‹ Un contemporain de BeethovenChapitre 4 sur 11 · DEUX SENSIBILITÉS CONTEMPORAINES · texte numérisé non relu

DEUX SENSIBILITÉS CONTEMPORAINES

A M, Albert Carré, au directeur-artiste qui a repris « Fidelio ».

Au même âge, à la même heure, à la même saison de la vie nuancée qui passe comme une année, comme un jour, ressentir le contre-coup des mêmes événements : un matin rêveur, un printemps morose, une jeunesse emplie de l'atmosphère de Jean-Jacques et du Werther de Gœthe, traversée par une Révolution sans pareille au monde, où, bientôt. Napoléon percera sous Bonapafte... Parallèlement, sans se connaître, explorer ce « néant agité » qui compose la vie du cœur, la vie de Tàme, la seule réelle... — Il est vrai que le seul fait d'être né la même année qu'un grand homme ne confère nécessairement aucune étincelle de son génie ; et, malgré la théorie des « milieux » ou du « point précis », tous ceux, même richement doués, qui virent le jour en l'an de grâce poudrée 1770 ne devinrent pas des Beethoven ! Obermann, lisons Senancour, le sentait luimême, en philosophe :

Je me dis : La vie réelle de l'homme est eu lui -même ; celle qu'il reçoit du dehors n'est qu'accidentelle et subordonnée. Les choses agissent sur lui bien plus encore selon la situation où elles le trouvent que selon leur propre nature. Dans le cours d'une vie entière, perpétuellement modifié par elles, il peut devenir leur ouvrage. Mais, dans cette succession toujours mobile, lui seul subsiste, quoique altéré, tandis que les objets extérieurs, relatifs à lui, ûhangent entièrement; il en résulte que chacune de leurs impressions sur lui dépend bien plus, poiir son bonheur ou son malheur, de l'état où elle le trouve que de la sensation qu'elle lui apporte et du changement présent qu'elle fait en lui... La totalité de ces impressions faif, pourtant, notre destinée.

Car il n'en reste pas moins que l'âme, comme le corps, revêt

le costume d'un temps ; l'idéale musique elle-même le porte dans son vague de fée. Et, vers 1796, le jeune musicien qui chantait Adélaïde en gravant sur Técorce tendre le nom de cette moderne Eurydice, était le frère inspiré du prosateur automnal (|ui se plaisait à s'asseoir auprès de l'onde emportant la feuille jaunie...

Obermann et Beethoven I Pareil cœur exultait sous le pesant habit à la française, un même « instinct des choses sublimes », enclin à « chercher l'infini jusque dans ses regrets! » Après le « déluge », après tant d'orages, le ciel nuageux, qui promenait ses ombres sur tant de ruines, prit pour miroir le regard chargé d'âme de ces jeunes hommes sensibles. Car leur misanthropie est plus apparente que réelle ; jeunes encore, ils voudraient pleurer: ils n'ont plus de « larmes ». Mais ces philosophes instinctifs ont beau lire Plutarque ou Marc-Aurèle, ils sentent plus qu'ils ne raisonnent : Fesprit, c'est le ccetir, dira plus tard le poète souverain du romantisme (1), en définissant très inconsciemment tout Beethoven — et son modeste alter ego de 1804. Ces fils du XVIII* siècle n'ont pas renié le bonheur ; et leur romantisme inconscient est surtout dans leur manière de sentir: chacun d'eux placerait volontiers son espoir « sur le front pur d'un ami, sur la lèvre heureuse d'une femme »... « Tout dît à l'homme éphémère : Sois heureux ! Sur cette terre de plaisirs et de tristesse, la destination de l'homme est d'accroître le sentiment de la joie. » C'est Beethoven qui parle ainsi? — Non; c*est Obermann, mais dans un sentiment ioui beethovénien.

La rencontre est d'autant plus frappante qu'elle est plus fortuite. En 1804, il y avait de hautes pensées qui percevaient plus loin que l'éclat des armes.

Laissez Beethoven morose avouer qu'il aime mieux un arbre qu'un homme ; laissez Obermann désabusé se persuader qu'il n'aime que la nature : ces misanthropes, ce qu'ils préfèrent encore dans la nature, ce sont les hommes ; « un sentiment impérieux les attache à toutes les impressions aimantes » ; leur cœur, plein de lui-même, est plein de l'humanité. Le tumulte social ne leur fait pas oublier « l'accord primitif des êtres » : Obermann

(1) Victor Hugo, dans les Conicmplatiom (1, 9 et III, 28), en parlant de Shakespeare, du Po^ie et de soi-même...

ne rêve que ce qui rapproche, unit, console ; il ne veut que la vie des peuples bons, sa paix dans la paix de tous ; loin de Beethoven, dont elle n'a jamais prononcé le nom, sa solitude pense (en 1804!) comme l'auteur de Fidelio centenaire et de la Neuvième future, cet âge d'or musical des « braves gens » parmi lesquels le génie meurtri voudrait finir !

L'homme eA un apprenti ; la douleur est son maître (1).

Ces soi-disant misanthropes, la leçon du malheur les conduit à la bonté. Leur imagination fait le reste, l'imagination, reine de l'art et du cœur:

On ne s'arrête pas a^sez à ce qu'éprouve une femme qui se traîne sur une route avec son enfant, qui manque de pain pour elle et pour lui-même, et qui, enfin, trouve ou reçoit une pièce de six sous. Alors, elle entre avec confiance dans un3 maison où elle aura de la paille pour tous deux ; avant de se coucher, elle lui fait une panade, et dès qu'il dort, elle s'endort contente, laissant à la Providence les besoins du bndemain...

Avec l'instinct des mystérieuses correspondances, Obermann précurseur ajoute : « Que de consolations à donner, que de plaisirs à faire, qui sont là, en quelque sorte, dans une bourse d'or, comme des germes cachés et oubliés, et qui n'attendent pour produire des fruits admirables que l'industrie d'un bon cœur! »

Fidelio, devancier de la Neuvièine fraternelle, exhale partout ce sentiment; rappelez-vous les belles phrases profondes du geôlier compatissant, d'un ministre idéal :

Un frère vient parmi des frères Pour les guérir et consoler. . .

Alie Menschen werden Briider. . .

Et la Neuvième future respire déjà dans cette prose, aux sons des cors beethovéniens : « Le vallon ignoré serait pour moi la seule terre humaine. On n'y souffrirait plus, et je deviendrais content. » Une campagne est misérable : Obermann y rêve le retour de l'espérance et des mœurs heureuses ; il prévient, plus bourgeoisement, l'ultime désir de Faust expirant, le dernier soupir du génie aveugle, humanitaire et radieux, qui bâtit son idéal au bruit qui prépare sa tombe, — cette incomparable

(1) Julie de Lespinassc, en ses Lettres enflammées, Ta dit la première.

9 mort de Faust » que Schumann musiquera noblement plus tard. Obermann précurseur devance le Second Faust de Gœthe, avant même l'apparition de V Allemagne de M"* de Staël qui scandalisera nos sceptiques français de 1810 en leur parlant du jwemter... Et gardons-nous d'oublier, aujourd'hui, que Beethoven méditait un Faust!

Obermann, enfin, pressent mieux que n'importe qui le secret d'un Beethoven : < La vraie bonté exige des conceptions étendues^ une âme grande et des passions réprimées. » Que manquait*il donc à notre Obermann pour manifester le génie de Beethoven? Ce génie lui-même.

Tels des « étrangers dans le monde heureux », tous dçux semblent résignés à « n'avoir que le songe de leur existence » ; mais Obermann aura l'amertume loyale de se définir c un homme ordinaire », impuissant à réaliser sa volonté ; c'est un poète sans génie, ou plutôt un génie sans flamme, un foyer intérieur sans rayonnement...

L'esprit de Sainte-Beuve le compare à ces moissons grêlées qui ne se dorent plus. Obermann se déclare éteint. Et Beethoven est le caractère inextinguible que la seule élégie ne saurait calmer: sans doute, sa souffrance a connu les noires heures où semble atteinte la dernière ombre qui doit fermer l'abîme muet ; la nuit longue comme l'éternelle nuit, la nuit de l'immense adagio, dans VOpus 406.,, Mais voici, bientôt, la fugue victorieuse et vengeresse, la même réaction vaillante qui couronnera le quatuor en ut dièse mineur et qui secouait V Appasmmita tout entière. Son àme déiste est d'instinct trop religieuse, ou plutôt trop divine, pour appeler, avec Obermann, la religion le « système » du malheureux et n'avoir d'autre dieu que le néant.

Quand la nature passive d'Obermann trouve un « certain repos, un plaisir, bizarre si l'on veut, à considérer que tout est songe », l'obstacle est nécessaire à Beethoven, qui, toujours, « se relève roi ». Sans doute, après la Neuvième même, il s'imaginera de bonne foi ne laisser que « quelques notes » et verra tristement son rêve inédit comme un soleil lointain; mais cette mélancolie prolongée n'est que le découragement de la puissance ; et quel ouragan n'entendra-t-il pas tourbillonner dans le silence de son être, ce mélancolique qui chante la joie, ce captif qui chante la

liberté, ce solitaire qui chante l'amour, ce génie sourd qui vibre aux quatre vents de la Musique et de l'Esprit? Dynamisme, électricité sans rivale, essor à la fois surnaturel et plébéien, crescendo de hardiesse dans les développements libérés des formules, mélos inouï des dernières paroles, — voilà l'idéal que verse intarissablement ce Bacchus, l'ivresse généreuse qu'un poète (1) compare à la tempête soufiQant sur la montagne et la mer, avant d'y respirer cette atmosphère ineffable où la haine tombe devant un sourire du ciel, sous un baiser qui pardonne... Dès 1804, Beethoven se veut héroïque,

Obermann, découragé, voit pâlir la rose, en exhalant son lyrisme mineur et confidentiel. Il n'est pas Don Juan ; car il ignore la satiété, ne connaissant que le vide. Sa délicatesse reconnaît « le sourire des peines cachées » ; son calme est le « sourire du désespoir » : mollesse incrédule et voluptueuse à la Prud'hon, ce frère païen de Mozart et d'André Chénierl Songe-t-il au suicide, ce n'est pas, comme le héros Beethoven, par excès de souffrance morale ou physique : le seul coupable est le délire de l'ennui sans cause, où l'inquiétude et la torpeur se neutralisent en se combattant. A côté de Beethoven, il parait féminin, presque décadent, d'autant plus moderne, encore là très précurseur !

Célibataire résolu, du moins résigné, notre Obermann, à trentequatre ans, en 1804, n'est ni sourd ni amoureux (il le croit plutôt, car il a subi, sans se l'avouer, le joug de la passion). Il se veut très fort, en stoïcien qui a trop lu; mais il est réellement le plus faible, à la merci d'un souffle qui rend tout un jour « misérable ». Il sacrifie l'amour à la pensée, il renonce au triomphe du cœur, en disant: « L'austère travail et l'avenir... » Ne faut -il point vivre seul pour devenir vraiment grand? Il le croit aujourd'hui, mais il soupire demain : « Heureux celui qui ne vit pas seul! Un être isolé n'est jamais parfait, x Beethoven, candide, n'a jamais repoussé l'espoir de l'amie qui le fortifierait dans le bien ; d'aucuns assurent qu'il aurait tout sacrifié pour un instant d'illusion... Amours de malade, — et c'est bientôt dit,

(1) SoDger aux belles strophes vibrantes de Lenau, citées dans le Ménestrel du 20 août 1905 : « Un orage dans les Alpes, une tempête sur TOcéan, et le grand cœur de Beethoven, voilà Taccord qui fait l'ouragan divin..» >»

avec la cruauté du bonheur 1 x Ce bonheur-là, je ne l'aurai jamais ' : telle sera la conclusion tardive de Beethoven et de Senancour. Singulière rencontre, encore 1 Et devant un beau paysage, dès sa jeunesse finissante, Obermann voudrait, en ces ro^ mantiques instants, « un cœur qui fiit près du sien »... Mais nulle intimité ne Ta réchauffé, n'a consolé ses ennuis dans les longues brumes de l'hiver ; le printemps reviendra pour la nature: il ne reviendra plus pour lui. L'hiver, comme la vieillesse, est une maladie de l'être ; mais la belle santé de la nature Tangoisse et l'étouffé ; les beaux jours lui sont inutiles, les douces nuits lui deviennent amères: la saison du bonheur, il la redoute trop, désormais, pour son ardente inquiétude.

Et voilà pourquoi ce paysagiste adore l'automne ; pourquoi cet ami de l'arrière-saison, chère aux âmes musicales, se sent mieux au soir de l'année. Sa morne blessure a l'instinct du soir qui calme : « La saison où tout paraît finir est la seule où je dorme en paix sur la terre de l'homme. »

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