Ad fam., III, 5, 2; voir plus haut, p. 02 et n
8i UN CORRESPONDANT DE ClCÉnON
il n'a pas caché qu'il voulait gouverner d'une façon très différente de la vôtre, et ne s'est pas gêné pour déclarer qu'il jugeait vos procédés détestables ^ Il se fait valoir à vos dépens-. Et c'est à vous que ce paysan d'Arpinum prétend faire la leçon ! î> Ainsi devaient parler tous l.^s marchands, accapareurs, courtiers ou usuriers dont la cupidité n'avait point trouvé son compte au changement de régime.
A eux se joignaient quelques riches provinciaux dont la cupif^ité ne se laisait pas scrupule d'exploiter leurs concitoyens : courtisans assidus des gouverneurs complaisants, ils les payaient en louanges hyperboliques qu'ils allaient porter jusqu'à Rome ; l'ambassade leur était un nouveau prétexte à impôts vexatoires dont le produit ne leur était pas indifférent. Cicéron, dans l'édit qu'il avait publié à son entrée dans la province, avait défendu que les délégations de ce genre partissent sans son autorisation expresse. Ceux pour qui leur départ était à la fois une source de bénéfices et un moyen de flatter Appius représentèrent à l'ancien gouverneur qu'il était directement visé par cette clause de l'édit. D'ailleurs, à deux reprises, on s'était bien aperçu que Cicéron lui en voulait : l'attitude qu'il avait eue dans certains banquets et en présidant le tribunal de Synnade ne laissait aucun doute à cet égard l Bref, on avait présenté à Appius, pendant les quelques jours qu'il avait mis à traverser la province, tout un tissu d'insinuations, de médisances et de petites calomnies. On savait bien à qui l'on s'adressait, et à quel point il était orgueilleux et jaloux. L'effet ne se fit pas attendre : dans la lettre qu'il écrivit à
1. Peut-être, en effet, était-il échappé à Cicéron quelques paroles imprudentes. Cf. plus haut, p. G6.
2. Cf. Ad AU., VI, 1, 2 : Haec non nulli amici Appii ridicule interpretantur, qui me idcirco patent bene atidire velle, ut iUe maie audiat, et recte facere non meae Icmdis, srd illius contumcliae. causa.
3. Ad fam., III, 8, 2. Il n'est pas spécifié dans ce passage que le tribunal en question fût celui de Synnade. Mais la suite (3 : idque me arbitrer SyiDiadis pro tribtinali multis uerbis disputauisse) nous permet de le supposer très vraisemblablement.
Cicéron, il ne négligea rien de ce qu'on lui avait rapporté : cœur violent, esprit étroit, il avait le reproche à la fois dur et minutieux*.
Cicéron se justifie sur l'alFaire des délégations, qui était le fond de la querelle : il le fait en détail ; c'est un avocat habile plaidant contre un accusateur vétilleux. Parfois, il abandonne la discussion des faits et la preuve, pour reprocher à Appius d'avoir ,'prêté aux discours malveillants une oreille trop facile : il lui rappelle les devoirs d'un véritable ami : « Ils argumentaient, je disputais contre eux ; ils affirmaient, je niais ». Lui, au contraire, a accueilU tous les bruits, a fait siennes toutes les accusations. « Si les discours (( que vous prêtez aux autres, lui écrit Cicéron, ne sont que « votre propre pensée, vous êtes bien coupable ; si l'on vous « tient vraiment ces discours, vous n'êtes pas tout à fait inno- « cent de les écouter )). Si bien disposé, si patient que soit Cicéron, il sait parler franc : la conscience de son bon droit lui permet d'être également doux et ferme. Plus loin, il se laisse aller à l'ironie. Voulant marquer nettement à Appius la différence qui sépare leurs conceptions en matière de gouvernement provincial, il le fait sur un ton inimitable, où le badinage est à la fois très plaisant et un peu cruel : « Votre « libéralité, comme il était naturel chez un homme de votre « rang, s'est ouverte largement sur la province : moi, je « suis plus avare (encore que des conjonctures fâcheuses « vous aient fait, dans cette dernière année, retrancher « quelque chose de votre largesse et de votre bienfaisance « naturelles) ; mais on ne doit point s'étonner qu'ayant tou- « jours été, par nature, quelque peu avare de ce qui n'est « pas à moi, et n'étant point indi lièrent au malheur qui « accable les autres, je me prête moins aux goûts d'autrui, « pour consulter un peu les miens »'-.
1 . Pour le contenu de cette lettre d'Appius, voir Appendice I, lettre IV.