris ; il a vingt-deux ans, l'air énergique et suave reflété dans l'aimable lithographie d'Achille Devéria. Ce n*est pas seulement René qui le passionne, comme le prétendra le musicographe Félix Cléînent (1), qui fait de Sénancour, avec tant d'autres, un imitateur « malheureux » de Chateaubriand ! C'est Sénancour lui-même, Sénancour précurseur et ressuscité, dont M"* Sand lui fait goûter les beautés alpestres. Voyageur en Suisse en 1836, Franz Liszt compositeur se rappelle M. de Sénancour et son Obermann. De là» deux compositions inspirées par la noble élégie en prose qui retient toute la jeunesse du temps; ce sont les n*** VI et VIII du premier volume des Années de pèlerinage : — la Vallée d' Obermann et le Mal du pays.
La Vallée d' Obermann n'est pas une « symphonie », comme le croient les littérateurs, mais un morceau de piano, dédié naturellement « à M. de Sénancour », illustré, dans les vieilles éditions, d'une lithographie, paysage alpestre avec de menus touristes au repos. Le paisible morceau commence en mi mineur et finit en mi majeur, après bien des modulations. C'est un souvenir, contemporain de la lettre (2) de Sainte- Beuve à Sénancour, datée du 19 août 1837 : « Je veux dire à M. de Sénantîour que je suis encore en ce moment à Aigle, à l'entrée de cette vallée qu'Obermann a tant connue, en face de ces montagnes que, seul de nos grands écrivains, il a su peindre. » C'est le décor où le Manfred de Byron descendait vers l'abbé de Saint-Maurice...
En mi mineur, avec son double épisode d'adagio dolente, d'une tristesse que notre confrère Amédée Boiltarel devine affectueuse, le Mal du pays était précédé, dans l'édition primitive, d'une immense épigraphe occupant deux pages in-folio : le musicien très littéraire adore déjà ces romantiques épigraphes, empruntées à Lamartine, à Byron, à George Sand... Et quelle est celle du Mal du pays? — Le « troisième fragment » A' Obermann, intitulé : De l^Expression fvmantique el du Rans des Vaches! ce long fragment qui nous a fourni le titre et l'objet de notre chapitre IV, et que le jeune compositeur a reproduit en manière de préface à sa pièce éminemment nostalgique où la musique se fait àme et peinture, où se révèle « la couleur des sons •»
(1) Dans ses Mmkiens célèbres (Paris, 1S68) ; page 586.
(2) Publiée par MM. Alvar Tornûdd (1896-1898) et Joachim Merlant (1906),
Encore un fait acquis à l'histoire (I'Obeumann pkécukseur et musicien ! « Les plus belles et naïves effusions de couleurs, si rares dans la littérature de 1804, et qui font de M. de Sénancour un des pères de Témancipation littéraire », ne ravissaient point seulement le lettré Sainte- Beuve, qui les défendait en ces termes originaux contre la vieillesse puriste de l'auteur HObermann (1); mais elles peuplaient d'images le jeune cerveau du compositeur Franz Liszt, qui partageait l'esthétique toute sénancourienne de M™® Sand : « Chaque combinaison des sons, des lignes, de la couleur, dans les ouvrages de l'art, fait vibrer en nous des cordes secrètes et réveille les mystérieux rapports de chaque individu avec le monde extérieur (2). »
Ainsi donc, à la Bibliothèque Nationale, dans le silence des étés, il nous plaît d'associer l'hommage des artistes de ia plume et des poètes de la note à la discrète évocation d'un précurseur, à la lecture de son poème en belle prose résignée que notre jeunesse mélomane a connu pour la première fois dans l'atelier d'un vieux peintre...
(1) Sainte-Beuve empêcha fort à propos M. de Sénancour de retoucher en 1833 son roman de 1804 ! (Cf. une lettre à Ferdinand Denis, dans le Livre d'or de Sainte-Beuve, p. 399).
(2) George Sand, Lettres d'un voyageur;— cf. Spiridion et les Sept cordes de la Lyre. Les romantiques devinaient déjà ce que nous appelons aujourd'hui la physionomie d'un morceau de littérature ou de musique.