‹ Un contemporain de BeethovenChapitre 5 sur 11 · LE PROCES DE LA NATURE · texte numérisé non relu

LE PROCES DE LA NATURE

A M. René Ménardj romantique interprète de crépuscules virgiliens.

« Nature impénétrable ^ ta splendeur in' accable et tes bienfaits me consument ! » On dirait Faust ébloui par le soleil qu'il appelle et dont la clarté soudaine accuse les rides découragées du penseur...

Ce n'est point Faust, ni Manfred, c'est Obermann, avide aussi de « se rendre raison » de l'inexplicable. Aux yeux d'Obermann, la nature est bien grande, et l'homme n'est qu'un voyageur sans but certain dans le froid univers ; oui, « la nature accable le cœur de l'homme », mais l'intimité le satisferait: « on s'appuie mutuellement, on parle, et tout s'oublie... » Nous savons maintenant, mieux qu'Obermann, pourquoi son inquiétude est importunée par la pleine lumière : Obermann solitaire est plus chagrin que jamais quand le ciel brille ; il n'aime pas les beaux jours, ou plutôt, il ne peut plus les aimer :

Que sont pour moi ces longs jours ? Leur lumière commence trop tôt; leur brûlant midi mVpuise ; et la navrante harmonie de leurs soirées célestes fatigue les cendres de mon cœur : le génie qui s'endormait sous ses ruines a frémi du mouvement de la vie... Les neiges fondent sur les sommets; les nuées orageuses roulent dans la vallée : malheureux que je suis ! Les cieux s'embrasent, la terre mûrit, le stérile hiver est resté dans moi. Douces lueurs du couchant qui s'éteint! Grandes ombres des neiges durables! Et l'homme n'aurait que d'amères voluptés quand le torrent roule au loin dans le silence universel, quand les chalets se ferment pour la paix de la nuit, quand la lune monte audessus du Yelan !

Singulières pensées, dans l'àme de celui qui n'aime que la nature I Magnifiques paroles, dans la bouche de celui qui ne l'aimerait pas! Obermann n'aime que la nature ; mais il aime la nature

intellectuellement, par rapport à l'état présent de son àme; il l'aime sentimentalement, par rapport au néant futur de son être: ces beautés naturelles, ces merveilles insensibles, ces joies des yeux, il ne les voyait pas il y a un demi-siècle; et, dans un demi-siècle, il ne les verra plus... Sceptique mélancolie du poète ancien, qui se sent « vivre d'amertume sur une terre voluptueuse », du sage désabusé qui ne fait qu'un beau rêve entre deux nuits I Consonance ou dissonance, harmonie ou désaccord, crépuscule d'octobre ou soir de juin, — le décor naturel n'est donc que l'accompagnement de sa sensibilité, l'émanation de son moi, le reflet de son cœur. Obermann, peintre, reste un homme sensible; Obermann, paysagiste, devient un penseur : de là, son originalité, surtout en 1804 1

Un tel paysagiste est un phénix : « il n'aime que la nature » et ne préfère jamais le plus beau Vernet à la plus belle aurore. Un tel peintre est exceptionnel : il est poète, et tous les paysages glacés des Salons de son temps seraient sans pouvoir sur ses yeux ardents, il en laisse volontiers l'analyse à la lenteur de M. Deperthes(l). Mais quand il imagine « l'harmonie d'un monde divin, caché sous la représentation du monde visible », ne voyons-nous pas aussitôt le plus cadencé des Poussin, le plus radieux des Claude? A l'instant qu'il note « l'œil étincelant d'un colosse ténébreux », n'est-il pas, d'un trait, supérieur à toutes les évocations du soleil couchant sur la toile? .

En 1804, l'aube d'un siècle était un crépuscule vague, et l'ermite de Fontainebleau pouvait dire : « Même ici, je n'aime que le soir. » Telle est son heure. Sa saison, c'est l'automne, plus doux que le printemps, comme un regret meilleur que l'espoir, L'àme a des saisons, comme la nature. On entrevoit Obermann sous une verdure triste, dans un décor langoureux de Prud'hon, ce pâle génie qui souriait dans l'ombre... Et quels décors l'émeuvent? D'abord, la forêt; la montagne, plus tard. De l'Ile-de- France aux glaciers des Alpes, en passant par la Roche qui pleure, de la foret mérovingienne aux pics antédiluviens, do.s

(1) Un obscur historien de l'art du paysage ou plutôt des paysagistes, dont parle Quatremère de Quincy dans le Jouriud des Savanls (1819 et 1822), et que nous ignorions en croyant esquisser Thistoire inédite du paysage dans l'art!

cieiix français aux la(5s suisses, du tombeau d'Ermenonville aux rochers de Meillerie, voyageur involontaire, il regarde, en respirant toujours l'atmosphère de l'ensorceleur invisible et présent de la Nouvelle Héloise ou des Confessions.

Car ce philosophe élégiaque a le génie du paysage ; Obermann comprend l'humble campagne et la grande nature, l'odeur matinale des foins ou le recueillement des demi-ténèbres, « dans le calme d'une nuit encore ardente et éclairée par la lune qui finit... » Une ligne de lui pose le décor, « les eaux, l'épaisseur des ombres, la solitude des prés ». Ne le croyons pas immédiatement, sur parole, ce précurseur de mélancolie, quand il reconnaît les mauvais temps, les mauvais climats nécessaires à notre inquiétude. On devine un démenti dans son mode mineur, dans le lyrisme harmonieux de ses anathèmes passagers : au fond de son être classique et de sa nature française, ce moderne a la -nostalgie de la pure lumière ; il garde un regret pour le beau ciel d'ionie, pour les beaux climats qui n'ont pas d'hivers ; il entrevoit une Grèce idéale. Et les beautés de la neige sont celles qu'il découvrira le plus tard possible... Les natures passionnées ne sont-elles pas sujettes aux contradictions ?

Mais ce moderne n'est jamais uniquement descriptifs comme ses didactiques prédécesseurs ou comme nos Parnassiens: t Quelque faible que soit une impression », s'écrie- t-il, « le moment où elle agit sur nous est celui d'une sorte de passion. » Ailleurs : « Gomme l'âme s'agrandit, lorsqu'elle rencontre des choses belles et qu'elle ne les a pas prévues ! — Que de sentiments généreux, que de souvenirs, quelle majesté tranquille dans une nuit douce, calme, éclairée I » Enfin, ce trait le résume et le dévoile: l'univers sans l'homme, « cest la vaine beauté d'une rose devant Vœil qui ne s'ouvre plus » .

Comment voit-il la nature? Humainement, pour ainsi dire. Et que demande-t-il à ce livre incomparable? Une sorte d'inconsciente complicité, dont l'indifférence ait l'air d'un asile. Gomme « un être isolé n'est jamais parfait », ce solitaire réhabilite ce que l'homme appelle l'inanimé; dans ses songes « libres et incorrects », il l'exalte contre les systèmes contradictoires et trompeurs: « Allez voir vos jasmins », conclut-il. Pas d'autre philosophie dans le roman de son âme^ sans action, presque sans

amour ! Et jamais le sage ne se devine plus près du secret du monde que lorsqu'il manœuvre une brouette « au milieu des brouillards, parmi les fruits, au soleil d'automne... »

Aussi quelle geôle que la ville I A Paris, fin juin, c'est l'ennui sans phrases, le silence de Tàme au milieu du bruit : le rêveur s'isole dans sa chambre ébranlée d'un retentissement perpétuel ; « un colporteur infatigable répète les titres de ses journaux... » Obermann habite devant le mur élevé d'un monument public: « cette masse blanche et aride tranche durement sur le ciel bleu », — et les plus beaux jours sont pour lui « les plus pénibles ». Il passe volontiers deux heures à la Bibliothèque, « antique et froid dépôt des efforts et de toutes les vanités humaines » ; mais les vieux parchemins lui parlent moins haut que les vieilles pierres: « Les salles environnent une cour longue, tranquille, couverte d'herbe, où sont deux ou trois statues, quelques ruines et un bassin d'eau verte qui parait ancienne comme ces monuments. » Le solitaire rêve sur ces vieux pavés « plus éloquents que les livres » qu'il vient d'admirer (1). A la Bibliothèque, Obermann évoque son cher Fontainebleau tout en feuilletant V Encyclopédie. 11 se fatigue aussitôt de cet ancien Paris des rudes pavés, des réverbères et des bornes ; que dirait-il de notre Paris américain de la réclame lumineuse et de l'automobilisme? Cent ans de progrès ont déplacé le rêve.

Obermann n'y tient plus; il s'évade, il se réfugie au cœur profond de sa forêt jaunissante, heureux de marcher « dans la fougère encore humide, dans les ronces, parmi les biches, sous les bouleaux du Mont Ghauvet ». Matinal, il respire. Est-ce le bonheur? « Puis un soupir, quelque humeur, et tout un jour misérable... » Le revoilà, pourtant, le Fontainebleau de son enfance, « ce lieu un peu étrange au milieu de nos campagnes » (et davantage en 18041), ce Fontainebleau dans lequel il honore à chaque pas, à chaque pierre, à chaque profil de feuillage, « les premières fantaisies d'un cœur mélancolique, aux émotions fortes »...

Mais ce sanctuaire ne l'émeut-il plus? Ce monde terrestre, cet univers, aux belles apparences, qu'il peuplait de sympathi-

(1) Aliquid amplius invenies in sHvis qimm in libriSy a dit saint Bernard.

ques pensées, lui devient plus aride qu'un désert ; la nature, alors, lui jette l'impression de ces paysages peints dont on admire la ligne froide ou la touche adroite, de ces natures mortes sagement brossées, de ces mosaïques habiles, où le regard ne trouve rien pour l'àme, pour cette essence elle-même fugitive qui fait, pourtant, le fond de notre être (1). Dans le regard comme dans la pensée, « tout se décolore insensiblement », tout s'éteint, — « ef cela devait être ». Quelques souvenirs à peine, et qui survivent quelques heures de plus au néant : « Souvenirs des ans dès longtemps passés, des choses à jamais effacées, des lieux qu'on ne reverra pas, des hommes qui ont changé ! Sentiment de la vie perdue 1 »

Obermann est trop artiste pour ne pas apprécier aujourd'hui comme autrefois le pittoresque ou la beauté d'un site ; mais il là sent moins, « ou la manière dont il la sent ne lai suffit plus » (Stendhal, bienlol, ne dira pas mieux!). Ce sentiment n'est plus qu'un souvenir analogue au plus froid hommage qu'un regard se croit tenu de rendre à la beauté froide... Si le paysagiste quitte de beaux lieux, ce n'est plus, comme jadis, poussé par le désir impatient de trouver des beautés plus belles ; c'est excédé par l'ennui de leur silence : « Ils ne parlent plus assez haut pour moi. » Le psychologue ajoute qu'à force de ne plus se trouver dans les choses, il finit par ne plus se trouver dans lui-même ! Le charme est évanoui : « Gomment trouverais-je dans les choses ces mouvements qui ne sont plus dans mon cœur, cette éloquence des passions que je n'ai pas, et ces sons silencieux (2), ces élans de l'espérance, ces voix de l'être qui jouit, prestige d'un monde déjà quitté ? » Car « il faut que tout s'éteigne ; c'est lentement et par degrés que l'homme étend son être, et c'est ainsi qu'il doit le perdre... » Enfin, ce Don Juan du paysage avoue qu'il ne sent plus que ce qui est extraordinaire : « Il me faut des sons romantiques pour que je commence à entendre^ et des lieux nouveaux pour que je me rappelle ce que j'aimais dans un autre âge. » Obermann quitte Fontainebleau pour la pente alpestre : il

(1) Le peintre Constant Dutilleux, dans une lettre à son ami Delacroix, fait ce grief à la peinture seule (1853).

(2) Voilà Stéphane Mallarmé pressenti !

verra les reflets de la lune sur le schiste des roches, il marchera sur l'herbe courte des montagnes, il entendra bientôt les sons d'un autre monde.,.

Quelle ressemblance encore et quelle différence avec Beethoven paysagiste, avec le large optimisme beethovénien 1 Beethoven, non plus, ne trouve pas récho désiré (1) dans cette nature chérie qu'il iaiterroge familièrement, le long d'un ruisseau jaseur, au pied moussu d'un vieil orme ; mais, devant la nature indifférente et très involontairement consolatrice, le Beethoven de la Pastorale ou du Quatuor XV fond ses regret'î dans une canzone, dans un hymne à la divinité qu'il pressent, dans une fidèle effusion de reconnaissance en majeur, parmi les villageois de son rêve : philosophe ou paysagiste, — Beethoven s'élève infatigablement de l'humaine tristesse à l'essor divin. Mais Obermann redescend toujours des hautes féeries de sa fièvre : « de cette hauteur, il retombe avec épouvante, et se perd dans l'abîme qu'elle a creusé. » C'est un élégiaque à la Schubert, le noir joueur de vielle d'un carrefour pluvieux, qui déroule en mineur son éternel adagio sans consolation... C'est le sombre passant du Voyage d'hiver. Son cœur solitaire exhale le vide moisi d'un tombeau.

L'ivresse religieuse d'un Beethoven paraît d'autant plus féconde auprès de la tristesse philosophique d'un Obermann ; imaginez deux chênes fraternels : la cime de l'un s'exalte à défier la foudre ; les racines de l'autre languissent au bord d'un marais sans orage, et la vie de l'arbre « a cessé longtemps avant sa chute... » Obermann et Beethoven paysagistes ne peuvent donc sentir tout à fait de même ; en présence de la nature extérieure, le paysage des maîtres est l'expression de leur sentiment. Tous deux ont le sentiment très prononcé de la Fatalité : la seule idée du Destin les remplit de ténèbres. « Le faut-il? — // le faut! » s'écrie Beethoven sous les mesures finales d'un quatuor (2) ; mais Beethoven se relève si fièrement qu'on ne sait plus s'il s'agit d'une nécessité subie ou d'un libre devoir. Obermann devient sombre, et reste sombre ; sous le ciel désert, tout est relatif et nécessaire à la fois, pour ce fataliste que la critique un

(1) Dans une Letb-e de 1807, trop souvent traduite à contre-sens!

(2) Au début du finale du XVI» Quatuor (op. 135) en fa majeur:

peu myope eut vite fait de classer parmi les athées : les traits fanés d'Obermann ne décèlent ni le désenchantement mondain d'un Byron, ni Torgueilleux ennui d'un René... Tout est nécessaire, hormis la morale, ce dernier refuge (en 1804). Nous vivons dans un songe réglé. La vie universelle n'est qu'une mêlée de fantômes. On cherche des êtres, on ne trouve que des ombres... L'illusion même s'effeuille... Une implacable destinée efface tout, jusqu'à nos songes!

Et, loin de Beethoven, allons-nous maintenant bannir notre Obermann parmi ces poètes pessimistes (1) qui déclarent gravement aimer trop « la majesté des souffrances humaines » pour apercevoir dans la nature autre chose qu'une décoration dont la durée est insolente^ auprès de notre néant? La nature! Ces poètes la connaissent trop pour n'en pas avoir peur : sa cruauté frise l'impudence; son printemps est sourd à nos hymnes; sa beauté florissante insulte à nos deuils. La nature ! Ce n'est qu'une tombe^ que nous adorions naïvement comme une mère,.. Obermann, le premier, fait au monde extérieur une querelle terrible :

« J'y cherchais la vie de VAme^ il ne la contient pas ! »

(1) Alfred de Vigny, puis Baudelaire, ennemis de la nature:

DE l'expression ROMANTIQUE ET DU « RAN2 DES VACHES » (I)

Pour Atnédèe Boutaret, ititerprète éi^udit de Schiller et de son « Guillaume Tell », œntemporain cTObermann (2).

A la nature éblouissante ou paisible, au paysage qui repose nos cœurs en charmant nos yeux, Obermann reproche maintenant de ne plus contenir « la vie de l'àme » qu'il y cherchait : mais n'est-ce pas une querelle d'amoureux qu'il fait à la nature, et ce grief nouveau ne prouve-t-il point qu'un tel artiste est né trop profond pour se contenter jamais de la beauté physique qu'il ne cesse pas un instant d'apercevoir et d'apprécier?

Au pittoresque des choses, à la beauté des êtres, il demande la forme expressive, et jamais la seule joie des yeux. Jamais l'art pour l'art, mais la nature pour lïime! Sans doute, la montagne ou la forêt lui dictent des pages sobrement colorées; et même quand il incrimine leur froideur, il trouve pour l'exprimer une harmonie magnifique; il devance les poètes ennemis de la nature dans leurs peintures involontaires, dans leurs sobres tableaux, plus vigoureux que de lents portraits ; l'étrange nouveauté de la montagne l'inspire : il aime à retenir « le sapin noir, le roc nu, le ciel infini »; sa plume d'auberge décrit l'éclat des neiges sous un ciel de cendre ; son oreille écoute « la voix du torrent au milieu des ombres » ; en même temps que Ramond, avant Tonnelle, son regard assimile les pâles sommets au chaos des nuées orageuses; la journée ardente, l'horizon fumeux, la vallée vaporeuse n'auront jamais d'observateur plus clairvoyant; mais, devant les reflets lumineux des glaces, sous la pureté nou-

(1) C'est le tilre même d'un « troisième fragment » d'Obemiann. (% La a première » de Guillaume Tell remonte au 17 mars 180^.

velle d'un plus sombre azur, Obermann n'est pas seulement •pemtre; la peinture ne lui suffit point.

Pourquoi s'est-il lassé des bois jaunissants? Parce qu'ils ne parlaient plus assez haut pour lui : ne l'oublions pasl II veut donc que la nature lui parle ; il ne tolère le monde extérieur qu'à !a condition d'y percevoir un langage, un alphabet mystérieux, les hiéroglyphes du sentiment. Les métamorphoses d'une journée brève comme une vie lui suggèrent la métaphore et l'image; dans l'automne, dans le soir, dans un soir d'automne, il admire, transfiguré par une magie décevante, un état de son âme, un miroir de son être. Une intarissable comparaison sort des choses. TiC moi se révèle à lui-même en se retrempant à cette source froide. Et plus haut que l'égoïste anxiété du moi, plus haut que l'espoir même ou le regret de l'amour « qu'il a tant désiré », ce Faust français « cherche dans le mouvement de la forêt, dans le bruit des pins, quelques-uns des accents de la langue éternelle », Le néant ne l'obsède que parce que son âme est avide d'éternelle durée, d'universelle harmonie. Et, devant le néant de tout et de lui-même, il est confondu de découvrir sa pensée supérieure à son être. Il ne descend aussi profondément dans la souffrance, que parce qu'il sait que l'homme a pour mission de féconder l'énergie expansive et de combattre ici-bas le principe avilissant de la douleur. 11 n'évoque aussi puissamment l'ombre que parce qu'il chérissait d'instinct la lumière. Son incurable tristesse devine dans la joie la vraie fin de l'humanité. Son humeur ne parait misanthrope que parce qu'elle adore la franchise. A la nature même, il réclame une sympathie : « De doux climats, de beaux lieux, le ciel des nuits, des sons particuliers, d'anciens souvenirs », tout l'appelle et tout l'abandonne : il est seul; le solitaire va-t-il devenir sourd à tant de voix? Sa solitude souffre d'avoir un cœur ; et le sage, errant dans la foule indifférente comme la nature, se compare à l'homme frappé dès longtemps de surdité, « qui vit seul, absent dans le monde vivant ». Poignante comparaison, quoique involontaire encore, dans le roman vécu par un contemporain de Beethoven ! (1)

(l) Singulière ccïncidence toute beethovénienne, après avoir dit que a la leçon du sort forme les hommes bons » et que « la destination de l'homme est d'accroître le sentiment de la joie » !

Enfin, que lui diraient les plus saisissantes beautés du monde extérieur, privées du commentaire de la vie intérieure, la seule qui vaille ? Et c'est par là qu'Obermann se rapproche une fois de plus de Beethoven (avec une nuance, hélas ! fort sensible, puisqu'il n'est qu'un Beethoven silencieux I ); c'est par ce penchant pour la vie intérieure au point d'en paraître abstraite, qu'il est parent du Beethoven paysagiste qui voulait traduire un serUiment plulôt qu'une peinture^ qui mettait lui, toujours lui, dans la nature de la Pastorale ou dans le drame de Fidelio, — courageux Titan qui s'incarne ineffablement dans l'orage de cette Pastorale trop littéraire aux yeux trop délicats de nos petits génies cachottiers d'un nouveau siècle !(i) Beethoven entend un Dieu dans son être ; Obermann n'y voit que le néant ; mais, bon gré, mal gré, son àme inquiète anime la nature : voilà pourquoi ce rêveur est un si grand paysagiste — et pourquoi le peintremélomane Eugène Delacroix, qui détestait d'instinct la gent moutonnière des paysagistes, a fait d'OBtmMANN son livre de chevet. Le secret se devine. L'afiBnité se dévoile. Et les meilleurs paysages ne sont-ils pas l'œuvre des peintres d'histoire ou des penseurs? Un beau paysage n'est pas seulemejit le fruit de la collaboration fortuite d'un regard avec un point de vue, mais un dialogue surnaturel entre la nature et son hôte. Écoutez ce que dit ce paysage magistral :

Monts superbes, écroulement des neiges amoncelées, paix solitaire du vallon dans la forêt, feuilles jaunies qu'emporte le ruisseau silencieux ! Que seriezvous à riiomme si vous ne lui parliez point des autres hommes? La nature serait muette, s'ils n'étaient plus. Si je restais seul sur la terre, que me feraient et les sons de la nuit austère, et le silence solennel des grandes vallées, et la lumière du couchant dans un ciel rempli de mélancolie, sur les eaux calmes ? La nature sentie n'est que dans les rapports humains, et l'éloquence des choses n'est rien que l'éloquence de l'homme. La terre féconde, les cieux immenses, les eaux passagères ne sont qu'une expression des rapports que nos cœurs produisent et contiennent.

Profession de foi vraiment musicale et psychologique, qui pourrait servir d'épigraphe à la. Symphonie pastorale, en résumant le grave optimisme d'un Beethoven aussi bien que le pessimisme

[ï) M. Debussy, critique musical, trouve « Beethoven responsable d'une époque où Ton ne voyait la nature qu'à travers les livres ».

inspiré d'un Obermann 1 II se peut que la nature ne contienne pas « la vie de Tàme »; mais elle en offre, au moins, la mélodieuse illusion. Retenons, dès aujourd'hui, cette formule, entre toutes : Véloquence des choses w'esi rien que Véloquf'nce de Vhomme. Avec le seul mot A' éloquence^ nous passons insensiblement de la peinture à la musique. Au gré d'Obermann, la nature est plus qu'un décor : elle peut être une voiœ.

De paysagiste qu'il était dans sa foréf, première compagne de sa rêverie, Obermann devient musicien dans la montagne ; nous dirions : Obermann s'y renouvelle. Un véritable artiste, pourtant, ne se renouvelle pas de fond en comble, il se développe infatigablement, selon sa nature, en se révélant d'abord à lui-même. Obermann et Beethoven, contemporains, entendront donc bientôt « les sons d'un autre monde » : le génie sourd de Beethoven créera ces harmonies dans le silence de sa douleur; le talent silencieux d'Obermann les perçoit dans le recueillement de la nature; exilé volontaire, Obermann s'est isolé sur les hauteurs neigeuses, parmi des hommes sans désirs : et c'est la musique, la vague musique qui, de part et d'autre, va restituer la vie de Tàme au silence, trait d'union mystérieusement victorieux entre une pensée fugitive et la nature éternelle ! Une âme s'exprime, et la musique intervient.

Voici donc une similitude, une concordance nouvelle entre le paysage et son reflet dans l'intelligence : Obermann la définit romantique. Mais ce mot a changé tant de fois de sens I Et, dans une seconde édition, vingt-neuf ans plus tard, le vieux Senancour en convient. Avant de caractériser un état d'âme, puis une école de rhétorique, le mot, qui se trouve déjà chez Jean-Jacques, s'applique d'abord à la nature : il désigne une qualité toute morale, et pour ainsi dire musicale, prêtée par l'âme au monde matériel. Le retour d'un ami, pour Obermann, ajoute au romantù;me des sites alpestres ; l'accent allemand a quelque chose de plus romantique que les sourdes syllabes françaises, dans les paroles chantées; le romantique se découvre « dans les lieux pleins d'oppositions, de beautés et d'horreur, où l'on éprouve des situations contraires et des sentiments rapides » : il y devient synonyme du mystérieux et de l'idéal (en 1804). Il est une poésie mal définissable, qui rapproche les choses et les êtres, ce que

Baudelaire, le plus romantique des poètes, appellera plus tard la spiritualité (qu'il refuse au poète sculptural entre tous, à Victor Hugo). Le romantique n'est pas le romanesque « qui séduit les imaginations vives et fleuries »; le romantique suffit seul aux âmes profondes, à la véritable sensibilité. Le romantique est un élément musical ; c'est le lointain des murmures et des sons isolés dans le long silence qui fait le romantisme des solitudes : à Fontainebleau, déjà, sous le ciel d'automne, Obermann soupirait après « les accents simples et profonds d'une mélodie primitive », il se voyait montant le Grimselou le Titlis, pour entendre, auprès des neiges, les sons romantiques bien connus des vaches d'Unterwalden et d'Hasly I Ces sons austères des grosses cloches sous les mélèzes, — des lieux nouveaux les révèlent maintenant à son oreille musicienne, avec la permanence du torrent dans l'ombre et les bruits éloignés de la montagne...

Aussi bien « la nature est pleine d'effets romantiques dans les pays simples » ; la civilisation parvient seule à les abolir. Les effets romantiques sont « les accents d'une langue que les hommes ne connaissent pas tous et qui devient étrangère à plusieurs contrées. On cesse bientôt de les entendre quand on nç vit plus avec eux; et, cependant, cette harmonie romantique est la seule qui conserve à nos cœurs les couleurs de la jeunesse et la fraîcheur de la vie «.Le tendre Obermann ne parlerait pas autrement de l'amour. Instinctive et tacite correspondance, toute sentimentale, association d'idées, magnétisme et magie du souvenir ! Obermann musicien môle ces « sons particuliers ï) à chacun des instants de son être. Et c'est ainsi (ju'ils deviennent « les sons d'un autre monde », car l'autre monde est dans notre cœur.

Obermann écoute... Il notera plus loin : « Le Manz des Vaches (1) ne rappelle pas seulement des souvenirs, il peint. » Rousseau dit le contraire ; mais son disciple croit qu'il s'est trompé. Non, Rousseau ne s'est point trompé, s'il a voulu dire plus justement: la mélodie primitive évoque^ elle suggère. Mais cet effet n'a rien d'imaginaire : « Il est arrivé (jue deux personnes

(1) Le livre de Tarenne, Mechercltes sur le ram des vaches j que Hossini semblait connaître, ne parut qu'en 1813. — Consulter le Ménestrel du 10 décembre 190Ô.

parcourant séparément les planches des Tableaux pittoresques de la Suisse (fort à la mode en 1804), ont dit toutes deux, à la vue du Grimsel: Voilà où il faut entendre le Ranz des Vaches! ». Avec les premiers sons, renaissent les premiers moments nocturnes, « l'heure du repos et de la tristesse sublime ». Assis sur une pente rocheuse, devant une plaine liquide qui va s'effacer dans l'ombre, Obermann se retrouve suspendu dans l'immensité... « Les idées sont changées, les sensations inconnues » : on est sorti de la vie. commune ; c'est une vie nouvelle, et, comme l'idéal, plus vraie que le réel. Ténèbres et silence... Mais des sons montent des profondeurs: d'abord, les vagues, « et dont les bruits semblent résonner d'un long murmure dans l'abime invisible »... Les vents, à leur tour, frémissent « d une manière austère » dans les mélèzes lointains. Passent les chants des Kuhcren ou des ArniailliSj rudes bergers des hauts pâturages, « accents hâtés et pressants, expression nomade d'un plaisir sans gaieté, d'une joie des montagnes »... La nuit grandit, parmi les cloches qui s'éloignent...

C'est dans les som, en effet, (jue l'intuitif Obermann découvrait la plus forte expi^ession du caractère romantique : la voix d'une femme aimée lui semblait plus belle encore que sa beauté ; les sons des sites sublimes le frappaient mieux que leurs formes ; aucun tableau des Alpes ne les peignait dans son esprit aussi vivement que la vieille mélodie qui consolera Tristan moribond. La vue n'intéresse que l'esprit, mais l'ouïe est la spuveraine magicienne ; en peu de traits elle rend tout sensible : « On admire ce qu*on voit, mais on sent ce qu'on entend, »

Intuition subjective et purement humaine ! Celui qui nous touche aujourd'hui, qui nous fait tressaillir encore après cent ans de métamorphoses pensantes, c'est Obermann précurseur et musicien. Précurseur, en effet, non seulement des mélancoliques de 1830 ou des paysagistes de 1840, qui devança magistralement à Fontainebleau nos peintres-poètes ou le Crescent des Concourt (et le Fromentin des Maîtres d'autrefois a pressenti ce rôle et cette nuance techniques) ; mais précurseur des plus modernes imaginations qui croient entendre la voix des choses et la musique de l'infini I Devançant l'heure même où le visionnaire Hoffmann frémissait dans l'ombre d'uiie petite cité moyen -âgeuse de la

Germanie, notre Obermann, sur une pente sauvage, distinguait des effets romantiques^ accents d'un écho particulier qui ne répond qu'aux âmes profondes, des harmonies de la nature qui ne s'appela-ient pas encore les mystérieuses correspondances^ le caractère ineffable que nous définissons un pouvoir évocateur. Ce langage, « l'homme de la société » ne le comprenait pas alors et ne le comprendra jamais 1 Peut-il décemment quitter ses invités pour donner un moment à la nature et voir avec recueillement, derrière les rideaux qui le séparent des lumières du monde factice, « l'astre des nuits briller dans le ruisseau de la rue » ?

Page 1